Privilégier l'expérience

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 novembre 2005

Les membres du Parti québécois éliront leur nouveau chef au cours des prochains jours. Pauline Marois et André Boisclair ont dominé cette course et demeurent les deux seuls choix véritables au terme de cinq mois de campagne. Si elle appartient d'abord aux militants, l'élection du chef péquiste concerne aussi l'ensemble des Québécois puisque celui-ci assumera la fonction de chef de l'opposition et, éventuellement, celle de premier ministre. Cela mérite qu'on s'y arrête.

Certains ont trouvé cette campagne terne, d'autres, dure. Les deux points de vue sont vrais. Sur le plan des idées, on ne peut pas dire qu'elle a été un exercice fertile. Les neuf candidats ont exprimé les mêmes vues sur à peu près toutes les questions, leurs désaccords se limitant à de subtiles nuances. À l'exception du calendrier référendaire, ils se sont tous gardés, sauf rares exceptions, de prendre des engagements. Le congrès de juin dernier ayant revu en profondeur le programme du parti, aucun candidat ne pouvait se distancier du catéchisme officiel. Cela étant, il était inévitable que la personnalité de chacun d'entre eux devienne un facteur déterminant et retienne l'attention.

Dure, la campagne l'a été à l'endroit des gens. Comme dans toute course, il y a eu des excès, mais il faut rappeler qu'en faisant acte de candidature, on se soumettait à un exercice éliminatoire dont le but est non pas de savoir qui est le plus beau mais de déterminer qui pourra le mieux conduire à nouveau le Parti québécois au pouvoir et assumer par la suite les responsabilités de chef du gouvernement. Le but d'une campagne est d'agir comme un révélateur des prétendants à la fonction. Leurs qualités et leurs défauts sont mis à nu. Que certains aient eu des moments difficiles à traverser pendant ces cinq mois, c'est tant mieux puisqu'on aura pu les voir naviguer par mauvais temps.

Pour Pauline Marois, ce sont les premiers mois de la campagne qui ont été pénibles. Face au jeune et fringant André Boisclair, son âge et son expérience devenaient des défauts. On en faisait la représentante d'une génération, celle des baby-boomers. La vieille garde du parti devait s'effacer devant la garde montante. Sous-entendu : sa candidature était à peine légitime. Ayant joué le rôle de Brutus face à Bernard Landry, elle apparaissait en plus comme une ambitieuse, impression négative qui venait s'ajouter à l'image de grande bourgeoise que la presse lui accolait. Il lui aura fallu faire preuve de beaucoup d'humilité pour accepter la critique. Bien d'autres auraient abandonné, mais elle aura montré, au cours de ces cinq mois, qu'elle est une coureuse de fond déterminée. Elle a réussi à imposer la vraie Pauline Marois, la femme d'expérience, la ministre qui a laissé derrière elle des réalisations incontestables, la politicienne qui compense son manque de charisme par une capacité à rassembler. Aujourd'hui, sa victoire est loin d'être acquise, mais elle est possible.

Face à elle, dès le départ, André Boisclair avait le vent dans les voiles. Fils spirituel de Bernard Landry, les appuis lui venaient de partout. Il incarnait le beau risque du renouveau. Sans le dire, on le voyait comme un Tony Blair ou un Bill Clinton qui saurait parler vrai. On l'imaginait d'autant mieux ainsi qu'après avoir occupé plusieurs fauteuils ministériels, il avait eu la sagesse de prendre du recul et de retourner étudier.

Cela, c'était avant que ne survienne sa confession forcée sur la consommation de cocaïne. Depuis, on a beaucoup évoqué le risque que pourra faire courir cette affaire au Parti québécois aux prochaines élections et lors d'un éventuel référendum. Ce risque est réel mais bien difficile à évaluer. Y a-t-il dans son placard des choses qu'il continue de cacher et que ses adversaires libéraux utiliseront au moment voulu ? Ces craintes ont été amplifiées par des rumeurs auxquelles André Boisclair a répondu avec beaucoup d'assurance en maintenant avoir tout dit.

Le vrai risque que représente André Boisclair se trouve moins dans cette vulnérabilité que dans le leadership qu'il affiche. Cette affaire de cocaïne a été un test auquel il a échoué. Peut-être ne les raterait-il pas tous à l'avenir, mais c'est celui-là qu'il nous a été donné d'observer. Après l'aveu, les militants, comme les Québécois en général, attendaient une explication qui n'est pas venue. On l'a vu se replier sur lui-même, jouer les victimes, fuir les questions qui reviendront, la prochaine fois posées par ses adversaires libéraux. Ce qu'on constate, c'est qu'il n'avait pas pressenti cette crise et qu'il n'a pas su la résoudre.

Les militants péquistes devraient être les premiers à savoir que la capacité de leur chef à gérer des situations de crise est essentielle. Le Parti québécois est lui-même le creuset de crises perpétuelles. Cette qualité sera encore plus indispensable si on se rend jusqu'au match final Canada-Québec que représentera la tenue d'un troisième référendum. À ce sujet, on sait d'autant moins comment M. Boisclair se comportera que son refus d'accorder des entrevues de fond pendant ces cinq mois de campagne n'a pas permis de savoir comment il entrevoit la réalisation de l'engagement à tenir ce référendum.

L'attitude adoptée par M. Boisclair aura servi Mme Marois. Cela est ainsi dans ce type de lutte. Les faiblesses de l'un font ressortir les qualités de l'autre. Au terme de l'exercice, la députée de Taillon apparaît comme une candidate plus convaincante, plus solide, qui inspire davantage confiance. Les membres du Parti québécois qui voteront au cours des prochains jours devraient d'abord s'arrêter à ces qualités bien davantage qu'aux calculs stratégiques en ce qui a trait à la capacité de l'un ou l'autre des candidats à rallier les jeunes ou les vieux, les gens de gauche ou de droite, en vue du grand rendez-vous référendaire. S'il est une chose certaine en politique, c'est que les considérations stratégiques du jour ne tiennent jamais très longtemps. Mieux vaut miser sur la qualité même des personnes à qui on confie la responsabilité d'être chef.

bdescoteaux@ledevoir.ca




Boisclair likely has it won - but he doesn't deserve it

DON MacPHERSON
The Gazette Saturday, November 12, 2005

The Parti Quebecois is about to make history by becoming the first major Quebec party to choose either a woman or an openly gay man as its leader.

On the eve of the first of three days of voting by telephone by party members, all signs point to the latter.

Andre Boisclair probably cleared the last hurdle to his election yesterday. Results of a CROP-La Presse-Gesca newspapers poll suggested that despite the recently revived controversy over his past use of cocaine, he still held a comfortable lead in popularity among the general public and declared PQ voters.

Earlier this week, his organizers said if he does not win outright in the count of members' first choices on Tuesday evening, they expected him to be within easy striking distance, probably only two or three percentage points short of the required majority, and certainly no more than five.

(Members vote only once and must rank four candidates in order of preference. As candidates are eliminated, the votes of their supporters are added to those of the survivors according to the preferences, until one candidate has a majority of valid votes.)

By all indications during the campaign, Boisclair has by far the best organization for getting supporters to vote. His organizers said they have been canvassing 4,000 to 6,000 party members a day by telephone, and saw no signs of a presence on the part of rival organizations.

And in a brief televised debate among the four so-called major candidates on Radio-Canada's Le Point on Tuesday evening, at least one of the others acted as if he had conceded victory to Boisclair. Richard Legendre, believed to be running third, kissed up to Boisclair as if he was campaigning for his future position in the party while attacking Pauline Marois, Boisclair's closest rival.

All this would explain why Boisclair appeared so relaxed and confident in the debate, and in the last of the candidates' forums in Gatineau the following evening, when Legendre again attacked Marois while ignoring the front-runner.

But the confidence that Boisclair exuded was a surprising contrast to his panicky behaviour in the immediately preceding days.

Boisclair cancelled a public engagement, ducked out of interviews and even sent a minor candidate a lawyer's letter warning him to stop making allegations against him. And his supporters over-reacted almost hysterically to opponents' criticism of Boisclair's handling of questions about his past cocaine use.

This was in response to the latest flare-up of the cocaine issue, made possible by Boisclair's own strategic choice of refusing to get it behind him by facing all the questions once and for all.

Fortunately for Boisclair, the flare-up and his resulting meltdown occurred last week instead of this, early enough for him to get a grip in time for the vote.

For those few days, Boisclair looked anything but like a front-runner. Instead, it looked as though his campaign was unravelling - and so was he.

And it confirmed the PQ was about to choose a leader who lacks the nerve for the job. How can someone who is afraid to sit down for an interview meet the challenges of controlling a dysfunctional party, let alone governing Quebec and leading it through secession from Canada?

Earlier in the campaign, the doubts were about what Boisclair might have done in the past. By the end, they were also about what he is now.

Boisclair was the only candidate with the courage to stand up to the party's language hawks. And he was the only one who both recognizes the need to bring the PQ into the 21st century and has the appeal to youth that might enable him to pull it off. It would be a shame for such promise to be wasted because its bearer rose too high, too fast.

It is a shame, too, to waste the breadth of experience of Marois, for whom this is the second and probably last leadership campaign. This rejection would be an especially personal one.

She's the candidate who most deserves to be leader, is the most qualified and has run the best campaign overall. She has proved herself because she has been around long enough. And that has been her problem.

Her face is too familiar to be a blank screen on which to project hope. And not even her gender was enough to turn her into a shiny new toy in the age of mass attention-deficiency disorder.

dmacpher@thegazette.canwest.com




Un vieux drapeau dans un tissu neuf

Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 12 novembre 2005

Rarement dans l'histoire du Québec, le choix d'un chef de parti aura-t-il potentiellement comporté autant de conséquences pour l'ensemble des Québécois que celui que s'apprêtent à faire les membres du Parti québécois. La faiblesse et l'incompétence historique du gouvernement Charest, la déliquescence du Parti libéral fédéral, son incapacité à proposer une vision renouvelée et plus équilibrée de la fédération canadienne font en sorte que c'est non seulement un chef de parti qu'on choisit, mais probablement la personne qui sera le prochain premier ministre et peut-être le premier président de la république du Québec. Que cette personne puisse être André Boisclair me fait frémir d'effroi.

Pensons au parti en premier. Plus que jamais dans son histoire, ce parti a besoin d'un leader fort et résolu, structuré intellectuellement et assez courageux pour moderniser un catéchisme dont les fondements remontent à la fin des années 1960. De toute évidence, André Boisclair n'est pas cette perle rare. Ce n'est pas un leader, ni un homme d'idées. C'est un homme qui (pardon, mon ami Guillaume Vigneault) cherche le vent ou la vague. Selon l'élément que vous préférez, c'est un planeur ou un surfeur. La mondialisation, les difficultés à financer dans le cadre traditionnel un nécessaire État-providence exigent de renouveler non pas les objectifs mais les outils que sont la social-démocratie et le rôle des nations. Ce n'est pas M. Boisclair qui va mener son parti vers cette nécessaire remise en question.

***

Le prochain chef du parti sera probablement premier ministre. Pesons ces mots avant de voter seulement pour faire neuf. La première qualité d'un premier ministre est son jugement et son sens des responsabilités. On peut excuser un manque de jugement personnel comme la consommation de cocaïne, mais on ne peut tolérer un tel manque de jugement de la part d'un ministre qui déjà à l'époque rêvait de devenir chef de son parti. Un premier ministre doit aussi savoir s'entourer, choisir des conseillers capables de lui tenir tête et de le ramener à la raison, non pas un cercle admiratif de béni-oui-oui.

La gestion de la crise de la consommation par son entourage a été catastrophique. Personne n'est venu rappeler à M. Boisclair qu'en tant que possible futur premier ministre, il devait impérativement, pour son parti, mais aussi pour tous les citoyens du Québec, faire preuve d'une absolue transparence. Le choix comme porte-parole officiel de Sylvain Simard, ce si bien nommé «olibrius» par Yves Michaud, témoigne aussi d'une incapacité remarquable à évaluer la compétence des personnes.

Un premier ministre doit aussi posséder ses dossiers. Les prestations de celui qui mène dans la course à la chefferie durant les débats sur l'éducation, la santé et le développement économique ont démontré que le diplômé de Harvard possède peut-être une maîtrise mais qu'il ne parvient à énoncer que des clichés, des erreurs de chiffre et des banalités ronronnantes.

Le Québec de l'avenir a besoin d'un premier ministre qui trouvera des moyens novateurs pour lutter contre les inégalités sociales, consolider et développer les communautés régionales, convoquer les citoyens à organiser leur propre développement, refondre l'ensemble de la pratique démocratique. Ce ne sont évidemment pas des sujets qui préoccupent M. Boisclair, dont la pensée économique se limite à la volonté de ralentir la lutte contre la pauvreté et à accélérer le remboursement de la dette. On croirait entendre Mario Dumont.

Le Québec, enfin, a besoin d'un premier ministre capable de se définir autrement que par des pirouettes et des formules faciles. Alors qu'on lui demandait, en se référant aux deux manifestes qui alimentent le débat sur le modèle québécois, s'il était «lucide» ou «solidaire», le possible futur premier ministre a répondu, fier comme un ado qui en sort une bonne: «Je suis Québécois.» Oui, Québécois comme un vieux drapeau taillé dans un tissu neuf. Comme si se définir comme Québécois répondait à toutes les questions, pouvait résoudre tous les problèmes et effacer toutes les injustices.

