
Journée de la francophonie
La francophonie, une réalité bien vivante
Abdou Diouf, Secrétaire général, Organisation internationale de la Francophonie
Le Devoir lundi 21 mars 2005
Le 20 mars, plus d'un millier de manifestations ont célébré, dans plus de 100 pays différents, la Journée de la francophonie. Spectacles de théâtre et de danse, cinéma, chansons, concours littéraires, concerts, jeux, débats, festivals, gastronomie, etc.: l'universalité de la fête s'exprime dans la diversité des cultures. La Francophonie est une réalité bien vivante, qui parle au monde d'aujourd'hui. Une réalité fondée d'abord sur le partage d'une langue, le français, parlée par près de 200 millions de personnes et dans tous les continents.
Notre langue est l'une des dix langues les plus parlées au monde. Elle est, avec l'anglais, la seule langue enseignée dans chaque pays de la planète. Le nombre de ceux et celles qui la pratiquent et l'apprennent est en augmentation constante. Son influence dans le monde, relayée par le talent de ses écrivains et la force de ses penseurs, reste très importante. Maîtriser notre langue demeure, dans le monde actuel, un puissant atout de réussite et de promotion sur le plan personnel, un puissant atout de communication sur le plan international.
Les pays francophones ont en commun une histoire, qu'ils l'aient voulue ou qu'ils l'aient subie. Nous avons reçu en partage la philosophie des Lumières, les idéaux de la Révolution de 1789, l'aspiration à davantage d'égalité, de liberté, de fraternité. Ces valeurs sont universelles. Mais il nous appartient - c'est la raison d'être de l'Organisation internationale de la Francophonie - de les faire mieux respecter, et d'abord au sein de notre propre communauté.
Les racines du mal
Il y a beaucoup à faire, assurément. La liste est longue des pays où les droits de l'Homme ou les valeurs de l'État de droit ont été bafoués. C'est la responsabilité première de l'Organisation internationale de la Francophonie que de s'interposer, en liaison avec toutes les parties concernées, chaque fois que des francophones s'affrontent ou que la paix civile est menacée dans l'un des États membres. Et c'est ce que nous faisons.
Mais les meilleures volontés et les plus habiles médiations ne suffiront pas à faire progresser durablement la paix et les droits de l'Homme, si nous ne nous attaquons pas aux racines du mal: la misère, l'ignorance, et l'injustice, qui sont la source essentielle de tous les conflits et de toutes les violences, y compris le terrorisme, si dramatiquement présent dans le monde actuel.
Permettre l'accès de tous et de toutes à l'école, favoriser un développement durable, réduire les inégalités entre pays et à l'intérieur des pays: ces priorités sont au premier rang des objectifs du cadre stratégique décennal adopté au mois de novembre dernier par les chefs d'État et de gouvernement de la Francophonie réunis à Ouagadougou.
L'Organisation internationale de la Francophonie, qui n'est pas un bailleur de fonds, doit, plus encore qu'elle ne l'a fait dans le passé, soutenir les efforts d'amélioration de la gouvernance: en favorisant l'échange des expériences, en facilitant l'introduction des nouvelles technologies, en fournissant son expertise pour faire entendre la voix des plus démunis dans les négociations internationales, notamment à l'Organisation mondiale du commerce.
C'est aussi son rôle d'appuyer les efforts d'intégration économique régionale et de coopérer avec les organisations internationales et non gouvernementales, notamment dans le cadre du NEPAD.
Préserver la diversité culturelle
La Francophonie souhaite une mondialisation organisée. Une mondialisation tempérée par l'esprit de solidarité, par l'existence de règles du jeu et par la présence de plusieurs ensembles linguistiques et culturels qui puissent s'équilibrer et garantir la diversité du monde.
Diversité: tel est bien, en effet, avec les droits de l'homme et la solidarité, l'un des maître mots qui sous-tendent nos actions. La Francophonie connaît les dangers d'une langue unique, d'une culture unique, d'une pensée unique. Elle est favorable à l'existence de grands ensembles de culture et de solidarité qui dialoguent ensemble.
