La voix de Miron

Danielle Laurin
Le Soleil dimanche 6 février 2005

À sa mort en 1996, Gaston Miron a laissé des tas et des tas de boîtes, de classeurs, de tiroirs remplis de textes. Certains étaient inédits, d'autres avaient fait l'objet de publications ici et là au fil des ans. Que faire avec tout ça ?

La veuve du poète, Marie-Andrée Beaudet, ne s'est pas posé la question bien longtemps. Grande passionnée d'archives, cette professeure de littérature à l'Université Laval a décidé de faire équipe avec Pierre Nepveu, spécialiste de l'oeuvre de Miron. Épaulés par une équipe de chercheurs, ils travaillent ensemble à éditer l'oeuvre éparse de l'auteur de L'Homme rapaillé.

Après Poèmes épars, voici Un long chemin : notes, essais, conférences, hommages... on retrouve dans ce livre de plus de 400 pages brillamment annoté l'essentiel des textes en prose qu'a rédigés Miron dans le feu de l'action, de 1953 jusqu'à sa disparition.

Dire qu'on croyait qu'il avait peu écrit. Parce qu'il était réticent à la publication ? Il a remanié toute sa vie L'Homme rapaillé, aujourd'hui traduit dans une dizaine de langues et vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde. "Il avait la hantise du poème parfait", précise Marie-Andrée Beaudet.

Si Miron n'était pas mort à l'âge de 68 ans, qui sait ? Circulerait peut-être un nouvel homme rapaillé... "Pour Gaston, l'écriture d'un texte n'était jamais fini, il voyait son oeuvre comme un patchwork, en constante évolution", raconte la seule femme, hormis la fille du poète, qui a partagé sa vie au quotidien.

Elle reconnaît aussi qu'il était divisé entre l'écriture et l'action. "C'est un déchirement qu'il a traîné toute sa vie, qu'il n'a jamais résolu. Le temps réel lui manquait."

Militant politique, animateur culturel, éditeur et grand rassembleur, Gaston Miron était constamment sollicité. Grand amoureux de l'amour, père monoparental de la petite Emmanuelle, il cultivait fidèlement ses amitiés, croquait avec passion dans la vie. Il aimait la rue, les cafés, favorisait le hasard des rencontres.

Ce natif des Pays-d'en-Haut débarqué à Montréal en 1947, ce terrien cultivé dont le grand-père était analphabète savait comment provoquer la discussion, le débat. Il savait déclamer aussi, imposer sa voix forte. Et émouvoir.

Mais cette extraordinaire présence au monde ne l'a jamais empêché de coucher par écrit tout au long de sa vie ses idées et réflexions. "Il avait toujours la plume à la main", se souvient sa veuve.

Vous avez une image figée, folklorique de Gaston Miron ? Vous croyez que ses idées sur le Québec, la langue, l'identité et la littérature sont dépassées ? Lisez Un long chemin (l'Hexagone).

À l'heure où l'on déplore le peu de place accordée dans notre société à la littérature en général, à celle du Québec en particulier, vous y trouverez ceci, publié dans Le Devoir en 1973. "Une littérature qui vit, c'est une littérature qui se regarde vivre, qui s'autoévalue, s'interroge, s'ausculte, se discute, s'approfondit, s'inventorie, s'analyse, etc."

À l'heure où le projet de souveraineté du Québec semble mort et enterré, vous tomberez aussi sur ceci, écrit au printemps 1975 : "La question de l'indépendance ne se pose pas en termes d'option mais en termes de condition fondamentale, en termes de nécessité. C'est le fondement de l'existence d'un peuple. Un peuple ne peut pas ne pas vouloir être indépendant sinon il se nie en tant qu'entité distincte d'un autre."