***

M. Boisclair présidera peut-être aussi aux premiers pas dans la communauté internationale d'un nouveau pays indépendant. Encore là, la pensée de M. Boisclair tient plus de la pensée magique que de la réflexion et du réalisme. Mme Marois a eu, elle (c'est la seule), le courage et le réalisme d'évoquer «cinq années de turbulence» après l'accession à l'indépendance. Toute personne sensée, peu importe son option politique, sait bien que la fragmentation d'un pays ne se fait pas dans la joie, la compréhension mutuelle et l'accord parfait. Quand j'écoute M. Boisclair, j'entends un homme qui me dit que, le lendemain d'un OUI majoritaire, les enfants parleront mieux français, les listes d'attente dans le système de santé disparaîtront, le développement régional se fera de façon magique. Je ne sais rien cependant du processus d'accession à l'indépendance, je ne sais rien de la nécessaire négociation, rien de la renégociation du traité de libre-échange avec le Canada nouveau, les États Unis et le Mexique. Quelles seront les limites de la souveraineté québécoise dans ce nouvel ensemble économique, quelle sera l'ampleur des responsabilités partagées entre le Canada et le Québec? De cela, je ne sais absolument rien et je doute que le candidat ait quelque réponse que ce soit à offrir aujourd'hui.

Mais je crains bien que M. Boisclair, comme Arnold de la Californie et le comédien Reagan avant lui, ait fait le bon choix. Il a parié que le Parti québécois, obnubilé par la seule idée qui l'anime, déciderait de jeter les idées aux orties et de choisir la nouveauté, l'image, le teflon et l'apparence. Quelle tristesse!




Le début d'un triste temps nouveau

Denise Bombardier
Le Devoir samedi 12 novembre 2005

Depuis sa fondation, le Parti québécois a été traversé par des crises, des affrontements, des ruptures. Des militants ont été blessés dans leurs convictions, trahis dans leurs admirations, secoués dans leurs engagements. Des amitiés ont été brisées, des solidarités ont éclaté. Mais l'actuelle campagne à la direction du parti nous a offert le spectacle le plus désolant, le plus déprimant sans doute, un spectacle où la violence verbale, la hargne et la haine ont fait perdre la raison aux militants. En ce sens, cette campagne restera dans l'histoire du parti comme la campagne de toutes les injures.

Les idées ont donc été reléguées au second rang et les candidats qui ont tenté d'élever le débat ont été isolés. Quelle tristesse pour un homme comme Louis Bernard, dont plusieurs ne retiendront qu'un trait de son visage. Quelle honte que ces attaques ad hominem, ces coups bas anonymes assenés par des mercenaires aux arrière-pensées, quelle indigence que ces discours où la langue de bois a masqué l'absence de courage intellectuel et de vision sociale. On reste stupéfait, par exemple, devant les reproches faits à Pauline Marois d'avoir osé parler de turbulence dans les années suivant un OUI au référendum. Il faut prendre le commun des mortels, c'est-à-dire les électeurs, pour des imbéciles que de prétendre que l'accession à l'indépendance se ferait dans la tranquillité, sans vagues et sans soucis. Il faut avoir une témérité qui frôle l'idiotie pour imaginer qu'on puisse continuer à ergoter sur des échéances référendaires sans que le ras-le-bol populaire finisse par dégoûter de la politique ceux qui y croient encore.

Il faut faire preuve d'inconscience pour ignorer les torts irréparables qu'on a fait subir au parti en attaquant avec sauvagerie non pas les idées de la seule candidate mais ses attributs de femme. Les horreurs qu'on a pu lire sur Internet, entre autres des horreurs impossibles à écrire sans éclabousser les lecteurs, démontrent que, sous le coup de la colère, plusieurs hommes, jeunes et vieux, expriment une haine de la femme que les psychanalystes seraient les mieux placés à interpréter. En ce sens, le Parti québécois nous a aussi révélé des démons qu'un discours trop souvent vertueux prétendait avoir terrassé, des démons qui, ne nous le cachons pas, perdurent dans la société tout entière.

En s'imposant un tabou les forçant à se taire face à la consommation de cocaïne d'André Boisclair alors qu'il était ministre, les principaux candidats, Pauline Marois en tête, ont fait preuve de pusillanimité, voire de couardise. C'est peu dire que les intérêts supérieurs de la cause, en l'occurrence la souveraineté, n'ont pas pesé lourd face aux risques de chaque candidat de perdre des appuis chez les militants en prenant ouvertement position contre le candidat en tête. Risque aussi d'être écartés du conseil des ministres dans l'éventualité d'une victoire du PQ dirigé par André Boisclair lors des prochaines élections.

Nombreux sont les Québécois de tous bords qui ont été estomaqués par la découverte de l'autre visage du PQ, un parti où la méchanceté, l'arrogance, la suffisance et l'hypocrisie font oublier le parti studieux, intellectuellement sur la brèche, exigeant jusqu'à la cruauté envers ses dirigeants, un parti qui a longtemps su contenir les intérêts particuliers au profit de l'intérêt collectif.

Dans cette campagne, le parti a dérapé à cause de l'affaire Boisclair, mais ce dernier ne doit pas être le bouc émissaire des faiblesses, des insuffisances et des failles des autres candidats. L'affaire Boisclair, comme il faut bien l'appeler, illustre le relâchement progressif d'une éthique de parti. M. Boisclair a commis les gestes notoires alors qu'il appartenait à un gouvernement dirigé par Lucien Bouchard à l'époque. Les rumeurs l'entourant étaient connues. Pour un parti à cheval sur les principes, il est difficile de comprendre que l'enquête interne ait été, vue de l'extérieur, bâclée. Avant de nommer un ministre, la règle veut qu'un conseiller du premier ministre le «confesse» afin d'éviter de futurs scandales. L'a-t-on fait dans le cas qui nous concerne? A-t-il donc menti? Ou alors a-t-on considéré l'aveu comme étant sans gravité?

Les membres du Parti québécois s'apprêteraient à voter pour André Boisclair, si on se fie aux sondages. Cela signifie aussi que l'échelle de valeurs qui guidait jadis le choix des candidats a changé. Non seulement un ministre peut commettre une faute passible de poursuites criminelles, on considère désormais que l'aveu de la faute suffit à le disculper. Il faudra donc s'attendre, avec l'élection du PQ dirigé par André Boisclair, à ce que des juges arrêtés pour ivresse au volant puissent demeurer juges contre regret et que des policiers qui voleront des paniers de nourriture soient exonérés contre un mea-culpa avec la possibilité également de devenir chef de la police.

Oui, c'est sans doute le début d'un temps nouveau. Et la nouveauté définit le progrès social d'autant plus que la nature a horreur du vide.

denbombardier@videotron.ca




Pour un Québec turbulent?

Alain Dubuc
La Presse vendredi 11 novembre 2005

Pauline Marois a affirmé cette semaine que l'accession à la souveraineté s'accompagnerait de cinq ans de turbulence. En cela, elle ne faisait qu'exprimer ce qui est une évidence pour à peu près tout le monde, à savoir qu'un processus aussi lourd que la séparation et la création d'un nouveau pays ne se fera pas sans heurts et que les gains auxquels croient les souverainistes ne peuvent pas être immédiats.

Mais ces temps-ci, le Parti québécois, enfermé dans une bulle depuis le début de cette course au leadership, n'est certainement pas le parti du gros bon sens. Les autres candidats à la direction du parti sont donc tombés à bras raccourcis sur Mme Marois. André Boisclair l'a accusée de promettre le chaos et Richard Legendre, franchement hystérique, l'a accusée d'un crime encore plus grave, celui de contredire l'étude de François Legault sur les finances d'un Québec souverain.

Mme Marois, dans le débat qui, mardi soir au Point de Radio-Canada, opposait les quatre principaux candidats, a donc dû reculer. Tout en répétant que " ça va brasser un peu ", elle a abandonné le terme de " turbulence " pour plutôt parler d'" effervescence " et elle a réitéré son appui au document de son collègue Legault. Fin du débat. Le couvercle a rapidement été remis sur la marmite.

Cet incident illustre bien le mal qui ronge le Parti québécois, une sclérose intellectuelle à laquelle l'arrivée d'une relève n'a pas mis fin. J'ai essuyé bien des reproches, il y a quelques mois, quand j'ai écrit que le PQ avait cessé d'être un parti d'idées pour devenir le parti d'une seule idée. La course au leadership a hélas tristement confirmé mon propos.

Cette histoire de turbulence montre le poids des dogmes au PQ et la rapidité avec laquelle on est capable d'en créer de nouveaux. L'étude de François Legault, publiée il y a quelques mois à peine, est déjà devenue un chapitre d'Évangile. Oser parler de turbulence, ça revient à contester les 17 milliards de surplus que promet ce document après la souveraineté, puisque tous ces calculs reposent sur le fait que l'indépendance du Québec ne comporterait aucun coût de transition.

Dans une société complexe comme la nôtre, aucun document, aussi sophistiqué soit-il, ne peut prétendre incarner la vérité. Ni un budget, ni le rapport Gomery, ni l'étude Legault. Le fait de prendre un chiffre, qu'il faut voir comme une hypothèse de travail honnête, utile pour baliser le débat, et de lui conférer un caractère sacré, est une injure à l'intelligence.

Cette absence de débat, on l'a vue de façon moins spectaculaire mais en fait plus troublante dans le refus des candidats de se prononcer sur un autre débat, un vrai, qui a lieu en dehors de leur cénacle, celui qui oppose les partisans d'un Québec lucide à ceux d'un Québec solidaire. Il s'agit pourtant d'une question essentielle: quelle sera l'orientation sociale et économique de ceux qui veulent être premier ministre du Québec et chef d'un éventuel État québécois.

Cette pauvreté absolue du débat d'idées explique en bonne partie la dérive qui amené le PQ à sombrer dans l'univers de la télé-réalité cheap autour de la consommation de cocaïne d'André Boisclair. Si celui-ci a dominé ses adversaires de façon écrasante au début de la campagne, ce n'était pas pour ses idées, que personne ne connaissait, mais pour des raisons d'image. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ses adversaires se déshonorent en tentant de l'affaiblir en l'attaquant sur le même terrain, celui des images et des perceptions. Une dérive amplifiée par la présence de candidats marginaux qui peuvent dire n'importe quoi.

Les candidats ont également été victimes d'un concours de circonstances. La démission surprise de Bernard Landry, juste après l'adoption du programme du PQ, a forcé les candidats à la succession à respecter à la lettre un document que les militants dont ils cherchent l'appui venaient tout juste d'approuver. Prisonniers de ce programme plus radical, les candidats ont été contraints à la langue de bois et amenés à exprimer leurs différences idéologiques, parfois importantes, par les sous-entendus et le non-dit.

La pauvreté du débat s'explique aussi par le fait que cette campagne portait sur la souveraineté, un univers virtuel, à mille lieues des préoccupations des gens. Et surtout qu'on a choisi d'aborder cette question sur le mode de la pensée magique, dans un climat d'euphorie parfaitement surréaliste.

Tant et si bien que le vrai problème de drogue au Parti québécois, ce n'est pas la cocaïne qu'a sniffée André Boisclair, mais plutôt le Prozac que les candidats mettent tous et toute dans leur café à chaque matin depuis un mois.




André Boisclair toujours en tête

Denis Lessard
La Presse vendredi 11 novembre 2005

Québec - En cette fin de course à la direction du Parti québécois, l'écart s'est considérablement rétréci entre André Boisclair et Pauline Marois dans l'opinion publique. Mais, en dépit des turbulences qu'il a traversées depuis deux semaines, André Boisclair reste le seul candidat à pouvoir assurer une nette victoire au PQ. Avec l'arrivée de Mme Marois, le PQ resterait en tête, mais perdrait l'appui d'électeurs, chez les jeunes surtout, qui seraient davantage tentés par le parti de Mario Dumont. Il devient alors plus difficile de prédire l'issue des élections. Et l'atterrissage d'un Richard Legendre dans la chaise de Bernard Landry donnerait les clés du pouvoir à... Mario Dumont!

C'est le constat percutant que fait la maison CROP à partir d'un sondage éclair, réalisé pour La Presse et les journaux du réseau Gesca, mardi et mercredi de cette semaine. Avec 502 entrevues, le sondage présente une marge d'erreur de 4 %.

Pour tester l'impact électoral du choix de la semaine prochaine, CROP a posé sa question sur l'intention de vote, mais en ajoutant les noms des chefs de parti, et les trois principaux candidats dans la course au PQ. Ainsi le " PQ avec André Boisclair " récolterait 41 % des voix - grosso modo le score du PQ depuis des mois - et coifferait facilement sur la ligne d'arrivée " l'Action démocratique avec Mario Dumont " (22 %) et le " PLQ de Jean Charest " (21 %).

Quand CROP met Pauline Marois en tête du PQ, la cote du parti glisse subitement de cinq points, à 35 %, et l'Action démocratique grimpe à 29 % tandis que les libéraux restent à 23 %. Du point de vue électoral, l'issue du combat serait alors moins prévisible, souligne Claude Gauthier, le spécialiste de CROP. Déjà très dure pour Pauline Marois, cette question devient carrément mortelle pour Richard Legendre. Son arrivée à la tête du PQ mettrait le pouvoir à la portée de Mario Dumont. L'ADQ récolterait alors 31 %, le PQ 28 % et les libéraux seraient toujours à 23 %.

Pour Claude Gauthier, une étude plus fine des données confirme que M. Boisclair est en position plus solide que Mme Marois dans des segments importants de l'opinion publique. Avantage important contre l'ADQ, il a l'appui de la moitié des électeurs de moins de 34 ans, alors que Mme Marois n'en récolte que 42 %. Il devance de 10 points sa rivale chez les francophones, à 47 % d'appuis contre 37 %.

Finalement, André Boisclair est même plus populaire que Mme Marois dans l'électorat féminin où il recueille 37 % des suffrages comparativement à 33 % pour sa rivale. CROP constate aussi que l'écart s'est rétréci depuis deux semaines entre les deux meneurs. Cette première baisse de la cote d'André Boisclair depuis son lancement de juin indique clairement "qu'il s'est passé quelque chose" dans les derniers jours. Pauline Marois, inversement, fait "son plus gros gain" depuis longtemps mais, estime le spécialiste, cette remontée risque d'être trop peu trop tard pour la candidate.




