Le coup de Jarnac

Michel David
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 novembre 2005

Il faut reconnaître à Pierre Marc Johnson d'avoir rarement manqué, contrairement à certains anciens chefs du PQ, à son devoir de réserve depuis sa démission, le 10 novembre 1987. Précisément, il se réserve pour les grandes occasions.

À la veille du référendum de 1995, Lucien Bouchard, qui le considérait comme un ami, avait très mal accepté qu'il se réfugie dans une attitude de neutralité. «C'est inacceptable de la part du successeur de René Lévesque», avait lancé le chef du Bloc québécois, l'air courroucé.

Tout le monde aurait compris qu'il n'ait pas envie de monter sur les tribunes du OUI avec Jacques Parizeau, qui avait ruiné sa carrière politique. Un simple appui moral aurait suffi. «Je suis un souverainiste. Je crois que le meilleur instrument de développement pour le Québec et son peuple sera la maîtrise pleine et entière de son statut politique», avait déclaré M. Johnson à l'Assemblée nationale le jour de sa démission.

On pouvait conclure de ces propos que l'«affirmation nationale» était simplement une période transitoire en attendant que les «conditions gagnantes» d'un référendum soient de nouveau réunies. Moins qu'un rejet de la souveraineté, on a donc vu dans sa neutralité de 1995 la manifestation d'une amertume que cet homme blessé n'arrivait pas à surmonter.

Dans une rare entrevue accordée au Journal de Montréal en mai 1992, au beau milieu des négociations qui allaient aboutir à l'entente de Charlottetown, M. Johnson avait pourtant commencé à prendre ses distances avec la souveraineté. Selon lui, le Québec possédait déjà «80 % des outils nécessaires à son plein épanouissement».

Sans qu'il le dise ouvertement, il semblait implicite qu'il ne jugeait plus utile de plonger le Québec dans un nouveau psychodrame référendaire pour récupérer simplement les 20 % d'outils manquants.

***

En tout respect pour l'ancien premier ministre, son forfait de 1995 n'a pas dû peser bien lourd dans la balance. Même s'il avait appuyé officiellement le OUI, les nationalistes modérés n'en avaient que pour Lucien Bouchard. Là où il aurait peut-être eu une certaine influence, c'est s'il s'était rangé dans le camp du NON.

C'est précisément la ligne que M. Johnson vient de franchir en accordant son «soutien le plus entier» à Raymond Bachand, lui-même un péquiste défroqué, en vue de l'élection partielle du 12 décembre dans Outremont.

Certes, l'amitié est une belle chose, et M. Bachand est son «ami de toujours», qui a sans doute les grandes qualités qu'il lui prête, mais la soudaine conversion de cet ami au fédéralisme et l'importance symbolique de l'élection dans Outremont font en sorte que l'appui de M. Johnson prend une signification qui va bien au-delà de l'amitié.

Daniel Johnson est sans doute aussi fidèle à ses vieux amis que son frère, mais il est très difficile de l'imaginer donner officiellement son appui à un ancien libéral qui aurait retourné sa veste pour se présenter sous la bannière péquiste.

Comme par hasard, la défection de M. Johnson survient quelques jours après qu'il eut été hué par des militants péquistes, le soir du couronnement d'André Boisclair. Il est d'ailleurs assez ironique de voir l'ancien chef du PQ donner ce coup de Jarnac à celui dans lequel plusieurs voient son clone. M. Boisclair a mis toute son énergie dans l'élection d'Outremont, où une victoire du PQ renforcerait considérablement son leadership en même temps qu'elle ébranlerait sérieusement celui de Jean Charest.

Hier, le premier ministre semblait presque aussi heureux que le jour où le groupe de Lucien Bouchard a publié son manifeste Pour un Québec lucide. Après Michaëlle Jean et Raymond Bachand, M. Johnson représente indéniablement une prise de premier choix pour le camp fédéraliste.

***

De leur côté, les députés péquistes avaient la mine bien basse, un peu comme la fois où ils avaient découvert que Claude Morin avait été un agent de la GRC.

Préférant jouer à l'autruche, Louise Harel a voulu n'y voir qu'une question d'amitié, mais elle sait parfaitement à quoi s'en tenir. Ce n'est pas seulement l'échéancier référendaire fixé au congrès de juin dernier que rejette M. Johnson mais l'idée même d'en tenir un quatrième, mettant de toute évidence le référendum sur l'entente de Charlottetown dans le même sac que ceux de 1980 et 1995.

Quand il affirme, dans sa lettre ouverte à La Presse, que «le temps politique du Québec doit être totalement focalisé sur les défis du présent», qu'il faut plutôt s'employer à faire face au défi de la mondialisation, à assurer l'équité entre les générations et l'accès à des services de santé et d'éducation de qualité, c'est le fondement même de l'argumentaire des souverainistes qu'il réfute.

Pour eux, c'est précisément parce que le Québec ne dispose pas des moyens qui lui permettraient de relever les défis dont parle M. Johnson qu'il faut réaliser la souveraineté. L'ampleur même de ces défis démontre qu'elle est non seulement indispensable mais urgente.

Lucien Bouchard a lui aussi pris ses distances avec le PQ. Rien dans le programme adopté en juin n'est de nature à lui plaire, qu'il s'agisse de la démarche vers la souveraineté ou du projet de société qu'il propose, mais il n'a jamais laissé entendre publiquement qu'il fallait renoncer à tenir un référendum.

Le manifeste Pour un Québec lucide affirme que les défis qui attendent le Québec resteront entiers, qu'il demeure au sein du Canada ou qu'il en sorte, mais il n'est suggéré nulle part que la quête de la souveraineté est un gaspillage d'énergie.

Évidemment, pour un homme qui partage son temps entre le Québec, la Californie et Washington, comme le fait M. Johnson, nos problèmes constitutionnels doivent sembler bien petits. Simple question de perspective.

mdavid@ledevoir.com




La situation du français ne s'améliore pas au Québec et demeure inquiétante

NORMAN DELISLE
PC 25 novembre 2005

QUEBEC (PC) - La situation du français au Québec est loin de s'améliorer, selon les derniers calculs du spécialiste Charles Castonguay, de l'Université d'Ottawa.

Les données ajustées du recensement de 2001 indiquent en effet la proportion de Québécois qui a le français comme langue d'usage au Québec a diminué constamment entre 1991 et 2001, passant de 82,8 pour cent à 82,5 pour cent.

De même, la proportion de Québécois ayant l'anglais comme langue d'usage se réduit de 11,2 pour cent à 10,4 pour cent. Ces diminutions sont compensées par la hausse de la proportion de citoyens qui ont une troisième langue comme langue d'usage. Cette dernière catégorie grimpe de 6 à 7,1 pour cent.

Les données paraissent dans l'Étude no 3 du suivi de la situation linguistique, que vient de publier l'Office québécois de la langue française. Frileux, l'Office ne commente pas ces données; il se contente de dire que seul l'auteur du document en est responsable.

Le réajustement effectué aux données du recensement par Charles Castonguay tient compte du fait que quelque 20 000 allophones ont été "oubliés" lors du dernier recensement et n'apparaissent pas dans les statistiques.

Ces oublis sont attribuables à plusieurs facteurs. Parmi ces facteurs, notons l'impossibilité de rejoindre ces répondants, l'incapacité de ces personnes à lire ou à comprendre le français ou l'anglais, la grande mobilité chez les personnes âgées de 20 à 34 ans, la crainte de répondre de certaines personnes qui viennent de pays où les documents officiels provenant de l'Etat ont une valeur inquisitoire, la longueur du formulaire de recensement à remplir, etc.

M. Castonguay a calculé que juste sur l'Ile de Montréal, la proportion des citoyens ayant le français comme langue d'usage a aussi chuté de 57 pour cent à 55,2 pour cent entre 1991 et 2001.

Celle des personnes ayant l'anglais comme langue d'usage a décrû de 25,9 à 24,4 pour cent. Encore ici, c'est la proportion de ceux qui parlent une tierce langue qui a grimpé de 17,1 à 20,3 pour cent sur l'Ile de Montréal.

En chiffres absolus, le nombre de ceux qui ont comme langue d'usage une langue autre que le français ou l'anglais a grimpé de 64 000 sur l'Ile de Montréal en 10 ans, passant de 308 000 à 372 000.

Pendant la même période, le nombre de locuteurs francophones a diminué de 18 000 et celui de locuteurs anglophones de 20 000.

Selon M. Castonguay, il y a un manque de comparabilité entre les statistiques des divers recensements.

"Ces ruptures de comparabilité des statistiques entravent singulièrement l'appréciation de la situation du français au Québec. Il est extrêmement difficile de corriger les fausses impressions que peuvent laisser des données diffusées sans les mises en garde appropriées", écrit le professeur Castonguay.




Le successeur de René Lévesque appuie un libéral dans Outremont
Rien à faire d'un autre référendum! estime Pierre Marc Johnson

Denis Lessard
La Presse vendredi 25 novembre 2005

Québec - Les Québécois font face à des défis sociaux et économiques importants et feraient mieux d'y concentrer leurs énergies plutôt que de préparer un quatrième référendum (incluant Charlottetown), estime l'ancien premier ministre péquiste Pierre Marc Johnson.

Abandonnant un court instant sa " réserve habituelle " dans les débats politiques, le successeur de René Lévesque appuie publiquement le candidat libéral dans Outremont, Raymond Bachand, dans une lettre qu'il a fait parvenir hier à La Presse (voir page A17).

Selon M. Johnson, l'agenda référendaire du Parti québécois n'est plus de mise.

" Les acquis extraordinaires de deux générations, en dépit de notre statut constitutionnel imparfait et inachevé, devraient nous amener à dépenser nos énergies collectives non pas sur un quatrième référendum, mais sur des enjeux et des impératifs qui crèvent les yeux ", écrit M. Johnson.

Avec cette formule, une citation presque mot à mot de la déclaration de M. Bachand le jour de l'annonce de sa candidature, M. Johnson semble trancher d'un trait les derniers liens qu'il entretenait toujours avec la mouvance péquiste- il s'entretenait régulièrement avec Bernard Landry jusqu'à sa démission en juin dernier.

Mondialisation et productivité

Selon l'ancien premier ministre, avec la mondialisation de l'économie, la productivité de l'économie québécoise devient un enjeu de premier plan.

" Notre économie doit être productive si nous voulons maintenir les institutions qui assurent notre solidarité sociale, l'équité entre les générations et l'accès à des services éducatifs et de santé de qualité ", précise M. Johnson.

Le développement durable, la créativité culturelle et l'harmonie sociale sont autant d'objectifs qui méritent de recevoir toutes les énergies disponibles.

Insistant sur les qualités de M. Bachand, un collaborateur de longue date, M. Johnson souligne " qu'il nous faut des gens qui acceptent de servir ". Élu, Raymond Bachand sera un " représentant d'envergure " pour Montréal et un " serviteur passionné " du Québec. Sans mentionner le mot " libéral ", M. Johnson conclut en donnant son appui " sans réserve " pour " qu'il obtienne le mandat électoral qu'il sollicite ".

" Raymond est mon ami depuis 40 ans ", a expliqué hier M. Johnson, joint à son bureau. M. Bachand était l'un de ses principaux conseillers lors de son bref passage comme premier ministre- le candidat libéral est même le parrain de son fils.

Pour l'instant, son appui se bornera à cette lettre; il ne compte pas participer à des événements publics en faveur du candidat, a-t-il souligné hier.

Conséquences politiques

M. Johnson s'est catégoriquement refusé à commenter les conséquences politiques de sa lettre. L'ancien premier ministre, tout comme Lucien Bouchard d'ailleurs, avaient été hués par une poignée de militants péquistes quand leurs photos étaient apparues au grand écran lors de l'assemblée organisée pour clore la course à la direction du PQ, la semaine dernière.

La décision de Raymond Bachand de faire le saut comme candidat libéral avait surpris bien des péquistes. La prise de position de Pierre Marc Johnson aura l'effet d'une bombe si on se fie aux coups de sonde faits par La Presse hier.

M. Johnson s'entretenait encore régulièrement avec Bernard Landry jusqu'à sa démission en juin dernier. C'est d'ailleurs le gouvernement Landry qui l'avait désigné pour occuper un rôle central dans les négociations avec les États-Unis, dans le dossier du bois d'oeuvre.

Plus récemment M. Johnson avait accepté un mandat fédéral qui a fait sourciller plus d'un péquiste. C'est lui qui était à la tête du comité qui a cautionné les déclarations du juge en chef Michel Robert, qui s'était mis dans le pétrin en soutenant qu'un souverainiste ne pouvait être nommé juge.

