
Des débats houleux au congrès libéral
Nathaëlle Morissette
La Presse jeudi 03 mars 2005
Les jeunes libéraux fédéraux du Québec s'opposent farouchement à l'idée d'abaisser l'âge requis pour voter à 16 ans, car ils craignent de voir l'appui à la souveraineté grimper en flèche.
En effet, ils estiment qu'en général, les jeunes Québécois sont plus enclins à épouser la cause souverainiste. L'épineuse question risque donc de soulever des vagues au cours du congrès biennal du Parti libéral qui s'ouvre aujourd'hui à Ottawa. En effet, les jeunes libéraux du Canada auront l'occasion d'en débattre avec le député libéral ontarien Mark Holland, qui a déposé en novembre un projet de loi visant à abaisser à 16 ans l'âge du droit de vote aux élections fédérales. Le projet a reçu l'appui de 20 députés de tous les partis politiques, dont Belinda Stronach, du Parti conservateur, Nathan Cullen, du Nouveau Parti démocratique, et Stéphane Bergeron, du Bloc québécois.
Malgré tout, Brigitte Legault, présidente de l'aile québécoise des jeunes libéraux n'en démord pas: «Pour nous, ça implique beaucoup de choses. Il faut vivre avec le mouvement séparatiste qu'il n'y a pas ailleurs au Canada», souligne-t-elle.
Les jeunes libéraux du Québec ont donc l'intention de faire part de leurs inquiétudes au député Holland. «Nous allons lui donner un cours 101 sur la question de la souveraineté. Je pense qu'il ne s'est pas du tout penché sur cette question-là, mentionne-t-elle. Il y est allé de bonne foi, avec un projet auquel il croyait.» La présidente de l'aile jeunesse souligne d'ailleurs qu'aucun député libéral fédéral du Québec ne l'a appuyé.
Mais pour le député bloquiste Stéphane Bergeron, l'argument des jeunes libéraux ne tient pas. «J'estime que c'est une vision à courte vue de se positionner par rapport à un projet de législation en fonction des intérêts partisans qu'on peut en retirer», mentionne-t-il. Il assure d'ailleurs que la question de l'appui à la souveraineté n'a aucunement influencé sa décision d'appuyer le projet de loi. «Il y a des députés du Bloc québécois, tout souverainistes qu'ils soient, qui sont opposés à l'idée d'abaisser le droit de vote à 16 ans», souligne M. Bergeron.
En compagnie des députés Nathan Cullen et Mark Allan, le député bloquiste effectue présentement une tournée du pays afin d'exposer cette idée aux jeunes. Il souhaite également connaître leur point de vue.
D'autres discussions houleuses sont à prévoir au cours de ce congrès, le premier à avoir lieu depuis les élections de juin. Le mariage gai risque une fois de plus d'alimenter les débats, car deux résolutions, l'une en faveur des mariages entre conjoints de même sexe et l'autre contre, seront débattues. Alors que la commission du troisième âge présentera une résolution demandant à ce que «la définition du mariage ne soit pas modifiée», les jeunes libéraux recommanderont d'aller de l'avant avec le projet de loi.
Ce congrès sera également l'occasion pour le premier ministre Paul Martin de soumettre son leadership à un vote de confiance dont les résultats seront révélés dimanche.
CONGRÈS BIENNAL DU PARTI LIBÉRAL
> Ce congrès se tiendra pendant quatre jours à Ottawa.
> Il n'y a eu aucun rassemblement de ce genre depuis les élections du 28 juin 2004.
> Le premier ministre Martin soumettra son leadership à un vote de confiance.
> Plusieurs résolutions importantes y seront débattues notamment sur les mariages gais et la légalisation de la marijuana.
> Près de 2500 militants prendront part à l'événement.

Ouest canadien
Vers un parti officiel pour l'indépendance ?
Presse Canadienne
Le dimanche 13 mars 2005
Kelowna, C.-B. - Un mouvement prônant l'indépendance des provinces de l'Ouest a fait des progrès vers l'obtention du statut de parti , à Kelowna, en Colombie-Britannique.
