GRÈVE ÉTUDIANTE

Non aux 103 millions

Violaine Ballivy
Le Soleil mardi 08 mars 2005

Douche froide pour les étudiants: le ministre de l'Éducation Jean-Marc Fournier a clairement fait savoir hier que le gouvernement ne réinvestirait pas les 103 millions retirés l'an dernier au régime de prêts et bourses, faute de moyens.

«Les marges budgétaires que l'on scrute en ce moment ne sont pas à la hauteur des 100 millions que les étudiants espèrent», a fait savoir hier le ministre, lors d'un point de presse à Québec. Jean-Marc Fournier a répété qu'il était «sensible» aux préoccupations des étudiants sur l'endettement, mais affirme du même souffle que l'argent est rare.

Maintenant la ligne dure à l'égard des étudiants, le ministre a aussi critiqué leurs moyens de pression et déclaré que la grève générale illimitée constitue un moyen radical irresponsable. «On peut faire la grève une journée ou deux pour faire passer un message, mais tout le monde dans la société a des responsabilités. Le concept de grève illimitée ne correspond pas à cette responsabilisation.»

Des propos qui n'ont pas manqué d'attiser la colère des 68 000 grévistes. «Le gouvernement a investi en santé, il promet des baisses d'impôts et quand arrive le tour de l'éducation - officiellement l'une de ses priorités - il affirme qu'il n'a pas d'argent. De l'argent, il y en a, mais Québec choisit de ne pas l'investir en éducation», dénonçait hier Éric Martin, porte-parole de la CASSEE, une coalition formée de la majorité des associations universitaires et cégépiennes en débrayage. Leurs représentants doivent rencontrer le ministre demain, mais, à la lueur de ces nouvelles déclarations, se font peu d'illusions.

Pire, la présidente de la Fédération étudiante collégiale (FECQ), Julie Bouchard, pense que l'attitude de Jean-Marc Fournier va polariser les positions. «Il ne fait qu'attiser la grogne sur les campus. Les étudiants ne se laisseront pas berner et continueront la grève.»

La critique de l'opposition, Pauline Marois, n'a pas été très tendre non plus envers son vis-à-vis et l'a accusé de répéter les erreurs de son prédécesseur Pierre Reid. «Il baisse les bras dès son arrivée», a-t-elle déclaré, affirmant que M. Fournier pourrait, s'il le voulait, convaincre M. Charest de gonfler l'enveloppe de son ministère.

Les étudiants ont amorcé hier leurdeuxième semaine intensive de manifestations. Une trentaine d'étudiants de Québec devaient passer la nuit sous la tente devant le parlement. Des étudiants promettent de s'y relayer jour et nuit jusqu'à ce que les 103 millions soient réinvestis.

Manifestation rue Fullum

Pendant ce temps, environ 150 élèves du cégep du Vieux-Montréal, membres de la CASSEE, ont manifesté hier soir vers 18 h, devant les bureaux de la direction régionale du ministère de l'Éducation (MEQ), au 600, rue Fullum, à Montréal.

Une vingtaine d'entre eux ont réussi à pénétrer à l'intérieur des bureaux situés au 10e étage de l'immeuble. Selon le Service de police de la ville de Montréal (SPVM), des chaises, des tables et des téléphones ont été endommagés. Des élèves auraient couvert un mur de graffitis et des excréments auraient été laissés dans un pot à l'entrée du bureau.

À SURVEILLER

Mercredi : la CASSEE rencontre le ministre de l'Éducation et organise une journée d'actions régionales. Des votes sur la grève auront lieu à l'Université Concordia et à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Jeudi : nuit de création culturelle de la CASSEE à Montréal.

LES FORCES EN PRÉSENCE

  • FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec): 170 000 étudiants.
    Les représentants de la fédération refusent pour l'instant d'appeler à la grève générale illimitée, même si certains de leurs membres sont déjà en grève.

  • CASSEE (Coalition de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante élargie): 40 000 membres, dont les 20 000 membres permanents de l'ASSE. Le reste des étudiants s'est joint à la coalition de l'ASSE élargie.

  • FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec): 60 000 membres.

    Plusieurs scrutins auront lieu dans la plupart des cégeps affiliés à la fédération d'ici deux semaines.





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Étudiants: grève générale en vue

    Marie-Andrée Chouinard
    Le Devoir mercredi 9 mars 2005

    La FEUQ lance un appel à une mobilisation inédite depuis celle de 1968

    Piquée au vif par le refus du ministre de l'Éducation de lui retourner les 103 millions demandés, la Fédération étudiante universitaire du Québec a répondu hier par la bouche de ses canons en invitant ses 170 000 membres à rejoindre le mouvement de grève étudiant.

    L'ouverture du ministre Jean-Marc Fournier à «chercher des solutions» et sa «sensibilité à l'endettement», qu'il a de nouveau réitérées hier, n'ont pas permis de calmer la fougue des étudiants de la FEUQ, qui ont démontré hier que leur patience avait été éprouvée et épuisée.

    «Les étudiants ne veulent pas de sensibilité, ils veulent les 103 millions !», a affirmé le président de la FEUQ, Pier-André Bouchard-St-Amant, invitant officiellement ses membres à entrer dans la ronde de la grève, une première dans l'histoire de l'organisme.

    «Monsieur le ministre, la FEUQ appelle ses 170 000 membres à débrayer et à aller en grève puisque c'est la seule avenue qui reste pour faire entendre raison», a-t-il affirmé solennellement, précisant que c'était la première fois depuis la grève de 1968 que le mouvement prenait autant d'ampleur.

    Avec la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), qui appelait la semaine dernière ses 60 000 membres à sécher leurs cours, et la Coalition pour une ASSE élargie (CASSEE), qui compte déjà quelques dizaines de milliers d'étudiants décidés à faire la grève, le mouvement pourrait rapidement augmenter avec ce nouvel appel. On compte au Québec plus de 250 000 cégépiens et universitaires, toutes allégeances confondues.

    L'appel de la FEUQ n'a pas ébranlé le ministre Fournier. Après avoir annoncé lundi être incapable de restituer les 103 millions demandés, le ministre a répété hier que sa marge de manoeuvre financière n'atteignait pas ces limites. «On n'y est pas», a-t-il indiqué, précisant ensuite que d'autres solutions étaient possibles, «entre zéro puis cent millions».