PQ leader will face divided party

JOSÉE LEGAULT
The Montreal Gazette 11.11.2005

As André Boisclair holds his final rally tonight and Pauline Marois does the same tomorrow, they'll have one thought in common - the Herculean task of the next Parti Québécois leader faces to put a divided party back together before the next election.

If Marois wins, the alliances she has formed with prominent members of the more militant factions of the PQ - leftists or so-called hardliners - could make the process less painful.

The support these factions also bring to her from their many younger members would help her to bridge the generational gap that has been widening in the PQ for years. Even though their support partly springs from the "anybody but Boisclair" movement, Marois would benefit from their collaboration.

Marois, though a resolute a soft-liner on sovereignty, has also received the support of some longtime, steadfast hard-liners such as former PQ minister Paul Bégin. Even Andrée Ferretti, who co-founded the Rassemblement pour l'indépendance nationale in the 1960s with the iconic Pierre Bourgault and André D'Allemagne, says she'll vote for Marois.

To have them on her side would be a lot more comfortable for Marois than to have them criticize her openly - something they're more likely to do to Boisclair, whom they perceive as even softer on separation than Marois.

Whether all this would guarantee the PQ an election victory is still too early to tell. But it would make its preparation more serene.

But there is one thing that could undermine her leadership from within: the presence in the caucus of MNAs, such as Sylvain Simard, who fought her fiercely and who are known to carry grudges for a long time.

The person Marois will be more weary of is François Legault. Relations between them have been terrible ever since Legault promised to support Marois in 2001 after Lucien Bouchard quit, only to change his mind and move to Bernard Landry.

This left Marois feeling foundly betrayed, to the point where she announced she wouldn't even try to run against Landry. This feeling betrayal remains strong in the Marois camp. It helps explain the rivalry between Legault and Marois when Landry was leader and propping up Legault to keep Marois's ambitions in check.

This week, Legault did it again to Marois. His protégé, Richard Legendre, attacked her as part of an anti-Marois tactical alliance, with Boiselair.

Now, if Legendre chose his camp well and Boisclair becomes leader, reuniting the PQ would prove a more hazardous endeavour, though not an imprevisible one. In his closing remarks at Wednesday's debate, Boisclair finally voiced his awareness of the issue.

One of Boisclair's problems is his admitted use of cocaine when he was a cabinet minister.

The left-wing and hardline factions are sure to keep seeing him as too ambiguous on sovereignty and too close to the economic views of Lucien Bouchard.

On the other hand, the support Boisclair has from PQ MNAs and Bloc MPs could help him weave a large network of influence in both parties. That could help him rise to the challenge of being a more unifying leader.

But even if the next leader manages to keep the troops united to win the election, the biggest threat to the leader could emerge after a PQ victory.

Chances are that no hesitation from the new leader and premier in gearing up for a referendum would be tolerated by party rank and file. There's only one not-so secret recipe to keep all PQ factions united: a leader who clearly determined in the sovereignty department.

That's why in all of the seven years he led it, Jacques Parizeau never had a unit problem in the otherwise factious PQ.

If the next leader fails that test and wastes an election victory for the PQ's option, the party will eat that person for lunch the same way it swallowed all its leaders who wavered on sovereignty.

In the meantime, the next leader will face other challenges. He or she will be sure to hear the voices of three not so-retired former PQ leaders intent on intervening publicly on issues: Lucien Bouchard, Bernard Landry and Jacques Parizeau. Also, there is the tremendous influence of Bloc Québécois leader Gilles Duceppe within sovereignist ranks.

The next leader will have plenty to do in trying to put together all the pieces of the PQ puzzle.




Rétablir l'unité au plus vite, la priorité selon Harel

PC
Le Soleil vendredi 11 novembre 2005

Louise Harel est d'avis que le nouveau chef du Parti québécois ne disposera que de quelques jours, à compter de mardi prochain, pour refaire l'unité du Parti, déchiré depuis le mois de juin par une véritable guerre de clans.

"Tout se jouera la semaine prochaine", a assuré la chef de l'opposition officielle, hier, au cours d'une longue entrevue à la Presse canadienne visant à tracer un bilan de la course à la direction et à voir à quoi devrait ressembler la suite des choses.

Elle se dit toutefois persuadée que le Parti sortira de l'exercice sans trop d'égratignures, en autant que le prochain chef possède une qualité essentielle : celle d'être rassembleur.

Les membres du Parti doivent donc, selon elle, choisir pour chef celui ou celle qui aura la stature requise pour forcer, dès son élection, l'adhésion de tous, y compris les militants et députés qui appuyaient d'autres candidats, de même que ses huit rivaux.

"C'est l'enjeu le plus important", dit la députée d'Hochelaga-Maisonneuve, qui est membre du PQ depuis 35 ans.

Interrogée à savoir si les deux candidats qui ont le plus de chance de devenir chef - André Boisclair et Pauline Marois - possèdent cette essentielle qualité de rassembleur, Mme Harel demeure évasive : "Ça dépendra. On peut aussi adopter la stature de la fonction."

Le linge sale a été lavé

Avant même la fin des hostilités, la chef de l'opposition dit avoir déjà fait sa part pour accélérer le processus de cicatrisation des blessures subies durant la course à la direction.

Elle assure que le linge sale a déjà été lavé en famille, lors du dernier caucus des députés, en début de semaine.

"Beaucoup de gens se sont excusés, les uns les autres" pour les dérapages observés, raconte-t-elle.

D'ailleurs, Mme Harel minimise les divisions au sein du caucus et les écarts de langage. "On fait le constat que ce ne sont que des querelles de personnalités, car sur le fond on n'est pas divisés", plaide-t-elle.

S'il y a eu "confrontation sur les personnes", il y a cependant entente sur l'objectif commun - la souveraineté le plus tôt possible - et sur le moyen : le nouveau programme du Parti.

Les divisions affichées sur la place publique s'expliquent en partie, selon elle, par la durée interminable de la course, qui était de 149 jours, "l'équivalent de cinq campagnes électorales !"

Affaire Boisclair

À propos de l'impact négatif que pourrait avoir, lors de la prochaine campagne électorale, la consommation passée de cocaïne d'André Boisclair, s'il devient chef, Mme Harel demeure très discrète, s'en tenant à son devoir de réserve.

"Je vais vous dire : ce que je crains, je le garde pour moi", se contente-t-elle de dire, en affichant son plus beau sourire. Elle dit qu'il revient aux membres du Parti de juger leur chef : "Il faut faire confiance aux membres."

Au passage, elle égratigne les médias, pour le rôle qu'ils ont joué en faisant de cette histoire un enjeu majeur de la campagne, et croit qu'ils devraient faire leur examen de conscience.

Par ailleurs, Mme Harel reproche au premier ministre Jean Charest d'avoir choisi de déclencher cette semaine seulement deux élections complémentaires, dans Outremont et Verchères, alors qu'il y a un troisième siège vacant, Sainte-Marie-Saint-Jacques.

Mme Harel y voit une "astuce" de M. Charest pour forcer la main à André Boisclair, s'il est élu chef. Les libéraux "veulent créer un entonnoir pour qu'il soit mis devant le fait accompli".

André Boisclair a déjà affirmé qu'il se consacrerait à rebâtir le Parti s'il est choisi le 15 novembre et qu'il attendrait avant de revendiquer un siège à l'Assemblée nationale, et Mme Harel refuse de critiquer ce choix.

Mais si ce scénario se produit, elle se dit prête à continuer à représenter le groupe parlementaire de l'opposition.




Pourquoi j'appuie André Boisclair

Jean-Pierre Garneau, Président, Parti québécois, circonscription de Taschereau
Le Devoir vendredi 11 novembre 2005

Les débats des derniers jours, qu'il n'est pas exagéré de qualifier de disgracieux, masquent le fait qu'il existe nombre d'excellentes raisons d'appuyer André Boisclair. Il vaut la peine de les réitérer.

André Boisclair a longuement servi comme député, puis comme ministre. L'homme est encore jeune, mais il est expérimenté. D'ailleurs, sa compétence technique a fait l'unanimité partout où il est passé.

André Boisclair est capable de décider. Il n'a pas craint, à titre de ministre, de prendre des décisions controversées, écorchant au passage des intérêts corporatifs assez puissants pour intimider tout autre que lui. Tant mieux ! Le Québec a besoin d'un chef capable de décision, que les intérêts corporatifs, de gauche comme de droite, n'enchaîneront pas.

S'il n'est pas enchaîné à des intérêts, André Boisclair ne l'est pas davantage à des dogmes. Il n'a pas consacré sa campagne à convaincre qu'il était le gauchiste le plus radical, le souverainiste le plus pressé, l'écolo le plus vert, le saint le plus vertueux, le sage le plus omniscient. Tant mieux ! Le Parti québécois et le Québec ont besoin d'un chef qui, tout en ayant l'oeil fixé à l'objectif, sait intelligemment composer avec les circonstances. On ne gouverne pas le Québec sans l'accord des Québécois. Or ces derniers, et ils ont raison, ont horreur des jusqu'au-boutistes qui, obnubilés par une idée fixe, perdent le sens des réalités. À la différence de la plupart de ses adversaires, André Boisclair a l'intelligence de le savoir et d'élaborer son discours en conséquence.

L'atout des jeunes

André Boisclair rejoint toutes les générations, y compris celle des jeunes gens qui, bien que souvent rebutés par la politique partisane, ont de l'idéal, s'intéressent à la politique et sont prêts à s'impliquer. C'est, à son actif, un atout majeur.

Dans ma circonscription, à la faveur de cette course au leadership, notre parti a réalisé des gains spectaculaires, tout particulièrement auprès du groupe des 18 à 35 ans. Très clairement, ce succès est essentiellement le fait de la candidature d'André Boisclair. Ni le parti ni le Québec n'ont les moyens de se priver de l'appui de la jeunesse québécoise. Ils n'ont pas davantage les moyens de se priver de celui qui, mieux qu'aucun autre, sait leur parler et les convaincre.

André Boisclair a le plein contrôle de lui-même. Qui en douterait quand on considère le calme et la dignité avec lesquels il subit, depuis plus d'un mois, des attaques dirigées non contre ses idées mais contre sa personne. Et pourtant, il n'a pas sombré dans l'insulte et en est resté au domaine des idées et de la discussion des politiques. Cette retenue qu'il a su garder, cette dignité qu'il a su maintenir, sont le fait d'un homme capable d'une grande autodiscipline. Ce contrôle de soi est, lui aussi, l'indispensable attribut d'un chef.

Enfin, André Boisclair, chef du parti, saura commander la loyauté, d'abord parce qu'il a lui-même su servir loyalement ses chefs, sans intrigues. Ses adversaires sont nombreux à ne pouvoir en dire autant.




Des constats en faveur de Louis Bernard

Éric Gourdeau, Membre du Parti québécois, ancien grand mandarin de l'État québécois (de 1960 à 1968 au ministère des Richesses naturelles, puis sous-ministre de René Lévesque au Conseil exécutif de 1978 à 1986).
Le Devoir vendredi 11 novembre 2005

Des multiples interventions publiques des neuf candidats ressort, avec évidence, l'objectif de la souveraineté [...]. Personne, sans doute, ne se sera étonné de voir ainsi proclamé le statut, la place prépondérante qu'occupe aujourd'hui la souveraineté dans notre univers politique. Depuis des décennies, elle est invoquée tantôt par ses défenseurs tantôt par ses détracteurs comme argument principal pour faire élire leurs favoris aux élections fédérale et provinciale.

Par ailleurs, cette évidente reconnaissance du statut de la souveraineté en tant qu'élément majeur de joutes électorales a laissé en plan plus souvent qu'autrement la souveraineté dans son entité, sa définition. C'est pourtant sur cette définition que reposera en bonne partie une réponse positive claire lors du référendum sur la souveraineté.

Sans doute la seule atteinte du statut de la souveraineté servira-t-elle encore à un grand nombre pour justifier leur OUI, mais nombreux seront aussi ceux et celles -- particulièrement parmi les automates du NON -- qui ne se rallieront que grâce à une information soigneusement préparée et présentée de la signification de la souveraineté, touchant non seulement la solidarité et l'épanouissement internes du nouveau pays mais encore sa contribution exaltante au concert des nations.

Le référendum

Au fur et à mesure que se sont déroulés les débats s'est dégagée, parmi les tâches que devra assumer le nouveau président du parti, celle que les membres devraient considérer comme la plus urgente au moment d'exprimer leur vote : la promotion de la souveraineté. Il s'agit là d'une tâche tellement accaparante qu'elle s'imposera avant toute autre, au détriment même d'autres tâches par ailleurs très valables.

Ainsi, la bonne administration du parti et son juste souci de contribuer au mieux à l'analyse des projets de loi à l'Assemblée nationale devront céder le pas à l'éclairage pré-référendaire de la population dans l'emploi du temps que s'assignera le chef. En conséquence, il devra confier à certains de ses collègues des mandats précis qu'en d'autres circonstances il assumerait directement.

L'élection générale

La prochaine élection générale au Québec consistera essentiellement pour le Parti québécois à demander aux électeurs et électrices de le porter au pouvoir pour décréter à très court terme la tenue du référendum sur la souveraineté. Tous les candidats s'y sont engagés. L'on demandera alors à la population d'autoriser la mise en route rapide de la dernière étape d'un long processus démocratique entrepris voilà quelque 40 ans.

Aux étapes précédentes, le parti a jugé qu'il était de bonne guerre, pour se faire élire, de s'engager à doter le Québec d'un bon gouvernement «provincial», dont les réalisations contribueraient à l'apparition de «conditions gagnantes». Ce temps est dépassé. Il faut s'engager résolument dans la dernière étape.

