
Adieu téléroman! Adieu télévision!
Victor-Lévy Beaulieu
La Presse lundi 7 février 2005
Au nom de la cote d'écoute, on essaie de vous persuader que Tout le monde en parle est une émission géniale
J'ai déjà écrit ailleurs que je n'avais jamais pensé qu'en me mettant à besogner pour la télévision, j'y trouverais longtemps mon profit et qu'il en irait de même avec le téléspectateur. D'un téléroman à l'autre, je fus donc étonné de connaître un certain succès avec les histoires souvent un brin hallucinées que je racontais. Je me suis toujours considéré comme privilégié de pouvoir ainsi lâcher lousse mon écriture, en toute liberté et impunité, Radio-Canada ne m'ayant jamais mis de bois dans les roues de ce bord-là des choses. Cela ayant duré trente ans, permettez-moi d'en faire pour ainsi dire l'autopsie.
En 1975, quand je me suis mis à écrire pour la télévision, deux télédiffuseurs se partageaient presque également le marché des téléspectateurs québécois: Radio-Canada et Télé-Métropole. Le téléroman s'accaparait des meilleurs cotes d'écoute, drainant vers lui près de deux millions de téléspectateurs. Les auteurs qui écrivaient alors pour la télévision s'égalaient aux grands feuilletonnistes du dix-neuvième siècle, les Balzac, Eugène Sue, Alexandre Dumas et Victor Hugo, favorisant ainsi l'émergence d'une culture populaire et nationale: si Claude-Henri Grignon nous faisait voir le pays des Laurentides, Germaine Guèvremont celui de Sorel, Pierre Dufresne celui de la Gaspésie et Pierre Gauvreau celui de Charlevoix, d'autres téléromanciers, comme Roger Lemelin, Marcel Dubé, Claude Jasmin et Louis Morrissette, nous décrivaient la vie urbaine, dans ses quartiers bien ou mal famés. Grâce au téléroman, nous avions enfin une histoire et cette histoire-là valait la peine qu'on la raconte.
La télé n'est plus ce qu'elle était
Mais nous sommes maintenant en 2005 et la télévision n'est plus ce qu'elle était quand j'y fis mes premiers pas. Radio-Canada n'y détient plus que 15 % des parts d'un marché que le réseau TVA contrôle, que TQS essaie de lui gruger, tout autant d'ailleurs que les stations dites spécialisées comme le canal Découverte et le canal Historia. Et tous ces télédiffuseurs ayant pignon sur rue dans la région métropolitaine, notre télévision a cessé d'occuper tout le territoire québécois pour se faire carrément montréaliste. C'est ce qui a permis à Mario Clément, alors chef de la programmation de Télé-Québec, de dire à un journaliste qui l'interrogeait sur le peu de présence des régions dans la programmation de la station: " Quand les régions auront vraiment quelque chose à nous dire, on s'en occupera. "
Ce point de vue arrogant et méprisant, il semble bien qu'il a suivi Mario Clément jusqu'à la Société Radio-Canada dont il est maintenant le maître-d'oeuvre. Je dois toutefois préciser que ses prédécesseurs à la haute direction de Radio-Canada ont tout fait pour déshabiller Radio-Canada de sa pertinence, profitant par exemple de la création de RDI pour y flusher toutes les émissions à caractère un tant soit peu de réflexion sociale, politique et culturelle, contrevenant ainsi au mandat qui a fondé notre télévision d'État. En même temps, les prédécesseurs de Mario Clément donnaient à plein dans l'aplaventrisme vis-à-vis du pouvoir fédéraliste que seules les affaires dites politiques intéressait. On démantela donc la section dite des dramatiques, on y mit à la retraite ou on y congédia des milliers d'artisans qui, pendant trente ans, avaient produit téléromans et téléthéâtres. On n'embaucha plus grand-monde non plus, se privant ainsi de presque tout ce que le Québec avait de créateur, de ses écrivains, de ses auteurs, de ses réalisateurs, de ses techniciens et de ses simples mais compétents ouvriers.
Ainsi, on mit la hache dans une manière de faire qui faisait que Radio-Canada n'était pas un télédiffuseur généraliste comme les autres, mais obéissait à un esprit que l'idée simplette du divertissement à tout prix n'obsédait pas complètement. Quand Mario Clément débarqua à Radio-Canada, celle-ci n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été pendant vingt-cinq ans, elle n'était plus qu'une courroie de transmission entre les producteurs privés et le téléspectateur québécois, elle n'avait plus d'âme qui lui fut propre, elle avait grand mal du bord de ce qu'on appelle l'être identitaire. Elle acceptait des projets que refusait TVA, elle refusait les projets de ses propres collaborateurs qui s'en allaient ailleurs les faire produire. Le principe des vases communiquants qui ont rendu semblables notre société d'État et TVA, son premier concurrent.
Et la cote d'écoute faisant désormais foi de tout, que devient Radio-Canada? On y a maintenant droit au même type de nouvelles qu'on peut lire dans le Journal de Montréal et le Journal de Québec, l'essentiel des bulletins d'information portant sur les faits divers: une simple maison passe au feu quelque part et l'on y dépêche reporter et caméraman qui y phototgraphient et interviewent le troisième voisin qui n'a rien entendu et rien vu parce qu'il dormait, le pauvre! Trois minutes d'antenne sur plein de sujets de cet ordre-là, comme si Radio-Canada devait faire comme on fait chez Pierre-Karl Péladeau, tout niveler par le bas par simple esprit marchand.
Tout le monde en parle
Et toujours au nom de la cote d'écoute, on essaie de vous persuader que Tout le monde en parle est une émission géniale alors qu'on y a évacué tout questionnement critique un tant soit peu profond pour donner la parole, vaine et stérile, à tous les parvenus et à tous les petits nègres du système en autant qu'ils puissent parler de leurs histoires de cul, de leurs problèmes de boules et qu'ils puissent bitcher au moins un de leurs semblables. Quand on se met à s'ennuyer du gros Réal Giguère et de l'abracadabrant Jean-Pierre Coallier, c'est que c'en est d'un pénible rare!
