bulletin du lundi

Robert Laplante
Directeur de L'Action nationale






Le chat dans le sac

Robert Laplante
7 février 2005

Le jour même où paraissait un sondage dévastateur établissant à 68% le taux d’insatisfaction à l’égard du gouvernement de notre Premier sous-ministre, la manchette du Devoir nous donnait une primeur dans le dossier du CHUM: les experts choisissent Outremont. Toute une surprise!!! Que de bienfaits aura-t-il porté à l’un de ces auteurs, le soleil de la Floride. Des pages lumineuses, n’en doutons pas, achèveront de convaincre ceux-là qui ne demandent qu’à l’être ou, du moins, à faire semblant de l’être pour habiller d’autres motifs.

Évidemment, le ministre Couillard a déjà pris ses précautions : le rapport Couture Saint-Pierre ne sera qu’une pièce de plus au dossier, une pièce qui néanmoins « cristallisait son opinion » (La Presse vendredi, 4 février). Dure, dure la conciliation de la solidarité ministérielle et des ambitions de carrière. Évidemment il s’agit d’un autre rapport que seuls les happy few pourront apprécier, à l’instar de tous les autres qui s’empilent dans les officines. Ce gouvernement a beau se gargariser de tous les lieux communs sur la transparence dans la gestion des fonds publics, le fouillis actuel n’est pas encore assez grand pour le convaincre de faire la seule chose à faire pour redonner confiance aux citoyens : convoquer des audiences publiques. Dans les circonstances actuelles aucune décision ne parviendra jamais à jeter les bases d’un véritable ralliement derrière le projet. Le CHUM va continuer de grandir comme objet de discorde.

Il y avait quelque chose de pathétique à lire le communiqué émis jeudi par le chef de l’Opposition officielle réclamant un débat d’urgence à l’Assemblée nationale. Ceux-là qui s’étaient déjà beaucoup étonnés de la discrétion péquiste dans ce dossier n’en finiront certes pas d’être surpris par cette réaction si tardive. Les autres, plus habitués ou davantage résignés à voir ce parti s’enliser dans la demi-mesure et le combat velléitaire, n’y verront qu’une preuve supplémentaire de l’impossibilité de rattraper une mauvaise décision en prolongeant les restrictions mentales qui ont servi à maquiller ce dossier depuis le tout début. Le Parti Québécois n’avait pas fait d’excès de transparence dans le choix du site du 6000 Saint-Denis. Et il n’avait pas davantage impressionné par sa rigueur dans la façon cavalière avec laquelle il avait discrédité le site de l’Hôtel–Dieu... Et surtout, il n’avait pas questionné les fondements de la décision de Daniel Johnson d’autoriser la construction du centre hospitalier universitaire de McGill. Le voilà toujours aussi prisonnier de la politique politicienne...

La revendication péquiste de la onzième heure ne fait que prolonger la censure sur les deux aspects les plus fondamentaux de ce dossier. En effet, il n’a jamais été démontré que le Québec avait les moyens de se payer deux centres hospitaliers de cette envergure. Et, d’autre part, il n’a jamais été démontré non plus que la configuration de notre système de recherche et de dispensation de soins gagnerait en cohérence avec une organisation bicéphale. Cela incombait d’abord au Parti Québécois de le faire quand il était au pouvoir. Il ne l’a pas fait et c’était une erreur. En refusant de réclamer des audiences publiques sur l’ensemble du dossier et pas seulement sur la question du choix du site, le Parti Québécois ne fait pas que prolonger son erreur, il se défile.

La création de deux centres hospitaliers universitaires repose sur un parti-pris inacceptable : celui de ne pas questionner le rôle et la place des institutions de McGill dans un système national. Rien ne justifie les dédoublements d’équipement, d’effectifs et de structures de gestion. McGill devrait prendre son rôle dans un système national unifié, pas continuer d’exister dans une logique de développement séparé. Les promesses de complémentarité ou encore les exemples de partenariat ne changent rien à l’affaire. McGill peut très bien continuer de poursuivre ses activités mais en s’intégrant dans un ensemble institutionnel défini sur les besoins nationaux et non pas sur l’attribution de ressources qui sont sans commune mesure avec la place de la communauté anglophone au Québec.