La libération du Québec

Tour à tour, à la faveur d'interventions directes ou en réponse aux questions, les candidats ont souligné la valeur libératrice de notre éventuelle souveraineté : libération des nombreuses et incessantes entraves que le fédéral n'a cessé de dresser à l'État québécois; libération de la relative indifférence qu'affiche le reste du Canada à l'endroit du Québec.

Mais on aura compris aussi qu'il ne s'agit pas d'une libération dictée par la vengeance ni même, comme au moins un des candidats l'a souligné avec force, d'ignorer et encore moins de mépriser une fois sortis de notre carcan ceux qui nous y ont maintenus.

Libérés, nous devrons pouvoir compter sur une transition harmonieuse de notre état de province à celui de pays; à la fois pour assurer pendant cette période transitoire le maintien des services à la population, et pour éviter une possible intervention du Canada au niveau international qui viserait à contrer la reconnaissance internationale d'un Québec souverain.

Louis Bernard se démarque

Malgré les approches souvent analogues exposées par les candidats, certaines différences marquées sont apparues et ont persisté tout au long de cette course à la chefferie en ce qui concerne le plan de route qu'entend suivre celui ou celle qui sera porté dans quelques jours à la présidence du parti.

Sauf erreur, la plupart ont sollicité le vote des membres en faisant principalement appel à la confiance que devrait inspirer soit leur leadership (réel ou autoproclamé), soit une riche et éloquente expérience de l'administration publique, ou soit encore une conviction sociale démocratique profonde. Un seul, qui pourtant ne le cède à personne pour ce qui concerne son expérience de l'administration publique et ses profondes convictions sociales démocratiques, s'est démarqué des huit autres du début à la fin de l'exercice. Louis Bernard.

Comment ? Premièrement en gardant le cap sur l'enjeu le plus important : choisir non pas la personne intéressée à occuper le poste de premier ministre de la province de Québec mais plutôt celle qui dirigera le pays du Québec.

Un intérêt tellement fort chez Louis Bernard qu'il a écarté avec patience et logique toute tentation de se livrer à des discussions sémantiques et relativement inutiles sur les détails de programmes qu'il tenterait de mettre en route ou d'améliorer en tant que premier ministre de la province de Québec. Il connaît d'expérience les pertes de temps inévitablement associées à de tels efforts. Son attitude tout au long de la course est garante de la priorité qu'il accordera, même une fois élu premier ministre, à la réalisation de la souveraineté.

Deuxièmement, par son intelligente approche à la réalisation de la souveraineté, laquelle ne pourra se concrétiser, une fois acquis le OUI référendaire, que grâce à une opération préparée avec réalisme et le souci de transformer une possible brisure du Canada en une entente porteuse pour l'avenir.

Où que l'on regarde, il serait certes difficile, sinon impossible, d'identifier candidat mieux préparé que Louis Bernard pour diriger ce qu'il a qualifié de «tout un chantier», quand on considère son expérience et ses états de service public en tant que premier grand commis de l'État québécois ou sa maîtrise des connaissances juridico-administratives couronnée par le doctorat en droit que lui décerna, il y a plusieurs années, la London School of Economics and Social Sciences.

Troisièmement, par l'expression de sa conviction quant à sa capacité de «faire la souveraineté». Tous auront compris qu'il ne s'agit pas d'une attitude prétentieuse mais d'une «confiance en ses moyens» que lui a forgée sa longue et riche expérience de dossiers canadiens et internationaux. Et, à ceux qui ont été étroitement associés à sa manière d'analyser les projets les plus importants et d'en assurer la réalisation concrète et la plus harmonieuse possible, cette expression de «confiance en ses moyens» apparaît assurément comme une garantie de victoire au référendum et, dans sa suite logique, du grand projet de la souveraineté. [...]




Des malades mentaux aux aînés

Katia Gagnon
La Presse vendredi 11 novembre 2005

Le plan d'action du ministre Philippe Couillard sur les services aux aînés est un excellent document. Mais s'il n'est pas suivi, très rapidement, de fonds importants, il donnera des résultats proprement désastreux en consacrant l'abandon des aînés, qui subiront, comme les malades mentaux avant eux, une seconde désinstitutionnalisation.

Dans une perspective théorique, le plan d'action est parfait. Il réserve les centres d'hébergement aux gens âgés en très grande perte d'autonomie. Les autres recevront des soins chez eux, ou dans des " ressources intermédiaires ", une sorte de résidence privée nouveau genre où les CLSC viendront, là aussi, dispenser des services. Ces orientations répondent aux désirs des gens âgés et correspondent également à nos moyens financiers. De la belle ouvrage, donc. Mais il manque quelque chose à ce plan. De l'argent.

En dévoilant ces orientations, on se serait attendu à ce que Philippe Couillard rende concurremment public un calendrier d'investissements. Car ce plan d'action, qui gèle le nombre de place en CHSLD, repose sur une augmentation très importante du niveau de soins à domicile pour les aînés. C'est le socle sur lequel repose toute la logique du document. Qu'ils demeurent chez eux ou qu'ils habitent dans ces nouvelles ressources intermédiaires, c'est le CLSC local qui viendra dispenser les soins dont les aînés auront besoin.

Or, quelle est la situation, actuellement, à ce chapitre? Considérons une étude produite en 2003 qui examinait le cas de la Montérégie. Dans cette région, en l'espace de sept ans, les soins à domicile aux gens âgés avaient diminué du tiers. Pourquoi? Parce que les efforts des CLSC se sont concentrés sur les patients " ambulatoires ", qui venaient de quitter l'hôpital. Au total, un gros 8 % des besoins de ces aînés étaient satisfaits. Répétons ce chiffre: 8 %. Pour rencontrer le cinquième des besoins des gens âgés, il faudrait, là, tout de suite, y mettre 100 millions.

Autre point important. Le ministre disait, mercredi, qu'une personne qui demeure chez elle et qui reçoit des soins à domicile coûte 12 000 $ par an, comparativement à un séjour en centre d'hébergement, quatre fois plus dispendieux. Or ce chiffre de 12 000 $ est extrêmement conservateur. Le coût de deux heures quotidiennes de services dispensés à une personne âgée tourne plutôt autour de 20 000 $.

Conclusion: pour atteindre les objectifs du ministre, il faudra beaucoup de sous. Que se passera-t-il si les fonds ne sont pas au rendez-vous et qu'en même temps, les places en CHSLD ne sont plus disponibles? Trois possibilités. Un, les familles des personnes âgées écoperont. Déjà, ces aidants naturels rencontrent plus des trois quarts des besoins de leurs vieux parents. Comment leur en demander plus?

Deux, des personnes qui habitent en résidence privée et qui y sont arrivées relativement autonomes, dépériront et seront contraintes d'y demeurer sans soins adéquats. C'est la situation actuelle, inadmissible, dans plusieurs résidences. Ou alors, en dernier recours, si la santé et la sécurité d'un aîné est en jeu, il se retrouvera dans une unité de soins prolongés à l'hôpital. Et là, l'État n'aura vraiment pas économisé.

Attention, M. Couillard: le feu est rouge.




Charest health-care reforms welcome

EDITORIAL
The Gazette November 11, 2005 Friday

Quebec could hardly be accused of rushing to follow the Supreme Court of Canada's order to open the door to some form of private health care in the province, but there have been some healthy signs this week that at least it appears to be on schedule. And that is, indeed, welcome news.

In the National Assembly, Premier Jean Charest told the opposition on Wednesday there was no question of his government using a notwithstanding law to get around the Supreme Court. The ruling, he said, was an order, not an invitation. Quite so.

And according to Le Devoir, Health Minister Philippe Couillard will introduce some kind of white paper or legislative proposal on private care in the Assembly next month. It promises to be a fairly revolutionary document, one that will establish a parallel private health-care system and allow Quebecers to buy private health insurance as early as next year. The insurance could cover a wide range of procedures - hip- and knee-replacement, for example - that are now covered exclusively by public insurance. All very satisfying.

Couillard hopes to use his proposals as a focus for province-wide discussions on just how much private care Quebec should allow and how it will be regulated. That's probably a reasonable approach, as long as the debate is not unduly prolonged and the consensus not unduly restrictive.

There's little doubt the discussions Couillard is hoping for will be fierce - the very notion of private health care is heresy to many Canadians and especially to many of Quebec's most vociferous interest groups - but the government shouldn't use the expected heat as an excuse to miss the May deadline the Supreme Court imposed 10 months ago in the wake of the landmark Chaoulli case. If Couillard asks for an extension, the court should say no. Quebecers have waited long enough for the government to allow them to spend their own money on health care.

And besides, there are signs the barriers to introducing private health care are falling. Pour un Quebec lucide - the manifesto signed by former premier Lucien Bouchard and 11 other leading lights in Quebec's business, media and political circles - warned the aging of the province's workforce, its steadily rising health costs, its growing public debt and its astronomical taxes were threatening to undermine Quebec's social fabric.

Then last week, Claude Castonguay, the Quiet Revolutionary many regard as the patron saint of Quebec's medicare program, expressed similar alarm at the demographic catastrophe that is threatening the health-care system he helped to implement. Both Castonguay and the Bouchard group warned something has to give.

To resolve the crisis, the Supreme Court opened the door to at least a partial solution, ruling in the Chaoulli case that forbidding Quebecers to buy private health insurance when the public system fails them or makes them wait an unconscionably long time is a violation of the province's own bill of rights.

Couillard and Charest have nearly six months to translate that eminently sensible ruling into concrete legislation. There is no excuse for delay.




Santé : Couillard parle du privé en symbiose avec le public

Robert Dutrisac
Le Devoir vendredi 11 novembre 2005

Québec - Au delà du jugement Chaoulli de la Cour suprême auquel son gouvernement entend se soumettre, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, est maintenant d'avis qu'il faut ouvrir la porte au secteur privé dans le système de santé québécois.

«C'est une bonne affaire d'ouvrir le débat et d'ouvrir [au privé], si on le fait d'une façon prudente et encadrée», a dit Philippe Couillard en commentant la manchette de Devoir d'hier au cours d'un point de presse. «Je crois que le débat doit être fait. Je crois qu'il doit y avoir une place pour le système privé à l'intérieur de notre système public, dans une relation que je qualifierais de symbiose et non pas de parasitisme.»

M. Couillard a confirmé qu'il allait déposer un document en décembre qui proposera de permettre aux Québécois d'acheter de l'assurance privée pour des soins qui sont actuellement couverts par la Régie d'assurance maladie du Québec (RAMQ). Cette proposition fera l'objet d'une consultation publique au début de l'année prochaine et un projet de loi sera déposé au printemps pour adoption en juin.

Ce faisant, le gouvernement Charest se conforme au jugement Chaoulli de la Cour suprême, qui établit que l'interdiction faite aux Québécois de prendre de l'assurance privée contrevient à la Charte des droits et des libertés de la personne. Mais en même temps, les libéraux renient encore une fois un engagement électoral qui était de conserver un système de santé public, universel et financé exclusivement par les deniers publics.

M. Couillard n'a pas voulu donner de détails sur l'ouverture que son gouvernement fera au secteur privé. «Des gens comme M. Dumont nous diront que nous n'allons par assez loin et des gens comme les péquistes diront que nous allons trop loin», a-t-il toutefois prédit. L'expression «introduction d'un système privé parallèle», employée par son sous-ministre Juan Roberto Iglesias dans l'affidavit dont Le Devoir a fait état hier, lui apparaît trop forte. Même avec un financement privé par l'entremise d'assurance, le réseau public sera préservé et la gestion publique du réseau également, a-t-il soutenu.

Le ministre a critiqué la «position fossilisée» de l'opposition officielle qui exige que le gouvernement ait recours à la clause dérogatoire (nonobstant) pour se soustraire au jugement Chaoulli. Pour M. Couillard, il existe au Canada et au Québec «une sorte de perversion» par rapport à l'ouverture au privé en santé. «On a l'impression que de ne faire que parler de cette chose-là, c'est se rendre coupable d'arriérisme social», a-t-il dit, mentionnant au passage des pays comme la France, la Grande-Bretagne et la Suède, qu'on ne peut accuser d'être «socialement attardés» et où la coexistence public-privé existe.

Hier à l'Assemblée nationale, la chef de l'opposition officielle, Louise Harel, a dénoncé ce «virage à 180 degrés» qui est, selon elle, un choix politique du gouvernement libéral.

Par voie de communiqué, la Coalition Solidarité Santé s'est dit outrée de l'ouverture du gouvernement au privé qui «va satisfaire les spéculateurs du marché de la santé au lieu de garantir le droit à l'égalité dans la santé». La Coalition des médecins pour la justice sociale dénonce également cette nouvelle orientation qui fera en sorte, craint-elle, que les médecins iront travailler de plus en plus dans le privé, allongeant les listes d'attente dans le réseau public.




Maintien à domicile : faire plus avec un peu plus

Louise-Maude Rioux Soucy
Le Devoir vendredi 11 novembre 2005

Philippe Couillard veut réserver les CHSLD aux cas les plus lourds, mais les autres ressources sont à bout de souffle

En réservant les places en CHSLD aux cas les plus lourds, le ministre de la Santé Philippe Couillard met l'essentiel de ses énergies dans les soins à domicile et les ressources intermédiaires. Le hic, c'est que leurs artisans voient mal comment ils pourront en prendre davantage. Au premier chef, les travailleurs oeuvrant pour le programme du Chèque emploi-service (CES), qui lancent un véritable cri d'alarme.

Dans une lettre dont le Devoir a obtenu copie, 76 travailleurs de plusieurs régions du Québec expliquent leur détresse et demandent au ministre de leur donner un vrai statut et un vrai salaire, faute de quoi, ils seront forcés de déserter. «Vous savez, M. Couillard, le pain, le beurre, le loyer, les passes d'autobus ou l'essence et les stationnements... ne se paient pas avec les élans du coeur», écrivent-ils dans leur lettre.