Marie-Andrée Beaudet insiste : "Pour lui, l'indépendance devait permettre d'enrichir notre identité. Ce n'était pas quelque chose de fermé. Il n'avait pas non plus une idée ethnique de l'identité. Il avait le souci de l'universel." Elle ajoute : "Au niveau politique, il a eu de l'espoir jusqu'à la fin, mais avec une très grande inquiétude. Il avait la hantise de la disparition : il craignait que ce que toutes les générations précédentes avaient apportées au Québec puisse ne pas laisser de traces. Il n'avait pas peur d'être oublié, lui, même s'il avait une peur bleue de mourir. Il craignait plutôt que tout ce pour quoi il avait combattu puisse disparaître."

La plus grande préoccupation de Miron avant sa mort, selon celle qui l'a veillé, entourée de la fille et des amis du malade, jusqu'à la fin ? "Il voulait savoir si nous allions encore parler français dans l'avenir ou si la présence impérialiste de la langue anglaise et américaine allaient balayer notre héritage."

Au-delà des idées et prises de position défendues par l'homme public, c'est sa trajectoire personnelle qu'éclairent les textes rassemblés dans Un long chemin. Plusieurs sont à teneur autobiographique. Marie-Andrée Beaudet, qui a fait la connaissance du poète en 1980, en a été la première étonnée : "Il cherche à se nommer, à se trouver. Il cherche à se comprendre lui-même, mais toujours par les autres, pour les autres. Sa démarche autobiographique sert à éclairer une situation destinée aux autres. Il veut comprendre sa vie tout en faisant en sorte que l'autre se questionne sur la sienne propre."

C'est un homme nu, vulnérable, touchant qu'elle a redécouvert. Un résistant aussi. "Il a des sursauts, ressuscite constamment, s'effondre puis se relève. Ça m'a impressionnée de le voir si présent. Je le croyais plus présent dans sa poésie, dans son désir de littérature. Mais non : j'avais l'impression en lisant ces textes d'entendre sa voix, sa voix si personnelle."

Dès 1961, neuf ans avant la première publication de L'homme rapaillé, Gaston Miron, lecteur boulimique de poésie, confiait : "Car je lis comme j'écris, pour m'exprimer et me construire, et aussi, selon l'une de mes vieilles obsessions, pour m'identifier en m'avouant".

**** 1/2 Gaston Miron, Un long chemin, l'Hexagone (textes rassemblés et annotés par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu).




Un livre français vante les Irréductibles québécois

Michel Dolbec, PC
17 février 2005

(PC) - C'est peut-être le livre qui manquait aux Français pour bien prendre la mesure du Québec d'aujourd'hui. Paru il y a quelques jours, Irréductibles Québécois les invite non seulement à découvrir «la face ignorée et lumineuse du Québec», comme l'a dit Le Monde, mais aussi à prendre exemple sur lui.

Son auteure, Valérie Lion, est journaliste économique au magazine L'Express. Elle est aussi une des bonnes spécialistes françaises du Québec, dont elle tombée amoureuse il y a une douzaine d'années.

En près de 300 pages, elle s'applique à faire comprendre à ses compatriotes que les Québécois ne sont pas simplement de gentils «cousins» habitant un «coin de la Douce France en Amérique».

À travers cet ouvrage, les lecteurs du Québec réaliseront de leur côté que les Français ne les connaissent et ne les comprennent toujours pas.

«Malgré l'intensité des échanges et les centaines de milliers de touristes qui s'y rendent chaque année, le Français moyen connaît mal le Québec, souligne Valérie Lion. On a de lui une image superficielle, voire caricaturale, qui se limite aux impressions de vacances et aux chanteuses de variétés. Les Français ignorent tout des succès des Québécois sur la scène internationale. Ils ne connaissent pas l'importance de Bombardier, de Quebecor ou du Cirque du Soleil.»

La presse française écrit régulièrement sur le Québec, élevé (avec le Canada) au rang de «boîte à idées» du gouvernement français, notamment en matière de «gouvernance», de réforme de l'État, d'immigration ou de développement des nouvelles technologies.

Jugeant qu'il n'a pas pour autant «la place qu'il mérite dans les médias», Valérie Lion a voulu aller plus loin, s'attachant à faire la synthèse des «progrès extraordinaires» réalisés dans tous les domaines par le Québec depuis la Révolution tranquille.

