Il faut arrêter cette folie

Robert Laplante, Directeur de la revue L'Action nationale
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

Libre opinion: Cela devait arriver et c'est en train d'arriver. Le dérapage des projets d'hôpitaux universitaires s'accélère. Nous apprenions jeudi dernier, 17 novembre, que le gouvernement Charest vient de passer en mode alerte. Les dépassements de coûts atteignent déjà un milliard et demi, et nous n'en sommes qu'aux premières phases! Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a donc décidé de nommer un superviseur, Clermont Gignac, pour tenter de contrôler des machines qui ont déjà commencé à s'emballer. Et que va-t-il faire? Convoquer des comités, donner des contrats à des firmes privées de consultation pour essayer de trouver la pierre philosophale! Cela va coûter encore des dizaines de millions en études pour tenter de justifier l'injustifiable.

Le ministre Couillard a beau vouloir se faire rassurant et minimiser «les chicanes de docteurs» qui secouent les projets des deux hôpitaux universitaires, le pire n'en continue pas moins de prendre forme. Le pire, c'est-à-dire le gâchis provoqué par une erreur stratégique fondamentale, celle qui consiste à maintenir, contre toute logique, la décision de conduire deux projets séparés. Le ministre persiste pourtant : «En raison de la tradition, il est normal de construire deux hôpitaux. Mais c'est pour cette raison que la complémentarité est nécessaire. Je ne regrette pas notre décision.»

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la tradition a le dos large. Assez large, en tout cas, pour porter une scandaleuse iniquité : l'Université de Montréal forme quatre fois plus de médecins pratiquant au Québec (40 %) que McGill (10 %) et, pourtant, l'enveloppe budgétaire leur attribue chacune la moitié des fonds. Toute une complémentarité ! Un partage inégal pour jeter les bases d'une sereine collaboration ! Cela fait pitié de voir la médecine francophone s'écraser devant une telle aberration.

La force de McGill

Le problème qui surgit n'a rien à voir avec la saine gestion et les règles de contrôle budgétaire. C'est un problème de configuration institutionnelle. La recherche de complémentarité est une recherche vaine et coûteuse pour la simple et bonne raison qu'elle s'inscrit inéluctablement dans un affrontement entre deux structures qui, toutes deux, se refusent à être incomplètes. C'est la logique même.

Les batailles au sujet de la répartition des surspécialités (ainsi que des équipements et du personnel de pointe qui en forment l'infrastructure) n'est pas une bataille de clochers. C'est une lutte pour tenter de s'en tirer avec un modèle d'organisation et une logique institutionnelle qui soient le moins possible affectés par la logique tordue d'un partage qui condamne à des solutions bancales.

Il est clair que derrière les propos lénifiant sur la complémentarité se cache la recherche aussi féroce qu'hypocrite de mesures de mitigation. Et l'issue de ce combat est connue d'avance : McGill possédant des ressources autrement plus considérables que l'Université de Montréal, l'institution anglophone va imposer sa suprématie par sa capacité à compenser les lacunes qui en résulteront. C'est une logique qui consacrera la position hégémonique du CSUM sur la médecine francophone, c'est écrit non pas dans le ciel mais bien dans un certain ordre des choses.

Le Québec n'a certainement pas les moyens financiers de se payer deux équipements de cette nature. Mais surtout, il commet une grave erreur en engloutissant des ressources faramineuses pour tenter de préserver l'isolement institutionnel de l'université McGill. La véritable complémentarité ne consiste pas à faire fonctionner deux institutions en parallèle mais bien à intégrer dans une configuration institutionnelle unifiée -- et définie en fonction de la majorité -- l'institution anglophone. C'est une affaire de justice et de partage équitable des ressources.

Et c'est un enjeu de citoyenneté. Le système de santé québécois doit certes reconnaître et servir équitablement la minorité anglophone, personne ne remet cela en cause. Mais il doit être clair que cela ne peut être fait au détriment de la cohérence d'ensemble et de son équilibre institutionnel national.

Étant donné la nature et la vocation d'un tel superéquipement, il ne saurait, par définition, y en avoir deux. Il n'y a qu'un navire amiral. Le dédoublement ne sert qu'à entretenir des logiques de développement séparé qui n'ont plus rien à voir avec le Québec contemporain. Et c'est bien la dernière chose dont Montréal a besoin que cette consécration d'un bilinguisme institutionnel dans l'offre de services de pointe.

Continuer de s'acharner à faire passer le partage inéquitable pour du respect ne sert qu'à occulter des privilèges. Le système de santé québécois a besoin d'une institution de premier plan dont la vocation, les ressources et l'intégration soient véritablement au service du bien commun et de l'intérêt national bien compris.

C'est pure idéologie et fuite en avant que de s'imaginer que le recours au secteur privé -- consultants d'abord, investisseurs ensuite ? -- changera quelque chose à la donne. Cela ne servira qu'à rallonger les délais et à accroître l'exaspération, en plus de compromettre le développement de la médecine québécoise et de son immense potentiel scientifique. On ne peut réparer une erreur stratégique par du contrôle comptable. Une mauvaise conception, même maquillée par l'expertise de grandes sociétés privées, reste une erreur stratégique.

Il faut arrêter cette folie.




Les nouveaux matamores

Michel David
Le Devoir jeudi 24 novembre 2005

Après Paul Martin, il était assez savoureux d'entendre Lucienne Robillard pousser des cris d'orfraie parce qu'André Boisclair dit n'avoir aucune intention de tenir compte de la loi sur la clarté lors du prochain référendum.

Ce n'est un secret pour personne que ces nouveaux matamores n'approuvaient pas la stratégie musclée du tandem Chrétien-Dion face au gouvernement Bouchard. Même si, à la différence de Jean Lapierre, ils ne l'avaient pas crié à la face du pays tout entier, ils voyaient dans la loi C-20 une provocation inutile qui risquait de braquer même les fédéralistes au Québec.

La suite des événements leur a donné tort. Pendant la campagne fédérale de l'automne 2000, Lucien Bouchard a vainement appelé à l'union de tous les Québécois, souverainistes et fédéralistes confondus, pour qu'ils signifient clairement leur désapprobation face à ce déni de leur droit à l'autodétermination.

Pour M. Bouchard, le résultat des élections a eu l'effet d'un coup de poing en pleine figure. Loin d'être sanctionné par l'électorat, le PLC a retrouvé, en matière de suffrages exprimés, le premier rang des partis fédéraux au Québec, qu'il avait perdu depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution, 18 ans plus tôt. Dans son discours de démission, quelques semaines plus tard, l'ancien premier ministre n'a pas caché son amertume de voir les Québécois demeurer aussi «étonnamment impassibles» face aux exactions d'Ottawa.

Quand les libéraux s'en sont pris au nouveau chef du PQ, Stephen Harper a aussitôt souligné toute l'incongruité de ces attaques venant de gens dont le scandale des commandites a démontré la plus complète absence de scrupules d'ordre légal et qui prétendent maintenant s'ériger en défenseurs de la règle de droit.

Or c'est précisément pour faire oublier la poutre du rapport Gomery qu'ils ont trouvé cette paille dans l'oeil de M. Boisclair. Puisque l'immoralité du Parti libéral risque de mobiliser contre lui tous les nationalistes du Québec, durs ou mous, il est d'autant plus important que les bons Canadiens lui accordent leur soutien plutôt que de diviser le vote fédéraliste. L'argument est extraordinairement tordu, à la mesure de ceux qui l'avancent.

***

Encore une fois, les libéraux québécois vont se retrouver devant un choix difficile. Quand Stéphane Dion avait présenté son projet de loi sur la clarté, en décembre 1999, Jean Charest s'y était immédiatement opposé. «Nous ne laisserons aucun autre parlement réduire les pouvoirs, l'autorité, la souveraineté de l'Assemblée nationale», avait-il déclaré.

En déclarant qu'il ne tiendra aucun compte de la loi de M. Dion lors du prochain référendum, M. Boisclair défend exactement le même principe. Si cela fait de lui un hors-la-loi, cela signifie que l'actuel premier ministre du Québec en est un lui aussi.

À moins que sa déclaration de 1999 n'ait été que paroles en l'air, comme bien des engagements pris durant la campagne électorale du printemps 2003. Un jour où l'autre, il faudra bien que M. Charest dise clairement s'il reconnaîtra ou non les résultats d'un prochain référendum.

Défendre le fédéralisme est une chose, réduire les pouvoirs de l'Assemblée nationale en est une autre. Le problème depuis le rapatriement de 1982 est que les deux semblent aller de pair. Quand il a succédé à Jean Chrétien, les fédéralistes québécois s'attendaient à ce que Paul Martin démontre, par son ouverture, qu'il était possible de renouveler la fédération pour répondre aux aspirations du Québec.

Après avoir nié aussi catégoriquement que son prédécesseur l'existence d'un déséquilibre fiscal qui permet à Ottawa d'empiéter chaque jour davantage sur les champs de compétence des provinces, M. Martin reprend maintenant à son compte la rhétorique du plan B. Faut-il s'en étonner? Jean Chrétien lui avait laissé un héritage empoisonné avec le scandale des commandites en même temps que le seul antidote à avoir fait ses preuves. Même à la retraite et couvert de boue, l'ancien premier ministre continue à imposer sa stratégie à son vieil ennemi.

Quand il lui a succédé, la première chose que M. Martin a trouvé à faire a été de congédier Stéphane Dion, qui était marqué au fer rouge. Pendant la campagne de 2004, il lui a demandé de reprendre du service, après quoi il l'a réintégré dans son cabinet. Logiquement, M. Dion devrait avoir droit à une belle promotion si les libéraux sont réélus.

***

En réalité, rien n'assure que M. Boisclair se conduirait en casse-cou au lendemain d'un OUI. Il est vrai que le programme adopté au congrès péquiste de juin dernier prévoit que l'Assemblée nationale votera immédiatement une déclaration unilatérale de souveraineté, mais le nouveau chef semble moins catégorique. Il parle plutôt de «prendre acte des résultats» du référendum.

Il insiste aussi sur la nécessité de faire les choses «correctement». C'est exactement ce que Louis Bernard a plaidé pendant toute la course au leadership. Une déclaration unilatérale plongerait le Québec dans le chaos, disait-il, alors que l'avis de la Cour suprême ferait obligation au gouvernement fédéral de négocier les termes de la sécession. M. Boisclair y réfléchirait certainement à deux fois avant de se précipiter.

Si les «purs et durs» du PQ se méfient de leur nouveau chef, certains au Canada s'inquiètent tout autant de la mollesse de Paul Martin. Hier, le chroniqueur Andrew Coyne, du National Post, qui se situe dans le camp des faucons sur la question de l'unité canadienne, a rappelé au premier ministre que la loi C-20 lui interdirait de négocier quoi que ce soit si une majorité «claire» n'avait pas répondu à une question «claire».

Si la question était aussi équivoque qu'en 1995 et que M. Boisclair menaçait de déclarer l'indépendance sur-le-champ, si Ottawa refusait de négocier, peut-on être certain que M. Martin aurait suffisamment de nerf pour le confronter?, demande Coyne. Excellente question.




Le numéro deux?

Yannick Fauteux
Le Devoir jeudi 24 novembre 2005

Lettres: La présente est pour demander à mon chef, André Boisclair, d'analyser sérieusement la possibilité de faire de Louis Bernard son bras droit lors de la prochaine campagne électorale, et ce, pour trois raisons principales.

La première raison rejoint l'argument de la crédibilité qui, à tort ou à raison, est la principale lacune des membres de la classe politique actuelle. M. Bernard amène avec lui des compétences et une expérience sans égales. Chez les libéraux tant provinciaux que fédéraux, je ne vois actuellement pas d'interlocuteur du calibre de cet homme. De plus, sa présence aux côtés de M. Boisclair ferait taire ces détracteurs qui allèguent le prétendu manque d'expérience du nouveau chef.

La deuxième raison répond à l'obligation du PQ de toucher une clientèle qui n'est pas encore acquise à la souveraineté. Pour l'avoir testé pendant la course, le discours de M. Bernard m'a semblé très efficace auprès des «non-conquis». Sa présence aux côtés du nouveau chef pourrait contribuer à solidifier l'opinion des souverainistes dits mous et convaincre les fédéralistes en crise existentielle, comme semblent l'être Benoît Pelletier et Thomas Mulcair en ce moment.

La troisième raison répond au besoin de présenter un contenu qui parvienne non seulement à rendre compte des principes qui nous obligent à faire la souveraineté mais aussi à faire valoir les aspects pragmatiques liés à sa réalisation. Ce pragmatisme constitue, selon nous, une préoccupation bien réelle de l'électorat, et il appartient maintenant au PQ d'articuler son discours afin de tenir compte de ces préoccupations et non seulement de celles d'une minorité de ses membres. À cet égard, l'argumentaire de M. Bernard nous apparaît comme une clé de succès.

L'opinion publique semble reprocher aux politiciens l'attention portée à leur image et leurs formulations souvent creuses. En offrant une place de choix à M. Bernard au sein de son cercle privilégié, l'équipe de M. Boisclair pourrait formuler une réponse efficace à cette problématique.




Quebec will never separate: Martin

HUBERT BAUCH
The Gazette (Montreal) November 24, 2005 Thursday

Discepola makes way for Marc Garneau; Prime minister pressures Bloc leader to say whether he'll respect Supreme Court

Prime Minister Paul Martin confidently predicted yesterday that Quebec will never separate from Canada.

