De la fausse représentation

Lysiane Gagnon
La Presse jeudi 6 octobre 2005

Il y a des gens qui se font congédier pour avoir falsifié leur curriculum vitae. Aussi André Boisclair ferait-il bien de corriger au plus vite sa biographie officielle qui lui attribue une " maîtrise en administration publique de l'Université Harvard ". C'est tout simplement de la fausse représentation.

En fait, M. Boisclair n'aurait pu obtenir de maîtrise, ni à Harvard ni dans quelque autre université que ce soit, parce que l'une des conditions d'accès aux programmes de maîtrise est un bac universitaire. Or, M. Boisclair est un " drop-out " du département d'économie de l'Université de Montréal, où il n'a passé qu'une couple d'années.

Ce que M. Boisclair est allé décrocher, l'an dernier, est un diplôme bien particulier: c'est une " Mid-Career Master in Public Administration (MC-MPA) ", émise non par un département de Harvard, mais par la John F. Kennedy School of Government, un institut rattaché à l'université.

Ce programme est accessible aux " professionnels hautement motivés " qui ont à leur actif au moins sept ans d'expérience professionnelle et ont eu du succès dans leur carrière. C'est le moins exigeant des programmes offerts par la JFK School of Government car les cours s'échelonnent sur deux semestres seulement, alors que deux ans d'étude (quatre semestres) sont requis pour obtenir la maîtrise en " politiques publiques (MPP) " et la " Two-Year Master in Public Administration (MPA2) ".

C'est donc un diplôme qui n'a rien à voir avec la maîtrise telle qu'on la connaît dans le monde universitaire. Et un diplôme qui s'achète, en plus, à prix fort. Les droits de scolarité pour le programme de la MC-MPA s'élèvent à 39 970 $ US, incluant une session préparatoire d'été. Au total, si l'on tient compte des coûts indirects (résidence, voyages d'étude, assurances, etc.), une année académique à la JFKSG coûte, en 2005-06, 68 441 en dollars américains.

Les participants au programme peuvent avoir de 30 à 70 ans et venir de nombreux pays étrangers aux États-Unis. Ils participent à des séminaires, écoutent des invités prestigieux, rédigent des travaux... Bref, c'est un programme de ressourcement intellectuel certainement excellent, mais qui n'a rien à voir avec une maîtrise au sens propre du terme. Ce diplôme est un bel ajout dans un CV mais n'a aucune valeur transférable. Ainsi, ce MC-MPA ne donnerait pas à M. Boisclair accès à un programme de doctorat.

Cette référence à une " maîtrise " est de la poudre aux yeux visant à masquer le fait que M. Boisclair, malgré ses indéniables qualités intellectuelles, a peu d'instruction pour un leader du XXIe siècle. Mario Dumont, qui est lui aussi devenu un politicien professionnel à un très jeune âge, s'est tout de même organisé pour compléter son bac en économie.

De fait, si M. Boisclair devenait premier ministre du Québec, il serait moins instruit que tous ses prédécesseurs, qui avaient tous un diplôme universitaire. René Lévesque serait la seule exception, dans la mesure où il n'a jamais complété son cours de droit. Mais il venait d'une époque où le niveau d'instruction moyen était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui et où le simple fait d'avoir terminé un " cours classique " vous classait parmi les gens instruits. En plus, c'était Lévesque...

On n'est pas obligé d'avoir un diplôme universitaire pour être un bon premier ministre, mais il faut dire la vérité. M. Boisclair devrait préciser dans son CV qu'il est titulaire d'une " maîtrise de mi-carrière " de la JFKSG.

Parlant de curriculum vitae, celui de Son Excellence (sic) Jean-Daniel Lafond contient aussi ses zones d'ombre.

En 1994, alors qu'il lançait son film sur les felquistes, l'époux de la gouverneure générale, qui est Français d'origine, se présentait comme un agrégé de philosophie. La Presse Canadienne précisait même que M. Lafond avait obtenu l'agrégation à l'âge de 22 ans- un détail qui ne pouvait venir que de la bouche du principal intéressé et qu'un reporter québécois n'aurait certainement pas pu inventer.

Or, dans la biographie officielle du prince consort, il n'est nullement question d'agrégation. On ne passe pas sous silence un diplôme aussi prestigieux que l'agrégation... quand on l'a!