Dans Irréductibles Québécois, la journaliste dresse donc le portrait d'un Québec «sans complexe», qui choisit d'affirmer son identité non pas en se repliant sur lui-même, mais en s'ouvrant au monde.

«Les Québécois, écrit-elle par exemple, ont accepté d'amender le capitalisme sans jamais le rejeter, de se mettre au diapason de la mondialisation sans renoncer à leurs exigences sociales, comme l'égalité et la solidarité.»

Les Québécois se sont beaucoup inspirés du modèle français dans les années 60. Aujourd'hui, dit Valérie Lion, c'est au tour des Français de prendre exemple sur eux.

«La France a énormément de choses à apprendre du Québec. La France dans l'Europe à 25 n'a plus le même poids. Sa culture et sa langue sont minoritaires. Les Québécois savent ce que c'est de vivre dans un grand ensemble. Ils nous montrent la voie à suivre.»




Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec
- La littérature québécoise dans tous ses états

Thierry Haroun
Le Devoir samedi 26 février 2005

La quête identitaire est sans contredit le fil conducteur de la littérature québécoise, soutient Aurélien Boivin, à la tête de la vaste opération exploratoire appelée Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec (DOLQ), dont le huitième tome est en voie de réalisation.

Dans l'esprit des tomes déjà publiés, l'équipe de d'Aurélien Boivin potasse depuis quelque mois à la rédaction et à la publication d'un tome VIII d'une collection unique, soit la période couvrant les oeuvres publiées entre 1986 et 1990 inclusivement. Un pavé de quelque 1300 pages qui devrait paraître au début de l'année 2008. Près de 500 romans et environ 150 recueils de nouvelles, 600 recueils de poésie, 180 pièces de théâtre, quelque 450 essais ou recueils de prose seront répertoriés, classés, analysés ou cités. Un travail de moine qui aura mobilisé à terme plus de 300 collaborateurs sollicités dans des établissements d'enseignement supérieur à travers le monde.

L'«âge d'or de l'essai»

«Ce tome à venir couvre en fait ce qu'on peut considérer comme étant l'âge d'or de l'essai. À tel point que nous en sommes restés éberlués. Je pense à L'Écologie du réel de Pierre Neveu, à La Littérature contre elle-même de François Ricard, à L'Amour du pauvre de Jean Larose, à Écrire dans la maison du père de Patricia Smart, au Voleur de parcours de Simon Harel, à l'ouvrage de Micheline Cambron consacré au discours social ou encore aux écrits de Fernand Dumont et de Léon Dion», s'emporte au bout du fil Aurélien Boivin, depuis sa demeure située à Épinac en Bourgogne.

Projet fondateur du Centre de recherche en littérature québécoise de l'Université Laval, mis sur pied par le professeur Maurice Lemire, le DOLQ poursuit son aventure littéraire depuis 1971, l'objectif principal étant d'établir de manière exhaustive le corpus de la littérature québécoise.

Le DOLQ porte sur toutes les oeuvres d'imagination (roman, conte, etc.) et sur les essais littéraires qui ont, d'une façon ou d'une autre, marqué l'évolution littéraire et culturelle du Québec depuis l'arrivée de Jacques Cartier.

«Pour chaque tome, il nous faut réfléchir sur la notion de "littéralité", un terme qui va évoluer au cours des différentes périodes. D'autant qu'il est de notre devoir, en tant qu'équipe qui se veut crédible, d'établir soigneusement le corpus des oeuvres qui nous apparaissent comme étant "littéraires", ce qui n'est pas toujours facile à faire, du côté de l'essai en particulier, contrairement aux autres genres comme le roman, la nouvelle, le conte, la poésie ou le théâtre, qui, eux, ne posent pas de problème si ce n'est celui de leur nombre», constate Aurélien Boivin, professeur titulaire au département des littératures à l'Université Laval et fidèle collaborateur du DOLQ depuis ses tout débuts.