La gente folliculaire, pourtant nombreuse et outillée comme jamais, se contente de suivre la fanfare, elle ne parle plus jamais des causes, mais que de ses plus visibles effets. Elle aussi n'a plus pour politique que de rejoindre le plus grand nombre possible, d'où sa superficialité, son manque de vision sociale et culturelle, le Québec se limitant pour elle au Plateau Mont-Royal, à Outremont, et encore n'est-ce que dans ses clichés et ses lieux communs.
De quoi comprendre que Les Bougon obtiennent autant de succès: ils font état de la déstructuration du Québec contemporain, de sa béessitude, de son travail au noir, de son obsession pour l'arnaque et les rapines en tous genres. Si on s'y montre brillant, ce n'est que dans le but de mieux fourrer son voisin, puisque la chose est entendue: la misère sociale et culturelle ne peut se résoudre par interventions politiques, tout le monde étant pourri, personne ne sachant plus c'est quoi la beauté, la fraternité et la solidarité. Que deux millions de téléspectateurs jouissent toutes les semaines d'un tel déni de notre être identitaire collectif me fait comprendre pourquoi nos hôpitaux sont si engorgés, car si François Avrard a raison dans le propos qu'il nous tient, on est tous mûrs politiquement et culturellement pour se faire entuber profond par Mario Dumont et son ADQ de merde.
L'échec que je connais avec Le Bleu du ciel me paraît donc fort relatif quand je pense au vent qui souffle maintenant sur Radio-Canada et, par conséquent, sur le téléspectateur québécois lui-même. Une société qui élit Jean Charest et qui, deux mois après, voudrait presque unanimement le voir ailleurs, a quelque chose de profondément malsain, pour ne pas dire de schizophrénique et d'hystérique. Car comment expliquer autrement le succès d'une niaiserie comme Le Négociateur et l'échec de Temps dur, deux séries portant sur les mêmes thèmes, mais la première se faisant basse de plafond quant aux idées qu'elle véhicule et la deuxième rendant compte, mais sans compromis d'écriture, de la réalité du monde du banditisme, de l'enfermement et de la mort qui le détermine?
Au journaliste Paul Cauchon du journal Le Devoir qui lui demandait de commenter la fin prématurée du Bleu du ciel, Mario Clément a répondu:
" Au départ, c'était un texte très intéressant. Mais les scènes n'étaient pas travaillées comme nous l'aurions voulu, la réalisation n'était pas prête, le jeu des comédiens n'était pas constant parce que les réalisateurs changeaient... Une dramatique en soirée, en prime time comme on dit, doit quand même pouvoir rassembler un public plus large. "
Qui dormait au gaz dans les hautes sphères radio-canadiennes quand Le Bleu du ciel fut mis en chantier alors qu'on savait déjà qu'on n'avait plus l'expertise nécessaire pour rendre le téléroman dans ses grosseurs? Et pourquoi donc ne me sentirais-je pas floué par une direction qui a laissé faire sans mot dire?
Et puis, dans quel monde d'images veut donc nous emmener Mario Clément? Dans celui de Bougon tous azimuts et de putasseries à la Guy A. Lepage? Si c'est là tout le projet télévisuel que défend désormais Radio-Canada, force majeure m'est de conclure qu'on ne parle même plus de restants de Beaux Dimanches, mais des débris humains que nous sommes peut-être devenus, si privés d'être authentiquement identitaire que ce qu'on a dans la queue nous passionnera désormais bien plus que ce que nous pouvons avoir dans la tête et le coeur, ne serait-ce qu'avec un peu de solidarité collective.
Écrivain et éditeur Victor-Lévy Beaulieu a été l'auteur de nombreux téléromans à succès entre autres " Race de Monde " et " Bouscotte ". Il a publié l'an dernier l'ouvrage " De Race de monde au Bleu du ciel " un ouvrage dans lequel il rend compte de ses 30 ans d'écriture pour la télévision.

LA LONGUE AGONIE DE RADIO-CANADA
Lise Payette
Le Journal de Montréal, 9 février 2005
« La stratégie post-référendaire ne se limitait pas aux commandites. »
Cette citation est tirée du long préambule que Jean Chrétien a lu à la commission Gomery hier matin lors du début de sa comparution. Elle a retenu mon attention parce qu'elle m'a fait penser à la longue agonie de Radio-Canada.
Se pourrait-il que le long étranglement auquel le gouvernement du Canada s'est livré sur le réseau français de RadioCanada ait fait partie de la «stratégie de l'unité canadienne» telle que conçue par la «gang de malades» du bureau du premier ministre Jean Chrétien?
Étouffée par les coupes insensées qui l'affligent, la radiotélévision publique a-t-elle été sciemment empêchée de jouer son rôle d'éducation et d'information au moment où la population québécoise aurait eu le plus besoin de ses lumières?
Cette même radio-télévision qui avait été un phare éclairant pendant la grande noirceur et qui avait accompagné la révolution tranquille, est devenue paralysée au fur et à mesure que montait le mouvement souverainiste au Québec. Agacé, Pierre Trudeau avait déjà menacé de «mettre la clé sur la porte» et de diffuser des (émissions sur les) «vases chinois» pour faire peur à ces frondeurs qui croyaient en la liberté d'expression et qui le clamaient haut et fort.
Plus efficaces encore que les menaces, sont arrivées les suppressions de postes et l'insécurité qui ont muselé bien du monde. Les patrons ont sans doute choisi de sauver les meubles plutôt que de dénoncer l'entreprise de démolition que menait le gouvernement canadien. Si bien qu'en 2005, après une autre coupure récente par un gouvernement assis sur des sur plus de 10 milliards de dollars, l'information se meurt, les affaires publiques n'existent pratiquement plus, les grands débats sont des souvenirs du passé et la course aux cotes d'écoute a remplacé la raison d'être d'une radio-télévision publique.