La biographie officielle, qui a certainement été révisée par tous les " fact checkers " de Rideau Hall, mentionne simplement que M. Lafond a enseigné la philosophie " après des études en lettres et en philosophie ". La même formule vague et passe-partout que celle qu'utilise M. Boisclair, qui lui aussi, a " poursuivi des études " en sciences économiques...




It's still safe to make fun of anglos

Don MacPherson
The Gazette (Montreal) October 6, 2005 Thursday

For Quebec's radio bullies, the secret of staying out of trouble is not to pick the wrong victim to abuse on the air.

Jeff Fillion picked on somebody, television weather reporter Sophie Chiasson, who had the courage to stand up to Quebec City's most popular radio host and the means to do it through the courts.

Her successful lawsuit, along with the decision of the Canadian Radio-Television and Telecommunications Commission not to renew his station's licence, made him a financial liability to employers, and he is currently without a gig.

One of Quebec's most notorious radio demagogues, Gilles Proulx, went after a 14-year-old rape victim on his television program, calling her "a little slut" who is partly responsible for what happened to her.

That was too much even for the trashy TQS network, which suspended Proulx, who responded by quitting, showing either that he has principles or that the job wasn't paying much anyway. He kept his radio job, however.

And so has radio shrink Pierre (Doc) Mailloux, who a week ago was invited to elaborate on television on a statement he'd expressed on the air (and for which he'd been condemned by the CRTC) that blacks have lower IQs than whites.

The show that provided Mailloux with his platform is Radio-Canada's Tout le monde en parle, which, even though it's Quebec's most popular TV talk show, is still losing a ratings battle with a talent show on a rival network.

Other guests on the show challenged Mailloux. And the day after his appearance, the president of the nationalist Societe Saint-Jean-Baptiste de Montreal, Jean Dorion, alerted Dan Philip, the anglophone president of the Black Coalition of Quebec, to what Mailloux had said.

The day after that, the two held a news conference at SSJB headquarters to announce they would complain jointly to the CRTC and, since Mailloux is a licenced psychiatrist, to the College des medecins du Quebec.

That prompted others to add their criticism of Mailloux, and experts were quoted to the effect that lower scores by blacks on an IQ test were due to social and economic factors, not inherent ones.

Mailloux's mistake was to attack a group that now is protected in Quebec society. If he'd attacked one of the few remaining unprotected groups, there would have been few if any objections.

This was demonstrated on the same television talk show the week before, by an author named Louise Girardin plugging her book about her experience in a polygamous marriage in Africa.

Asked why her Gambian husband hadn't immigrated to Quebec when she returned, she explained that he was illiterate and "speaks only a sort of approximate English."

"Well, there are a lot of those here," interjected Proulx, who happened to be another guest, invited to explain his remarks about the rape victim.

''Yes, exactly," Girardin replied, rolling her eyes, "maybe there are too many."

Too many what? People in Quebec who speak English? That's what it sounded like.

But nobody on the show objected or asked her what she meant, and Girardin moved on. And in the two weeks since the broadcast, no news conferences have been called to announce complaints to the CRTC. For discrimination against anglophones is still socially acceptable in Quebec.

On Tuesday in La Presse, chief editorialist Andre Pratte described a recent comedy show on the TVA network on which a dummy representing an "anglais" was planted head-first in a pot of earth and watered - bigotry for laughs.

"When a federalist or an 'anglais' is attacked," Pratte commented, after describing other examples of what sometimes passes for humour, "there isn't the slightest protest. Worse, people laugh."

Yesterday, Pratte told me he was surprised and gratified by the numerous, "very positive" responses to the editorial from La Presse's readers.

But while televised linguistic bigotry is still tolerated in French Quebec, it thrives in English Canada, as you will read in a future column.

Correction: The last name of Andre Boisclair's youth campaign coordinator is Longval, not Norval, as I wrote on Tuesday. Sorry.

dmacpher@thegazette.canwest.com




Des idées pour Michel Audet

Michel Kelly-Gagnon
Les Affaires samedi 8 octobre 2005

Point de vue - Peu avant l'élection générale d'avril 2003, le Parti libéral du Québec annonçait qu'il allait réduire l'impôt des particuliers d'un milliard de dollars (G$) par année pendant cinq ans. On aurait pu espérer que le quatrième budget du gouvernement libéral, prévu pour le printemps, voit la concrétisation de cette promesse. Le ministre des Finances, Michel Audet, a toutefois déjà annoncé que ce ne sera pas pour cette année, l'état des finances publiques ne le permettant pas.

