Entrevue accordée à l'Annuaire du Québec 2006

Parizeau juge que le programme du PQ est farci de «conneries»

Robert Dutrisac
Le Devoir vendredi 9 décembre 2005

Québec - L'ancien premier ministre Jacques Parizeau estime que le nouveau programme du Parti québécois est rempli de «conneries» et se surprend que le chef du PQ, André Boisclair, puisse l'approuver sans réserve.

C'est ce qui ressort d'une entrevue que M. Parizeau a accordée en juin dernier en vue de la publication de l'Annuaire du Québec 2006, qui vient tout juste de sortir des presses.

M. Parizeau estime que «le nouveau programme du Parti québécois, adopté le même mois [en juin], ne méritait aucunement tout le respect que lui ont voué certaines têtes d'affiche du parti depuis, tel André Boisclair», peut-on lire dans l'Annuaire. «Selon l'ancien premier ministre, ce document est plein de défauts, de "conneries", et devra être corrigé après la course.»

Dans cet article, on apprend que M. Parizeau s'est «esclaffé» quand il a évoqué le «respect» qu'éprouve M. Boisclair à l'endroit du document. «Sur ces questions, Boisclair dit: "J'ai le plus grand respect pour le programme qui vient d'être voté." Je ne sais pas s'il l'a vraiment lu, mais il a le plus grand respect. Ça n'aide ça», a-t-il dit.

L'ancien chef péquiste a relevé une phrase - timorée, à ses yeux - du programme: «Le lendemain de son élection, le gouvernement du Parti québécois se limitera à poser les gestes absolument indispensables pour donner suite à son engagement de réaliser la souveraineté.» Cette disposition trahit non seulement un manque d'audace mais «la peur, la frousse», a-t-il déploré. M. Parizeau a rappelé qu'il avait dénoncé par le passé «l'attitude des politiciens qui disent: "Ah! si vous, les électeurs, vous aviez davantage confiance en vous, moi aussi, j'aurais davantage confiance en moi."» C'est comme dire: «On va vous conduire vers des lendemains qui chantent en mettant le pied sur le frein.» L'ancien chef est critique du leadership au PQ «car c'est souvent un leadership qui demande à ceux qui suivent d'avoir l'assurance que le leadership n'a pas». En revanche, il a loué la détermination du candidat Louis Bernard, qui avait affirmé sans détour qu'il était temps de faire l'indépendance.

D'autres éléments du programme chicotent l'ancien premier ministre. Réaffirmer solennellement dans une constitution initiale le droit du Québec à l'autodétermination, comme l'exige le nouveau programme, est inutile, selon lui. «On l'a déjà [ce droit]. Donnez-le aux Cris ou aux Inuits. Ce qu'on veut, nous, c'est l'exercer, c'est faire l'indépendance», s'est-t-il exclamé.

À son avis, les militants au congrès national de juin étaient tellement préoccupés par la démission de Bernard Landry qu'ils ont adopté le programme de façon distraite. Ce programme devra être corrigé par un «renérendum», comme l'avait fait René Lévesque pour contrer la radicalisation du PQ, ou encore lors d'un congrès spécial. Ce ne sera pas chose aisée, estime-t-il, puisque, «dans leur grande sagesse, ils ont décidé que les congrès auraient lieu tous les quatre ans» plutôt qu'aux deux ans, comme c'était la pratique auparavant.




Les rois déchus

Jean-Marc Salvet
Le Soleil vendredi 9 décembre 2005

Éditorial - Des champions de l'unité canadienne, les libéraux fédéraux ? Allons donc ! Ce n'est pas pour rien que le premier ministre Bernard Lord a fait mouche en dénonçant les pompiers "pyromanes" et leur chef Paul Martin, plus tôt cette semaine. C'est qu'il a visé juste. Tellement juste que la plupart des membres du gouvernement Charest - dont on ne peut mettre en doute le sincère attachement au Canada - pensent exactement la même chose... Charest et Lord, même combat?

Encore une fois, les libéraux fédéraux ont décidé de s'enrouler dans le drapeau canadien pendant cette campagne. Ils se présentent aux électeurs comme les meilleurs défenseurs de l'unité nationale. Ce n'est pas seulement une posture qui leur va mal, c'est une imposture.

Le chef du gouvernement du Nouveau-Brunswick a beau être un conservateur et faire campagne auprès de Stephen Harper, on ne voit pas très bien qui pourrait contester son analyse. Oui, le Parti libéral du Canada est pour beaucoup dans les bons résultats que récolte le Bloc québécois dans les sondages et dans ceux que recueille l'idée de la souveraineté dans les mêmes enquêtes d'opinion.

Les souverainistes peuvent dire un grand merci aux libéraux d'Ottawa. Les bloquistes plus que les autres, eux qui caracolent à des sommets inégalés alors qu'ils étaient au fond du baril avant que n'éclate le scandale des commandites.

Mais il y a beaucoup plus que le rapport du juge John Gomery - qui a, il faut quand même le rappeler, montré du doigt Jean Chrétien et exonéré Paul Martin. Il y a les incessants blocages des ténors du Parti libéral du Canada, qui refusent obstinément quelque changement en profondeur que ce soit à la fédération canadienne.

Le gouvernement Chrétien avait figé le modèle dans un bloc de béton armé. Son successeur, Paul Martin, a fait montre d'une plus grande ouverture. Mais il n'a pas modifié la logique qui prévaut depuis trop longtemps : celle de provinces qui dépendent du bon vouloir d'Ottawa.

Pour l'heure, personne ne contredira le fait que le déséquilibre fiscal (encore lui !) est le plus grand obstacle à la modernisation du pays. Les ententes négociées à la pièce entre Ottawa et les provinces, dont le Québec, ont réduit l'ampleur des distorsions. Mais elles n'ont pas permis de changer la dynamique des relations fédérales-provinciales, de placer tous les gouvernements sur un pied d'égalité dans leurs domaines de compétence.

Face à un Gilles Duceppe qui se croit invincible, les libéraux fédéraux peuvent bien prétendre défendre l'unité canadienne dans l'espoir de sauver quelques meubles au Québec. Mais ils n'en sont pas les champions. Loin de là.




POUR LA PREMIÈRE FOIS - Duceppe évoque une majorité absolue le 23 janvier

Sylvain Larocque
Presse Canadienne vendredi 9 décembre 2005

Saguenay - Toujours aussi dominant dans les sondages, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a ouvert son jeu, vendredi, et a évoqué pour la première fois de la campagne électorale la possibilité de remporter une majorité absolue des voix, le 23 janvier.

«C'est un peu normal que je dise qu'on veuille avoir plus de députés et un meilleur pourcentage», a déclaré M. Duceppe lors d'un point de presse au Saguenay—Lac-Saint-Jean, une région où le Bloc cherche à conserver sa mainmise.

«Obtenir le 50 pour cent plus un, dans tout défi, c'est obtenir la majorité absolue, a-t-il souligné. C'est bien sûr qu'à ce moment-là, on dit «il y a une majorité absolue de gens qui nous appuie». C'est drôlement important. Et pour le mouvement souverainiste, ça serait la première fois. Fait que je ne suis pas pour cacher que bien sûr, on serait très fiers de franchir la barre du 50 pour cent plus un.»

Quand un journaliste a demandé au chef bloquiste si une majorité absolue des voix donnerait un élan au projet souverainiste, il n'a pas complètement nié.

«L'élan, ça se travaille tous les jours et vous savez, il faut pratiquer pour ça, a-t-il illustré. Si je prends le baseball pour exemple, il ne suffit pas d'avoir l'élan, il faut frapper la balle. Il y a des gens qui ont des beaux élans et qui passent à côté. (...) On va prendre ça étape par étape, lancer par lancer.»

Le chef libéral, Paul Martin, qui tente de faire de la question référendaire l'enjeu central de la campagne au Québec, n'a pas tardé à s'emparer des propos optimistes de Gilles Duceppe.

«C'est clair que les séparatistes sont là pour élire des députés pour faire la séparation», a-t-il affirmé à Windsor, en Ontario.

Le Bloc, qui existe depuis 1990, n'a jamais recueilli plus de 50 pour cent des suffrages. En 1993, il a obtenu son meilleur résultat historique, soit 49,3 pour cent et 54 sièges. En 2004, malgré la colère engendrée par le scandale des commandites, le parti souverainiste fédéral a aussi fait élire 54 députés, avec 48,9 pour cent des voix.

Lors du référendum de 1995 sur l'avenir du Québec, le OUI avait obtenu l'appui de 49,4 pour cent des électeurs.

Après le Saguenay—Lac-Saint-Jean, vendredi, le chef du Bloc fera campagne samedi à Lebel-sur-Quevillon et à Val-d'Or.




Un homme, un vote, une marchette...

Patrick Lagacé
Le Journal de Montréal vendredi 9 décembre 2005

C'est drôle à dire, mais je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'aussi vieux que Louis-Philippe Vallée.

M. Vallée a 99 ans.

Il aura 100 ans en mars.

Sauf qu'avoir 99 ans, c'est avoir été vieux longtemps, aussi, je sais pas si je me souhaite ça, mais M. Vallée semble s'en accommoder assez bien, merci...

Je suis arrivé en milieu d'avant-midi, dans sa grande maison de Saint-Lambert. C'est son fils Pierre qui m'a accueilli. Papa Vallée attendait au salon, bien calé dans son fauteuil. J'ai tendu la main :

- Bonjour M. Vallée...

Pas de réaction. Notre presque centenaire regardait The Price is Right, animé par Bob Barker, qui a lui aussi, je crois, 99 ans, et même plus, selon certaines sources...

Pierre m'a averti :

- Faut que tu parles fort...

J'ai parlé plus fort :

- Bonjour, M. Vallée...

M. Vallée a levé les yeux, il m'a tendu la main et Pierre m'a prévenu, encore - Faut que tu parles plus fort !

Ok, ok...

- Alors, la politique vous intéresse, M. Vallée ?

Pas de réaction...

IL DOIT ÊTRE ROUGE...

Pierre a pris les choses en main :

- LA POLITIQUE T'INTÉRESSE, PAPA ?

Ça m'a secoué : Pierre criait ! Un instant, j'ai cru qu'il était fâché contre son père. Mais non, c'est juste comme ça qu'on parle à un vénérable monsieur d'un siècle moins trois mois : en criant comme si on était pris dans un ouragan...

- Ah, a répondu M. Vallée, ça m'a déjà intéressé plus que ça...

Un électeur de 99 ans... Statistiquement, ça devrait voter rouge, ça devrait mettre son X du côté du Canada. C'est bien connu, les vieux ont tous peur des séparatisses.

Eh bien non, pas M. Vallée...

«Moi, c'est les péquistes...»

Souverainiste depuis toujours, il l'était avant même que le mot existe, quand on disait indépendantiste, quand Bourgault était encore un jeunot.

- Vous êtes pour la séparation, donc...

Pierre a pris le relais, j'osais pas crier après M. Vallée :

- T'ES POUR LA SÉPARATION, PAPA ?

M. Vallée s'est animé, il a baissé le son de son Price is Right.

- Oh oui ! Ça fait longtemps ! Ça nous intéresse pas, les Québécois. Mais ça devrait nous intéresser. Les Anglais nous volent depuis toujours, les Anglais ont toujours volé tout le monde, partout...

J'ai haussé le ton :

- VOUS PARLEZ DES PLAINES D'ABRAHAM, C'EST ÇA ?

- Pas juste ça...

Pour M. Vallée, ce scandale des commandites, c'est pire que tout. Il a 99 ans, me dit-il, et il n'a jamais rien vu de pire.

- MÊME SOUS DUPLESSIS ?

- Même sous Duplessis. Duplessis, il faisait paver des entrées de maison et pis c'est tout. Là, c'est des milliards...

LE NOIR ET LE BLEU, ALORS...

Dans son comté, c'est Maka Kotto, le comédien, qui porte les couleurs du Bloc.

- CONNAISSEZ-VOUS Maka KOTTO ?

- Qui ?

- MAKA KOTTO ? LE CANDIDAT DU BLOC QUÉBÉCOIS ICI...

- Ah, oui ! Le Noir ! Il a gagné la dernière élection.

- VOUS L'AIMEZ ?

- Ah oui. Il est pour la séparation. Il va avoir mon vote...

Parce que pour Louis-Philippe Vallée, 99 ans, voter, c'est important. Une de ses filles lui a déjà dit, un jour, ne pas être allée voter. La gaffe ! Il l'a boudée pendant des semaines...

- VOUS ALLEZ VOTER LE 23 JANVIER, ALORS ? MÊME S'IL NEIGE ? MÊME S'IL PLEUT ?

M. Vallée a tapoté sa marchette à roulettes, posée entre lui et sa télé géante - Oui, avec ça...

- MERCI M. VALLÉE.

- Hein ?




Lettre ouverte d'un immigrant aux quatre chefs

Eli HANNAT, Politologue, Gatineau
Le Devoir vendredi 9 décembre 2005

Même si les immigrants et les minorités visibles sont une réalité incontournable de la société canadienne, leurs préoccupations n'ont jamais suscité un intérêt particulier et encore moins un débat lors des différentes campagnes électorales, qu'elles soient provinciales ou fédérales. Dans les circonscriptions à forte concentration ethnique, chaque parti tente de rallier les votes, prétendant être le mieux placé pour défendre les intérêts de cette catégorie de citoyens mais sans aller plus loin pour poser un diagnostic sur leur réalité socioéconomique.

Pourtant, cette réalité n'est pas aussi reluisante qu'on tente de s'en convaincre ou de le faire croire. À vous d'en juger par vous-mêmes, messieurs les chefs de parti.