L'appui de M. Johnson à un candidat libéral surprendra bien des anciens conseillers restés dans des postes stratégiques dans les gouvernements péquistes après son départ: Hubert Thibault, Me Charles G. Grenier, Esther Gaudreault, Martine Tremblay, Jacques Fortin, Guy Versailles entre autres.

Quand Jacques Parizeau était au pouvoir, Jean-François Lisée avait proposé à M. Johnson de présider, pour Montréal, la commission régionale sur la souveraineté. L'ancien premier ministre avait hésité, puis s'était désisté. Marcel Masse avait été nommé à sa place.

Par ailleurs, M. Johnson avait refusé de prendre publiquement position au référendum de 1995.




Pierre-Marc Johnson : ne plus jamais être passif devant la traîtrise!

Pierre-Luc Bégin, René Boulanger et Patrick Bourgeois - Journal LE QUÉBÉCOIS
TRIBUNE LIBRE vendredi 25 novembre 2005

C'est fait, le voile est enfin levé et Pierre-Marc Johnson a franchi le dernier pas qui le séparait de la traîtrise complète et consommée. En effet, l'ancien chef du Parti Québécois invite les Québécois à voter libéral et à appuyer la candidature de Raymond Bachand, candidat du PLQ dans Outremont. et ancien secrétaire particulier au cabinet du premier ministre René Lévesque et chef de cabinet du ministre du Travail et de la Main-d'oeuvre, Pierre-Marc Johnson! Avec des « amis » comme cela, avions-nous vraiment besoin d'ennemis pour perdre le référendum de 1980?

Or, si Johnson et Bachand méritent notre pire mépris, leurs cas sont symptomatiques d'un phénomène bien plus grave qui gangrène le Parti Québécois en particulier et le mouvement indépendantiste en général depuis bien trop longtemps : la pire naïveté concernant les convictions douteuses de certains acteurs et une tolérance pathologique et inexplicable à l'égard de ceux qui se sont depuis longtemps commis au crypto-fédéralisme et autres affirmationnisme national.

Ainsi, comment se fait-il que deux hommes qui ont travaillé à détruire l'essence même du Parti Québécois, soit l'idéal indépendantiste, au point de faire sombrer ce parti dans une stratégie d'affirmation nationale fédéraliste et de devenir aujourd'hui libéraux aient pu occuper des postes de premier plan au PQ? Plus jamais ça! Un mouvement de libération nationale sérieux, pour parvenir à atteindre son but qu'est l'indépendance nationale, ne peut tolérer en son sein aucun carriériste ou autres assoiffés de pouvoir sans conviction.

Seules quelques années nous séparent d'une prochaine bataille référendaire et cette guerre démocratique doit être préparée avec sérieux. L'état-major du nouveau chef du PQ doit être composé de gens dont l'abnégation face à l'idéal indépendantiste ne fait pas de doute, des gens de convictions et dont la foi en l'indépendance du Québec pourra déplacer les montagnes que placeront sur notre route les fédéraux et leurs collabos locaux (on sait maintenant qu'il peut s'en trouver à l'intérieur même du PQ).

Au Québécois, nous entendons bien continuer à être les chiens de garde du mouvement indépendantiste et nous comptons bien nous assurer que ceux qui seront les porteurs du projet de pays dans les prochaines années et lors du référendum soient des militants qui veulent une chose plus que tout au monde : libérer le pays du Québec du carcan canadien.




Opportunistes de père en fils

Andrée Ferretti
TRIBUNE LIBRE vendredi 25 novembre 2005

Bonjour cher Patrick,

Si vous me le permettez, j'aimerais vous donner une petite leçon en matière de communication, lorsqu'on la veut comme une souce véritable d'informations, et qu'on la veut non démagogique.

Premièrement, il importe pour le communicateur de bien choisir le mot adéquat à la situation décrite. Deuxièmement, il doit respecter non seulement l'intelligence du destinataire du message, mais également sa sensibilité.

1) Je crois qu'il aurait été beaucoup plus efficace, ici, d'employer le mot "opportunisme", plutôt que celui de "traîtrise". Pierre-Marc Jonhson n'a jamais été suffisamment consistant avec ses propres choix, ni, surtout, suffisamment conscient de la volonté arrêtée des membres de la base du PQ de militer pour l'indépendance du Québec, pour en devenir le traître.

Pierre-Marc Jonhson est un pauvre minable qui, comme son frère Daniel, a cru pouvoir sortir de l'insignifiance politique à laquelle l'indécision du père, à un moment crucial de notre histoire, a condamné l'un et l'autre. Contrairement à Daniel, qui a tout de suite choisi le vrai camp de son père, Pierre-Marc, a opté pour le faux, c-à-d. pour celui que Dany Boy, a fait mine de promouvoir, à un moment où il a cru que l'indépendance était un bon cheval de bataille, pour arriver au pouvoir.

Opportunistes de père en fils.

2) Le mot "traître" ne répond pas à la perception que la grande majorité des Québécois et des Québécoises ont des positions de plusieurs des nôtres. Je crois que le mot "lâcheté" répondrait mieux au sentiment négatif qu'ils se font de ces personnes, congénitalement incapables de se tenir debout, donc incapables, par défaut congénital de droiture, de trahison.

Enfin, cher Patrick, je me permets de vous apprendre ou de vous rappeler que toute imitation n'est porteuse que de faiblesses. N'est pas Pierre Falardeau qui veut. Pas plus que n'est Michel Chartrand qui veut. Ce qui est puissance dans la bouche de ces originaux devient souvent gênante dans la vôtre comme dans celle de Lauzon.

Je suis sévère, cher Patrick, parce que je vous estime profondément.

En toute solidarité,
Andrée Ferretti.

P.S. Au cas où votre texte paraîtrait sur Vigile, j'envoie ce mot à Bernard Frappier qui pourra dès lors, s'il le désire, ouvrir un débat sur la nécessité où nous sommes d'avoir enfin de bonnes stratégies de communication.

Bonjour M. Frappier,

Je dois vous signaler que je n'apprécie pas tellement la lettre de Mme Ferretti. Surtout qu'elle personnalise une critique qui ne me sied que partiellement. Voyez-vous, quand elle me reproche d'imiter le style de Falardeau, il faut savoir que ce n'est pas moi qui ai écrit le communiqué. Alors, j'aime bien prendre les critiques qui me sont destinées, mais pas celles qui s'adresseraient, dans ce cas bien précis, à quelqu'un d'autre.

Merci,

Patrick Bourgeois, 25 novembre 2005






The Clarity Act is a paper tiger

Josée Legault
The Gazette November 25, 2005 Friday

Paul Martin wants to make national unity a central theme of the coming election campaign and paint the Liberal Party as the best rampart against separatism. In that context, the election of a new Parti Quebecois leader was a gift from heaven for him.

Andre Boisclair opened the referendum Pandora's box and said he would refuse to abide by the federal Clarity Act. So Martin accused Boisclair of "rejecting the rule of law" while Stephane Dion branded Boisclair a radical. So here we are, watching a movie we've seen before, with the Clarity Act in the lead role.

In March 2000, Jean Chretien made this act the centrepiece of his post-referendum Plan B, hoping to woo the Rest of Canada into voting Liberal later that year to fight Lucien Bouchard.

Bouchard said he wouldn't be an "accomplice" of the Clarity Act, and responded with Quebec's Bill 99, which stated Quebecers and the National Assembly solely would decide their future. Jean Charest and Mario Dumont also rejected the Clarity Act.

All the sabre-rattling got Chretien re-elected. In the ROC, the Clarity Act became the holy grail of national unity.

But where does reality lie? Would the National Assembly be bound by the Clarity Act in a future referendum? The answer is no.

The Clarity Act was adopted in March 2000, Chretien said, to give effect to the 1998 Supreme Court reference on Quebec secession. In this "advisory opinion," therefore not enforceable, the court said federal and provincial governments had the obligation to negotiate with Quebec the necessary constitutional amendments following a referendum Yes vote.

The court recognized the legitimacy of Quebec's referendum process, but said the question and the majority had to be clear. But the Supremes refused to define this clarity, leaving it and the content of the negotiations up to "political actors." To the court, what would ensue after a Yes vote would be a political, not a judicial matter.

That's precisely what Bouchard, Charest, Dumont and Boisclair say.

This explains why Bouchard applauded the reference and why Chretien was disappointed that the Supremes would not condemn the referendum process of 1980 and 1995.

That's where the Clarity Act came in. Distorting the meaning of the court's reference, it gives Ottawa the power to assess whether the question and the majority would be "clear," creates the political impression in Quebec that a bare majority on a question Ottawa didn't like would lead to chaos and a refusal to negotiate.

Other than the Supremes' reference saying the aftermath of a Yes vote would be a political matter, there's another basic reason why the Clarity Act is a political paper tiger that cannot impose a specific question or a different majority than 50 per cent plus one.

Law professor Andree Lajoie explains why: A federal law like the Clarity Act "could obviously not constrain the Quebec National Assembly, which exercises its own legislative jurisdiction in a sovereign manner in accordance with the Canadian constitution itself, and without the control of Canadian Parliament, which is only sovereign in its own jurisdiction."

In 2000, Paul Martin was known to be opposed to the act's adoption. So was Jean Lapierre, who has since became his Quebec lieutenant. But today, Martin faces a tough election fight. To get votes in the ROC and replace the sponsorship scandal theme with a national unity one, he wraps himself in a law he knows would be useless before or after a Yes vote.

Boisclair also knows the Clarity Act has no power to impose a referendum question. In this context, two things he said last weekend, which went little noticed, could reveal what he might be preparing.

On Radio-Canada's Les coulisses du pouvoir, Boisclair carefully distanced himself from the PQ's policy adopted in June that axed the partnership with Canada. He defined his vision of sovereignty as the "idea to revise our contract of association" with Canada.

In another interview, he refused to say what question he favours, saying he didn't want to enter this kind of debate. Added to Gilles Duceppe's recent statement that he still sees a partnership with Canada as important, here's a prediction: Chances are Boisclair will push to bring the partnership idea back, either before or after the next election, whatever the PQ program says.

In 2003, Landry imposed the concept of a "confederal union" in the PQ's platform just before the election without any discussion in the party.

And since the Clarity Act can't constrain the National Assembly, Boisclair, as premier, could legitimately present any question he wants, if he convinces the National Assembly and Quebecers it's the right one.

But before that, he'll have to convince his own party to play in the partnership movie again, either before or after an election victory.

This will be a fascinating story to follow.




Look out! Quebec's winning conditions have arrived

Michael Adams, president of the Environics group of companies. His latest book is American Backlash: The Untold Story of Social Change in the United States.
The Globe and Mail Friday, November 25, 2005

While the rest of Canada has been focusing on the upcoming federal election, support for independence in Quebec has been growing steadily

The members of the Parti Québécois have spoken, electing as their new leader a young, handsome, gay, and postcocaine André Boisclair, who has assured supporters a vote for him is a vote for a referendum "immédiatement" upon his moving across the aisle in the National Assembly. Charisma has been redefined in postmodern Quebec.

If Jean Charest's low approval ratings persist in anything like their current proportions (about seven in 10 Quebeckers disapprove of the job the Premier is doing), Mr. Boisclair will be elected. True, the two years (more or less) that stand between Mr. Boisclair's recent victory within his own party and a Quebec-wide election represent, in politician-years, one hundred lifetimes.

But in Quebec, elections are about more than individual candidates and specific policy priorities; the sovereignty debate looms over all else. And while many of us were looking the other way (at gas prices, international terrorism, softwood lumber, the Gomery inquiry and a pending federal election), numbers that look a lot like what Lucien Bouchard called winning conditions have been accumulating in Quebec.

Back in 1985, half of Quebeckers we polled reported that their preferred constitutional option for Quebec's place in Canada was the status quo, while a combined total of 43 per cent favoured one of the sovereigntist options: independence (9 per cent), sovereignty association (16 per cent) or special status (18 per cent). This was five years after the first referendum on "sovereignty association" (René Lévesque's felicitous addition to Canada's political lexicon), in which 40 per cent of Quebeckers voted Yes.

Then, in 1987, prime minister Brian Mulroney decided to right the wrong of Quebec's voluntary exclusion from the 1982 Constitution by bringing Quebec into the fold with dignity and honour. At the government's Meech Lake resort, he and the premiers ironed out an accord acceptable to all of them but, as it turned out, not to all of the country's provincial legislatures: Meech Lake was sunk. Following both the failure of Meech in 1990 and the dramatic departure of Mr. Mulroney's Quebec lieutenant Lucien Bouchard from the Progressive Conservative Party, support for the federal status quo in Quebec plummeted to 26 per cent. Meanwhile, support for the three sovereigntist options rose to nearly 70 per cent. Mr. Mulroney's next roll of the dice, the Charlottetown Constitutional Accord, failed in a national referendum in 1992 by a margin of 55 to 45, including -- and most importantly -- in Quebec.