Se pourrait-il que la folie de «l'unité nationale» ait mené à la disparition du brassage d'idées que permettait Radio-Canada dans le temps? Se pourrait-il que le chef d'orchestre qu'était Jean Chrétien s'en réjouisse aujourd'hui comme d'une réussite de plus à son crédit?
Le rôle des grands patrons
Quel a été le rôle des grands patrons de Radio-Canada dans tout cela? Comment se fait-il que Robert Guy Scully ait pu en mener si large pendant si longtemps grâce à son copinage avec ses petits amis d'Ottawa et qu'on nous ait infligé l'Histoire du Canada, made in Toronto, dont personne disait ne vouloir mais qu'on a diffusé deux fois plutôt qu'une? Qui a donné sérieusement un poste d'animatrice à Liza Frulla entre deux postes de ministre libérale à Québec et à Ottawa?
Que faut-il faire pour qu'une commission d'enquête fasse enfin la lumière sur la radio-télévision publique de langue française dans ce pays? Si je le pouvais, d'un coup de baguette magique, j'élargirais le mandat de la commission Gomery sans hésiter parce que l'affaire des commandites, monsieur Chrétien, tout le monde se doute bien que ce n'est que la pointe de l'iceberg. «L'unité canadienne», pour vous, justifiait TOUT. La fin justifie les moyens, dit le proverbe. C'est évident que c'est ce que vous pensez.
Je ne sais pas quelle responsabilité la commission Gomery vous fera porter dans cette triste histoire, mais je commence à avoir une bonne idée de ce que l'Histoire dira de vous. Honnêtement, je ne voudrais pas être à votre place.
«Rien, ni personne, ne peut empêcher un peuple de marcher, à son rythme, vers son indépendance». Celle-là, monsieur Chrétien, elle est de moi. Je vous la donne gratuitement. Pensez-y de temps en temps.
Vos millions de dollars fédéraux n'ont pas suffi à acheter tous les Québécois. J'ai bien peur que vous ayez gaspillé de l'argent pour rien. Vos balles de golf et vos cravates non plus.

Les dérapages de l'information
- L'affaire Lester, une affaire de déontologie ou de politique?
Mario Cardinal
Journaliste et ancien ombudsman de Radio-Canada
Le Devoir jeudi 10 février 2005
Extraits du livre Il ne faut pas toujours croire les journalistes (Bayard, 2005), qui paraît aujourd'hui en librairie
Rarement a-t-on vu une «affaire» dévier autant de sa trajectoire. Avec le recul, lorsqu'on parle de l'«affaire Lester», de quoi parlons-nous ? D'un congédiement pour des raisons politiques ? D'une démission ? D'une mise à la retraite forcée ? D'un cas de censure «fédéraliste» ? D'une ruée des indépendantistes dans cette brèche inespérée de la muraille radio-canadienne ? Cette affaire est devenue tout cela et davantage, selon les avantages que chacun pouvait en tirer. [...]
Il n'est pas inutile de rappeler les grands moments de cette histoire qui prend sa source dans une autre affaire, singulièrement malsaine celle-là, l'affaire Scully.
Robert-Guy Scully est un producteur indépendant d'émissions de télévision, dont l'entreprise aux multiples activités s'appelle L'Information essentielle. Dès la création du Réseau de l'information (RDI) de Radio-Canada, en 1995, les rapports entre la nouvelle chaîne et M. Scully deviennent étroits. Radio-Canada vit alors une période de compressions financières, imposées par un président, Gérard Veilleux, ancien fonctionnaire proche de Jean Chrétien, qui, plutôt que de se battre, choisit d'ajuster la SRC à l'atrophie budgétaire que lui impose le gouvernement fédéral.
M. Scully s'amène avec une formule de contrat-échange qui ne coûte pas un sou à la SRC. [...] La formule qu'il propose est inespérée pour Radio-Canada, qui remplit ainsi des périodes de diffusion avec du bon matériel sans aucun déboursé. En d'autres mots, Radio-Canada n'a rien à payer pour la production des émissions mais, en échange d'un droit de diffusion, elle cède des espaces publicitaires. Il appartient à M. Scully de trouver ses propres commanditaires, d'assumer tous les frais de production de ses émissions... et d'empocher les surplus de revenus, s'il y en a. [...]
Parmi les productions qu'il offre et qui sont retenues, il y a deux séries d'émissions : Le Canada du millénaire et Les Minutes du patrimoine. Tout le monde est heureux ! Tellement qu'on juge qu'il n'est pas nécessaire de couler l'entente dans un contrat en bonne et due forme. La parole et la poignée de main suffisent.
Le 11 mai 2000, coup de théâtre : Le Devoir révèle que l'une de ces séries, Le Canada du millénaire, est financée à hauteur de 1,2 million de dollars (la moitié du budget de production) par le Bureau d'information du Canada (BIC), par l'intermédiaire de BCE, l'un des commanditaires. Tout le monde sait que le Bureau d'information du Canada est un organisme de propagande fédéraliste destiné essentiellement à faire la promotion du Canada auprès des Québécois. Toutefois -- et tout l'ennui est là --, son nom n'apparaît nulle part au générique des émissions. Par rapport au code publicitaire de Radio-Canada, cette situation pose problème. [...] Les risques de confusion entre l'information et la propagande sont évidents.
Outre BCE, et le BIC par l'entremise de BCE, l'autre commanditaire de la série Le Canada du millénaire est la Fondation CRB, «un organisme de bienfaisance», dûment inscrit à ce titre auprès de Revenu Canada, qui se donne pour mission de «favoriser l'unité du peuple juif et de contribuer à l'unité canadienne». La Fondation CRB, qui a elle-même touché sept millions de dollars en subvention du BIC entre 1994 et 2001, produit également Les Minutes du patrimoine, sorte de dramatiques d'une minute données gratuitement aux radiodiffuseurs qui les utilisent comme bouche-trous un peu partout dans leur grille. [...]