C'est pour garantir cette diversité culturelle que les États et gouvernements de la Francophonie se sont engagés de toutes leurs forces en faveur de l'adoption à l'Unesco d'un instrument juridique normatif d'ici à la fin de l'année 2005. Et c'est avec ce même objectif de diversité que nous développons nos actions avec les organisations non gouvernementales, les syndicats et les acteurs de la société civile.
Dans le monde actuel en manque de repères, notre message est plus que jamais d'actualité. Tous les francophones doivent s'en convaincre et convaincre les autres de l'utilité de son combat.

Journée de la francophonie
La défense de la diversité culturelle fédère et élargit la communauté francophone
Claire Tréan
LE MONDE dimanche 20 mars 2005
Comme chaque année, la Journée internationale de la francophonie donne lieu, dimanche 20 mars, à de multiples manifestations sur les cinq continents. En France, dans les pays de langue officielle française, mais aussi dans les métropoles anglophones, du Canada à l'Australie, dans des capitales d'Asie, de Berlin à Athènes ou à Varsovie, de très nombreux spectacles, débats, événements audiovisuels sont proposés par les centres culturels français, les Alliances françaises, les médias francophones, l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), ou sont organisés à l'initiative de personnalités et d'associations locales.
Israël et l'Algérie, grands absents
Deux grands pays francophones manquent encore à l'Organisation internationale de la francophonie (OIF). L'Algérie d'abord, qui, au moment de la création de cet ensemble, y voyait un prolongement du colonialisme français. Lavision du président Abdelaziz Bouteflika n'est plus celle-là. Il se rapproche progressivement de l'OIF, participe désormais à ses sommets en tant qu'invité, mais n'a pas encore franchi le pas de l'adhésion.Une autre absence remarquée est celle d'Israël, pays où un million de personnes sont de langue française. Le Liban s'est jusqu'ici déclaré opposé à une éventuelle adhésion de l'Etat d'Israël, et celui-ci n'a pas fait acte de candidature. Lors de sa visite à Jérusalem, mardi 15 mars, le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a souhaité que ce pays soit admis "dès que possible" à l'OIF.
Dans certains cas, la fête de la francophonie prend les allures d'un festival étalé sur une ou plusieurs semaines. Pour ne citer que quelques exemples : New York accueille une quarantaine de manifestations culturelles pendant tout le mois de mars ; une "Semaine de la francophonie" donne lieu, dans les principales villes de Pologne, à des événements allant du cinéma au karaoké ; au Mexique, la "Primavera de la francofonia" (le Printemps de la francophonie) durera jusqu'au mois de juin. C'est dire que la francophonie se fait entendre, ces jours-ci, bien au-delà des pays d'expression française.
L'Organisation internationale de la francophonie (OIF), que préside le Sénégalais Abdou Diouf, ne compte, parmi ses 63 pays membres, qu'une minorité d'Etats où l'usage du français est dominant. L'un des premiers buts de l'Organisation reste bien sûr de promouvoir la diffusion de cette langue, non plus depuis longtemps au nom d'un combat d'arrière-garde contre l'anglais, mais dans une optique de défense du plurilinguisme et de la diversité culturelle.
RELAIS DIPLOMATIQUE
Sur cet aspect des choses, les résultats sont mitigés, comme le montre le rapport que réalise, tous les deux ans, le Haut Conseil de la francophonie. Le nombre de francophones (au total 175 millions de personnes) "est en augmentation, d'une façon générale, en Afrique subsaharienne et dans l'océan Indien, et en baisse dans les Caraïbes, notamment en Haïti", estime ce rapport. "L'enseignement du français progresse sur le continent africain et au Moyen-Orient, mais stagne dans les autres régions du monde", indique-t-il encore, en maniant les chiffres avec prudence. Dans certains pays, cet enseignement s'effondre ; son recul en Europe, notamment, ne cesse pas d'inquiéter.