Lecture globale

Le DOLQ propose donc une lecture globale du corpus littéraire, ce qui, en soi, est notable. «Oui, il y a des spécialistes qui se sont concentrés sur un certain nombre d'auteurs, admet le professeur, mais jamais a-t-on lu l'intégralité des oeuvres d'une période donnée.»

Une tâche qui n'est pas simple : «Il faut lire toute la production littéraire d'une période pour en rendre compte dans un même tome. Et non seulement fait-on l'inventaire de la production littéraire, mais on porte un jugement [sur les oeuvres] qui aboutit à un classement, lequel se fait en équipe après consultation auprès de spécialistes reconnus.» Les articles colligés dans le dictionnaire tiennent également compte de la réception critique des oeuvres à leur époque respective.

Points tournants

À l'instar du cinéma, de la musique et de la photographie, la littérature a connu ses moments charnières. «Notre littérature a connu des points tournants. On n'a qu'à penser à l'année 1860 avec l'abbé Casgrain et le mouvement littéraire de Québec ainsi qu'à l'école littéraire de Montréal à la fin du XIXe siècle, au moment où Émile Nelligan en était partie prenante.» Des mouvements littéraires qui donneront une impulsion à une littérature naissante, laquelle se détachera peu à peu de la «grande littérature française».

«Je pense aussi à l'époque de la Seconde Guerre mondiale, alors que les éditeurs français se sont vus empêchés de publier chez eux, ce qui les a poussés à publier au Québec. Et depuis, on observe un essor -- ou, si vous voulez, une certaine émulation -- inspiré par cette grande littérature, qui donnera des ailes à la nôtre, au mouvement Refus global notamment, permettant ainsi à nos artistes de réagir, de s'opposer au clergé et aux bien-pensants de l'époque», dit-il. Une société pieuse et timorée «que déjà Roger Lemelin, avec Au pied de la pente douce en 1944, et Gabrielle Roy, avec Bonheur d'occasion en 1945, tentaient de transformer.»

De plus, poursuit le professeur, «cette idéalisation qu'on avait du roman de la terre jusque-là va disparaître pour évoluer vers le réalisme que l'on connaîtra dans les romans d'observation. Et c'est par la suite, après analyse et constatation des effets néfastes de la «minorisation» du peuple québécois dans ces romans-là [la famille Plouffe et ainsi de suite] que naîtront les romans psychologiques».

Autrement dit, les intellectuels se poseront la question suivante : comment se fait-il que le Canadien-français soit colonisé ? «Or, on va se retrouver avec ce que Maurice Arguin, dans son ouvrage Symptômes du colonialisme et signes de libération dans le roman québécois (1944-1965), va appeler les empêchements à vivre. Les écrivains vont donc s'opposer entre autres à la famille et au passé en tentant de regarder vers l'avenir pour se défaire de la torpeur. Ce que d'ailleurs les romans de contestation vont réaliser autour d'André Major et d'Hubert Aquin [qui s'enlèvera la vie le 15 mars 1977], pour ne nommer que ceux-là», souligne Aurélien Boivin, désigné officier de l'Ordre des palmes académiques du gouvernement français en 2004.

Mise à l'index

Il n'y a pas que les oeuvres de nos cousins français qui ont été mises à l'index par notre clergé. «Il y a un chapitre de La Scouine, d'Albert Laberge. Je pense à Marie Calumet de Rodolphe Girard (1904) qui a été mis à l'index parce qu'il était question d'une femme de ménage dans un presbytère qui n'était pas piquée des vers [de quoi sûrement défroquer !], les Demi-civilisés de Jean-Charles Harvey en 1934 et des oeuvres d'Arsène Bessette et d'Arthur Buies [et son journal de combat "La Lanterne"].» La mise à l'index d'une oeuvre signifiait que tout bon catholique ne pouvait ni posséder, ni acheter ou faire circuler une telle oeuvre sous peine d'excommunication. Amen.

«Au moment où la société québécoise a été désacralisée pour devenir pluraliste, certains auteurs ont réglé leurs comptes avec le clergé, comme Denise Bombardier dans Une enfance à l'eau bénite, Jean-Pierre Boucher avec Souvenirs d'un enfant de choeur et Jacques Godbout avec Salut Galarneau !, d'une certaine façon.»