    Affirmant plus d'une fois que son cabinet était en «communication quotidienne» avec la FECQ et la FEUQ, le ministre de l'Éducation a de nouveau rabroué les étudiants en grève -- désormais évalués à plus de 70 000. «Ils renoncent à l'accès aux études pour faciliter l'accès aux études. Il me semble que ce n'est pas le bon moyen.»

    Cette allusion à la responsabilité des étudiants irrite la FEUQ. «Ce qui est irresponsable, ce n'est pas la grève, a répliqué Pier-André Bouchard-St-Amant. C'est qu'un ministre dise que l'argent ne pousse pas dans les arbres alors que son gouvernement est en train de couper dans le tronc en promettant des baisses d'impôt.»

    La FEUQ croit que de 30 à 40 % de ses membres écouteront l'appel qui leur a été lancé. «Il y avait 30 000 jeunes en grève le 24 février, il y en a 70 000 aujourd'hui, il y en aura 150 000 la semaine prochaine», ajoute-t-il, évoquant l'ensemble des étudiants du Québec.

    À l'Assemblée nationale, qui reprenait hier ses débats, le mouvement de grève a eu des échos. La députée de l'opposition Pauline Marois, critique en matière d'éducation, n'a pas manqué de rappeler que les 70 millions versés par la Fondation canadienne des bourses du millénaire à l'intention des étudiants québécois étaient toujours retenus à cause de cette décision de Québec de modifier 103 millions de bourses en prêts.

    «Les étudiants québécois pourraient subir un nouvel affront de la part du gouvernement, non pas de 103 millions, mais se voir privés de 173 millions», a indiqué Mme Marois.

    À la Fondation, on a confirmé hier que ces 70 millions étaient toujours retenus, puisque le contrat liant l'organisme à la province n'est pas respecté. «En ce qui nous concerne en ce moment, nous n'avons plus d'entente avec le Québec, a expliqué hier Jean Lapierre, directeur des communications à la Fondation. Le ministre a renié sa signature, nous n'avons plus notre contrepartie, donc plus de contrat, et pas d'argent versé.»

    Ladite contrepartie stipule notamment qu'une portion des 70 millions versés annuellement depuis 1999 doit servir à réduire de 25 % le plafond des prêts. Or la révision du système d'aide financière effectuée par le gouvernement Charest en mars dernier a eu l'effet contraire, rehaussant de façon considérable l'ensemble des plafonds de prêts. «L'argent est retenu mais il demeure aux étudiants du Québec», explique M. Lapierre.

    Le ministre de l'Éducation a par ailleurs assuré que sa recherche «de solutions» englobait ces 70 millions, «que nous n'avons pas l'intention de laisser sur la table à Ottawa». «Nous allons nous assurer que parmi ces solutions il y ait aussi cet argent qui soit disponible pour le Québec», a répondu M. Fournier aux préoccupations de l'opposition.

    Avec la collaboration de Tommy Chouinard





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    L'université sur la place publique
    Cette grève n'est pas un geste irréfléchi

    Pascale Bédard, Myriam Berthelet, Éric Duhaime, Amélie Groleau
    Étudiants à la maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal
    Alexandre Jacques
    Étudiant en études littéraires, Université du Québec à Montréal
    Le Devoir mercredi 9 mars 2005

    Depuis le 1er mars 2005, 45 000 étudiants des niveaux collégial et universitaire sont en grève. Cette grève générale a été votée afin que le gouvernement Charest revoie ses positions face aux compressions de 103 millions de dollars effectuées dans le régime des prêts et bourses, entre autres revendications. Nous croyons que la grève est un moment privilégié afin d'entamer une réflexion plus large sur la place accordée à l'université dans la société québécoise. [...]

    Le Québec est fier de sa Révolution tranquille, qui a permis la démocratisation de l'éducation. La naissance d'un ministère spécifique à ce domaine dans les années 60, la création des cégeps et celle de nouvelles universités à vocation plus populaire comme le réseau de l'Université du Québec sont autant d'éléments qui fondent cette fierté.

    Cependant, 40 ans plus tard, que reste-t-il de cet esprit démocratique alors que l'accessibilité des études universitaires est constamment compromise par des mesures portant atteinte au droit à l'éducation : menace de dégel des frais de scolarité, augmentation des frais afférents, accroissement de l'endettement étudiant, etc. ?

    Quelle augmentation de budget ?

    Il est intéressant de remarquer que lors du dévoilement du dernier budget provincial, le 30 mars 2004, Yves Séguin, alors ministre des Finances, se targuait d'augmenter le budget alloué à l'éducation de 2,7 %. Ces 309 millions ont bien été investis quelque part, mais où ? Pourquoi n'en ressentons-nous pas les effets ? Pourquoi certains cours universitaires sont-ils de plus en plus surchargés ? Pourquoi les directions des universités prennent-elles le soin de «rationaliser» les choix de cours, faute de budget ?

    Cet argent aurait-il été investi exclusivement aux niveaux primaire, secondaire et collégial ? À constater le début des moyens de pression chez les enseignants du primaire et du secondaire ainsi que l'empressement des associations collégiales à rejoindre le mouvement de grève, il nous semble bien que cette fameuse augmentation des budgets n'est pas plus facile à déceler au sein de ces différents milieux.

    Et pourquoi alors, si le budget de l'éducation augmente, est-il nécessaire d'endetter davantage les étudiants en coupant le régime des prêts et bourses ? Pour les responsabiliser davantage ? Eh bien, cet argument est de trop. Nous sommes la «génération responsable» : la dégradation de l'environnement menant au réchauffement de la planète, les risques de plus en plus élevés de pandémies et les défis du vieillissement de la population ne sont que quelques éléments de notre reluisant avenir, de nos «responsabilités» à venir.

    Nous sommes déjà responsables des erreurs passées. Est-il vraiment nécessaire de nous responsabiliser davantage en hypothéquant notre avenir ? En fait, il s'agit plutôt d'une déresponsabilisation de l'État envers l'éducation publique par l'établissement de politiques néolibérales.

    Le savoir à privilégier

    Pour réfléchir à ces nouveaux défis qui attendent notre société, la poursuite d'une réflexion globale et critique est indispensable. Nous devons être en mesure de tirer les leçons de l'histoire, de comprendre les origines de l'ordre économique qui nous gouverne et les logiques qui le sous-tendent afin d'élaborer de nouvelles conceptions du monde.