Une quarantaine de personnes ont assisté, samedi, à une réunion du Western Block Party, que Doug Christie, un indépendantiste de longue date, présente comme le moyen par lequel les résidants de Colombie-Britannique, d'Alberta, de Saskatchewan et du Manitoba pourraient créer leur propre pays.
«Nous avions 340 membres inscrits avant aujourd'hui, et il nous en faut 375 pour être inscrit comme parti politique officiel», a-t-il dit à son auditoire, qu'il a encouragé à adhérer à sa formation.
Kelowna est la troisième ville que M. Christie a visitée en Alberta et en Colombie-Britannique pour promouvoir son parti.
Reprenant les thèmes qu'il véhicule depuis la fin des années 1970, M. Christie, un avocat, a critiqué les bureaucrates et le fardeau fiscal imposés par Ottawa, qu'il a accusés d'étouffer la libre entreprise et les libertés individuelles.
«Si nous ne faisons rien, nos enfants et les enfants de nos enfants auront moins de liberté que nous, a-t-il plaidé. Nous voulons faire du Canada de l'Ouest une nation libre et prospère.»
M. Christie s'est fait connaître en défendant des personnes accusées de crimes haineux, dont l'enseignant albertain James Keegstra et Ernst Zundel, qui nie la réalité de l'Holocauste.
Il représente en ce moment Michael Seifert, un résidant de Vancouver dont l'Italie demande l'extradition pour crimes de guerre.

L'Ontario entre dans la lutte contre le déséquilibre fiscal
Manon Cornellier
Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 mars 2005
Ottawa -- L'Ontario ne veut pas seulement recevoir sa «juste part» des dépenses et transferts fédéraux. Il demande aussi que le déséquilibre fiscal soit corrigé, ce qui exige un examen des relations fiscales entre Ottawa et les provinces, affirme le gouvernement McGuinty.
«Premièrement, nous voulons que le gouvernement fédéral considère, de façon urgente, des investissements en Ontario pour l'aider à réaliser son plein potentiel économique. Deuxièmement, il faut considérer comment réorganiser les relations fiscales au Canada, y compris la péréquation», a confié au Devoir, hier, le ministre ontarien des Finances, Greg Sorbara.
M. Sorbara, qui comparaissait un peu plus tôt devant le sous-comité parlementaire fédéral sur le déséquilibre fiscal, n'a pas hésité à contredire les libéraux fédéraux qui nient l'existence d'un déséquilibre. «Les provinces sont responsables de postes de dépenses considérables et la plupart d'entre elles, soit dit en passant, doivent composer avec des compressions budgétaires. Le gouvernement fédéral, quant à lui, perçoit des revenus largement supérieurs aux fonds dont il a besoin pour assumer les responsabilités qui lui incombent en vertu de la Constitution», a-t-il dit au comité qui était de passage à Toronto.
Le gouvernement ontarien s'est littéralement lancé en campagne depuis quelques semaines pour déplorer, non seulement le déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces, mais aussi la position désavantageuse de l'Ontario par rapport aux autres provinces. Le premier ministre Dalton McGuinty a lancé le bal en février, lui qui avait longtemps défendu du bout des lèvres la position des provinces sur le déséquilibre fiscal.
Son argumentation est la suivante. Selon les chiffres de Statistique Canada, les contribuables ontariens enverraient à Ottawa 23 milliards de plus que ce qu'ils reçoivent du fédéral, toutes dépenses confondues, qu'il s'agisse de l'assurance-emploi, des transferts en santé, des subventions, des dépenses militaires, des baux, des salaires et ainsi de suite.
«En 1995, les Ontariens versaient au gouvernement fédéral la somme de deux milliards de dollars qui étaient redistribués dans le reste du Canada. Deux milliards. Dix ans plus tard, c'est 23 milliards», s'est indigné M. McGuinty, mercredi soir, au cours d'un souper-bénéfice auquel assistait le gratin du milieu d'affaires torontois. «En prélevant autant d'argent en Ontario, a-t-il poursuivi, [le gouvernement fédéral] diminue notre capacité d'édifier une main-d'oeuvre bien éduquée et hautement qualifiée.»