Cette catégorie concentre plusieurs indicateurs négatifs à tous les chapitres, très souvent au-dessous de la moyenne canadienne : pauvreté (24 % en 1980, 35,8 % en 2000), revenus (inférieurs d'un tiers à ceux des autres Canadiens), emploi, transferts sociaux et logement. Ces quelques indices significatifs, révélateurs de la vulnérabilité et de la précarité de ce groupe, font planer le risque persistant et inquiétant qu'une corrélation pauvreté-race et pauvreté-immigration commence à s'enraciner au Canada.

Décalage avec la compétence

Beaucoup de nouveaux immigrants -- les minorités visibles en particulier -- sont aux prises avec le chômage et le sous-emploi et occupent des postes sous-payés qui ne reflètent pas leur scolarisation et leurs titres de compétence.

Les contraintes qui entravent leur recherche d'emploi et expliquent dans une large proportion leur faible taux d'employabilité sont multiples. La perception négative que les employeurs canadiens ont des antécédents professionnels fait en sorte que six immigrants sur dix n'exercent pas dans le même domaine professionnel que celui où ils oeuvraient avant leur arrivée au Canada. Cette non-reconnaissance des titres de compétence acquis hors du Canada aggrave le sous-emploi des minorités.

Ainsi, en Ontario, à titre illustratif, le taux de chômage des professionnels diplômés de l'extérieur est trois fois plus élevé que celui des diplômés nationaux. La discrimination ethnique dans certains secteurs, malgré les compétences non négligeables des prétendants, est une réalité qu'il serait irresponsable de ne pas admettre ou de ne pas prendre en compte.

Cette situation de sous-emploi est encore plus paradoxale quand on sait que certains secteurs souffrent d'un manque de main-d'oeuvre spécialisée, notamment la santé et l'industrie (seulement en Ontario, il y a un manque d'environ 1500 médecins selon l'Ontario Medical Association), alors que les compétences et les qualifications d'immigrants au chômage ou sous-employés sont inexploitées (il y a environ 4000 médecins diplômés de l'étranger en Ontario et 1000 au Québec, et la majorité d'entre eux n'exercent pas).

Ainsi, le sous-emploi n'épargne même pas les immigrants titulaires d'un diplôme universitaire (25-40 ans), dont le taux est 3,7 fois plus élevé que celui des diplômés nés au Canada. Cet écart devient 6,4 fois plus élevé pour la cohorte d'hommes plus âgés (41 à 55 ans) alors qu'il n'était que de 2,7 fois en 1980.

En conséquence, le niveau de scolarité et la possession d'un diplôme, qui devraient en principe être des atouts de taille dans la recherche d'emploi, semblent sans grand effet dans le cas des immigrants. La prochaine fois que vous prendrez un taxi à Montréal ou à Toronto, vérifiez par vous-mêmes que l'anecdote de l'«universitaire chauffeur de taxi» est devenue une réalité qui ne surprend plus.

Davantage de faibles revenus

Ce sous-emploi se traduit concrètement par une précarité et une faiblesse de revenus. Ce qui est encore plus inquiétant et significatif est que le taux de faible revenu a augmenté parmi les immigrants (particulièrement chez les immigrants récents) alors qu'il a baissé chez les personnes nées au Canada, selon une étude de Statistique Canada sur la «dégradation du bien-être économique des immigrants et [les] causes possibles».

Le comble de la précarité est que l'écart du taux de faible revenu s'élargit sans cesse comparativement aux années 70, et ce, sans distinction de régions, de niveaux de scolarité, de langue parlée, de groupes d'âge ou de pays d'origine (à l'exception des immigrants en provenance des États-Unis et d'Europe).

Tous ces indicateurs placent les immigrants, notamment les nouveaux, dans une situation de précarité et de risque. Cette situation a conduit à la concentration de la pauvreté chez les immigrants, dont le taux est deux fois plus élevé que celui des familles de Canadiens de naissance. Il est approximativement trois fois plus élevé (40 %) chez certains groupes tels les Latino-Américains, les Africains, les Caribéens, les Arabes et les Asiatiques occidentaux, selon une étude du professeur Ornstein Michael.

Cette même précarité croissante est enregistrée chez les enfants vivant dans des familles immigrantes pauvres : 20 % en 1980, 27 % en 1990 et 33 % en 2000, alors que le taux enregistré chez les enfants vivant dans des familles pauvres et dont les parents sont nés au Canada est de moitié, soit 15 %, selon l'étude menée en 2003 par les chercheurs Garnett et Feng de Statistique Canada.

Messieurs les chefs de parti, même si la situation canadienne est loin d'être similaire à celle de la France en matière d'immigration et d'intégration, il n'en demeure pas moins que les dernières émeutes en France retentissent comme un coup de semonce et nous poussent à s'interroger sans pudeur ni complexes sur nos politiques d'intégration et d'égalité de chances pour les citoyens issus de l'immigration.

Le cocktail de certains éléments comme la misère, l'exclusion, les inégalités des chances, la discrimination et l'insidieux délit de faciès et de patronyme peut produire les mêmes effets, peu importe l'environnement ou le pays.

Messieurs, quelle place vos programmes électoraux réservent-ils à ces problèmes cruciaux ? Vos réponses aideraient à éclairer le choix de beaucoup de citoyens.





CHAREST'S HOPES

Charest would like to see Tories dump Harper

Josée Legault
The Montreal Gazette Friday, December 9, 2005

"A more mainstream, perfectly bilingual Conservative leader such as, say, Bernard Lord, could even win a few seats in Quebec."

As Jean Charest ponders his political survival in the face of polls reporting a 65-per-cent dissatisfaction rate, which side is he secretly rooting for in this federal election?

Here's my hypothesis: Charest must be hoping for another Liberal minority government. Why? Whichever party loses this election will be looking for a new leader.

Another Liberal minority government would mean Liberals would stick with the aging Paul Martin while - and here's the key - Conservatives finally would ditch Stephen Harper.

The Tories would look for a new and more mainstream leader, one closer to their centrist Progressive Conservative wing, not at all like Harper, who is a product of the ultra-right faction dominated by the former Canadian Alliance.

The Tories then would be ready to brig down a Liberal minority government anytime in 2006 or 2007. Voters would get a real alternative to the Liberals with a new Tory leader more palatable to Ontarians.

A more mainstream, perfectly bilingual Conservative leader such as, say, Bernard Lord, could even win a few seats in Quebec.

If these planets align properly, the end result could be a Conservative majority government sometime in late 2006 or 2007.

And what would that do for Charest? If he waits until late 2007 to call an election, he'd be facing a province-friendly, sponsorship-scandal-free Conservative government, instead of the Liberals who keep nourishing sovereignist: sentiment like there's no tomorrow.

As a former Conservative, Charest could form a solid alliance with someone like Bernard Lord. A sign of this came when Lord called Liberals "pyromaniacs" who fan sovereignist flames, quickly adding that "we need a fresh new approach to Canadian unity that will come from the Conservative Party". Just what Charest needs.

Of course, this wouldn't guarantee that Charest would get a second mandate. But it would hand him a crucial card, perhaps the last one he has. He desperately needs a Quebec-friendly government in Ottawa to battle a revitalized Parti Québécois with a new leader and a galvanized Bloc Québécois poised to harvest 55 to 60 seats on Jan. 23.

With 50-55 per cent support for sovereignty and the inroads the PQ and the Bloc are making in some cultural communities, Charest's one hope is to have a stable Conservative government as an ally, one that might even remedy the federal-provincial fiscal imbalance the PQ decries so much.

In an interview with Radio Canada a couple of weeks ago, Quebec Intergovernmental minister Benoît Pelletier alluded to the possibility that there wouldn't be an election in Quebec "before a year and a half to two years."

If he's echoing the prevailing opinion of Charest's cabinet, this means Quebec Liberals are willing to wait for a change of regime in Ottawa. Given how bad Liberal poll numbers are, what cboice do they have?

If Charest eventually gets a province-friendly Tory government with some cabinet ministers from Quebec, it could week-end some of the PQ's harshest criticisms of Ottawa.

When Charest looks at the behaviour of Martin in this election campaign, what else could he do but hope for an outcome that could lead in a year or two to the election of a Tory government with a more effective leader than Harper?

For Quebec Liberals, Martin pushes all the wrong buttons. Acting as if Charest is chopped liver, Martin says the massive election of Bloc candidates would be the '"first period" leading to a tbird referendum. He continues to throw money at programs under provincial jurisdiction. He lets Jean Lapierre and Pierre Pettigrew insult sovereignist leaders instead of debating them, and so on.

Even new star candidates for Martin's Liberals must be sending shivers down Charest's spine. As I wrote in last week column, possible leadership contender Michael Ignatieff has voiced shockingly prejudiced views on Quebec nationalism.

Deborah Coyne is also running as a Liberal candidate. At the time Meech failed, Coyne was the adviser on constitutionnal affairs to Clyde Wells, the Newfoundland premier, who fought Meech alongside Pierre Trudeau. She is also the mother of Trudeau's youngest child.

By running such staunch Trudeauites as Ignatieff and Coyne, Martin demonstrates he's no different from Jean Chretien on Quebec. For Charest, this could spell major trouble.

But if Martin gets another minority, Tories can get a new leader and bring Martin dow before the next Quebec election.

Somehow I get the feeling that Brian Mulroney - who saw Trudeau and such disciples as Coyne destroy Meech - must be chatting it up quite a bit with Bernard Lord these days.




Dur, dur, pour les bleus du Québec

Site personnel de Michel Vastel
10 décembre 2005

J'ai trop fréquenté d'influents organisateurs et bâilleurs de fonds du Parti conservateur du Canada cette semaine. Je n'en ai vu aucun au premier grand rassemblement de Stephen Harper, jeudi soir à Montréal. C'est plutôt dans un cocktail privé que je les ai rencontrés, vendredi, et ce que j'y ai appris m'a déprimé...

Pourquoi ne se sont-ils pas déplacés à l'occasion de la visite du grand chef? Pas intéressés. Il y avait moins de militants présents à la réunion des conservateurs au Hilton Bonaventure, vendredi, que de militants néo-démocrates la veille, dans un bar espagnol de la rue Saint-Laurent, pour la visite de Jack Layton!

Croient-ils encore à la possibilité d'un gouvernement conservateur minoritaire? Non! Et ils ne le souhaitent pas. « Nous voulons que les libéraux gagnent, minoritaires, pour nous débarraser de Harper! »

Une fois lancés, et un deuxième verre de gin aidant, ces mêmes organisateurs faisaient des blagues sur la chasse - infructueuse - aux candidats de prestige. Les chasseurs de têtes de Stephen Harper ont approché Nathalie Simard - ça je le savais - et... Danielle Ouimet, Miss Province de Québec en 1967 et héroîne du film culte, « Valérie ».

Une seule conclusion: les bleus du Québec sont au neutre et Brian Mulroney ne se donne même pas la peine de les remettre dans le droit chemin... Cela pourrait s'appeler: « En attendant Bernard Lord », ou... « En attendant Charest ».




Martin's Kyoto tut-tut

Editorial
The Globe and Mail Friday, December 9, 2005

It is unsettling to hear Paul Martin chide the United States on climate change when Canada itself has made so little progress on this explosive issue. Two days ago, the Prime Minister whisked from the campaign trail to a top-level United Nations climate conference in Montreal with an impassioned appeal for a unified front in handling global weather change. Pointedly praising the Kyoto Protocol on greenhouse- gas emissions which the United States did not endorse, he told delegates from 189 nations that climate change is already happening, and that the economic and human toll will worsen.

"The time is past to seek comfort in denial," he argued. "The time is past to pretend that any nation can stand alone, isolated from the global community." Later, in remarks to journalists, he was more explicit: "To the reticent nations, including the United States, I say there is such a thing as a global conscience and now is the time to listen to it. Now is the time . . . for action."

The bravura performance won plaudits from Mr. Martin's listeners. Pity that Canada's record does not match his rhetoric.

The Kyoto Protocol, which formally went into effect last February, requires 35 industrialized nations to reduce greenhouse-gas emissions by 5 per cent below their 1990 levels by 2012. Canada's emissions are now 24 per cent above the 1990 levels and, although they dipped slightly at the start of the century, they have since inched steadily upward. In contrast, in the scofflaw United States, emissions are up by only 13 per cent since 1990. And as Paula Dobriansky, undersecretary of state for global affairs, patiently told the delegates, U.S. emissions actually fell by nearly 1 per cent between 2002 and 2003 while the economy grew by $1.2-trillion (U.S.) and the population expanded by 8.6 million. What is wrong with this picture?

Few nations, in fact, are making laudable progress in emission reduction. As a UN climate group reported last month, overall emissions in those 35 developed nations recently stabilized, but there are unsettling signs that they may rise again by 2010. A new Canadian discussion paper cites international estimates that global emission reductions of more than 60 per cent will be necessary to stabilize atmospheric concentrations at 2001 levels. Going beyond that to meet the Kyoto targets will be a huge challenge, the federal paper adds, requiring "a significant transformation of the know-how and technologies" used in energy, manufacturing and transportation.

In other words, Canada has a long way to go before it can start throwing stones. In last February's budget, Mr. Martin established a Clean Fund of $1-billion over five years to reduce emissions. A portion of the federal gas tax goes to municipal green projects in transportation and environmental cleanups. And Ottawa has earmarked $3.6-billion specifically for climate-change action since 2000. But emissions keep rising.

Meanwhile, as Dr. Dobriansky argued, the United States now leads the world in funding climate-change science, with $2-billion this year -- and new legislation includes $11-billion in incentives for alternative energy. As she politely insisted, the U.S. too is making progress. And Mr. Martin, even in the midst of a campaign whirl, should curtail his self-congratulatory preaching.