Le programme Chèque emploi-service (CES) permet aux personnes âgées ou handicapées de recruter, gérer et rémunérer eux-mêmes leur aide à domicile. Mais depuis la mise en place du programme, en 1998, un nombre appréciable de données sont venus pervertir ce système, rendant le recrutement de plus en plus difficile, voire impossible dans certaines régions.

Résultat: même si les Agences régionales quadruplaient les budgets de recrutement, celui-ci resterait toujours aussi problématique, faute d'intéressés. Doléance numéro un: le salaire, qui oscille entre 7,60 et 10,67 $ de l'heure, soit de cinq à sept dollars de moins que le salaire consenti à ceux qui vident les poubelles dans les édifices publics. Les signataires, eux, aimeraient le voir majoré à 12,67 $, partout au Québec, et qu'il soit indexé au coût de la vie.

«Les gens nous appelle pour dire: "ça m'intéresse, j'ai une formation, de l'expérience". Mais dès qu'on parle du salaire, la plupart nous disent "merci beaucoup" et raccrochent», explique Johanne Renaud, coordonnatrice du Comité d'action des personnes vivant des situations de handicap (CAPVISH), un des cinq comités chargés de veiller au recrutement pour le compte du gouvernement.

Les autres changent souvent d'idée quand ils apprennent que les frais et temps de déplacement ne sont pas payés et qu'il est impossible de déduire leurs dépenses. «Ces gens-là vont trouver un emploi plus intéressant partout ailleurs, dans les CLSC, les CHSLD, les agences privées, les résidences», déplore Mme Renaud.

Ceux qui tentent néanmoins leur chance finissent tous par s'insurger contre le fait qu'on les rémunère à la minute près, pas davantage. «La pire demande qu'on ait reçue, c'est une demande de services de cinq minutes par jour, sept jours par semaine. Vous avez à peine le temps d'enlever vos bottes et certainement pas le temps de dire bonjour, au revoir. C'est absurde!», raconte Mme Renaud.

Selon les cinq organismes qui appuient ouvertement les signataires de la lettre dans leur démarche, il est pourtant évident que le programme CES mériterait mieux, compte tenu des économies qu'il permet. Le placement en centre d'hébergement coûte 46 000 $ annuellement à l'État tandis que le prestataire de soins à domicile coûte en moyenne 4000 $ en Chèque emploi-service.

En alimentant la pénurie, le gouvernement est l'artisan de ses propres malheurs, jugent-ils, un manque de vision qui a également un impact direct sur les dépenses des agences. La pénurie force en effet les CLSC et CHSLD à recourir aux services d'agences privées qui facturent entre 15 et 25 $ de l'heure pour les mêmes services, grugeant ainsi inutilement l'enveloppe réservée aux soins à domicile.

Dans son plan d'action 2005-10 de services aux aînés en perte d'autonomie déposé cette semaine, le ministre Couillard met beaucoup de pression du côté des prestateurs de soins à domicile. Mais sans un sérieux coup de barre dans ce dossier, il risque de se retrouver avec des travailleurs de plus en plus rares et épuisés, le préviennent les signataires de cette lettre et les cinq comités régionaux qui les chapeautent.




Pour de nouvelles commandites

Hélène Buzzetti
Le Devoir vendredi 11 novembre 2005

Des militants du PLC veulent «mettre en place un programme de promotion favorisant l'unité canadienne»

Ottawa - L'aile québécoise du Parti libéral du Canada a beau jouer sa crédibilité ces jours-ci à la suite de l'accablant rapport Gomery sur le scandale des commandites, certains de ses militants rêvent de ressusciter le programme afin de promouvoir l'unité canadienne.

L'association libérale fédérale de Jonquière-Alma soumettra ce week-end une résolution demandant que le gouvernement «mette en place un programme de promotion favorisant l'unité canadienne», a constaté Le Devoir. Cette résolution sera débattue par les militants libéraux du Québec, qui se réunissent à Montréal pour leur congrès bisannuel.

L'idée est de faire contre-poids à la «propagande» des 54 députés bloquistes élus à la Chambre des communes, explique le président de l'association, Gilles Savard. «Je pense que la visibilité du Canada au Québec est insuffisante étant donné qu'on est dans un comté représenté par un bloquiste et qu'il y a continuellement une campagne de salissage à propos des commandites et de la gouvernance», confie M. Savard dans un entretien téléphonique avec Le Devoir. «C'est important que le Canada soit visible encore et continue à travailler sa visibilité pour faire contre-poids à la propagande du Bloc québécois.»

M. Savard raconte que certaines personnes dans sa région - à forte majorité souverainiste - croient qu'il existe des postes-frontières entre le Québec et l'Ontario et qu'elles se feraient tabasser si elles osaient mettre les pieds dans la province voisine. Il voudrait recréer un programme qui, moyennant une visibilité du gouvernement fédéral, soutiendrait les multiples festivals de la province.

M. Savard désapprouve les détournements du programme fédéral des commandites. Il propose donc un programme «beaucoup plus structuré, plus contrôlé». «Je trouvais que c'était pas bête, je trouvais que c'était bien, mais ç'a été détourné. C'est malheureux.»

Lorsqu'on lui demande si ses collègues libéraux auront envie d'appuyer sa proposition compte tenu du contexte politique actuel, M. Savard répond que oui. «Ça dépend de ta conviction.»

Il y a cependant fort à parier que le lieutenant québécois de Paul Martin, Jean Lapierre, ne sera pas enchanté par cette proposition, lui qui s'employait encore une fois hier à tourner la page sur le scandale des commandites. «La prochaine campagne électorale ne se fera pas sur Gomery. C'est un incident de parcours. Maintenant, on est passés à d'autres choses. [...] Les citoyens s'attendent à ce qu'on prenne nos responsabilités et à ce qu'on regarde en avant et non pas à ce qu'on passe notre temps dans le rétroviseur», déclarait M. Lapierre lors d'un point de presse à Montréal.

Le programme de commandites et de visibilité du gouvernement fédéral aura coûté entre 1994 et 2003 332 millions de dollars, dont 44,4 % auront abouti dans les coffres des agences de communication et de publicité. Le juge John Gomery, qui s'est penché sur ce programme, a conclu que celui-ci avait été détourné pour mettre sur pied un système «bien huilé» de «pots-de-vin» servant à financer à même les fonds publics le PLC section Québec. Le juge a conclu que le PLCQ «est forcément responsable des fautes de ses dirigeants et représentants».

Deux anciens directeurs généraux du PLCQ, Michel Béliveau et Benoît Corbeil, ont reconnu avoir accepté des enveloppes d'argent comptant pour payer des dépenses électorales. Ils ont été bannis du parti tout comme huit autres militants, dont l'ancien ministre Alfonso Gagliano. Les trois partis d'opposition à la Chambre discuteront ce week-end d'une façon de défaire le gouvernement, qu'ils jugent «corrompu».

Le congrès du PLCQ, qui s'ouvrait hier soir à Montréal, devrait attirer entre 650 et 700 militants du Québec. Environ 130 résolutions seront débattues. Pour être intégrées à la plateforme du parti, il faudra encore que celles-ci soient votées par tout le Parti libéral lors de son congrès.

Des libéraux audacieux

Les militants libéraux ont par ailleurs proposé plusieurs autres résolutions qui contredisent les politiques que leur parti a mis en oeuvre. Ainsi, ils réclament l'étiquetage obligatoire des aliments contenant des OGM, pratique à laquelle se refuse toujours le gouvernement fédéral de Paul Martin. Cette résolution a d'autant plus de poids qu'elle est pilotée par la commission politique du PLCQ, ce qui signifie qu'elle obtient l'aval de l'establishment.

Les militants de Laval proposent de mettre la hache dans le registre des armes à feu, registre mis sur pied par le gouvernement libéral. Cette même association demande aussi au gouvernement de ne pas prohiber le recours aux assurances privées pour s'offrir des soins de santé.

Les militants d'Hochelaga, quant à eux, voudraient revoir le rôle des militaires canadiens dépêchés en Afghanistan. Leur mandat devrait se limiter, selon ces libéraux, à des tâches «de reconstruction, de maintien de la paix et non à des opérations militaires de combat» comme c'est le cas actuellement. Plusieurs associations réclament à leur aile parlementaire de moduler les taxes de vente sur les véhicules en fonction de leurs émissions dans l'atmosphère.

L'association d'Ahuntsic représentée par la députée libérale Eleni Bakopanos souhaite que les impôts soient complètement éliminés pour les contribuables gagnant 21 000 $ ou moins. Actuellement, le gouvernement désire ramener ce plancher à 10 000 $ d'ici... 2009. «Ce qu'on aimerait, c'est de ramener immédiatement ce plancher à 16 000 $ et, de là, procéder progressivement», explique Mme Bakopanos. Elle reconnaît que cette mesure coûterait très cher au trésor public: pour la première étape, le gouvernement se priverait de 28 milliards de dollars par année, selon des chiffres de la Fédération canadienne des contribuables.

Enfin, soulignons que les jeunes libéraux reviennent à la charge avec cette idée d'annexer au Canada les îles britanniques Turks et Caïcos, dans les Caraïbes. Il s'agit de deux îles minuscules de 21 000 habitants, selon les militants, engendrant des dépenses gouvernementales de 37 millions par année. L'idée serait d'en faire un territoire canadien de soleil où aller se prélasser l'hiver. Les résidants de ces îles se sont déjà montrés ouverts à cette idée dans le passé, mais le problème principal réside dans leur proximité avec Cuba et Haïti. Il pourrait s'ensuivre un déferlement de réfugiés.

Avec la collaboration de Clairandrée Cauchy




Where, oh where, will the Grits plant Ignatieff?

Jeffrey Simpson
The Globe and Mail Friday, November 11, 2005

Toronto ONT - Whenever the federal election comes, Harvard professor Michael Ignatieff is almost certain to be a Liberal candidate.

Where, however? Mr. Ignatieff, who is returning to Canada to take up a teaching position at the University of Toronto in January, would like to run in the city. But he is finding that Canadian politics is increasingly formed of political lifers: MPs who, once settled into safe seats, discover they like Parliament. It's the best job they've ever had, or will have.

And they don't want to leave unless the electorate gives them the heave-ho.

A handful of dreamers -- maybe even including Mr. Ignatieff himself -- thought earlier this year that he might return from the U.S. as a kind of saviour for the Liberal Party in the post-Martin era. They dreamed of Pierre Trudeau redux: Michael Ignatieff as leader.

All of Mr. Ignatieff friends who know something about serious politics have told him: Forget the leadership stuff. You've been more or less out of Canada for three decades. You need a political machine to win the leadership, as Paul Martin showed. You haven't proved anything to anybody, politically speaking. Don't be a fool.

Maybe, they advised, something might happen on the leadership front some years from now. But first things first: Secure a nomination, capture a seat, hope the Liberals win, do your job as an MP and perhaps a cabinet minister, then take stock.

So Mr. Ignatieff and his coterie have been sniffing around Toronto. Defence Minister Bill Graham, MP for Toronto Centre, was approached directly about his intentions, to which he replied that he wasn't going anywhere.

Carolyn Parrish's Mississauga seat is going to be vacant. She's the former Liberal-turned-independent MP who isn't running again. It's not the right seat, however, for Mr. Ignatieff. It's a tough one that would be made tougher by his support for the Iraq war in a riding with lots of Muslims.

Mr. Ignatieff has been talking to Liberal worthies, including former campaign chair David Smith. Not long ago, this might have sprung loose a seat courtesy of that time-honoured but now tattered practice called political patronage. A leader who wanted a top candidate made it happen. Incumbent MPs were induced by everything from a Senate seat to a place on some board or commission to make room. Or if a vacancy existed, the party leader could just parachute someone into the seat.

Jean Chrétien did that, which is how former Toronto mayor Art Eggleton got a nomination in the Toronto area. Years later, Mr. Eggleton received a Senate seat to allow hockey great Ken Dryden to enter Parliament. John McCallum leaped from the Royal Bank to a safe riding courtesy of prime ministerial discretion.

The attitude of the Prime Minister's Office to the Ignatieff possibility is somewhat different. If Mr. Ignatieff wishes to be a candidate, runs the official line, we would welcome him. But he must find a seat in which to present himself. Thus do we hear the sound of one hand clapping.

The election is coming by April, or perhaps before, depending on the shenanigans in Ottawa. No Liberal incumbent in the Toronto area has announced a departure from politics. The city is full of safe Liberal seats, especially ones with large ethnic minorities, that incumbents reckon they can hold almost forever.

Even if one of these did pop open, the nomination would likely be contested by local people with their own networks. Mr. Ignatieff lacks a network in any ethnic group, or anywhere else.

Those who read serious books, The New York Times or The New York Review of Books will know Mr. Ignatieff. So will Liberals who attended their party's last annual convention, where Mr. Ignatieff delivered the keynote speech.

But Mr. Ignatieff's name would mean nothing on the streets of most Toronto ridings. His long career as a public intellectual in Britain and, more recently, in the United States speaks well for the contribution he could make to Canadian public life. But public intellectuals are known by only a minority of the voting public.

To which might be added the fact that Mr. Ignatieff hasn't been around much these past three decades. That said, talented expatriates should always been welcomed home. Where to plant yourself politically after such a sustained absence is another matter.




Le double discours de Tariq Ramadan

Sébastien Malette, Étudiant en philosophie, Université Laval
Le Devoir vendredi 11 novembre 2005

Libre opinion: Dans son article intitulé «Les musulmans dans les démocraties occidentales: pour une citoyenneté commune» (Le Devoir, 24 octobre 2005), Monsieur Tariq Ramadan nous offre une réflexion des plus intéressantes. Celle-ci nous encourage à construire ensemble une société pluriculturelle véritablement ouverte à la différence. M. Ramadan y introduit même l'idée que la connaissance de l'Autre dans notre société revêt «une importance critique». Celui-ci nous demande: comment pouvons-nous vivre ensemble (musulmans et non-musulmans) si nous entretenons des préjugés envers les autres ou si nous faisons semblant qu'ils n'existent pas?