In a campaign-style speech to a Liberal party fundraising dinner, he hammered away at the Bloc Quebecois, saying its every act is intended to create political instability in order to advance the cause of Quebec separatism.

"Clearly the separation of Quebec is a rejection of Canadian advantages, he said. "It is the rejection of Canada, and I tell you, Quebecers will never reject Canada."

One advantage the Liberals will take into the coming federal election campaign is newly recruited star candidate Marc Garneau, head of the Canadian Space agency and the first Canadian astronaut to travel into space.

His candidacy was not officially confirmed by the party, but in an email to supporters yesterday, Nick Discepola, the former Liberal MP for Vaudreuil-Soulanges, said he is stepping aside as the candidate in the riding he lost to the Bloc in the last election in favour of Garneau.

"I feel that Mr. Garneau will bring tremendously needed credibility to our party and especially its Quebec wing at a very crucial period in Quebec," he said. "I had to look farther down the line and I made the best decision for the future of my riding, my province and my country."

Discepola said he was not forced to step aside and pledged to work for Garneau's election in the coming campaign.

Martin mentioned the official opposition Conservative party only once in his speech to about 300 members of the Laurier Club, whose membership is limited to donors who give a minimum of $1,000 a year to the Liberal Party.

He noted that earlier in the day the Conservatives had voted against a Liberal government tax cutting measure. "They voted against lowering your taxes," he declared.

The rest of the 15-minute address was devoted to praising the advantages of Canada and running down the Bloc.

He challenged Bloc leader Gilles Duceppe to say clearly whether he intends to abide by the rules for separation set out by the Supreme Court in the event of a future referendum, requiring approval for Quebec separation from the federal government and the other Canadian provinces.

"The time has come for Gilles Duceppe to say publicly if he puts himself above the law and the Supreme Court of Canada," he said.

Earlier in the day, Martin attended a signing ceremony where Canada became the first country to ratify the United Nations International Convention on the Protection and Promotion of the Diversity of Cultural Expression.

The pact, adopted at a conference in Paris last month, affirms the right of countries to foster diverse cultural expressions, and recognizes that books, films and other cultural goods and services have a distinctive nature that goes beyond their commercial value.

"It will ensure that the cultures and identities that shape and enrich all of humanity are preserved and transmitted to future generations," he said.

hbauch@thegazette.canwest.com




A practical case against UDI

Don MacPherson
The Gazette (Montreal) November 24, 2005 Thursday

Here's a practical argument against the unilateral declaration of independence called for in the Parti Quebecois program that new leader Andre Boisclair inherited from Bernard Landry.

It's not enough for Quebec to declare its independence to be recognized by other countries, to be accepted by the international community and to be become a member of the United Nations.

On the contrary, the recognition of Quebec by other countries would be up to each of them. Every country would remain entirely free to decide whether or not it would recognize Quebec's declaration of independence.

If Quebec declares its independence unilaterally without Canada's agreement, it would be able to seek recognition by other countries only if it were able to show that it has effective and exclusive control of its territory. That is what is known as the doctrine of effectivity.

And even if Quebec were able to make that demonstration, other countries would not be obliged to recognize it and might still refuse to do so.

To show that it has effective and exclusive control of its territory, Quebec would have to prove that only Quebec laws apply there and that it is able to maintain public order and ensure defence against outside interventions.

It goes without saying that if the declaration of sovereignty were made unilaterally following a referendum victory, none of these conditions would be achieved.

Indeed, it would be unthinkable that, from one day to the next, federal laws would cease to apply in Quebec, that all federal civil servants would find themselves unemployed and that all taxpayers would stop paying Canadian taxes.

So it is clear that Quebec, in spite of its declaration of independence, would not have effective control of its territory and, consequently, could not obtain recognition from other countries following a referendum; it would even be out-of-place for it to seek recognition.

Its declaration of independence would therefore have no effect. It would be a phony declaration that nobody would take seriously and with which sovereignists would risk bringing into question the seriousness of their process.

Unfortunately for the sovereignists, such a premature declaration would be not only useless, it would risk compromising their achieving sovereignty. Indeed, it would give Canada justification for refusing to negotiate with Quebec.

On the other hand, if, after negotiations with Ottawa, Quebec declared its independence with Canada's agreement, recognition by other countries would be all but automatic and its entry into the UN practically ensured.

So the way of negotiation with Ottawa on the implementation of sovereignty and the transfer of powers is the way sovereignists should favour.

These negotiations would not be on independence, but solely on the transfer of powers so that the transition would be made correctly and in an orderly fashion, as the PQ has always promised. And these negotiations would take place because Canada would find it in its interests, if only so that Quebec would accept to assume its share of the Canadian debt and to maintain free trade between the countries.

Actually, I didn't write any of the above, after the first paragraph. It's my translated and edited version, with a few minor changes in wording to disguise that it was written by a sovereignist, of a text published only last month by Louis Bernard, who finished fourth in the PQ leadership race. As of yesterday, you could still read the complete version in French and related texts on his campaign web site at www.louisbernard.org.

Bernard has been an adviser to several Quebec premiers, PQ and Liberal alike, and remains respected across the political spectrum. He is the PQ's voice of reason on sovereignty, the only leadership candidate who dared to disagree with the party's UDI intentions, which he said would lead to "disorder and anarchy."

The platform of a PQ leader elected by the entire party membership has more democratic legitimacy than a policy adopted by 1,600 convention delegates.

But Boisclair has no mandate to change the policy, with which he has declared himself "at ease" - to the delight of his federalist adversaries.




L'ARMÉE DE LA NOIRCEUR

Éditorial
UNI.CA mercredi 23 novembre 2005

Il y a moyen, si l'on s'y applique, de déceler un aspect positif dans les récentes propositions sécessionnistes en vue de doter le Québec de sa propre armée. Et ce côté positif, c'est que Péquistes et Bloquistes commencent à montrer leur vrai visage et à révéler la pleine mesure de leurs plans. Voici que leur regain de vigueur, auquel nous avons assisté au cours des derniers mois, semble les inciter à lever le voile sur leurs ambitions. Quand Gilles Duceppe, leader du Bloc Québécois, dit qu'il n'est pas ridicule que le Québec ait une armée, il a parfaitement raison. Ce n'est pas ridicule, c'est lamentablement triste et cela a de quoi tous nous effrayer.

Il ne faut pas s'étonner de la tournure récente des événements. Les gens d'en face n'ont jamais caché qu'ils voulaient inclure certaines personnes et en exclure d'autres. Nous avons affaire à des individus qui cherchent avant tout la division. Il y a parmi eux des ultranationalistes véhiculant un préjugé ethnolinguistique favorable à leur peuple, à leur société et à leur nation. Ils représentent une idéologie guerrière contre laquelle les hommes de paix se sont heurtés depuis des temps immémoriaux.

Maintenant que les séparatistes viennent d'entrouvrir la porte au militarisme, qui sait où cela va les entraîner ? Le service militaire obligatoire -- nous le savons -- caractérise les jeunes états désireux de faire éclore la ferveur nationaliste au sein de leur population. En embrigadant les jeunes gens dès l'âge de 18 ans, ces pays non seulement augmentent la taille de leur armée, mais favorisent une sorte d'orgueil primitif basé sur le déploiement de soldats.

Nos amis sécessionnistes peuvent-ils donner l'assurance qu'ils n'ont point de telles intentions ? Bien sûr que non. Comment le pourraient-ils à ce stade ? Ils ne savent même pas eux-mêmes où s'arrêtera leur trajectoire. Peut-être les Péquistes et Bloquistes ont effectivement l'intention de ne pas aller trop loin. Mais qui sait ce qui se trame en coulisses ? Comment pouvons-nous faire confiance à un groupe qui lance de telles propositions, comme si cela était tout naturel, comme si leurs intentions étaient parfaitement innocentes.

Ce qu'il convient de retenir, c'est qu'il faut plus que jamais se méfier des séparatistes et de leur hypocrisie. Leur plan présente une réelle menace et risque de mettre des armes entre les mains de partisans et de groupuscules incontrôlables. Le temps est passé où l'on pouvait discuter des enjeux de la séparation avec eux entre amis, pour s'amuser en fin de semaine et pour spéculer sur l'avenir. Désormais, il y a lieu de réfléchir intensément et de soupeser avec soin chaque scénario de même que les conséquences qui en découlent. Autrement, la prochaine vague séparatiste qui déferlera sera sûre de détruire des amitiés, de briser des familles, d'acculer un grand nombre de personnes à la faillite, de mettre fin à des vies, à des modes de vie et de remplacer tout cela par quelque chose d'extrême, de noir, de sinistre, et ce, en bien peu de temps.




The anti-separatists

SHEILA COPPS
Wed, November 23, 2005

The vote to bring down the government won't happen until next week but the election battle lines are already being drawn. The only way the Liberals can possibly win a coveted majority is by rebounding in the province of Quebec. But there is a huge juggernaut standing between them and victory: The Bloc Quebecois.

The Grits got trounced in the last campaign in Quebec, with the number of seats slipping to 21 of 75 based on the Bloc's campaign for a "clean Quebec."

This time, the Liberals hope to turn the federal campaign into a pre-referendum on separation, calling on all Quebecers who do not want to separate to hold their noses and vote for them. With 75 seats up for grabs in the belle province, Liberal campaign manager David Herle's claim that the party could win a majority without Quebec does not hold water. Liberals also realize the opposition parties, particularly the NDP, are vulnerable outside Quebec if they are seen to be soft on separatists. NDP leader Jack Layton has already promised to scrap the Clarity Act if the majority of Quebecers vote to leave Canada in a referendum. Stephen Harper has demonstrated his interest in working with the Bloc throughout the time of minority government and the Grits can be expected to try and pin his tail to the separatist donkey. Their strategy to highlight the separation issue as a key campaign question is designed to shake Bloc votes loose in Quebec and to bring recalcitrant Liberals back into the fold in the rest of Canada by playing the unity card.

The first salvo was launched last week by foreign affairs minister Pierre Pettigrew who publicly opined that the soiree to elect new Parti Quebecois Leader Andre Boisclair was a celebration of losers. So inflammatory were his comments that federalists and separatists in Quebec City wasted no time in denouncing him. In Ottawa, Gilles Duceppe, a wise political operator, downplayed his comments, suggesting the minister was suffering from the post traumatic stress of losing his chauffeur. Duceppe deliberately lowballed his reaction because it is in his interest to keep the separation question out of the next campaign. In fact, he would desperately like to run a campaign on one note and one note only, that of a vote against the post-Gomery entitlement culture which seems to have gripped the Grits. That campaign would encourage disenchanted federalists to vote Bloc simply on the clean theme.

If the Liberals have their way, it will be all separation all the time. Pettigrew's salvo was immediately followed by an attack by Prime Minister Paul Martin on Andre Boisclair. Martin fired back at Boisclair's claim that under his leadership, Quebec would ignore any federal referendum law requiring a clear question and a clear majority. In characterizing Boisclair's approach as an approval of lawlessness, Martin set a trap to snare Bloc votes in the next election. He is also looking to attract Tory and NDP voters in Quebec who would ally with the winning federalist if they thought the election was a precursor to a referendum.

The major Achilles heel in the Martin strategy is that his own team is lukewarm when it comes to clarity. While in Jean Chretien's cabinet, Martin worked behind the scenes, with colleagues like current immigration minister Joe Volpe, to derail the legislation. His Quebec lieutenant and the one most associated with the Quebec election team is Jean Lapierre, a Bloc founder who publicly ridiculed the Clarity Act as "useless" when he was a broadcaster. If not for the determination of his arch-nemesis, then PM Jean Chretien, he would have killed the legislation he is now vigorously defending.

It is a dangerous gamble for Martin because he is setting the stage for a link between the fortunes of his party and Canada. If Grit numbers continue to tumble, will he take the country with him?




Pre-emptive strike

Jim Duff
The Suburban 2005-11-23

Editorial - Those counting on the 2000 Clarity Act to dissuade Quebeckers from voting Yes in any upcoming secession referendum would be advised to look at the transformation of André Boisclair.

Just last week, the new Parti Québécois leader was reassuring the nation — Canada, that is — that Quebec would achieve nationhood ‘correctly,’ a reference to unsuccessful leadership candidate Louis Bernard’s conviction that a unilateral declaration of independence would cause more problems than it solves.

But that was before Pierre Pettigrew’s ‘losers’ blurt flipped the switch on the PQ/BQ humiliation machine. In the course of 72 hours, Boisclair was transformed from Mr. Accommodation into an ideological clone of Jacques Parizeau, Lucien Bouchard and Bernard Landry.

And Paul Martin — who led a whispering campaign in the Chrétien caucus against the Clarity Act prior to its passage — was saying much the same things as Clarity Act architect Stephane Dion about the rule of law.

Make no mistake: Boisclair and Bloc leader Gilles Duceppe are in the process of charting a critical path to Quebec’s secession that will disregard both the Clarity Act and Ottawa’s shrill posturings.

Once the PQ is elected — and it most certainly will if current trends prevail — it will move quickly to lower the voting age to 16 and draft a straightforward question, such as: Do you want Quebec to become a separate country?