Le premier ministre ontarien a changé de ton cet hiver après la conclusion des accords sur les revenus pétroliers extracôtiers entre Ottawa, Terre-Neuve-et-Labrador et la Nouvelle-Écosse. Ce qui a fait tiquer l'Ontario, c'est que Terre-Neuve se retrouvera ainsi, grâce aux taxes fédérales payées par les Ontariens, à bénéficier d'une capacité fiscale par habitant supérieure à celle de l'Ontario.
M. Sorbara nie que les accords avec les deux provinces atlantiques soient à l'origine de la campagne ontarienne, mais il souligne que le fédéral a dénaturé le principe de la péréquation en changeant sa politique et en signant des ententes bilatérales. «Le principe de péréquation a tout simplement cessé d'être équitable au cours des dernières années», a-t-il dit au comité.
MM. McGuinty et Sorbara répètent à qui veut les entendre que leurs contribuables sont prêts à partager leur richesse avec le reste du pays mais qu'ils sont aussi en droit de recevoir une portion plus généreuse des surplus fédéraux qu'ils aident à générer. À long terme, M. Sorbara veut des changements durables et un financement prévisible. À court terme, l'Ontario demande qu'Ottawa dépense cinq milliards de plus sur son territoire. Sous quelle forme ? En transferts d'argent sonnant, en transferts de points d'impôt, en dépenses de programmes ? M. Sorbara ne le dit pas.
«Nous voulons engager le gouvernement fédéral dans un processus pour déterminer la méthode appropriée. On le fait sans demander une chose ou l'autre», explique-t-il en entrevue.
Minoritaires et largement dépendants de leur base ontarienne, les libéraux fédéraux ont d'abord mal réagi à ce que l'Ontario casse du sucre sur leur dos, mais ils ont vite corrigé le tir. Les deux gouvernements ont ainsi accepté de tenir une rencontre au plus haut niveau. Fait inusité, les 15 ministres fédéraux de l'Ontario vont se réunir avec tous les membres du cabinet ontarien, en avril, pour tenter de trouver des terrains d'entente dans au moins trois dossiers (financement de l'intégration des immigrants, formation de la main-d'oeuvre et collecte de l'impôt provincial des entreprises par le fédéral). On explique, dans l'entourage du ministre fédéral responsable de l'Ontario, Joe Volpe, que les discussions pourront toutefois déborder sur d'autres sujets.
Selon le ministre Sorbara, il y a urgence. Pas parce qu'un second déficit budgétaire l'attend ce printemps, prétend-il, mais parce que l'iniquité actuelle nuit à la capacité du gouvernement provincial d'assurer le dynamisme économique à long terme de la province. L'éducation post-secondaire ontarienne est la moins bien financée au Canada et le fédéral y verse moins d'argent par habitant que dans les autres provinces, que ce soit pour les infrastructures, la santé, la formation de la main-d'oeuvre ou l'aide à l'établissement des immigrants.
Quant à la province, elle n'est plus capable d'augmenter ses propres investissements. Après avoir affiché un déficit de 5,5 milliards l'an dernier, l'Ontario n'arriverait pas encore à équilibrer son budget cette année, indiquait le Toronto Star récemment. Le manque à gagner serait d'environ cinq milliards.
Contrairement au Québec qui a cherché à bâtir un consensus provincial autour de l'enjeu du déséquilibre fiscal, l'Ontario tient un discours centré essentiellement sur ses besoins immédiats. M. Sorbara insiste davantage sur le déséquilibre qui existe entre les dépenses fédérales effectuées en Ontario et celles faites dans les autres provinces. Une grande part du cas ontarien est présenté sous cet angle.
Le président du sous-comité, le bloquiste Yvan Loubier, ne s'en formalise pas. Il est plutôt ravi de voir l'Ontario rejoindre le Québec dans la lutte contre le déséquilibre fiscal. «Il reste un fait : ils viennent d'ajouter leur voix à celle du Québec pour demander une réforme urgente et en profondeur, non seulement des transferts, mais de la fiscalité», a-t-il dit dans un entretien téléphonique. M. Loubier a bien perçu le nouveau sentiment d'urgence du ministre ontarien. «C'est la première fois que je le sens de la part de l'Ontario.»