McGill se voit déjà attribuer 25% des places d’étudiants en médecine au Québec. C’est trois fois plus que le poids démographique des anglophones du Québec. Et on lui offre 50% du budget total consacré aux centres hospitaliers universitaires à bâtir ! L’Université de Montréal forme 40% des médecins qui pratiquent au Québec, quatre fois plus que McGill et doit se satisfaire du même montant ! Et l’on voudrait nous faire le coup de bonne gestion et de l’austérité budgétaire lorsqu’il s’agit d’évaluer le projet du CHUM ? On veut bien que les péquistes attaquent le gouvernement Charest, mais on voudrait que les coups portent sur les points névralgiques. Il ne serait pas superflu de voir primer le sens de l’État et de nos intérêts nationaux dans cette affaire.

Pendant que le mauvais vaudeville continuait de faire jaspiner le tout Outremont, le ministre Béchard se demandait comment faire pour amener Ottawa à comprendre comment « appeler un chat un chat », pour tenter de régler le lancinant dossier des congés parentaux. Il ne s’attendait sans doute pas à ce que son collègue Couillard puisse filer la métaphore féline grâce à un coup de main de l’Opposition officielle dans le dossier du CHUM. Dans une affaire si confuse qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits, les péquistes ont trouvé le moyen de ne pas aller au fond des choses en perpétuant un cadrage qui permet de garder le chat dans le sac. La lettre envoyée, le communiqué émis, le clip réalisé au bulletin de nouvelles, l’indignation peut continuer de suivre son cours sans vraiment risquer de faire lever le scandale. Les paroles coulent toujours mieux en suivant la courbe des sondages.

Les chats, paraît-il, ont sept vies.





La raison d’État

Robert Laplante
14 février 2005

Il faut le reconnaître, il est habile le p’tit gars de Shawinigan. Il a fait ce qu’il fallait et de la bonne manière. Il en a dit suffisamment pour établir que le Canada avait toujours eu l’intention de rester maître du jeu tout en lançant suffisamment de colifichets pour que les commentateurs s’égarent dans la distillation des anecdotes. Balles de golf, sarcasme de taverne et chauvinisme partisan, rien ne manquait pour lancer les candides sur les fausses pistes. Il n’y a rien de tel qu’un style populacier pour camoufler ce qu’il peut y avoir de plus brutal dans la raison d’État.

Jean Chrétien assume. Plus encore, il revendique. Il a fait son travail, il a placé « l’unité du pays au-dessus de tout ». Comme tous les Great canadian avant lui. Quel velours cela a-t-il dû lui faire de s’entendre se dire l’égal de John A. McDonald. De la belle ouvrage, vraiment.

Il a dit sans dire, il en a dit juste assez pour bien faire comprendre à qui veut l’entendre qu’il savait ce qu’il faisait. Il y avait quelque chose d’ironique à le voir narguer cette commission en venant lui expliquer que les commandites « c’est beaucoup plus que des affiches » . Il a pris plaisir à insister lui-même sur la volonté d’instrumentaliser la société civile québécoise en lançant des millions pour ratisser le plus largement possible et tenter d’influencer les leaders communautaires, ceux-là qui sont « meneurs d’opinion dans leur milieu ». C’était là l’essentiel de la chose, il n’a donc eu aucun mal à prêcher la vertu pour faire la chasse aux magouilleurs.

A sa réunion de février 1996, le cabinet fédéral n’a pas seulement lancé le programme des commandites. Ce n’était pas une simple réaction de lendemain de veille, mais bien la reconduction d’une politique dictée par la froide raison d’État. Il a sanctionné une autre phase d’une opération qui avait été lancée bien avant. L’État canadian rajustait le tir après une campagne référendaire qu’il avait, malgré toutes ses manœuvres, failli échapper. Bien enrobée dans les euphémismes et le jargon bureaucratique, l’opération déclenchait une véritable offensive : la déstabilisation des finances publiques du Québec, le déploiement d’une vaste batterie de moyens pour « normaliser » la situation québécoise. Un dispositif d’enfermement a été lancé pour lequel toutes les ressources de l’État canadian ont été mises à contribution. Pour l’unité du pays, c’est-à-dire pour contenir le Québec en tentant de le saboter jusque dans sa représentation de lui-même.