The humiliating failure of Meech and the publicly rejected Charlottetown set the table for Quebec premier Jacques Parizeau and the new Bloc Québécois leader, Mr. Bouchard, who was elected to Parliament in the 1993 federal election together with 53 of his sovereigntist colleagues. Mr. Bouchard and Mr. Parizeau both felt the time was right for Quebec's second referendum in 1995. Mr. Bouchard turned out to be a masterful campaigner and the Yes side for some sort of sovereignty association lost by only the narrowest of margins: 49.5 to 50.5. A sovereigntist victory would have been a roller-coaster ride into the unknown, although Mr. Parizeau has admitted recently that, in his mind, the end of that ride would have been outright independence.

The federal government, by then under Jean Chrétien's leadership, responded to the close call of 1995 with its Clarity Act in 1999, insisting sovereignty could not flow from a referendum on a "soft" question such as those posed in 1980 and 1995. (It would be very surprising if whoever crafts the next referendum question sends it to Ottawa for approval; after all, who asks dad for permission to run away from home?) In addition, the Chrétien government inaugurated a program to increase the profile of Canada and the federal government within Quebec. Canadians know how that story ended.

In a poll conducted by Environics in July, support for the federal status quo in Quebec was back to the low levels seen after the failure of Meech (28 per cent). Two-thirds of Quebeckers (66 per cent) support one of the three sovereigntist options (independence, sovereignty association or special status).

Added to these winning conditions is the weak position of the federal Liberals in Quebec; even the addition of star candidates such as spaceman Marc Garneau are unlikely to stem the tide toward the Bloc Québécois in the upcoming federal election. And if the Liberals are a wounded lion in Quebec, the Conservatives are a lion with its Quebec leg amputated. A Conservative government in Ottawa, indeed any government in Ottawa, with no seats in Quebec would be unprecedented in Canadian history. This would be a surefire formula for constitutional disaster.

A vote on the soft question of sovereignty association would, I believe, win 55 to 60 per cent of the vote, were it to be held soon.

In a climate of aggravated resentment toward the rest of Canada, a new, charismatic leader such as Mr. Boisclair, together with the now-retired Mr. Bouchard, could reignite Quebec nationalism one more time -- a nationalism that, over the past 45 years, has come to fill the spiritual void left in the wake of that province's precipitous rejection of Roman Catholicism. A generation of idealistic Quebec baby boomers has enjoyed its hedonism, but as the brilliant Quebec filmmaker Denys Arcand has shown, hedonism has not filled the spiritual and cultural void left by the Church. Politics might. Quebec nationalism, in the absence of any evocative Canadian version, could prove to offer sustenance to a distinct society in search of meaning and glue.

A referendum campaign deals with a binary, not nuance. It is a time when democracy is as direct as it ever gets in this country. Thumbs up or thumbs down. In Quebec, the turnout rate goes well beyond the 60 per cent we see in federal elections or the roughly 80 per cent we see in provincial elections. For sovereignty referendums, nearly everyone shows up. In 1995, 94 per cent of Quebeckers cast their ballot. That means not just those aging baby boomers but their generally politically uninformed and disengaged children will turn out for the fun. They are filled with genetically-coded personal optimism and, even more than their parents, are looking for spiritual meaning and an exciting national project, a project they feel is theirs. What does the federal Liberal Party -- indeed, what does Canada offer young people who aspire not to be politicians in Ottawa or bankers in Toronto or foot soldiers in the American empire, but who merely want to be cool in Quebec?




My what big teeth you have

PAUL WELLS
McLean's November 24, 2005

Never mind the coke jokes -- André Boisclair really wants to tear the country apart

"There is no reason to fear me," André Boisclair told a National Post reporter and, by extension, the rest of Canada a few days before he won the Parti Québécois leadership on Nov. 15. And indeed, despite his convincing victory -- 53 per cent on the first ballot against more than a half-dozen opponents -- Boisclair's triumph seemed to inspire more giggling than trembling among federal politicians.

Pierre Pettigrew, Paul Martin's foot-in-mouth foreign minister, sparked outrage in some quarters by calling Boisclair the "next loser" in a party of losers. Federal Transport Minister Jean Lapierre added that "it was the easiest adversary for Jean Charest, who's just won." And Liza Frulla, the heritage minister, wished the young newcomer luck because "his party throws its leaders out like old Kleenex."

Much of the snickering, of course, was occasioned by Boisclair's colourful past. The dashing 39-year-old is the first openly gay leader of a major provincial political party. But the novelty of that feat was handily outweighed by the revelation that he is also the first leader to admit he used cocaine while serving as a cabinet minister in Lucien Bouchard's government. That shocking news marred Boisclair's otherwise well-orchestrated comeback. He had left politics last year to study at Harvard University, and had already accepted a Toronto consulting job with McKinsey & Co. before Bernard Landry's resignation launched the search for the PQ's sixth leader.

If he did win despite his slim CV and an avalanche of coke jokes, it's because Boisclair represented something so novel it was irresistible for Péquistes: the first leader in the party's history who doesn't belong to the same generation as its founders of the 1960s. The abiding fear for Péquistes has been that their movement was the product and prisoner of a single generation. Boisclair represents renewal. And not, on the face of it, much else. He offers the vigour and beauty of youth along with, by most accounts, no particular insight into history or the life of the mind.

So Boisclair would be easy to dismiss as a seasonal fad, the political equivalent of a mood ring or a pet rock, were it not for the polling trends and the program he defends. The polls suggest he would win a general election even more handily than he won the PQ leadership: 41 per cent to 21 per cent for the Charest Liberals, according to CROP.

If that trend held until an election that will probably be called in 2007, Boisclair would be in a position to implement the latest PQ program.

In a grassroots party like the PQ, disproportionately influenced by the hard-core separatists known as "caribous," the program is hammered out paragraph by paragraph at policy conferences. The current program is the product of a party base that was badly upset by Bernard Landry's 2003 election rout. Boisclair, seen by some in the PQ as too business-friendly and Anglo-friendly, has embraced the program wholeheartedly to prove his separatist bona fides. And it's this program that led federal Environment Minister Stéphane Dion to say that Boisclair's "moderate veneer won't hold up. He's a radical."

How so? Because the latest PQ program abandons two central tenets of Jacques Parizeau's 1995 sovereignty plan: a Quebec-Canada "partnership" and a year's worth of negotiations between a referendum and a secession. Instead, the PQ now calls for a unilateral "declaration of national sovereignty" immediately after a referendum, along with a law "declaring that only the government of Quebec may raise taxes among the Quebec population."

Could a Quebec government simply do that? Declare itself independent and order its citizens to ignore a federal government that contested the secession? "Of course not. It would be chaotic," says Robert Young, a professor of political science at the University of Western Ontario. Young was once considered such a congenial expert for Quebec sovereigntists that the PQ caucus invited him to brief them in 1995. But now he says a contested secession could result in a fundamental and prolonged clash of legitimacies.

Here's what that means on the ground. Are federal government benefits still worth anything in Quebec? Can Canada Post deliver them to your home? When it comes time to collect payroll taxes, to which government should a business pay them? What happens to decisions in Quebec courts under appeal at federal courts? Governments in Quebec and Ottawa would be giving contradictory instructions. "This would be particularly tricky problem for federally appointed judges serving in Quebec," says Sujit Choudhry, a University of Toronto law professor.

The relevant section in Young's 1999 book, The Struggle for Quebec, is called "Meltdown." A contested unilateral secession "involves a level of disorder and violence that contradicts the normal view of Canada and Quebec as stable, tolerant societies," he wrote. And this scenario begins, not with Ottawa doing anything dramatic like sending in troops, but simply with the federal government continuing to enforce laws and provide services while the Quebec government insists it stop.

These dilemmas would bring profound uncertainty directly into the lives of hundreds of thousands, if not millions, of Quebecers. And perhaps the most interesting thing about the recent PQ race is that this warning -- that the PQ platform is a recipe for chaos on a massive scale -- is shared, not only by federalist academics in Ontario, but by the most experienced of the defeated PQ leadership candidates.

Louis Bernard was among the most trusted advisers to René Lévesque in 1980 and to Jacques Parizeau in 1995. Nobody questions his desire for a sovereign Quebec. But his surprise candidacy turned into a lonely crusade against his own party's radically irresponsible program. "A declaration of sovereignty or independence is a solemn gesture from a country declaring that, henceforth, its government exercises complete and sovereign control over its territory, to the exclusion of all other authority," he wrote during the campaign.

Unfortunately, if the federal government won't pack up and leave -- and the Clarity Act forbids it from doing so if Parliament finds either the referendum question or majority unclear -- then the secession "will inevitably be chaos," Bernard wrote. "It will be impossible for Quebec to take over and ensure the continuity of federal programs and services, because it will have neither the information, the civil servants, nor the money to do so." And finally, because "foreign countries, even the friendliest, won't want to alienate Canada by immediately recognizing a sovereign Quebec."

So this is the analysis of the PQ's finest mind (and of serious observers outside Quebec): that the route to sovereignty Boisclair endorses is a straight path to chaos. Which may be all the reason anyone needs to fear the PQ's callow and popular new sorcerer's apprentice.





Deux manifestes et un projet de société

Pourquoi ne pas choisir la voie de la coopération?

Marcelle Stratford et Gaston Stratford, Sherbrooke
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

Deux manifestes viennent d'être publiés au Québec: Pour un Québec lucide et Pour un Québec solidaire. Des propositions sont sur la table, mais un projet mobilisateur n'a pas encore émergé. Or les Québécois actuellement à l'oeuvre dans un grand nombre de coopératives forment «un réseau d'une puissance qui n'a pas encore donné sa pleine mesure», comme le disait récemment le recteur de l'Université de Sherbrooke, Bruno-Marie Béchard, au gala du mérite coopératif de l'Estrie.

Le coopératisme pourrait devenir le fer de lance du Québec : c'est un projet unificateur qui a le potentiel de vivifier plusieurs secteurs de la vie économique québécoise, tant les mouvements syndicaux que les ressources capitalistes existantes, en plus de donner lieu à la création de nouvelles entreprises collectives.

Le bourdonnement incessant de multiples ruches coopératives, le succès gigantesque du Mouvement Desjardins et l'élection récente d'Alban D'Amours au Conseil international de la coopération démontrent que les Québécois sont doués pour la coopération, une approche du travail qui met en avant des valeurs telles la souplesse dans les idées (par opposition à la rigidité), l'entraide et la réciprocité (par opposition à l'individualisme et à l'égoïsme), la créativité et le goût de l'innovation (par opposition à l'inertie). En somme, les Québécois savent travailler pour l'argent, mais pas uniquement pour l'argent. Ils ont les pieds sur terre : «Ça prend de l'argent pour mettre du pain sur la table.»

De plus, ils ont toujours eu le coeur à la bonne place, comme en témoigne leur grande générosité dans les causes humanitaires (par exemple, les téléthons, l'envoi de dons dans d'autres pays ou l'adoption d'enfants à l'étranger).

Réconcilier lucidité et solidarité

Il est temps pour les Québécois d'être en contact non seulement avec leurs problèmes (dénatalité, inégalités sociales, suicide, dro-gue, décrochage scolaire, obésité) mais aussi avec leurs ressources et leur capacité de rebondissement. Lucides devant nos défis, nous le sommes. Et, dans le même souffle, nous pouvons réactualiser notre indéracinable capacité de surmonter nos contraintes.

En ce sens, la coopération à plus grande échelle permettrait de réconcilier la lucidité et la solidarité : il s'agirait d'articuler la coopération avec le privé et le public. Comme le proposait Denis Martel dans Le Devoir du 29 octobre : «Par exemple, pour développer un parc d'éoliennes, pourquoi ne pas créer une coopérative régionale qui pourrait mobiliser une municipalité, un CLD, les citoyens et le secteur privé ?»

Dans nos relations avec d'autres pays, nous pourrions mettre en avant cette idée élargie du coopératisme, les réalisations que nous avons faites, l'expertise que nous avons développée, le potentiel d'un projet de société actuellement en germe au Québec. Il y a aussi intérêt à apprendre des gens d'autres pays pour s'enrichir de leurs expériences à titre de coopérateurs, particulièrement en Amérique latine.




Billard et Robillard

Jean-Frédérick Gagnon
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

Lettres: Jonquière, le 22 novembre 2005 - Après le passage du nouveau chef du PQ à l'émission Les Coulisses du pouvoir, Paul Martin et son entourage ont commenté encore et encore les déclarations d'André Boisclair. Certains de ces commentaires sont plus poignants que d'autres, mais tous vont dans le même sens.

