Le privé contrôlera les coûts du CHUM

Kathleen Lévesque
Le Devoir vendredi 25 mars 2005

Le concept de technopole de la santé et du savoir a été mis sur une voie de service

Le gouvernement du Québec confiera au secteur privé le contrôle des coûts et la coordination des projets d'implantation du futur CHUM et de son pendant anglophone.

C'est ce qu'a annoncé hier le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, qui a officialisé avec le premier ministre Jean Charest le choix du 1000, rue Saint-Denis, pour y construire le centre hospitalier universitaire. Dans une ambiance terne, vainqueurs et vaincus étaient côte à côte. Les premiers n'ont pas pavoisé. Les seconds ont clairement affiché leur déception.

M. Charest, dont la préférence pour le projet d'Outremont mené par l'Université de Montréal était connue, a parlé brièvement et sans enthousiasme du rayonnement de la médecine universitaire francophone depuis le centre-ville de Montréal. Et le maire de Montréal, Gérald Tremblay, à titre de porteur du développement du coeur de sa ville, a été relégué au fond de la salle.

Après des mois de tiraillements sur la place publique, le gouvernement est maintenant «en mode réalisation», a pour sa part lancé un Philippe Couillard qui avait la victoire modeste. Ainsi, Québec procédera rapidement à la nomination d'un directeur exécutif choisi à l'extérieur de la fonction publique. «Il faut se doter d'une structure de gestion très stricte», a soutenu M. Couillard.

Le ministre de la Santé souhaite que ce directeur exécutif ait une vaste expérience dans la gestion de grands projets et une excellente capacité d'analyse. Cette personne devra suivre pas à pas les travaux du CHUM, du Centre hospitalier universitaire mère-enfant (l'hôpital Sainte-Justine) et du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). Il aura également à assurer la cohésion des trois projets sans en être le maître d'oeuvre. La responsabilité du chantier échoira à un chargé de projet dans chacun des établissements.

Si les hôpitaux sont incontournables, comme Philippe Couillard l'a précisé, il en va autrement de la Corporation d'hébergement du Québec (CHQ), le bras immobilier du ministère de la Santé. Depuis 2002, le gouvernement a imposé un virage radical (toujours en processus d'adoption) à la CHQ, qui n'est plus un passage obligé pour la réalisation des immobilisations du réseau de la santé. La décontamination des sols de la cour Glen, où le CUSM sera érigé, est toutefois sous la responsabilité de l'organisme gouvernemental. Dans le dossier du CHUM, son rôle reste à déterminer.

Il appartiendra au directeur exécutif d'analyser la possibilité que le mode de gestion de chaque projet soit un partenariat public-privé (PPP). «Les partenariats public-privé constituent des outils très utiles pour un gouvernement dans la construction de nouvelles infrastructures. Il s'agit là d'une vaste gamme de possibilités qui seront étudiées», a affirmé le ministre Couillard.

Cette annonce n'a pas été interprétée comme une mise en tutelle des équipes qui gèrent le dossier au sein des hôpitaux. «C'est bien accueilli. C'est normal que le gouvernement veuille suivre à la trace des investissements de cette ampleur. Que l'on ait un interlocuteur clair ne peut être qu'un plus dans le contexte d'obsession des coûts et des délais», a expliqué Raymond Roberge, directeur de la planification et des communications à Saint-Justine.

Du côté de l'opposition officielle, on a soulevé la question de l'imputabilité du directeur exécutif. «Ma crainte, c'est que ce ne soit pas transparent», a commenté la députée Louise Harel, critique en matière de santé.

Pour ce qui est de la création d'une technopole de la santé et du savoir, le concept est vraisemblablement mis sur une voie de service. Le premier ministre Charest a rendu hommage au recteur de l'UdeM, Robert Lacroix, d'avoir lancé l'idée, qui mérite réflexion. Toutefois, il reste encore à déterminer de quoi il s'agit, quelle en est «la visée et la valeur ajoutée», a souligné le ministre Couillard avant d'ajouter : «De toute façon, le centre-ville de Montréal est déjà une technopole.»