Given that even the Quebec Liberals have made a point of voting with the PQ in denouncing the Clarity Act’s provision that gives the rest of Canada a say over whether Quebec can leave, it’s unlikely the embattled federal government will get much mileage out of that clause.

There is one foreseeable clash with the Clarity Act.

What constitutes a majority? Is it 50 percent plus one of those who vote, or 50 percent plus one of eligible voters?

The Charest government saw no problem in instituting 35-percent voter-participation hurdles in last year’s demerger referendums, so there is a precedent.

The PQ has long argued that a simple majority of votes cast is enough, but when it comes time to negotiate trade and other links with the rest of Canada, the legitimacy issue will become central to any discussions between Quebec, Canada and the rest of the world.

Quick recognition of the fledgling state by Cuba, France and a variety of self-serving Third-World powers doesn’t translate into trade with the U.S., and the rest of Canada.

Perhaps that’s why we’ve been hearing Bloc Québécois leader Gilles Duceppe playing the good cop recently, reassuring the rest of the country that this is not an anti-Canadian initiative, but a positive affirmation of Quebec’s national will and the usual soothing sophistry he has perfected on the federal payroll.

There are relatively few factors that will alter the course of Quebec’s latest drive toward independence, especially with Jean Charest in the saddle here in Quebec and Paul Martin’s spent force in Ottawa.

That’s why a growing number of provincial Liberals want a quick federal election — so that Charest has the option of returning to Ottawa to lead the Tories after Harper and they can replace him with someone more saleable.

Perhaps that’s also the reason for Boisclair making a point of referring to a possible Liberal putsch — he knows it’s Quebec federalism’s last gasp and he’s hoping to pre-empt any shock value the Liberals might gain.

If we were Jean Charest, we’d call our own referendum, just as Robert Bourassa mulled doing after the collapse of the Meech Lake accord. Stupid yes, but is it any stupider than waiting for the secessionist axe to fall while praying that the Clarity Act will ride to federalism’s rescue?




Projet de loi sur la réforme des services de garde:
Un recul, un affront, un geste politique inacceptable

Nancy Neamtan
Le Devoir jeudi 24 novembre 2005

Pourquoi tant insister pour témoigner devant cette commission parlementaire? Je vais être franche avec vous: pour moi, ce projet de loi et tout le processus ayant mené à son dépôt constituent un des gestes politiques les plus inacceptables de ce que j'ai pu observer depuis fort longtemps. Et, devant un tel constat, je ne peux pas rester silencieuse. Car ce projet de loi constitue non seulement un recul pour la société québécoise mais aussi un affront direct au millier d'hommes et de femmes qui se sont battus, qui ont donné des heures, des journées et des années de leur vie pour construire un réseau de centres de la petite enfance qui fait l'envie de tous à travers le Canada et ailleurs dans le monde.

La réforme que propose la ministre [de la Famille, Carole Théberge] suggère un virage à 180 degrés par la simple prestation de services de garde, voire de services de gardiennage, et ouvre la voie à la commercialisation de ces services. D'un seul coup, toutes les composantes du projet social et éducatif portées par les CPE depuis 1997, qui ont assuré leur succès, sont évacuées avec, pour seul prétexte, une économie d'échelle guidée à mon avis par une vision dogmatique.

À travers ce projet de loi, je crois que la ministre s'attaque à ce que nous avons de plus précieux au Québec, un projet mobilisateur qui permet à la société québécoise d'offrir ce qu'elle a de mieux aux générations actuelles et futures. Comme des dizaines de milliers d'autres personnes, je ressens une profonde tristesse et une très grande colère devant ce projet que la ministre semble vouloir imposer à tout prix pour des raisons que je n'arrive pas à deviner.

Mais si je ne peux pas comprendre pourquoi la ministre s'attaque avec autant d'ardeur à un acquis collectif qui s'est construit pendant 30 ans, je vais profiter de ces quelques minutes pour vous donner les dix raisons pour lesquelles ce projet de loi, à mon avis, est irrecevable et pourquoi il faut le rejeter.

La meilleure forme d'organisation - Première raison: je fais partie de ceux et celles qui se sont mobilisés, dans les années 70, et qui ont contribué à la mise en place des garderies populaires. Ce modèle de prise en charge par les parents et la collectivité est à l'origine des CPE, et si nous considérons que ce modèle est encore la meilleure forme d'organisation, ce n'est pas par nostalgie. Toutes les études internationales démontrent la supériorité de ce type de services de garde. Et ce constat ne date pas d'hier. Je me permets d'ailleurs de vous rappeler que le plan Bacon mis en place par un gouvernement libéral dans les années 70 donnait priorité aux garderies sans but lucratif. - Deuxième raison: je fais partie des parents québécois qui ont vécu l'expérience de chercher désespérément des services de garde de qualité pour leurs enfants. Mon mari et moi avons élevé quatre enfants et avons vu la différence entre les garderies sans but lucratif où nous avions notre mot à dire, au travail au noir qui était très présent, ou à la garde en milieu familial sans supervision, où nous pouvions simplement espérer que notre enfant se retrouve entre bonnes mains.

Penser que la ministre veut faire revivre cela aux parents en créant des mégastructures qui encadreront en moyenne 700 enfants tout en sabrant dans les ressources de soutien pédagogique dépasse ma capacité de compréhension en tant que mère. - Troisièmement, je n'arrive pas à concevoir que la ministre puisse mettre en péril ce projet merveilleux qui a fait consensus lors du Sommet sur l'économie et l'emploi en 1996.

En tant que présidente du Groupe de travail sur l'économie sociale, j'ai eu le privilège de présenter la proposition de concertation interrégionale des garderies du Québec en vue de créer les CPE. Nous avons été témoins des nombreuses étapes ayant mené à la construction du réseau à travers la mobilisation massive des parents, travailleuses et communautés de partout au Québec. Presque dix ans plus tard, c'est avec fierté que je constate les progrès réalisés. Bien sûr, tout n'est pas parfait, mais est-ce une raison suffisante pour dénaturer totalement ce projet?

Quel bilan négatif? - Quatrième raison: je ne peux pas partager le bilan négatif qu'utilise la ministre pour défendre son projet basé sur des anecdotes à défaut d'études scientifiques. À l'automne 2002, le Chantier de l'économie sociale a mené un processus de bilan, cinq ans après l'adoption de la politique familiale. Pour ce faire, nous avons organisé une tournée dans 16 régions durant laquelle nous avons tenu des assemblées publiques et échangé avec plus de 1300 personnes, parents, travailleuses, élus locaux et autres. J'ai constaté jusqu'à quel point ce réseau de CPE était indispensable non seulement pour les parents et les enfants mais pour une foule d'acteurs locaux et régionaux, d'intervenants dans les domaines de la santé et des services sociaux, de l'éducation et bien d'autres.

Encore une fois, tout n'était pas parfait, c'est bien sûr, mais personne ne questionnait la mission éducative et le projet social à la base du réseau. - Cinquième raison: je considère que le projet de loi 124 trahit les promesses du Parti libéral. En 2003, j'ai été ravie de voir qu'un des sujets de la campagne électorale concernait les centres de la petite enfance. Les critiques du Parti libéral se résumaient à dire que le développement ne se faisait pas assez vite. Comme citoyenne, j'ai pensé que les CPE étaient entre bonnes mains, que, peu importe les résultats, je n'avais pas de raison de m'inquiéter. Comment donc justifier ce projet de loi qui vide le réseau de sa mission fondamentale? - Sixième raison: je n'accepte pas que la ministre démolisse un acquis qui a donné tant d'espoir aux intervenants préoccupés par la petite enfance non seulement au Québec mais à travers le Canada.

Je sais que mes collègues dans les autres provinces seront abasourdis par ce projet de loi. J'ai eu le privilège de prendre la parole devant 800 personnes réunies à Winnipeg l'année dernière et de pouvoir constater à quel point le modèle québécois faisait l'envie du reste du Canada. Comment expliquer, surtout après la récente entente fédérale-provinciale que nous saluons, que la ministre se prépare maintenant à vider le réseau de sa portée éducative et sociale?

Des conséquences concrètes - Septième raison: je sais que les conséquences de ce projet de loi seront de réduire l'accessibilité pour des enfants ayant des besoins particuliers. Sans soutien pédagogique, il est évident que les responsables des services de garde ne pourront assumer les défis liés à l'intégration et à la prise en charge de ces enfants. Nous nous privons ainsi, comme société, d'un outil puissant d'intégration. Le coût individuel et collectif à moyen et à long terme n'a certainement pas été calculé. - Huitième raison: je considère que ce projet de loi nous prive d'une possibilité inestimable de faire de la vraie prévention en santé et en services sociaux. Des partenariats de plus en plus développés entre le réseau de la santé et des services sociaux et les CPE au niveau local, l'entente-cadre signée par les ministères de la Famille et de la Santé, l'Association des CLSC ainsi que l'Association québécoise des centres de la petite enfance, seraient mis en péril.

Pourtant, toutes les études internationales démontrent que le dépistage précoce constitue un moyen formidable pour prévenir des problèmes sociaux et, logiquement, pour réduire des coûts. Est-ce que la ministre se rend compte des impacts de son projet de loi sur une question aussi stratégique?

Refus de dialoguer - Neuvièmement, je considère que l'ensemble du processus menant au dépôt de ce projet de loi a été caractérisé par un refus de dialogue de la part de la ministre et que les résultats en témoignent.

Personne ne peut ou ne veut prétendre que tout est parfait dans le réseau des CPE, mais pourquoi avoir refusé systématiquement toute proposition venant de l'axe CPE pour trouver des solutions réalistes? Il me semble que si la ministre avait comme but d'améliorer les services de garde au Québec, elle avait un devoir de travailler d'une manière constructive et concertée avec les principaux intéressés afin de trouver des solutions.

Mon métier, depuis 20 ans, a été de construire des passerelles entre les entreprises, des syndicats, des organismes communautaires, les élus, les milieux sociaux et bien d'autres dans des situations fort complexes afin de revitaliser des quartiers, créer de l'emploi, développer l'entrepreneurship collectif et social, réduire la pauvreté et contribuer au développement des collectivités à travers le Québec. Mon expérience a démontré qu'il est toujours possible, quand la bonne volonté y est, de trouver des solutions à travers la concertation et le dialogue. Au nom des enfants et des parents du Québec, pourquoi n'avons-nous senti aucun véritable effort en ce sens? Pourquoi la confrontation et le refus de discussion? - La dernière raison pour ajouter à ce projet de loi est de nature très personnelle. Depuis un peu plus d'un an, j'ai le privilège d'être grand-mère et, comme toute grand-mère, je réfléchis à l'héritage que nous laissons à nos petits-enfants. Le réseau des CPE [...] représente l'une des choses dont je suis la plus fière comme Québécoise: pouvoir léguer ce réseau à mes enfants et petits-enfants en ayant contribué comme des milliers d'autres à son édification est une source de grande fierté. Il est inconcevable pour moi qu'on puisse détruire cet héritage bâti.

Voilà donc les dix raisons qui m'amènent devant cette commission pour vous demander de faire le choix logique dans les circonstances: refuser le projet de loi et se remettre de nouveau autour de la table dans un esprit concerté de recherche de solutions réalistes qui nous permettront de répondre collectivement le mieux possible aux besoins des enfants et de leurs parents.

Nancy Neamtan : Présidente et directrice générale du Chantier de l'économie sociale. Présentation faite le mardi 15 novembre 2005 par Mme Neamtan devant la commission parlementaire chargée d'étudier le projet de loi 124 sur la réforme des services de garde




La bataille des CPE (1)

Josée Boileau
Le Devoir jeudi 24 novembre 2005

Il est plutôt curieux que le projet de loi 124 sur les services de garde, de facture somme toute technique, suscite de telles passions. Mais ce qui est en cause dépasse largement son contenu. À l'heure où les partis politiques ne se distinguent plus que par d'infinies nuances, les CPE sont devenus le symbole qui sépare la droite de la gauche au Québec. Et, sur un tel champ de bataille, la raison compte peu.

La mobilisation monstre qui a cours contre le projet de loi 124 ne peut se comprendre sans un retour en arrière : en 1996, la création des centres de la petite enfance (CPE) a relevé en soi du miracle. Un miracle idéologique.

Quel pays occidental, en effet, aurait osé inventer une politique sociale universelle -- dans ce cas-ci, des services de garde à vocation éducative à 5 $ par jour -- à l'heure où, partout, l'État ou bien se désengageait, ou bien réservait ses programmes à des clientèles précises ? Politologues et sociologues en perdaient leur latin ! Qu'y voir ? Un dernier héritage de la Révolution tranquille ? Une pilule social-démocrate pour faire avaler les autres coupes opérées par le gouvernement de Lucien Bouchard ? Un tour de passe-passe néolibéral pour maximiser la présence des parents sur le marché du travail ?

Sur le terrain, la réponse, elle, fut sans ambiguïté : tout le monde voulait sa place, et la croissance du réseau, qui intégrait garderies traditionnelles et garde en milieu familial, fut fulgurante. Un défi tel qu'un sous-ministre l'aurait comparé à la construction de la Baie-James.

La comparaison est on ne peut plus juste, et pas seulement en raison de l'ampleur des deux projets. Il faut aussi prendre la mesure de la marque qu'ils ont laissée dans les esprits. Les CPE et la Baie-James ont tous deux été l'étendard des gouvernements qui les ont lancés et sont depuis lors devenus des symboles québécois de réussite et d'identité. Malheur à l'adversaire politique qui osera y toucher !