Il est remarquable de voir à quel point le silence est bruyant parmi les commentateurs médiatiques patentés sur les liens qui pourraient être faits entre le programme des commandites et les activités des services secrets de l’armée et du SCRS. Il est tout aussi étonnant de constater que l’évocation de cette propagande n’est jamais questionnée au regard de notions pourtant classiques de stratégie de désinformation, de brouillage des communications, de manipulation de l’opinion publique. Caisse secrète, agents d’infiltration, saboteurs et mouchards, ce ne serait que pour la littérature. La conscription de Radio-Canada, le façonnement des termes du débat public par une puissante presse militante, le recrutement de firmes de communication et le financement de professionnels du discours pour faire avorter les débats, tout cela n’a rien à voir. Les Chaires du Canada, les colloques savants et les guerres épistolaires pour occuper les Facal de ce monde, des Bureau d’information du Canada et des Conseil pour l’unité canadienne, tout cela aurait poussé dans le désordre et par pur patriotisme unifolié. Il ne faudrait tout de même pas que l’État canadian se comporte comme n’importe quel État. Il ne faudrait surtout pas voir le peuple du Québec comme une cible.

Il ne faudrait pas exagérer. Tout cela n’est qu’affaire de parlote, de chicanes constitutionnelles… Le Québec ne pourrait pas être dans la banale situation d’un peuple dominé soumis par les moyens modernes d’un État moderne aux plus fins mécanismes d’oblitération. Ces histoires, c’est pour les amateurs de romans et les pays d’Amérique latine. Ah ! les beaux reportages de Radio-Canada sur le Vénézuela ! La Belle province du plus meilleur pays du monde est bien trop bonne pâte pour être livrée à de pareilles fantaisies. À l’abri de ces sombres périls, le peuple nié ne saurait être une proie. Quand on n’a pas d’intérêts…

La Commission Gomery ne fera pas le procès de la raison d’État canadian. Elle ne fait pas de politique. Son rapport nourrira donc le Canada dont il servira à renforcer la légitimité. Et d’autant plus s’il permet d’épingler quelques escrocs. Vite que diable, qu’on nous livre des anecdotes juteuses sur les voyous du lac Magog ! Qu’on nous trouve des patroneux, des porteurs de valise ! Qu’on nous montre qu’il y a toujours cette façon de faire de la politique dans une province geignarde. Cela coûtera cher mais cela servira néanmoins à faire tourner les regards du bon côté des choses.

Pendant ce temps, dans la bourgade québécoise, la situation n’en finira pas moins de s’engluer. Le paradoxe de l’efficacité de l’approche fédérale se fait chaque jour plus criant : l’appui à la souveraineté continue de monter, mais en dépit de cela les souverainistes ne parviennent pas à reprendre l’initiative parce qu’ils se sont laissés englués dans les catégories que le Canada leur a imposées. L’étapisme et la crainte pathologique du conflit qui sévit comme une épidémie chez les notables du PQ ont été formidablement instrumentalisés. De nombreux esprits se sont égarés dans une rhétorique qui ne leur permet plus de fixer les termes de la question nationale. En dépit de C-20, dans une situation d’asphyxie fiscale qui menace nos institutions et la cohésion nationale, dans un Québec qui dérive à vau-l’eau, la critique du Canada n’a jamais été si faible.

Le brouillage des repères a mieux fonctionné auprès de la classe politique que de la population. C’est seulement ainsi qu’on peut comprendre l’incapacité du Parti Québécois de capitaliser sur la déroute libérale. Pour mobiliser, il faut nommer les choses correctement. Ottawa mène depuis dix ans un assaut sans précédent sur le Québec. Un assaut. C’est un vilain mot, qui fixe la lecture de notre situation dans un rapport conflictuel, qui renvoie à un adversaire, qui désigne des gestes malveillants qui visent à faire du dégât, à faire mal. A imposer une urgence.

Faussement modeste et feignant d’être plus ignorant que la victime de son putsch, Paul Martin a joué – faut-il s’en étonner ?- la loyauté au Canada. L’unité nationale était en cause, il avait confiance au Premier ministre en lui créant une réserve de cinquante millions, il n’avait pas à s’occuper de l’intendance. Il s’est décrit comme « un simple soldat » dans toute cette affaire. On remarquera la persistance de la métaphore guerrière. Devant la menace indépendantiste, la raison d’État n’en tolère pas d’autre. Les pusillanimes font des phrases. Et comptent les jours.