Solide comme le ROC
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 mars 2005
Le Canada anglais traverse une période de confiance en lui-même inégalée, jusqu'à développer des complexes de supériorité
Le Canada «n'est pas vraiment un pays qu'on aime mais un pays pour lequel on se fait du souci», écrivait jadis l'écrivain Robertson Davies.
De nos jours, cette phrase apparaît toutefois de moins en moins juste aux yeux de nombreux observateurs. En effet, grâce à un singulier alignement des planètes économique et identitaire, les deux grandes peurs du ROC (rest of Canada) («englobement» et «éclatement») semblent jugulées.
Dix ans après le «grand effroi» qui a traversé l'échine du ROC dans les mois qui ont précédé le référendum de 1995 sur la souveraineté, «les périls guettant le Canada semblent aujourd'hui bien minces», affirmait le chroniqueur du Globe and Mail Lawrence Martin le mois dernier. Président d'Environics, le célèbre sondeur Michael Adams, joint à Toronto, affirme que les dernières enquêtes d'opinion de cette firme démontrent clairement que «les Canadiens forment un peuple qui a surmonté sa mentalité coloniale pour développer une confiance forte et grandissante en lui-même».
Quel décalage par rapport aux années 90 ! En 1995, non seulement le Canada risquait d'éclater, l'État central croupissait sous les déficits et sa dette. Cette année-là, le Wall Street Journal avait évoqué «la faillite du Canada», rappelle Lawrence Martin. Le huard entamait alors sa chute qui allait le mener à son plancher de 63 ¢US. L'union monétaire avec les États-Unis apparaissait à l'époque comme «inévitable» aux yeux de plus d'un économiste.
En juillet 1999, l'humeur était tellement maussade que le cabinet Chrétien, lors d'une longue réunion, avait discuté des manières de la contrer. Puis survinrent le 11 septembre 2001 et les contraintes qui obligèrent le Canada à harmoniser ses règles d'immigration. L'ancien premier ministre Brian Mulroney plaida pour une union douanière avec l'oncle Sam. Encore une fois, le ROC fut quitte pour une sérieuse déprime. La notion d'«annexion tranquille» faisait florès.
Et aujourd'hui ? Ces nuages noirs ont pratiquement quitté l'espace public canadien-anglais. D'une part, «sans le sous-estimer, nous avons appris à vivre avec le souverainisme», dit Lawrence Martin. D'autre part, le fédéral -- l'État le plus important aux yeux du ROC -- nage dans les surplus. Le huard a rebondi et se maintient à environ 85 ¢US.
Des inquiétudes économiques encore plus anciennes se sont calmées. «Nous avons survécu à l'Accord de libre-échange et à l'ALENA», concède Philip Resnick, politologue à l'université de la Colombie-Britannique, jadis opposé à ces traités, celui-là même qui s'était querellé en 1989 avec son collègue québécois Daniel Latouche et avec qui il avait signé le «livre-engueulade» Letters to a Quebecois Friend (publié chez Boréal en français et suivi d'une Réponse à un ami canadien, signée Latouche). Resnick considérait comme une «trahison» l'appui des souverainistes du Québec à l'Accord de libre-échange, une entente qui «tuerait le Canada», avait-il écrit. Et aujourd'hui ? «Je l'avoue, dit Resnick, les Cassandre dont j'étais ont été contredits. Les pires scénarios ne se sont pas réalisés. Malgré une plus forte intégration économique, nous nous sentons toujours différents sur le plan des valeurs.»
Selon Michael Adams, l'identité canadienne-anglaise contraste même de plus en plus avec l'américaine, laquelle a pris une tangente néoconservatrice depuis 20 ans. Adams l'a claironné dans Fire and Ice, un livre au titre fort qui décrypte, à partir d'enquêtes d'opinion, les différences entre les deux pays nord-américains. Par exemple, le sentiment religieux décline au Canada et progresse aux États-Unis. «Nous pouvons faire du commerce avec les Américains, regarder leurs films et leur télévision et admirer leurs idoles, non seulement nous restons canadiens dans les valeurs que nous chérissons mais plus le temps passe et plus celles-ci deviennent de plus en plus canadiennes.» Mariage homosexuel, décriminalisation de la marijuana : le côté «nation hippie» du Canada, selon l'expression de Naomi Klein (auteur de No Logo), tend à l'emporter.