Certes, le gouvernement péquiste première mouture n'aurait pas pu revenir sur les projets hydroélectriques chers à Robert Bourassa, mais il avait quand même eu la petitesse de ne pas l'inviter à l'inauguration de la centrale LG-2, en 1979. La bourde avait finalement été corrigée, mais l'ovation monstre que les travailleurs présents à la cérémonie avaient réservée à M. Bourassa témoignait d'une reconnaissance qui allait bien au-delà de la politesse. Ils saluaient aussi en lui l'homme qui avait eu foi en un projet structurant pour le Québec.

Les CPE ont droit à la même aura, pour une foule de raisons. Ils sont nés d'une mobilisation formidable, dans les années 70, de jeunes baby-boomers qui rêvaient de changer le monde. Grâce à eux, une organisation sans but lucratif répondait à un besoin réel -- un service de garde de qualité alors que les mères se lançaient sur le marché du travail -- tout en instaurant une gestion où les utilisateurs -- les parents -- exerçaient le contrôle. C'est cet esprit qui a été préservé quand le gouvernement péquiste a décidé d'en faire la base du vaste réseau qui couvrirait tous les services de garde et tout le territoire. Le milieu communautaire, si dynamique au Québec, pouvait crier victoire.

Au contraire, les libéraux, partisans du libre choix, n'ont jamais été entichés de ce projet si global et si «social». Dès leur arrivée au pouvoir, ils ont redonné de la place aux garderies privées et dénoncé les manquements du réseau public. On a en fait peine à trouver un bon mot de la ministre de la Famille, Carole Théberge, à l'endroit des CPE, pourtant vantés dans toutes les études.

On comprendra donc que son projet de réforme, motivé d'abord par des raisons financières et qui n'a rien à faire des symboles, suscite la colère comme celle, superbe, de Nancy Neamtan que nous reproduisons aujourd'hui en page Idées.

Mais l'analyse apocalyptique faite du projet de loi est-elle le reflet de ce qu'on y trouve vraiment ? C'est ce que nous verrons demain.




Jugement de la Cour suprême - Québec ferait fausse route

PC
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

Un groupe de juristes, de médecins et d'autres universitaires dénonce l'interprétation que certains donnent à l'arrêt Chaoulli de la Cour suprême du Canada sur la place des assurances privées en santé et formule des recommandations pour s'y conformer sans bouleverser le système public de santé.

Le groupe, duquel font partie le sociologue Guy Rocher, de l'Université de Montréal, et la juriste Marie-Claude Prémont, de l'université McGill, a soumis hier sept recommandations visant à protéger le système public de santé tout en se pliant à la décision de la Cour suprême, qui déplorait les délais pour obtenir certains soins.

Entre autres recommandations, ces universitaires proposent d'assurer la couverture publique et gratuite de tous les services médicalement requis, qu'ils soient offerts à l'hôpital ou non.

Ils suggèrent également de lever progressivement les restrictions budgétaires dans le réseau de la santé qui limitent l'utilisation des ressources humaines et matérielles disponibles.

Ils proposent aussi d'interdire aux médecins qui ne font pas partie du régime public de réclamer des honoraires supérieurs à ceux des médecins qui travaillent au sein du régime public, et ce pour les mêmes actes médicaux.

Ils conseillent également de réserver l'usage des équipements des établissements de santé publics aux médecins qui participent au régime public.

Ils tiennent aussi à ce que l'on maintienne le principe voulant que les médecins doivent choisir un camp : ils participent ou non au régime public. Actuellement, selon Me Prémont, 95 médecins au Québec ne font pas partie du système public.

Le groupe propose aussi de poursuivre le «déplafonnement» de la rémunération des médecins dans le but d'augmenter leur disponibilité.

En juin dernier, la Cour suprême avait invalidé deux dispositions des lois québécoises qui interdisaient la conclusion d'un contrat d'assurance privée pour avoir accès à des services de santé qui sont couverts par les régimes publics d'assurance maladie et d'assurance hospitalisation.

Le tribunal avait jugé que les délais pour obtenir des soins dans le système public, dans un contexte où l'assurance privée était interdite pour ces soins, contrevenaient au droit à la vie et à la sécurité d'une personne.

«Il est primordial de distinguer ce que dit le jugement de ce que certains voudraient lui faire dire», affirment les participants du groupe de réflexion.

L'arrêt Chaoulli, soutient Me Prémont, n'autorise l'assurance privée que pour les médecins qui se désengagent du système public (ou qui n'en font pas partie), non pas pour tous les médecins.

Dans sa déclaration écrite, le groupe d'universitaires dit craindre que l'arrêt de la Cour suprême ne soit utilisé «comme prétexte pour modifier radicalement la structure juridique des régimes d'assurance maladie et hospitalisation, alors qu'une telle avenue n'est absolument pas une réponse nécessaire aux conclusions de la Cour suprême ou pourrait même y être contraire».

Une commission parlementaire est prévue au mois de janvier pour étudier les différentes propositions qui seront soumises pour se conformer au jugement.




Répartition des revenus et développement: ce que nous enseigne l'histoire

Alfred Dubuc, Professeur associé au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

Dans sa critique du manifeste Pour un Québec solidaire (Le Devoir, 4 novembre 2005), Jean-Robert Sansfaçon s'en prend particulièrement à la proposition d'une meilleure répartition des revenus: celle-ci «ne constitue certainement pas le moteur de la richesse. Ce qui crée cette richesse, c'est la formation d'entreprises de biens et de services».

Il y aurait donc, dans le processus de développement, une antériorité nécessaire de l'investissement dans les entreprises. Cette affirmation nous rappelle la théorie des trois étapes proposée, durant les années 60, dans le mémoire conjoint de la CSN et de la FTQ sur la question nationale, dont la rédaction avait été confiée au professeur Pierre Elliott Trudeau : en premier lieu, le développement économique; ensuite, le développement social; finalement, le développement culturel. Après d'âpres discussions entre le rédacteur et les deux centrales ainsi que plusieurs réécritures, un texte final avait été accepté et imprimé.

Toutefois, alerté par de nombreuses critiques exprimées à l'intérieur même de la CSN, dont certaines s'élevaient contre la théorie des trois étapes, Marcel Pepin, le nouveau président de la CSN (après le départ de Jean Marchand, associé à Gérard Pelletier et à Pierre Elliott Trudeau dans la poursuite de nouvelles aventures), après consultations, avait arrêté la présentation du mémoire et sa distribution.

Rien pour confirmer

Cette théorie de l'antériorité de l'investissement économique ne reçoit confirmation ni dans l'expérience historique ni dans la théorie économique du développement. En effet, si on peut investir «dans la formation d'entreprises», c'est parce qu'il y a épargne. Et qu'est-ce que l'épargne, sinon la part résiduelle du revenu, après les dépenses de consommation ?

Une nation va-t-elle se suffire de l'épargne des riches pour assurer l'investissement nécessaire à son développement ? Nullement, nous répondent l'expérience historique et la théorie du développement. Les pays sous-développés se distinguent précisément par le plus grand écart entre les revenus : la masse de la population perçoit un revenu tellement bas qu'il lui impossible d'épargner; l'épargne de la haute bourgeoisie est ou bien exportée à l'étranger, ou bien consacrée à des consommations de luxe (ce qui n'est plus une épargne).

Historiquement, seuls les pays qui ont réussi à s'offrir une meilleure répartition des revenus ont pu développer une épargne suffisante pour un investissement créateur de richesse (l'épargne de la richissime haute bourgeoisie d'Haïti ne semble pas emporter le développement de ce pays !).

Les théories économiques du développement et les études d'histoire économique ont abondé depuis la Deuxième Guerre mondiale; chacune privilégiait quelques facteurs stratégiques qui expliquent le progrès économique; plusieurs ont insisté sur l'établissement du système d'éducation comme agent prépondérant de la croissance économique.

Qu'est-ce à dire, sinon qu'une part du revenu national est redistribuée et affectée à la prestation d'un service offert à la collectivité nationale ? Il y a là un mode de répartition des revenus, qu'il soit public ou privé (à moins que l'éducation ne soit offerte qu'à la classe riche de la société à même ses propres contributions). Une meilleure répartition des revenus est un facteur décisif de croissance, tant à court terme qu'à long terme.

M. Sansfaçon affirme que la création de richesse provient de «la formation d'entreprises productrices de biens et de services». Mais qui consommera ces biens et ces services ? Depuis les années 1930, on a constaté que les facteurs décisifs de la stabilité économique sont la consommation et le taux d'intérêt; les travaux combinés de Keynes et de Beveridge ont inspiré les politiques économiques de stabilisation de l'activité économique à court terme.

L'épargne ne parvient pas directement à l'investissement (sauf quelques rares exceptions); elle y arrive par la médiation des institutions financières qui, grâce aux variations des taux d'intérêt déterminées par la banque centrale selon les mouvements de la conjoncture économique, activent ou ralentissent le flux de l'épargne vers l'investissement. De même, les politiques de répartition des revenus compensent les faiblesses de la consommation de façon à soutenir l'investissement.

Théories de l'offre

Les politiques inspirées des théories dites de la demande (de consommation) ont été critiquées depuis quelques décennies et remplacées, avec plus ou moins de vigueur, par des politiques inspirées des théories dites de l'offre (investissement) élaborées par Hayek et énoncées dans les travaux de l'École de Chicago. Ces politiques furent appliquées particulièrement au moment où les pays industrialisés ont connu les difficultés de stabilisation de leurs économies, durant les années 1970. Elles ont été imposées aux pays en développement par la Banque mondiale et le Fond monétaire international, avec les désastres que l'on sait.

Dans les pays développés, à l'inspiration de Margaret Thatcher en Angleterre et du président Ronald Reagan aux États-Unis, les tentatives d'instauration de ces politiques ont pris la forme de la baisse des impôts (et de la hausse des taxes et des contributions à la consommation), des entraves aux politiques de bien-être, du désengagement de l'État et de la valorisation de l'entreprise privée.

M. Sansfaçon affirme catégoriquement : «La répartition de la richesse [...] ne constitue certainement pas le moteur de création de la richesse. Ce qui crée cette richesse, c'est la formation d'entreprises productrices de biens et de services, point.» Voilà qui fait craindre un relent de ces politiques de l'offre. Pourtant, le rédacteur en chef du Devoir n'a pas accoutumé ses lecteurs à une prise de position aussi ferme.

Les obstacles à la mise en application des politiques de l'offre ont été nombreux : d'abord, les recours des gouvernements, presque en catastrophe, durant les récessions les plus graves des années 1980 et 1990 aux politiques de la demande, comme Galbraith l'a souligné à quelques reprises; ensuite, les résistances des groupes syndicaux, des groupes sociaux, des groupes populaires et de quelques groupes politiques.

Le manifeste Pour un Québec solidaire se place dans cette mouvance. Celui-ci a été signé par une trentaine de personnes. Pourquoi donc M. Sansfaçon a-t-il singularisé Françoise David et rappelé, avec tant d'autres, le passé révolu de celle-ci ? Je n'ai pas cherché à découvrir quelques péchés de jeunesse de M. Sansfaçon; je n'en aurais probablement pas trouvé, mais en aurais-je repéré que je n'aurais pas cru qu'en faire mention aurait apporté quelque argument sérieux à mon exposé.

Réponse

En bon keynésien de formation (à peine repenti !), je ne nierai pas l'importance d'une classe moyenne en santé et d'un État fort comme facteurs de soutien de la consommation et, par là, de la production dans une société.

Cela étant dit, ce qui indispose dans l'approche des «solidaires», c'est cette façon qu'on a, au sein d'une certaine gauche, de tenir pour acquise la présence d'entreprises en mesure d'offrir des emplois intéressants et bien rémunérés. À la base du manifeste subsiste cette vision manichéenne du monde qui oppose les entreprises aux travailleurs. Comparer l'augmentation globale des salaires (130 % en 20 ans, écrit-on) à celle «des revenus des entreprises» (496 %) pour en déduire que «la richesse produite n'est plus proportionnelle au nombre de travailleurs» (pourquoi devrait-elle l'être ?), voilà bien le genre de raisonnement spécieux qui nous rappelle que l'objectif des «solidaires» est un objectif d'opposition et non de construction d'un modèle de développement économique crédible pour un Québec-en-Amérique.

Jean-Robert Sansfaçon




Comment corriger le silence sur la moitié de l'activité postsecondaire du Québec

Hubert Laforge, Ancien doyen de la faculté des sciences sociales de l'Université Laval et ancien recteur de l'Université du Québec à Chicoutimi
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

Une fois de plus, le magazine Maclean's publie son évaluation et son palmarès des quelque 50 universités du Canada. On y trouve beaucoup de raisons de se réjouir de la position québécoise. Que de progrès depuis quatre décennies!

Mais une fois de plus cette année, je constate que la moitié de nos étudiants et de nos professeurs sont absents du tableau. Silence complet à leur sujet, comme s'ils n'existaient pas. Ignorance totale de cette partie de nos cégeps dont la seconde année du programme général se voudrait être la première année du baccalauréat universitaire. Pour ce qui est de l'Université du Québec, je ne trouve toujours, année après année, aucune mention de son existence, de ses programmes, de ses professeurs ou de ses étudiants.