Seul le maire Gérald Tremblay a compris que l'annonce d'hier était «le premier jalon» de la future technopole. Mais au-delà de cette interprétation, Gérald Tremblay a assuré que la Ville de Montréal analysera quelle sera sa participation financière, l'implantation du CHUM au centre-ville étant une occasion de revamper le secteur, a-t-il expliqué. Il s'est dit heureux de la décision du gouvernement. «Les Montréalais avaient besoin de soins», a candidement lancé M. Tremblay. Le maire de l'arrondissement de Ville-Marie, Martin Lemay, a lancé un appel au ralliement, soulignant au passage l'hésitation surprenante de plusieurs acteurs économiques du centre-ville à choisir cet emplacement.

Pour sa part, Robert Lacroix, la mine déconfite, a d'entrée de jeu déclaré être déçu que le gouvernement ait rejeté le «projet de société» qu'il proposait. Il a toutefois affirmé que l'UdeM est toujours intéressée à prendre de l'expansion dans la gare de triage d'Outremont.

La défaite de M. Lacroix était d'autant plus amère qu'il bénéficiait de solides appuis parmi l'élite du monde financier et les leaders du milieu des affaires, dont la famille Desmarais, de Power Corporation. D'ailleurs, devant une certaine résistance du secteur privé pour soutenir financièrement le projet du centre-ville, Jean Charest a dit qu'il s'agissait d'un projet «irrésistible».

Les représentants de l'actuel CHUM n'ont pas boudé leur plaisir. Le président du conseil d'administration, Patrick Molinari, a parlé du CHUM 2010 comme d'un «puissant catalyseur pour faire mieux encore». Le président du Comité des usagers, Jean-Marie Dumesnil, s'est dit «soulagé» et a salué le rôle des médias dans le renversement de la tendance qui dominait au gouvernement. Le syndicaliste Marc Laviolette, représentant de la population au conseil d'administration, a abondé dans ce sens, ajoutant qu'il fallait y voir «une victoire du bon sens contre la mégalomanie».

Le milieu de la santé a accueilli hier avec un grand soupir de soulagement l'annonce du gouvernement Charest, l'Association des hôpitaux du Québec (AHQ) et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) y voyant une excellente nouvelle pour l'enseignement de la médecine.

Quant au choix du 1000, rue Saint-Denis, l'Association des CLSC et des CHSLD du Québec ainsi que la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ) ont joint leurs voix à celle de l'AHQ, qui a salué le choix «responsable» fait par Québec.

Le président de la FMRQ en a profité pour rappeler au ministère de la Santé la nécessité de revoir sa façon de gérer les effectifs médicaux afin d'ouvrir davantage de postes à Montréal, une condition essentielle pour que le CHUM puisse pleinement fonctionner.

Avec la collaboration de Louise-Maude Rioux Soucy




L'aboutissement

Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir vendredi 25 mars 2005

Après des mois de tergiversations ponctuées d'affrontements, le gouvernement Charest a enfin tranché: le futur centre hospitalier universitaire francophone sera érigé au centre-ville de Montréal. Par ce choix logique, Québec confirme le statut du centre-ville comme haut lieu de recherche, d'enseignement, de culture et de services spécialisés. Ensemble, le CHUM et le centre McGill (le CUSM) sont destinés à devenir le moteur d'une industrie de la santé susceptible d'attirer à Montréal les spécialistes et les chercheurs les plus compétents.

Comme l'a rappelé le ministre de la Santé, Philippe Couillard, 90 % des activités médicales du futur CHUM seront aménagées dans des locaux entièrement neufs. L'hôpital offrira 700 chambres individuelles conçues pour l'enseignement, deux fois plus spacieuses que les chambres traditionnelles. On construira aussi un centre de recherche adjacent à l'hôpital, dont la superficie couvrira le double de l'espace réservé à cette fonction à l'heure actuelle. Il ne s'agit donc pas de faire du neuf avec du vieux, heureusement. Et, facteur non négligeable, les nouvelles installations devraient recevoir leurs premiers patients d'ici cinq ans seulement, après quoi on entreprendra la rénovation de l'immeuble Saint-Luc.