En outre, M. Ramadan n'est pas sans ignorer que cette connaissance de l'Autre passe par une meilleure connaissance de soi-même, ce qui implique la capacité de critiquer sa propre pensée.

Il faut en effet savoir que cette capacité de se critiquer soi-même, voire de se déprendre et de réévaluer les superstitions religieuses et les préjugés racistes, homophobes ou sexistes, est une capacité hautement valorisée au sein de la pensée occidentale. Cette capacité d'une réflexion critique se veut en fait le coeur de l'idéal éducatif occidental et le moteur des luttes civiques qui façonnèrent nos sociétés. Par cette capacité de remettre en question nos pratiques sociales et nos dogmes religieux, nos sociétés occidentales ont progressivement disqualifié l'esclavage; accordé le droit de vote aux femmes; et, plus récemment, octroyé aux personnes homosexuelles le droit de vivre leur sexualité sans aucune persécution.

Double discours

Ce discours libéral et progressiste, Tariq Ramadan semble le connaître très bien. Et pourtant, malgré la maîtrise de ce type de propos, deux points d'achoppement révèlent la présence d'un double discours dans le texte de Ramadan, soit celui d'un positionnement net en faveur d'une activité autocritique de la pensée, et un autre discours prônant implicitement la suprématie des commandements de l'islam sur cette même activité.

Le premier point d'achoppement du discours de M. Ramadan est le conseil qu'il offre aux musulmans victimes de persécution. M. Ramadan conseille aux musulmans de ne pas s'en plaindre, mais plutôt de «maintenir [leurs] convictions envers et contre tout». Or, nul n'a besoin d'un baccalauréat en philosophie pour observer la difficulté de concilier l'examen critique de sa propre pensée, que prône M. Ramadan, avec ce grand renfermement qu'est l'affirmation absolue et entêtée de ses convictions religieuses. Cet appel de M. Ramadan à proclamer ces convictions religieuses «envers et contre tout» illustre une bien pauvre compréhension du dialogue interculturel et de la mutabilité des identités.

Le deuxième point d'achoppement révélant le double discours de Tariq Ramadan apparaît encore plus clairement lorsque ce dernier déclare : «[C']est là le chemin dans lequel nous devons nous engager si nous voulons nous sentir chez nous, appliquer de façon positive le principe islamique favorisant l'intégration de tout ce qui ne contredit pas les interdictions, et nous l'approprier». Serait-il trop naïf de demander à M. Ramadan quelles sont ces interdictions en question, et par quel(s) critère(s) peut-on les départager sur un plan rationnel ?

On voit plutôt M. Ramadan, fidèle à une interprétation «radicale» de l'islam, soutenir ici à mots couverts la préséance des interdictions religieuses sur l'exercice d'une activité rationnelle et autocritique de la part du citoyen canadien de confession musulmane. En d'autres termes, M. Ramadan réaffirme l'obligation qu'a le musulman de se soumettre à la loi de sa religion au détriment de ses propres facultés critiques, et ce, conformément au décret du Coran voulant qu'il n'appartient pas aux musulmans de discuter les versets du Livre ni d'avoir le choix dans leurs façons d'agir après avoir reçu les commandements d'Allah (Le Coran, Sourate 33, Les Coalisés : 36).

Ici, le double discours de Tariq Ramadan crève les yeux de n'importe quel citoyen canadien un temps soit peu initié à l'islam sans y être assujetti.

Ajoutons en terminant qu'il faudra joindre aux excellentes interrogations soulevées par M. Ramadan la question suivante : quand et comment pourrons-nous véritablement, en tant que société pluriculturelle, adjoindre à la connaissance des religions l'usage d'une réflexion critique, sans craindre des fatwas ou des excommunions ? Quand et comment pourrons-nous tenter de départager les objets de superstition, de sexisme, de violence, de discrimination, d'impérialisme et de contrôle social qui constituent le coeur de nos récits religieux et autres discours absolutistes ? Voilà les questions qu'il faudra se poser un jour si nous désirons véritablement construire une citoyenneté commune comme le suggère Tariq Ramadan.




Les gros mots et la barbarie

Catherine Kintzler
Res Publica 8 novembre 2005

Masqués, nocturnes, masculins, armés, ravageurs, homicides, aphasiques. Non, ce n'est pas une troupe de l'ombre sortie des enfers dans un film catastrophe qui répond à cette liste de qualificatifs, mais un déplorable réel. Décrire ainsi les casseurs qui sévissent depuis maintes nuits n'est sans doute pas politiquement correct, mais même si on peut allonger la liste, comme on allonge un amer avec de l'eau, aucune accumulation de diluants (adolescents, égarés, désoeuvrés, désespérés, assoiffés et privés de consommation) ne peut atténuer ni invalider l'horreur qu'elle véhicule.

Confondre cette horreur avec ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une population n'est pas seulement une sottise, c'est une faute morale et politique. C'est pourtant ce que font, avec des mots infâmes, quelques irresponsables : au lieu de traiter cette barbarie comme une excroissance, ils l'érigent en noyau et en normalité, ils en font une sinistre avant-garde autour de laquelle ils tissent un peuple fantasmatique qui exaspère la population réelle.

Tout ce qui solidarise les casseurs avec la population qui les entoure est inique et dangereux. Cette coalisation s'effectue par des opérateurs d'identification : les mots infâmes, les " gros mots " . Ils émanent de deux sources. Ainsi, émanant de la source répressive, le mot " racaille " stigmatise et cimente tout le monde : gros mot de droite. Mais le mot " jeunes ", émanant de la source bien pensante compassionnelle, blanchit tout le monde - qu'on ajoute " défavorisés " et voici les casseurs promus en héros : gros mots bien-pensants.

Il importe au contraire de souligner la division entre le peuple et les casseurs, de refuser le processus d'identification. C'est pourquoi le vocabulaire juridique est encore le meilleur : il qualifie sans créer de substances, il émiette, isole et ne construit pas de conglomérats. Il faut donc parler de délinquants, de tentatives de meurtre, d'atteintes graves à l'ordre public et à la sécurité, de mise en danger de la vie d'autrui, de destruction systématique de biens et d'équipements publics et privés. Il faut diviser, et pour diviser les mots discriminants doivent l'emporter sur la glu des gros mots.

Il faut que les casseurs ne se sentent nulle part " comme des poissons dans l'eau ".

Aussi toute comparaison, même rhétorique, avec un mouvement populaire ou même une révolte, est elle-même inique. Un mouvement populaire peut être violent, mais personne dans le peuple n'en craint la violence car elle s'exprime toujours dans un cadre, dans un " service d'ordre ". Un mouvement populaire s'attache à créer des solidarités qui ne reposent ni sur des lieux ni sur des identifications substantielles (d'ethnie, de religion, de sexe, d'âge) mais sur des analyses et des revendications claires, exprimées dans la langue commune à tous. Il s'adresse à des interlocuteurs désignés ; il s'expose et s'affiche en plein jour, à visage découvert, dans le centre des villes. Il se déplace pour témoigner, il se " dépayse ". Il réunit hommes et femmes, jeunes et vieux. Or ici nous avons l'aphasie, le repli sur des territoires considérés comme des chasses gardées, l'obscurité, l'exclusivité masculine. Le terme " émeute " n'est même pas approprié, ce sont des explosions muettes qui prennent la forme de la barbarie et qui s'avancent masquées.

Tout a été dit sur les causes sociales de ces explosions : toutes choses justes auxquelles on ne peut que souscrire. Il faut cependant ajouter que la forme barbare suppose aussi des causes de type culturel, surtout lorsqu'elle s'empare de pré-adolescents (on en a eu un avant-goût avec les incidents qui ont émaillé les manifestation lycéennes l'hiver dernier). La forme barbare, c'est l'aphasie, c'est l'habileté à utiliser les technologies disponibles, c'est l'absence de tout interdit, c'est l'état de nature plus la profusion des moyens (téléphones mobiles, cocktails molotov, armes), c'est l'usage des techniques sans la civilisation.

Une civilisation suppose non pas une culture uniforme, mais s'articule en régimes culturels à l'intérieur desquels peuvent se développer des contre-cultures de façon pas nécessairement licite mais toujours organisée et réflexive. Or nous avons assisté durant les 30 dernières années, avec l'effondrement des partis ouvriers et la régression des syndicats de revendication, à la disparition de la culture populaire. Les adolescents n'ont aucun modèle populaire qui peut les nourrir, qu'ils peuvent discuter. En dehors des clips télévisés où se déploie le culte de l'argent et de la vie faciles, en dehors de la " glisse ", des fringues et des incantations islamistes, rien qui puisse se présenter comme digne d'imitation - et surtout pas l'école où une politique constante depuis 30 ans s'acharne à dépouiller les enseignants de toute autorité, de tout prestige.

Le poignant appel des femmes qui circule ces jours-ci, au-delà de son aspect pathétique, l'avoue naïvement : " nous exigeons que nos enfants rentrent à la maison ! " disent-elles. Mais comment ceux de qui on n'a jamais rien exigé lorsqu'ils avaient l'âge d'intérioriser un interdit, comment ceux qui n'ont appris qu'à se conduire en caïds vis à vis de leurs " vieux " et de leurs soeurs pourraient-ils obtempérer à une exigence aussi tardive et dérisoire ?

Ce n'est pas le modèle républicain d'intégration qui est ici en panne mais tout simplement la volonté et le simple courage d'éduquer. On ne voit pas du reste que cette fureur s'étende à tous ceux qui dans les " quartiers " souffrent de discrimination, d'exclusion, de pauvreté. On ne voit pas non plus qu'elle saisisse les filles, tout aussi - sinon plus - " défavorisées ", pas plus que les " jeunes " issus de vagues migratoires pourtant plus récentes, venant notamment d'Asie.

Sans doute certaines zones urbaines sont-elles livrées au communautarisme intégriste, mais elles sont aussi le territoire de bandes maffieuses développant ce qu'on appelle par euphémisme des " économies parallèles ", trafics et rackets en tous genres. Alors " à qui profite le crime? " : à un véritable modèle de terreur dont l'infrastructure est le trafic et dont la superstructure est tenue par l'intégrisme. C'est l'alliance des ayatollahs et des dealers qui se déchiffre dans le seul message sans paroles, mais clair, envoyé par les casseurs : " la police, l'école, les pompiers, les bus, les médecins, les crèches, les hôpitaux, les magasins, les entreprises, on n'en veut pas ; on veut être chez nous, laissez-nous trafiquer, opprimer, terroriser comme bon nous semble et tenez-vous à l'écart, n'entrez pas ".




LES DAMNES DE LA TERRE

Gilbert Molinier, Professeur de philosophie
Paris, le 9 novembre 2005

Hormis le temps, il y a encore un autre moyen de
produire de grands changements, et celui-ci est
la force. Lorsque le premier est trop lent,
le second anticipe souvent la chose.
G .C. Lichtenberg

L’homme aux écus ne connaît « la réalisation
des forces essentielles de l’homme […] que
comme la réalisation de sa monstruosité, de son
caprice et de ses lubies arbitraires et bizarres. »
K. Marx

Douze longues nuits illuminées de feu, tachées de sang. Pendant ce temps-là, sans doute paralysés par la trouille (1), les tâcherons du concept, toujours prêts à voler au secours de ceux qui les paient, rattachaient leurs godasses en tremblant ; effrayés(2), incapables de fourbir, ne serait-ce qu’un embryon de réflexion, les journalistes vedettes comptaient et recomptaient le nombre de voitures brûlées en s’emmêlant les doigts dans leur calculettes ; tous les amis des grandes causes humanitaires, d’autant plus proches de la misère humaine qu’elle se trouve très loin d’eux, se retrouvaient bec cloué. Tous les m’as-tu-vu, beaux parleurs et bavards s’étaient mis en vacances universitaires. La grande peur des classes dirigeantes et de leurs valets, les soi disant élites intellectuelles…

Il aura fallu plus de douze longues nuits pour qu’enfin un homme se lève et ait le courage d’appeler un chat un chat. Aussi bien eu égard aux mesures à caractère politique qu’aux mesures à coloration sociale qu’il annonce, sans aucun doute à son insu, Dominique de Villepin proclame la vérité, nommément celle-ci, hégélienne, que « L’esclave est la vérité du maître. » En effet, quoiqu’on en pense, le discours tenu par le Premier ministre Dominique de Villepin lundi 7 novembre aura décisivement contribué à objectiver ce grand charivari en conférant une vraie dignité au grand cri qui secoue la France ces derniers jours, celui d’un événement politique considérable.

ZONES FRANCHES URBAINES

Sans savoir vraiment ce qu’il disait, on entendit récemment un juge du parquet du tribunal de Bobigny déclarer : « Nous sommes dans une situation proche de la jungle dont ce département est victime depuis des jours. (3)» A une réserve près (« depuis des jours »), ce juge ne croyait pas si bien dire. Ordinairement, la loi de la jungle désigne « tout endroit, tout milieu humain où règne la loi des fauves, de la sélection naturelle. » (Petit Robert), autrement dit, la loi du plus fort.