Je proposerai deux correctifs qui, tout en conservant certains avantages, pourraient apporter un changement notable à la situation : intégrer par disciplines dans les départements des universités les professeurs et les enseignements de niveau universitaire des cégeps (sans disparition des cégeps, où on maintiendrait le lieu de ces enseignements).

Une comparaison difficile

Le système universitaire du Québec présente un grave défaut. En effet, il est difficile de le comparer à celui des autres provinces canadiennes, des États-Unis et d'Europe. Dans un monde de plus en plus ouvert où étudiants, professeurs et diplômés sont appelés à une mobilité grandissante, il est devenu impératif de procéder à des ajustements.

Avec tout le respect dû à ceux qui ont conçu dans les années 60 une organisation originale de notre enseignement supérieur, il faut avoir le courage d'aligner aujourd'hui nos universités sur le modèle dominant de notre environnement, soit celui de l'Amérique du Nord. Ceci signifie intégrer la seconde année du programme général des cégeps (dit de niveau universitaire) aux programmes actuels de baccalauréat de trois ans pour en faire, comme ailleurs, de véritables premiers cycles de quatre ans.

On y gagnerait à plusieurs points de vue. Les programmes seraient unifiés sous une seule responsabilité, celle d'un département d'université. Les professeurs actuellement responsables de ces enseignements au cégep devenant membres d'un département d'université auraient à partager et à assumer toutes les responsabilités du professeur d'université en ce qui a trait aussi bien à la recherche qu'à l'enseignement. Le Québec se prive actuellement en grande partie du dynamisme de toute une classe de professeurs.

La suggestion ne consiste pas à faire disparaître physiquement les cégeps et de perdre ainsi les avantages de la proximité dans toutes les régions d'enseignements universitaires de première année. Il s'agit de donner un véritable statut de professeur d'université à un nombre important d'enseignants de cégep en intégrant leurs programmes dits universitaires à ceux des départements disciplinaires des universités.

Il ne faut pas oublier qu'une part importante du financement et donc de la qualité universitaire provient des organismes dits de subvention à la recherche. Les meilleures universités du Canada obtiennent parfois jusqu'à la moitié de leur financement par la voie de ces concours auxquels les professeurs soumettent leurs projets de recherche. C'est un facteur important du dynamisme de l'enseignement supérieur nord-américain. On déplore d'ailleurs largement en France de ne pas disposer d'incitatifs similaires pour favoriser la qualité des universités.

Par la même occasion, on pourrait peut-être aussi se pencher sur l'organisation de la formation technique et professionnelle. S'il y a un fossé dans l'enseignement supérieur entre cégep et université, il y a un fossé similaire pour l'enseignement technique entre le secondaire et le cégep. Le Québec s'est voulu original. Depuis 40 ans, il est gêné par une structure qui lui coûte cher en ressources humaines et matérielles et qui est cause de graves lacunes au chapitre de la formation des jeunes, de leur motivation et de leur préparation à l'exercice d'un métier.

Le cas de l'Université du Québec

L'Université du Québec continue de refuser de se soumettre à l'analyse comparative de sa performance. Pourquoi ? Il faut reconnaître le handicap que représente sa structure organisationnelle et la doter d'un modèle semblable et comparable à celui de ses concurrentes, en particulier intégrer ses établissements spéciaux à ses constituantes à vocation générale.

On doit se sentir mal à l'aise de constater encore une fois que l'Université du Québec est absente du palmarès des universités canadiennes publié chaque année en novembre par le magazine Maclean's. Cette absence ne rend pas justice à la qualité de nombreux secteurs du réseau et au travail remarquable de beaucoup de professeurs. Je tente de comprendre mais ne vois aucune raison pour ce refus de l'institution de soumettre ses données à l'analyse comparée que toutes les autres universités acceptent.

Ce refus viendrait-il de classements dans certains cas peu reluisants lors de la participation aux premières évaluations de Maclean's, il y a un peu plus de dix ans ? Y a-t-il eu rattrapage depuis ? Difficile de le savoir.

On ne saurait invoquer comme justifications les missions particulières, certaines distances par rapport aux grands centres ou un financement insuffisant. L'Université du Québec est soumise aux mêmes obligations de qualité d'enseignement et de recherche que toute autre université. Ses professeurs ont accès aux mêmes possibilités de subventions à la recherche.

L'argument d'une création plus récente ne tient pas l'examen. Bon nombre d'universités canadiennes sont aussi jeunes et, dans bien des cas, sont éloignées des grandes villes du pays. Ce qui ne les empêche pas d'afficher souvent des performances remarquables. La qualification des professeurs ne peut pas non plus être invoquée. La mobilité est importante et les recrutements se font sans restrictions et dans un bassin relativement ouvert et homogène.

La formule du financement gouvernemental est la même pour toutes les universités. La subvention est versée globalement à l'ensemble du réseau de l'Université du Québec, où on la répartit ensuite entre les constituantes à vocation générale et les établissements spéciaux.

On peut suggérer une explication à la crainte de révéler des faiblesses et de mal figurer au palmarès national. Ce serait la conséquence du modèle organisationnel adopté au moment de la création de l'institution. On a mis de côté le mode de structure généralement retrouvé dans l'environnement nord-américain et, certainement avec les meilleures intentions, on a réalisé un modèle inspiré de celui de la France à deux types d'établissements : d'un côté, des universités à vocation générale et, de l'autre, des établissements spécialisés d'élite, les «grandes écoles».

Ce modèle a conduit là-bas, on le sait, à des universités souvent assez pauvres en ressources et accueillant la grande masse des étudiants par opposition à des établissements privilégiés aussi bien par l'importance du financement que par le choix des professeurs et des étudiants. Cette situation favorise les décisions administratives arbitraires et nuit à la motivation dans les secteurs négligés. Transposé ici, ce modèle aura sans doute privé plusieurs des constituantes de l'Université du Québec des ressources et autres incitatifs qui auraient encouragé un développement optimal dans un environnement vivement concurrentiel.

La France elle-même est prisonnière de sa façon de faire et on s'y entend pour dire que ce serait la principale cause de la performance insatisfaisante de son enseignement supérieur. Les traditions fortes, les résistances organisées et les privilèges y auront encore longtemps raison des tentatives de réformes.

Au Québec, on a souvent démontré plus de facilité à réexaminer une situation devenue défavorable. On peut donc espérer que les résistances aux remises en question ne perpétueront pas des structures organisationnelles mal adaptées. Il s'agit de centaines de millions de dollars qui échappent chaque année à nos établissements universitaires en pertes de ressources financières, en sous-utilisation du potentiel professoral et, conséquemment, en formation moins qu'optimale des étudiants.




Les leçons du Nouveau-Brunswick

Alain Dubuc
La Presse mercredi 23 novembre 2005

Quand les Québécois veulent mesurer leur performance, faire le point sur leurs succès ou leurs échecs économiques, ils auront tendance à se comparer à l'Ontario, la province voisine qui fut longtemps l'objet d'une âpre rivalité et qui nous sert toujours d'étalon.

Nous aurions parfois avantage à nous intéresser ce qui se passe à l'est, à droite sur nos cartes géographiques, et à regarder le Nouveau-Brunswick. Ça ne nous vient pas à l'idée parce que c'est une petite province, dont la population est bien inférieure à celle de l'île de Montréal, pauvre de surcroît et, disons-le, que nous ne prenons pas très au sérieux et que nous associons au bois, à la pêche, aux patates, au homard et à la culture acadienne.

Et pourtant, l'économie néo-brunswickoise est sur le mode croissance et prend des bouchées doubles. Ses progrès sont fulgurants. En 1981, le niveau de vie de cette province, le PIB par habitant, équivalait à 74 % de celui des Québécois. L'écart s'était rétréci à 83 % en 1990 et à 86 % en l'an 2000. L'an dernier, il n'était plus que de 90 %. À ce rythme, le Nouveau-Brunswick, en termes de richesse, nous rattrapera dans à peine plus d'une décennie.

C'est quoi la recette? Comment se fait-il que le Nouveau-Brunswick réussisse un rattrapage que le Québec ne parvient pas à réaliser par rapport au reste du Canada?

On a pu avoir une partie de la réponse en écoutant ce qu'avait à dire le premier ministre de la province voisine, Bernard Lord, qui était de passage cette semaine à Montréal où il prenait la parole à l'École des Hautes études commerciales, essentiellement pour expliquer la stratégie économique de son gouvernement, Le plan de prospérité du Nouveau-Brunswick 2002-2012.

Dans le fond, cette stratégie dit pas mal les mêmes choses que celle que le gouvernement du Québec a pondue cet automne, intitulée L'avantage québécois. Mais la différence réside dans la façon dont cette petite province a défini sa stratégie, comment elle en a formulé les principes et les objectifs, comment elle l'a expliquée et mise en oeuvre. La différence est assez saisissante pour que l'on puisse souhaiter que nos dirigeants, ceux du gouvernement Charest, mais aussi ceux de la loyale opposition péquiste, aillent faire un stage forcé à Fredericton.

La différence commence par la clarté. Le plan de prospérité est transparent, simple et précis. Il est d'abord honnête dans sa description des retards et carences du Nouveau-Brunswick. Il définit ensuite des cibles précises et chiffrées de rattrapage, pour le PIB per capita, l'emploi, etc. Il propose une stratégie simple qui repose sur quatre piliers, investir dans la population, créer un contexte fiscal et commercial compétitif, miser sur l'innovation, prioriser les infrastructures stratégiques.

C'est un document conservateur, qui n'a pas peur des mots, qui parle sans gêne de prospérité et de compétitivité, mais qui associe bien ces choix au progrès social, tant et si bien qu'on évite le débat surréaliste qui, au Québec, oppose les " solidaires " aux lucides.

Comparons cela à L'avantage québécois, un document verbeux qui dit deux fois moins en deux fois plus de pages. Qui a choisi la langue de bois en évitant d'être négatif, qui se disperse en 29 cibles, tant et si bien que personne ne comprendra vraiment où s'en va le gouvernement et qu'on n'arrive pas à savoir si l'État mettra l'accent sur les priorités les plus à même d'augmenter la prospérité.

L'autre grande différence, c'est évidemment le porteur de ballon, le charme simple de Bernard Lord, qui réussit à présenter des choses complexes de façon simple et non agressante. On sait où il veut aller, comment et pourquoi.

Mais en fait, la différence réside moins dans la personnalité des premiers ministres que dans la volonté politique. On s'en rend bien compte en regardant les sites Internet de chaque gouvernement. Sur celui du Nouveau-Brunswick, le Plan de prospérité figure en première page, tout comme sur la page du premier ministre. Sur le site du gouvernement canadien, la Mise à jour économique et financière est en première page et Bâtir pour l'avenir, son plan d'action économique, est sur celle du premier ministre. Et à Québec? Rien sur la page d'accueil du gouvernement, rien sur celle du premier ministre. Il faut aller au site du ministère du Développement économique pour trouver un renvoi à L'avantage québécois, à supposer que les internautes sachent que cela fait référence à une stratégie économique.

La différence n'est pas dans la gestion des sites Web. Elle est dans le fait qu'une stratégie de développement axée sur la création de richesse n'a de sens que si elle est prise en charge par un gouvernement, qu'elle est au coeur de son action, et qu'elle est portée par son premier ministre.

Adubuc@lapresse.ca




Mécènes demandés

Bernard Descôteaux
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

ÉDITORIAL - Thème récurrent chez les ministres de la Culture, ceux qui ont occupé ce fauteuil ces dix dernières années ont tous souhaité que le privé participe de façon plus significative au financement de la culture. Cependant, rarement ce discours fut accompagné de gestes conséquents, sauf qu'on peut croire que le programme Placements Culture lancé hier par la ministre Line Beauchamp pourrait, du moins à moyen terme, changer les choses.

Placements Culture incitera les organismes à diversifier leurs sources de revenus. Le programme est souple et même les plus petits pourront y participer. Pour encourager les organismes à mettre sur pied un fonds de dotation et inciter par ailleurs les individus, les entreprises et les fondations à contribuer généreusement, Québec accordera des subventions de contrepartie qui, dans certains cas, multiplieront par trois les sommes reçues du privé. À première vue, il s'agit d'un programme attrayant.

Pour assister à la transformation souhaitée, il faudra cependant être patient, ne serait-ce que parce que le mécénat culturel n'est pas très développé au Québec, contrairement à l'Ontario. Alors qu'à Toronto de nombreux équipements culturels en voie de réalisation ont été rendus possibles grâce au financement privé, il ne s'est trouvé aucun donateur à Montréal pour appuyer financièrement la construction d'une nouvelle salle pour l'OSM. Quant aux campagnes de levée de fond que les organismes culturels québécois réalisent, les objectifs fixés sont toujours modestes et rarement atteints.

Porteur de changement à moyen et long termes, ce programme présente tout de même des risques pour les organismes qui dépendent déjà de dons privés pour boucler leurs budgets annuels. Ceux-là, et ils sont nombreux, craindront de provoquer un déplacement de ces contributions en créant un fonds de dotation qui ne pourra leur apporter des revenus qui leur sont indispensables dans l'immédiat. Par définition, un fonds de dotation ne peut verser aux organismes que les intérêts réalisés sur le capital amassé, et il faudra attendre quelques années avant que ce capital produise des gains significatifs.