Kyoto speech exposes Prime Minister's hypocrisy

RICHARD GWYN
The Toronto Star Dec. 9, 2005

As has been observed, politicians during elections have the same single-mindedness as moose during the rutting season. They will do anything to attain their objective and will allow nothing to stand in their way of attaining it.

So it's with a weary sense of futility that I summon up my dwindling supplies of moral outrage to take issue with Prime Minister Paul Martin's comments this week at the United Nations conference on climate change that's being held in Montreal. Still, someone has to do the job.

It isn't what Martin said that's the issue. He used the platform to earn himself some headlines by taking a poke at the United States for refusing to sign onto the Kyoto accord.

Fully fair. The United States deserves criticism for its political and economic selfishness.

Anyway, U.S. politicians will certainly not be shocked or surprised at other politicians bashing them to earn votes back home.

It's what Martin didn't say that's the issue. About the substance of climate change insofar as Canada is concerned - this being entirely the result of the actions, and more often the non-actions, of Martin's own government and of the preceding Liberal governments of which he was a senior member - he had nothing to say.

We've done nothing about climate change and about global warming except talk. For us to now preach at others is pure hypocrisy.

The evidence is unimpeachable.

According to a report by the U.N.'s climate-change secretariat that was released just before the Montreal meeting began, Canada's performance on greenhouse gas emissions is close to the worst in the world.

Under Kyoto, we, (and all other signatories) are pledged to reduce our emission by the period 2008 to 2012 to 6 per cent less than our levels in 1990. Instead of going down, our emissions have gone up - by a whopping one-quarter (24.2 per cent), by the end of 2003.

This is the sixth-worst performance in the world. Only one other large country, Spain, has performed worse than us.

Worse by far, in the light of Martin's opportunistic moralism, the U.S. has done far better than us. Its rate of emissions is also up, but only by a cumulative 13.3 per cent, roughly half as much as ours.

Questioned by reporters, Environmental Minister Stéphane Dion said our record was caused by our rapid economic growth during the period.

True. Except that the United States has had a faster economic growth rate than we did during the same period and has done better in terms of its emissions.

This doesn't mean that they're right and we're wrong. It means, rather, that we're both wrong: the U.S. not to have joined Kyoto and ourselves because we have done so little - really nothing more than some expensive ad campaigns about conservation. Nor is there any prospect of our record improving. Real change would require penalties for polluters.

The Martin government has neither the will nor the nerve to do this. And the oil sands, which we are developing as fast as possible, are the most polluting form of oil extraction of all.

Of course, the U.S., as the world's biggest polluter, matters in a way that we do not.

By rejecting Kyoto, it encourages large developing nations, like China and India, to continue to refuse to join. (By 2025, it's expected that China will become the world's largest emitter of carbon).

We, though, are the good guys, the multilateralists, natural conservationists because our terrain is so fragile.

On environmental matters, at the very least, we're all those things only in our own mind.

If Martin doesn't know this, or won't say it, no reason exists to pay the least attention to what he says.

Richard Gwyn's column appears Tuesdays and Fridays. gwynR@sympatico.ca.




La mise en oeuvre du Protocole de Kyoto au Canada

Dufault, Evelyne; Webster, Alain
Le Soleil vendredi 9 décembre 2005

À l'occasion de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui se termine aujourd'hui, l'Institut Hydro-Québec en environnement, développement et société de l'Université Laval suscite une réflexion sur ces changements qui nous affectent. Aujourd'hui, deux auteurs se livrent à une analyse de la mise en oeuvre du Protocole de Kyoto au Canada.

La fin de la Conférence de Montréal sur les changements climatiques constitue une belle occasion de faire le point sur la mise en oeuvre du Protocole au Canada. En effet, malgré la volonté maintes fois répétée des gouvernements d'aller de l'avant en matière de réduction des émissions de GES, les différents signaux sont pour le moins contradictoires pour ne pas dire ambigus.

En ratifiant le Protocole de Kyoto, le Canada s'est assujetti à une cible de réduction de 6 % de ses émissions de gaz à effet de serre (GES) par rapport au taux de 1990. Cela se traduit par un budget d'émissions de 560 millions de tonnes par année pour la période 2008 à 2012. Malgré plusieurs plans d'action pour réduire les émissions canadiennes (1995, 2000 et 2002), la tendance continue d'être à la hausse avec une moyenne d'augmentation des émissions de 1,7 % par année depuis 1992. Les émissions de GES au Canada ont augmenté de 24 % par rapport au taux de 1990 pour atteindre 740 millions de tonnes en 2003, et on prévoit qu'en l'absence de mesures spécifiques, les émissions pourraient dépasser de 45 % la cible canadienne en 2010.

Divers facteurs complexifient l'action canadienne dans la lutte contre les changements climatiques. D'abord, les émissions de GES proviennent de l'ensemble des secteurs d'activité et il faut donc modifier les comportements de millions de consommateurs et de producteurs pour atteindre notre objectif de réduction. De plus, la mise en oeuvre des accords internationaux doit se faire en collaboration entre le gouvernement fédéral et ceux des provinces et territoires, puisque les compétences constitutionnelles en matière d'environnement sont partagées et que les provinces possèdent et gèrent leurs terres et les ressources naturelles qui s'y trouvent. L'accord des provinces pour les initiatives du gouvernement fédéral concernant les changements climatiques ainsi que l'harmonisation des programmes, des plans et des législations provinciales sont donc nécessaires.

Les différences régionales en termes de géographie et de ressources rendent l'atteinte d'un consensus ardue entre les provinces dont les intérêts économiques sont très divergents. L'Alberta produit 31 % des émissions canadiennes, l'Ontario 28 %, alors que le Québec n'en produit que 13 % et le Nouveau-Brunswick seulement 3 %. De plus, le Québec, le Manitoba et la Colombie-Britannique tirent leur énergie presque entièrement de l'hydroélectricité, alors que plusieurs provinces, en particulier l'Alberta, produisent essentiellement de l'énergie thermique (charbon, mazout, gaz). L'Alberta explique à elle seule 42 % de la croissance des émissions depuis 1990 alors que la contribution du Québec n'est que de 9 %. L'écart est encore plus marqué lorsque l'on analyse les émissions de GES par personne, avec des taux variant de 12,2 tonnes par personne au Québec à 71,2 tonnes en Alberta.

De plus, les exportations d'énergie contribuent à la hausse des émissions canadiennes, tout en constituant une source de revenu non négligeable. Ainsi, le secteur des industries électrique et pétrolière expliquent 56% de la croissance des émissions depuis 1990. L'autre secteur en forte croissance est celui du transport avec une hausse de 28% depuis 1990. Selon Environnement Canada, ces deux secteurs sont responsables de la quasi-totalité de l'augmentation des émissions canadiennes enregistrées depuis 1990 principalement en raison d'une utilisation accrue des combustibles fossiles pour la production d'électricité, d'une plus grande consommation d'énergie dans les transports et d'une intensification de la production de combustibles fossiles (surtout à des fins d'exportation).

C'est dans ce contexte que le gouvernement fédéral a présenté son nouveau plan d'action en 2005. Le plan de 2005 prévoit la réduction des émissions annuelles de 270 millions de tonnes et se fonde notamment sur un système d'échange de droits d'émissions pour les grandes industries, sur des mécanismes de marché et sur l'action des citoyens (par le biais du Défi d'une tonne, par exemple). Un financement de 10 milliards $ est prévu d'ici 2012, réparti entre le Fonds pour le climat (promotion des réductions intérieures et investissements internationaux, y compris l'achat de crédits sur le marché international), le Fonds du partenariat (financement pour les provinces et territoires), les programmes en matière d'énergies renouvelables et les programmes existants.

Jusqu'à maintenant, les plans d'action canadiens ont privilégié les mesures volontaires, les incitatifs et les programmes afin de lutter contre les changements climatiques. Le Canada a toutefois décidé de réglementer les GES des grandes industries par le biais de la Loi canadienne sur la protection de l'environnement (LCPE). Les gaz à effet de serre sont donc dorénavant considérés comme des substances nocives. Cette approche se traduit également par la mise en oeuvre du système de permis d'émission échangeables pour les grands émetteurs finaux. Puisque ces derniers sont responsables de près de 50% des émissions canadiennes, ce système occupera une place dominante dans l'architecture de Kyoto au Canada.

En accordant aux entreprises des permis d'émission qui peuvent être échangés, les entreprises ayant de faibles coûts de réduction ont un avantage financier à réduire leurs émissions et vendre leurs permis excédentaires à profit. Les firmes ayant des coûts de réduction élevés peuvent se procurer des permis à un coût inférieur à leurs propres coûts de réduction. L'objectif de réduction des émissions est donc atteint de la façon la moins coûteuse possible et chacune des firmes est incitée à trouver de nouvelles technologies afin de réduire ses émissions. Il ne s'agit donc pas ici de la mise en place d'un droit de polluer, comme on l'entend souvent. La mise en place de permis d'émission permet au contraire de reconnaître la rareté associée au droit d'émettre des GES.

La mise en place d'un système de permis d'émission échangeables demande de définir les paramètres à l'intérieur desquels le marché pourra intervenir. L'allocation initiale est l'enjeu le plus litigieux puisqu'il détermine la répartition initiale du fardeau. L'approche proposée par le Canada repose sur la détermination de normes d'émissions auxquelles une réduction de 12 % et qui, multipliée par le niveau annuel de production, permettra de déterminer le nombre de permis qui sera alloué annuellement à chacune des firmes. Cette approche permet de simplifier plusieurs éléments dans la mise en oeuvre du système.

Toutefois, dans un tel système, les secteurs en très forte croissance, comme le secteur des industries électrique et pétrolière, vont se voir allouer de plus en plus de permis puisque leur niveau de production est en hausse. Nous assistons alors à une baisse de l'intensité des émissions mais à une hausse des émissions en valeur absolue. Devant une telle hausse nette des émissions, le gouvernement fédéral se verra probablement dans l'obligation d'acheter de nouveaux droits d'émission sur le marché international. La question éthique qui se pose est alors assez simple : est-ce à l'État d'assumer ce coût supplémentaire ou ne devrait-on l'imposer à l'entreprise ?

Finalement, les choix qui seront faits par nos gouvernements ne doivent pas seulement permettre d'atteindre les objectifs prévus pour la première période d'engagement. Ils doivent également permettre à l'État de préserver sa marge de manoeuvre pour définir les objectifs de réduction pour la seconde période d'engagement débutant en 2013. Les objectifs en matière de changements climatiques étant, ne l'oublions pas, une réduction absolue des émissions à moyen terme.

Mme Dufault est doctorante à l'UQAM et membre de l'Institut Hydro-Québec en environnement, développement et société. M. Webster enseigne l''économie de l'environnement à Université de Sherbrooke




L'ancien temps

André Pratte
La Presse vendredi 9 décembre 2005

Lorsqu'il est question des faiblesses du système de santé québécois, on entend encore fréquemment parler de compressions budgétaires. Les données publiées mercredi par l'Institut canadien d'information sur la santé confirment pourtant que les compressions appartiennent à l'histoire: depuis huit ans, les dépenses en santé du gouvernement du Québec augmentent rapidement.

En 1997, Québec a consacré 11,9 milliards à son système de santé; en 2005, cette somme atteindra 18,3 milliards. Il s'agit d'une augmentation considérable de 6,4 milliards, soit 54 %! Au cours de cette période, les dépenses de santé du Québec ont crû un moyenne de 5,6 % par an. Si on exclut l'effet de l'inflation, la hausse annuelle moyenne a été de 3 % de 2000 à 2005, l'une des croissances les plus rapides pour une période de cinq ans depuis trois décennies. Autre statistique: en dollars constants, le gouvernement du Québec dépense aujourd'hui près de 300 $ de plus par habitant qu'en 2000. Les problèmes qui subsistent- certaines situations critiques se sont résorbées, notamment dans les urgences- ne peuvent donc pas être attribués à des compressions déjà anciennes.

Il est vrai que les dépenses de santé du Québec restent relativement moins élevées que celles des autres provinces (400 $ de moins par habitant que l'Ontario, 350 $ de moins par habitant que le Nouveau-Brunswick). Cet écart, un phénomène nouveau, se creuse depuis 2000. Certains mettront cela sur le compte du déséquilibre fiscal. Pourtant, ledit déséquilibre n'a pas empêché le Nouveau-Brunswick, province bien plus pauvre que le Québec, d'accroître ses dépenses de santé plus rapidement que ne l'a fait le Québec.

Le déséquilibre fiscal n'a pas empêché non plus notre gouvernement provincial d'augmenter l'ensemble de ses dépenses davantage que les autres gouvernements provinciaux. À titre d'exemple: il y a 10 ans, Québec dépensait au total 1128 $ de plus par habitant que l'Ontario. Depuis, l'écart s'est élargi pour atteindre 2000 $. On ne peut pas parler ici d'étranglement, mais d'un gouvernement qui a choisi de consacrer à la santé une moins grande part de ses augmentations de dépenses. Il est vrai que sa marge de manoeuvre était moins grande en raison du poids de la dette.

Le rapport publié par l'Institut canadien d'information sur la santé comporte des données qui démentent les affirmations de certains selon lesquelles une privatisation en douce du système de santé est en cours. Au Québec, la part des dépenses de santé payée par des fonds privés- venant des patients ou de leurs assurances- est effectivement en hausse. Mais l'augmentation est très lente: cette proportion est aujourd'hui de 30 %, alors qu'elle était déjà de 21 % en 1975.

Cette augmentation est essentiellement due au rôle accru joué par les médicaments, où l'assurance privée a traditionnellement joué un plus grand rôle. La part du privé est restée inchangée dans la plupart des secteurs de la santé. Elle demeure minuscule- 0,7 % des dépenses- pour ce qui est des services rendus par les médecins; elle a diminué pour les hôpitaux, de 11 % à 4 % depuis 10 ans.