Certes, la tâche n'est pas facile. Le ministère des Finances prévoit que les dépenses de programme atteindront 50,1 G$ à l'exercice financier 2006-07, soit une augmentation de 3,6 %. Mais réduire les dépenses - et ainsi les impôts - de 1 G$ dans l'exercice qui vient n'est pas impossible. Après tout, il ne s'agit que de réduire l'augmentation prévue, qui est de 1,7 G$. De plus, 1 G$ ne représente que 2 % des dépenses de programmes du gouvernement du Québec.

Peut-on trouver où réduire les dépenses de 2006-07 de 1 G$ ? Pour être réaliste à court terme, excluons des compressions budgétaires dans tout ce qui concerne la santé, l'éducation ainsi que les transferts aux personnes défavorisées. Excluons également tout ce qui se rapporte directement à l'administration gouvernementale, à la justice et à la sécurité publique.

Il reste quand même 187 M$ de subventions aux personnes (artistes, sportifs, etc.) et 661 M$ de subventions aux entreprises. Que le Grand Cric me croque si le gouvernement est incapable de réduire d'un tiers ces subventions, ce qui produirait des économies de 280 M$.

De plus, quelque 719 M$ reviennent à des bénéficiaires comme des entreprises publiques, des associations diverses ainsi que des organismes non gouvernementaux (ONG) subventionnés par l'État pour lui réclamer encore plus de subventions. Couper 40 % de ces subventions nuisibles permettrait de faire 288 M$ d'économies. Sans tenir compte de la rémunération et en excluant les établissements de santé et de services sociaux ainsi que les institutions d'enseignement, les ministères dépensent 2,4 G$ en frais de fonctionnement. Une réduction de 10 % de ces frais épargnerait 240 M$ au contribuable.

Les dépenses de santé et de services sociaux atteignent 21 G$ par année. Il suffirait que 1 % des services assurés soient fournis par le privé pour envisager une économie de quelque 200 M$ pour le secteur public. Ne serait-ce que pour cette raison, il est urgent que le gouvernement laisse se développer un secteur parallèle privé de soins de santé, incluant des assurances duplicatives, pour ceux qui le souhaitent.

En faisant la somme des réductions plutôt conservatrices proposées ci-dessus, on atteint déjà le milliard de dollars. Notons que ces réductions rapidement calculées n'empêchent pas les augmentations de rémunération promises aux syndicats, à hauteur de 1,4 G$. Mais il est important que le gouvernement ne cède pas davantage, car la rémunération représente plus de la moitié de ses dépenses.

Voilà, je crois, ce que devrait faire le gouvernement du Québec s'il voulait répondre à l'intérêt général - tout en remplissant ses promesses électorales - plutôt que de satisfaire les intérêts particuliers de groupes. Une étape dans le travail de longue haleine qui consiste à laisser les Québécois sortir de leur dépendance envers l'État.

mkellygagnon@iedm.org Président de l'Institut économique de Montréal




Développement ou recul durable?

Gilles Taillon : Président, Conseil du patronat du Québec
Le Devoir jeudi 6 octobre 2005

Il ne se passe pas une journée sans qu'un porte-parole d'un groupe environnemental ou un artiste connu vilipende tout projet de développement énergétique proposé par le gouvernement du Québec. Au nom de la protection des rivières, des espèces, de la couche d'ozone et du réchauffement climatique, notamment, tous ces lobbys utilisent les médias et les instances de consultation gouvernementales, tantôt au provincial, tantôt au fédéral, pour dénoncer et retarder la mise en oeuvre des projets.

Qu'il s'agisse des centrales au charbon, du Suroît (centrale alimentée au gaz naturel), du nucléaire (Gentilly) ou du harnachement des rivières pour produire l'électricité (Eastmain-Rupert), rien ne trouve grâce à leurs yeux. Il semble bien qu'on n'en ait maintenant que pour l'éolienne. Nous sommes d'avis qu'il est essentiel d'intégrer l'énergie éolienne au réseau d'Hydro-Québec, mais nous doutons fortement que cette source soit suffisante pour conserver l'autosuffisance du Québec en approvisionnement énergétique.