Mais la promotion du français n'est pas l'unique objet de l'OIF ni n'explique pourquoi tant d'Etats se pressent pour y adhérer. Lors de son dernier sommet, à Ouagadougou, en novembre, cinq nouveaux pays ont franchi la première étape vers l'adhésion de plein droit en devenant "observateurs" (Arménie, Croatie, Autriche, Géorgie, Hongrie), tandis que la Grèce et Andorre franchissaient la seconde étape, celle de "membres associés". Pour ces pays et tous ceux qui l'ont rejointe avant eux, l'OIF est non seulement un espace de concertation, mais un relais diplomatique, une des voies de l'intégration dans le concert des nations. Elle est surtout devenue un groupe de plus en plus affirmé politiquement sur la scène internationale.
Sur son terrain d'origine, celui de l'Afrique francophone, l'intervention de l'OIF dans la crise ouverte, au Togo, à la mort du président Eyadéma Gnassingbé, le 5 février, a marqué un tournant. Au nom des principes dont s'est dotée l'OIF, en 2000, dans sa "déclaration de Bamako" sur le respect de l'Etat de droit, Abdou Diouf a condamné le coup d'Etat de Faure Gnassingbé et de l'armée avec une rapidité et une fermeté qui ont été déterminantes dans la formation d'un consensus international. Cette fermeté a entraîné non seulement les pays africains, mais aussi l'Elysée, d'habitude plus enclin, en ce genre de circonstances, à temporiser qu'à condamner.
Mais le grand cheval de bataille de l'OIF, c'est la défense de la diversité culturelle. Elle commence en 1993, au sommet francophone de l'île Maurice, lorsque les Etats membres font leur ce combat que la France, jusque-là, menait de façon assez solitaire. Cette cause ne va plus cesser de faire des adeptes, bien au-delà du champ de la francophonie. En 2004, la francophonie saisit l'Unesco de la nécessité de doter la communauté internationale d'une convention qui protège les productions et les échanges culturels des seules lois du marché et les fasse échapper aux mesures de libéralisation du commerce mondial.
BATAILLE ACHARNÉE
Dans ce combat qui l'oppose, au premier chef, aux Etats-Unis, l'OIF va être progressivement rejointe par les ensembles hispanophone et lusophone, par de grands pays du Commonwealth autres que le Canada, comme l'Inde, et des Africains anglophones, par l'ensemble de l'Union européenne, où cèdent les résistances britannique et espagnole, par la Chine et par d'autres. Les Américains poursuivent, à l'Unesco et dans leurs relations bilatérales, une bataille contre ce projet de convention sur la diversité culturelle aussi acharnée que celle qu'ils mènent contre la Cour pénale internationale (CPI). L'objectif des promoteurs de la convention est de la faire adopter à l'automne.
L'Organisation internationale de la francophonie prépare, d'autre part, une refonte de ses structures pour les rendre plus rationnelles, plus visibles et plus compréhensibles, aux Français notamment. Cette réforme devrait être mise en _uvre en 2006, au moment de l'installation dans un nouveau siège, avenue de Saxe, à Paris, et au moment du lancement, en France, d'un grand festival des cultures francophones. Bref, la francophonie fait peau neuve et se sent le vent en poupe.

Journée de la francophonie
Les «French Tuesdays» de New York
New York : correspondant Jean-Louis Turlin
Le Figaro lundi 21 mars 2005
Le monde compte 175 millions de francophones, indique un rapport publié à l'occasion de la Journée internationale de la francophonie célébrée hier. Quelque 115 millions peuvent communiquer de façon courante en français (nombre en légère hausse) et 60 millions sont qualifiés de francophones «partiels» (en baisse). «Le nombre de francophones est en augmentation en Afrique subsaharienne et dans l'océan Indien», note l'ouvrage rédigé par le Haut Conseil de la francophonie.
Oubliée, la francophobie née de la guerre en Irak ! En voyage d'étude dans la région new-yorkaise, les jeunes paras américains apprenant le français ont gardé un souvenir attendri de la soirée «Beaujolais nouveau» organisée en novembre dernier par Pierre Battu et Gilles Amsallen. C'était un jeudi. L'événement était venu s'ajouter aux «French Tuesdays» que les deux Français proposent le mardi, deux fois par mois, dans des clubs à la mode de New York et de Miami. Mardi dernier, le deuxième anniversaire des «French Tuesdays» a attiré, comme d'habitude, plus de monde que ne pouvait en accueillir en une fois le Glo, une boîte de Chelsea très en vogue.