Voilà des données que les Québécois devraient garder à l'esprit au cours du débat à venir sur la place des soins privés, dans la foulée du jugement de la Cour suprême dans l'affaire Chaoulli-Zeliotis. Deux conclusions s'en dégagent. Un: à l'heure actuelle, sauf dans le domaine des médicaments, la place des fonds privés est petite et stable. Deux: malgré une croissance rapide des dépenses publiques, l'État n'arrive pas, et n'arrivera pas, à satisfaire une demande de soins qui, par nature, est illimitée.




Les écoles privées grecques se font couper les vivres

Marie Allard
La Presse vendredi 9 décembre 2005

Après les écoles privées juives, c'est au tour des cinq écoles grecques de perdre leur subvention. Les commissions scolaires de Montréal, de Laval et Marie-Victorin, sur la Rive-Sud, mettent fin aux contrats d'association qui permettent à ces écoles d'être financées à 100 %. Un délai leur est toutefois accordé, jusqu'à 2008 à Montréal et 2007 en banlieue.

Le statu quo n'était plus possible, selon Diane De Courcy, présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Elle a fait ajouter au conseil des commissaires de mercredi dernier une résolution mettant fin à l'entente avec les écoles grecques. " Les nombreuses communautés avec lesquelles la Commission scolaire entretient une étroite et excellente collaboration pourraient souhaiter un statut comparable ", fait valoir Mme De Courcy dans une lettre envoyée le 1er décembre à Jean-Marc Fournier, le ministre de l'Éducation.

La CSDM reçoit cette année 3,3 millions du ministère de l'Éducation en vertu de cette association. Elle garde 575 000 $ pour payer divers services donnés aux écoles grecques (transport scolaire, frais pédagogiques et administratifs) et leur remet les 2,7 millions qui restent.

Promis l'an dernier par le ministère de l'Éducation pour favoriser les rapprochements interculturels, un budget de 10 millions pourra servir à trouver des solutions. Hier après-midi, le Ministère ne pouvait dire si cet argent, auparavant destiné aux écoles juives, a été utilisé cette année.

Mme De Courcy propose au ministre de favoriser les cours de grec comme option ou activité parascolaire (notamment dans le Programme d'enseignement des langues d'origines, PELO), dans les écoles publiques régulières. " Le cabinet n'a pas encore reçu cette lettre, a dit hier Véronique Mercier, l'attachée de presse de M. Fournier. Si les commissions scolaires ont quelque chose à proposer, le ministre sera comme toujours à l'écoute. "

John Theodosopoulos, président de la Communauté hellénique de Montréal qui gère les quatre écoles Socrates, ne comprend pas ce qui arrive. " Il n'y a pas une raison qui puisse justifier l'annulation soudaine de notre association ", a-t-il affirmé. Les écoles Socrates offrent un enseignement en français conforme au programme québécois. Les cours de grec, qui s'y ajoutent, sont facturés 2000 $ par an, a-t-il précisé.

M. Theodosopoulos en veut particulièrement à la Commission scolaire de Laval qui a vendu deux écoles aux communautés grecques de Montréal et de Laval en 2002. Le coût de la transaction: 2 millions. " Nous avons une hypothèque là-dessus, a-t-il indiqué. Nos écoles sont un grand succès et nous allons travailler main dans la main avec le Ministère et les commissions scolaires pour trouver une solution. " Une première rencontre de travail est prévue fin janvier à Montréal.




France - loi de 1905 : la laïcité, une loi d'actualité

Catherine Coroller
Libération vendredi 9 décembre 2005

Alors qu'aucune commémoration en haut lieu n'est prévue, les élus locaux se mobilisent pour fêter les cent ans d'une loi brûlante.

Silence radio au sommet de l'Etat, mais foisonnement à la base. En cette semaine de célébration du centième anniversaire du vote de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat, le contraste est saisissant entre l'extrême discrétion du gouvernement, qui a célébré l'événement en catimini (lire ci-contre), et la multitude de colloques, expositions, banquets républicains, publications... auxquels il a donné lieu un peu partout en France. Maîtres d'oeuvre de cette mobilisation, les grandes associations et principaux courants de pensée laïcs, dont la Ligue de l'enseignement et la franc-maçonnerie. Et, plus surprenant compte tenu de la frilosité des députés, les élus locaux des villes, départements et régions.

Elus de gauche. Certaines communes ont fait débuter les commémorations dès janvier, la mairie du XXe arrondissement de Paris organisant même une «année de la laïcité». Celle de Montreuil clôturera ses célébrations, ce samedi, par «un banquet républicain auquel tous les citoyens montreuillois sont conviés». Plus classique, la ville de Nantes a organisé vendredi une table ronde-débat sur le thème : «Quelle laïcité pour demain ?» Depuis le 10 novembre et jusqu'au 31 janvier, le conseil général de Loire-Atlantique présente une exposition sur «l'engagement laïc de la République» accompagnée d'une série de conférences. Le conseil régional de Rhône-Alpes propose pour sa part, les 13, 14 et 15 décembre, des rencontres sur «La laïcité, question au présent». La plupart de ces initiatives émanent d'élus de gauche. Coïncidence ?

Si les élus locaux se mobilisent davantage que les élus nationaux, c'est sans doute parce que la laïcité n'est pas pour eux un concept abstrait mais une réalité au quotidien. C'est sur leur bureau qu'aboutissent les demandes des musulmans pour que des créneaux horaires de piscine soient réservés aux femmes ou, d'accord avec les juifs, qu'une alternative au porc soit prévue dans les menus des cantines, voire que la viande soit hallal (conforme au rite musulman d'abattage). C'est eux qui ont dû gérer les tensions entre Juifs et Arabes lors de l'explosion des actes antisémites, conséquence de l'importation en France du conflit israélo-palestinien, invitant en mairie les représentants religieux juifs et musulmans pour des tentatives de médiation et organisant la protection des lieux de culte. Ces crispations ­ y compris les violences dans les banlieues ces dernières semaines ­ leur ont fait toucher du doigt le risque d'une montée des communautarismes et d'une désagrégation du tissu social. [...]

Si les élus se sentent directement concernés par la loi de 1905, c'est aussi parce que c'est à eux que s'adressent les musulmans désireux de construire une mosquée. «La question principale qui se pose aux maires en ce moment, et la plus lourde, est celle des lieux de culte musulman», explique Jean-Marie Bockel, président de l'Association des maires de grandes villes de France et maire (PS) de Mulhouse. La loi interdisant toute subvention publique des cultes, les élus bricolent, mettant quasi gratuitement à disposition des associations musulmanes des terrains sous forme de bail emphytéotique, finançant l'aménagement du parking, subventionnant la construction de salles destinées non à la pratique du culte mais à des activités culturelles, comme l'enseignement de la langue arabe...

«Interpréter». Certains, comme Laurent Cathala, maire (PS) de Créteil, réclament une «adaptation» de la loi de 1905 afin de permettre aux communes d'aider financièrement les musulmans. Pour Jean-Marie Bockel, en revanche, «on peut faire beaucoup de choses dans le cadre de cette loi, quitte à l'interpréter un petit peu». Michel Destot, maire (PS) de Grenoble, ne souhaite pas non plus une modification du texte, mais il attend avec impatience que la Fondation des oeuvres de l'islam, censée collecter et redistribuer l'argent venu notamment de l'étranger, voie le jour.

Même les plus radicaux de ces maires ont mis de l'eau dans leur laïcisme. Comme le dit Maurice Berthiau : «1905, c'était l'Eglise catholique contre les républicains et les libres-penseurs. En 2005, il nous faut aider les religions à trouver leur place dans la société, pas plus que leur place, mais leur place quand même.»




Que veut dire la laïcité?
Quelques réflexions sur le loi de 1905

Site personnel de Denis COLLIN
mercredi 7 décembre 2005

Les anniversaires, aussi formels qu’ils soient, ne sont pas seulement des instruments efficaces pour former et entretenir cette mémoire collective si bien analysée par Maurice Halbwachs ; ils sont aussi de bonnes occasions d’envisager avec un peu de recul les questions auxquelles nous sommes directement confrontés. De ce point de vue, la discrétion qui préside aux célébrations de la loi de séparation des églises et de l'État, adoptée en 1905, ne manquera pas d’étonner quand on sait à quel point ces affaires ont agité et continuent d’agiter l’opinion publique aussi bien que la représentation politique. Laissons cependant de côté cet aspect proprement politique de l’affaire. Je voudrais seulement montrer ici que la loi de 1905 concentre quelques questions essentielles de philosophie politique et de droit. En premier lieu, la loi de 1905 parachève le combat séculaire pour la liberté de conscience, un combat dont les grandes figures philosophiques sont ces géants de la pensée que sont Spinoza, Kant et quelques autres. En second lieu, je dirai pourquoi elle enracine dans notre droit un des principes fondamentaux d’une société juste, d’une « société bien ordonnée », comme le dirait John Rawls. Enfin, je montrerai que cette loi a, à juste titre, un caractère constitutionnel, au sens où elle constitue une des normes fondamentales qui définissent la République, dans la grande tradition républicaniste et spécialement dans la tradition française du républicanisme.

Le combat pour la liberté de conscience comme principe politique remonte sans aucun doute à la Réforme et aux guerres de religion qui ont ensanglanté l’Europe. Progressivement a émergé l’idée du primat de la conscience individuelle dans les questions religieuses : la religion ne peut plus être imposée aux individus. Le christianisme n’est pas totalement étranger à cela, puisque le principe du consentement individuel y est essentiel et la foi ne peut reposer que sur cette adhésion du coeur et sur ce libre arbitre dont Augustin a été l’un des premiers grands penseurs. Il reste que, historiquement, le christianisme s’est imposé comme religion d'État, l'Église se présentant comme l’héritière de l’Empire romain, un empire qui s’étend sur les consciences, ce que les pires tyrans parmi les anciens empereurs n’avaient jamais prétendu... On peut dire que le premier acte est l’adoption du principe « cujus regio, ejus religio » selon lequel les sujets doivent avoir la religion de leur prince. Cela signifie que l’autorité n’appartient plus obligatoirement au Pape, intermédiaire entre Dieu et les fidèles, mais au pouvoir politique « national ». La souveraineté céleste est en train de redescendre sur Terre.

Le deuxième acte est l’adoption de fait ou de droit du principe de tolérance. On ne reviendra pas sur l’édit de tolérance dit édit de Nantes qui autorise en France, en certains lieux définis, la pratique de la RPR (religion prétendument réformée!) Ce principe de tolérance s’applique très tôt dans les Provinces Unies et en Angleterre. Mais on doit en souligner immédiatement les limites : il s’agit de la liberté accordée aux religions monothéistes, c’est-à-dire aux diverses sectes chrétiennes et aux juifs. Par exemple, le traité d’Utrecht (1579) affirme : « tout individu doit être libre dans sa propre religion, et personne ne doit être molesté ou inquiété pour des questions de culte ». Mais cette liberté de principe était de fait sujette à restrictions. Quand, en 1619, la cité d’Amsterdam finalement reconnaît officiellement aux Juifs le droit de pratiquer leur religion, elle leur impose de maintenir une stricte observance de leur orthodoxie, d’adhérer scrupuleusement à la loi mosaïque et de ne pas tolérer de déviations de la foi en un « Dieu créateur tout puissant ». À la place, d’une orthodoxie, on a maintenant plusieurs orthodoxies. Mais les « hétérodoxes » n’échappaient pas aux sanctions et aux condamnations, ainsi un Juif d’origine portugaise, Uriel da Costa, arrêté par les autorités d’Amsterdam et condamné à une amende pour un de ses livres considéré comme un affront au christianisme et au judaïsme qui se suicida en 1640.

C’est précisément contre cette « tolérance » que Spinoza, dans le Traité Théologico-politique, va poser le principe de la séparation radicale du politique et du théologique. Il affirme d’abord que, si on peut commander aux langues, on ne peut pas commander aux pensées. Par conséquent, si un État veut gouverner les pensées, il s’impose une tâche au-delà de sa puissance et du même coup il engendre le désordre et rend impossible la paix publique. Que Spinoza soit athée ou pas, c’est une question philosophique compliquée. En tout cas, il est le premier à revendiquer ouvertement l’absolue liberté de penser en dehors de tout dogme religieux. Mais il va un peu plus loin. Sans dire clairement que l’État doit être neutre au plan religieux, il affirme que s’occuper des affaires religieuses n’entre pas dans le champ du contrat par lequel les individus transfèrent leur pouvoir à un Souverain et la seule « religion » d'État possible – mais s’agit-il encore d’une religion ? - est la religion de la patrie qui repose sur la justice, la charité et la concorde.

Pour montrer d’ailleurs combien est forte la position de Spinoza, on peut la comparer à la défense de la tolérance par John Locke. Locke est certainement le véritable père fondateur des États-Unis et en tout l’inspirateur de la conception anglo-saxonne de la démocratie. Après avoir fait l’apologie de la tolérance religieuse, ce très célèbre père de la démocratie ajoute : « ceux qui nient l'existence d'un Dieu, ne doivent pas être tolérés, parce que les promesses, les contrats, les serments et la bonne foi, qui sont les principaux liens de la société civile, ne sauraient engager un athée à tenir sa parole ; et que si l'on bannit du monde la croyance d'une divinité, on ne peut qu'introduire aussitôt le désordre et la confusion générale. D'ailleurs, ceux qui professent l'athéisme n'ont aucun droit à la tolérance sur le chapitre de la religion, puisque leur système les renverse toutes. »1 On voit donc clairement que la laïcité et la tolérance religieuse sont deux choses très différentes. Et que notre « exception française » inventée par un Juif hollandais d’origine portugaise du XVIIe siècle vaut bien l’exception anglo-saxonne...