Se perdre dans l'environnement

Robert Laplante
21 février 2005

L’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto a provoqué un véritable engouement médiatique. Il faut reconnaître que l’événement méritait d’être souligné. Quelles que soient les réticences que peuvent soulever les lenteurs et lourdeurs des ententes multilatérales de ce type, il faut néanmoins se réjouir de ce que les préoccupations environnementales viennent de franchir là un seuil d’institutionnalisation qui peut vraiment inaugurer une ère nouvelle. Les engagements sont timides, la volonté et la détermination des divers signataires ne sont pas toujours très spectaculaires, mais le Protocole a, au moins, le mérite d’exister.

Certes, les Etats-Unis, la Chine et l’Inde font bande à part, ce qui laisse de gros problèmes en dehors de l’espace de solution dessiné par cette entente, mais la logique des relations internationales finira par prévaloir, tôt ou tard. C’est vrai qu’en attendant les choses risquent de se détériorer de plus en plus gravement, mais tel est le lot de l’action politique qui, en tout et partout, consiste à agir dans un champ de forces où les facteurs qui pèsent sur les résultats ne sont pas toujours dans la portée des moyens mobilisés. C’est ce qui garde l’histoire ouverte, c’est ce qui oblige les hommes et les sociétés à refaire sans cesse les chemins par lesquels ils espèrent atteindre leurs idéaux.

Le Québec, encore une fois, voit sa différence annexée

Il est cependant difficile de se consoler avec de tels constats lorsqu’on regarde aller le plus meilleur pays du monde dans ce dossier. Le Canada a été lamentable. Et il continue de l’être. Et cela continuera d’être toujours aussi néfaste pour le Québec. Après s’être contenté de traîner dans l’ombre des Américains, Jean Chrétien avait fini par bouger et prendre l’engagement de ratifier le Protocole, histoire, sans doute, de se fabriquer un héritage. La chose avait produit son effet, même les écologistes québécois avaient fini par reconnaître, en grimaçant, que c’était une bonne décision. Le Canada étant ce qu’il est, la bonne décision n’a pas manqué de rappeler aux Québécois leur place dans la galère.

Pendant que le Québec faisait des efforts pour réduire la croissance de sa production de gaz à effet de serre, le reste du Canada, Alberta et Ontario en tête, fonçait dans un productivisme débridé. Avec pour résultat que le Canada aurait une performance médiocre et risible si ce n’était de la contribution québécoise qui lui redonne une moyenne à peu près passable. Le Québec, encore une fois, voit sa différence annexée. Paul Martin et Stéphane Dion peuvent bien faire des phrases, c’est le Québec qui leur fournit le paravent. Il est vrai que leur « Canada includes Quebec » et que c’est toujours utile pour la galerie.

Ainsi donc Paul Martin se donnait-il des allures de grand défenseur du Protocole de Kyoto en se pavanant à l’Hôtel de ville de Montréal pour annoncer la tenue de la prochaine conférence-bilan dans cette belle grande et bilingue ville canadienne. Le Canada sera chez lui. Le Québec y sera à sa place, c’est-à-dire oblitéré. Nous y serons sans y être et Ottawa nous enverra Jean Lapierre pour nous parler des retombées économiques de l’événement. Et le Canada, signataire, parlera pour nous, se dressant sur un strapontin qu’il aura érigé à même les efforts consentis par le Québec.

Les libéraux de Jean Charest qui ont déjà saboté le plan (pourtant bien modeste) et les objectifs que le gouvernement péquiste avait lancés, restent à la remorque du plan fédéral à venir. Ils attendent l’argent. Ils attendent les programmes pour se bricoler des objectifs dans le plan « national» (entendre : canadian). Le Québec qui pourrait faire plus et mieux, le Québec qui pourrait suivre une voie originale, qui pourrait profiter du défi de Kyoto pour se dépasser, pour se donner un véritable tremplin technologique, pour changer de paradigme énergétique, ce Québec continuera de ravaler.