    Malheureusement, dans l'ordre actuel des choses, tout doit aller plus vite. Le savoir doit s'adapter à la réalité constamment en changement et les savoir-faire gestionnaires apparaissent comme la nouvelle panacée alors que les savoirs universalistes comme la philosophie, l'histoire ou la sociologie sont taxés de se limiter à un pelletage de nuages idéaliste.

    La réflexion à long terme sur la globalité de l'expérience humaine et la recherche du sens de nos actions sociales seraient devenues des activités futiles, improductives et inutiles. Ainsi en serait-il également de l'art, des lettres et de la physique fondamentale... Notre époque est-elle donc présomptueuse au point de croire n'avoir plus besoin de retourner aux fondements de nos cultures, s'engageant dans une fuite en avant sans retour réflexif ? [...]

    Dans la roue perpétuelle des innovations, du changement, de la technologie et des progrès scientifiques, n'oublions-nous pas qu'il est primordial de penser ces changements ? N'oublions-nous pas que cette réflexion est aussi riche et aussi fondamentale pour le développement de la culture humaine que tous les progrès technologiques possibles ? D'où la nécessité de préserver le financement public des universités.

    La rhétorique politique actuelle, nous la connaissons : «le gouvernement n'a pas d'argent». Tout ce qui pouvait être investi l'a déjà été dans les deux grandes priorités que sont la santé et l'éducation. Ceci est alarmant à plusieurs égards. Compte tenu des efforts investis dans les domaines «prioritaires», il n'est pas étonnant que les domaines «non prioritaires», tels le monde de la culture et le milieu écologique, crient haut et fort leur indignation.

    Quelle est la cohérence d'un gouvernement qui n'est pas en mesure d'assumer l'importance des priorités qu'il s'est lui-même fixées ? De l'argent, au Québec, il y en a. La question est alors celle-ci : comment souhaitons-nous répartir cette richesse ? Il s'agit bien d'un choix de société.

    L'éducation, à n'importe quel niveau, n'est pas un privilège. Les choix idéologiques du gouvernement ne devraient pas condamner les étudiants à un surendettement exponentiel, les contraignant à vivre pauvrement non seulement pendant mais également après leurs études. En tant qu'étudiants, nous sommes convaincus d'enrichir la culture québécoise grâce à nos acquis et par nos efforts.

    Cette grève n'est pas un geste irréfléchi : elle symbolise le ras-le-bol des étudiants face au peu de cas que l'on fait de leur situation dans la société et du peu de reconnaissance dont bénéficie leur statut au Québec. Nous sommes l'avenir. Et nous sommes prêts à porter ce débat sur la place publique.





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Un vent de 1968 souffle sur le Québec

    Ballivy, Violaine
    Le Soleil mercredi 9 mars 2005

    La FEUQ appelle 160 000 universitaires à se joindre à la grève générale

    Moins de trois semaines après son entrée en poste, Jean-Marc Fournier s'est déjà mis à dos toutes les grandes associations étudiantes du Québec. Dernière en lice, la Fédération universitaire (FEUQ) a finalement décidé hier de joindre le mouvement de grève et a demandé à ses 160 000 membres de quitter les bancs d'école.

    La FEUQ faisait campagne depuis plusieurs semaines déjà auprès de ses associations locales pour qu'elles obtiennent des mandats de grève générale. Mais l'importance de les appliquer a frappé de plein fouet son président, Pier-André Bouchard, lundi, lorsque le ministre Jean-Marc Fournier a déclaré que le gouvernement ne disposait pas de la marge de manoeuvre nécessaire pour réinvestir les 103 millions $ amputés au régime de prêts et bourses, à la source de la grogne estudiantine. "Depuis près d'un an, la FEUQ a tout mis en branle pour démontrer l'irresponsabilité de cette coupure : participation aux consultations, appels aux députés, manifestations, etc. (...) Les étudiants n'ont maintenant plus d'autre choix que de faire la grève", expliquait hier M. Bouchard.

    C'est la première fois de sa courte histoire (15 ans) que la FEUQ prend une telle position. Lors du plus récent conflit, en 1996, certaines associations membres de la FEUQ avaient pris l'initiative d'interrompre les cours, mais aucun appel national de ce genre n'avait été formulé. Dans ces conditions, M. Bouchard estime que le mouvement pourrait être le plus important depuis ce mythique mai de la fin des années 1960. "La dernière grève universitaire d'ampleur date de 1968."

    "Cela donne beaucoup de crédibilité à notre action", a commenté Julie Bouchard, présidente de la Fédération étudiante collégiale (FECQ).

    Il est vrai qu'avec l'entrée en scène de la FEUQ, le nombre de grévistes - 68 000 hier - pourrait augmenter rapidement, au fur et à mesure que les associations tiendront localement des votes de grève, illimitée ou non. Pier-André Bouchard a d'abord parlé d'une possibilité de 150 000, puis de 100 000 débrayeurs d'ici une semaine. L'Université Concordia - 25 000 personnes - a prévu une consultation pour demain tandis qu'à l'Université Laval, au moins six associations envisagent de joindre le mouvement et se prononceront demain, vendredi et lundi.

    Fournier talonné

    L'annonce de la FEUQ a donné le ton de la reprise des travaux à l'Assemblée nationale, qui n'a pas été de tout repos pour Jean-Marc Fournier, talonné par l'opposition lors de la première période de questions, et par les journalistes au moment d'un point de presse. M. Fournier est resté solidement campé sur sa position, et a répété que les étudiants ne reverraient pas la couleur des 103 millions $.

    Le ministre s'est limité à affirmer que le gouvernement adoptera des mesures pour aider les "moins munis de notre société". "Oui , il y a une question d'endettement (...). La situation des moins nantis est [celle] qui nous préoccupe le plus, cela va de soi." Au lieu de faire table rase sur les coupes budgétaires de l'an dernier, M. Fournier pourrait bonifier plus timidement le programme d'aide financière pour ses bénéficiaires les plus pauvres avec une enveloppe dont le contenu varierait entre "zéro et 100 millions". "L'ordre de grandeur budgétaire de 100 millions, on n'y est pas. Est-ce que ça veut dire qu'on ne peut rien faire ? Non."