En deuxième lieu, pour quitter l’histoire de la philosophie, je voudrais montrer que la laïcité est incluse dans les « principes de justice », tels que les définit John Rawls. Le premier principe de justice est le principe d’égale liberté pour tous qui inclut la liberté de conscience. Cette dernière ne peut subir aucune limitation – alors que Rawls admet que les libertés puissent être limitées, par exemple tout simplement quand on remplace la démocratie directe par la démocratie représentative. Cela veut donc dire que l’État ne peut donner aucun privilège à quelque conviction que ce soit, religieuse ou non religieuse. Quand il passe à la justification des principes de justice, Rawls montre que sont justes les principes que l’on approuverait en étant placé sous le « voile d’ignorance », c’est-à-dire dans une situation où l’ignore sa situation particulière et ses avantages ou handicaps propres. Quelqu’un placé sous ce fictif voile d’ignorance ignorerait s’il est lui-même chrétien, mahométan ou athée. Il chercherait donc le système juridique qui lui garantirait la moins mauvaise situation faute de connaître à l’avance la meilleure pour lui. Un catholique sachant qu’il est catholique préférerait sans doute une étroite liaison entre l’Église et l’État mais quelqu’un placé sous le voile d’ignorance n’aimerait sans doute pas se réveiller catholique dans une République Islamique ou dans un État persécutant toutes les religions. Son choix rationnel porterait donc sur un État laïque, neutre quant aux croyances et garantissant la liberté de culte et le droit d’être athée.

Certes, Rawls ne tient pas explicitement le raisonnement que je viens de tenir. Le mot laïcité semble d’ailleurs ignoré de la langue anglaise... On traduit généralement par secularity ou secularism. Mais Rawls soutient la nécessaire neutralité de l’État : « l’État ne doit rien faire pour favoriser ou promouvoir une doctrine compréhensive particulière plutôt qu’une autre ou fournir d’avantage d’assistance à ceux qui en sont partisans. »2 De là à dire que l’État ne reconnaît, ne subventionne ni ne salarie aucun culte, il n’y vraiment qu’un tout petit pas. On peut trouver une confirmation pratique de cette façon de voir les choses. Généralement ce sont les minorités – ceux qui ont donc le moins de chance de pouvoir imposer leur point de vue aux autorités politiques – qui sont les plus ardents défenseurs de la laïcité. On sait le rôle qu’eurent les protestants et une partie des Juifs dans la séparation de l'Église et de l’État en France. On remarquera que dans l'État calviniste hollandais, les catholiques sont plutôt favorables à la laïcité, et ainsi de suite...

Un historien pourra aisément montrer que la laïcité va de pair avec l’établissement et la consolidation de la République dans notre pays. Des lois Ferry de 1882 à la loi de 1905, la question de la laïcité concentre toutes les batailles menées pour la défense du régime républicain. Mais si nous voulons en apprécier la valeur aujourd’hui, il faut montrer toute sa place dans la pyramide des normes. Une constitution peut être modifiée quant à l’organisation des pouvoirs publics, et on ne s’en est pas privé ! Mais cette organisation des pouvoirs publics renvoie elle-même à une norme plus fondamentale qui réside dans la déclaration des droits de 1789 et dans quelques principes qui ont fini par être ceux à partir desquels on peut juger de la validité ou non d’une organisation particulière des pouvoirs publics. Notre conception de la pyramide des normes interdit qu’un parti ou un gouvernement puisse soumettre au suffrage populaire un projet qui violerait le principe d’égalité ou le principe de liberté. Bien que ce ne soit pas toujours très clair dans la présentation, il y a une différence de niveau hiérarchique entre le préambule de notre constitution (« Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu'aux droits et devoirs définis dans la Charte de l'environnement de 2004. ») ou son article premier (« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. ») et, par exemple, l’article 49 qui définit les conditions dans lesquelles le gouvernement est responsable devant le Parlement. On peut supprimer le 49-ter ou l’article 16 (qui confie les pleins pouvoirs au président) sans bouleverser l’édifice de fond en combles. Mais si on supprime la référence à 1789 ou à 1946, c’est une autre affaire !

Sans que la séparation de l’État et des églises figure formellement dans ces textes, il me semble qu’on peut considérer qu’elle est la conséquence logique du principe de liberté (qui inclut au premier chef la liberté de conscience) et du principe d’égalité. Comme, en outre, l’instruction publique laïque et obligatoire figure au rang des principes fondamentaux (préambule de 1946) et que la France est définie comme une République laïque, on peut sans interprétation exagérée considérer que les principes posés par la loi de 1905 appartiennent au rang des principes inviolables sauf à entreprendre une véritable sédition contre l’État républicain.

Pour terminer je dirai quelques mots de la question religieuse aujourd’hui. La loi sépare les églises et l’État et garantit la liberté religieuse. On nous dit ici et là qu’il faudrait aujourd’hui une laïcité plus ouverte – c’est la reprise « soft » d’un discours tenu par les sectaires religieux contre le soi-disant « intégrisme laïque ». On nous propose d’enseigner « le fait religieux » comme si les programmes actuels d’histoire ou de philosophie ignoraient ces questions. La confusion de ces discours à la mode tient à une chose : les églises sont des institutions relativement faciles à définir. La religion, c’est une autre affaire ! Nous n’en avons aucun concept précis. On peut la définir comme phénomène appartenant à l’ordre culturel qui mérite donc étude comme tous les phénomènes culturels. Et de ce point de vue aucune ne peut faire prévaloir ses droits sur les autres, même en invoquant la force du nombre. Il y a des religions sans Dieu, le bouddhisme en est une à certains égards – et encore faudrait s’entendre sur ce qu’est le bouddhisme dont il y a presque autant de variantes que dans le christianisme. Il y a aussi des phénomènes sociaux et politiques dont la nature religieuse est évidente : comment ne pas repérer le religieux dans le culte (heureusement disparu) du « petit père de peuples » ? Il y a des attitudes religieuses sans religion : je pense à la « religion cosmique » d’Einstein ou à la « vraie religion » dont parle Spinoza. Nous avons eu la « religion civique » de Rousseau et même le culte de l’Être Suprême. Et notre République elle-même qui parle de « droits sacrés », nos droits, nous qui sommes « les enfants de la patrie », elle est encore à sa manière dans la transcendance et dans la distinction entre le sacré et le profane, c’est-à-dire dans le religieux. Bref, nous n’en avons pas fini avec le religieux.

On voit bien à l’énoncé de cette liste (non limitative) qu’il est impossible de parler de « la » religion ou « des » religions comme si cela allait de soi, comme si nous avions affaire à des entités claires et distinctes. En vérité, quand on demande une « laïcité ouverte », une « nouvelle laïcité », il ne s’agit pas de la ou des religions, mais bien de la réintroduction du pouvoir clérical dans l’espace public. L’ouverture prétendue serait en réalité une grande marche en arrière dans notre histoire et constituerait un viol de la liberté de conscience de cette grande majorité de citoyens qui se passent de religion ou qui vivent leur religion à leur manière comme une aventure métaphysique.

1 Lettre sur la tolérance, 1686 – traduction de Jean Le Clerc, 1710

2 Libéralisme politique, V,§4, page 236 de la traduction française.




Discrimination

Richard Y. Bourhis et Annie Montreuil
La Presse vendredi 9 décembre 2005

Au Québec, les Canadiens anglais blancs sont deux fois plus nombreux (18 %) que les Canadiens français (7 %) à avoir subi de la discrimination

Les études démontrent que les préjugés et la discrimination sont des facteurs qui nuisent à l'intégration des immigrants et des minorités visibles. Nous avons vu ces dernières semaines en France que la violence des banlieues est en partie attribuable aux sentiments de révolte des jeunes " Blacks " et Maghrébins qui sont constamment ciblés par les policiers lors de contrôles d'identité dans les transports en commun, dans la rue et dans les magasins. Ce sont surtout les jeunes Maghrébins nés en France qui ne supportent plus d'être victimes de préjugés et de discrimination de la part de la majorité d'accueil dans le monde du travail et du logement locatif. La politique jacobine d'assimilation des minorités culturelles et linguistiques est en panne et le mythe fondateur républicain n'est plus suffisant pour masquer le traitement inégal infligé aux immigrants et aux minorités visibles en France.

Qu'en est-il de la situation au Québec où la politique d'intégration favorise plutôt une forme de pluralisme culturel envers les immigrants et les minorités visibles? Sans passé colonial et bénéficiant d'une immigration diversifiée issue de tous les continents, le cas du Québec semble difficilement comparable à celui de la France. Toutefois, Montréal et Paris sont deux villes francophones qui comptent un pourcentage assez faible d'immigrants (18 %) si on compare aux taux observés dans les grandes villes canadiennes telles que Vancouver (37 %) et Toronto (44 %).

Au Québec comme ailleurs, les immigrants et les minorités visibles partagent une triste réalité: le sentiment d'être trop souvent victimes de préjugés et de discrimination. Nous présentons ici certains résultats provenant d'une vaste enquête pancanadienne, l'Enquête sur la diversité ethnique (EDE, 2003), concernant l'expérience d'avoir été victime de discrimination au Québec et au Canada.

42 000 entrevues

L'Enquête sur la diversité ethnique a porté sur un échantillon représentatif de la population canadienne âgée de 15 ans et plus. Plus de 42 000 entrevues téléphoniques furent menées en 2002 auprès de répondants dont le tiers était d'origines canadiennes française ou anglaise et les deux tiers d'origines immigrantes. Voici un bref sommaire des résultats obtenus à la question suivante de l'enquête EDE.

" La discrimination peut survenir lorsqu'une personne est maltraitée parce qu'elle est vue comme étant différente des autres. Au cours des cinq dernières années, pensez-vous avoir été victime de discrimination ou traité (e) injustement par d'autres personnes à cause de votre appartenance ethnique ou culturelle, de votre race ou de la couleur de votre peau, de votre langue ou de votre accent, ou de votre religion? "

Considérons le pourcentage de personnes qui on répondu OUI à cette question. Notons que ces résultats sont conservateurs car en général, les individus n'aiment pas avouer avoir subi de la discrimination, ni entretenir l'image d'être une " victime " ou d'être membre d'une minorité dévalorisée par la majorité dominante. À l'échelle du Canada la discrimination touche davantage les immigrants de première génération (13 %) que ceux de deuxième (6 %) ou de troisième (5 %) générations.

Mais toutes générations confondues, c'est lorsque l'on distingue entre Canadiens " blancs " et Canadiens appartenant à des minorités visibles que le portrait est le moins encourageant: seulement 5 % des Canadiens blancs déclarent avoir été victimes de discrimination alors que ce pourcentage passe à 20 % dans le cas des minorités visibles. Les minorités visibles représentent 13 % de la population canadienne et comprennent: les Chinois, les Sud-Asiatiques, les Noirs, les Philippins, les Latino-Américains, les Asiatiques du Sud-Est, les Arabes, les Asiatiques occidentaux. Que l'on soit à Toronto, Vancouver ou Montréal, ce sont les membres des minorités visibles beaucoup plus que les autres Canadiens qui portent le fardeau de la discrimination. (...)

M. Bourhis (bourhis.richard@uqam.ca) est professeur au département de psychologie de l'UQAM et directeur à l'UQAM de la Chaire Concordia-UQAM en études ethniques. Mme Montreuil (a.montreuil@fss.uu.nl) est chercheure postdoctorale au European Research Center on Migration and Ethnic Relations (ERCOMER) de la Utrecht University aux Pays-Bas.




Échos d'une hécatombe appréhendée

Michel D. LAURIER, Doyen de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, spécialiste en évaluation des compétences langagières et président du groupe de travail chargé d'élaborer le test de certification en français écrit pour les futurs maîtres
Le Devoir vendredi 9 décembre 2005

Les médias ont largement fait état, récemment, de la qualité déplorable du français chez les futurs enseignants, allant jusqu'à laisser entendre que les enfants des prochaines années feraient face à des «cancres». De tels titres sont de nature à inquiéter plus d'un parent.

La situation exige que les résultats qui ont été présentés soient mis en contexte. Il convient également de décrire les solutions que proposent les universités. Cela est d'autant plus nécessaire que l'éducation et la langue sont deux domaines où tous s'estiment spécialistes, avec la conséquence qu'un grand nombre de gens se sentent à l'aise de pérorer sur ces deux sujets sans trop savoir de quoi il retourne.

On pourrait même dire que cette tendance est exacerbée dans les communautés francophones par un académisme séculaire qui rend les locuteurs du français chatouilleux en ce qui a trait au respect de la norme linguistique. C'est ainsi que s'impose une vision monolithique qui fait oublier qu'une langue saine est une langue qui comporte des variations géographiques et sociales et que la véritable maîtrise permet de naviguer dans cette diversité et de s'exprimer de la manière qui convient le mieux à la situation !

La première dérive qu'il faut souligner en ce qui a trait aux résultats apparemment catastrophiques des futurs enseignants formés à l'université est l'utilisation de tests d'entrée qui servent à déterminer les cours les plus appropriés compte tenu du degré de maîtrise du français écrit de chaque étudiant. En cela, les universités assument pleinement la responsabilité qui leur est confiée, celle de favoriser le développement d'un niveau de compétence qui corresponde à ce qu'on est en droit d'attendre chez de futurs enseignants. Cela déborde largement la simple connaissance de l'orthographe.

Tous conviendront que ces attentes vont au-delà de ce qu'on peut demander à d'autres professionnels et que la maîtrise de la langue est toujours perfectible. Il suffit de rappeler que l'enseignant, en tant qu'héritier d'une culture, est un modèle qu'imiteront ses élèves, et ce, tant à l'oral qu'à l'écrit.