Optimiste, le chroniqueur Lawrence Martin soutient que les craintes d'être absorbés par les Américains «ne sont plus réalistes». Au contraire, «nous sommes en train de devenir un vrai pays nordique», lequel pourra, au cours des prochaines décennies, diversifier ses échanges avec d'autres superpuissances comme la Chine ou l'Union européenne et profiter de richesses naturelles autrefois insoupçonnées comme le diamant.
Un point tournant, pour l'identité du ROC, fut le non du Canada aux États-Unis sur l'Irak, en 2003. Peu après les attentats de septembre 2001, Michael Bliss s'interrogeait : «La souveraineté serait-elle une autre de ces illusions canadiennes moribondes ?» Le gouvernement Chrétien avait beau insister pour dire qu'il ne suivrait pas toujours les États-Unis dans leurs aventures guerrières, «en réalité, il ne pourrait pas faire grand-chose d'autre», avait prédit Bliss. Malgré tout, le Canada décida de ne pas participer à l'effort de guerre. Ce qui fit dire à un autre historien, Jack Granatstein : «Les Américains sont plus que jamais furieux à l'endroit du Canada et, lorsque la poussière retombera sur l'Irak, ils se vengeront.»
Or, deux ans plus tard, les habitants du ROC constatent que «le ciel n'est pas tombé sur la tête du Canada», comme le souligne notre collègue Chantal Hébert. Cela a d'ailleurs facilité la décision à propos du bouclier antimissile. Lawrence Martin fait remarquer qu'à ce propos, l'opinion populaire a largement précédé celle des élites. Et elle se maintient dans son opposition, malgré l'attitude des voisins du Sud sur la question de la vache folle, par exemple. Au Canada, la presse est de droite alors que le peuple est de gauche et patriote, dit Martin en s'étonnant que presque aucun journal du ROC n'ait appuyé la décision de Paul Martin de dire «non merci» au bouclier antimissile alors que les sondages indiquaient que le peuple était contre. Sur le non du Canada à l'Irak, rappelle-t-il, «85 % des Québécois appuyait Chrétien. Mais il faut savoir qu'ils étaient aussi 71 % dans le ROC à soutenir le premier ministre». En fait, seule l'Alberta, l'unique «État rouge» -- c'est-à-dire républicain -- du Canada, voulait en majorité aller en guerre.
Au tournant des années 2000, le National Post déployait une critique acerbe du Canada, qu'il qualifiait en éditorial de «Canuckistan socialiste» voué à la faillite.
Aujourd'hui, le Post a adouci sa ligne éditoriale, entre autres parce qu'il avait perdu de nombreux lecteurs, note Chantal Hébert. Rappelons-nous que ce journal, sorti de la cuisse de Conrad Black, avait démarré en lion. Black y publiait de grands textes faisant la leçon au Canada «socialisant» et paresseux. Aujourd'hui, le journal n'appartient plus au magnat, a été acheté par Izzy Asper, un admirateur de Jean Chrétien (décédé depuis). Et Black ? Il est déchu, poursuivi pour une affaire de «cleptocratie d'entreprise», sorte d'Enron canadien. Et c'est l'État Bush au sud qui multiplie les déficits et voit la valeur de sa monnaie chuter.
De nos jours, les chroniqueurs, commentateurs et intellectuels qui ont le haut du pavé dans le ROC célèbrent le Canada comme un modèle à exporter. Le philosophe de l'université de Toronto Joseph Heath a remporté un succès considérable avec son essai The Efficient Society, dont le sous-titre était «Pourquoi le Canada est le pays qui se rapproche le plus de l'utopie». Selon lui, le Canada a su trouver un «équilibre durable» entre l'intervention de l'État et la main invisible du marché. Les classements du «meilleur pays» de l'ONU l'ont démontré, soutient-il.