Pour pallier cette difficulté, Mme Beauchamp a prévu que la subvention de contrepartie pourra servir à financer des activités courantes, mais les organismes devront patienter deux ans pendant lesquels les sommes reçues seront gelées dans un fonds de réserve. Pour plusieurs, ce pourrait être deux années difficiles, voire à ce point dangereuses qu'ils pourraient s'abstenir de s'engager dans la voie souhaitée par la ministre. Tout intéressant que soit Placements Culture, celui-ci pourrait se révéler sans effet si on n'assure pas à tous ceux qui se lanceront dans cette aventure qu'ils auront le soutien nécessaire. On leur demande de multiplier par deux, par trois ou par quatre le nombre de mécènes. Cela leur demandera beaucoup d'efforts. Ils doivent avoir la garantie qu'ils en sortiront gagnants, pas perdants.

bdescoteaux@ledevoir.ca




Don't take Boisclair lightly

COLIN PERKEL, CP
The Gazette (Montreal) November 23, 2005 Wednesday

Lord warns: N.B. premier attacks Liberal tactics. Will campaign for federal Conservatives, says Harper can hold country together

Demonizing the new leader of the Parti Quebecois appears to be a federalist strategy that will surely backfire to the detriment of the country, New Brunswick Premier Bernard Lord said yesterday.

Andre Boisclair is a smart, committed sovereignist who is not to be taken lightly, said the Tory premier.

"I can see a campaign of demonization starting," Lord said. "If that's all they think they need to do to counteract this movement, I think it's a mistake."

If the PQ is elected, Boisclair promises to hold a referendum and declare the province independent if the vote is favourable.

Federalist opponents have branded him a "radical," and unfit to lead because he used cocaine as a cabinet minister in the 1990s.

But rather than go after Boisclair personally, Lord said federalists should focus on supporting like-minded forces in Quebec, including Liberal Premier Jean Charest, and address issues alienating Quebecers.

"It can't just be about attacking the individual," he said in a speech to business elite at the Economic Club.

Lord's point of view was echoed by his Alberta counterpart, Ralph Klein.

"I don't know anything about this leader of the PQ," Klein told reporters in Quebec City, where he was speaking to business leaders. "But I will tell you that I'm a strong supporter of Jean Charest. He's a federalist, he's a Canadian, he speaks for Canada."

Klein agreed with Lord, saying the attention on Boisclair should focus on his politics, not his past.

"Put aside his personal things. Is he a federalist? Is he for Canada or is he against Canada? From what I hear and read, he's against Canada, he's for a separate Quebec."

After Boisclair won the PQ leadership Nov. 15, federal Environment Minister Stephane Dion described him as a "radical" who would "create a chaotic situation" while Quebec Economic Development Minister Claude Bechard and Liberal MP Denis Paradis said Boisclair had no moral authority.

Lord blamed the federal Liberals and the sponsorship scandal for the revival of a strong separatist sentiment in Quebec.

He said the Bloc Quebecois would surely make gains in a federal election, expected within weeks as opposition parties threaten to bring down Prime Minister Paul Martin's minority Liberals.

"We could see a situation where, maybe for the first time, a majority of people in Quebec will vote for a separatist party," said Lord, whose Conservatives hold a razor-thin majority in Canada's only officially bilingual province.

"That can't be good news for any federalist in Canada."

The Liberals, he said, have failed to deliver more co-operative and less top-down federalism.

As a result, Lord said he would campaign for the federal Conservatives, arguing Stephen Harper is quite capable of holding Canada together despite his struggle for support in Quebec.




Services de garde: Boisclair demande un report de la réforme

Clairandrée Cauchy
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

Pour la première fois depuis son élection, le nouveau chef du Parti québécois a sauté dans la joute parlementaire hier, aux côtés de la chef de l'opposition officielle Louise Harel, en réclamant le report de l'adoption du projet de loi 124 sur les services de garde.

Dénonçant la consultation à la «va-vite» organisée par le gouvernement, qui ne reçoit en commission parlementaire que des groupes invités, André Boisclair demande «à la ministre de reporter l'adoption du projet de loi à la prochaine session parlementaire, le temps que tous ceux et celles qui le souhaitent puissent se faire entendre».

Le projet de loi prévoit notamment la création de 130 bureaux coordonnateurs qui prendront en charge la gestion des services de garde en milieu familial, qui incombe présentement à quelque 800 CPE. Si le gouvernement prévoit que ces bureaux seront principalement formés de CPE, le projet ouvre aussi la porte à ce que des entreprises privées ou des CLSC assument cette fonction. Ce sont les articles sur la création de bureaux coordonnateurs qui irritent particulièrement le PQ.

«Les dispositions des articles 38 à 49 ouvrent la porte à la commercialisation et on sait très bien que, si une entreprise décide de prendre en charge les bureaux de coordination, elle le fera pour l'intérêt du profit. Il y a un bris total de philosophie», fait valoir le futur chef de l'opposition, déplorant aussi le «mur» ainsi «érigé» entre les CPE et les services de garde en milieu familial.

Le PQ dénonce également une disposition du projet de loi 124 qui prévoit que le gouvernement ne sera pas tenu de publier dans la Gazette officielle les règlements qui en découlent 45 jours avant leur application, pour permettre à la population de se faire entendre. «Rien ne justifie que le gouvernement s'arroge des pouvoirs exceptionnels [...] en plaçant tous les intervenants devant une situation de fait.»

La ministre de la Famille, Carole Théberge, explique cette disposition par la nécessité que la réglementation soit en place pour une application dès le 1er avril prochain, précisant cependant qu'il n'est pas encore acquis qu'il n'y aura pas de publication des règlements en bonne et due forme.

En menant sa charge contre le projet de loi, et plus particulièrement contre la création des bureaux coordonnateurs, André Boisclair s'est néanmoins montré ouvert à certains aménagements. «Il y a des éléments qui nous plaisent [dans le projet de loi]. On n'est pas fermés à des modifications. Nous ne sommes pas des apôtres du statu quo». Il estime néanmoins que le gouvernement dispose d'une marge de manoeuvre suffisante pour que la nouvelle loi puisse attendre quelques mois.

Tout indique que le PQ risque de trouver des appuis du côté de l'Action démocratique du Québec. Hier, le chef de l'ADQ, Mario Dumont, a réclamé le retrait pur et simple du projet de loi, alléguant que cela créerait de nouvelles structures qui risqueraient de coûter plus cher aux contribuables.

La ministre de la Famille, Carole Théberge, n'a pas l'intention de reculer devant cette levée de boucliers de l'opposition. «Ils ont bien du front de crier au scandale et de demander de reporter le projet de loi quand les éléments qui sont dans ce projet de loi sont au service des parents et du milieu familial», a-t-elle déclaré, soulignant que la nouvelle loi donnerait au gouvernement le pouvoir de corriger des lacunes observées par le vérificateur général en 1999, alors que le PQ n'a rien fait pendant qu'il était au pouvoir.

«Par idéologie, [les péquistes] ne travaillaient qu'avec les CPE en installation et ne prenaient pas en compte le milieu familial, et surtout pas les garderies privées. Il faut le réaliser. Je viens sans connaissance», a-t-elle poursuivi.

Visiblement exaspérée par de longues heures en commission parlementaire où des regroupements de CPE au discours similaire se succèdent pour dénoncer son projet de loi, la ministre a déploré la «démagogie et la désinformation» dont sa réforme ferait l'objet. Elle insiste pour dire que le gouvernement n'a aucunement l'intention de «commercialiser» les services de garde en milieu familial. «Il faut toujours prévoir un plan B. Si par hasard, dans un secteur donné, aucun CPE ne se porte volontaire, ne souhaite devenir bureau coordonnateur, est-ce qu'on peut priver le milieu familial d'un soutien?», a-t-elle demandé.

«Les gens font dire toutes sortes de choses [au projet de loi], en interprètent des points. Cela sème beaucoup d'inquiétude. Cela me désole énormément. Je suis fière du projet de loi, on va continuer à expliquer la portée de cela et il va falloir qu'il y ait des gens qui arrêtent de faire de la désinformation», a-t-elle lancé en entrevue au Devoir.

Campagne des CPE

Il faut dire que les ministres et députés libéraux sont assiégés depuis trois semaines par des délégations de parents, de représentants de CPE et d'éducatrices en milieu familial qui s'opposent à la réforme. «D'ici la fin du mois, 80 % des députés libéraux auront été rencontrés», fait valoir le directeur de l'Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), Jean Robitaille. Des rassemblements se sont aussi tenus ces derniers jours, réunissant des centaines de personnes à Rouyn, Trois-Rivières, Shawinigan, Victoriaville, Saint-Jean-sur-Richelieu, etc. Dimanche prochain, on attend plus de 7000 personnes au parc Jarry à Montréal.

L'organisme a aussi sollicité la contribution de ses quelque 800 membres pour financer un campagne de publicité, à raison de 500 $ par CPE. On vise ainsi à amasser une cagnotte de 300 000 $ pour faire la guerre au projet de loi. «C'est inacceptable!», a tonné la ministre, soulignant qu'il s'agissait de fonds publics destinés aux services aux enfants.

Aujourd'hui en Montérégie, des éducatrices en milieu familial affiliées à la CSQ retardent l'ouverture de leur service de garde pour déambuler dans les rues de Saint-Hubert aux côtés de représentants du Regroupement des CPE de la Montérégie, afin de s'opposer à la création des bureaux coordonnateurs. Pour Sylvie Tonnelier, de la Fédération des intervenante en petite enfance du Québec (CSQ), le projet de loi 124 constitue une «atteinte aux conditions de travail» des responsables de services de garde en milieu familial, qui n'auront plus le choix du CPE auquel elles seront rattachées, les bureaux coordonnateurs ayant un «monopole sur chaque territoire».

Manoeuvres dénoncées

Si l'opposition au projet de loi est vive, elle n'est cependant pas partagée par tous. Les manoeuvres de mobilisation de l'Association québécoise des CPE irritent même l'Association des éducatrices en milieu familial du Québec (AEMFQ) et l'Association des garderies privées.

L'AQCPE et ses membres intimident les responsables de services de garde en milieu familial, allègue la présidente de l'AEMFQ, Nathalie D'Amours, qui représente 3051 d'entre elles. «Nous encourageons les éducatrices à se faire entendre sans avoir à subir les représailles de la part des CPE», a-t-elle déclaré hier.

Elle considère «méprisant» le discours de l'association voulant qu'il n'y ait «pas de salut» pour les RSG hors des CPE. «On peut bien comprendre qu'ils défendent le modèle qu'ils chérissent et leurs états financiers. Mais est-ce que cela doit se faire à coup de mépris. [...] Pourquoi on deviendrait nulles du jour au lendemain», lance Mme D'Amours, insultée lorsqu'on laisse entendre que seuls les CPE garantissent aujourd'hui la qualité des services.

Le ton était similaire du côté des garderies privées, qui décrient depuis des années le financement plus important octroyé aux CPE. «Je suis content parce que le réseau va être épuré de ces détournements» des fonds alloués au milieu familial qui sont utilisés pour les installations des CPE, a fait valoir le porte-parole de l'Association des garderies privées du Québec, Normand Brassard, qui présentait hier son mémoire à la commission parlementaire.

L'AGPQ se réjouit de la fin du «parti pris idéologique en faveur des CPE» et des «avantages exorbitants» qui leur sont consentis au chapitre du financement. M. Brassard ne croit cependant pas que les promoteurs privés qu'il représente vont se lancer allègrement «dans le marché des bureaux coordonnateurs». «Il n'y a pas une volonté de s'approprier le réseau» des services de garde en milieu familial, note M. Brassard, qui reconnaît néanmoins que certaines garderies privées pourraient être tentées par l'aventure.




Le gel des frais de scolarité n'est pas de la social-démocratie, dit Bob Rae

Marie-Andrée Chouinard
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

L'ancien premier ministre de l'Ontario plaide en faveur d'un réinvestissement massif en éducation

Le fait de ne pas avoir choisi l'éducation comme priorité absolue au cours des quinze dernières années a placé les établissements collégiaux et universitaires canadiens dans une «crise de qualité» et un «cercle vicieux» qui doivent être brisés par un réinvestissement et la fin du gel des droits de scolarité.

Auteur d'un rapport de poids qui a donné lieu à la promesse d'investir huit milliards en cinq ans dans l'éducation post-secondaire en Ontario, l'ancien premier ministre Bob Rae était l'invité hier de l'Université de Montréal et de sa voisine McGill pour venir entretenir un club sélect d'intéressés aux affaires universitaires sur l'importance d'oser un changement: «Faire de l'éducation la priorité absolue».

Le parterre, issu en bonne partie des cercles universitaires, était conquis d'avance. Mais le ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, bien installé à la table d'honneur, a écouté l'ancien premier ministre néo-démocrate vanter l'importance politique de mettre de côté les «vaches sacrées et les tabous», de gouverner non pas avec sept, dix ou quinze priorités, mais une seule, en tête de liste: l'éducation. «Parce que c'est elle qui va nous donner la mobilité sociale, la possibilité d'une certaine sécurité, une position dans le monde qui devient de plus en plus concurrentiel.»

«Il faut admettre que nous n'avons pas fait notre travail depuis une quinzaine d'années, a expliqué hier Bob Rae lors d'un déjeuner-causerie à l'Université de Montréal. Nous avons laissé tomber l'investissement nécessaire et nous avons maintenant une crise, une crise de qualité, une crise d'excellence, et un défi continuel d'accessibilité.»