L'identité

Si la contestation sous toutes ses... plumes a marqué au crayon rouge la littérature québécoise, il n'en reste pas moins que c'est la quête identitaire qui tient le rôle de fil conducteur dans nos ouvrages. «Le thème de l'identité est omniprésent tout au long de notre littérature, c'est le thème constant. On le voit partout, même chez nos jeunes auteurs comme Louis Hamelin, Christian Mistral, Lise Tremblay, Sylvain Trudel et Pierre Gobeil. Ce sont tous des gens qui se cherchent et qui veulent se faire une place dans la société.»

Retour sur le tome VII

Le septième tome (1981-1985), dernier-né du DOLQ paru chez Fides en 2003, renferme plus de 800 articles portant sur plus de 1200 ouvrages analysés, et compte quelque 6000 entrées. La période que couvre ce tome de haute tenue (qu'il est permis de qualifier de «beau livre») témoigne des nouvelles figures dans le monde littéraire, en l'occurence Robert Lalonde (La Belle Épouvante, 1981), Chrystine Brouillet (Chère Voisine, 1982), Louise Leblanc (Trente-sept 1/2 AA, 1983) et Rachel Fontaine (Black Magic, 1985).

«Plusieurs féministes se sont appliquées, au début des années 1980, à poursuivre la lutte sur les plans idéologique et politique pour dénoncer, comme leurs devancières, l'oppression dont sont victimes les femmes», peut-on lire en introduction de ce tome dans lequel on retrouve une critique (p. 499), signée par Maurice Boivin, du livre Josée. Récit d'un inceste qui se lit comme suit : «Généralement bien écrit, le récit de Lise Boudreau, s'il est intéressant, manque souvent de rigueur et d'émotion. Josée, la narratrice, est très (trop) cérébrale et n'émeut guère malgré le drame qui l'obsède une bonne partie de sa vie, jusqu'à sa libération. Se peut-il que la castration qu'elle fait subir à son père agonisant parvienne à la libérer tout à fait ? Il est permis d'en douter.»

Diffusion

M. Boivin tient à dire que, malgré le fait que notre littérature soit dynamique, de grande qualité et reconnue au-delà des frontières québécoises, il importe au premier chef de la diffuser à grande échelle.

«Ce qui nuit à notre littérature, c'est sa diffusion. Bien que nous ayons la Librairie du Québec à Paris -- tant mieux et j'applaudis --, nous avons beaucoup de difficultés à distribuer nos ouvrages dans plusieurs pays. À cet égard, je crois qu'une commission ou une réflexion qui serait coiffée par le ministère de la Culture s'impose. Nos écrivains ont besoin d'une meilleure accessibilité aux marchés étrangers», souligne-t-il.





Philosophie politique

Contre le pluralisme

Malorie Beauchemin
Le Devoir samedi 26 février 2005

«Il faut repenser la politique en termes de bien commun, pour une communauté civique donnée sur un territoire donné, que ce soit le Québec ou le Canada»

Patriotisme, vous dites? «Pas le concept de patriotisme dans le sens de nationalisme, explique le professeur de philosophie politique de l'Université de Montréal, Charles Blattberg. Je fais référence au concept utilisé dans l'ancienne tradition républicaine, par des penseurs comme Aristote, Machiavel, Hannah Arendt... Une politique patriotique, c'est une politique du bien commun.»

Torontois de 37 ans -- et qui ne les fait pas --, Charles Blattberg fonde toute sa théorie sur ce concept de politique patriotique, critiquant ainsi la politique pluraliste qui est prépondérante dans les relations politiques actuelles, tant au Canada qu'ailleurs dans le monde. «La démarche pluraliste a pour idée centrale la négociation par rapport aux conflits politiques. C'est très adversatif, et signe d'une société fragmentée, explique-t-il dans un français accentué. Je pense qu'on rate quelque chose : la notion de bien commun. Avant la négociation, il faudrait selon moi essayer la conversation afin de se rapprocher des autres, de réaliser le bien commun.»