    Pauline Marois, porte-parole de l'opposition, a rappelé que les changements au régime des prêts et bourses privent le ministère de l'Éducation de la subvention annuelle de 70 millions $ accordée par la Fondation des bourses du millénaire. "J'ai cru comprendre que le ministre n'avait engagé aucune négociation (pour récupérer l'argent). (...) Est-ce que le ministre prend l'engagement, aujourd'hui, que ce n'est pas 173 millions $ qui va s'enlever aux étudiants ?"

    Malgré ce climat très tendu, le ministre Jean-Marc Fournier et les représentants de la FEUQ et de la FECQ ont confirmé que le dialogue n'était pas rompu. Le ministre doit rencontrer aujourd'hui les représentants de la CASSÉE, coalition regroupant la majorité des étudiants en grève, alors qu'une série de manifestations et d'actions symboliques sont prévues dans toute la province.

    VBallivy@lesoleil.com





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Éducation: la grève s’impose, les chiffres le prouvent !

    Gabriel Ste-Marie
    Économiste à la Chaire d’études socio-économiques de l’UQÀM
    L'aut'courriel n° 118, 10 mars 2005

    Les étudiantes et étudiants font la grève et ils ont bien raison. L’État ne réalise plus son rôle le plus important, celui de redistribuer la richesse. La richesse, il y en a de plus en plus. Par exemple, le produit intérieur brut (PIB) réel du Québec (on dit réel lorsqu’on enlève l’inflation aux statistiques, c’est-à-dire qu’on tient compte de l’augmentation des prix) a augmenté de 34,2% entre 1993 et 2003. Cela signifie qu’en 2003, il s’est produit 34,2% de plus de biens et services qu’en 1993. Il s’agit d’une croissance économique exceptionnelle.

    Malheureusement, s’il y a davantage de richesse, elle ne profite qu’à une minorité. Les grands gagnants de cette croissance sont les entreprises. En 2003, leur bénéfice réel avant impôt était 2,51 fois plus grand que celui de 1993. C’est une augmentation à couper le souffle. Est-ce que le pouvoir d’achat des travailleuses et des travailleurs a aussi été multiplié par 2,5? Pas du tout.

    Même en tenant compte des heures supplémentaires au travail qui ont augmenté, leur rémunération moyenne entre 1993 et 2003, en termes réels, a diminué de 1,81%. Si la croissance réelle a progressé de plus d’un tiers en dix ans, elle n’a pas profité aux employés. Elle fut presqu’entièrement accaparée par les profits des entreprises privées, qui se plaignent encore de payer trop d’impôts. Ça confirme l’adage populaire : «Si tu en paies, c’est parce que tu fais beaucoup d’argent!

    Ça ne surprendra personne qu’au Québec, l’inégalité dans la répartition des revenus après impôts ait augmenté de 5,23% entre 1992 et 2002 (les données pour 2003 ne sont pas encore disponibles). La nouvelle richesse va à ceux qui en ont le moins besoin. Il n’y a plus de doute, nos gouvernements préfèrent jouer au Shérif de Notthingham plutôt qu’à Robin des bois.

    Examinons l’évolution récente du financement de l’éducation post-secondaire. Pendant que le PIB réel augmentait de 34,2% entre 1993 et 2003, les dépenses en éducation post-secondaire au Québec, une fois l’inflation enlevée, n’ont augmenté que de 7,76%. C’est moins de 1% par année. L’éducation - comme les autres services publics qui présentent un caractère social - n’est plus une priorité et la portion de notre richesse qui lui est consacrée diminue.

    En 1994, 2,79% du PIB québécois allait à l’éducation post-secondaire. En 2004, ce ratio était descendu à 2,25%. Durant ces dix années, les premières victimes de ce désengagement ont été les étudiantes et étudiants les plus pauvres. Une fois l’inflation enlevée, l’enveloppe consacrée à l’aide financière a reculé de 11,8%, s’établissant à 120,2 millions $ en 2004.

    Les gouvernements sont les premiers responsables de ces reculs. En 1994, ils finançaient 74,6% de l’éducation post-secondaire. En 2004, cette part avait chuté à 68,2%, s’établissant à 4,1 milliards $ sur un total de 6 milliards $. Lorsqu’on tient compte de l’augmentation des prix, on s’aperçoit que l’État n’est même pas capable de maintenir ses dépenses dans le secteur post-secondaire. Entre 1994 et 2004, il les a réduites de 1,27%.

    Le Ministre Fournier et Jean Charest répètent que l’État est trop pauvre et que le financement des cégeps et des universités doit continuer à diminuer. Nous le savons, notre société est de plus en plus riche et connaît une croissance économique exceptionnelle.

    Si l’État est pauvre, c’est qu’il se prive volontairement. Le gouvernement a juste à arrêter de baisser les impôts des plus riches et des entreprises. Le profit de ces dernières a plus que doublé durant les dix dernières années. Le gouvernement doit remplir sa mission fondamentale qui consiste à redistribuer une partie de la richesse vers les moins nantis et vers nos programmes sociaux. Comme société riche, pouvoir offrir des services sociaux de qualité et d’accessibilité universelle devrait aller de soi, or ce n’est plus le cas.

    Les étudiantes et étudiants demandent à messieurs Fournier et Charest d’arrêter les compressions et d’offrir une meilleure accessibilité à des études post-secondaires de qualité. Pour se faire entendre, ils sont rendus à faire la grève. Il s’agit d’un geste courageux qui mérite tout notre appui.

    Note : Toutes les données ici présentées proviennent de Statistique Canada.





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Grogne étudiante : Fournier sommé de régler par son caucus

    Ballivy, Violaine; Moisan, Mylène
    Le Soleil jeudi 10 mars 2005

    Derrière des portes closes, les députés libéraux le pressent de trouver des $ pour calmer le jeu

    Vilipendée de toutes parts, la décision de couper dans le régime de prêts et bourses est maintenant contestée à l'interne, par les députés libéraux. Ils ont clairement fait savoir hier à Jean Charest et au ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, que le gouvernement devait trouver de l'argent, et vite, pour calmer la grogne des étudiants.

    Derrière les portes closes du caucus, les élus étaient à quelques exceptions près, "unanimes pour qu'on règle ça, pour qu'on réinvestisse dans les prêts et bourses", a indiqué une source au SOLEIL. Seuls quelques députés n'ont pas joint leur voix au concert. De ceux-là, la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget.