Le remaniement ministériel ne changera rien à l’affaire. Proclamer Thomas Mulcair ministre du Développement durable ne servira qu’à mieux attendre Godot. L’expulsion de Yves Séguin n’aura fait qu’illustrer, une fois de plus, que les fédéralistes québécois ne peuvent plus tenir d’autre projet politique que celui de l’acquiescement à la minorisation. Le refus de se vouloir souverain ne peut conduire qu’au consentement à se dissoudre. Le nouveau cabinet va donc continuer dans la voie de l’automutilation, dans la recherche des meilleures façons de disparaître dans la moyenne canadian. Son programme politique est tout tracé : se placer à la remorque d’un État qui nous nie, s’accommoder de ce qu’il nous laisse en brandissant l’affairisme comme projet de société. Jean Charest parle de développement durable en inaugurant (lui aussi, une autre fois) les travaux de prolongement de l’autoroute 50 et en promettant le pont de la 25. Monique Jérôme Forget continue de faire saliver le lobby de l’eau. Le meilleur est à venir.

En attendant, le Québec pourra toujours attendre. Attendre que le Canada soit prêt, attendre qu’on lui dise quoi faire, attendre qu’Ottawa veuille bien relayer les messages qu’il aura filtrés au tamis des normes nationales, attendre que ses demandes deviennent recevables, attendre qu’elles reçoivent l’assentiment. Il n’y aura pas de contribution québécoise à l’ordre que cherche à bâtir le Protocole de Kyoto. Il y aura un bilan canadian, un plan canadian, une voie canadian. Il y aura bien des ententes avec chaque province, comme nous le dit le sphinx de St-Laurent. Il sera même magnanime et lui demandera un effort adapté à sa situation. «Le simple fait qu’au Québec, il y a moins d’émissions qu’ailleurs fera en sorte que l’effort de réduction sera moindre au Québec qu’ailleurs» (Le Devoir, 18 février, A 10)

Mais le Québec devra attendre son tour. Et il faut d’ores et déjà comprendre qu’il lui faudra prendre ce qu’on lui offre, c’est-à-dire ce qui apparaîtra acceptable aux autres provinces. On peut parier qu’il s’en trouvera pour coller l’étiquette de fédéralisme asymétrique à un arrangement administratif bien maquillé pour vanter l’esprit de compromis canadian. En cette matière comme dans les autres, cela ne voudra dire, en fin de compte, que le Québec ne se développera dans le Canada qu’en consentant à se perdre dans l’environnement.





Le discrédit

Robert Laplante
28 février 2005

Dure semaine pour les commentateurs politiques québécois. Il a vraiment fallu « faire semblant de trouver ça intéressant » , comme dirait Richard Desjardins, pour noircir autant de pages, pour babiller aussi longtemps sur le budget fédéral. Et pour passer à côté du fondamental !

Présenté comme une victoire de Paul Martin qui a bien réussi à neutraliser les conservateurs, l’épreuve du budget a été interprétée dans la seule grille électoraliste. Le gouvernement libéral aurait décidé d’ignorer le Bloc Québécois et le NPD, il n’a pas fait grand cas des demandes des provinces, il a ignoré le déséquilibre fiscal, la réforme de l’assurance-emploi, etc, etc. Les savantes dissertations n’ont pas manqué pour faire comprendre les subtilités de la plomberie budgétaire, pour trouver les astuces et retrouver la signature de l’art libéral de manœuvrer. Les anecdotes et les débats sur des considérations secondaires n’ont pas manqué. L’essentiel n’a pour ainsi dire pas été abordé.

L’essentiel, c’est d’abord un fait brut, dur et têtu : la politique à Ottawa se fait sur des enjeux canadian. La dynamique politique se construit sur des rapports de force qui pèsent sur la construction des majorités et qui s’alimentent à des débats qui ne concernent que le Canada lui-même. Un Canada qui n’a rien à voir avec le Québec qu’il ignore pour mieux le nier. Ce n’est pas le Bloc que le budget Goodale a ignoré, c’est le Québec. Il ne figure tout simplement plus sur l’écran radar parce qu’il ne contribue en rien à la consolidation des enjeux nationaux du Canada. Toute apparence de lui faire des concessions, pis encore, de seulement paraître tenir compte de ses revendications ne pouvant que susciter la grogne et passer pour lâcheté mollassonne, tous les efforts ont été faits pour que rien de ce qui puisse le concerner dans ce budget ne soit interprétable dans des termes qui pourraient laisser deviner l’existence d’une quelconque question québécoise.