Il faut lire attentivement le rapport de David Bazay, l'ombudsman du réseau anglais de Radio-Canada, qui a fait une enquête très poussée sur tout ce dossier à la demande du Syndicat des communications de Radio-Canada. Il s'agit d'un rapport remarquable dont les conclusions ne le sont pas moins. Il démontre bien la bigoterie de tous les intervenants dans ce dossier, tant à BCE qu'à la Fondation CRB et au BIC, qui plaident tous la naïveté, l'ignorance du code publicitaire et des normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada quand ils ne l'interprètent pas de façon à servir leurs intérêts.
Pourtant, tous ceux qui ont pris des décisions dans ce dossier se font tartuffes lorsqu'ils plaident l'ignorance des politiques de diffusion de Radio-Canada. Paul Racine, qui était vice-président de BCE Media au moment où s'est concocté le financement de la série Le Canada du millénaire, est un ancien journaliste de Radio-Canada et ancien président du Syndicat des journalistes de Radio-Canada. Patrick Watson, qui dirigeait la création des émissions à la Fondation CRB, était en même temps président du conseil d'administration de Radio-Canada. [...] Enfin, Robert Rabinovitch a été trésorier de la Fondation CRB jusqu'à sa nomination, à l'automne 2000, au poste de président de Radio-Canada. [...]
Une enquête devenue livre
Dès la publication de l'article du Devoir, la direction de l'information de Radio-Canada a retiré immédiatement Le Canada du millénaire des ondes. Et c'est ici qu'est apparu Normand Lester. Ceux qui le connaissent savent très bien qu'il n'allait pas laisser Les Minutes du patrimoine s'en tirer à si bon compte.
À la suite de l'article de Paul Cauchon dans Le Devoir, Normand Lester entreprend une enquête qui, de toute évidence, le conduira, si on ne l'arrête pas, jusqu'au président de la société. Il ne s'y rendra pas. La direction de l'information ne lui permet pas de compléter ses recherches, invoquant le peu d'intérêt du sujet et surtout le fait que «Radio-Canada n'était pas la mieux placée pour enquêter sur RDI». On connaît la suite. Normand Lester doit laisser tomber son enquête et, de toute façon, il se prépare à assumer de nouvelles tâches à la salle des nouvelles. Il s'agit d'une affectation qui n'a rien à voir avec l'enquête qu'il a entreprise (elle lui est antérieure) mais qui s'explique plutôt par la volonté de la direction de le rendre un peu plus productif.
À défaut de pouvoir diffuser le fruit de son enquête sur Les Minutes du patrimoine à l'antenne de Radio-Canada, il choisit de sortir de vieilles notes de ses tiroirs et d'en faire un livre, Le Livre noir du Canada anglais, qui constitue «[sa] réponse aux Minutes du patrimoine». Le livre va immédiatement soulever une controverse qui, dans la ferveur nationaliste du Québec et le militantisme «patriotique» des critiques de la presse écrite, allait causer un tort énorme à la Société Radio-Canada. Le départ de M. Lester de Radio-Canada a suscité pas moins de 584 plaintes auprès du bureau de l'ombudsman, à peu près les trois quarts de toutes les plaintes reçues durant l'année 2001-02. [...]
Règles connues
Le problème de Normand Lester, c'est qu'au moment où il a publié ce livre, il travaillait toujours dans une entreprise de presse qui a sa propre politique journalistique et qui, à cause de son statut de société publique, exclut l'expression d'opinion de la part de ses journalistes, sur ses ondes et à l'extérieur. [...] Ces règles, Normand Lester les connaissait. J'ai été ombudsman pendant cinq ans et j'ai dû analyser plusieurs de ses dossiers d'enquête à la suite de plaintes de téléspectateurs. Je peux témoigner qu'il n'y a pas un journaliste à Radio-Canada qui connaissait mieux que lui le guide déontologique de la SRC. Il savait qu'en publiant ce genre de livre, il s'exposait à des sanctions.
Mais de quelles sanctions s'agit-il ? Précisons tout de suite qu'à mon avis, la direction de l'information de Radio-Canada n'aurait pas dû empêcher Normand Lester de compléter son enquête sur Les Minutes du patrimoine. À cause de l'article du Devoir et de l'appétit des journalistes et de la population en général pour tout ce qui concerne l'information à Radio-Canada, le sujet était, immensément, d'intérêt public. Bien sûr, cette enquête l'aurait mené jusqu'au président de la SRC. Et alors ? Il aurait obtenu les réponses que l'ombudsman de la CBC a obtenues : en tant que trésorier de la Fondation CRB, Robert Rabinovitch n'avait aucun rôle à jouer dans les activités quotidiennes de l'organisme et «la fondation n'a jamais pensé qu'en acceptant l'argent du gouvernement, elle discréditerait la série».
L'enquête de Normand Lester aurait tout simplement démontré ce que nous savons depuis toujours : la différence culturelle entre les Canadiens anglais et les Québécois fait qu'ils ne perçoivent pas les choses de la même manière. [...] Ce qui peut être tout à fait innocent au Canada anglais peut faire scandale au Québec. Les téléspectateurs québécois ne demeurent jamais indifférents devant les stratégies de propagande du gouvernement fédéral. S'il est normal pour les Canadiens anglais que la CBC se complaise dans le flag waving ou le nation building, il en est tout autrement pour les Québécois.
Décision éditoriale
Lorsque la direction de l'information a interrompu l'enquête de Normand Lester sur Les Minutes du patrimoine, elle s'en est tenue à cette décision et n'a pris aucune mesure disciplinaire à l'encontre du journaliste. Il s'agissait d'une décision éditoriale comme il s'en prend des centaines chaque jour dans toutes les salles de rédaction au Québec. Ce qui a provoqué le procès d'intention à l'endroit de la direction, c'est que le journaliste fouillait un dossier politiquement chaud et, qui plus est, délicat compte tenu de la relation du président de la SRC avec le groupe Bronfman. Mais il n'enfreignait pas le guide déontologique. [...]