Le philosophe rappelle aussi que l'arrivée massive d'immigrants depuis les années 80 avait fait craindre le pire pour l'identité canadienne. «Or, dit Heath, ça se passe plutôt bien. En tout cas, les taux de criminalité n'ont pas augmenté. L'intégration se fait.» Cette idée d'un multiculturalisme «réussi» revient régulièrement dans le ROC. Un autre philosophe, Will Kymlicka (de passage à Montréal hier), s'est fait le théoricien et parfois le porte-parole de cette réussite canadienne, bien qu'il nuance son constat.
D'autres ne s'embarrassent pas de nuances. «Le monde nous regarde», disait la semaine dernière l'intellectuel Michael Ignatieff lors d'une grande conférence au congrès du Parti libéral. «Si nous échouons, l'avenir des États multilingues et multiculturels s'annonce sombre à l'ère moderne. Du Sri Lanka à l'Irak, de l'Afrique du Sud à l'Ukraine, nous pouvons aider à promouvoir le fédéralisme démocratique.» La politique étrangère canadienne, poursuivait-il, doit chercher à exporter «la paix, l'ordre et le bon gouvernement» (phrase clé de la Constitution canadienne). Bref, elle doit viser à «répandre le rêve canadien» dans le reste du monde.
«C'est incroyable, le Canada devient chez certains un modèle universalisable !», réagit Philip Resnick en rapportant que Will Kymlicka est déjà allé jusqu'à parler de «canadianisation du monde». Selon Resnick, «il y a ici un nouveau messianisme qui s'ignore». Ce sont habituellement les grandes nations (États-Unis, France) qui ont eu de telles ambitions. «Mon sens critique m'oblige à me montrer sceptique», dit Resnick, déplorant cette «nouvelle naïveté».
Alors que le Post, il y a cinq ans, disait craindre un exode massif de Canadiens aux États-Unis, ce sont des Américains des «États bleus» -- ces blue states qui ont voté pour le démocrate John Kerry -- qui se sont mis à envisager de déménager au Canada après la réélection de Bush. Dès l'annonce des résultats, ils ont pris d'assaut le site Internet d'Immigration Canada. «Un symbole très fort qui a conforté bien des Canadiens dans leur sentiment qu'ils ont le bon modèle», dit Joseph Heath. Aux lendemains de l'élection présidentielle, le Toronto Star a même publié une carte où les frontières de l'Amérique du Nord étaient totalement redessinées : en haut, on trouvait un gros pays, les «United States of Canada», formé d'une fusion des fameux blue states américains ayant refusé Bush avec les dix provinces canadiennes. En bas, le Texas et ses États acolytes constituaient le «Jesusland».
Cette blague correspond à un phénomène réel, affirmait l'intellectuel américain très connu Jeremy Rifkin dans la dernière livraison de la revue canadienne The Walrus. À preuve, selon Rifkin : les nombreuses ententes et les liens transfrontaliers de toute sorte qui sont en train de se forger entre les États bleus et les provinces canadiennes, entre autres grâce aux traités de libre-échange. Le propos de Rifkin : démontrer que les États bleus et le Canada forment une majorité sur ce continent et que celle-ci pourrait un jour former une «Nouvelle Union nord-américaine» ! Une majorité dont le rêve est... européen. «Les valeurs canadiennes s'apparentent à celles de l'Europe qui se fait. Au fond, le rêve européen pourrait bien se qualifier de rêve canadien», écrit Rifkin. L'idée est dans l'air puisque Philip Resnick nous confie qu'il vient de mettre le point final à un petit livre où il fait ressortir les «nombreux aspects par lesquels le Canada a une culture politique plus européenne qu'américaine».
Michael Adams va encore plus loin : «Le Canada, c'est le type d'endroit que l'Europe souhaite devenir. [...] Nous sommes en fait une solution qui cherche un problème. Bien sûr, tout n'est pas parfait ici, mais ça va plutôt bien, il faut l'avouer», lance le sondeur.
arobitaille@sympatico.ca

Is Ontario being ripped off?
ANDRÉ PRATTE
Globe and Mail, 15 March 2005
The province's problem isn't Quebec or Ottawa but its own priorities, says La Presse's ANDRÉ PRATTE
The Premier of Ontario has become the latest believer in the fiscal imbalance dogma. According to Dalton McGuinty, there is a $23-billion gap between what Ontario taxpayers send to Ottawa and what the federal government sends back to the province. Therefore, he says, Ottawa should transfer billions more to Queen's Park. That argument is both dangerous and flawed.