Les libéraux de Paul Martin font la politique en fonction de la réalité nationale du Canada. Les surplus s’accumulent à une vitesse vertigineuse « mais pourquoi diable ces milliards ne vont-ils pas là où ils devraient : en santé, en éducation et dans les poches des contribuables ? » ( Le Devoir, 24 février, A 6) se demande un Jean-Robert Sansfaçon médusé. La réponse est pourtant limpide pour peu qu’on situe la question dans le registre politique plutôt qu’électoraliste comme le fait l’éditorialiste du Devoir à la suite de trop nombreux autres : le budget Goodale poursuit la modernisation unitaire du Canada, le grand projet politique de Paul Martin et du PLC. Ottawa ne retient pas l’argent pour le seul motif de se financer des promesses électorales, il s’outille pour redessiner les compétences à sa guise, pour façonner les priorités nationales, pour s’assurer qu’elles ne se puissent penser et réaliser qu’à partir d’Ottawa. Et ce projet est en phase avec l’évolution des mentalités au Canada. Là se trouve la vérité profonde de ce budget.

De déception en déception jusqu’au Canada idéal !

L’essentiel n’est jamais dans les moyens. Et s’il est un autre constat que ce budget impose comme une évidence cruelle, c’est bien le total et impitoyable discrédit qu’il jette sur l’ensemble de la classe politique québécoise.

Les libéraux fédéraux du Québec s’y révèlent dans leur plus complète nudité : ce sont des modèles de l’esprit mercenaire au service d’un État dont le projet est d’oblitérer leur propre peuple. Ce sont des agents de minorisation qui consentent à servir de relais dans la stratégie d’asphyxie et de déstabilisation des finances publiques du Québec. Ils agissent pour brouiller les repères et dissoudre toute représentation des intérêts spécifiques du Québec. Ils ne formulent pour lui aucun projet politique sinon que celui de se soumettre aux jeux qui servent à construire, au Canada, des majorités électorales pour mieux le nier.

Les députés du Bloc québécois n’ont pas fini de rager comme ils l’ont fait toute la semaine. Le budget Goodale vient de faire la démonstration que le gouvernement Martin a tout avantage à les encourager à s’agiter. C’est en les instrumentalisant que les libéraux peuvent le mieux prétendre incarner le « national interest ». Ce budget vient de sonner le glas sur la stratégie d’action en Chambre. Foin des tournées canadian, foin des joutes oratoires dans les comités. Cela n’apporte aucun gain stratégique.

Les libéraux de Jean Charest n’ont jamais paru si grands sous la moquette. Le gouvernement Martin n’a que mépris pour ces inconditionnels du Canada. Ils sont déçus ? So what ! De déception en déception jusqu’au Canada idéal ! Comme les péquistes de Lucien Bouchard avant eux, les voilà, à leur tour, enfermés dans la politique des lamentations. Mais rien jamais ne sera jamais trop grave à leurs yeux pour remettre en cause le lien canadian. Ils s’en tiendront donc à la politique de la terre brûlée, à la politique de ratatinement de l’État, à une fiscalité d’automutilation, à une politique de saccage de la cohésion nationale. Et referont les professions de foi canadian.

Mario Dumont et les adéquistes n’ont plus que la rhétorique politicienne et la manipulation populiste. Le clientélisme électoral puant leur tient lieu de projet politique. C’est le consentement à l’impuissance habillé dans les vieilles hardes de l’autonomie provinciale. Une autonomie à laquelle ils tiennent avec une telle détermination que Mario Dumont répète à qui veut l’entendre qu’il exclut d’emblée l’indépendance. En refusant de fixer un seuil de rupture, ce que faisait pourtant le rapport Allaire qui lui a donné naissance, l’ADQ se condamne à l’insignifiance. C’est un autre soliloque qui s’élabore. Ce parti est en passe de devenir une véritable terre d’accueil pour tous ceux et celles qui refusent de tirer les conclusions, les irrésolus et les déclamateurs de conviction sans passage à l’acte. Un vrai pays de Cocagne pour les Yves Séguin de ce monde.