On pourrait débattre longtemps de la situation de conflit d'intérêts ou d'apparence de conflit d'intérêts dans laquelle se place immanquablement tout média qui se regarde dans son propre miroir : La Presse lorsqu'il s'agit de Power Corporation, TVA ou Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec lorsqu'il s'agit de Quebecor, ou TQS quand BCE ou Radio-Nord sont en cause... À cet égard, la décision du chef des nouvelles, Jean Pelletier, de mettre fin à l'enquête de M. Lester n'est pas plus répréhensible que celles que prennent les autres médias dans des circonstances analogues. Mais lorsqu'il s'agit de Radio-Canada -- c'est le prix à payer pour demeurer la référence en matière de déontologie --, les journalistes des autres médias se complaisent à signaler la poussière qu'elle peut avoir dans l'oeil.
Dans le cas du Livre noir du Canada anglais, la situation était complètement différente [...]. En publiant ce livre, Normand Lester a enfreint le guide déontologique de la SRC et la direction de l'information se devait de réagir. Elle n'était pas justifiée de congédier Lester et elle ne l'a pas fait. Mais elle n'aurait pas dû le suspendre dès la publication du livre, pas plus qu'elle n'aurait dû, à mon sens, le pousser vers une retraite anticipée. [...] Ce que Radio-Canada aurait dû faire, à mon avis, c'est de placer son journaliste en veilleuse pendant un certain temps, comme elle le fait pour tout journaliste dont les allégeances politiques ont, d'une manière ou d'une autre, été affichées en public : acte de candidature à des élections, poste important dans un gouvernement ou à un ministère, etc. [...]
Lester savait fort bien que son livre était politique. [...] Outre le style, l'auteur témoigne d'une volonté délibérée de ne pas resituer les événements retenus dans leur contexte historique et, à la manière de Mordecai Richler dans son obsession de l'antisémitisme québécois, il applique à l'ensemble du Canada anglais, toutes périodes confondues, l'odieux de ces événements. [...] Nous sommes ici dans un tout autre registre, celui du journalisme engagé, sinon de propagande, de l'occultation de ce qui déplaît et de la mobilisation des masses... [...]
En publiant ce livre, Normand Lester s'est dépouillé lui-même de sa bure de journaliste indépendant. Dans ce jeu de souque à la corde qui caractérise les relations Canada-Québec depuis 250 ans, il a tout à coup sauté dans l'arène, saisi un bout du câble et tiré de toutes ses forces. C'est son droit. C'est là que se trouve sa liberté d'expression. Mais il ne peut plus s'installer au centre et jouer de nouveau à l'arbitre. Le public ne le prendrait plus au sérieux, pas plus que l'entreprise de presse qui continuerait de l'employer. L'un et l'autre y perdraient leur crédibilité.

Des normes journalistiques qui varient
- Même Scully me donne raison...
Normand Lester, Journaliste
Le Devoir jeudi 17 février 2005
Réplique au texte de Mario Cardinal, «Les dérapages de l'information - L'affaire Lester, une affaire de déontologie ou de politique?», publié le jeudi 10 février 2005
Mon cher Mario, j'ai lu avec intérêt les extraits de votre livre publiés la semaine dernière dans Le Devoir. À plusieurs reprises durant ma carrière à Radio-Canada, vous avez, en tant qu'ombudsman, enquêté sur des plaintes portant sur mes investigations journalistiques. Si ma mémoire est bonne, vous m'avez toujours donné raison contre les plaignants. Maintenant, vous estimez que j'ai dérogé à mes devoirs journalistiques pour avoir publié un livre, Le Livre noir du Canada anglais, qui n'avait rien à voir avec mes activités professionnelles.
J'aimerais soulever quelques points au sujet de questions d'objectivité et de neutralité journalistique.
Mais d'abord, je dois vous dire que j'ai été surpris que vous me compariez à Mordecai Richler. Je n'ai certainement pas ses talents littéraires. Je n'ai pas non plus sa mauvaise foi, sa malhonnêteté et sa capacité de dire les pires insanités. Je ne mérite pas, je pense, d'être placé par vous dans la même catégorie que l'homme qui accuse les Patriotes d'antisémitisme alors que Papineau a parrainé la première loi dans l'empire britannique accordant les pleins droits politiques aux juifs.
Vous-même, Mario, vous étiez au lancement du Livre noir, et je crois me rappeler que vous m'aviez dit combien vous considériez le livre comme nécessaire alors que vous me demandiez de vous le dédicacer.
Les trois livres noirs sont une recension des crimes et des injustices que la majorité anglophone du Canada a fait subir pendant une bonne partie de son histoire aux autochtones, aux francophones, aux Noirs, aux juifs et à tous ceux dans ce pays qui n'avaient pas le bonheur d'être Blancs anglo-saxons et protestants. Personne n'a jamais contesté les faits qui y sont exposés.
Appui de Scully
Vous donnez raison à Radio-Canada de m'avoir suspendu pour n'avoir pas respecté les normes journalistiques de la société. Pourtant, je n'ai pas adhéré à un parti politique ou pris position en faveur d'une thèse constitutionnelle, j'ai rappelé des événements historiques incontestables.
Dans cette affaire, le Syndicat des communications de Radio-Canada m'a donné raison, tout comme la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Même le National Post, l'organe de l'extrême droite antiquébécoise, a écrit que la publication du livre ne justifiait pas ma suspension.
J'ai un scoop pour vous. Je le tiens de Robert-Guy Scully. Selon un rapport interne de Radio-Canada en sa possession, la CBC-SRC me donnerait raison. Scully l'affirme devant la caméra sur une cassette vidéo de promotion de sa boîte, L'Information essentielle inc., pour une émission spéciale sur les Minutes du Patrimoine. Robert-Guy Scully, document à la main, dit, et je cite textuellement : «Je vais prendre la défense publique de Normand Lester, mais à ma façon, en révélant des documents internes de la Société Radio-Canada.»
Lorsque j'ai contacté Robert-Guy Scully, en 2002, dans le cadre d'une enquête que je faisais à TVA sur les magouilles entourant le financement de la série Maurice Richard, il m'a proposé le document secret de la SRC à condition que j'aille travailler pour lui. J'ai carrément refusé. Vous qui êtes dans les bonnes grâces de la direction de Radio-Canada pourriez peut-être obtenir une copie de ce document. Sa lecture vous donnerait peut-être une nouvelle perspective sur l'affaire Lester.