    Bien qu'ils ne soient pas allés jusqu'à réclamer le réinvestissement de la totalité des 103 millions $ coupés, les libéraux ont néanmoins insisté très fortement pour que le gouvernement "trouve de l'argent quelque part" et respecte la motion adoptée en congrès, voulant qu'il y ait un "réinvestissement massif" en éducation.

    Plusieurs critiques ont également été adressées sur la façon dont la coupure a été faite et sur le fait qu'elle touchait les plus démunis des étudiants, ceux qui doivent compter sur les prêts et bourses pour s'instruire.

    Selon les sources jointes hier, l'unanimité au sein du caucus était telle que les choses devraient bouger rapidement. "Je pense que le mouvement était assez fort pour que ça se règle vite. Même M. Charest abondait dans ce sens-là. Jean-Marc Fournier devrait nous revenir bientôt avec quelque chose", prédit un des libéraux présents à la réunion.

    Jean-Marc Fournier a aussi dû essuyer les attaques du député de Brome-Missisquoi, Pierre Paradis, lors d'un débat à l'Assemblée nationale, qui a dit trouver la décision "socialement injuste" parce qu'elle favorise l'endettement des étudiants les plus pauvres. "Pour se qualifier dans le programme de prêts et bourses, il faut être parmi le secteur de la population qui est financièrement le plus démuni (...)" Cette décision contrevient donc avec les "valeurs libérales", dont la "justice sociale", a insisté le député. "L'aide financière de l'État pour la poursuite d'études postsecondaires demeure incontournable".

    Puis, plus tard, le premier ministre, Jean Charest, le ministre des Finances, Michel Audet, et 63 autres députés ont voté majoritairement en faveur d'une motion qui reconnaît que leur gouvernement a eu tort d'agir de la sorte : "L'assemblée nationale demande au nouveau ministre de l'Éducation qu'il corrige la décision de transformer 103 millions $ de bourses en prêts, en tenant compte de ses effets sur l'endettement des étudiants."

    La nouvelle n'a pas suffi à calmer les étudiants. "La motion témoigne du fait que les libéraux ne sont pas d'accord avec les coupures, mais elle ne nous rend pas les 103 millions $ et ne change rien à l'endettement étudiant. Nous ne baisserons pas les bras, tant que l'argent n'aura pas été réinvesti", a commenté hier Pier-André Bouchard, président de la Fédération étudiante universitaire, FEUQ.

    La motion, initialement proposée par Pauline Marois, a aussi été rejetée par l'opposition après qu'elle ait été amputée des mots "dès maintenant". "Les étudiants sont dehors. Il faut agir immédiatement, et ne pas attendre encore un mois et demi le dépôt du budget", a expliqué Mme Marois.

    Échec des pourparlers

    Par ailleurs, la première rencontre entre le ministre de l'Éducation et le comité de négociation de la CASSEE, une coalition de quelque 40 000 grévistes issue d'une branche plus radicale du mouvement étudiant, l'Association pour une solidarité syndicale étudiante, s'est soldée par un échec.

    "Je ne dialoguerai plus avec la CASSEE", a déclaré le ministre Fournier lors d'un point de presse à l'issue de la rencontre. La raison ? Il a accusé la CASSEE d'avoir chapeauté la manifestation dans ses bureaux de Châteauguay hier, qui a forcé l'intervention d'une escouade tactique de la Sûreté du Québec. Dix seront accusés de méfait pour avoir dessiné des graffitis et endommagé le mobilier, et deux autres ont été arrêtés pour avoir entravé le travail des policiers.

    "Les étudiants n'étaient certainement pas là (à Châteauguay) pour trouver des solutions. (...) Ceux qui recourent à la violence trouveront une porte close. Je ne peux pas communiquer avec ceux qui choisissent la confrontation", a ajouté M. Fournier, précisant que les pourparlers pourraient continuer avec la FEUQ et la FECQ.

    Piquée au vif, la CASSEE s'est dissociée des événements et a accusé le gouvernement de se servir de l'argument de la violence pour occulter le débat et faire la sourde oreille à son plan de négociation. "Le ministre refuse de discuter, alors il faut élargir la mobilisation. Notre seule solution, c'est la grève générale", a lancé Jérôme Charaoui, délégué de la CASSEE à l'issue de la rencontre avec M. Fournier, devant un parterre de sympathisants. "Le ministre nous écarte, alors que nous représentons le plus grand nombre de grévistes, c'est injuste", a ajouté Éric Martin, porte-parole de la CASSEE.

    Parallèlement à ces événements, le branle-bas de combat dans les universités et les cégeps continue de prendre de l'ampleur, alors que la vague de grève a atteint pour la première fois Québec hier. Quatre associations départementales et facultaires de l'Université Laval ont voté en faveur d'un mandat de grève générale illimitée renouvelable à tous les trois ou cinq jours et en vigueur depuis hier. La mobilisation est encore timide, elle ne touche que 500 étudiants, mais pourrait se décupler la semaine prochaine, alors que se tiendront des assemblées générales à la faculté des sciences sociales (3000 personnes) et au module d'enseignement préscolaire et primaire.

    "Le jeu est ouvert, maintenant. Tout peut s'enflammer", a indiqué Olivier Cournoyer-Boutin, président de la CADEUL, qui représente les étudiants lavallois de premier cycle.

    VBallivy@lesoleil.com et MMoisan@lesoleil.com





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Comment les étudiants ont à la fois raison et tort

    Joseph Facal
    Professeur à HEC Montréal et ancien président du Conseil du trésor du Québec
    Les Affaires samedi 12 mars 2005

    Opinion - Une grève n'est efficace que si elle perturbe suffisamment la situation pour forcer la partie adverse à faire des concessions. En quoi le gouvernement, les directions des établissements scolaires ou la population sont-ils touchés par l'actuel débrayage de milliers d'étudiants collégiaux et universitaires ? En rien.

    Un gouvernement déjà affaibli, qui n'a pas de votes à perdre chez les étudiants parce qu'il n'en avait déjà pas beaucoup, a donc tout intérêt à rester ferme. Comme dans le passé, le mouvement risque de s'épuiser de lui-même quand la peur de perdre une session commencera à faire réfléchir les étudiants.

    Ce serait dommage, car les étudiants sont loin d'avoir complètement tort. Au lieu de se radicaliser encore, ils devraient saisir l'offre de dialogue du nouveau ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, et chercher à s'entendre.