Le Canada a réglé la question du Québec. Le renouvellement du fédéralisme, les velléités autonomistes, c’est du discours pour consommation locale, de la pâte à modeler des programmes électoraux de bourgade. En attendant, comme les libéraux, les adéquistes se lamentent en se disant prêts à s’accommoder de ce que le Canada nous laisse. Ils aspirent à gouverner la province en allant dans le sens où Ottawa nous pousse.

Les péquistes, plus velléitaires que jamais, sont restés pathétiques et pusillanimes. Cela faisait peine à voir, Bernard Landry suggérant à Jean Charest de réclamer une rencontre avec Paul Martin. Toujours le coup du pragmatisme pour rester au plus près de la gestion provinciale, pour se comporter en opposition provinciale plutôt qu’en alternative indépendantiste. La seule réaction souverainiste qui tienne en face de ce budget – surtout pour un chef ! - c’est celle de l’affirmation de l’urgente nécessité de l’indépendance. Il faut le dire haut et fort, il n’y a plus moyen de moyenner. Le Québec est condamné dans ce Canada dont la politique le disloque d’ores et déjà. Il faut en sortir et ça presse.

Mobiliser pour en finir

Il y avait quelque chose de complètement délirant à entendre les députés partisans du référendum d’initiative faire des phrases le jour même du dépôt de ce budget. Ces péquistes ne se voient plus aller : ils dissertent sur les grandes vertus pendant que la maison brûle. Ils ne sont pas pressés ceux-là. Tellement peu pressés qu’ils sont même prêts à dissocier leur option du mandat qu’ils voudraient voir le PQ solliciter à la prochaine élection. Ou plutôt, si, ils sont pressés de s’affaler sur les banquettes des limousines de l’attentisme pour continuer de nous servir sur d’autres airs, la politique des lamentations. Ils voudraient avoir tout leur temps pour donner encore dans le bon gouvernement, pour regarder le Québec se déliter. Pour refuser de tirer les conclusions sur un avenir ruiné.

Le budget Goodale aura été le révélateur par excellence de la politique de l’impuissance qui structure le champ politique québécois. Il jette le désaveu sur une classe politique incapable de se tenir à la hauteur des exigences de nos intérêts nationaux, impuissante à saisir la conjoncture, à lire l’Histoire telle qu’elle pèse sur notre minorisation définitive. Cela ne devrait ni étonner ni choquer lorsqu’il s’agit de situer les conséquences politiques de la conduite des inconditionnels du Canada. Cela est plutôt accablant pour les souverainistes dont un trop grand nombre cherchent à se défiler en refusant de voir la polarisation telle que le Canada la pose, telle que la réalité l’impose.

Ce budget aurait dû être l’occasion d’un appel au ressaisissement national. Il aurait dû fournir l’occasion de partager le seul constat qui s’impose : la gouverne provinciale conduit le Québec à sa perte, y aspirer c’est consentir à se faire artisan de malheur. Les souverainistes ne doivent pas entretenir l’illusion qu’il y a encore moyen de moyenner, de faire mieux avec moins sous prétexte d’avoir les bonnes raisons d’endurer parce qu’un jour il y aura un référendum. Le temps est venu de l’indépendance. Il nous faut un gouvernement souverainiste. Il nous faut un parti qui exige de ses candidats qu’ils mettent leur siège en jeu pour l’option. Des candidats qui auront le courage de se présenter devant le peuple en disant que le moment est venu du passage à l’acte. Nous n’avons que faire de souverainistes de salon. On ne se consolera pas à se dire que nous avons des convictions. Il n’y a qu’un seul lieu où elles comptent et importent : dans l’action lucide et courageuse.

Il faut souhaiter qu’ils seront nombreux à se lever les militants, pour dire aux élus du Bloc et du PQ que cela suffit, la politique politicienne de la finasserie embarrassée. Il faut mettre le cap sur l’indépendance. Il faut quitter le terrain de l’adversaire, se lancer sur toutes les voies du pays réel, faire sans relâche la critique implacable de l’enfermement dans le Canada, traquer les imposteurs et les faiseux de discours creux. Donner l’heure juste avec courage et lucidité. Mobiliser pour en finir. Appeler à l’action pour en sortir. S’organiser pour que cela se fasse.

Il faut une politique du dépassement. Une politique de la rupture.