On ne sait toujours pas si le projet sera construit en partenariat avec le secteur privé, mais en nommant une personne responsable de la supervision des travaux d'érection des deux grands hôpitaux universitaires, le ministre fait preuve de prudence. Cela suffira-t-il pour éviter les mauvaises surprises comme celle du métro de Laval ? L'exemple de la Grande Bibliothèque prouve qu'il est possible de respecter les prévisions quand on se donne la peine d'exercer un contrôle serré sur les travaux. Les deux centres hospitaliers projetés exigeront des investissements de 1,1 milliard chacun. Le montage financier arrêté comprend une participation de 800 millions de Québec mais aussi de 100 millions du fédéral, en plus d'une somme de 200 millions qui devrait provenir d'une campagne de financement auprès du secteur privé. À ce chapitre, il faut souhaiter que nos leaders d'affaires francophones, dont certains ont été déçus par la tournure des événements, consacrent autant de dévouement et d'énergie qu'à l'habitude au succès de cette opération dont l'enjeu est rien de moins que l'érection du plus grand centre de soins, de recherche et d'enseignement francophone au pays.

Quant à Ottawa, c'est au chapitre des infrastructures de recherche qu'il est appelé à contribuer, une fonction essentielle qu'à peu près personne ne lui conteste. Là encore, espérons que les ministres libéraux du Québec à Ottawa ne nous feront pas faux bond ! La poussière retombe doucement sur des mois de querelles suscitées par l'indécision des élus. Voilà donc sur le point d'être réunies, enfin, les conditions de réussite de ce grand projet pour le Québec. Le temps est maintenant venu de passer à l'action, et ce, dans le meilleur intérêt du personnel du CHUM, des médecins, des étudiants et des patients.




La fête triste

Michel David
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

Ce qui se voulait le début d'une grande aventure collective ressemblait bien davantage à la triste conclusion d'un drame familial. Même les étudiants, qui ne manquent aucune occasion de mettre leur grain de sel ces jours-ci, ont boudé la fête. Comme s'ils n'avaient pas voulu ajouter à la déprime.

Personne ne donnait l'impression d'avoir envie d'être là. Sauf peut-être la ministre responsable de Montréal, Line Beauchamp, devenue la maîtresse de cérémonie attitrée du gouvernement Charest. Mme Beauchamp promène son sourire partout où on le lui demande. Le grand vainqueur de ce bras-de-fer parfaitement inutile, Philippe Couillard, s'efforçait de ne pas rayonner. Le ministre de la Santé est tout sauf modeste, mais il n'est jamais bon d'humilier publiquement son supérieur.

Littéralement prostré, le recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, a gardé les yeux rivés sur la table pendant toute la durée des interventions qui ont précédé la sienne. Le pauvre homme avait l'air d'un condamné à mort écoutant le prononcé de sa sentence.

L'embêtant avec ces conférences de presse dont le contenu est connu d'avance, c'est qu'il faut bien s'occuper à autre chose. Jeudi matin, à l'hôtel Delta, le supplice imposé à M. Lacroix était le clou du spectacle. Puisqu'il fallait livrer un perdant en pâture aux médias, mieux valait que ce soit lui.

Quand est venu son tour de parler, le ton de ses salutations au maire Gérald Tremblay, «qui se cache en quelque part», a parfaitement résumé ses sentiments. Le jour où il s'était retrouvé dans la fournaise de la commission parlementaire, tout le monde l'avait laissé tomber. Bienvenue en politique, M. le recteur !

***

Autant M. Lacroix affichait ouvertement sa déception, autant M. Charest semblait incapable de manifester la moindre joie. C'est seulement au bout de 45 minutes, alors que son manque d'enthousiasme commençait à devenir un peu gênant, qu'il s'est enfin souvenu qu'il était «très heureux, très fier», de voir le CHUM s'installer au centre-ville. Il l'a même répété, comme pour s'en convaincre lui-même.