En rejetant la Loi sur la clarté référendaire, Boisclair a donné la ligne de conduite qu'il maintiendra lors du prochain référendum. En s'attaquant aux propos du nouveau dirigeant des troupes péquistes, les libéraux commencent à épuiser leurs munitions.

Aux Communes, Lucienne Robillard, personnage important lors du référendum de 1995, s'est quelque peu ridiculisée en disant qu'«en démocratie, on ne peut pas agir en dehors de la règle du droit».

Faites-moi rire, Mme Robillard ! Vous qui étiez du référendum de 1995, n'avez-vous pas agi contre la démocratie québécoise ? Le love-in, les votes illégaux, est-ce là votre vision de la démocratie ? Dans ce cas, je ne suis pas démocrate ! Stephen Harper s'est bien amusé de vous rappeler que vous êtes membre d'un parti qui a agi dans l'illégalité pendant des années.

Comment pouvez-vous, dans ce cas, essayer de faire la morale aux Québécois sur la légalité des démarches d'accession à la souveraineté, démarches d'accession qui ont d'ailleurs été légitimés par votre Cour suprême en 1999 ?

Avec un coup de chance, peut-être l'alliance Bloc-PQ finira-t-elle le jeu rapidement. C'est ce que nous verrons lors des élections de janvier.




Multiculturalism key to Canadian unity

Frank Iacobucci
The Toronto Star Nov. 25, 2005

One of the crucial challenges Canada faces is to ensure that minorities feel like they belong

This is a partial text of a speech delivered last night by former Supreme Court justice, the Hon. Frank Iacobucci, chairman of Torstar's board of directors. He was addressing the Canadian Unity Council dinner in Toronto.

In discussing the challenge and promise for Canadian unity, I would like to focus on the importance of minorities in the question of Canadian unity. I will discuss the challenge - and tremendous importance - of ensuring that minorities feel like they belong in Canadian society, of ensuring that minorities actively participate in society.

By strengthening the constituent parts and groups that make up this great country, we will strengthen Canada as a whole.

By supporting the values of pluralism, we will ensure that we have a country that all Canadians can take pride in and will want to unite in preserving and protecting it. In short, by supporting the values of diversity, we will ensure that the future is a better place for everyone.

Canada has come a long way over the years in terms of recognizing the value and importance of cultural diversity.

Canada's choice of a model of cultural pluralism - where Canadians are encouraged to preserve, enhance and share their cultural heritage with the rest of the country - as opposed to the melting pot, adopted in the United States and other nations, is significant.

Under this policy, Canada's different cultures join together to form a mosaic, with each unique part contributing to a unified whole.

Accordingly, unity in Canada does not mean uniformity. Instead, Canadians are united in their recognition of the importance of diversity to the growth and development of the nation.

The goal of multiculturalism is to build both personal and collective confidence among members of all ethnic groups and to promote their participation in society.

The principle of multiculturalism has also been enshrined in the Canadian Charter of Rights and Freedoms. The Supreme Court of Canada and the courts of our country generally have referred to section 27 of the Charter and the importance of multiculturalism in a number of cases. In one of these cases, my former colleague, Justice Peter Cory, and I said the following:

"It is perhaps an indication of the genius of Canada and Canadians that the supreme law of the land would recognize the existence of multiculturalism in our country and encourage its enhancement. Our country has benefited from and has been enriched by the efforts and accomplishments of Canadians of many different races, religions and nationalities. The recognition of multiculturalism is an attempt to achieve the epitome of democratic societies."

The Canadian Multiculturalism Act, which was passed in 1988, also discusses the ideal of multiculturalism and articulates a number of its objectives toward this goal.

The equality section 15 of our Charter of Rights and Freedoms articulates even more forcefully the importance of protecting and promoting equal treatment and prohibiting discrimination.

Thus far, I have focused only on the ideal as reflected in the legal framework of multiculturalism in Canada.

However, while Canada has certainly come a long way in committing itself to the basic values of diversity and equality, we have not yet reached this ideal and we still face many challenges.

In the last six months, I have been working intensively on seeking a resolution of Canada's Indian Residential School legacy. I am proud of the agreement in principle announced Wednesday in Ottawa. But I mention this not for that reason but to underscore that in my speaking of minorities I do not wish to overlook the immense issues facing our aboriginal peoples. In my opinion if we don't resolve these issues the consequences will be most serious.

All of this is to say that the law on our indigenous people and minorities, enlightened as it is in many respects, is necessary but not sufficient. Let me explain why.

Recent survey results by professor Jeffrey Reitz are very worrying. They show that even though we have legal protections in place to recognize the importance of cultural diversity and to ensure legal equality, in practice, many visible minorities still experience discrimination and feel that they do not belong in Canadian society.

This indicates that the ideal of multiculturalism is still that - an ideal. Clearly, one of the challenges that we face as a country is to ensure that minorities feel like they belong in Canada and that they become an active part of Canadian society.

Canada has always been culturally diverse. Prior to the 1960s, visible minorities of non-European ancestry made up less than 2 per cent of Canada's population. Now, the majority of immigrants are visible minorities. In 2001, visible minorities made up 13.4 per cent of the population. By 2017, Stats Canada has projected that racial minorities will comprise 20 per cent of the population.

The increase in visible minorities is most apparent in Canada's major cities. In 1971, racial minorities represented only about 3 per cent of the total population of Toronto.

By 2002, visible minorities had grown to 36.8 per cent of the Greater Toronto Area's 4.6 million people. Stats Canada projects that by 2017, visible minorities will be in the majority both in Vancouver and Toronto.

The challenge is not only to ensure that visible minorities experience legal equality but also, on a more practical, everyday level, the challenge is to ensure that Canadians embrace other Canadians of different cultural backgrounds and recognize them as an integral part of the country.

Minorities must be equal in the hearts and minds of all Canadians and our conduct and policies must reflect this.

We simply cannot discount feelings of racial discrimination or regard them as a minor concern.

One of the ways to help ensure minorities feel that they belong is to ensure that cultural diversity is respected and that individuals feel comfortable taking pride in their culture, and indeed in sharing their unique experiences and perspectives.

The challenge is: How do we make this happen?

In essence, we are shaped by the relationships and interactions that we have with others in society. Because our identity is shaped by recognition or even non-recognition, a person or group can suffer real harm if their cultural identity is not recognized by society.

Put another way, are we having riots or about to have riots in Canada, albeit of a less violent kind than those in France?

I'm not an alarmist but there are many troubling signs. Poverty in so many manifestations, unemployment, anti-Semitism, racism, despair are huge issues to tackle but we must address these with our best minds and efforts.

While Canada's diversity represents a challenge, it represents an even greater promise for the future.

If we work to strengthen each and every one of Canada's diverse sectors, then we will strengthen Canada as a whole, and we will reap the benefits.

How do we achieve the promise of multiculturalism? How do we make a multicultural society work in practice and how do we address the challenges of diversity?

I don't have the answers or indeed all the right questions to ask. But all of us should ask ourselves what we are doing to improve our efforts in this regard.

The promise of the future is in part embodied in the Charter. It defines the ideal of Canada as a pluralist and inclusive country that maintains its unity through the protection and recognition of multiculturalism and basic human rights.

However, the promise of multiculturalism must go beyond the Charter to a basic human level. Canadians must not only tolerate diversity, they must personally embrace and promote it.

Particular focus should be placed on the education of Canada's youth - to ensure not only that the value of diversity is taught in schools but also that children experience cultural diversity first hand.

We have done a lot that is right in Canada and have much of which to be proud. However, we cannot take our privileged position for granted.

Grateful as we are for the growth and prosperity that we have in our country, we know that we still face many challenges.

If Canada can get it right, however, its ideal of pluralism can become a model for the rest of the world. Let us all do what we can to attain that goal.




La bataille des CPE : 2

Josée Boileau
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

ÉDITORIAL - La mobilisation à l'encontre du projet de loi 124 ne dérougit pas. Même les groupes qui le défendent sont soupçonnés d'être en service commandé. L'écart, en fait, se situe entre ceux qui se fient au texte de la loi et ceux qui en craignent le sous-texte. Et l'attitude de la ministre Carole Théberge donne plutôt raison à ceux-ci.

Pourquoi la ministre de la Famille, Carole Théberge, ne défend-elle pas mieux le projet de loi 124? Par incompétence, par maladresse ou parce qu'elle nourrit de sombres desseins?

Admettons - plusieurs le font, dont la CSN et le Parti québécois - que le fait de jumeler presque tous les centres de la petite enfance (CPE) au milieu familial nécessite un rajustement. A-t-on vraiment besoin que cinq CPE supervisent la garde en milieu familial sur un territoire donné? En ont-ils tous l'intérêt, la capacité?

Admettons même que ce rajustement puisse être motivé par des raisons financières. La croissance des services de garde au Québec a été telle depuis 1997 que le système coûte maintenant 1,5 milliard par année. Une certaine rationalisation, même si elle vient écorcher le modèle idéal, n'est pas choquante en soi.

Encore faut-il en préciser les modalités. Souligner par exemple que ce sont d'abord et avant tout les CPE qui doivent remplir le rôle des controversés «bureaux coordonnateurs» de la garde en milieu familial. De fait, le projet de loi, à son article 41, semble les privilégier. Mieux encore, c'est ainsi que le projet est expliqué au ministère; la possibilité qu'une association ou que le privé devienne un «bureau coordonnateur» relèverait même d'un plan B en l'absence de tout autre choix.

Le problème, c'est que la ministre Théberge l'affirme bien rarement. En commission parlementaire, par exemple, il lui a fallu trois jours pour dire «qu'un bureau coordonnateur pourrait être un CPE». On notera le conditionnel... Rien pour indiquer une préférence ni même l'assurance que les CPE occuperont une large place parmi ces nouveaux bureaux.

Mais pour la ministre - elle l'a assez répété -, privé ou public, tout se vaut. D'où son incapacité à répondre à la crainte que ne se développent au Québec des chaînes de garderies, phénomène déjà enclenché, nous apprenait La Presse hier. Sa défense: le gouvernement péquiste avait bien accrédité des garderies Montessori! Comme si ces centres privés, au programme éducatif réputé depuis des années, devaient être mis sur le même pied que des chaînes lancées par des gens d'affaires.

Enfermée dans cette logique «égalitaire», Mme Théberge ne voit donc pas les appuis que sa réforme pourrait aller chercher si ses critères de changement étaient mieux assis sur le plan des principes. Ainsi, pourquoi passer de 884 CPE avec milieu familial à seulement 130 bureaux coordonnateurs? Tiendra-t-on compte de la proximité géographique ou des enfants à besoins spéciaux pour déterminer qui pourra être choisi comme nouveau «bureau»?

Et pourquoi cette insistance pour que tout soit en place le 1er avril 2006? Pourquoi bousculer ainsi des structures, des manières de faire et des mentalités, le réseau des CPE, nous l'exposions hier, ayant été un des rares changements qui aient suscité l'enthousiasme au cours de la dernière décennie?

Oui, une mise au point était nécessaire. Il est normal que l'État resserre sa mainmise sur un réseau certes issu de la communauté mais qu'il a restructuré et qu'il finance dorénavant à 85 %. Le projet de loi 124, en modifiant la composition des conseils d'administration ou en assurant le contrôle du ministère en cas de mauvaise gestion, complète le passage à l'«étatisation» survenu il y a sept ans. Le modèle des CPE n'est pas intouchable.

Mais en voguant entre ces précisions administratives et un chambardement aussi profond que flou des structures, le projet de loi 124 ne sème que l'inquiétude. La ministre n'entend pas le retirer mais est prête à le bonifier. Au point où on en est, aussi bien le récrire.




Les génisses sacrées...

Alain Dubuc
La Presse vendredi 25 novembre 2005

Le Québec est le paradis des vaches sacrées. Nous avons un remarquable talent pour mettre sur un piédestal ce que nous définissions comme nos fleurons. Mais le phénomène semble s'accélérer.

Dans le débat actuel entre les Centres de la petite enfance et la ministre Carole Théberge, au sujet d'une réorganisation des services de garde, il est clair que le réseau des garderies est en train de faire l'objet de ce processus de sacralisation.

On les voudrait intouchables et inviolables, même s'il s'agit d'un réseau tout jeune, qui n'a même pas dix ans, et qui ne mérite donc pas la consécration de l'histoire. On veut donc sacrer un programme qui est encore trop jeune pour être une " vache ". Et voici pourquoi il faut inventer un nouveau terme, celui de " génisse sacrée ".