M. Rae, qui depuis la rédaction de son rapport a porté ce discours aux universités un peu partout au pays, croit aussi qu'accessibilité et excellence ne devraient pas s'opposer l'une à l'autre, et qu'un «faux débat» a entraîné un grand nombre de provinces dans un «cercle vicieux». «On dit que c'est bien, qu'on est un bon système social-démocrate parce que nos frais de scolarité sont bas, mais ce n'est pas le cas, a expliqué M. Rae. La réduction des frais de scolarité dans le système que nous avons, ça ne garantit pas l'accessibilité, au contraire! C'est garantir le fait que les établissements n'auront pas la capacité de répondre aux besoins de leurs étudiants.»

Pour l'homme politique, la voie du changement passe non seulement par une déréglementation des droits de scolarité mais aussi par un réinvestissement venu du fédéral et des provinces elles-mêmes. «Ce n'est pas possible d'aller vers le fédéral pour demander qu'il fasse quelque chose pour nous si on n'est pas prêt à faire quelque chose soi-même», a-t-il affirmé, après avoir précisé que c'était exactement ce que le gouvernement ontarien de Dalton McGuinty avait fait, promettant d'abord un imposant réinvestissement, planifiant ensuite - notamment avec le Québec - une lutte pour un redressement des transferts fédéraux en éducation post-secondaire, et mettant en place un système de déréglementation des droits de scolarité.

Prudent, Bob Rae a refusé de dicter à Québec la manière de faire face à Ottawa, mais il a invité la société à débattre et encouragé le leadership à s'activer pour changer les choses. M. Rae a d'ailleurs salué au passage l'audace des auteurs du manifeste Pour un Québec lucide, qui avaient tous été invités par l'Université de Montréal à assister au discours de M. Rae - seuls trois d'entre eux y étaient. «Il faut briser le cercle vicieux et en faire un cercle vertueux. Pour faire cela, il faut faire preuve de leadership, et je félicite les auteurs du manifeste, je crois qu'ils ont ouvert le débat, et pas seulement au Québec.»

Quant au fédéral, Bob Rae croit que le seul fait de constater des «surplus de 10 milliards à Ottawa année après année» mène à une conclusion: «Ce n'est pas une question de science avancée de dire qu'il y a un certain déséquilibre fiscal dans la fédération», ce qui constitue une ouverture pour les provinces.

Malgré l'appui d'Ottawa pour l'enseignement supérieur au cours des cinquante dernières années, la toute récente mesure économique du ministre des Finances Ralph Goodale a déçu M. Rae, qui avait espéré y voir plus. «Il faut que le gouvernement fédéral prenne ses responsabilités et qu'il reconnaisse les possibilités qui existent dans le domaine de l'éducation supérieure. On a vu certaines indications de ça dans le dernier budget, mais franchement, pas avec la priorité et l'importance que j'espérais y voir.»

Un conseil aux provinces, qui s'apprêtent à engager une lutte pour les transferts fédéraux, sous la houlette de Jean Charest au Québec et de Dalton McGuinty en Ontario: «Il ne faut pas être idéologue sur la question des modalités, mais plutôt verser dans le réalisme et le pragmatisme.»




Fronde écologiste contre Charest

Louis-Gilles Francoeur
Le Devoir mercredi 23 novembre 2005

Les groupes ne croient plus à la politique de développement durable

Le milieu environnemental québécois «n'a plus confiance» dans le gouvernement Charest parce que son exercice du pouvoir depuis deux ans et demi «va exactement dans le sens contraire à ses déclarations en faveur de la protection de l'environnement et du développement durable», a déclaré hier Steven Guilbeault au nom de quatre importants groupes écologistes québécois.

C'est principalement l'absence d'un plan d'action fonctionnel de lutte contre les changements climatiques et l'absence d'un plan de développement des transports en commun, comprenant des objectifs et des échéanciers de réalisation précis, qui amènent les groupes écologistes à parler d'un «bris de confiance» dans leurs relations avec Québec et son ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Thomas Mulcair.

Les groupes n'ont pas seulement qualifié de «ridicules» les consultations que Québec a décidé de tenir sur le projet de loi du ministre Mulcair sur le développement durable et, depuis une semaine sans prévenir personne, sur son ébauche de politique de l'énergie. Les groupes vont beaucoup plus loin et affirment qu'à moins d'un changement de cap majeur du gouvernement Charest, ils vont boycotter la commission parlementaire sur le développement durable et la consultation par Internet sur la politique énergétique.

Cette fronde, d'autant plus significative qu'elle provient de groupes qui n'hésitent pas à collaborer avec les gouvernements en général, réunit sur un même front le mouvement vert étudiant Environnement Jeunesse, Équiterre, Greenpeace et Nature Québec, que l'on connaissait jusqu'ici sous le nom d'Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN). D'autres groupes importants qui partagent les mêmes préoccupations, comme l'Association québécoise de lutte à la pollution atmosphérique (AQLPA) et le mouvement Québec-vert-Kyoto, pourraient ajouter leur poids à cette liste. Déjà hier, les Conseils régionaux de l'environnement de Montréal et de Québec ont rapidement appuyé les quatre groupes écologistes qui ont décidé à la dernière minute de confronter tôt hier matin le ministre Mulcair, alors qu'il s'apprêtait à prononcer une conférence devant le groupe international Unisfera, réuni à Montréal.

L'essentiel des griefs des écologistes se résume dans le fait que, selon la déclaration conjointe faite hier, «l'inertie et le manque de volonté du ministre Mulcair face à plusieurs projets environnementaux, de même qu'une série de décisions incohérentes récentes, minent la crédibilité du gouvernement face au défi du développement durable».

Au cabinet du ministre Mulcair, on tentait de minimiser ce changement d'attitude des écologistes, qui avaient adopté depuis deux ans une attitude conciliante, y voyant plutôt une «stratégie pour tenter de bloquer le projet de la 25 et non une opposition fondamentale sur les principales politiques», précisait une source digne de foi.

Pour Steven Guilbeault, «cette interprétation constitue une erreur fondamentale de perspective. Ce gouvernement n'a pas hésité à annoncer un projet d'autoroute le jour de l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto en février. À moins d'une semaine du début de la Conférence annuelle des Nations unies sur les changements climatiques, à Montréal, Québec n'a aucune vision, aucun objectif ni aucun plan d'action pour atteindre ici au Québec une réduction minimale de 6 % des gaz à effet de serre sous leur niveau de 1990. Au contraire, il accorde des centaines de millions à la construction d'autoroutes mais renvoie la balle à Ottawa pour le financement des transports en commun, un domaine où il n'a aucun plan d'ensemble mais des projets épars.»

Mulcair veut dévoiler son plan

Pendant sa conférence hier matin devant le groupe Unisfera, le ministre Mulcair a pourtant déclaré qu'il avait décroché une «entente de principe» avec Ottawa qui lui permettrait d'ici 24 heures de dévoiler son Plan d'action sur les changements climatiques, un plan, précisait-il par la suite au Devoir, qui comprendra «des dates et des quantités» de GES à soustraire au bilan québécois. Thomas Mulcair redoutait cependant que cette entente, en attente d'un feu vert final en haut lieu à Ottawa, ne subisse des retouches hier au ministère fédéral de l'Environnement, ce qui pourrait en retarder l'annonce conjointe d'une ou deux journées. Québec, a précisé le ministre, s'attend à recevoir 325 millions si Ottawa utilise les mêmes bases de comparaison qui lui ont permis d'accorder 538 millions à l'Ontario.

Le ministre a aussi donné comme exemple de sa politique de développement durable le fait qu'il s'apprête d'ici Noël à imposer une consigne sur les contenants d'eau potable en plastique. Pas plus de 6 % de ces bouteilles, qu'on retrouve partout dans la nature comme en ville, ne sont récupérées par la collecte sélective, a-t-il dit. Il espère par la consigne hausser ce pourcentage à 80 %. Mais pas question pour l'instant, dit-il, d'étendre cette consigne aux bouteilles utilisées pour les jus et boissons énergisantes, souvent les mêmes qu'on utilise pour l'eau potable.

Ces décisions sont perçues comme très marginales aux yeux des écologistes en comparaison des conséquences de «l'oubli» de Québec, qui ne mentionne même pas les transports dans sa Stratégie énergétique, pourtant la principale source de gaz à effet de serre au Québec. «Comme si les deux dossiers étaient sans rapport», commente Steven Guilbeault. Les groupes estiment tout aussi inconséquentes les deux consultations annoncées par Québec sur le développement durable et l'énergie en pleine conférence internationale de Montréal sur les changements climatiques.

La stratégie énergétique québécoise propose la relance des projets hydroélectriques, le développement de l'éolien, l'efficacité énergétique, l'innovation technologique et la diversification des approvisionnements en pétrole et en gaz naturel par des forages dans le golfe, soit un amalgame des projets en cours. Les groupes opposent une fin de non-recevoir très nette à cette politique car elle légitime plusieurs sources importantes de gaz à effet de serre, comme la multiplication des ports méthaniers au Québec et l'exploration pétrolière du golfe.

«À moins que Québec ne démontre par un plan cohérent et chiffré que ces projets ne vont ni augmenter ni compromettre l'atteinte de l'objectif de réduction des GES au niveau minimal de 6 % sous la barre de 1990, nous ne voulons même pas en discuter», précisait Steven Guilbeault au nom des groupes.

Pendant ce temps, à Ottawa, le gouvernement Martin a annoncé hier avoir promulgué le décret qui inclut désormais les six gaz à effet de serre visés par le protocole de Kyoto dans la liste des contaminants toxiques régis par la Loi canadienne de l'environnement. Cette inclusion permettra au gouvernement fédéral d'exiger des rapports des industries sur leurs émissions de GES.

D'autre part, l'Institut Pembina a publié hier une étude sur son site Internet qui propose une démonstration de la nécessité et de la faisabilité de réduire au Canada les émissions de GES actuelles de 80 % d'ici 2050, soit la cible ultime qui permettra, selon les chercheurs, non seulement de ralentir mais aussi d'arrêter le réchauffement en cours du climat.




LE CANADA, DERNIER DE CLASSE

François Cardinal
La Presse mercredi 23 novembre 2005

Accord de Kyoto Ottawa aura bien du mal à atteindre ses objectifs

Les discours optimistes venant d'Ottawa n'y changeront rien: le Canada est le pays qui, parmi tous les signataires du protocole de Kyoto, aura le plus de difficulté à atteindre ses objectifs, selon le plus récent bilan de l'ONU.

Publié ces derniers jours par le secrétariat des Nations unies sur les changements climatiques, le document révèle, à la veille de la Conférence internationale qui s'ouvre lundi à Montréal, que le Canada devra diminuer ses émissions de 30,2 % par rapport au niveau de 1990.

Or Ottawa avait consenti à un objectif très ambitieux lors de l'élaboration du protocole: une réduction de ses émissions de 6 % d'ici 2010. Depuis, elles se sont toutefois envolées, dépassant aujourd'hui de 24,2 % leur niveau d'alors.

C'est en comparant la distance qui sépare les hausses d'émissions et les objectifs individuels de chaque pays, incluant ceux de l'Union européenne, qu'il est possible de juger de la difficulté éventuelle, pour chacun, d'honorer ses engagements.

En entrevue avec La Presse, Stéphane Dion, ministre de l'Environnement, a reconnu que le pays a des efforts à faire, mais il estime néanmoins toujours possible d'atteindre l'objectif fixé. À son avis, la hausse des émissions n'est pas autant liée à un quelconque immobilisme d'Ottawa qu'à l'économie vigoureuse du Canada.

" On est le seul pays signataire de Kyoto à avoir un secteur pétrolier et gazier qui s'accroît, a-t-il fait valoir. En Norvège, c'est stable. En Grande-Bretagne, ça décroît. La nôtre est en pleine augmentation. Imaginez: les sables bitumineux, responsables de bien des émissions, n'existaient même pas comme industrie en 1990. Aujourd'hui, c'est une vache à lait du pays! "

Le protocole de Kyoto est cet accord international, entré en vigueur en février dernier, qui comprend des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour les pays industrialisés signataires. Certains, comme l'Espagne et l'Irlande, ont droit à une hausse de ces émissions, alors que la plupart doivent les réduire pour la période 2008-2012.

Au total, les pays se sont entendus sur une diminution globale de 5,2 % par rapport au niveau de 1990, l'année de référence du traité.

" Le Canada a la cible la plus exigeante, estime M. Dion. Il faut se rappeler qu'à l'époque, le premier ministre Chrétien avait négocié avec (le président américain Bill) Clinton et qu'on devait y aller tous ensemble. Or, depuis, George Bush est arrivé. Et le Canada seul, c'est autre chose. "

Le Canada n'est pas seul

Cela dit, le Canada est loin d'être le seul pays à peiner devant l'ampleur de la tâche. S'il est bel et bien le pire des élèves, il est suivi de près par l'Autriche, qui devra diminuer ses émissions de 29,5 % pour atteindre son objectif de 13 %, le Danemark, de 27,8 %, et l'Espagne, de 26,7 %.