Impressionnant parcours

Ayant à son actif deux livres, des essais, et surtout, des cours qu'il donne dans le département de science politique de l'Université de Montréal, Charles Blattberg a fait beaucoup de chemin avec la théorie qu'il a développée.

C'est que, malgré son jeune âge, il affiche un parcours impressionnant. Après un baccalauréat à l'université de Toronto, où il est élu président du conseil administratif universitaire en 1989 et doit alors représenter plus de 30 000 étudiants, il s'exile pour compléter une maîtrise en philosophie politique sous la direction du philosophe Charles Taylor à l'université McGill, où il «tombe amoureux de Montréal». Il entreprend par la suite un doctorat, toujours en philosophie politique, à la prestigieuse institution britannique Oxford, où il travaille avec Isaïah Berlin, un des fondateurs de la philosophie politique du pluralisme, que Blattberg réprouve dans sa thèse. «C'était pratique, il était là pour répondre à mes critiques», raconte Blattberg en souriant.

Mais ce n'était pas suffisant. Il se rend alors à Paris pour un DEA en philosophie des religions à la Sorbonne, et ensuite en Israël, à l'université hébraïque de Jérusalem pour des études postdoctorales. Ces dernières donneront naissance au premier livre qu'il publie, en 2000, From Pluralist to Patriotic Politics (Oxford University Press, 2000), dans lequel il reproduit ses critiques contre le pluralisme et décrit sa théorie du bien commun et de la politique patriotique. Il termine ses études universitaires par un deuxième postdoctorat à l'université Ben-Gourion, dans le désert du Néguev, avant d'enseigner la philosophie politique un an à l'université de Tel-Aviv.

En tout, il restera trois ans en Israël. «Je suis juif et je n'y étais jamais allé. J'ai eu envie de comprendre ce que c'était», souligne-t-il. Lorsque le mal du pays le prend, il décide de revenir au Canada, où il accepte un poste de professeur à l'Université de Montréal, où il est depuis cinq ans. Il donne des cours de pensée politique contemporaine, d'introduction à la pensée politique et d'idées politiques au Canada, en plus d'être membre du comité exécutif du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal. Mais c'est dans les séminaires de 2e et 3e cycles qu'il peut mettre à profit davantage ce qu'il avance dans ses ouvrages.

Québec et Canada anglais

Dans son dernier livre, Et si nous dansions (Presses de l'Université de Montréal, 2004), Charles Blattberg s'attaque, entre autres, à la querelle nationaliste séparatiste entre les Québécois et les Canadiens anglais. «La danse, c'est une métaphore. Il faut bouger ensemble, en harmonie, partager la musique, comme une conversation», explique le professeur.

Sa critique de la politique pluraliste s'applique parfaitement à l'exemple canadien. «La culture politique fait qu'on est dépendant, ici, de la négociation. C'est sûr que c'est mieux que la force, mais on peut faire mieux avec la conversation, explique le philosophe politique. S'il y avait un vrai effort de rapprochement, il y aurait une vraie compréhension. Personne ne ferait de concession et tout le monde serait gagnant. Avec notre histoire non violente, on a le luxe de pouvoir accueillir une politique patriotique.»

Son livre se veut une prescription de solution pour la gestion des conflits adressée aux politiciens canadiens et québécois afin qu'ils pratiquent une politique plus juste et plus satisfaisante. Charles Blattberg tente de répondre à l'épineuse question : pourquoi un si grand nombre de Canadiens ne se sentent-ils pas chez eux dans leur propre pays ?

«Le Canada n'est pas une nation, c'est un pays multinational, une communauté de citoyens, avance-t-il. Chaque nation a besoin de reconnaissance. Si les Canadiens anglophones voyaient davantage leur groupe comme une nation, au même titre que la nation québécoise et les nations autochtones, cela faciliterait la communication et la conversation. Ils comprendraient beaucoup mieux les Québécois et reconnaîtraient leur distinction.»