L'élément du projet de loi 124 qui fait l'objet d'un âpre débat, c'est l'idée de retirer aux centres de la petite enfance une de leurs responsabilités, la coordination et le soutien des garderies en milieu familial, pour les confier à de nouvelles entités, des bureaux de coordination.

C'est d'abord et avant tout une bataille de structures et une guerre de pouvoir. Les CPE perdent les fonds qui leur étaient confiés pour ces tâches de coordination, ils perdent leur statut pour en fait redevenir des garderies, ils perdent du personnel, les conseillères pédagogiques affectées à ces tâches.

Cela n'a pas grand chose à voir avec les services de garde en tant que tels, les places en garderie, les fonds pour les enfants, la qualité du service. Il y a, dans ce débat, une confusion savamment entretenue, comme si les CPE voulaient surfer sur la vague de sympathie dont avaient profité les éducatrices.

Ce projet de loi 124 mérite certainement un débat. Est-ce que la nouvelle formule sera supérieure à l'ancienne? Est-ce que ces 130 nouveaux centres de coordination feront mieux que les 884 CPE pour encadrer la garde en milieu familial? Est-ce que les économies prévues par le gouvernement compromettent l'amélioration du service promis. Quel serait l'impact sur l'encadrement de la réduction du nombre de conseillères pédagogiques. Tout cela doit être discuté et débattu, d'autant plus que la ministre de la Famille, des Aînés et de la Condition féminine a mal expliqué son projet.

Mais on doit aussi constater de sérieuses dérives dans le débat qui s'est transformé en croisade. Dans la bataille des CPE, de certains CPE devrait-on plutôt dire, car les CPE sont divisés sur la question, on peut déceler trois abus tout à fait insupportables, qui devraient nous mettre la puce à l'oreille.

Le premier élément, c'est le militantisme. Dans le secteur parapublic, les réseaux sont souvent entre l'arbre et l'écorce, entre leur mission et les contraintes imposées par l'État. Mais les responsables de ces réseaux, en santé, en éducation, en services sociaux vivent dans un monde où les arbitrages sont inévitables. Manifestement, les CPE refusent cela. L'Association québécoise des centres de la petite enfance, le fer de lance de la contestation, se comporte comme un syndicat de gauche en grève. Plutôt que le débat, ils ont choisi le combat, dans un croisade financée par des fonds publics. Et ce que ces événements soulignent, c'est qu'on ne confie pas la gestion d'un réseau qui gère 1,5 milliard de fonds publics à des organismes militants.

Le second élément, c'est l'arrogance morale. Le message des opposants à la réforme, c'est en substance que seuls les CPE peuvent garantir la qualité du réseau et ses fonctions pédagogiques essentielles. Cela a servi de base à une surenchère qui n'est rien d'autre qu'un vaste procès d'intention, où l'on prête au gouvernement et à la ministre de sombres desseins, où on l'associe à d'odieux complots, à commencer par l'accusation de vouloir favoriser la " walmartisation " des garderies. Une espèce de croisade manichéenne entre le bien et le mal où seuls les CPE et leurs façons de faire peuvent préserver les valeurs de nos garderies. Le monopole du bien.

Le troisième élément, c'est la sacralisation du réseau des CPE, lourdement appuyée par l'opposition péquiste qui défend avec acharnement le grand héritage de Pauline Marois. Il est vrai que la contribution de Mme Marois a été remarquable dans ce dossier. Elle a été la porteuse d'une vision, celle d'un réseau axé sur l'apprentissage et non pas sur le gardiennage, une vision porteuse de progrès social, dont le principal défaut, on le voit encore, était que le Québec n'en avait pas les moyens.

Mais l'héritage, ce n'est ni la formule des CPE, ni la structure du réseau. Cela n'a rien de sacré. L'héritage, c'est le principe des garderies universelles, accessibles et presque gratuites, ainsi que leur vocation pédagogique.

Adubuc@lapresse.ca




CPE: les tuiles s'accumulent sur Théberge

Antoine Robitaille
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

Menace de création de grandes chaînes de garderies, inquiétude chez les députés libéraux, éclatement du seul regroupement de CPE qui l'appuyait: la ministre de la Famille, Carole Théberge, a connu hier de sérieux ennuis avec son projet de loi 124 visant à restructurer les services de garde au Québec.

Malgré les révélations selon lesquelles de grandes chaînes de garderies commerciales voient les changements qu'elle apporte à la loi comme une «occasion d'affaires» à saisir, la ministre Théberge a continué hier à nier que son projet favorise la commercialisation de ce secteur d'activité. «Je demande aux détracteurs de ce projet-là de me trouver où [dans le projet de loi] il est écrit qu'on va permettre la commercialisation des services de garde. Qu'ils me le montrent! Il n'y a rien qui permet ça», a-t-elle lancé, à bout de nerfs, à sa sortie de la commission parlementaire chargée d'étudier son projet de loi. Elle a ensuite enchaîné en affirmant que de telles chaînes «existaient déjà» et que le Parti québécois était responsable de leur existence: «Des chaînes de garderies, c'est le Parti québécois qui en a fait. Entre 1997 et 2002, ils ont autorisé 21 écoles Montessori à contribution réduite quand des milliers de parents attendaient des services de garde. C'est ça, la réalité.» Le commentaire en a surpris plusieurs: «Montessori, c'est une approche éducative, ce n'est pas une chaîne!», a confié au Devoir Benoît Dubuc, fondateur d'une école Montessori à Québec.

Quels articles du projet de loi favorisent la commercialisation? Les articles 9 et 38, a soutenu le député péquiste Camil Bouchard hier. Lors d'une période de questions particulièrement houleuse et qui a entièrement porté sur le projet de loi 124, le député a demandé à la ministre Théberge si elle était prête à biffer ces deux articles. Selon M. Bouchard, l'article 9 «permet à une même personne de détenir plusieurs permis» alors que l'article 38 «rend possible la mainmise des bureaux coordonnateurs par des chaînes de services de garde». De plus, «en séparant les services de garde du milieu familial des institutions, des installations, comme le fait le projet de loi 124, on les rend plus vulnérables à une prise de contrôle commerciale», a-t-il affirmé. En réponse, la ministre Théberge a refusé de discuter des articles en question et a reconnu sans plus de précision que si des éléments peuvent être «bonifiés, précisés» dans le projet de loi, elle le fera «en temps et lieu».

Par ailleurs, selon nos informations, plusieurs députés libéraux avouent en privé être assez mal à l'aise devant le projet de loi 124. Sans dire qu'il fait partie de ce groupe, le député de Notre-Dame-De-Grâce, Russell Copeman, semblait très heureux hier que la ministre ait affirmé «qu'il pourrait y avoir des modifications» au projet de loi 124. «On va laisser passer l'adoption de principe et on va voir, lors de l'étude détaillée, ce qui va être fait», a dit M. Copeman au Devoir. La commission, qu'il préside, doit terminer ses travaux aujourd'hui.

Éclatement du CQCPE

Autre tuile pour la ministre Théberge: le seul regroupement de centres de la petite enfance qui appuyait la loi, le Conseil québécois des CPE (CQCPE), a encore perdu une quinzaine de CPE membres hier après qu'une demi-douzaine de CPE eurent quitté ses rangs depuis le printemps dernier. Ce sont des établissements de la région Mauricie-Bois-Francs qui ont accusé le CQCPE, dans une lettre ouverte hier, de ne pas respecter ses membres et de «ne pas faire une représentation honnête de ses membres auprès de la ministre Théberge».

Le CQCPE est un organisme dissident créé l'an dernier par des CPE qui refusaient les manières «syndicales» du principal regroupement, l'Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), qui représente environ 700 CPE.

«Nous, a déclaré hier Francine Lessard, directrice générale du CQCPE, on ne sortira pas sur la place publique avec des pancartes, on ne fera pas des rassemblements de toutous [...], parce qu'on considère qu'au Québec, on est très chanceux. On a un ministère, on a un gouvernement qui est prêt à nous écouter.» En point de presse hier matin, Mme Lessard revendiquait quelque 150 membres. Mais selon d'autres sources, avec les nouvelles défections, le CQCPE en représente moins de 100. Ce que n'a ni confirmé ni infirmé au Devoir la présidente Sylvie Gingras, hier après-midi. «C'est décevant de perdre des joueurs mais, vous savez, on en a gagné aussi», a-t-elle dit, refusant toutefois d'indiquer quels CPE avaient rejoint le CQCPE récemment. «C'est de plus en plus une coquille vide», a commenté le directeur général de l'AQCPE, Jean Robitaille.

Au reste, la directrice générale du CQCPE, Francine Lessard, avait quelques reproches à faire à la ministre Théberge hier. Selon elle, la ministre a jusqu'à maintenant assez mal «vendu» son projet de loi. À ses dires, elle «devrait s'asseoir et l'expliquer dans le fin détail. [...] On entend comme vous des petits bouts à un moment, des petits bout à d'autres».

Par ailleurs, pendant la période de questions hier, la ministre Théberge a dû se défendre d'avoir accédé aux demandes d'un lobbyiste sans que ce dernier ait été inscrit au registre prévu par la loi régissant ce type d'activité.

Le lobbyiste en question est nul autre que Beryl Wasjman, le coloré président de l'Institut des affaires publiques de Montréal, qui a comparu devant la commission Gomery au printemps dernier et qui a été banni à vie du Parti libéral du Canada après la parution du premier rapport de cette commission, au début du mois. Or M. Wasjman serait intervenu en 2004 pour organiser une rencontre entre Mme Théberge et un organisme du nom de Mad Science, qui projetait d'ouvrir sous peu une dizaine de garderies.

Mme Théberge a vigoureusement nié avoir rencontré M. Wasjman mais a reconnu avoir participé à une rencontre avec le président de Mad Science, Ariel Schlien. Elle soutient l'avoir rencontré au même titre qu'elle l'a fait pour les gens qui s'occupaient de CPE et de garderies. «Au printemps 2004, rappelons-nous que nous allions autoriser 12 000 nouvelles places, et plusieurs groupes avaient des représentations et voulaient faire valoir leurs points. J'ai [rencontré] tout le monde [...], y compris M. Schlien, aux tables de CRD qui nous faisaient leurs recommandations. Tout s'est fait dans les normes», a-t-elle répondu.

L'opposition a aussi cité le courriel d'une fonctionnaire du ministère de l'Emploi, de la Solidarité et de la Famille, Lucie Bernier, qui se disait ravie d'avoir rencontré MM. Schlien et Wasjman. «Il est certain que votre façon particulière d'aborder le développement des garderies nous amène [...] à jeter un regard critique et dynamisant sur nos façons de faire au ministère. Je suis convaincue que la détermination et la vision qui vous animent permettront de trouver un terrain d'entente favorable à la réalisation de votre projet, et ce, dans des délais acceptables.»

Ce courriel constitue une preuve, a alors commenté le député de Joliette, Jonathan Valois, que le projet de loi 124 «ouvre la porte à la commercialisation».




Réforme des CPE: Charest va riposter

PC
La Presse vendredi 25 novembre 2005

Québec - Le gouvernement Charest juge que la " démagogie " autour du projet de loi 124 sur les centres de la petite enfance (CPE) a assez duré, et il est en train de mettre la dernière main à une stratégie de communication pour riposter à ses détracteurs, a appris hier la Presse Canadienne.

Placards publicitaires dans les quotidiens au cours des prochains jours, tournée régionale de la ministre Carole Théberge et séances de communication à l'intention des députés libéraux seront au coeur du plan d'action concocté au cabinet du premier ministre Jean Charest.

Le gouvernement a tenté, par ailleurs, de s'adresser directement aux parents, au cours des derniers mois, mais estime en avoir été empêché par les CPE.

Diverses sources gouvernementales étaient d'accord, hier, pour dire que Québec a réellement sous-estimé l'ampleur de la fronde orchestrée contre son projet, une réforme administrative visant essentiellement à revoir les règles de gouvernance du réseau, mais qui maintient la structure actuelle des CPE et des garderies familiales.




L'Action démocratique se prépare aux prochaines élections générales

Robert Dutrisac
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

Le PQ et le PLQ devront parler d'autre chose que de référendum, dit Dumont. Le jeune chef de l'ADQ publie une autobiographie dans laquelle il révèle avoir offert la direction de son parti à Lucien Bouchard

Mario Dumont vient de publier une autobiographie où il révèle que Lucien Bouchard souhaitait le nommer ministre dans son gouvernement en 1996. Les libéraux de Jean Charest lui ont aussi fait un appel du pied en 1997. Mais malgré l'implacable dégelée de 2003, le chef adéquiste croit encore à l'avenir de sa formation politique.