La foule bon chic bon genre, où dominent les 30-35 ans, n'est pas la faune typique de la scène new-yorkaise : la veste est imposée aux hommes et les jeans sont bannis. La formule du «cabaret branché» ne séduit pas seulement Français et francophones, qui ne constituent plus qu'entre 35 et 40% de la fréquentation. Italiens, Sud-Américains et Asiatiques forment le noyau dur des francophiles. Les Anglo-Américains n'en représentent pas la majorité. Mais «nous n'en connaissons pas qui soient repartis avec un mauvais souvenir», soulignent les deux «entrepreneurs».
Retour en arrière : alors que couve la guerre en Irak, Pierre Battu et Gilles Amsallem décident de réunir leurs amis francophones de New York dans un contexte chaleureux. Leur intention n'a rien de politique. Mais ils reconnaissent que le sentiment antifrançais a probablement contribué au succès : «Dans des situations difficiles, on a tendance à se regrouper. Dans un univers devenu hostile ou perçu comme tel, nous avons proposé aux gens un environnement rassurant.»
C'était l'époque où la France devait être «punie» pour sa position antiaméricaine. Le restaurant du Congrès avait fait disparaître jusqu'au mot french de son menu pour rebaptiser les frites freedom fries. L'appellation «French Tuesdays» pouvait relever de la provocation. La première soirée rassembla une cinquantaine de personnes. Aujourd'hui, les clubs de Manhattan se disputent les «Mardis français» qui leur assurent de faire le plein un jour creux.
Le succès est d'abord celui du concept : une partie «récep tion» pour VIP de 19 heures à 20 h 30, relevée par un orchestre de jazz ou un spectacle, et la soirée disco animée jusqu'à 1 heure du matin par un disk-jockey qui distille un subtil mélange de musique française et internationale. L'entrée est gratuite et sur invitation. En deux ans, un fichier de 3 000 noms a été bâti à New York. En août, Pierre et Gilles ont inauguré les «French Tues days» de Miami, qui comptent déjà un millier de membres. Une troisième implantation est à l'étude. L'Asie les fait rêver. Leur recette ? «Véhiculer l'image d'une France qui n'est pas arrogante mais conviviale, une France ouverte qui entre prend.» La France comme l'aime l'Amérique.

Journée de la francophonie
La francophonie passe par l'Europe
Point de vue de Xavier Darcos, ministre délégué à la coopération, au développement, et à la francophonie
LE MONDE dimanche 20 mars 2005
On s'en alarme à juste titre : en Europe, le français est souvent sacrifié à la tentation du tout-anglais, du moins de cette sorte de novlangue qu'on pratique dans les échanges internationaux. Il fut un temps où l'Europe parlait français. Ce n'est plus le cas. Pour autant, l'objectif n'est pas d'engager une compétition avec l'anglais.
Il est bien que l'Europe élargie tire le meilleur parti de son pluralisme linguistique. Cela vaut pour le français comme l'allemand, l'espagnol ou l'italien, avec qui nous avons partie liée. Au moment où 180 millions de francophones célèbrent, sur cinq continents, la Journée internationale de la francophonie, je voudrais partager avec eux quelques perspectives encourageantes. Face à la menace d'un monolinguisme insipide, l'adhésion à la diversité des cultures et la reconnaissance des identités se raniment partout. La variété des langues appartient à l'identité même de l'Europe. Le projet de Constitution l'affirme : l'Union "respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique".
Nous attendons de l'Europe que cette pétition de principe ne soit pas lettre morte. C'est son intérêt, car, dans ses relations avec le reste du monde, elle a besoin du respect des identités et du dialogue des cultures comme facteurs de paix. En se mobilisant pour la diversité culturelle, elle donne sa chance au français, qui en est un vecteur essentiel. Aussi les 63 pays de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) ont-ils inscrit la promotion du français et la préservation de la diversité culturelle dans leur "cadre stratégique".