Venant d'un Ontarien anglophone, ces propos semblent ironiques. «Je me décris comme un citoyen du Québec, je n'irais pas jusqu'à dire que j'appartiens à la nation franco-québécoise, explique Charles Blattberg. Ce qu'il faut, c'est repenser la politique en termes de bien commun, pour une communauté civique donnée sur un territoire donné, que ce soit le Québec ou le Canada.»

Le français et l'hébreu, même combat ?

Et l'ironie va bien plus loin. Blattberg publie dans la revue Argument (vol. 5, no 1, automne 2002 - hiver 2003, p. 3-14), un article intitulé «L'hébreu en Israël : des leçons pour le français au Québec ?» Il y compare le fait que l'hébreu soit aujourd'hui menacé par l'anglais, comme l'est, selon lui, le français au Québec. «Lorsqu'on considère, comme je le fais, que les universitaires et les intellectuels des lettres et des sciences humaines jouent un rôle important dans le développement de la culture d'une nation, il faut s'alarmer du fait que de moins en moins d'entre eux, au Québec, publient en français. C'est moins valorisé, explique-t-il. Ici, on a le luxe de penser à faire quelque chose. Il faut encourager cela pour sauvegarder la langue.»

Le philosophe professeur reprend dans son article la thèse «expressiviste» voulant que «la structure d'une langue puisse avoir un effet sur les idées qui y sont formulées, explique-t-il dans son essai. La langue dans laquelle on réfléchit, on formule des idées, on associe des arguments, etc., n'est nullement neutre à l'égard du contenu même de la pensée». Blattberg souligne au passage que l'hébreu en Israël n'était, au XIXe siècle, qu'une langue morte, avant que des précurseurs n'instituent son enseignement aux élèves dans les écoles et lancent un quotidien dans cette langue. Le Québec, convient-il, n'en est pas au même point. Mais l'exemple de l'hébreu en Israël démontre selon lui «une volonté collective de surmonter les pires obstacles à la survie d'une langue».

La principale force de Charles Blattberg, c'est de ne pas seulement poser un diagnostic, mais de proposer aussi des solutions. Professeur, chercheur, auteur de livres, philosophe, rien ne semble l'arrêter. Le secret de sa réussite et de tout ce chemin parcouru, à 37 ans ? «J'étais pressé.»





Littérature québécoise

Ferretti la partisane

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 26 février 2005

Titre VO : Renaissance en Paganie suivi de La Vie partisane
Description : Andrée Ferretti - Typo - Montréal, 2005, 224 pages

Andrée Ferretti, la militante indépendantiste à l'intensité océanique, est bien connue. Andrée Ferretti, l'écrivaine, l'est un peu moins, et on se demande pourquoi après avoir lu Renaissance en Paganie, puis La Vie partisane, deux oeuvres fortes respectivement publiées, d'abord, en 1987 et en 1990, et que réédite en un seul volume, cette saison, l'indispensable collection Typo.

Jeune professeure de philosophie à l'UQAM, Élaine Rivière, lors d'une recherche menée en 1985 à la Bibliothèque nationale du Québec, fait apparaître sur son écran d'ordinateur, par inadvertance, les fiches indexées d'Hubert Aquin et d'Hypatie d'Alexandrie (remarquez les initiales communes), philosophe et mathématicienne grecque morte en 415 : «Elle sut qu'elle venait de découvrir, par une heureuse erreur, deux sujets susceptibles de solidement étayer sa conception de la nature de la rébellion, fondée sur l'hypothèse qu'au-delà de son rejet de l'ordre social, le rebelle refuse absolument la fragilité de la conscience, sa corruptibilité et sa confusion dernière avec tout ce qui ne s'exprime pas.»

Rendus, en quelque sorte, à leur parole vivante par cette jeune philosophe en quête de vérité, les spectres d'Aquin et d'Hypatie reviennent sur les lieux de leurs combats par l'entremise de la voix de la conscience du romancier de Prochain épisode, qui assume la narration de ce retour. Et Ferretti, en fondant sa propre voix dans celle d'Aquin, réussit ce tour de force qui consiste à crier la nécessité de la rébellion tout en chantant la beauté du monde dans une méditation très sensuelle, hantée par le frémissement de la lutte intime et politique.