Québec - N'en déplaise à Jean Charest et à André Boisclair, les prochaines élections générales au Québec ne pourront pas porter uniquement sur l'opportunité de tenir ou non un référendum sur la souveraineté. L'électorat ne l'accepterait pas.

C'est l'avis du chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, qui, à l'âge de 35 ans, lançait hier à 8000 exemplaires une autobiographie relatant ses 18 ans d'engagement politique sous le titre Avoir le courage de ses convictions. «Je suis convaincu qu'une polarisation autour de ça [la tenue d'un référendum sur la souveraineté] n'est pas possible», estime le jeune mais néanmoins chevronné politicien. «Le Québec est rendu ailleurs», notamment les 18-40 ans, qui «ont un paquet d'autres intérêts par rapport à la politique».

Tant le Parti québécois, dont le dernier bilan au gouvernement est encore frais dans les mémoires, que le Parti libéral, qui doit défendre le sien, ont intérêt à polariser les prochaines élections au Québec, fait observer Mario Dumont. «Les organisateurs libéraux savent que c'est à peu près le seul sujet sur lequel leur chef est un petit peu passionné», dit-il.

Mais à l'égard de la défense de la nation québécoise, pour laquelle l'ADQ propose une «vision autonomiste», le PLQ n'a guère de crédibilité, soutient-il. «Jean Charest a été envoyé au Québec pour sauver le Canada», rappelle-t-il. «Sauver le Canada et bâtir l'autonomie du Québec, c'est deux choses différentes.» Le chef adéquiste n'a jamais cru à l'ouverture de Paul Martin à l'endroit du Québec. «Pour moi, le Parti libéral du Canada, c'est un parti qui est centralisateur et qui fait largement partie des problèmes.» Or, en période d'élections fédérales, les libéraux du Québec prêtent main-forte au PLC. «Vu d'Ottawa, ils sont comme des chiens édentés.»

L'élection d'André Boisclair à la tête du PQ vient certes changer la donne politique au Québec. «Il en demande beaucoup aux Québécois: c'est un mandat de gouverner sans trop savoir ce qu'il va faire et pour faire un référendum, tout ça dans une année et avec peu d'expérience. Il demande les clés de la maison, les clés du char, les clés du coffre-fort», illustre-t-il. L'ADQ, de son côté, proposera aux nationalistes québécois de prendre la mesure «des gains potentiels et des risques de son approche autonomiste» par rapport à un référendum hâtif.

Dans son ouvrage de 462 pages dont la moitié consiste en une autobiographie et l'autre en un manifeste politique, Mario Dumont révèle qu'il avait proposé à Lucien Bouchard, dans les jours qui ont suivi la démission en catastrophe de Jacques Parizeau après la défaite référendaire de 1995, de devenir chef de l'ADQ, le parti qu'il avait fondé. Il voyait en M. Bouchard un nationaliste et un conservateur, et son arrivée à l'ADQ aurait été «le symbole puissant d'une solidarité intergénérationnelle». M. Dumont avait alors 25 ans. M. Bouchard, qui allait devenir premier ministre, a décliné l'offre sur-le-champ.

Un peu plus tard, avant même que M. Bouchard ne devienne premier ministre, le futur chef du PQ a proposé au chef adéquiste un poste de ministre au sein du gouvernement péquiste. «Pour moi, ça n'a jamais été une option, pas une journée, pas une minute.» Le PQ, un parti qui a une tendance au «sectarisme qui tend à empirer», ce n'est pas la tasse de thé de Mario Dumont. Lucien Bouchard, qui a toujours eu maille à partir avec le PQ, pensait, lui, changer ce parti. «Les raisons qu'il a invoquées le jour de son départ du PQ en janvier 2001 n'étaient pas très, très loin, finalement, des raisons pour lesquelles je n'étais pas intéressé» à rejoindre ce parti, souligne M. Dumont.

À l'arrivée de Jean Charest au PLC, les libéraux ont aussi tenté de convaincre Mario Dumont de revenir dans le giron libéral. Mais à lire son ouvrage, on comprend que c'est bien la dernière chose qu'il ferait.

En 1992, les libéraux de Robert Bourassa reniaient le rapport Allaire, qui allait plus tard servir à la première mouture du futur programme adéquiste, et acceptaient «l'abdication pure et simple» que représente, aux yeux de M. Dumont, l'accord de Charlottetown en 1992, conclu à la suite de l'échec de l'accord du Lac-Meech. Le PLQ, de nouveau contrôlé par son establishment «ultrafédéraliste», lui répugnait «profondément», écrit-il.

«Robert Bourassa a trahi son mandat», estime Mario Dumont. Il a dilapidé un moment historique sans précédent. Le chef adéquiste se dit «révolté» par la thèse de John Parisella, le chef de cabinet de M. Bourassa, qui soutenait que M. Bourassa avait géré l'après-Meech «de façon magnifique», qu'il avait réussi à «dégonfler» la ferveur nationaliste pour ne rien faire. Comme il s'y était pourtant engagé, Robert Bourassa aurait dû tenir un référendum sur un nouveau partage des compétences avec Ottawa. Il a «refusé d'entendre l'appel au changement de son peuple», accuse Mario Dumont, qui ne lui a pas pardonné.

Sans se perdre dans des détails douloureux, le chef adéquiste relate l'expérience épouvantable de la campagne de 2003, survenue après quatre victoires à des élections partielles en 2002 et des sondages où l'appui à l'ADQ touchait les 40 %. «Plus notre glissade se confirmait, plus elle devenait le centre de la couverture médiatique qu'on nous faisait et moins nos idées politiques semblaient présenter un intérêt digne», écrit-il. «Trente-trois jours qu'a duré ce combat. Il a été dur. Il a été implacable.» Et à la fin, le 14 avril 2003, ce fut «le discours le plus éprouvant de mon parcours politique».

Mario Dumont a appris, dit-il. La principale leçon qu'il a retenue, c'est qu'il ne faut jamais laisser nos adversaires nous définir. «En politique, il ne faut pas présumer que les affirmations grotesques des adversaires vont s'évanouir dans la nature. Il faut répliquer coup sur coup.»

Pour la suite des choses, Mario Dumont se dit optimiste. Après cinq mois passés dans l'ombre en raison de la course au PQ, l'ADQ recueille tout de même 21 % des intentions de vote (selon le dernier CROP) et est le deuxième parti chez les francophones, avec 22 % des appuis, devant les libéraux. Pendant ce temps, les libéraux font du surplace, à 30 %, sans compter un mince taux de 18 % chez les francophones. La dette de 1,5 million du parti ne préoccupe pas son chef, qui signale que l'ADQ a réussi à rembourser la plus grande partie de sa dette de quelque sept millions contractée pour la campagne électorale de 2003. L'ADQ sera là pour la prochaine.




Pourquoi les autochtones du Québec boycottent la rencontre de Kelowna

Ghislain Picard : Chef régional de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

Les chefs de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL) ont pris la difficile décision de ne pas participer à la rencontre des premiers ministres qui se tient actuellement à Kelowna, en Colombie-Britannique.

Alors que leur population a des besoins urgents dans les domaines du logement, de la santé et de l'éducation, entre autres, alors que la plupart de leurs communautés ne sont pas en mesure d'offrir un avenir décent à leurs jeunes, pourquoi refuser les largesses du gouvernement fédéral? Au moment où celui-ci, après des années d'inaction, semble enfin décider de s'attaquer aux conditions de vie inacceptables des Premières Nations, entraînant avec lui les gouvernements des provinces, pourquoi lui tourner le dos?

Cette difficile décision a été prise par les chefs pour plusieurs raisons et à partir de la question suivante: le 26 novembre en matinée, quand les beaux discours auront été prononcés et que toutes les photos de circonstance auront été prises, la population des Premières Nations, celle dont les chefs ont la responsabilité, y trouvera-elle son compte? Après beaucoup de réflexion et de longues discussions, en se basant aussi sur la longue expérience qu'ils ont avec le «tuteur fédéral», les chefs ont conclu que la rencontre de Kelowna présentait des risques importants et qu'il était plus prudent de s'en tenir éloigné.

Les objectifs du fédéral

Le gouvernement fédéral a trois objectifs principaux à Kelowna, outre celui de bien paraître. D'abord, il veut imposer une approche panautochtone, mettre dans le même sac les Premières Nations et les autres groupes autochtones. Cela créé une forte compétition entre ces groupes et permet de diviser pour régner, un principe qui a fait ses preuves.

Ensuite, il cherche à échapper à son obligation première envers les Premières Nations en la partageant avec les provinces. Les chefs s'opposent à cette manoeuvre du gouvernement fédéral, qui cherche surtout à partager la responsabilité de son échec.

Les chefs n'ont pas de raison de faire davantage confiance au gouvernement provincial du Québec. Si ce gouvernement voulait vraiment s'attaquer à la situation de dépendance, soit la vraie cause de la pauvreté des Premières Nations, il cesserait de nier leurs droits et de s'opposer avec autant de force à un accès juste et équitable au territoire et aux ressources pour les Premières Nations.

Les chefs se demandent aussi où en est le Fonds de développement des autochtones, une mesure concrète de développement économique que le gouvernement Charest a choisi de ne pas renouveler. Si les provinces n'ont rien à apporter, que vont-elles faire à Kelowna, sinon servir de paravent au gouvernement fédéral?

Enfin, qu'en est-il des milliards proposés aux Premières Nations et aux autres groupes autochtones à Kelowna? À l'automne 2004, lors d'une autre conférence des premiers ministres portant sur la santé, le gouvernement fédéral avait promis 700 millions de dollars pour améliorer la santé des Premières Nations. Plus d'un an après, la réalisation de cette promesse se fait encore attendre. Une fois que les provinces auront pris leur part et la bureaucratie fédérale la sienne, combien d'argent ira vraiment à la population qui en a besoin? Et quand? En attendant, les conditions de santé se détériorent.

De la poudre aux yeux

Qui cherche-t-on à tromper en annonçant à Kelowna trois, quatre ou cinq milliards pour combattre comme par magie la pauvreté d'une population qu'on s'affaire à maintenir dans la dépendance depuis plusieurs générations? Les chefs ne croient pas à la pensée magique, pas plus que la population des Premières Nations.

Qui nous aidera à construire les logements sociaux dont nous avons besoin? Qui nous aidera à donner à nos jeunes l'encadrement social et scolaire dont ils ont besoin? Qui aidera les entrepreneurs des Premières Nations qui veulent créer de l'emploi chez eux?

Le fédéral et les provinces réunis à Kelowna ne nous offrent que de la poudre aux yeux. Leur solution est de créer des structures panautochtones dont les Premières Nations ne veulent pas. Leur solution est de donner encore plus de pouvoir à leur bureaucratie. La population des Premières Nations peut congédier les chefs qui ne font pas son affaire. Elle ne peut rien faire contre les bureaucrates.

Pour ces raisons, les chefs ont choisi de s'opposer à la rencontre des premiers ministres de Kelowna et de ne pas y prendre part.




La conférence de Montréal : une étape décisive pour l'avenir du Protocole de Kyoto (1er de 2)

Évelyne Dufault et Philippe Le Prestre
Mme Dufault est doctorante à l'Observatoire de l'écopolitique internationale, tandis que M. Le Prestre est directeur à l'Institut Hydro-Québec en environnement, développement et société, Université Laval.
Le Soleil vendredi 25 novembre 2005

À l'occasion de la conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui se tiendra à Montréal du 28 novembre au 9 décembre, L'Institut Hydro-Québec en environnement, développement et société de l'Université Laval suscite une réflexion sur ces changements qui nous affectent. Aujourd'hui, les chercheurs Évelyne Dufault et Philippe Le Prestre s'inquiètent de l'avenir du Protocole de Kyoto. Ils ont également participé la semaine dernière à une table ronde sur le sujet à l'Université Laval.

Au moment où les inquiétudes sur l'ampleur et les conséquences des changements climatiques se font plus pressantes, les délégués des 189 pays membres de la Convention sur les changements climatiques se réuniront à Montréal du 28 novembre au 9 décembre 2005 pour discuter de la mise en oeuvre du Protocole de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre (GES) et entamer des négociations sur les engagements futurs. Les délégués à la première réunion des parties au Protocole de Kyoto (entré en vigueur le 16 février 2005) devront mettre en place les mécanismes d'encadrement visant à renforcer la mise en oeuvre des engagements des pays développés, qui doivent réduire de 5,2 % leurs émissions par rapport au niveau de 1990, durant la période s'échelonnant de 2008 à 2012.