" Tous les pays ont de la difficulté, constate le ministre. La cible de l'Espagne, où j'étais il y a quelques semaines, est une augmentation maximale de 15 %. Or ses émissions ont grimpé de 40 %, même si elle est devenue le deuxième producteur mondial d'énergie éolienne. Il ne faut pas croire que ceux dont les émissions sont à la baisse ont fait plus que les autres. Il n'y a à peu près pas de corrélation. "

Parfois, il est vrai, la corrélation est davantage liée à la vigueur des économies nationales qu'aux efforts faits pour réduire les émissions. Si certains pays comme l'Allemagne ont réussi à diminuer les gaz à effet de serre grâce à de solides plans de lutte contre les changements climatiques, d'autres ont vus leurs efforts anéantis par une croissance économique soutenue.

Échec

Le porte-parole de Greenpeace, Steven Guilbeault, est d'accord avec une telle interprétation, mais il ne croit pas que cela puisse justifier l'échec du Canada. " On s'est assis sur nos lauriers, lance-t-il. Alors que le protocole de Kyoto a été ratifié en 1998, le plan d'action du Canada date de 2005. Pourquoi ne pas avoir fait comme l'Union européenne, qui a élaboré un plan d'action avant même de ratifier le protocole? Résultat: alors que l'UE est en voie d'atteindre ses objectifs, ce n'est hélas! pas le cas du Canada... "

Parmi les meilleurs élèves de la communauté internationale, on retrouve la Suède qui, avec un objectif d'augmentation de 4 %, a néanmoins réussi à les diminuer de 2,3 %. La France, qui doit garder le même niveau qu'en 1990, les a quant à elle réduites de 1,9 %. Et l'Allemagne, qui a un des objectifs les plus ambitieux (- 21 %), a réussi à réduire ses émissions de 18,2 %. Résultat: elle n'a aujourd'hui qu'à les diminuer de 2,8 % pour gagner son pari.

Francois.cardinal@lapresse.ca




Le Québec et le Canada, des pionniers

Alain Brunet
La Presse jeudi 24 novembre 2005

Qu'elle ait ou non une saveur électoraliste, la ratification par le Canada de la convention internationale sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles n'en est pas moins historique. En signant le premier ce traité pour l'avenir de la diversité culturelle à l'échelle planétaire, le Canada confirme son rôle de leader historique.

Cette ratification est également cruciale pour le Québec, qui a été fondamental dans l'évolution de cette idée, quoi qu'on pense des limites de son rôle officiel à ce titre. Il faut d'ailleurs se rappeler que l'État québécois fut le premier à se prononcer officiellement sur la nécessité d'un outil contraignant en matière de culture- en juin 1999, soit quelques mois avant le gouvernement fédéral.

Hier, il était donc parfaitement indiqué que la ministre Line Beauchamp prenne place aux côtés de Paul Martin et Liza Frulla pour célébrer cette ratification. Ne doit-on pas les origines du concept de cet instrument juridique contraignant en bonne partie à des penseurs québécois? L'idée de cette convention internationale n'est-elle pas venue d'un comité consultatif du ministère fédéral du Commerce international, alors formé entre autres du juriste Ivan Bernier, du lobbyiste Robert Pilon, alors à l'emploi de l'ADISQ, et d'André Bureau, ex-président du CRTC?

Est-il besoin d'ajouter que nombre de ministres québécois de la Culture et des Communications ont tour à tour défendu cette idée de diversité, de Louise Beaudoin à Line Beauchamp. Au Patrimoine Canadien, Liza Frulla, qui a mené les dernières phases de cet accomplissement, vient aussi du Québec. La Coalition pour la diversité culturelle, coprésidée par le très actif Pierre Curzi, qui représente les professionnels de la culture et la société civile, n'a-t-elle pas son quartier général à Montréal? Sans la francophonie d'Amérique, cette idée n'aurait certes pas suivi la même trajectoire.

Il ne faut pas négliger la contribution canadienne anglaise pour autant, celles notamment de l'avocat Peter Grant et de l'éditeur Scott McIntyre. Et n'oublions pas l'apport considérable de Sheila Copps. Fin des années 90, la ministre du Patrimoine canadien était ridiculisée pour son nationalisme fervent et pour ses distributions obsessionnelles d'unifoliés. Cette perception caricaturale persistait pendant qu'elle lançait le Réseau international sur les politiques culturelles qui a fait tout le travail pour que l'UNESCO accueille cette nouvelle convention internationale, adoptée à 148 pays contre deux (les États-Unis et Israël).

Ce qui représente un " immense premier pas ", selon Robert Pilon, vice-président exécutif de la Coalition (canadienne) pour la diversité culturelle, joint hier à Barcelone. " Pour la première fois dans l'histoire du droit international, c'est la reconnaissance du droit souverain des pays d'avoir des politiques culturelles, c'est la reconnaissance formelle dans le droit international que les biens culturels ne sont pas des marchandises comme les autres. On donne ainsi une légitimité à des politiques culturelles qui sont contraires aux règles habituelles du commerce. "

" La ratification du traité, prévient en outre Robert Pilon, ne sera pas de la tarte. Les Américains ne sont pas contents, ils agissent déjà en coulisses, ils ont déjà provoqué des arbitrages au sein de gouvernements, notamment en Amérique latine. Leur position à venir? OK, vous avez voté pour la convention, ne vous avisez pas de la ratifier. "

Au moins 30 pays devront signer la convention internationale pour qu'elle ait force de loi. " Pour qu'elle ait un véritable poids, indique Robert Pilon, il faudra une bonne soixantaine de pays. On espère y arriver d'ici trois ans. " Ce n'est effectivement pas chose faite.




« Au Canada, la diversité fait notre force »

Georges Poirier
Ouest-France mardi 22 novembre 2005

L'ambassadeur Claude Laverdure à Ouest-France

Invité, hier soir, de l'Union des entreprises d'Ille-et-Vilaine, l'ambassadeur du Canada en France, Claude Laverdure, a également rencontré le maire de Rennes et a été reçu à Ouest-France. Entretien.

Vous recrutez toujours des immigrants ?

Le Canada a besoin de recourir à l'immigration pour assurer sa croissance démographique. Nous visons 1 % de la population par an, soit 300 000 nouveaux immigrants et nous n'y parvenons pas. Nous avons un problème, par exemple en Alberta, en plein boom économique et qui manque de monde. Pour nous, chaque immigrant est un atout. Nous sélectionnons 60 % des immigrants, 30 % arrivent par regroupement familial et 10 % sont des réfugiés. Nous offrons l'intégration à une société multiple. Participer au développement du pays, c'est une invitation qui va très loin.

Justement, vous défendez le multiculturalisme ; la loi sur le voile serait impossible au Canada ?

Nous sommes tous originaires d'ailleurs. Le multiculturalisme a toujours existé au Canada. On l'a officialisé dans les années 60-70 pour en faire une politique. Il y a beaucoup d'aides aux communautés culturelles et aux minorités visibles pour l'accueil de leurs compatriotes. C'est notre façon à nous de concevoir l'intégration. Nous encourageons les néo-Canadiens à adopter nos valeurs, à travers la Charte des droits de la personne, et à apporter avec eux leurs cultures, leurs langues, leurs traditions, leurs religions... On ne les oblige pas à être quelqu'un d'autre. La diversité, c'est notre force ; c'est différent de votre approche. Notre charte ne nous amènerait pas à prendre de telles mesures comme la loi sur le voile. Quand on reste ce que l'on est, cela peut inclure l'habillement. Des policiers, chez nous, portent des turbans.

Il y a dix ans, le Canada était surendetté. Aujourd'hui, il connaît des surplus budgétaires. Comment avez-vous fait ?

Il a fallu convaincre les Canadiens qu'il y avait un défi. Et chercher un consensus avec les partis, le secteur privé, les syndicats, la société civile. Comme les mesures légères n'avaient pas donné de résultats avant, il fallait des remèdes forts : baisse de 20 % du budget de l'État, de 23 % de la fonction publique en trois ans. Il y a eu un facteur chance : l'économie du voisin américain allait mieux. Ces remèdes ont donné assez rapidement des résultats. Le chômage a baissé de 12 % à 6,6 %.

Cela ne s'est-il pas fait sur le dos des gouvernements provinciaux qui se plaignent du déséquilibre fiscal ?

Dans un régime fédéral, ce sont des propos fréquents. Tout le monde a profité des résultats. Les provinces aussi ont pris des mesures, notamment dans l'Ouest canadien. Au bout du compte, les bénéficiaires sont les mêmes contribuables.

Il y aura des élections au Canada en 2006. Depuis douze ans, une majorité de Québécois boude les partis fédéralistes et envoie à Ottawa surtout des députés (indépendantistes) du Bloc québécois. Cela peut-il durer longtemps ?

On va voir si les Québécois souhaitent un changement, voir aussi le poids des partis fédéraux et quelles options s'offrent. Pour l'instant, les Québécois voient le Bloc comme une option.

Recueilli par Georges Poirier




Crise des banlieues : la défaite de la République ?

Blandine Kriegel, Philosophe, présidente du Haut Conseil à l'intégration
Le Figaro mercredi 23 novembre 2005

La messe est dite : la crise des banlieues, «la France qui brûle», c'est, nous explique-t-on de tous côtés, la faillite du modèle républicain. Et pour paraphraser Gavroche en retournant sa conviction : «Si le flic est tombé par terre, c'est la faute à Voltaire», «La voiture qui brûle aux Mureaux, c'est la faute à Rousseau.» Une seule solution, la discrimination ! Une seule stratégie contre ce hic, la segmentation ethnique ! A force de nous proposer avec enthousiasme le modèle anglo-saxon, on oublie trois choses : 1. Les Etats-Unis ont inscrit la ségrégation et la discrimination dans la loi de leurs Etats du Sud, pas la République française. 2. Ils ont commencé la lutte contre la ségrégation il y a quarante ans. Il y a un an à peine, la Cour des comptes estimait que la société française n'avait pas encore véritablement réfléchi à l'immigration. 3. Les responsables du modèle communautariste en Hollande ou en Angleterre s'interrogent sur les causes du meurtre de Theo Van Gogh et sur les meurtres ethniques qui ravagent leurs banlieues, au moins autant que nous nous posons des questions sur les incendies dans nos cités.

En vérité, ce sont les mêmes qui, après avoir recommandé l'abandon de l'intégration au profit des communautés, mettent sa faillite au compte de la République. Comme Alice aux pays des merveilles, le même locuteur nous explique qu'il ne faut plus employer le mot intégration et déclare incontinent que l'intégration en France est catastrophique. Comme au peintre Gauguin, trois questions se posent à tous : d'où venons-nous ? qui sommes-nous ? où allons-nous ?

D'où venons-nous ? Nous avons mis du temps à comprendre que, nous avions affaire, non à une immigration de travail, mais à une immigration de peuplement. L'idée même de refonder une véritable politique d'immigration en la dotant de moyens nouveaux ne date que du discours de Jacques Chirac à Troyes, en octobre 2002.

Depuis, beaucoup a été fait. L'immigration n'était ni connue, ni accueillie, ni encadrée. Elle est aujourd'hui chiffrée avec exactitude par l'Observatoire statistiques du HCI, accueillie par un service public, encadrée par un contrat proposé à chaque migrant.

Une constellation de nouvelles institutions traite des problèmes d'intégration : le CFCM, le HCI, le Centre d'histoire de l'immigration, la Halde. Le comité interministériel à l'intégration les pilote. La loi Borloo a réinvesti les problèmes des cités. Enfin, à travers de nombreux débats, la dimension symbolique de l'intégration est une préoccupation centrale de notre société.

Qu'est-ce que les jeunes des banlieues sont donc allés faire dans cette galère et qu'avons-nous manqué ? D'abord, nous avons manqué de temps. Les effets des mesures engagées ne peuvent être immédiats alors que les souffrances sont terriblement actuelles. Ensuite, nous avons manqué de paroles. Sur les politiques suivies, la communication a été pauvre ou peu relayée, comme si l'intégration dérangeait. Enfin, nous avons manqué d'identité. Une réponse claire n'a pas été donnée à la question : «Qui sommes-nous ?» Pour ceux qui oublient le destin des hommes et des nations sans qualités, on ne doit tout simplement pas s'interroger en termes de modèle républicain.

Pourtant, l'intégration ne permet pas de l'annihiler. Car il ne s'agit pas seulement de faire valoir une action sociale ou culturelle pour résoudre la crise des banlieues. Non, la question est politique et civique : «Comment et de quelle manière, voulons-nous vivre ensemble ?» Notre communauté nationale réglera-t-elle ses problèmes par le droit ou par la violence ? Sera-t-elle en paix ou en guerre ? Garantira-t-elle l'égalité des droits et des chances des personnes ?

On nous rétorque, alors, qu'il y a deux versions de la cité démocratique moderne, l'une, «tendance», qui se pratique chez nos voisins anglo-saxons ; l'autre, «ringarde», à laquelle nous nous accrochons par obstination stupide.

Pourtant, nous avons construit, avec elle, dans les temps modernes, un moyen particulier de sortir des guerres de religion : par l'établissement d'un espace public neutre. Nos voisins hollandais ou anglais ont trouvé une autre voie, l'individualisme et le droit des minorités. Ces conquêtes ne leur ont cependant pas apporté ce que la France a institué plus tôt et d'abord quasiment seule en Europe : l'accès aux charges publiques (de Sully à Necker) sans condition d'appartenance à la majorité religieuse, la reconnaissance de