De plus, l'enseignant ne doit pas simplement devenir un locuteur exemplaire, il doit aussi bien comprendre les mécanismes de la langue de façon à en expliquer le fonctionnement à ses élèves et à anticiper leurs difficultés. Il s'agit d'une responsabilité à laquelle ne peut échapper le titulaire d'une classe au primaire et, au secondaire, d'une responsabilité partagée par l'ensemble des enseignants, quelle que soit la discipline qu'ils enseignent.

Il n'est pas superflu de rappeler que les programmes de formation des maîtres du Québec doivent être accrédités et que le comité d'agrément est particulièrement vigilant pour ce qui est de cette dimension de la formation. On ne doit donc pas s'étonner que les universités cherchent à identifier les étudiants qui, malgré la réussite de l'épreuve uniforme du collégial dans le cas des diplômés des collèges, n'ont pas nécessairement atteint le niveau attendu.

Faut-il se surprendre que le nombre d'étudiants dont on exige des cours d'appoint soit aussi élevé ? Dans le cas de l'Université de Montréal, une de celles qui ont été directement visées par les médias, environ le quart des étudiants sont exemptés de tout cours d'appoint; de 35 à 40 % doivent suivre un cours de mise à niveau conçu spécifiquement pour répondre aux besoins des enseignants et environ la même proportion devront y ajouter un cours de révision des connaissances grammaticales.

On peut certes déplorer qu'autant de futurs enseignants doivent réviser le code linguistique dans le cadre d'études universitaires. Par contre, il faut se souvenir que les facultés d'éducation ont la mission de former des enseignants en nombre suffisant dans tous les domaines et que c'est pour répondre à ces besoins qu'elles tentent de combler des lacunes qui auraient dû être comblées plus tôt. On ne réduit pas les exigences pour autant. Ainsi, à l'Université de Montréal, un étudiant qui ne réussit pas les cours d'appoint sera habituellement exclu du programme.

Il semble que les mesures mises en place par les universités portent fruit puisque les taux de réussite aux examens qu'imposent les commissions scolaires au moment de l'embauche des nouveaux enseignants dépassent largement ce qui a été rapporté pour l'examen d'entrée. S'il fallait s'inquiéter de la piètre qualité du français écrit des futurs enseignants, c'est sur la base de ces épreuves qu'il faudrait le faire.

Cependant, les résultats des examens à l'embauche doivent être interprétés avec prudence. Premièrement, les commissions scolaires n'utilisent pas toutes le même test. Deuxièmement, les seuils de réussite varient d'une commission scolaire à l'autre.

Troisièmement, les tests actuellement utilisés sont souvent déficients, tant du point de vue psychométrique que de celui de la pertinence de leur contenu. C'est la raison pour laquelle les universités québécoises ont donné suite à une recommandation de la Commission des états généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec en mettant sur pied un projet qui vise à adapter un des tests existants pour le rendre plus fiable et y inclure des tâches qui reflètent davantage ce qu'on attend d'étudiants universitaires engagés dans une formation menant à une autorisation d'enseigner. Cette épreuve de certification sera sans doute plus difficile que les tests actuels, mais elle sera surtout mieux adaptée et devra être réussie avant d'entreprendre le troisième stage de formation.

La passation d'une épreuve conforme aux attentes élevées que nous pouvons entretenir à l'endroit des futurs enseignants devrait contribuer à redorer l'image de la profession. Contrairement à ce qu'affirment Marie-Éva de Villers et Margot de Serres dans leur article «Faiblesses en français des futurs enseignants - Compétence et passion recherchées» (Le Devoir, 29 novembre 2005), les étudiants de l'Université de Montréal dont elles commentaient les résultats au test d'entrée en français ne manquent ni de compétence ni de passion.

Il est important de préciser que les programmes de formation des enseignants sont contingentés. Ainsi, cet automne, seulement 572 des 3824 candidats qui ont demandé à entrer dans les différents programmes d'enseignement de l'Université de Montréal ont été admis.

La moyenne des cotes de rendement de ces étudiants était de 28,45. Cette cote est supérieure à celle des admis au premier cycle de l'École des hautes études commerciales (28,16) auxquels les deux auteures comparaient les nouveaux admis en éducation. Il n'est donc pas étonnant que les étudiants des HEC, sur la base du test de français de leur établissement, soient, eux aussi, souvent dirigés vers des ateliers de mise à niveau. Que les futurs enseignants soient plus nombreux à devoir suivre des cours supplémentaires reflète surtout la hauteur des attentes.

La confiance des universités en leur capacité de former convenablement les futurs enseignants ne procède pas d'un optimisme naïf mais de la conscience qu'elles ont de leur responsabilité de développer l'ensemble des compétences attendues chez les professionnels de l'enseignement. L'approche reflète aussi l'engagement de tous les intervenants en éducation, du primaire à l'université, de faire en sorte que les difficultés qu'on observe dans la maîtrise de la langue d'enseignement se résorbent progressivement.

La tâche n'est pas facile et les causes de ces difficultés ne se trouvent pas uniquement à l'école. Depuis plusieurs années, des mesures ont été mises en place à tous les ordres d'enseignement. Si on se fie aux résultats de l'épreuve écrite du secondaire au cours des dix dernières années, on peut trouver que les progrès sont lents, mais rien n'indique qu'il pourrait y avoir recul et que nous courions à la catastrophe !




Du grand Monsieur

Michel David
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

Il faut reconnaître que Jacques Parizeau s'améliore. Certes, le concept de «devoir de réserve» semble toujours lui échapper, mais il a au moins patienté après la course à la succession de Bernard Landry pour dire tout le mal qu'il pense du nouveau programme du PQ et écorcher son nouveau chef.

Le Devoir avait en sa possession depuis l'été dernier le compte rendu d'une entrevue avec l'ancien premier ministre destiné à être publié dans l'Annuaire du Québec 2006. Il aurait certainement eu l'effet d'une bombe s'il avait paru au début de l'automne, mais M. Parizeau a refusé que sa publication soit devancée.

Pendant toute la course, presque tous les candidats, à la notable exception de Louis Bernard, se sont prosternés devant le programme adopté au congrès de juin, en particulier le chapitre consacré au processus d'accession à la souveraineté. Et voilà que M. Parizeau affirme qu'il s'agit d'un programme rempli de «conneries», qui transpire «la peur, la frousse». Si André Boisclair le trouvait si génial, c'est qu'il ne l'avait pas lu ! Monsieur a l'habitude de donner de la bonne copie mais, d'une fois à l'autre, il semble se surpasser.

Un petit malin comme le ministre du Développement économique, Claude Béchard, n'allait pas rater une telle occasion de tourner le fer dans la plaie. «On sait maintenant ce que M. Parizeau pense d'André Boisclair», a-t-il lancé. Les «purs et durs» ont dû s'en lécher les babines.

Un heureux hasard a voulu qu'aussitôt après l'élection de son nouveau chef, le PQ se retrouve en pleine campagne électorale, mais la vie va reprendre son cours normal après le 23 janvier, et la normalité au PQ consiste à se chicaner.

La très nette victoire de M. Boisclair lui confère une légitimité indéniable, mais les militants péquistes ont toujours vu les choses autrement. Dès qu'ils ont le moindre doute sur la ferveur souverainiste de leur chef, ils ne se sentent plus aucune loyauté envers lui.

***

Il est vrai que la formulation du passage qui hérisse le plus M. Parizeau n'est pas très heureuse. Au lieu d'affirmer que le gouvernement «se limitera à poser uniquement les gestes absolument indispensables pour donner suite à son engagement de réaliser la souveraineté», le programme aurait pu prévoir qu'il fera tous les gestes jugés indispensables.

Remarquez, cela n'aurait probablement pas satisfait M. Parizeau. Ce qui semble le choquer est qu'en dépit d'une radicalisation qui n'a rien d'imaginaire, le programme exclut les «gestes de rupture» préalables au référendum et laisse à André Boisclair la marge de manoeuvre dont a besoin tout chef de parti aux prises avec les aléas de la conjoncture politique. En réalité, M. Parizeau, comme bien d'autres, ne fait pas confiance à M. Boisclair.

La course ne faisait que commencer lorsque l'ancien premier ministre a accordé cette entrevue à mes collègues Antoine Robitaille et Michel Venne, le 28 juin, mais M. Boisclair faisait déjà figure de favori. Il est difficile de ne pas l'associer à ce «leadership qui demande à ceux qui suivent d'avoir l'assurance que le leadership n'a pas».

Alors que le PQ sort de deux ans et demi de turbulences, il faut vraiment être inconscient ou chercher à foutre le bordel pour suggérer de se lancer dans une nouvelle révision du programme, que ce soit au moyen d'un «renérendum» ou d'un congrès spécial.

L'incurie du gouvernement Charest, qui ne se dément pas, a permis au PQ de traverser cette période difficile sans que sa popularité en souffre, si on en croit les sondages, mais il ne faut pas tenter le diable. La population ne comprendrait tout simplement pas qu'on rouvre un débat qui lui apparaît déjà totalement ésotérique.

En 1982, René Lévesque avait déclenché un référendum interne pour des raisons beaucoup plus graves. Le congrès de décembre 1981 avait complètement abandonné le principe d'une association avec le reste du Canada et renoué avec celui d'une élection référendaire. On pouvait très bien comprendre que M. Lévesque soit incapable d'accepter cette radicalisation, qui rompait brutalement avec sept ans d'étapisme, mais M. Boisclair n'a certainement aucune envie d'accentuer le virage pris au congrès de juin.

***

Tout autant que ses réflexions sur le programme, l'ouverture de M. Parizeau à un rôle accru du secteur privé dans la prestation des services de santé risque de faire des vagues. Personne au PQ ne sera surpris que Pierre Marc Johnson y soit favorable, mais M. Parizeau l'avait précisément renversé parce qu'il l'estimait aussi mauvais social-démocrate que mauvais souverainiste.

«Cette perception qu'on a développée [selon laquelle] il y a un conflit entre la médecine des riches et la médecine des pauvres, ce n'est pas sérieux», estime maintenant M. Parizeau. C'est bien possible, mais cette perception est solidement ancrée au PQ.

Le programme adopté au congrès de juin a réaffirmé «de façon claire, ferme et sans compromis» le principe de «l'égalité des chances pour vaincre la maladie». Même si M. Boisclair est devenu plus évasif depuis qu'il est chef, personne n'a remis ce principe en question pendant la course au leadership, sauf l'ancien député bloquiste de Chambly, Ghislain Lebel, qui a dit trouver «hypocrite» de fermer les yeux sur la réalité d'un système parallèle privé qui existe déjà.

Dans le dernier numéro de L'Aut' Journal, dont il est le directeur, celui qui était le candidat officiel du SPQ libre, Pierre Dubuc, explique qu'en dépit des appels du pied de l'UFP et d'Option citoyenne, les membres du SPQ libre ont décidé de demeurer au sein du PQ afin de jouer le rôle de chien de garde du programme, notamment sur les questions sociales. Voilà une belle occasion d'évaluer leur poids.

Il est vrai que M. Parizeau a été très avare de détails concrets dans son entrevue, si ce n'est qu'il tient à sa chambre privée quand il se retrouve à l'hôpital, mais la porte est ouverte : «Oui, il va y avoir une médecine privée. D'ailleurs, elle existe déjà.» Selon lui, on n'en est plus à se demander s'il faut l'autoriser ou l'interdire mais à décider de la façon dont on la réglementera. Au moment où il s'apprête à déposer des propositions en sens, le gouvernement Charest sera certainement ravi de cet appui inespéré.

mdavid@ledevoir.com




Bataille perdue

Josée Boileau
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

Il fallait soit du cran, soit de l'inconscience pour s'attaquer à ce symbole du modèle québécois que sont devenus les CPE, mais il fallait surtout de la préparation pour pouvoir monter au front devant les attaques féroces que le projet de loi 124 allait inévitablement s'attirer. La ministre Carole Théberge s'est avérée si piètre générale qu'elle devrait rendre les armes.

Le dernier espoir qu'avait la ministre de la Famille, Carole Théberge, de sauver le projet de loi 124 qui réforme les services de garde reposait sur les amendements qui, avait-elle promis, tiendraient compte des critiques.

De fait, ceux déposés jeudi corrigent de sérieux irritants. Par exemple, les parents garderont les deux tiers des sièges, plutôt que d'être simplement majoritaires, aux conseils d'administration des CPE et des nouveaux bureaux coordonnateurs. Plus besoin de dénoncer la pseudo-perte de pouvoir des parents.

On maintient aussi l'obligation pour les services de garde d'offrir un «programme éducatif» plutôt qu'une «démarche éducative», expression qui faisait craindre à certains que la garde d'enfants relèverait dorénavant du «gardiennage» plutôt que d'une préoccupation pédagogique. Fini, les chicanes de mots.

Enfin, enjeu crucial, il est dorénavant écrit noir sur blanc ce que le projet de loi laissait déjà clairement entendre : les fameux bureaux coordonnateurs de la garde en milieu familial seront des CPE.

Hélas, la ministre n'a pas su contrer deux critiques fondamentales : la commercialisation et la bureaucratisation du système. Sur le premier aspect, qui touche la création de chaînes de garderies privées, Mme Théberge s'est contentée d'explications alambiquées en oubliant de mentionner qu'en fait, une décision de la Cour d'appel lui imposait certaines contraintes.