Les normes
Si je ne puis dorénavant, selon vous, prétendre à l'objectivité journalistique, Radio-Canada peut-elle continuer de le faire ? Respecterait-elle en tout temps ses propres normes journalistiques ?
En tout cas, le devoir de réserve, de neutralité et d'objectivité pointilleuse des journalistes et animateurs ne s'applique pas de la même façon au réseau français et au réseau anglais de la CBC-SRC. Don Cherry n'est pas exactement l'illustration de la réserve circonspecte. Et que penser du militant écologiste David Suzuki, qui a animé pendant des décennies des émissions sur l'environnement à la CBC ? Lorsque, dans les discussions sur ma suspension, le syndicat a soulevé son cas, la direction de l'information a révélé qu'il jouissait d'un statut particulier qui lui permettait de prendre des positions idéologiques. Suzuki jouissait d'une dérogation personnelle aux normes journalistiques de la CBC-SRC.
D'ailleurs, dans les moments critiques de l'histoire du pays, lors de la crise de la conscription et du référendum de 1995, la SRC-CBC abandonne carrément toute prétention à l'objectivité. La manipulation, l'information en faveur du camp du NON, c'est vous-même qui l'avez constatée dans votre rapport annuel 1995-96, alors que vous étiez ombudsman de Radio-Canada. Rappelez-vous, Mario, vous y dénonciez la partialité du réseau anglais durant la campagne référendaire.
La CBC-SRC justifiait publiquement le parti pris du réseau anglais en faisant intervenir dans sa définition d'équité la notion d'«appui populaire». Les journalistes de la CBC auraient ainsi eu le droit de manquer d'objectivité parce que leur parti pris reflétait le consensus du Canada anglais.
Qu'avez-vous dit, Mario, à ce sujet en tant qu'ombudsman ? Vous avez constaté que la CBC-SRC reniait son propre code d'éthique. Vous écriviez que le manuel des Normes de pratiques journalistiques, «[...] loin d'imposer le consensus populaire comme facteur de choix des événements à couvrir, stipule plutôt que "pendant les campagnes électorales ou référendaires, il faut apporter un soin encore plus grand que de coutume à maintenir l'équilibre dans la couverture des forces politiques en présence"».
Vous étiez troublé par le fait que la direction de Radio-Canada justifie dans un rapport public une conception éthique qui bafoue certains des principes les plus fondamentaux du journalisme.
«La société n'hésite pas à affirmer que "la CBC sert un public anglophone principalement en dehors du Québec. Tous les partis politiques hors du Québec, ainsi que la grande majorité de la population, sont unanimement fédéralistes. Dans la mesure où la CBC représente les opinions de cet auditoire, elle ne s'en tiendra pas à une répartition égale et accordera plus de temps d'entretien au camp fédéraliste". En clair, cela signifie qu'il n'existe pas de formule unique pour définir la notion d'équilibre dans la couverture du référendum québécois. Les variantes entre les réseaux, notamment entre les réseaux anglophone et francophone, tiennent naturellement à la composition de leurs auditoires respectifs. De telles conclusions peuvent peser lourd dans la pratique journalistique de la société par temps d'orage.» [...]
Avec un brin de malice, Mario, vous avez souligné à la direction de la CBC-SRC les conséquences de l'application au Québec du concept de l'information fondée sur le «consensus populaire».
«S'il fallait considérer comme conforme à la politique journalistique le fait que la SRC-CBC ait marqué "un penchant un peu plus manifeste pour le NON" sous prétexte qu'"elle accordait plus d'attention à l'opinion des citoyens des autres provinces", la SRC, dont une très grande partie de la clientèle réside au Québec et est francophone, aurait-elle dû accorder 60 % de son temps d'antenne au camp du OUI ? Poussons plus loin... Comment devrait-elle couvrir la prochaine élection fédérale, compte tenu du consensus populaire qui se manifeste actuellement au Québec, qui n'accorde que 30 % d'appui au gouvernement Chrétien ? (Cf. résultats du sondage Gallup publiés le 22 février 1996.) Devra-t-elle également tenir compte de la répartition des sièges au Québec depuis la dernière élection fédérale alors que le Parti libéral n'en a obtenu que 19, contre 54 au Bloc québécois ? Bien sûr que non.»
Je dis : bravo, Mario Cardinal ! J'espère que ces citations se trouvent dans votre livre et que votre rapport courageux sur l'engagement de la CBC-SRC en faveur du camp du NON aura sa place dans le documentaire sur le référendum de 1995 que la CBC-SRC prépare. On me dit qu'elle vous a confié la rédaction du livre d'accompagnement. Si c'est le cas, vous allez être placé, mutatis mutandis, dans la même position que moi avec mon scoop sur le financement des Minutes du Patrimoine. Radio-Canada va-t-elle accepter que ses turpitudes soient exposées dans une de ses productions ? J'ai hâte de voir.
Vous avez bien raison, il ne faut pas toujours croire les journalistes. On verra si on peut se fier aux ombudsmans retraités.

Réponse à Normand lester
Mario Cardinal
Le Devoir vendredi 18 février 2005
Mon cher Normand, Vous accepterez bien trois petites mises au point à la suite du texte qui a été publié sous votre signature dans Le Devoir d'hier. - Mordecai Richler faisait de tous les Québécois des antisémites. Vous faites de la majorité anglophone des anti-Québécois, sans distinction de personnes et de temps. Là s'arrête ma comparaison entre vous et lui.
- Scully vous a donné raison sur quoi ? Sur les Minutes du patrimoine ? Moi aussi. Le sujet était d'intérêt public, et je l'ai dit. Si Scully vous donne raison sur le fait que vous ayez publié un livre qui peut affecter votre crédibilité de journaliste objectif et celle de Radio-Canada tout en dérogeant aux normes journalistiques de la société qui vous employait, je dirais qu'il n'est pas une référence en la matière.