Jusque-là, le premier ministre avait surtout insisté sur les mérites du projet de technopole que le recteur voulait ériger dans la cour de triage du CP. «Rien n'est perdu dans ce que M. Lacroix a présenté», a déclaré M. Charest. En effet, rien ne se perd au gouvernement. Les tablettes débordent de «projets emballants» comme celui-là. Remarquez, maintenant que M. Lacroix prend sa retraite, rien n'assure que son successeur opposera le même refus absolu au déménagement des facultés de la santé au centre-ville. Cette espèce de mépris pour la plèbe sert mal l'Université de Montréal. Plutôt que d'abandonner le centre-ville à l'UQAM, pourquoi ne pas l'investir ?

D'entrée de jeu, M. Charest a eu cette phrase un peu curieuse : «C'est une décision de mon gouvernement.» Comment, y en a-t-il un autre ? Cela ressemblait à une excuse adressée aux puissants défenseurs du projet d'Outremont : ce n'est pas ma faute, c'est eux qui ne voulaient pas.

M. Charest ne peut d'aucune façon prétendre avoir découvert à l'occasion de la commission parlementaire à quel point le projet d'Outremont était risqué. Tous les problèmes liés aux coûts, à la sécurité et à l'accès aux soins étaient très bien expliqués dans les rapports dont il disposait. Il les connaissait et il était tout disposé à passer outre.

***

Comme cela lui arrive fréquemment, c'est Mario Dumont qui a eu la phrase la plus assassine. En conférence de presse, le premier ministre avait l'air de l'adjoint parlementaire de son ministre de la Santé, a-t-il lancé. Tout le monde sait maintenant que l'homme fort de ce gouvernement n'est pas son chef. En commençant par les députés libéraux, qui voient leurs chances de réélection diminuer de jour en jour.

Il est vrai que M. Couillard a bien manoeuvré, mais M. Charest n'a que lui-même à blâmer. S'il n'avait pas perdu la confiance de ses députés dans cette absurde affaire des subventions aux écoles privées juives, il aurait pu faire l'économie de la commission parlementaire qui a révélé au grand jour à quel point il serait irresponsable de donner le feu vert au projet d'Outremont. Après un tel manque de jugement, le placer sous surveillance devenait presque une mesure de salut public.

M. Charest croit que la communauté des affaires, qui avait menacé de ne pas verser les 200 millions de dollars qu'on attend d'elle si le CHUM devait aller au centre-ville, se ravisera face à ce «projet irrésistible». Il a sans doute raison : la population ne comprendrait pas qu'elle se livre à pareil enfantillage. En revanche, M. Charest lui-même n'a certainement plus rien d'irrésistible aux yeux de Québec inc. Un jour ou l'autre, il risque de lire dans The Economist qu'il n'a pas l'étoffe d'un premier ministre.

Qui plus est, si on tente de l'éjecter, il ne pourra plus compter sur l'appui de ceux qui lui avaient sauvé la mise une première fois durant la période difficile qui a suivi les élections de 1998. Guy Saint-Pierre en faisait partie. Après son expérience mortifiante en commission parlementaire, où on l'a fait passer pour un incompétent ou un servile exécutant, au choix, il ne fera pas grand effort pour aider celui qui l'a fourré dans ce guêpier. Sans parler de Daniel Johnson, dont la hargne à démolir le projet d'Outremont traduisait la fureur de voir les conclusions de son propre rapport remises en question parce qu'elles ne plaisaient plus au premier ministre.

Dans ces conditions, on comprend que M. Charest n'avait pas la tête à la fête jeudi. En voilà un qui doit vivement souhaiter que le gouvernement Martin ait la bonne idée de tomber. Au moins, pendant quelques semaines, on ne s'occuperait plus de lui.

mdavid@ledevoir.com