L'aspect symbolique de cette réunion est lourd car la survie même du Protocole pourrait être en jeu. Comment augmenter sa crédibilité et sa visibilité et ramener les États-Unis et l'Australie, adversaires déclarés du Protocole, à de meilleures dispositions ? Comment convaincre les pays émergents (Brésil, Inde, Chine) de s'engager davantage dans un futur processus de réduction ? Comment mettre en place un financement adéquat pour les pays en développement (PED) et renforcer le respect des engagements internationaux afin d'assurer une réelle mise en oeuvre du Protocole ?

Les discussions tourneront autour de trois grandes questions :

- Faciliter la mise en oeuvre des engagements existants. Les États devront démontrer qu'ils ont fait des progrès substantiels dans l'atteinte de leurs objectifs. Les résultats, qui varient considérablement selon les pays, ne sont guère encourageants. Pourtant, le Protocole de Kyoto a recours à des mécanismes comme l'instauration d'un système de permis échangeables. Le Protocole prévoit aussi la possibilité pour les pays industrialisés de financer des projets de limitation des émissions dans les pays en développement et d'obtenir, en retour, des crédits d'émissions par le biais du Mécanisme de développement propre (MDP). Celui-ci n'a pas réussi jusqu'à maintenant à attirer les investissements espérés ni à concrétiser un grand nombre de projets.

Dans quel sens réformer ce mécanisme qui pourrait s'avérer un important moteur de développement ? On devra également décider de la forme juridique des sanctions qui pourront être imposées à un État qui ne respecte pas ses engagements. Il s'agira, en somme, de déterminer si l'on souhaite ou non donner du "mordant" au Protocole.

- Favoriser l'engagement des pays en développement (PED). La Convention sur les changements climatiques ne vise pas à empêcher le phénomène, lui-même inévitable, mais à le ralentir afin de permettre aux sociétés humaines et aux écosystèmes de s'y adapter. La question du financement des coûts d'adaptation aux changements climatiques sera au coeur des discussions, car on a jusqu'à maintenant échoué à rendre pleinement opérationnels les fonds pour les PED créés en 2001.

- L'avenir du Protocole de Kyoto (pour la période post-2012). Cet avenir suppose un accord sur l'extension de l'approche générale du Protocole fondée sur des échéanciers de réductions différenciés, sur des mécanismes qui font une large part au marché, et sur la capacité d'y engager les États-Unis, d'une part, et les PED, d'autre part, particulièrement les pays dits "émergents". Ces discussions auraient dû débuter cette année, mais seules quelques rencontres informelles ont eu lieu.

Plusieurs États souhaitent l'adoption d'un "Mandat de Montréal" établissant une feuille de route pour la négociation sur la période post-2012, mais la plupart des pays industrialisés se sont plutôt prononcés en faveur de l'adoption d'une simple déclaration ministérielle. Ils considèrent qu'il est encore trop tôt pour fixer les balises d'engagements futurs ; certains remettent même en question l'approche générale du Protocole. L'annonce, le 29 juillet 2005, de la mise sur pied d'un pacte technologique entre les États-Unis, l'Australie, et quatre pays asiatiques, en est un exemple qui pourrait influencer les discussions.

Pour la plupart des pays industrialisés, une participation plus substantielle des PED, aujourd'hui exemptés de toute obligation de réduction, est essentielle. Même l'Union européenne n'hésite pas à le dire. Les PED, eux, maintiennent que des objectifs contraignants de réduction d'émissions sont inacceptables. Cependant, certains grands PED, comme l'Argentine, se sont déjà engagés à des réductions volontaires et accepteraient probablement de faire partie d'un régime sur le climat sous certaines conditions (mais non la Chine, l'Inde ni les pays exportateurs de pétrole). Comment assurer la participation de tous les pays industrialisés et des plus grands PED, dont la croissance des émissions est un phénomène reconnu ?

À l'heure actuelle, les émissions des pays astreints à des objectifs de réduction ne représentent qu'environ 30 % des émissions mondiales. Le nouveau régime devra faire preuve de créativité et d'une grande souplesse afin d'accommoder des situations nationales très différentes, sous peine de voir la majorité des émissions mondiales échapper à son contrôle.

Un éventuel échec du Protocole de Kyoto ne signifierait pas celui de la lutte contre les changements climatiques. Même s'il ne doit pas se poursuivre au-delà de 2012, le Protocole de Kyoto aura eu des impacts positifs. Il a permis d'améliorer les données existantes, de développer de nouvelles techniques de comptabilité d'émissions, de stimuler la recherche scientifique, de sensibiliser les États et les sociétés à ces questions et d'associer les pays en développement aux nouveaux mécanismes mis en place.

Mais l'entrée en vigueur du Protocole n'aura pas résolu la délicate question de son avenir. Doit-on maintenir en vie un accord qu'on ne pourra respecter qu'au prix d'artifices comptables, alors que l'émetteur le plus important (les États-Unis) continue de le rejeter ? Le modèle adopté de cibles de réduction contraignantes, inacceptable pour les pays émergents qui sont convaincus que leur développement industriel passera par une croissance de leurs émissions de GES, est-il voué à l'échec ? Des modèles de négociation régionaux ou d'autres formes de gouvernance (des normes privées, par exemple) seraient-ils plus prometteurs ?

Les participants à la première réunion des parties au Protocole de Kyoto n'auront probablement pas toutes les réponses à ces questions, car pour nombre d'entre eux, le meilleur moyen d'augmenter la légitimité du Protocole et de rallier les États récalcitrants est de mettre en place les mécanismes de mise en oeuvre prévus, quitte, par la suite et à la lumière de leur fonctionnement, à envisager d'autres formes de coopération.

DEMAIN : Saurons-nous rester en santé sous ce nouveau climat ?




Forte hausse du nombre d'étudiants étrangers

Marie-Andrée Chouinard
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

Le nombre d'étudiants internationaux fréquentant les universités québécoises a triplé en une vingtaine d'années, passant de 6500 à 20 000 du début des années 80 au dernier recensement de 2004. Au Québec, les établissements de langue anglaise prennent encore la part du lion, McGill et Concordia abritant à elles seules 44 % de ces nouveaux arrivants.

La mobilité étudiante vers le Québec a donc considérablement augmenté au cours des dernières années, signe incontestable de l'intérêt des universités québécoises sur l'échiquier universitaire mondial, note le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) dans son dernier avis, intitulé L'internationalisation: nourrir le dynamisme des universités québécoises.

Cet apport croissant ne connaît toutefois pas d'explosion inverse, note le CSE, qui estime qu'on établit à 10 ou 15 % des effectifs totaux de certaines universités québécoises le pourcentage de ceux qui partent pour voguer vers l'étranger. «Bien que la mobilité des étudiants québécois soit un aspect difficile à évaluer en raison des données incomplètes recueillies sur la question, il reste que des séjours de formation à l'étranger profitent à une minorité d'étudiants québécois», note-t-on dans le rapport, où on explique l'impossibilité de trouver des données précises sur la mobilité des étudiants nationaux.

Le document s'attarde à toutes les formes d'internationalisation ayant cours dans le milieu universitaire, de la recherche à la mobilité des professeurs en passant par l'attrait qu'exerce le Québec pour des étudiants venus d'autres pays. En 2003, environ 19 000 étudiants ont choisi le Québec comme terre d'études, 27 % venant de la France, 12 % des États-Unis, 12 % des pays asiatiques, 11 % de l'Afrique subsaharienne, 10 % de l'Afrique du Nord et 8 % d'autres pays d'Amérique.

L'université McGill a reçu à elle seule 28 % des étudiants internationaux cette même année (5400), contre 16 % pour sa voisine de langue anglaise Concordia (3000). Les universités de langue française accueillent la quasi-totalité des Français et des étudiants venus d'Afrique et accroît chaque année sa part des étudiants venus des autres nations.s

Cet afflux d'étudiants représente, tant pour le Québec que pour le Canada, aux prises avec le début d'un déclin démographique, une nouvelle «manière de consolider le tissu social», note-t-on dans le rapport.

Le Conseil supérieur de l'éducation s'attarde aussi sur le fait qu'en 2003, dans les programmes d'échanges favorisés par la Conférence des recteurs et principaux d'universités du Québec (CREPUQ), «presque cinq fois plus d'étudiants français» ont fait un court séjour de formation dans une université québécoise que l'inverse. Il recommande donc que soit «maintenue ou rétablie la réciprocité des collaborations entre le Québec et la France».




Qui est sourd et aveugle ?

François Alabrune : Consul général de France à Québec
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

L'article de Christian Rioux, publié le 18 novembre sous le titre «Sourd et aveugle», contient plusieurs accusations graves à l'encontre de l'attitude récente des autorités françaises, et d'abord du président de la République, qui déforment complètement leurs propos et leurs intentions.

- M. Rioux affirme que le gouvernement français n'a pas réagi comme il convenait après la mort de deux jeunes de Clichy-sous-Bois. Ce n'est pas vrai: leurs familles ont été reçues par le premier ministre et une enquête judiciaire a été ouverte.

- M. Rioux affirme que le gouvernement français n'a pas manifesté la moindre compassion à la suite de l'explosion d'une grenade lacrymogène devant une mosquée. Ce n'est pas vrai: le premier ministre a reçu le recteur de la mosquée de Paris et président du Conseil du culte musulman pour lui exprimer le respect de la France à l'endroit du culte qu'il représente et ses regrets devant l'émotion suscitée par cet incident.

- M. Rioux affirme que, dans sa déclaration télévisée aux Français du 14 novembre, le président de la République aurait fait preuve d'une «attitude froide et hautaine», qu'il n'aurait «pas manifesté la moindre compréhension pour la souffrance des habitants des quartiers défavorisés» et qu'il n'aurait «pas eu un mot, une phrase, qui aurait montré un peu de bonne volonté».

C'est le contraire qui est vrai. Le président Chirac a dit: «À toutes les victimes, à leurs familles, je veux dire ma peine et la solidarité de la nation tout entière... L'adhésion à la loi et aux valeurs de la République passe nécessairement par la justice, la fraternité, la générosité. [...] C'est dans les mots et les regards, avec le coeur et dans les faits, que se marque le respect auquel chacun a droit. Et je veux dire aux enfants des quartiers difficiles, quelles que soient leurs origines, qu'ils sont tous les filles et les fils de la République. Nous ne construirons rien de durable sans le respect. Nous ne construirons rien de durable si nous laissons monter, d'où qu'ils viennent, le racisme, l'intolérance, l'injure, l'outrage.»

- M. Rioux affirme que le chef de l'État aurait «commis une sorte de déni de la situation d'urgence qui règne dans le pays». Or le chef de l'État a débuté son intervention télévisée du 14 novembre en relevant que «les événements que nous venons de vivre sont graves. Ils ont entraîné des drames humains et des pertes matérielles considérables. Ces événements témoignent d'un malaise profond. [...] C'est une crise de sens, une crise de repères, c'est une crise d'identité.»

- M. Rioux affirme que le chef de l'État a fait le procès de la discrimination positive et que la conception française de l'égalité servirait de prétexte pour ignorer les problèmes de discrimination. Or le président Chirac a déclaré: «Nous le savons bien, les discriminations sapent les fondements même de notre République. Une haute autorité de lutte contre les discriminations a été créée. Ses pouvoirs sont considérables puisqu'elle pourra désormais infliger des sanctions [...]. Ce combat ne pourra être gagné que si chacune et chacun d'entre nous s'y engage vraiment et personnellement. Les entreprises et les organisations syndicales doivent se mobiliser aussi sur la question essentielle de la diversité et de l'emploi des jeunes issus des quartiers en difficulté. Il n'est pas question d'entrer dans la logique des quotas, qui montre en quelque sorte du doigt ceux qui en bénéficient et qui est injuste pour ceux qui n'y ont pas droit. Il s'agit de donner aux jeunes les mêmes chances face à l'emploi.»

M. Rioux passe enfin sous silence le passage de la déclaration télévisée dans lequel le président de la République a dit: «Nous ne construirons rien de durable si nous ne reconnaissons pas et n'assumons pas la diversité de la société française. Elle est inscrite dans notre histoire. C'est une richesse et c'est une force.»

La gravité des récents événements en France ne doit pas être minimisée. Le Devoir a rempli sa mission en lui accordant une importante couverture. Ses lecteurs ont aussi le droit de savoir qu'au-delà de mesures exceptionnelles d'ordre public, qui ont permis de réduire les violences, les plus hautes autorités de l'État s'attaquent à la racine du mal. La lutte contre toutes les formes de discriminations est pour mon pays une priorité nationale.

Réplique

La réaction du gouvernement français à la mort de deux jeunes dans une centrale électrique après un contrôle policier a été non seulement inadéquate mais catastrophique. Le ministre de l'Intérieur et le premier ministre ont aussitôt jeté de l'huile sur le feu en qualifiant les jeunes de «cambrioleurs». Une accusation formellement démentie par le parquet mais jamais suivie d'excuses. Le premier ministre a bien reçu les familles, mais cinq jours après l'embrasement! Entre-temps, les parents avaient réclamé la désignation d'un juge d'instruction et décidé de porter plainte pour «non-assistance à personnes en danger».