    Plusieurs des idées exprimées par les étudiants, comme la gratuité totale ou l'effacement des dettes, n'ont évidemment aucune justification raisonnable. Mais leur colère à l'endroit du gouvernement est cependant parfaitement compréhensible. On ne dira en effet jamais assez à quel point la décision de l'ancien ministre Pierre Reid de transformer 103 M$ de bourses en prêts était injuste.

    Environ un étudiant sur cinq reçoit une bourse. Ce sont évidemment les plus pauvres. La mesure proposée visait donc à régler les réels problèmes budgétaires du gouvernement et des universités sur le dos des moins à l'aise. Il faut dire que le gouvernement avait renoncé à toute marge de manoeuvre lors de la campagne électorale quand il avait pris, tout comme l'a fait l'opposition, l'irresponsable engagement de maintenir le gel des frais de scolarité.

    Personne ne peut nier que le sous-financement des universités québécoises s'explique en partie par le gel des frais de scolarité. Personne en dehors des leaders étudiants ne voit le moindre lien entre une hausse raisonnable des frais et une diminution de l'accessibilité aux études. À l'heure actuelle, des contribuables déjà surtaxés subventionnent l'éducation de jeunes qui, pour la plupart, proviennent de milieux relativement aisés et pourraient contribuer davantage au financement d'une formation dont ils seront en fait les premiers bénéficiaires.

    Si les jeunes des milieux modestes sont peu nombreux à l'université, c'est d'abord en raison de la faible valorisation de l'école dans leur milieu et de leurs mauvais résultats scolaires aux paliers précédents, et non pour des raisons financières.

    Les leaders étudiants le savent si bien qu'ils ont changé leur argumentation traditionnelle et disent maintenant qu'une hausse des frais alourdirait leur endettement. On voit cependant mal où est le scandale quand il s'agit de s'endetter pour avoir plus tard un rendement de cet investissement qui reste extraordinairement avantageux.

    Le vrai problème à régler n'est pas l'endettement des étudiants, qui est le plus bas du pays, mais le sous-financement des universités. Pour le régler de façon équitable, il faut hausser graduellement les frais jusqu'à ce qu'ils atteignent la moyenne canadienne, les moduler en fonction des revenus estimés que procurent les différentes formations, et concentrer davantage d'aide sur ceux qui en ont réellement besoin plutôt que de maintenir un programme universel inéquitable.

    J'ai récemment reçu un courriel d'un étudiant qui propose une solution globale où chacun trouverait son compte. Le mouvement étudiant prendrait l'engagement solennel de ne pas exiger des deux grands partis politiques le maintien du gel lors des prochaines élections, en contrepartie d'un investissement de 103 M$ d'argent neuf dans une aide financière entièrement repensée. C'est tellement simple et brillant que cela ne fonctionnera sans doute pas !

    lesaffaires.redaction@transcontinental.ca





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Le club des privilégiés

    Katia Gagnon
    La Presse vendredi 4 mars 2005

    Éditorial - "Les étudiants québécois sont les mieux traités au monde ". La phrase lapidaire du premier ministre, appelé à commenter la grève dans les cégeps et les universités, a enragé les étudiants. Pourtant, à quelques nuances près, Jean Charest est dans le vrai. Il n'en demeure pas moins que les étudiants ont raison de protester contre les modifications au régime de prêts et bourses.

    Nous l'avons déjà dit, la décision gouvernementale de transformer 100 millions de bourses en prêts est une erreur. Ce changement, qui fera grimper le niveau d'endettement, touche les étudiants les plus démunis. C'est injuste. Il y a d'ailleurs fort à parier que, grève ou pas, le nouveau titulaire de l'Éducation - un habile politicien - va chercher à leur tendre le rameau d'olivier.

    Ce mouvement de grève aura donné une visibilité importante à l'Association pour une solidarité syndicale étudiante qui, contrairement à la pragmatique Fédération étudiante universitaire, prône la gratuité totale à l'université. Les membres de l'ASSÉ ont d'ailleurs brandi, en réplique aux propos du premier ministre, un tableau qui montrait le Canada faisant piètre figure au plan mondial pour le niveau de ses droits de scolarité.

    Mais ce tableau était trompeur. En réalité, à 1668 $ par an, les étudiants québécois font effectivement partie d'un club de privilégiés. Ils paient à peu de choses près les mêmes droits de scolarité que ceux des très progressistes Pays-Bas. Mais il est vrai que dans une dizaine de pays européens on n'exige à peu près aucune contribution des étudiants. C'est de ce modèle que se réclame l'ASSÉ. Où mène-t-il?

    En France. Là-bas, on n'exige qu'un symbolique 124 $ par année pour étudier à l'université. En théorie, l'accessibilité est donc totale. En réalité, un réseau de " grandes écoles " élitistes s'est développé en parallèle et les plus nantis choisissent souvent d'aller étudier à l'étranger, vu la piètre performance des universités françaises. Il y a deux semaines, un coup de tonnerre a résonné dans le ciel français: seules quatre universités françaises se sont classées dans le palmarès des cent meilleures du monde. La première, Paris-VI, est 42e. Dur, dur pour l'amour-propre des cousins.

    " La grande misère des universités françaises ", titrait l'an dernier le journal Le Monde. On y décrivait des universités exsangues, forcées de réaliser des économies de bouts de chandelles. L'université de Brest maintient le chauffage à 17 degrés dans ses salles de cours. L'université d'Orsay rallonge les vacances scolaires d'une dizaine de jours. À l'université Paris-V, on entasse jusqu'à 1000 étudiants dans des amphithéâtres. Certains établissements ont dû condamner des locaux devenus insalubres.

    En Finlande. Là-bas, les études universitaires sont totalement gratuites et les résultats, notamment en matière de recherche, sont impressionnants. La Finlande est le deuxième déposant de brevets de toute l'Europe, le sixième aux États-Unis. Ce petit pays de Scandinavie est l'un des plus productifs pour les publications scientifiques.

    Cette excellence a cependant un prix. La petite Finlande consacre 1,7 % de son PIB au secteur des études post-secondaires. Si le Québec faisait de même, il lui faudrait augmenter le budget des cégeps et des universités de près de 25 %, soit de plus d'un milliard par année. C'est évidemment impensable.