- En ce qui concerne la couverture du référendum par la CBC, vous retrouverez dans mon livre Il ne faut pas toujours croire les journalistes les mêmes extraits de mon rapport d'ombudsman de 1995-96 que vous citez.
Je continuerai de croire que vous êtes un bon journaliste d'enquête mais que Radio-Canada a le droit de tenir à son image d'objectivité, comme le stipule son guide de déontologie, malgré l'égarement de la CBC lors du référendum.

Ottawa n'exclut pas de réviser la décision du CRTC sur Radiomédia Corus
Presse Canadienne (PC) 11 février 2005
La ministre du Patrimoine canadien, Liza Frulla, n'a pas exclu, jeudi, que le gouvernement révise la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) approuvant l'achat par Corus du réseau Radiomédia, qui comprend la station montréalaise CKAC.
«Au nom du droit à l'information des francophones de Montréal, la ministre (Frulla) entend-elle demander au CRTC de réviser sa décision afin d'éviter de se retrouver dans la situation paradoxale où Montréal compterait moins de salles de presse françaises que de salles de presse anglaises», a demandé aux Communes le député Maka Kotto, du Bloc québécois.
La ministre a d'abord répondu que le CRTC prenait ses décisions «de façon tout à fait indépendante» du gouvernement, puis elle a ouvert la porte à une révision de la décision.
«Le cas de CKAC est un cas tout à fait particulier», a reconnu Mme Frulla, qui a déjà été directrice générale de la station.
«S'il y a demande, à ce moment-là, nous allons étudier la demande de revoir l'ensemble de la décision.»
Il est extrêmement rare qu'Ottawa accepte de demander une révision d'une décision du CRTC.
Depuis que l'organisme réglementaire a rendu son verdict, le 21 janvier, plusieurs personnalités, dont les animateurs Jean-Luc Mongrain (TQS) et Pierre Bruneau (TVA) , de même que la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), se sont portées à la défense des stations telles qu'elles existent actuellement, plus particulièrement CKAC.
Le syndicat des employés de cette station a déjà obtenu un avis juridique concluant que «l'évaluation que fait le CRTC de la situation de la radio dans les marchés concernés est susceptible de contestation» auprès du cabinet fédéral.
Mais avant de réclamer une révision en bonne et due forme de la décision, le président du syndicat, Jules Bordeleau veut convoquer une assemblée générale des membres, vraisemblablement la semaine prochaine.
«Nous sommes encouragés par la démarche du Bloc québécois», a affirmé M. Bordeleau en entrevue téléphonique.
La transaction se traduira par une baisse significative de la programmation locale sur toutes les antennes du réseau, que ce soit à Montréal, à Québec ou dans les autres régions.
Le CRTC a certes imposé à Corus un nombre d'heures minimales à cet égard, mais ces obligations se traduiront néanmoins par une baisse de contenu local par rapport à la situation actuelle. Pour CKAC, le changement est encore plus radical, puisque l'acheteur veut en faire une station «de santé et de sports», ce qui réduira le contenu journalistique.

NON AU CRTC
TRIBUNE LIBRE 12 février 2005
CKAC est la seule station radiophonique francophone privée à pouvoir compter
sur une salle indépendante de nouvelles nationales et régionales au Québec.
La décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications
canadiennes (CRTC) autorise la destruction d'une autre grande source
indépendante d'informations au Québec. Ce geste porte atteinte à la vie
démocratique au Québec. Il ne restera désormais que Radio-Canada et La
Presse canadienne ou sa filiale radio, Nouvelles Télé-radio (NTR), pour
alimenter la myriade de stations de radio qui diffusent à travers le Québec.
Comme Radio-Canada s'alimente aussi auprès de la Presse Canadienne, il
arrivera que pour certains événements, vous n'aurez plus qu'une seule source
sur qui vous fiez.
Qui accepterait qu'une seule salle de nouvelles alimente toutes les
télévisions privées du Québec? Ou tous les journaux du Québec?
Le CRTC doit réviser sa décision,
Merci,
Mario Beaulieu
Premier vice-président SSJBM
http://sosmaradio.com/campagne.html
MOBILISATION MOBILISATION MOBILISATION
NON À LA VENTE DE CKAC À CORUS ENTERTAINMENT
NON AU CRTC
Non à la disparition de la plus grande institution de radio francophone
indépendante au Québec.
Non au sacrifice de notre culture et notre voix à des intérêts strictement
économiques.
Oui à notre liberté d'expression et d'information.
Le mouvement S.O.S. Ma Radio ! organise une mobilisation familiale et
pacifique
le dimanche 13 février 2005, à 13h00
à l'angle des rues Peel et Ste-Catherine
(métro Peel) devant les locaux de CKAC
Parce que :
- CKAC, la plus vieille station de radio privée francophone au
monde, est menacée de perdre sa vocation.
- CKAC a été et reste un important moteur pour la diffusion de
notre culture et nous croyons que son rôle est unique dans notre histoire.
Nous ne pouvons considérer cette transaction d'un point de vue strictement
économique.
- CKAC et les stations du réseau Radiomédia sont parties intégrantes
de notre patrimoine depuis plus de 80 ans. Si cette transaction se
concrétise, CKAC ne pourra plus exercer ce rôle essentiel car :
1 : Les effectifs de la salle des nouvelles seront réduits de
80%.
2 : La survie des tribunes téléphoniques n'est pas garantie.
- La concentration des médias est dangereuse pour la démocratie.
(La diversité des sources d'informations donne à chaque citoyen un portrait
objectif du monde qui l'entoure. La convergence des médias affecte
directement notre liberté d'expression).
CKAC FAIT PARTIE DE NOUS DEPUIS TOUJOURS ! DÉMONTRONS NOTRE ATTACHEMENT POUR
CETTE STATION !