Pour ce qui est de la bureaucratisation, le seul fait qu'elle maintienne le nombre de 130 bureaux coordonnateurs pour remplacer les 884 CPE desquels relèvent à l'heure actuelle les 14 000 services de garde en milieu familial prouve que le pragmatisme politique lui échappe. Pire encore, elle a déclaré : «Ça pourrait être moins que ça, mais pas beaucoup.» Est-ce ainsi qu'elle entend rassurer les éducatrices en milieu familial qui craignent d'être considérées comme des numéros dans la nouvelle structure ? Il fallait les augmenter, ces bureaux, pas songer à les réduire !

La ministre, en fait, a tout raté. Elle n'a pas su expliquer son projet de loi ni répondre aux attentes suscitées par sa promesse d'amendements. Elle n'a vu venir aucun coup de l'Association québécoise des CPE (AQCPE) qui, forte de ses regroupements régionaux, de son personnel, de ses dizaines de milliers de parents et de la sympathie naturelle du public, a su occuper tout le terrain. Elle n'a pas non plus dissipé le climat de suspicion qui règne à son endroit.

Elle n'a même pas su s'adresser au premier groupe visé par le projet de loi 124 : les éducatrices en milieu familial, qu'il aurait fallu sonder directement et auprès de qui, il y a encore quelques semaines, elle aurait pu trouver de nombreux appuis. Trop tard. Le climat est maintenant tel que c'est l'AQCPE qui se sent assez solide pour mener elle-même cette opération demain et lundi.

Bien sûr, la ministre pourra faire adopter sa loi sous le bâillon. Mais la mobilisation qui ne cesse de s'étendre -- et qui se mesure depuis deux jours à coups de communiqués virulents, d'avalanche de lettres d'opinion et de demandes de démission de la ministre -- fait bien voir que l'application de la réforme sera quasi impraticable.

La ministre a perdu non seulement la bataille mais sa crédibilité. On ne voit plus comment elle pourrait rester en poste.

jboileau@ledevoir.ca




«Le ministre a prononcé un discours»

Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

Lorsque je rencontre des étudiants en journalisme, je parle souvent d'un des articles les plus remarquables que j'ai lus. Il fut publié par Le Nouvelliste dans les années 30 et constitue un petit précis d'information et un bijou de concision. L'article allait ainsi: «Le ministre est venu à Trois Rivières et il a prononcé un discours qui fut applaudi par l'assistance.» Point final.

Depuis le début de la campagne électorale, je ne cesse de rêver à cet article qui résume assez bien le sort que mériteraient des dizaines de déclarations qui mangent les pages des journaux et squattent les journaux télévisés et les chaînes d'information continue aux dépens d'autres informations. En effet, en campagne électorale, l'espace disponible pour l'information n'augmente pas, il est grugé dans d'autres secteurs.

Pour les journalistes politiques, les campagnes électorales sont un peu comme des guerres pour les correspondants étrangers. Ils en raffolent un peu comme lorsqu'on participe à un grand jeu, à une aventure exaltante. Ces journalistes adorent les combats de coqs et les jeux de coulisses, cherchent la gaffe et la contradiction, se délectent des silences embarrassés et des trous de mémoire. De là à transformer en informations cette passion pour la politique politicienne, celle qui n'intéresse pas les citoyens, il n'y a qu'un pas que les satellites et les téléphones portables rendent facile à franchir.

Prenons par exemple la première «gaffe» de la campagne électorale, celle de Gilles Duceppe, qui a déclaré qu'il fallait faire «disparaître les libéraux du Québec». Un journaliste a décidé que cela constituait une gaffe et a diffusé cette phrase anodine. Mais puisque gaffe il y avait, il fallait que les libéraux s'indignent et qu'on parle d'une «intolérance inacceptable», puis, de la part de l'humoriste libéral, qu'on fasse une fracassante référence au nazisme. Tout cela a monopolisé ondes et pages de journaux pendant deux jours. Je ne sais pas quel épiderme douillet a cru entendre dans cette phrase une chose horrible. Pendant des décennies, on a dit au Québec que l'Enfer était rouge et que le Ciel était bleu, ce qui nous rapproche, on l'admettra, des chambres à gaz nazies. Cela n'émouvait personne et, surtout, ne faisait pas les manchettes. Je trouve tout à fait normal qu'un chef de parti souhaite effectuer l'ultime blanchissage et qu'il le dise dans ses discours. Mais dans ce grand psychodrame que devient l'information électorale, l'anodin se transforme en information.

Les nouvelles technologies de l'information ont complètement transformé les manières de faire des stratèges et des marchands d'images. En cette ère de l'information en temps réel, au même titre que les Blackberry, les journalistes, en particulier ceux de la télévision, sont utilisés comme des relais, des ressorts, un peu comme dans un flipper. Ils font dorénavant partie du jeu, non pas seulement comme relais mais comme de véritables acteurs. Tout cela demande de la part de la profession une réflexion sérieuse et peut-être une nouvelle manière de penser l'information politique.

Je ne remets pas en question l'obligation et le devoir d'informer des faits et gestes des politiciens, surtout pendant cette période fondamentale pour une société, mais peut-être devrait-on mieux en évaluer la pertinence. Chaque fois que des élections sont déclenchées, les grands médias se mettent en mode panique et on ne se pose jamais une question simple : chaque scrutin mérite-t-il le même déploiement, la même orgie d'information ? Certaines élections mettaient carrément en jeu l'essence même du pays. Pensons à celles de 1974 pendant la crise inflationniste, avec le débat sur le contrôle des prix et des salaires, ou encore à celles de 1988, qui opposaient les tenants du libre-échange du PC et les nationalistes canadiens qui craignaient l'américanisation du pays. La campagne électorale actuelle (surtout avec sa durée de 56 jours) mérite-t-elle le même déploiement et le même type de couverture mur à mur ? Dans un scrutin décidé par les politiciens en fonction de leur seul intérêt, dans un scrutin où le choix se situe entre un gouvernement minoritaire régi par le simplisme de Stephen Harper ou le paternalisme de Paul Martin, l'information doit-elle se contenter de décrire la joute politicienne ?

La quantité énorme d'information que produit la campagne électorale risque aussi de provoquer un effet de démobilisation et de lassitude. À force de ne voir que des jeux stratégiques et des tactiques, à force de ne jamais trop savoir quel est le véritable enjeu, bien des électeurs risquent de décrocher. Je ne connais pas les réponses aux questions que je soulève car elles tiennent de la tradition même du journalisme politique au Canada, mais je suis convaincu que ces élections sans raison devraient être pour nous l'occasion de remettre en question nos pratiques et notre conception de l'information politique.

Il m'arrive parfois de penser que le travail du journaliste consiste à expliquer ce qui paraît inexplicable aux gens. Par exemple, pourquoi et comment peut-on, malgré tous les discours et toutes les preuves scientifiques, assister lentement mais sûrement à la destruction de la planète ? Ou encore, pourquoi s'acharne-t-on à Québec à vouloir modifier fondamentalement l'organisation des CPE ? J'ai tout lu sur ce sujet depuis un mois et n'ai trouvé aucune raison, sinon celle-ci : ce gouvernement est incapable, culturellement et philosophiquement, d'accepter qu'un secteur aussi important que les garderies soit contrôlé par ses utilisateurs et ses travailleurs, que ce secteur fonctionne bien en refusant la logique du profit et que son bon fonctionnement fasse en sorte que les tenants du commerce à tout prix se voient privés de revenus substantiels. Voilà, il me semble, la seule explication à cette inexplicable réforme.




Rencontre entre Beryl Wajsman et Carole Théberge - À quoi sert la législation sur le lobbyisme?

Jean-Patrice Desjardins
Assistant de recherche en éthique publique, École nationale d'administration publique et chaire Fernand-Dumont sur la culture (INRS)
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

À quoi sert la Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme si les agents d'influence et les ministres ne s'en soucient pas? La mise au jour du cas de Beryl Wajsman, intervenu en 2004 auprès du cabinet de la ministre de la Famille, Carole Théberge, soulève plusieurs questions importantes.

Ce cas illustre bien toute la difficulté qu'a le Bureau du commissaire au lobbyisme du Québec à s'imposer comme une structure de régulation fonctionnelle et efficace. On peut se demander si tout a été fait par les élus, au moment de la mise en place de cette loi, en 2002, pour rendre cette structure fonctionnelle.

On ne peut remettre en question la pertinence du lobbyisme dans le processus démocratique. La Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme reconnaît d'ailleurs pleinement la légitimité du lobbyisme comme moyen d'accès aux institutions parlementaires, gouvernementales et municipales. Mais cette loi existe d'abord pour protéger l'intérêt du public et savoir qui cherche à exercer une influence auprès des institutions gouvernementales.

Et c'est le rôle du commissaire au lobbyisme, André C. Côté, d'assurer la transparence et le sain exercice des activités de lobbyisme menées auprès des titulaires de charges publiques, notamment par l'application de la loi et du Code de déontologie des lobbyistes.

Dans le cas qui nous intéresse, comment se fait-il que le commissaire ait mis tant de temps à réagir ?

L'article 25 de la loi est clair : «Nul ne peut exercer des activités de lobbyisme auprès d'un titulaire d'une charge publique s'il n'est inscrit sur le registre des lobbyistes relativement à ces activités.» Mais encore faut-il que ces personnes qui exercent une influence auprès des agents publics soient inscrites au registre pour que le processus soit pleinement transparent.

Une faille importante

Toujours selon la loi, c'est au groupe ou à l'entreprise pour le compte duquel travaille le lobbyiste qu'incombe l'obligation d'inscrire au registre le nom du lobbyiste. Dans le présent cas, et vérification faite auprès du registre des lobbyistes, Beryl Wajsman et Ariel Schlien (du Mad Science Group, gestionnaire de garderies privées), n'y étaient pas inscrits.

Nous voyons donc à quel point le système de gestion du lobbyisme au Québec ne porte que sur les lobbyistes eux-mêmes et non pas sur l'autre partie prenant part à l'acte de lobbyisme : l'agent public. C'est là une faille importante du système.

Est-ce normal qu'un ministre ne questionne pas les personnes qui se présentent à son bureau sur leur statut de lobbyiste ? Est-ce un manque de prudence de la part du personnel de son cabinet de ne pas vérifier si les personnes qui viennent solliciter une rencontre sont bel et bien inscrites au registre ? Peut-être, mais, selon la loi, les lobbyistes n'ont pas à être inscrits durant l'acte de lobbyisme et ont 30 jours pour s'enregistrer après la rencontre. En effet, le mode de régulation choisi pour le lobbyisme au Québec est celui de l'autodéclaration. Un peu comme pour la déclaration de revenus, on mise sur les capacités des lobbyistes à s'autoréguler.

La ministre Théberge et les membres de son entourage n'ont pas commis de faute, au sens de la Loi sur le lobbyisme, en acceptant de rencontrer MM. Wajsman et Schlien en 2004. Et, dans cette loi, rien n'oblige les lobbyistes à présenter aux décideurs publics leur fiche d'enregistrement au registre. L'esprit de la loi étant de permettre la transparence dans la gestion des affaires de l'État, la façon de procéder actuellement en vigueur ne permet pas, de toute évidence, de rendre limpide les jeux d'influence.

Combien de personnes exerçant une influence auprès de nos décideurs ne respectent pas la loi ? Nous pouvons penser à des dossiers récents comme ceux de l'implantation du CHUM ou du financement des écoles juives privées.

La commission Gomery nous a montré à quel point les relations entre les lobbyistes et les agents publics peuvent être désastreuses et dommageables pour la gestion des fonds publics. À juste titre, le juge Gomery faisait remarquer aux Charles Guité, Alain Renaud et Jacques Corriveau qu'ils n'étaient pas inscrits comme lobbyistes à Ottawa au moment où ils ont eu à intervenir auprès d'agents publics.

Les gouvernements ont mis en place des mécanismes de gestion de comportements des agents publics (code de déontologie, règlements sur l'éthique, lois sur le lobbyisme, commissaire à l'éthique, cadre de gestion de la fonction publique, guide des ministres, etc.) mais, on le voit avec les nombreux scandales qui ont éclaté au cours de ces années, la multiplication de ces structures ne garantit pas leur efficacité.




Changements climatiques - Cirque médiatique et science incertaine

André Ciesielski, Géologue
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

Chaque jour, le flot d'information sur le climat est tel qu'il est difficile de s'y retrouver. Les médias transmettent en vrac les résultats des recherches scientifiques et des opinions très diverses. Et on nous présente les changements climatiques, c'est-à-dire le réchauffement actuel, comme un phénomène nouveau qui représente une menace pour l'humanité.

Il faut désormais «lutter contre le dérèglement d'un climat qui aurait perdu le nord», généré par les tristement célèbres gaz à effet de serre (GES) anthropogéniques. Et on en tient principalement pour preuve l'augmentation du dioxyde de carbone (CO2) dans l'atmosphère, le recul des glaciers alpins et la fonte estivale plus accentuée des glaces polaires.

Évidemment, tout ce qui peut se rapprocher de près ou de loin du climat en devient une victime innocente : le pergélisol, la banquise, les ours polaires, les baleines, les manchots, les poissons, le corail, la forêt, les zones côtières, la couche d'ozone, le Gulf Stream, et j'en passe; enfin, tout ce qui va mal, et j'exagère à peine, est la faute du climat : inondations, sécheresses, ouragans, érosion, désertification, canicules, épidémies, cancers, etc.

Ensuite, on nous prédit des catastrophes pour la fin du présent siècle : augmentation marquée des températures et du niveau de la mer, fonte totale des glaces arctiques, désertification, maladies infectieuses et extinction d'espèces, etc. Et on ne manque pas de bons conseils garantissant notre adaptation aux changements à venir, convaincus que nous sommes des prédictions.