Un moteur peu polluant

Le développement de la filière hydroélectrique a permis au Québec d'acquérir une réputation internationale d'excellence pour la production d'une énergie renouvelable peu polluante. Grâce à cet avantage compétitif important, le Québec produit la moitié moins de gaz à effet de serre que la moyenne canadienne et fait plus que sa part pour l'atteinte des objectifs de Kyoto.

La conduite des développements prévus a toujours été réalisée grâce à des ententes avec les populations autochtones qui y ont trouvé des bénéfices financiers appréciables. Pour l'économie du Québec, l'hydroélectricité a constitué un moteur de développement économique incomparable dont nous sommes tous fiers. Développement d'une expertise exportable en ingénierie, création d'emplois techniques de qualité, vente d'électricité à l'étranger fort rentable pour les coffres de l'État, voilà des manifestations tangibles de bénéfices dont les retombées rejaillissent sur tous les Québécois.

La croissance interne de la demande d'énergie reste un facteur incontournable de notre développement. En ce sens, il importe de prendre les meilleurs moyens pour produire une énergie qui favorise le développement économique en imposant le moins de dommages possibles à l'environnement; plusieurs pays ont adopté une approche d'écoefficience dans leur développement durable.

Il serait important de se mettre à l'heure du jour. Il est essentiel d'accélérer le rythme et de faire contrepoids à tous ceux qui, au nom de l'intérêt particulier, bloquent le démarrage des projets.

Nous nous attendons à ce que les deux ordres de gouvernement cessent aussi, en matière environnementale, de se tirer dans les pattes. À défaut de quoi, au Québec, on ne parlera plus de développement durable, mais plutôt de recul durable avec une dépendance accrue à des sources d'énergie venues d'ailleurs.




Le fédéral et les universités: des alliés naturels

Claude Corbo, Professeur au département de science politique de l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir jeudi 6 octobre 2005

Un front commun québécois (gouvernement, universités, mouvement étudiant) veut arracher au gouvernement fédéral un milliard de dollars pour mieux financer notre enseignement supérieur. Louable ambition. Mais la bataille avec Ottawa s'annonce très coriace. Il faut se rappeler qu'entre les universités et le fédéral, il y a convergence de deux désirs anciens et tenaces: le désir des universités canadiennes d'un appui financier substantiel et continu du gouvernement fédéral et le désir du fédéral d'arrimer les universités au service des priorités nationales. Les universités et le fédéral sont des alliés naturels, fût-ce par-dessus la tête des provinces.

Des attentes envers le fédéral

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les universités s'efforcent de s'assurer d'une contribution financière importante du gouvernement fédéral. Ainsi :

- dès 1944, la Conférence nationale des universités canadiennes (prédécesseur de l'Association des universités et collèges du Canada, ou AUCC) demande et obtient du fédéral une aide financière pour pouvoir accueillir les vétérans;

- en 1949, la Conférence presse le fédéral de consentir une aide financière continue puisque l'aide liée à l'accueil des vétérans tire à sa fin. La même année, les universités confirment leur demande dans un mémoire à la Commission royale d'enquête sur les arts, les lettres et les sciences (Massey-Lévesque), qui les écoutera;

- à compter de 1951-52, le gouvernement fédéral verse des subventions statutaires aux universités, ce qui provoque l'opposition du premier ministre québécois Maurice Duplessis (appuyé, il faut le rappeler, par Pierre Elliott Trudeau lui-même, qui réclamait lui aussi le respect de la Constitution);

- en 1965, le rapport Bladen (Le financement de l'enseignement supérieur au Canada), soumis à l'AUCC par un comité qu'elle a créé, confirme la nécessité d'un financement statutaire des universités par le gouvernement fédéral;

- en 1981, l'AUCC soumet au gouvernement fédéral que les transferts financiers fédéraux aux provinces comportent un double problème : les provinces peuvent affecter les fonds reçus pour l'enseignement postsecondaire et la santé comme elles l'entendent et la contribution fédérale manque de visibilité.