    Morale de ces histoires: pour avoir un secteur universitaire très dynamique, ou alors le gouvernement ouvre toute grande sa bourse, ou alors les étudiants paient des droits élevés, comme aux États-Unis. Les pays où on privilégie l'accessibilité sans financer adéquatement, comme la France ou l'Allemagne, finissent par voir dépérir leurs universités. Historiquement, le Québec a tenu a conserver des frais de scolarité peu élevés. C'est un choix de société parfaitement défendable. Mais même s'ils étaient indexés, ou augmentés raisonnablement, les droits de scolarité en vigueur ici seraient toujours, à l'échelle du monde, une véritable aubaine. En revanche, si les étudiants québécois s'accrochent à un gel des frais de scolarité, c'est vers le désastreux modèle français que nous nous dirigerons.





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Compressions dans le régime de prêts et bourses :
    de la brutalité institutionnelle

    Alexis Cossette-Trudel, Doctorant à l'UQAM
    Le Devoir vendredi 4 mars 2005

    La déclaration du premier ministre Jean Charest stipulant que les étudiants québécois sont «les mieux traités au monde» commande une prise de conscience au sein de la société québécoise sur la portée réelle des mesures proposées par son gouvernement.

    Comment un gouvernement ayant promis de ne pas hausser les frais de scolarité peut-il, par la porte d'en arrière, en arriver à une mesure aussi draconienne ayant un impact aussi dur sur la vie des étudiants? Il ne s'agit pas seulement de malhonnêteté intellectuelle, il s'agit bel et bien d'une extorsion.

    Il est facile de taper sur les étudiants et sur les jeunes. Les dispositions dérogatoires dans le monde syndical en sont un bel exemple. Aujourd'hui, c'est toute une génération qui verra son endettement passer du simple au double en l'espace de quelques jours. Du simple au double! Comment cela peut-il nous sembler acceptable? On parle ici de plusieurs dizaines de milliers de dollars par étudiant, et ce, avant même qu'il n'ait commencé sa vie active.

    La plupart des salariés sont prêts à descendre dans la rue pour une augmentation de 2 ou 3 % ou pour des questions d'accès à la permanence. Si ces revendications nous semblent collectivement justes, pourquoi alors ne pas nous insurger face à une coupe équivalant grosso modo à une baisse de revenu d'environ 10 à 15 % en dix ans pour les futurs travailleurs que nous sommes? Il s'agit d'une baisse de revenu due au remboursement que nous devrons faire, non pas pour des dépenses liées à l'acquisition d'objets de luxe, non! Tout simplement parce que nous devrons rembourser notre accessibilité universelle à l'éducation au gouvernement du Québec. Nous devrons payer Québec pour nous être formés afin de rendre notre société compétitive sur le plan national et international face aux grandes multinationales.

    Pourtant, si le gouvernement coupait des dizaines de milliers de dollars par personne dans les régimes de retraite ou en santé, notre réaction ne serait-elle pas celle des étudiants aujourd'hui, c'est-à-dire l'affrontement?

    On compare souvent les frais de scolarité des étudiants du Québec à ceux des étudiants de l'Ontario. Bien sûr, en Ontario, les frais de scolarité sont plus élevés. Mais si on compare les frais de scolarité, il faut également comparer la situation des étudiants ontariens à la sortie de l'université. En effet, les salaires de ces étudiants sont également beaucoup plus élevés que ceux des étudiants québécois à la sortie de l'université. Cette situation permet aux étudiants ontariens de rembourser leurs dettes beaucoup plus facilement.

    Solidarité

    Je crois que les Québécois devraient se solidariser avec les étudiants pour contrer les mesures excessives de ce gouvernement, non seulement parce qu'il a renié presque tous ses engagements électoraux mais aussi parce qu'il sape pernicieusement notre caractéristique de société distincte, l'accessibilité universelle et le droit à l'éducation pour tous. Nous devons nous interroger sur le précédent que tente d'imposer le premier ministre. Si le gouvernement peut aussi facilement changer les paramètres socioéconomiques d'un pan entier de la société, sans rupture de la paix sociale, qu'arrivera-t-il à nos retraités quand ils deviendront un «poids excessif» pour le gouvernement du Québec? Qu'arrivera-t-il à tous les autres segments de la société dont on pourra désormais modifier facilement, instantanément et en profondeur les assises socioéconomiques? On voit comment le même scénario pourrait se répéter pour chaque caractéristique qui fait du Québec une société distincte.

    Pendant ce temps, alors qu'il coupe 103 millions de dollars en éducation, M. Charest est prêt à dépenser le milliard supplémentaire en coûts qu'occasionnerait l'implantation de son projet de CHUM à Outremont par rapport à l'emplacement du 1000, rue Saint-Denis. M. Charest est prêt à verser un milliard de dollars pour un projet qui plaît aux amis du Parti libéral et, pour ce faire, il se dit obligé de couper l'aide aux étudiants. Comprenez-vous bien que les étudiants doivent payer Québec pour lui donner une image de technopole futuriste à partir de laquelle il pourra affirmer que les travailleurs québécois sont qualifiés?

    Il ne s'agit pas du combat des seuls étudiants, il s'agit de notre combat à tous contre un gouvernement qui, derrière les mots, touche directement à l'essence même de la société québécoise et à sa spécificité.





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    L'art de se tirer dans le pied

    Alain Dubuc, Collaboration spéciale
    La Presse vendredi 4 mars 2005

    Avec la montée du mouvement de grève étudiante, les libéraux se retrouvent avec une autre crise sur les bras. Une crise qui aurait facilement pu être évitée et qui fournit une illustration limpide de ce qui ne fonctionne pas depuis le début avec le gouvernement Charest.

    Depuis que le mouvement de grève, amorcé dans les cégeps, s'est étendu au monde universitaire, le Québec a retrouvé un degré de mobilisation étudiante comme il n'en avait pas connu depuis trente ans. Ce tour de force, nous ne le devons pas au CASEE, le groupe étudiant le plus radical, mais au gouvernement lui-même, qui a en fait créé la crise de toutes pièces avec une mauvaise décision.

    Au point de départ, le ministère de l'Éducation était confronté, comme le reste de l'appareil d'État, à une impasse budgétaire. Ça, on peut le comprendre. Dans ce cadre, l'idée de transformer en simples prêts une partie des bourses aux étudiants pour une somme de 103 millions, a pu sembler attrayante. Parce que cette mesure permettait d'éviter de couper dans l'enseignement lui-même et parce que ce déplacement d'enveloppes ne paraissait pas trop, puisque la somme totale de l'aide aux étudiants restait la même.