Prenons un exemple parmi cent possibles. Ce n’est sans doute pas sans ironie qu’Alain Juppé, alors Premier ministre, promulgua en 1997 une loi dite de « redynamisation urbaine » en créant des zones franches urbaines. Celle-ci comprenait trois volets principaux : exonération d’impôt sur le revenu ou d’impôt sur les sociétés dans une limite annuelle de 400 000 francs ; exonération de plein droit de la taxe professionnelle au profit des entreprises de moins de 50 salariés ; exonération de taxe foncière des locaux professionnels situés sur le territoire de la ZFU. A l’époque, L’Humanité écrivait à propos de la Corse devenue zone franche : « Les patrons, qui cumulent, depuis Raffarin ces dispositions avec le crédit d’impôt pour investissement, ont avoué que leur chiffre d’affaires avait augmenté en moyenne de 30 %, pour un score de 14 % du PIB insulaire […] grâce aux effets des mesures d’allégements de charges de la zone franche. »(4)

Ainsi, non seulement le gouvernement d’alors accentuait encore une fois l’injustice fiscale, mais il créait ce que l’on pourrait nommer de nouveaux espaces de libertés dans lesquels chacun - chef d’entreprise - pouvait s’engouffrer ; ce fut la ruée vers l’or. Chacun, chef d’entreprise, s’exonérant de se soumettre à la loi commune, s’installait dans une zone de non-droit légalisé. En même temps, cette loi contribuait essentiellement à continuer à détruire le droit du travail, le droit social, le droit syndical… Cette loi déliait les liens qui faisaient obligation aux uns et aux autres de se soumettre à la loi commune. Elle contraignait donc chacun, dont plus une loi n’assurait l’intégrité, à vivre dans ces nouveaux espaces de liberté. Perdant toute sécurité, chacun était contraint à recouvrer sa liberté. Cette loi, donnant un statut juridique de légalité à l’illégitimité, légalisait « la loi de la jungle ». Le pacte de la communauté rompu unilatéralement, qui pouvait et devait encore s’y soumettre ? Ceci est absolument impossible.

Car « la vie en commun [n’est] possible que lorsqu’une pluralité parvient à former un groupement plus puissant que ne l’est lui-même chacun de ses membres, et à maintenir une forte cohésion en face de tout individu en particulier. La puissance de cette communauté en tant que ‘Droit’ s’oppose à celle de l’individu, flétrie du nom de force brutale. En opérant cette substitution de la puissance collective à la force individuelle, la civilisation fait un pas décisif. Son caractère essentiel réside en ceci que les membres de la communauté limitent leurs possibilités de plaisir alors que l’individu isolé ignorait toute restriction de ce genre. Ainsi donc, la prochaine exigence culturelle est celle de la ‘justice’, soit l’assurance que l’ordre légal désormais établi ne sera jamais violé au profit d’un seul. […] Le résultat final doit être l’édification d’un droit auquel tous – ou du moins tous les membres susceptibles d’adhérer à la communauté – aient contribué en sacrifiant leurs impulsions instinctives personnelles, et qui d’autre part ne laisse aucun d’eux devenir la victime de la force brutale. »(5)

On n’en finirait plus d’égrener la liste des truands du patronat, racailles de la politique, bandes de la finance, bandes organisées et tous leurs sbires appointés qui se sont arrogés le droit de piller l’argent public pour leur propre plaisir alors qu’ils en étaient comptables. Et, par un singulier renversement des causes et des effets, ce sont les mêmes qui, après avoir jeté tout le monde des pauvres dans la jungle des villes qu’ils ont fabriquée pour assouvir leur seule soif d’or, leur seul profit, leurs seuls plaisirs, jusqu’à leur ôter le pain, le droit de vivre, le droit de travailler…, s’étonnent et sont pris d’effroi que ce monde des pauvres soit pris du même syndrome de folie furieuse ? Aussi violents soient-ils, ils ne font que montrer en miroir de façon atténuée, l’arrogance et la monstruosité des puissants.

UN VENT DE FOLIE ?

Quel que soit le nom dont on pare les feux qui éclairent le ciel de ces nuits de novembre, violences urbaines, situation de guerre, vandalisme, crise des banlieues, guerre civile, très grave malaise social, etc. ; quel que soit le nom dont on habille les acteurs de cet événement, jeunes révoltés, racaille, émeutiers, jeunes issus de l’immigration, sauvageons, ordre des bandes, jeunes des quartiers sensibles, laissés pour compte, casseurs, etc. ; il n’en demeure pas moins vrai qu’ils sont désormais, dans des conditions tout à fait spécifiques, qu’on le veuille ou non, les acteurs politiques majeurs du présent et de l’avenir. Dans un grand fracas, ce moment marque à la fois la fin d’une époque et le début d’une ère nouvelle. Certes, si l’on s’en tient aux formes de luttes présentes, cette appréciation pourra paraître scandaleuse tant elle contredit toute une tradition syndicale ou politique. Or, nous sommes obligés de constater que ces formes de luttes traditionnelles ont fait faillite. Cette faillite est si considérable, si massive, si rédhibitoire qu’elle oblige à tout recommencer depuis le début. Les nouvelles générations ne bénéficient d’aucune sorte d’héritage, sinon celui de l’échec de leurs aînés. Et pourtant, à lire les inquiétudes des dirigeants des pays de la Sainte alliance européenne craignant l’effet de contagion, il est difficile d’imaginer qu’un tel déchaînement de forces ait pu se produire ailleurs que dans ce pays qui fut celui des jacqueries et de la Révolution française. Il sera facile, trop facile, à tous ceux qui ont transformé la France en désert politique et en désert culturel de ne pas vouloir discerner le sens profondément politique de ces nuits de novembre. Les mêmes puristes pourront toujours dire : « Mais quoi, où sont les mots d’ordre ?, où sont les représentants de ce mouvement ?, où sont les chefs ? » Nous savons qu’ils ont peur. Cela suffit. Désormais, la jeunesse est entrée dans l’histoire par la seule porte laissée entrouverte.

Maintenant, si l’on considère les conditions réelles et concrètes de la lutte politique, alors on peut raisonnablement considérer cet événement comme la plus pure expression de la lutte des classes au moment où toute conscience de classe fait défaut ; par exemple, dans le meilleur des cas les ci-devant révolutionnaires ne sont plus que des bureaucrates soldés… Ce mouvement semble contredire toute rationalité, cependant nous dirons qu’il est plutôt l’effet d’une destruction préalable de toute pensée rationnelle ; par exemple, nous vivons une époque d’effondrement de la parole, de dégénérescence de l’instruction…Cette persévérance dans la destruction peut bien décourager tout effort de compréhension empathique, pourtant elle n’est que la réponse défensive, éperdue, à la rage destructrice du capitalisme ; par exemple, destruction des emplois et des métiers, la course folle à l’argent, la corruption généralisée… Mais il y a plus encore. Le caractère principal de cet événement politique majeur porte la marque de la folie, voire même, dans ses formes exacerbées, celle d’une folie criminelle, c’en est même le caractère le plus déconcertant. Mais cette folie est programmée par des scientistes fous. Des apprentis sorciers ont décidé de s’en prendre à l’un des fondements de l’humanité, la différence sexuelle. Il y a plus de vingt ans, Pierre Legendre écrivait : « Des opérations sociales meurtrières d’un genre nouveau […] font leur apparition en ouvrant de plus en plus grandes les portes de la folie, en rendant de plus en plus scabreuse l’entrée dans la parole. On ne touche pas inconsidérément à la logique du désir.»(6) Ne serait-il pas urgent de méditer cette remarque de Freud : lorsqu’il manie le transfert, « le psychanalyste sait bien qu’il manipule les matières les plus explosives.»(7) L’explosion est là, il faut donc l’affronter pour ce qu’elle est en réalité.

Quel est le fond de cette grande affaire politique ? L’accusé principal du Livre noir de la psychanalyse (8) écrivait : «… quand une civilisation n’a pas dépassé le stade où la satisfaction d’une partie de ses participants a pour condition l’oppression des autres, peut-être de la majorité, ce qui est le cas de toutes les civilisations actuelles, il est compréhensible qu’au cœur des opprimés grandisse une hostilité intense contre la civilisation rendue possible par leur labeur mais aux ressources de laquelle ils ont une trop faible part. On ne peut s’attendre à trouver une interdiction des interdictions culturelles chez ces opprimés ; ils sont bien plutôt prêts à ne pas reconnaître ces interdictions, ils tendent à détruire la civilisation elle-même, voire à nier éventuellement les bases sur lesquelles elle repose. Ces classes sont si manifestement hostiles à la culture que l’hostilité latente des classes sociales mieux partagées est par comparaison passée inaperçue. Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit à la rébellion n’a aucune perspective de se maintenir et ne le mérite pas. »(9)

DOMINIQUE DE VILLEPIN LÂCHE DU LEST

Considérons les mesures sociales annoncées par le Premier ministre. Pris par la peur, après un moment où l’hésitation et le calcul froid se le disputaient, le gouvernement n’eut pas d’autre choix que de lâcher du lest. « Nous allons restaurer les contributions pour les associations dans les quartiers. » déclarait Dominique de Villepin. D’autres mesures d’urgence furent annoncées, de telle sorte qu’on crût qu’il y en avait beaucoup. Toujours est-il qu’il aura fallu casser quelque 10 000 voitures pour que le gouvernement entende quelque chose qu’une tradition syndicale appelle revendication. En cet endroit, nous avons un phénomène tout à fait nouveau.

2003. Pour mieux comprendre ce dont il s’agit, il faut remonter à la fin du printemps 2003. Le mouvement syndical entendait défendre des acquis historiques en matière de maintien des droits à la retraite. Des semaines durant, des millions de salariés manifestèrent dans les rues des villes de France. Rien n’y fit. Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, s’entêta avec succès dans son « sauvetage » des retraites. Ce sauvetage correspondait exactement en une atteinte à la vie. Il est vrai qu’il bénéficia de soutiens syndicaux inespérés, le premier, celui de Chérèque de la CFDT qui fut plus royaliste que le roi ; le second fut le fait de divisions et d’hésitations calculées de dirigeants syndicaux de FO et de la CGT. Si bien qu’à la fin, M. Raffarin remercia chaleureusement les dirigeants syndicaux, notamment ceux de la CGT pour leur « grand esprit de responsabilité ». Glissant sur cette pente douce de la démission, il était clair que le mouvement s’accélèrerait.

La preuve par 2005. Nous apprenions récemment que sept organisations syndicales, la FSU, la CGT, la CFDT, FO, l’UNSA, la CGC, la CFTC... ont décidé de siéger au sein du conseil d’administration de l’ERAPF (Retraite additionnelle de la Fonction Publique), autrement dit de participer à la gestion des fonds de pension des fonctionnaires. On achève ainsi, ou peu s’en faut, le démantèlement des retraites par répartition mises en place à la Libération. Même si cette participation est assortie de précautions oratoires en déclarant « ne cautionner aucune politique de placements dont l’objectif serait la recherche d’un rendement financier ignorant les dégâts sociaux causés par de telles orientations, comme le met encore en évidence l’actualité. », toutes les dérives spéculatives sur les retraites des fonctionnaires sont désormais possibles.

Cette défaite retentissante de la défense des retraites sonna le glas d’une certaine forme d’action syndicale. Bien plus, elle condamnait historiquement cette forme de lutte syndicale, voire la forme même de l’organisation syndicale. Quelles que soient ses limites, et elles sont sévères, le mouvement de début novembre 2005 montre une nouvelle voie possible, celle du couteau. N’est-ce pas Eric Hobsbawm qui écrivait : « Le XXIème siècle sera le siècle de la violence ?

UN CONSENSUS INCREVABLE

Effet de la grande peur. De tous côtés, on en appelle à la restauration « de l’ordre républicain », à celle « de la paix dans les quartiers », à « la défense de la loi républicaine », à un « sursaut républicain », au « rétablissement de l’ordre », à « l’esprit de responsabilité » au « retour à la normale »… En français : « Laissez-nous continuer à faire nos affaires ! »

La principale mesure politique présentée par le Premier ministre consiste à mettre en œuvre les dispositions de la loi n°55-385 du 3 avril 1955 qui instituait l’état d’urgence en Algérie, alors française, en proie aux troubles indépendantistes, « un choix qui témoigne que Dominique de Villepin n’a pas encore les nerfs d’un homme d’Etat. »(10) écrit Jean-Marie Colombani dans l’éditorial du Monde. Nous considérons, bien au contraire que, au-delà des difficultés que sa mise en œuvre concrète ne manquera pas de faire apparaître, le Premier ministre a su trouver un angle d’attaque imparable parce que très largement consensuel. Et ceci ne constitue pas le moindre des avantages de cette mesure. Le ministre de l’Intérieur déclarait que « Les difficultés relatives aux banlieues constituent un problème qui […] n’entrent pas dans un clivage gauche-droite. » (11)

Comment le parti socialiste, auteur de la loi de 1955, pourrait-il la critiquer ? Rappelons que les mesures qu’elle contient ont été utilisées dès 1956 par Guy Mollet puis par Maurice Papon en 1961 avant de l’être en janvier 1985 par François Mitterrand en Nouvelle Calédonie. N’est-ce pas François Hollande qui déclare : « Nous serons vigilants sur l’application de cette mesure, qui ne peut être qu’exceptionnelle, limitée dans le temps et dans l’espace… »(12) ? Comment le Front national qui l’appelait de ses vœux – « Couvre-feu et instauration de l’état d’urgence ont été réclamés par Philippe de Villiers et Marine Le Pen dès la semaine dernière… »(13) - pourrait-il se dérober ? Même les fossoyeurs de la lutte des classes s’échinent à créer les contours d’une fausse opposition : « … un front commun semblait se dessiner chez les syndicats, le PCF et le PS, entre critique de l’action gouvernementale et tentative d’échapper à la surenchère. »(14) Le Figaro ne s’y est pas trompé en titrant : « La gauche gênée aux entournures » (15).