It is dangerous because it goes against one of the founding principles of modern Canada -- that prosperous regions of the country should share their resources with poorer regions. It's dangerous because of the way the Premier most often illustrates the supposed injustice suffered by Ontario, an example that shows Quebec as the apparent profiteer.
According to Mr. McGuinty, Quebec receives more money from Ottawa for immigration settlement than Ontario does. He says absolutely nothing of the fact that, following an accord signed by the federal and Quebec governments 14 years ago, Quebec has taken charge of the whole process of choosing its immigrants abroad, and greeting and integrating them when they arrive. If you compare Quebec's Department of Immigration website with Ontario's, you'll immediately notice the difference. Ontario's directs you to Citizenship and Immigration Canada's programs, while Quebec's offers information on its own autonomous programs. For immigration purposes, the Quebec government receives more money from Ottawa because its employees do work that, in Ontario, is done by federal employees.
It's true that the compensation formula devised in the Quebec-Ottawa immigration deal is generous. But we are talking millions here, not billions. Transfers for immigration are obviously not the cause of the "$23-billion gap" that Mr. McGuinty is complaining about. It may pay politically to target Quebec, but it is unfair and irresponsible.http://www.globeandmail.com/register
Nowhere is the fiscal imbalance dogma more popular than in Quebec. Recently, the new Quebec Finance Minister was lambasted because he said he wanted to find concrete ways of solving the problem, instead of launching an all-out attack against Ottawa. In Quebec, believing in fiscal imbalance has become a test of patriotism.
The fact that 80 per cent of Quebeckers think fiscal imbalance exists does not mean it is right. Fiscal imbalance is popular because it is simple; it is flawed because it is simplistic.
"The money is in Ottawa, the needs are in Quebec." So goes the formula used by Parti Québécois Leader Bernard Landry to summarize what fiscal imbalance is. Believers point to two simultaneous situations: The federal government has lots of money, the provincial governments have difficulty keeping their budgets out of the red. Therefore, there must be an imbalance. But, as everyone knows, two events can happen at the same time without being causally linked.
The Manitoba government has just brought down a surplus budget. Quebec has managed (although with great difficulty) to balance its budget. The Ontario government faces a $2-billion deficit this year, and again in 2005-06. Why are different provinces not affected by fiscal imbalance to the same degree? Because each provincial government's financial situation is largely caused by its own decisions, not Ottawa's. Quebec has difficulty maintaining a balanced budget because it cut taxes while launching new social programs. Ontario's deficit is the result of large tax cuts made by the Harris government and then huge expenditure increases (the Harris and McGuinty governments).
Ontarians do send billions more in taxes to Ottawa than what Ottawa spends in Ontario. In fact, Ontarians have always supported a large share of federal transfer payments to poor provinces. The gap looks larger today because, before Paul Martin put Canada's fiscal house in order, the federal government borrowed a lot of the money it spent for equalization and social transfers. What Ontario taxpayers did not send in taxes to Ottawa, they paid for in the form of a much larger national debt.
If an imbalance exists, it is not between the federal government and the Ontario government, but between Ottawa and Ontario taxpayers. Ottawa has already increased its transfers to Mr. McGuinty's government. Restoring Ontario's fiscal position now rests on the provincial government's shoulders. Criticizing Ottawa and painting Quebec as the federation's privileged child is cheap politics. Canadians expect better from the premier of the country's largest province.
André Pratte is La Presse's chief editorialist.

Pique Québécois
Editorial
Toronto Star Mar. 14, 2005
You really have to hand it to the Parti Québécois. The Quebec nationalists can take anybody's gripe with Ottawa and turn it into their own.
Last week, they focused on Premier Dalton McGuinty's complaints that Ontario is getting short-changed by Ottawa to yell, "Us too! Us too!"
Former PQ minister François Legault, a possible successor to PQ leader Bernard Landry, jumped on McGuinty's remarks to say they prove Ottawa is gouging Quebec, too.