Des méprises à corriger

Dans tout ce bruit, il y a peu de voies dissonantes pour rétablir la raison scientifique et corriger des méprises profondément ancrées :

- le climat ne peut pas se «dérégler» car il s'agit d'un ensemble de phénomènes chaotiques dont on ne peut observer que la variabilité et qui ne peut en aucun cas être réglé par un quelconque grand horloger;

- les glaciers alpins ont commencé à reculer après 1850, bien avant l'augmentation des GES, à cause du réchauffement amorcé au XIXe siècle;

- il est impossible d'établir une corrélation positive nette entre le CO2 et la température; la vapeur d'eau, trop complexe pour entrer dans les modélisations, est le plus important des gaz et a un lien beaucoup plus direct avec la température;

- la détermination du CO2 préindustriel n'est pas précise, les mesures effectuées entre 1810 et 1860 montrant une grande variation;

- les modèles climatiques pour le XXIe siècle, dont on fait grand cas, ne peuvent par définition être sanctionnés par les observations et ne constituent pas une référence quand on sait qu'on ne peut pas prédire le climat sur plus de trois jours;

- les espèces animales se sont toujours adaptées aux changements climatiques, et ce, depuis 3,6 milliards d'années; elles n'ont pas besoin de nous pour ça.

Une seule vérité scientifique

Or, depuis dix ans, le GIEC (Groupe intergouvernemental d'étude du climat de l'ONU) a imposé une seule vérité scientifique et figé les perspectives dans des vues catastrophistes.

Pourtant, ses prétentions sur les températures de surface sont contredites par les données satellitaires qui montrent un léger refroidissement entre 1979 et 1995 alors que le CO2 progressait de 25 parties par million (ppm). Idem pour les États-Unis, où les températures de surface ont baissé entre 1930 et 1990 alors que les émissions étaient à la hausse.

En ce qui concerne les paléo-températures du dernier millénaire, le rapport du GIEC omet les évidences qui montrent des températures égales ou plus élevées qu'actuellement pour l'optimum du Moyen Âge, entre les années 950 et 1100, comme si on voulait accentuer le réchauffement actuel.

C'est à se demander si ce groupe de l'ONU n'est mû que par des intérêts purement scientifiques quand on sait que le GIEC est aussi l'auteur de rapports s'adressant aux décideurs politiques.

On peut se demander où tout cela nous mène : à établir si le réchauffement actuel est durable, s'il se situe dans la variabilité naturelle ou s'il est accéléré par les émissions ? Il faudrait d'abord évaluer la qualité des bases de données d'observations, qui peuvent faire et défaire les théories, mais aussi établir pourquoi la Terre a connu des réchauffements marqués dans son histoire récente, comme le montrent les études sur les pollens et les forêts, entre autres.

Le vrai problème : la destruction des écosystèmes

Quoi qu'il en soit, le climat est un ensemble de phénomènes d'une grande complexité qu'il faut aborder avec prudence, et on ne peut pas fonder des rapports de causalité entre gaz et températures sur une science aussi incertaine. On peut d'ailleurs se demander si tout ce bruit n'a pas pour but de divertir l'intérêt général d'une problématique beaucoup plus dommageable pour l'humanité que les changements climatiques qu'on fait semblant de comprendre, à savoir la destruction des écosystèmes.

Cette problématique qui nous mène droit à la sixième grande extinction des espèces met en cause notre mode de développement, nos aménagements et la pollution globale, et non plus seulement les émissions atmosphériques. De toute évidence, tout ceci n'apparaît pas au programme, comme le montre la réunion de Montréal où, malgré les bonnes volontés, l'accord de Kyoto en est réduit à une bourse marchande des émissions polluantes mais reste inopérant pour les réduire.

La première action consisterait d'abord à reconnaître que la biodiversité doit être maintenue et respectée et que notre planète bleue a ses limites. Il faut comprendre que :

- les inondations sont certes liées aux précipitations, mais elles sont surtout le fait de mauvais aménagement des zones inondables;

- la désertification est liée à la destruction des sols organiques et à la déforestation;

- la disparition des espèces est toujours liée à une surexploitation, à une cascade trophique ou à la pression démographique de l'homme. Pour ne donner que quelques exemples, toute ces avanies n'ont rien à voir avec le climat mais tout avec notre comportement.

Et pourtant, des mesures relativement simples pourraient avoir un effet direct et rapide pour rétablir notre environnement et notre atmosphère. Il suffit de volonté politique. On en est probablement loin. Choix de société ? Je vois déjà la tête de nos petits-enfants...




Essais québécois - La fatigue sociale de Claude Castonguay

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

À lire les Mémoires d'un révolutionnaire tranquille de Claude Castonguay, on se demande bien pourquoi ce dernier n'a pas signé le récent Manifeste pour un Québec lucide des Bouchard, Facal et Cie. Obsédé par l'«état désastreux» de nos finances publiques, par notre dette «trop élevée», par notre fardeau fiscal «parmi les plus lourds au monde», par le trop grand pouvoir des syndicats, et partisan du CHUM à Outremont, du dégel des frais de scolarité et d'un système de santé privé parallèle, l'ex-ministre libéral était en effet le candidat idéal au titre de treizième lucide. Tenant, lui aussi, du «gros bon sens» qui tient lieu d'argument ultime aux idéologues libéraux qui prennent les rationalisations à la sauce affairiste pour le summum de la rationalité, Castonguay aurait ajouté une belle voix de basse à ce choeur de pleureuses, obligé de compter sur des timbres aussi peu convaincants que ceux de Denise Robert et de Marie Saint-Pierre.

À une autre époque, pourtant, notre homme avait mieux à faire que d'entonner le grinçant refrain d'une droite économique québécoise soi-disant lucide. Actuaire spécialisé dans les assurances sociales (maladie, chômage, santé et sécurité au travail, régimes de pensions) qui «permettent de redistribuer la richesse et, du coup, de réduire la pauvreté et les inégalités sociales, ce qui contribue à la stabilisation de l'économie», Castonguay, dans les années 1960, a entre autres travaillé à la création du régime de rentes de retraite du Québec.

Élu député libéral de Louis-Hébert en 1970 et rapidement promu au poste de ministre de la Santé et du Bien-être social, il sera, la même année, à l'origine de l'entrée en vigueur du programme d'assurance maladie incarné par la célèbre «castonguette». C'est à lui, aussi, que l'on doit la Loi sur la protection du malade mental et la création du Code des professions visant la protection du public.

Membre important du gouvernement du Québec au moment des événements d'octobre 1970, Castonguay se souvient avec rage et tristesse de la mort de Pierre Laporte, mais cela ne l'empêche pas d'affirmer «qu'on a, à Ottawa, délibérément exagéré la gravité» de la crise. L'évocation des relations de Castonguay avec le gouvernement fédéral, d'ailleurs, constitue un des leitmotivs de ces Mémoires.

À plusieurs reprises, dans ses fonctions de ministre québécois, Castonguay a dû subir l'arrogance du fédéral envers le Québec. Déjà, en 1972, il s'en prenait au déséquilibre fiscal «nettement à l'avantage d'Ottawa» et, l'année précédente, il affirmait que, «tant et aussi longtemps que l'on tenterait, au mépris de la réalité sociologique, de faire du Québec une province comme les autres, la révision constitutionnelle ne répondrait pas aux aspirations des Québécois».

Très sévère à l'égard de Trudeau sous prétexte que ce dernier considérait «le nationalisme québécois comme une forme de tribalisme», Castonguay, en 1972, dans un magnifique plaidoyer, expliquait que, au Québec, le nationalisme relevait autant de la raison que des sentiments : «J'y voyais le signe que les rassemblements des hommes, ceux qui forment des États, entre autres, supposent une continuité entre des façons de vivre, une manière de parler et une planification rationnelle des outils et des ressources à leur disposition.» Difficile de mieux résumer la pensée... souverainiste !

Logique tordue

Castonguay, pourtant, refusera toujours obstinément de se rendre à sa propre logique, un peu tordue il est vrai. Critique de la loi 101, qu'il trouve trop radicale, celui qui est passé à un cheveu de devenir chef du Parti libéral du Québec en 1978 se désolera du rapatriement de 1982, vivra l'échec de Meech comme une rebuffade de la part du Canada anglais et, en 1992, il quittera le Sénat, où il était entré deux ans plus tôt, en constatant que «les Canadiens des autres provinces continuaient de refuser d'aménager l'espace nécessaire à la reconnaissance du caractère distinct du Québec, et leur conception du Canada était inconciliable avec celle des Québécois francophones».

Malgré tout, et cela confine presque à la schizophrénie politique, son rejet de l'indépendance demeure, même s'il affirme, du même souffle, ne plus croire au renouvellement du fédéralisme. Alors, quoi ? Luttons contre le déséquilibre fiscal en nous engageant dans une campagne pour la limitation du pouvoir fédéral de dépenser, et prenons-nous en main en appliquant, pour l'essentiel, les propositions des «lucides».

Devant une telle conclusion, deux questions s'imposent : comment croire, après tant d'échecs répétés, que le fédéral acceptera de lâcher du lest en ce qui a trait à son pouvoir de dépenser et, conséquemment, comment suggérer sérieusement que le Québec a les outils nécessaires à son développement si la première condition n'est pas remplie ? À ceux, donc, qui répondent que la souveraineté constitue un passage obligé vers un vrai projet de société, Castonguay, qui base son rejet du souverainisme sur une analyse primaire du phénomène de la mondialisation, finit par suggérer qu'une bonne dose de libéralisme et de privatisation appliquée au modèle québécois sera notre planche de salut.

«Graduellement, écrit Castonguay, au cours des années, mes opinions se sont déplacées de la gauche vers ce que je crois être le centre de l'échiquier politique.» Le récit de son parcours ne dit pas autre chose, et c'est justement la raison pour laquelle on aurait souhaité une évolution différente. Quand il était plus à gauche, à la manière social-démocrate, Castonguay, en effet, a vraiment contribué au progrès du Québec. Depuis qu'il est au centre, c'est-à-dire à droite, le progrès de ses amis assureurs semble le préoccuper davantage.

louiscornellier@parroinfo.net

MÉMOIRES D'UN RÉVOLUTIONNAIRE TRANQUILLE
Claude Castonguay
Boréal Montréal, 2005, 296 pages




Santé: Parizeau et Johnson sont favorables au privé

Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 décembre 2005

Québec -- Dans la foulée de l'arrêt Chaoulli de la Cour suprême, deux anciens premiers ministres, Pierre Marc Johnson et Jacques Parizeau, brisent le dogme péquiste en se montrant favorables à une plus grande place du secteur privé dans le système de santé québécois.

À la demande des auteurs de l'Annuaire du Québec 2006, qui vient de sortir des presses, les deux anciens chefs du Parti québécois ont, chacun de leur côté, donné leur point de vue sur les défis qui attendent le Québec.

Au sujet de la participation du secteur privé en santé, Jacques Parizeau déplore l'emprise des dogmes. «Cette perception qu'on a développée [selon laquelle] il y a un conflit entre la médecine des riches et la médecine des pauvres, ce n'est pas sérieux», a-t-il dit.

Selon l'ancien chef péquiste, «le Québec s'empêche de prendre des virages, évite plusieurs débats essentiels, parce qu'il est engoncé dans une foule de perceptions figées, perceptions à propos de questions anciennes, usées; par exemple, les rapports entre les secteurs privé et public».

À son avis, l'arrêt Chaoulli, qui établit que l'interdiction de souscrire une assurance privée pour des soins fournis par le système public est incompatible avec la Charte québécoise des droits et des libertés de la personne, est «très compréhensible». Il constate que la cour a dit en somme «que l'État ne pouvait plus profiter de son monopole» en santé.

L'ancien premier ministre relate une anecdote personnelle. Auparavant, il était possible d'obtenir une chambre privée à l'hôpital Saint-Luc. Or M. Parizeau, à son grand déplaisir, s'est rendu compte lors d'un récent séjour à cet hôpital que cette pratique était chose du passé. «On me met dans une chambre avec un autre qui téléphone à toute sa famille en disant : "Tu sais pas qui est avec moi, heille, c'est Parizeau ! Venez-vous en !"... La folie furieuse ! Finalement, en plein milieu de la nuit, je fais sortir mon fauteuil de la chambre, je me mets dans le corridor avec un oreiller et une couverture. C'est là que j'ai dormi le reste de la nuit», raconte-t-il. L'égalitarisme a des limites. «Moi, si je ne peux plus avoir de chambre privée... Je paie assez d'impôts pour avoir droit à mes bibittes. C'est pas vrai que vous allez me monter une société qui, sous prétexte d'être égalitaire, n'aura plus de chambres privées.»

Pour Pierre Marc Johnson, les partenariats public-privé, en santé comme ailleurs, «ç'a du sens. Ça n'en avait pas il y a 30 ans». En raison de la mondialisation, la nouvelle donne fait en sorte que les États ne peuvent plus continuer à «faire comme si, fondamentalement, c'était dans l'ordre des choses que 60 % du PIB transite par eux. Ce n'est plus possible aujourd'hui».

Dans le domaine de la santé, l'État doit trouver une façon d'encadrer intelligemment le recours au secteur privé. «Pour laver le linge sale dans les hôpitaux, illustre-t-il, il n'est pas nécessaire que ce soient les syndiqués de la CSN avec des conventions collectives qui sont les mêmes partout à travers le Québec. Il y a peut-être des acteurs privés qui peuvent intervenir», peut-on lire.

Mais le recours au privé en santé doit aller plus loin. Le Québec doit adopter un modèle qui s'apparente aux systèmes de santé de certains pays européens, a livré Pierre Marc Johnson au Devoir. L'État doit permettre la vente d'assurance-maladie privée et l'établissement de cliniques privées pour des soins actuellement couverts par la Régie de l'assurance-maladie du Québec (RAMQ). «Le système public ne s'en porterait que mieux», estime l'ancien premier ministre.