Année après année, l'AUCC prend grand soin de sensibiliser l'opinion publique, les groupes d'intérêt, les médias, les parlementaires et les ministres fédéraux eux-mêmes à la nécessité d'un soutien financier important et continu du gouvernement fédéral aux universités.

Ainsi, depuis plus de 60 ans, les universités canadiennes (malgré de prudentes réticences des établissements québécois de langue française) jugent tout à la fois indispensable et parfaitement légitime d'obtenir une contribution financière substantielle du gouvernement fédéral.

Ce gouvernement a de très puissants moyens financiers; son aide est aussi une police d'assurance contre des coupes financières que les gouvernements provinciaux peuvent plus facilement imposer aux universités qu'à leurs services de santé.

La sollicitude du fédéral pour les universités

Si les universités tournent depuis longtemps un regard plein de désir et d'espoir vers le gouvernement fédéral, ce dernier témoigne depuis encore plus longtemps de sa sollicitude envers elles.

- En 1916, Ottawa crée le Conseil national de recherche qui attribue non seulement des contrats de recherche mais aussi des bourses d'études et des subventions pour les équipements et le soutien général de la recherche. Le soutien financier du fédéral à la recherche se poursuivra au fil des ans par divers organismes successivement institués (Conseil des arts en 1957, Conseil de recherches médicales en 1969, Conseil de recherche en sciences humaines en 1977, Conseil de recherche en sciences naturelles et génie en 1978, etc.). La capacité de recherche des universités dépend depuis longtemps et massivement du gouvernement fédéral.

- En 1939, le Parlement fédéral crée un programme fédéral-provincial d'aide aux étudiants (dont le Québec se retire en 1954). Depuis lors, le fédéral, selon des formes diverses (Programme canadien de prêts aux étudiants en 1964, Bourses du Canada en 1988, Bourses du millénaire en 1998) est engagé dans l'aide financière aux étudiants, ce qui constitue un financement indirect des universités.

- Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral accorde un soutien financier aux universités pour la formation en médecine, en génie et en sciences.

- En 1966, le premier ministre fédéral Lester B. Pearson explicite les fondements de l'intérêt fédéral pour les universités : 1- assurer des chances égales de formation universitaire aux Canadiens d'un océan à l'autre; 2- préparer les jeunes à des emplois productifs et faciliter leur mobilité interprovinciale; 3- mettre en oeuvre des politiques de croissance économique et de plein emploi en faisant participer les universités.

L'intérêt national impose au gouvernement fédéral d'apporter son concours aux universités. Ce concours prend d'abord la forme d'une présence structurante dans le financement des universités en général et dans celui de la recherche en particulier.

À compter de 1967, par des transferts de fonds ou de points d'impôt, le fédéral finance 50 % du fonctionnement de l'enseignement postsecondaire. En 1977, l'accord «Financement des programmes établis» prolonge cette intervention financière structurante.

Ainsi, le gouvernement fédéral est une source majeure de financement et un partenaire de plus en plus puissant et de plus en plus présent dans le fonctionnement des universités, par-delà les prétentions des provinces et avec un consentement croissant de plusieurs d'entre elles et des universités elles-mêmes.

Une nouvelle approche du fédéral

Des développements vécus depuis une quinzaine d'années montrent que le gouvernement fédéral non seulement ne veut plus jouer le rôle d'un simple pourvoyeur de fonds que les provinces peuvent dépenser à leur guise mais multiplie les initiatives et les politiques qui structurent de plus en plus l'évolution des universités. En substance, le fédéral est passé à une pratique d'aide financière sélective et ciblée qui a pour effet d'orienter le développement des universités (ce qui, en principe, relève de la compétence constitutionnelle des provinces).

Plusieurs facteurs ont mené à cette nouvelle approche. La méthode des transferts de fonds aux provinces, pratiquée à compter de 1967, comportait des inconvénients majeurs pour le fédéral : coûts croissants, pas de visibilité pour la contribution fédérale, peu ou pas de capacité d'influencer les politiques et les pratiques universitaires, etc.