Son Aquin, charmé par la grâce combattante de cette Hypatie à laquelle il s'adresse, critique ses «compatriotes troquant sans cesse la violente affirmation d'eux-mêmes contre de minuscules délinquances», il se désole d'un PQ qui a troqué «l'espoir de liberté [...] contre la fallacieuse promesse d'une égalité avec l'asservisseur», il se souvient avec rage de Trudeau, «ce compatriote borné et vindicatif dont j'ai connu la haine et le mépris pour notre peuple», et il s'afflige de «la pénible inadéquation entre ma lucidité et ma force qui allait être la tragédie de ma vie».

Il rejoint Hypatie dans la question brûlante qui l'anime tout entier : «Quelle action entreprendre qui ne soit pas une évasion de plus dans ce monde comateux où le visage humain est devenu impuissant à exalter un rêve de liberté, à soutenir une volonté de justice, à soulever un impétueux mouvement de rébellion ?»

Lui, le suicidé, se reconnaît dans la mathématicienne assassinée, obsédée par la croyance profonde «que la science n'a de sens qu'en ce qu'elle porte précisément la question du sens, qu'elle la déplace constamment». Elle affirmait que la Terre bouge, qu'elle n'est pas au centre de l'univers, qu'astronomie et métaphysique vont de pair dans la quête de «la vraie pensée du monde». Engagée, comme Aquin, dans le combat contre «l'interprétation totalisatrice du monde», qu'il s'agisse de celle du nouveau pouvoir chrétien du IVe siècle ou de celle de tous les conquérants de l'histoire, elle en paya le prix : «Elle fut accusée de réfuter la parole divine en cherchant dans les corps célestes la cause de l'être, du vrai et du bien. Ils lui arrachèrent la peau jusqu'à ce qu'elle sombre dans l'abîme où elle est oubliée depuis des siècles.»

Éloge de la rébellion comme principe de vie, ce Renaissance en Paganie, rédigé dans une langue vibrante et somptueuse, vient redire avec puissance que changer le monde, ce n'est rien d'autre que permettre à sa beauté d'advenir sans entraves. Il chante avec une virulente délicatesse les noces de l'artiste et du rebelle.

La vie comme une lutte

De facture plus traditionnelle, les neuf récits au féminin qui composent La Vie partisane s'inscrivent néanmoins dans la même veine. «La liberté m'importe trop pour que je subisse ma vie», déclare par exemple cette Catherine, fille de Patriote violée par un capitaine anglais en 1837 et condamnée par un juge de la même nationalité, éberlué par la tournure des événements. «Le premier impératif de la vie morale est de vouloir être soi et de prendre toutes les mesures pour défendre son intégrité», affirme pour sa part Aurore-Mélanie Panet, jeune veuve et seigneuresse canadienne-française, séduite, au début du XIXe siècle, par un jeune conquérant à qui elle finira par briser les deux mâchoires à l'aide d'un tisonnier.

La narratrice d'Octobre de lumière, emprisonnée pendant la crise du même nom, raconte, du fond de son cachot, la même lâcheté des mêmes conquérants et se livre elle aussi à un éloge de la beauté du monde que seuls peuvent embrasser ceux qui s'incarnent dans l'histoire : «Comment nous parer du beau nom de peuple si nous n'enfouissons pas nos pieds et nos mains, nos coeurs et nos têtes dans notre propre histoire ?» La mère de Spinoza, qui prend aussi la parole dans ces pages, et quelques autres amoureuses lucides ne diront pas autre chose.

«L'oeuvre n'existe qu'enracinée dans le coeur d'une lutte contre toute forme de domination», écrit Andrée Ferretti dans la notice biographique qui accompagne cet ouvrage. La sienne en fournit une preuve éclatante en diffusant une beauté qui rend la désertion indécente.