Pour plus d'infos : http://www.sosmaradio.com
porte-parole : Claude St-Denis
Courriel : info@sosmaradio.com
Daniel Breton
Porte-parole
Coalition Québec-Vert-Kyoto
daniel.breton@quebec-vert-kyoto.org

Culture et mercantilisme: décervelage à l'oeuvre
Jacques Senécal, Philosophe, Montréal
Le Devoir vendredi 25 février 2005
Je regrette de ne plus pouvoir entendre quelqu'un parler et réfléchir plus de cinq minutes consécutives à la radio. J'ai bien dit cinq? Un chiffre? C'est que la logique mercantiliste n'est pas celle du penseur mais celle du comptable. C'est pourquoi, lentement mais sûrement, on réduit la pensée et la culture à la dimension de la capsule.
C'est aux cinq minutes d'info culturelle de Radio-Canada que j'ai appris, en quelques secondes, l'oeuvre complet du dernier Prix Nobel de littérature, les détails récents de la vie privée de Wilfred et le salaire annuel de Corneille. Pendant ce temps, la Chaîne culturelle disparaît.
On n'a pas à toujours évaluer les activités humaines en termes comptables, par ses retombées économiques ou sa rentabilité. La radio d'État, surtout celle qui a pour mission de protéger et de stimuler la culture (et surtout en Amérique du Nord), ne doit absolument pas se soumettre aux contraintes commerciales ni «à la dictature des cotes d'écoute». La radio d'État ne doit pas accepter la marchandisation de la culture ni s'assujettir aux tractations lucratives des publicitaires.
Et pourtant, c'est fait. Radio-Canada, se pliant aux mesquineries stratégiques de ses concurrents privés, se rend inapte à administrer autrement que par la manière comptable, s'empêtre dans la médiocrité commerciale et se montre incapable de grandeur. Le barbare, disait un philosophe, est celui qui ne reconnaît aucune valeur supérieure, qui ne croit qu'au plus bas, qui s'y vautre et qui voudrait y plonger tous les autres.
La supposée culture démocratique
Bien sûr, dans nos vies, même privées, le marché prend de plus en plus de place; en fait, il prend toute la place. Tout est désormais évalué en chiffres et en fonction de la rentabilité économique : les marchands mènent le monde ! Il n'y a plus que le commerce. Voilà le temps du mercantilisme. Les consciences en sont imprégnées. Sans qu'on s'en rende compte, la logique du commerce nous gouverne. On la trouve simple, efficace, rassurante et universelle, et on la laisse nous envahir. La culture n'y échappe pas.
La musique, l'art... Tout doit être commercial. Tout doit se soumettre aux règles du marché. Tout doit être massivement, industriellement vendable pour une contribution tangible, effective et chiffrable à l'enrichissement matériel. Tout doit être conçu, produit, réalisé en fonction d'un seul souci : le profit. Et c'est bien souvent celui d'une poignée de milliardaires qui contrôlent de plus en plus l'industrie des médias. En dehors de ce circuit simple et dogmatique, point de salut ! Sinon, c'est la marginalisation, la dépendance, les demandes de subventions, la non-reconnaissance sociale, l'enfer.
Selon ce principe mercantile, la culture, l'art, la pensée, la musique, tout doit se faire racoleur afin d'aller chercher le grand public, la masse des consommateurs, les cotes d'écoute, le plus grand marché. Le dénominateur commun. Il faut que tout le monde en parle. C'est ce qu'on appelle, maintenant, la culture démocratique. Et, derrière l'alibi de cette démocratisation, que retrouve-t-on ? Une véritable entreprise de décervelage et d'uniformisation qui est à l'oeuvre. C'est une opération d'abêtissement et d'infantilisation généralisée en Occident, sans doute une autre conséquence de la mondialisation à l'américaine.
«Que celui qui ne se soumet pas aux tables de la loi du marché périsse !» Cette injonction n'est pas une élucubration de gauchiste, c'est la pensée même des administrateurs qui, d'ailleurs, ne se cachent plus pour exprimer leur philosophie ratoureuse, leur cynique machination. Patrick Le Lay, grand patron de TF1, la première chaîne de télé française, n'a-t-il pas candidement déclaré à la presse la vérité : «Nous télédiffusons ce qu'il faut pour conditionner nos téléspectateurs à mieux consommer la pub. Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible.»
La radio publique d'État qui n'est pas financée par la pub n'a donc pas la mission de ramollir les cerveaux. Elle n'a pas à devenir la radio la moins parlante et la moins pensante des ondes, ni à ressembler à la station la plus musicale à Montréal, la plus niaise et la moins cérébrale.
Ordurier et misérabiliste
Voilà à quoi nous mène la cupidité ! La domination du business par le règne des cotes d'écoute et l'obsession publicitaire conduit inévitablement, tôt ou tard, à une médiocrité culturelle : ne nous étonnons pas de l'engouement nouveau pour tout ce qui est ordurier et misérabiliste, autant à la radio qu'à la télé, au cinéma comme au théâtre (du reste, à écouter nos humoristes -- les artistes les mieux payés de la scène --, on a l'impression que le mot «culture» vient du mot «cul»).
La contagion de l'esprit du lucre aboutit aussi, obligatoirement, à une indifférenciation culturelle, à une désastreuse confusion des genres, à une indifférence vis-à-vis tout ce qui est non lucratif comme tant d'inventions esthétiques et de langages artistiques nouveaux.
Avec cette tyrannie du «profit à tout prix», c'est toute une conception non seulement de l'art mais de la vie humaine elle-même qui est en cause. La logique de la maximalisation des profits est devenue si coercitive et si répandue dans la vie sociale et individuelle que je me demande parfois si le sens de la vie n'est pas, finalement, d'enrichir les actionnaires. [...]
La diversité culturelle dont on parle tant et dont on veut faire la promotion internationale passe obligatoirement par l'affirmation des originalités et des singularités nationales. Ce n'est pas l'art qui manque, ce n'est pas l'État qui fait défaut : ce sont les liens entre le politique et les projets artistiques qui sont absents.
Être complice de l'art, de la culture et de la créativité, ça signifie laisser du temps et de l'espace aux artistes plutôt que les évacuer ou les ignorer. Non pas «espace musique» mais «espace public».