Reste que la vigilance est nécessaire. Le recours au seul anglais a beaucoup progressé depuis l'élargissement de 1995. Celui de 2004 devrait accentuer cette tendance. Les Français s'en inquiètent et ne se reconnaissent pas dans une Europe exclusivement anglophone. Je voudrais donc les rassurer. Nous disposons d'atouts remarquables pour promouvoir nos idées : l'OIF, qui a su prendre en compte les évolutions technologiques et lutter contre la fracture numérique ; un vecteur audiovisuel, avec la chaîne TV 5 ; un réseau universitaire très dense, mis en valeur par l'Agence universitaire de la francophonie.
En 2002, la France a élaboré, avec le Luxembourg et la Communauté française de Belgique, un plan pluriannuel pour former au français les diplomates et fonctionnaires des nouveaux pays adhérents, ainsi que ceux de la Bulgarie et de la Roumanie. Leurs représentants sont appelés à siéger à Bruxelles dans des groupes de travail le plus souvent sans interprètes. Ce programme connaît un réel succès.
Le plan comprend une veille des sites Internet et la mise à la disposition de toutes les institutions européennes d'un logiciel d'aide à la rédaction administrative en français. La France le complète par des stages intensifs de français pour les nouveaux commissaires, les directeurs généraux et les juges qui le souhaitent. Il faut le dire clairement, à quelques semaines d'un référendum décisif : l'Europe est pour le français un facteur de rayonnement international.
La diversité culturelle est aussi au c_ur de notre action en 2005. Nous sommes engagés, à l'Unesco, dans la négociation d'une convention pour la protection de la diversité des expressions culturelles et artistiques. Dans un monde où la culture peut se réduire à de simples divertissements, cet enjeu revêt une importance considérable : soit on continue à soutenir la production et la diffusion d'oeuvres culturelles, soit on les abandonne aux seules règles cyniques du marché.
Enfin, le ministère des affaires étrangères développe des actions de coopération culturelle et de promotion de la langue grâce à un réseau de 151 établissements culturels et de centaines d'Alliances françaises, qui enseignent notre langue à 400 000 étrangers. S'y ajoutent 6 000 agents de coopération, plus de 400 établissements scolaires à l'étranger, qui accueillent 240 000 élèves. Ce sont autant de vecteurs de la langue française.
Donnons-nous rendez-vous, dans un an, à l'ouverture du Festival des cultures francophones. De mars à octobre 2006, la France accueillera des artistes, des écrivains et des scientifiques de tous les pays francophones pour célébrer, dans leur diversité, les saveurs et richesses de la francophonie, toujours recommencée.

Journée de la francophonie
L'inquiétante hostilité québécoise au français
Point de vue Lionel Meney, ancien professeur à l'Université Laval et auteur du Dictionnaire québécois-français
LE MONDE dimanche 20 mars 2005
Si le combat des Québécois pour la défense du français est connu, on connaît moins leur division sur le type de français qu'ils désirent employer. La majorité veut parler une langue proche de celle des autres francophones. Mais certains, les "aménagistes", considèrent le français standard comme un modèle linguistique étranger et prônent la création d'une "norme québécoise".
Cet objectif est en rapport avec l'attitude ambiguë de certains Québécois à l'égard de la France. Ils considèrent qu'ils sont ou ont été colonisés par ce pays, alors que le Québec n'a plus de lien juridique avec lui depuis 1763 ! Ainsi, Line Beauchamp, ministre de la culture, a déclaré : "Les différents Etats qui ont été colonisés par des sociétés européennes se sont tous donné leur propre dictionnaire. Il est assez particulier de voir que le Québec ne s'était pas encore donné un tel ouvrage."
En fait, les colonisés sont les Amérindiens et les Inuits. Quant aux colonisateurs, ce sont... les ancêtres des Québécois d'aujourd'hui et les Anglais.