En même temps, l’avantage marqué creuse le contenu de son inconvénient car, au lieu de contribuer à détendre l’atmosphère, cette mesure ne peut que concourir, à terme, à la figer davantage ; tout se passe comme si le gouvernement ne comprenait rien et voulait verser de l’huile sur le feu. Est-ce une illustration du dernier exploit de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations ? En en appelant à ce texte indigne d’une indigne époque coloniale, il vient de rappeler aux Indigènes de la république qu’ils sont des étrangers dans la cité et doivent être traités comme tels, comme leurs pères le furent il y a cinquante ans. Rien de nouveau sous le soleil de France. L’Afrique étend sa corne jusqu’au nord de Paris. Mais il y a plus. Cette mesure politique a aussi une dimension symbolique. Elle marque une double filiation, celle des dirigeants de la droite d’aujourd’hui et de la gauche d’hier, celle aussi des colonisés d’hier et des immigrés d’aujourd’hui. Les damnés de la terre restent les damnés de la terre. On le leur fait savoir avec l’élégance et la fraternité habituelles.

DROGUE ET SUICIDE

« Nous sommes en train de perdre nos enfants. En Amérique et dans le monde, c’est eux qui sont fauchés par la violence urbaine, la drogue, la misère, la guerre. Nos enfants meurent et nous laissons faire. »(16) Avec 1 000 décès par an, le suicide est, derrière les accidents de la route, la seconde cause de mortalité chez les adolescents. On compte environ un décès pour 80 tentatives…

L’an dernier, le ministre François Fillon avait choisi de faire sa prérentrée au lycée Jacques Brel de La Courneuve situé dans le département de la Seine-Saint-Denis, département sinistré. Il y évoquait la situation dramatique dans laquelle se trouve le département et les conditions très difficiles dans lesquelles les professeurs continuent à exercer leur métier : « Plus qu’ailleurs, les difficultés et les blocages de notre société se répercutent sur votre établissement. Face au délitement social, face à la violence, face à l’absence de repères qui caractérise certaines familles, face aux enjeux de l’intégration, vous êtes, en quelque sorte, plus que d’autres, en mission. […] Encadrer, éduquer, socialiser au quotidien : l’affaire de tous ! Cette devise que vous vous êtes choisie, résonne comme un superbe mot d’ordre ! »(17)

Certes, il ne savait pas et ne pouvait pas savoir qu’en se rendant à La Courneuve, il anticipait un événement extraordinaire qui cependant passa curieusement inaperçu. En effet, il déclarait, et je ne pense pas qu’il s’agissait d’une litote : « Il reste que nous devons rester très vigilants devant les nombreuses formes de divertissement qui peuvent détourner les adolescents des belles-lettres. »(18) Pendant qu’il déjeunait avec les professeurs du lycée Jacques Brel, un transport s’acheminait en direction de La Courneuve. Le 8 septembre, 9 Heures 58 une dépêche d’agence (AP) tombait : « Saisie de 4,5 tonnes de cannabis près de Paris.»

Près de quatre tonnes et demie de résine de cannabis ont été saisies mardi soir à La Courneuve en banlieue parisienne, a-t-on appris mercredi de source policière. Dix suspects, âgés de 30 à 60 ans, ont été placés en garde vue dans les locaux de la brigade des stupéfiants. La marchandise, qui aurait transité par l’Espagne, a été découverte dans des cartons empilés dans la remorque d’un 40 tonnes censé transporter des vêtements. » L’arrivée de toute cette drogue à ce moment peut-être considérée comme celle du nouveau matériel pédagogique de divertissement.

On aurait raisonnablement pu s’attendre à ce que, face à l’énormité de l’événement, la communauté des journalistes saisisse la conjonction de sa visite et celle de la mortelle livraison dans le département de la Seine-Saint-Denis au moment de la rentrée des classes. Il n’en fut rien. Les mêmes auraient pu s’interroger sur la destination de cette cargaison et tirer la modeste conclusion qu’elle n’était destinée ni à nourrir les poissons rouges ou les lapins du canton ni destinée à la décoration des éclairs au chocolat ou des religieuses au café. Il n’en fut rien. L’exploit des policiers aurait pu être honoré à sa hauteur. Il n’en fut rien. Et pourtant, c’était « une belle prise et l’une des plus grosses enregistrées en France depuis dix ans, orchestrée par les enquêteurs de la brigade des stupéfiants parisienne […] 155 cartons de 30 kilos chacun »(19) . Et pourtant, cela représente un paquet de fric ! « Au tarif de 1800 euros le kilo chez les semi-grossistes, la valeur marchande de la cargaison saisie est estimée à 8,5 millions d’euros. Sa valeur marchande atteindrait les 25 millions au détail. »(20) Mais les plumes se figèrent, les objectifs se brouillèrent, les caméras s’obscurcirent. Les champions olympiques de la citoyenneté, les prêcheurs de chapelets de vertus, les apôtres de la restauration des valeurs s’éclipsèrent. Et pourtant, quatre tonnes et demi de cannabis, ce n’est pas rien ! Aujourd’hui, dans Libération, Jean-Michel Thénard ose écrire : « … la fracture sociale s’est à ce point élargie que cohabitent aux portes des grandes villes deux mondes : l’un ghettoïsé tenté par l’autodestruction, l’autre effrayé qui peine à réaliser l’ampleur de la rupture. »(21) « L’immense oubli des autres. » disait Victor Hugo.

Lorsqu’on sait que le cannabis se dose comme le poivre dans la salade, par once, dixième de gramme, on doit compter 4 500 000 grammes pour avoir une idée approximative de la quantité de joints qui peuvent être roulés, soit environ 12 millions. A peine plus que la population scolaire ?! « ‘Cette saisie montre l’ampleur du désastre, commente un policier de Seine-saint-Denis. Pour un camion arrêté, combien passent ?’ »(22) Le Figaro ajoutait : « Pourtant les spécialistes savent que cette période de disette ne sera que temporaire et que de nouveaux convois sont peut-être déjà en route. » (23) Admettons que, par hypothèse, la police, malgré ses efforts, intercepte 10 % du cannabis à destination de La Courneuve. Il faut donc convenir que, bon an mal an, 45 tonnes sont déchargées ici ou là dans des entrepôts de La Courneuve ou d’Aubervilliers, de Pantin ou de Saint-Ouen…

Admettons que, par hypothèse, cette cargaison de rêves ait été réservée en priorité à la population de la Seine-saint-Denis. « Les policiers n’excluent pas que les malfaiteurs s’apprêtaient à écouler la drogue dans les cités de Seine-Saint-Denis et peut-être du Val-d’Oise. Les dealers de la banlieue nord attendaient avec impatience l’arrivée de ce chargement marocain. Sa confiscation provoque depuis hier une réelle pénurie dans les quartiers sensibles. » Autant dire qu’elle atteint la population scolaire de plein fouet. Admettons encore que cette consommation soit également répartie (égalité des chances ?) entre chômeurs et fumeurs occasionnels, jeunes chômeurs de la Seine-Saint-Denis (15-25 ans) et élèves des collèges et lycées (13-19 ans). La population scolaire (collèges, lycées professionnels et lycées d’enseignement général et technique) compte 117 000 élèves. Un simple calcul montre que si seulement 10% des élèves consument leur vie au cannabis (estimation basse), on obtient (1 500 000 grammes : 11700 = 128 grammes). Si mes conjectures ont quelque pertinence (c’est-à-dire, renseignement pris), un bon consommateur de cannabis consomme environ 7 grammes par semaine. Allez, en comptant large, au terme de trois semaines, il faut se réapprovisionner ! Et les camions roulaient, roulaient… Et les jeunes mouraient, mouraient.

On conviendra, dans les circonstances, qu’il est préférable de casser une voiture que de se suicider. Casser des voitures ? Compter les voitures cassées ? Mais pourquoi donc ? Autodéfense ? 25% des morts sur les routes sont des jeunes de 18 à 25 ans… Le grand ministère de l’Education nationale pourra réfléchir à ceci. Dans son souci de détruire l’instruction et de promouvoir la transdisciplinarité éducative, il a promulgué un décret dit de l’enseignement des règles de sécurité routière (décret 93-204 du 12 février 1993). Quelques années plus tard « Les pouvoirs publics et les banques réfléchiss[aient] à la mise en place d’un livret bancaire réservé aux jeunes pour les aider à payer leur permis de conduire. »(24) Nous proposerons l’hypothèse raisonnable suivante : Et si, en cassant des centaines de voitures par jour pendant deux semaines les jeunes disaient quelque chose au grand ministère de l’Education nationale ? Quelque chose qu’Alphonse Allais pointait comme suit : « On n’est jamais trahi que par les chiens. »

AUTO ET ECOLE ?

Du ministère aux banques, des syndicats aux grandes entreprises, des partis politiques aux associations de parents, depuis des décennies, on s’accorde à développer les thèmes lancinants de la réussite scolaire, de l’égalité des chances, de l’intégration dans un Etat de droit, telle est la base idéologique du consensus scolaire. Mais sa base objective, sa base réelle est l’argent. Le grand tournant des années quatre-vingt a consisté à transformer chaque élève en pompe à fric pour la plus grande joie des banques...

A tous ceux qui, comme le Premier ministre, en appellent à un « retour à la normale », nous rappellerons ceci : le 13 décembre 2000, Le Monde titrait : « Île-de-France : les preuves de la corruption » , et il ajoutait : « De 1990 à 1995, le RPR, le PR et le PS se sont entendus pour se financer avec l’argent de l’énorme marché des lycées d’Île-de-France. Cette entente droite et gauche est postérieure aux premières lois de financement des partis. » Quant à lui, Le Figaro faisait le récit de l’affaire des lycées d’Île-de-France : « La vraie histoire de l’enquête qui fait peur aux politiques » Opposition de façade, accord sur le fond. La plupart des partis politiques s’étaient entendus comme larrons en foire pour se partager quelque 200 millions d’euros dus aux élèves de l’Île-de-France. On annonçait un procès historique, le procès du siècle… Nous dûmes attendre sept longues années d’instruction avant que le procès historique n’ait lieu. Le Figaro titrait : « Corruption. Le procès du financement politique occulte entre 1989 et 1997 s’est ouvert hier devant le tribunal correctionnel de Paris. Marchés publics : l’heure du lever de rideau. » (25)

Après un lever de rideau en fanfare, les journalistes devinrent d’une timidité digne de midinettes. Cette pièce ne contînt aucun acte, les journalistes avaient tous déserté le prétoire ; et pourtant, cette affaire était « Une des plus grandes affaires politico-financières des années 1990 »(26) . Nous dûmes attendre l’épilogue pour en savoir plus. C’est tout juste si l’on rappela qu’« Un seul - grand - absent à ce procès et dans le jugement : Jacques Chirac, dont l’ombre a constamment plané sur les quatre mois de débat. Maire de Paris et président du RPR à l’époque des faits, il ne pouvait pas ignorer ce système, ce que l’accusation a relevé en soulignant que Michel Roussin, alors directeur de cabinet à la mairie de Paris, s’était censuré en ne mettant pas en cause son patron de l’époque. Jacques Chirac est au moins jusqu'en 2007 protégé par le bouclier que représente son immunité présidentielle. » (27)

« Michel Roussin, ancien bras droit de Jacques Chirac à la mairie de Paris et à Matignon, a été condamné, mercredi 26 octobre, à quatre ans de prison avec sursis, 50 000 euros d'amende et cinq ans de privation des droits civiques dans l'affaire des marchés publics d'Ile-de-France. […] Guy Drut, champion olympique du 110 mètres haies en 1976 et ministre des sports entre 1995 et 1997, a été condamné à quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d'amende. […] Contre l'avis du parquet, Gérard Longuet ancien ministre de l'industrie (1993-1994), a été relaxé. […]… (28) » Nous dirons que le tribunal fut clément comme il l’est avec les puissants.

Ces derniers jours, « Les présumés émeutiers sont condamnés à la chaîne. Jugés en comparution immédiate, leur dossier est souvent bâclé. [..] En comparution immédiate, habituellement, la procédure est déjà ultrarapide, là elle est expéditive.»(29) Le Parisien indiquait que « Depuis le début des émeutes, il a été prononcé 106 condamnations à de la prison ferme. […] Du côté du ministère de la Justice, les consignes sont très clairement à la fermeté. »(30) Libération ajoutait : « Du côté du parquet, le langage est guerrier. »(31) Nous dirons que les tribunaux furent impitoyables comme ils le sont avec les pauvres.

Les élèves ne manqueront pas de mettre ces forfaits en balance, ils ne manqueront pas de mettre ces jugements en balance… Car on n’empêche pas plus la mer de revenir au rivage que les hommes de penser. A l’éducation nationale, chaque année est marquée par des grèves que ce grand ministère s’applique à décourager. Celles-ci trahissent un désespoir qui est aussi un signe d’alarme. Le feu couve. Un jour ou l’autre, si rien n’est fait, il faudra payer l’addition. Elle sera lourde. Il y a cinq ans, dans un essai consacré à la gestion des stocks lycéens, je présentais « quelques-unes des prouesses techniques réalisées par des technocrates emportés par leur désir d’une folle tentative de maîtrise gestionnaire de la jeunesse, gigantesque entreprise de déstructuration psychique, l’institution scolaire est devenue une machine folle à rendre les jeunes fous. »(32) Cela n’empêchera pas des millions d’élèves de continuer à se demander, mais dans des conditions nouvelles, si « une civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit à la rébellion [a une] perspective de se maintenir et […] le mérite. »

(1) S. Faubert, « La trouille », in France-Soir, 8 novembre 2005.
(2) J.-M. Thénard, « Farce tragique », in Libération, 8 novembre 2005.
(3) D. Simonnot, « Les présumés émeutiers condamnés à la chaîne », in Libération, 8 novembre 2005.
(4) D.B., «Juppé : des promesses aux patrons », in L’Humanité, 5 juillet 2003.
(5) S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p.44-45, traduction de Ch. et J. Odier.
(6) P. Legendre, L’empire de la vérité, Introduction aux espaces dogmatiques industriels, Leçons II, Paris, Fayard, 1983.
(7) S. Freud, « Observations sur l’amour de transfert », in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1975, p.130, traduction d’Anne Berman.
(8) C. Meyer, Le livre noir de la psychanalyse, Paris, Editions les Arènes, 2005.
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