Les universités aussi aspiraient à une nouvelle approche pour faire face à des coûts croissants, aux compressions imposées par les provinces et à l'impossibilité d'obtenir plus d'argent du fédéral en raison notamment du manque de visibilité de ce gouvernement. D'où une nouvelle approche fédérale, soit des programmes de financement ciblés qui influencent significativement le développement des universités, par exemple :

- Réseau des centres d'excellence : d'abord lancé en 1989 pour cinq ans puis reconduit, ce programme vise à associer des chercheurs des diverses régions du Canada autour de thèmes porteurs offrant aussi des possibilités de commercialisation des résultats de la recherche et de partenariats avec des entreprises;

- Fondation canadienne pour l'innovation : ce programme (1997, 800 millions de dollars) assure une contribution fédérale pour l'infrastructure et les équipements de recherche et assujettit l'attribution des fonds au jugement des pairs en regard de l'excellence des candidatures;

- Chaires de recherche du Canada : depuis 2000, le programme a permis la création de 2000 chaires (senior ou junior) assurant le traitement du chercheur et de son équipe et assumant des coûts liés à la recherche.

Cela s'ajoute aux autres programmes fédéraux de soutien des universités (bourses, conseils subventionnaires) et permet au gouvernement fédéral d'influencer considérablement les pratiques et le développement des universités en s'assurant une pleine visibilité. Pendant ce temps, les provinces (sauf la riche Alberta) assurent à peine un financement de base convenable de leurs universités. Celles-ci, évidemment, deviennent de plus en plus dépendantes du gouvernement fédéral.

Besoin l'un de l'autre

À la lumière des rappels et des observations qui précèdent, certaines conclusions viennent inévitablement à l'esprit.

D'abord, depuis plus d'un demi-siècle, le gouvernement fédéral renforce son intervention dans les affaires universitaires et y joue un rôle diversifié et de plus en plus important : financement de la recherche, aide financière aux étudiants, financement de base des universités. Le gouvernement fédéral a su se rendre indispensable aux universités.

De plus, les universités canadiennes (sauf les québécoises, et encore... ) tiennent depuis longtemps Ottawa pour un partenaire tout à fait légitime et une police d'assurance contre les décisions des provinces à leur endroit. Rien n'autorise à penser qu'elles changeront d'attitude.

Enfin, la surabondance de ses ressources financières encouragera le gouvernement fédéral à faire preuve de toujours plus de sollicitude envers les universités parce que :

- la productivité et la compétitivité de l'économie canadienne, dans le contexte de mondialisation et de libre-échange, requièrent à la fois un maillage toujours plus étroit entre le potentiel de recherche des universités et les besoins des entreprises et une qualification croissante des ressources humaines;

- plusieurs provinces aspirent à une action de plus en plus étroitement concertée avec Ottawa sur des enjeux vitaux pour la productivité et la compétitivité de l'économie canadienne, comme la formation des ressources humaines et le maillage du potentiel de recherche des universités avec les besoins de l'entreprise;

- les universités canadiennes, soumises à une rude concurrence entre elles et avec les universités américaines (notamment pour les meilleurs chercheurs et étudiants), ont besoin de beaucoup d'argent. Elles n'ont aucun désir de sacrifier leurs intérêts vitaux sur l'autel des querelles constitutionnelles ou celui des aspirations québécoises.

- pour le gouvernement fédéral, les universités sont un atout critique pour la productivité et la compétitivité du Canada. Se posant comme suprême gardien des «intérêts nationaux», le fédéral ne peut abandonner les affaires universitaires aux mains des provinces, et ce, d'autant moins que les universités ne le veulent pas, sachant fort bien que les gouvernements provinciaux ne pourront pas facilement les privilégier contre les services de santé dans leurs arbitrages budgétaires et d'autant moins aussi que les provinces moins riches ne demandent pas mieux que de partager avec Ottawa le fardeau financier de l'enseignement et de la recherche universitaires.

Les universités canadiennes ont besoin du fédéral et le fédéral des universités. Les deux ont tout intérêt à continuer à s'entendre, avec l'accord de plusieurs provinces et fût-ce par-dessus les aspirations constitutionnelles et politiques du Québec.

À l'heure où le gouvernement fédéral veut se lancer dans un programme national de garderies, pourquoi diable abandonnerait-il aux provinces l'essentiel du pouvoir financier qui lui permet de façonner de manière structurante le devenir des universités et leur contribution aux objectifs économiques nationaux face à la concurrence mondiale ?

Il faut souhaiter bonne chance au front commun québécois.