Un sentiment antifrançais et anti-langue française de France est ancré dans une partie de la population. Un journaliste critiquait ainsi la décision du gouvernement québécois de choisir la chanson La Langue de chez nous, d'Yves Duteil, pour commémorer l'adoption de la Charte de la langue française : "La langue que Duteil y célèbre n'est pas celle de chez nous, mais celle de chez lui."
Cette distinction entre "nous autres" et "eux autres" (les Français) est caractéristique de ce courant. Certains vont jusqu'à considérer comme des "colonisés" les Québécois qui franchissent cette limite ethnique et optent pour le français standard. Denise Bombardier se disait récemment "troublée par l'impossibilité de discuter raisonnablement de la qualité de la langue parlée chez nous. La réaction épidermique consiste à discréditer quiconque s'y hasarde en le traitant (...) de vendu. Le fait que, parmi les jeunes, on -en- trouve tant qui expriment un dédain, pour ne pas dire une haine de la France et des "maudits Français", en dit long sur notre libération collective."
Pour les aménagistes, le "dictionnaire national" représente l'objet symbolique qui marquera la libération du peuple de l'impérialisme français. "Après s'être affranchis des Français dans la littérature, le film, la chanson, les Québécois s'apprêtent à affirmer leur identité par le dictionnaire", a écrit le linguiste Claude Poirier. Si cet affranchissement s'était fait en faveur, par exemple, du film québécois, il y aurait de quoi se réjouir. Mais l'"expansion" des films québécois (13 % du marché) a été favorisée par... l'effondrement des films français (9 %) face au rouleau compresseur américain (78 %). Est-ce un "affranchissement" ou une autre "colonisation" ?
Les aménagistes ont investi les lieux de pouvoir : secrétariat à la politique linguistique, Conseil et Office de la langue française, ministère de l'éducation... On peut mesurer leur progrès en comparant deux définitions officielles à vingt-cinq ans de distance : "La norme qui, au Québec, doit régir le français dans l'administration, l'enseignement, les tribunaux, le culte et la presse, déclarait l'Office de la langue française en 1965, doit, pour l'essentiel, coïncider à peu près entièrement avec celle qui prévaut à Paris, Genève, Bruxelles, Dakar..." En 1990, le Conseil de la langue française affirmait qu'il y a maintenant "consensus au Québec quant à l'existence d'un français standard d'ici dont la description constitue la prochaine étape obligée du projet collectif québécois d'aménagement de la langue". En réalité, il n'y a pas de consensus. Le Conseil n'a écouté que ceux d'ac- cord avec la création d'une "norme québécoise".
La rédaction d'un Dictionnaire normatif du français québécois est en cours. L'ouvrage sera dans la ligne politico-linguistiquement correcte (aménagiste, nationaliste, féministe). Sa conception repose sur un principe erroné. Selon son initiateur, Pierre Martel, le français québécois doit se concevoir "comme la langue d'une communauté linguistique pour laquelle il n'existe pas de variété témoin". Ce séparatisme linguistique va à contre-courant de la tendance à l'homogénéisation du marché linguistique francophone international. Le français du Québec en fait partie intégrante. En interaction constante avec la variété hexagonale, il se distingue de moins en moins du français des autres francophones.
Cette idéologie masque le désir d'un groupe d'universitaires et de fonctionnaires d'imposer à la société sa conception de la norme. "L'Etat doit exiger le respect de la norme du français québécois", dit Martel.
Se reflète ainsi la volonté d'une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle de se créer un créneau politique et économique en se positionnant comme intermédiaire obligé entre les Québécois et le reste de la francophonie. Les aménagistes pensent avoir trouvé, avec leur "français québécois standard", la formule qui établira leur domination.
L'enjeu est de taille : il s'agit, en créant une mesure protectionniste, de s'assurer le monopole du marché du livre scolaire et des industries de la langue et de la culture. Comme quoi idéologie linguistique et intérêts économiques font bon ménage. Les victimes de ce séparatisme linguistique seront les Québécois, confinés à un marché de 6millions de personnes, ghetto linguistique et culturel ni anglais ni français, première étape vers l'anglicisation complète.