Now, one of the things McGuinty keeps grumbling about is that Ottawa gives Ontario only $800 to help settle every new immigrant who comes to Ontario, while it gives Quebec $3,000 more.
The premier complains Ontario loses $1 billion a year because it doesn't even get its per capital share of the cash Ottawa dispenses for health care, post-secondary education and social assistance.
Guess who gets more.
Another reason Ontario gets so much less back from Ottawa than Ontarians send in federal taxes is that much of their money goes to pay for equalization — money Ottawa sends to poorer provinces to help them out. Guess which province gets the most in equalization payments.
Call Ontario the payer. Call Quebec the payee. And call it chutzpah when the payee pretends to be in the same boat as the payer.

Spring election omens all bad for Liberals
CHANTAL HÉBERT
The Toronto Star Mar. 30, 2005
The looming parliamentary showdown on the federal budget implementation bill is shaping up to be the Hail Mary pass of Paul Martin's minority government.
The best that awaits the Liberals — just around the corner from a defeat in the House of Commons — could well be another near-death election experience.
In the 10 months since last year's inconclusive federal campaign, the national political environment has hardly become more Liberal-friendly.
In a spring election, Martin would be lucky to hang onto the seats he holds in Quebec. In a campaign run against the backdrop of the Gomery commission, even that might be a stretch.
On that score, the decision yesterday of Justice John Gomery to delay the publication of testimony of three pivotal witnesses means that some of the most explosive sponsorship-related material to come to light might do so in the midst of a spring campaign.
To compound their Quebec problems, the Martin Liberals would almost certainly find themselves on the receiving end of widespread dissatisfaction with the Charest government.
It is not a good time to be a Liberal of any persuasion in Quebec these days. In the absence of any realistic prospect for gains in Quebec, the Liberals would likely have to sweep Ontario to secure a majority. That is shaping up to be an uphill battle.
Last year, federal Liberals from Ontario on the campaign trail found themselves on the receiving end of a backlash — collateral damage from the fallout of the first Dalton McGuinty budget.
In the lead-up to his upcoming second budget, the premier is actually gunning for his federal cousins. For weeks, McGuinty has been accusing the federal Liberals of fleecing Ontario to curry favour in other regions of the country.
In a battle reminiscent of past Quebec feuds, the Martin Liberals find themselves at odds with the Ontario chattering class. It was after they engaged in very public showdowns with their Liberal counterparts in Quebec that the federal Liberals started losing their hold on the province two decades ago. A spring campaign would find Harper on the right side of McGuinty's crusade for a fairer deal for his province. He would also be in sync with the federalist premier of Quebec, who is demanding a different fiscal bargain with Ottawa.
To score against the Conservatives on that particular front, Martin would have to take on two Liberal premiers, an awkward proposition at the best of times.
Ten days before last year's federal vote, Harper was within reach of enough Ontario support to win himself a minority government. In too many ridings for Liberal comfort, if the trend of the advance polls had held on election day, the Conservatives could have prevailed.
Recreating that momentum and riding it to voting day is what a spring campaign would be about for the Conservatives, with Martin's much-criticized style of management very much the issue.
On that score, the government's uneven performance on the implementation of the Kyoto Protocol — the very question that could cause its defeat in the Commons next month — would provide ammunition to all three opposition parties.
Notwithstanding self-serving Liberal assumptions, an election triggered by a defeat on an environment-related budget provision would highlight a government weakness rather than one of its strengths.
Even if Martin wanted to turn a snap spring campaign into a referendum on the environment, he would be hard-pressed to do so successfully with the environmental lobby, the pro-Kyoto Bloc Québécois and NDP all lining up against his government's approach to the issue.
Indeed, if it comes to that, it will be interesting to watch Martin lay out a credible plan to reach the Kyoto targets on the campaign trail when he has been unable to do so in the Commons.
An election campaign this spring would find the opposition on the offensive and Martin on the defensive for the second time in as many years.
At first glance, it is easier to find a rationale for Harper to bring down a vulnerable government than to figure out why Martin would allow the opposition to do so. Unless, of course, the Prime Minister believes that the fall will bring even worse tidings to the Liberals in the shape of the Gomery report.