La «compassion» du gouvernement après l'explosion d'une grenade à deux pas d'une mosquée ne s'est manifestée elle aussi que six jours après le fait! Il faudra en attendre un septième pour que le premier ministre exprime non pas des excuses pour un geste qui relève de toute évidence d'une erreur policière mais des «regrets devant l'émotion qu'ont pu susciter de tels incidents». C'est sans compter les nombreux témoignages (dont certains recueillis personnellement) qui décrivent des démonstrations de force disproportionnées dans des quartiers calmes au cours des premiers jours.

Il est facile de citer ici ou là quelques phrases de Jacques Chirac dénonçant le «poison des discriminations». Cela fait 15 ans que la France connaît des émeutes ethniques et qu'on y répond par de tels discours. Cela n'empêche pas les Maghrébins d'avoir cinq fois moins de chances que les autres de trouver du travail et la fonction publique de ne même pas savoir combien ils sont entre ses murs.

Le monde a beaucoup à apprendre de votre pays, et j'ai été le premier à rappeler ce qu'il fait pour ses pauvres. Vous me dites que le président a parlé d'égalité? Cela fait justement des années que l'obsession égalitaire française sert de voile aux discriminations.

Christian Rioux
Correspondant du Devoir à Paris




Sourd et aveugle

Christian Rioux
Le Devoir vendredi 18 novembre 2005

Après Mai-68, le film de Jean-Luc Godard La Chinoise était vite devenu le symbole de la révolte étudiante qui avait paralysé le pays pendant trois mois. On y voyait de jeunes gauchistes prêchant la révolution, de jeunes femmes aux moeurs libérées et, déjà... des voitures en feu! Tellement que plusieurs cinéphiles sont prêts à jurer sur la Bible que le film a été réalisé après les révoltes étudiantes alors que son tournage remonte à 1967.

Parions que dans quelques années, les historiens qui feront le bilan de la révolte des enfants d'immigrés qui a embrasé la France depuis trois semaines désigneront le dernier film de l'Autrichien Michael Haneke. Ce drame sombre intitulé Caché met en scène un couple de petits-bourgeois soudainement rattrapés par leur passé. Une vieille connaissance frappe à la porte et le souvenir de l'injustice commise contre un enfant d'immigrants à l'époque de la guerre d'Algérie remonte à la surface. Les personnages provoquent la mort de l'homme à force de refuser de regarder l'histoire en face et, surtout, de manifester un peu de compassion devant le malheur d'autrui.

Mais ils finiront aussi par alimenter une colère sourde chez son fils, pourtant français, qui en voudra toujours à son pays de cette indifférence.

***

Comme dans le film de Haneke, la France repue feint de s'étonner que la mort de deux jeunes Maghrébins à Clichy-sous-Bois ait mis le feu aux poudres. Or, pour l'instant, le gouvernement français n'a pas réagi autrement que les personnages de cette fiction. Il a d'abord refusé de prendre ses distances par rapport à un geste policier dont les circonstances n'ont pas été élucidées. Lorsqu'une grenade lacrymogène a explosé devant une mosquée, il n'a pas non plus manifesté la moindre compassion.

L'intervention de Jacques Chirac cette semaine à la télévision était un condensé de cette attitude froide et hautaine, comme une sorte de déni de la situation d'urgence qui règne dans le pays. Certes, le chef de l'État a dénoncé «le poison des discriminations», la pauvreté et les inégalités. Mais à aucun moment il n'a manifesté la moindre compréhension pour la souffrance des habitants de ces quartiers défavorisés.

Les millions de jeunes qui subissent quotidiennement le mépris et l'exclusion attendaient un mot, une phrase, n'importe quoi qui aurait montré un peu de bonne volonté. Rien ! Pas la plus petite intonation qui illustrerait que le gouvernement entend rompre avec le vocabulaire outrancier («racaille», «voyous», etc.) qu'il utilise depuis des mois.

Le chef de l'État en a même profité pour faire le procès de la discrimination positive, qui ne correspond pas, dit-il, à la «conception française de l'égalité». Cette «égalité» a pourtant servi jusqu'ici de prétexte pour ignorer le problème. Il ne s'agit pas de dire que la France ne fait rien pour ses pauvres. Au contraire ! Mais elle se fait un malin plaisir d'ignorer systématiquement tout ce qui peut concerner les minorités noires et maghrébines. Jacques Chirac ressemble à un ministre des Finances qui voudrait combattre la pauvreté en refusant, au nom de l'égalité, de reconnaître que la moitié des familles pauvres sont constituées de mères célibataires.

Cette surdité frise parfois le ridicule. Les Français sont tellement épris d'«égalité républicaine» qu'ils ne savent même pas combien il y a de musulmans, de Noirs et d'enfants d'immigrants maghrébins sur leur territoire. Les lois poussent l'absurde jusqu'à interdire aux ministères et aux entreprises de poser des questions sur ce sujet tabou. Il n'existe donc aucune statistique officielle sur l'origine ethnique et religieuse des citoyens français.

Utilisant des moyens détournés, une enquête menée en 1991 par l'Institut national d'études démographiques (INED) avait fait scandale parce qu'elle osait justement prendre ces critères en compte. On y démontrait que, à qualifications égales, un fils de Maghrébins avait deux fois et demie plus de chances qu'un Français pur beurre de se retrouver au chômage. Or, 15 ans plus tard, les mêmes chercheurs affirment que la situation n'a pas bougé d'un centimètre. Leurs études tendent à démontrer que la fonction publique, qui devrait avoir une attitude exemplaire, reste largement fermée aux minorités. Ouverts aux étrangers originaires de l'Union européenne, les emplois de fonctionnaire sont étrangement interdits aux Algériens, aux Marocains et aux Sénégalais qui n'ont pas la nationalité française. Même quand ils sont Français, leurs enfants sont gravement sous-représentés à tous les niveaux de l'État. Voilà comment le premier employeur de France prêche par l'exemple.

Pratiquant la discrimination dans sa propre maison, l'État français n'a évidemment pas l'autorité nécessaire pour faire la morale aux jeunes qui brûlent des voitures. Dans de nombreux pays d'Europe et d'Amérique du Nord, les programmes d'accession des minorités à l'emploi datent pourtant des années 60. Et ils ont donné des résultats. Pendant tout ce temps, la France a préféré détourner le regard et croire que, dès lors qu'ils étaient Français, tous ses citoyens étaient égaux. On dira qu'elle s'est occupée de ses pauvres et on aura raison. Mais elle n'a pas voulu voir que certains étaient moins égaux que les autres.

crioux@ledevoir.com
Correspondant du Devoir à Paris




L'homme en colère

Christian Rioux
Le Devoir vendredi 25 novembre 2005

J'ai appris la nouvelle à Erbil, capitale du Kurdistan irakien. J'allais vous parler de la démocratisation du Moyen-Orient, qui reste ici un rêve pas totalement fou. J'allais vous dire que nos idées sur l'enfer irakien n'avaient pas empêché les Kurdes de créer une société plus libre que l'Irak de Saddam. J'allais vous écrire tout ça d'un hôtel barricadé entouré de combattants en armes quand la mort d'un homme m'a rattrapé pour me ramener chez nous.

J'allais vous dire que la vie des Irakiens ne pouvait pas se résumer au terrorisme quand j'ai justement appris la mort d'un ancien terroriste. Pas un terroriste avec une kalachnikov comme en portent les gardes kurdes qui escortent ici nos moindres déplacements. Non, un terroriste avec une tuque, des mitaines et des bottes d'hiver. Un terroriste en jeans et en veston de velours. Un terroriste bien à nous, qui vivait sur le Plateau Mont-Royal longtemps avant que celui-ci ne devienne un lieu chic et recherché. Je veux parler de Charles Gagnon, celui du FLQ, compagnon de Pierre Vallières. C'est fou les nouvelles qui peuvent nous atteindre jusqu'au fin fond de l'Irak.

***

J'ai croisé Charles Gagnon dans une autre vie, quelque part vers la fin des années 70. L'homme traînait derrière lui l'aura des combats des années 60. Avec Pierre Vallières, il avait symbolisé le FLQ, celui de Bozo-les-Culottes, avant octobre 70. Encore dans l'enfance, nous avions appris qu'il était allé devant l'ONU parler du Québec libre et que, pour cela, il avait été arrêté, déporté puis incarcéré à Bordeaux. Même le grand André Laurendeau avait pris sa défense.

Nous n'avions pas l'âge d'être là. En fait, nous avions tout raté : les mouvements de décolonisation, celui des droits civiques américains, la guerre du Vietnam, le samedi de la matraque, Woodstock et McGill français. Tout cela, c'était nos parents ou nos grands frères qui nous l'avaient raconté. Ils avaient même fondé le Parti québécois, qui allait prendre le pouvoir en 1976 et transformer le Québec.

Par un mécanisme obscur, la société continuait pourtant à produire une jeunesse en colère que les promesses du PQ n'arrivaient pas à calmer tout à fait. Cette jeunesse instruite ne trouvait pas toujours d'emplois à sa mesure. Elle se réfugiait dans les paradis artificiels ou rêvait de se colletailler avec l'histoire quand elle ne faisait pas les deux. C'était l'époque où Yasser Arafat montait à la tribune de l'ONU un revolver à la ceinture et où les posters de Che Guevara décoraient les sous-sols de Brossard.

Cette époque a quelques points communs avec celle inaugurée par la guerre en Irak. Les rangs de l'extrême gauche grossissaient en France, aux États-Unis, en Italie et partout ailleurs. Mais la plupart du temps, cette action débouchait sur la violence. En France, la dernière bombe d'Action directe explosa en 1986. En Italie, les années de plomb culminèrent avec l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978. Aux États-Unis, les Weathermen étendirent leur action jusqu'au retrait américain du Vietnam en 1975. Même la riche et paisible Allemagne connut un des mouvements terroristes les plus violents avec la Fraction Armée rouge, qui sema la mort jusqu'à la fin des années 80.

Si le Québec n'a plus connu ces violences après 1970, c'est grâce à René Lévesque, qui condamna la terreur et donna un espoir au Québec. Mais c'est aussi parce que, à leur mesure, Pierre Vallières et Charles Gagnon renoncèrent à la violence dès 1971. Le refus de Vallières et Gagnon permit au Québec de clore ce bref épisode terroriste et d'éviter le drame qui déchira les démocraties pendant 15 ans.

Or le Québec avait plus de raisons que n'importe quel pays européen de sombrer dans l'action terroriste. Ici, les évocations de l'oppression culturelle et nationale n'étaient pas que des figures de style. Leurs traces étaient encore fraîches et le Speak White de Michèle Lalonde résonnait encore à nos oreilles.

Charles Gagnon ressortit alors des tiroirs une utopie marxiste aux pages jaunies et aux coins racornis. Qu'importe, puisqu'elle ne posait pas de bombes ! Drôle de révolutionnaire que ce fils d'une famille de 14 enfants. Charles Gagnon était un homme hésitant qui cultivait une lenteur proverbiale qui lui servait de bouclier. Trop humble pour fonder un parti, il avait gardé une forte méfiance à l'endroit des grands appareils syndicaux et un goût pour les mouvements populaires qui lui venait de la nouvelle gauche américaine. Même après avoir rompu avec le nationalisme québécois, il ne s'était pas résigné à voter NON au référendum de 1980 et choisit l'abstention (contrairement à ce qu'a écrit la presse québécoise la semaine dernière).

***

Cet épisode de l'histoire du Québec est encore mal connu et difficile à saisir. Probablement parce que cette révolte tenait plus du combat esthétique que de la lutte réelle, de l'idéal littéraire que de la compréhension du monde.

J'ai gardé de Charles Gagnon l'image d'un homme solitaire et impénétrable, souvent maladroit, vivant muré dans une pensée un peu figée, enfermé dans sa révolte sourde. Je sais qu'il avait retenu quelque chose de l'humanisme que les pères lui avaient enseigné au séminaire de Rimouski. Il m'en avait parlé une fois.

Dans une société écrasée par tous les commerces, l'extrême gauche était probablement devenue pour lui ce qu'elle est, au fond, encore aujourd'hui : une façon de fuir le monde pour se réfugier dans l'utopie, une sorte de sein maternel où la camaraderie est encore possible, une sorte de grand rêve nostalgique et tragique dont il ne s'est jamais tout à fait remis.

crioux@ledevoir.com
Correspondant du Devoir à Paris