    Bien sûr, on pouvait s'attendre à des protestations des étudiants puisque ceux-ci, en touchant moins de bourses et plus de prêts, se retrouveront plus endettés à la fin de leurs études. Mais encore là, on pouvait se dire que la grogne étudiante est un phénomène banal, et qu'un endettement accru n'avait rien de scandaleux quand on sait que la dette des étudiants est nettement plus faible au Québec qu'ailleurs au Canada.

    Mais il y avait un gros hic. Parce que les bourses sont réservées aux étudiants les moins bien nantis, la réforme pénalisait les étudiants les plus vulnérables, ceux qui ont le plus besoin du soutien de l'État. Les coupures frappaient les pauvres plutôt que les riches. Dans un système d'aide dont le but premier est de réduire les obstacles économiques à l'accès aux études post-secondaires, c'est un choix carrément indéfendable. Cela est ressorti rapidement, assez pour que le ministre d'alors, Pierre Reid, ait dû rapidement corriger le tir. Il ne l'a pas fait.

    Cette mauvaise décision explique l'ampleur de la mobilisation que nous connaissons. Sa force repose largement sur le fait que les étudiants disposent de solides arguments face à un gouvernement, dénoncé de toutes parts, qui a le plus grand mal à défendre sa position. Sa conséquence la plus évidente, ce sera de maintenir à ses niveaux records l'impopularité du gouvernement Charest.

    Mais ce gâchis a aussi des effets plus durables. Les crises contribuent à accroître le niveau de tension dans la société, accentuent la radicalisation, réduisent la capacité de dialogue. Un gouvernement doit désamorcer les crises, non pas les provoquer. Il y a bien sûr des cas où l'État, pour des enjeux importants, doit se préparer à affronter de forts mouvements d'opposition. Mais il doit choisir ses batailles parce que chaque crise inutile réduit sa marge de manoeuvre.

    Cette crise envoie également de très mauvais messages. Un gouvernement, comme celui de Jean Charest, qui veut repenser l'État, doit le faire sur la base de principes fondamentaux, s'il veut faire accepter ses réformes et démontrer qu'elles servent le bien commun. Et surtout, convaincre qu'il peut concilier la redéfinition des missions de l'État avec les exigences de la justice sociale. Ce ne fut certainement pas le cas dans ce dossier.

    Et cela compromet la capacité du gouvernement de mener d'autres réformes, autrement plus importantes, en éducation. Il est évident que le Québec, dans sa réflexion sur le financement des universités, devra tôt ou tard, abandonner le gel des frais de scolarité. Nous savions que cela sera ardu, parce que le gel est devenu un dogme au Québec, un symbole de justice sociale, même s'il s'agit d'une mesure régressive qui favorise les mieux nantis.

    Cette réforme, déjà délicate, deviendra extrêmement difficile. Parce que le gouvernement devra composer avec un mouvement étudiant mobilisé et radicalisé. Mais surtout, parce qu'il n'aura pas toute la crédibilité dont il aurait besoin. Le dégel des frais de scolarité ne sera en effet acceptable que si, en même temps, on met en place des mécanismes qui garantissent qu'une augmentation de frais ne sera pas un frein qui décourage des étudiants démunis de poursuivre leurs études. Difficile pour un gouvernement qui vient de montrer son absence de sensibilité en coupant les bourses aux étudiants les moins riches.

    Pris avec cette patate chaude, le nouveau ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, n'a pas d'autre choix que de faire marche arrière et de revenir sur cette malheureuse décision. Mais ce sera trop tard. Et les libéraux, encore une fois, en sortiront perdants, encore plus impopulaires et plus affaiblis.

    Adubuc@lapresse.ca





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Programme de prêts et bourses : Québec prêt à jeter du lest

    Normand, Gilles; Lessard, Denis
    La Presse vendredi 4 mars 2005

    Québec - Pressé par le caucus des députés, le gouvernement Charest est décidé à mettre plus d'argent dans le régime des prêts et bourses afin de trouver une solution et de mettre fin au mouvement de grève étudiante dans le réseau postsecondaire.

    Au cours d'une réunion houleuse des élus libéraux, il est devenu évident que l'écart entre la position du gouvernement et celle des étudiants est désormais bien moindre que les 103 millions supprimés l'an dernier.

    Avec son collègue des Finances, Michel Audet, le titulaire de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, a soutenu hier " travailler à dégager des marges qui vont (leur) permettre de faire des propositions de solutions porteuses " pour les étudiants les plus démunis, a souligné M. Fournier à la période quotidienne des questions.

    À l'Assemblée nationale, le chef péquiste Bernard Landry n'a pas manqué de souligner que le mouvement de contestation dans le dossier des prêts et bourses " ne faisait que s'amplifier... il y a désormais 70 000 étudiants dans les rues, appuyés par plusieurs recteurs ", a-t-il souligné.

    L'ouverture de M. Fournier suivait de peu une réunion passablement houleuse du caucus libéral. La veille, mercredi, devant un Jean Charest muet, quelques ministres et députés s'étaient heurtés de front sur ce dossier controversé.

    Nouveau ministre, Henri-François Gautrin n'a pas mâché ses mots pour décrire comme " inacceptable " cette décision prise par le ministre Reid l'an dernier, a appris La Presse.

    Pour la première fois depuis les élections d'avril 2003, Pierre Paradis a pris la parole lors d'un caucus libéral pour réclamer qu'on rétablisse les bourses pour les étudiants les plus démunis. Si cette mesure n'avait pas existé dans les années 70, il n'aurait pas pu terminer ses études de droit, a-t-il expliqué.

    Selon les députés présents, le nouvel adjoint parlementaire du premier ministre, Roch Cholette, de même que la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, " ne voulaient pas voter avec le PQ ", bien que la très grande majorité des élus libéraux étaient favorables à une réinjection de fonds dans les bourses aux étudiants.

    En réalité, une trentaine de millions séparent actuellement le gouvernement et les étudiants, des fonds qui devront être trouvés en sabrant d'autres dépenses de l'Éducation, a-t-on expliqué. Le député Cholette a rappelé qu'en juin prochain, Québec aura accès à 70 millions pour l'Éducation provenant du programme des bourses du millénaire.

    On a discuté ferme autour de l'opportunité de voter sur une motion péquiste où l'Assemblée nationale " exigeait " du ministre de l'Éducation des gestes pour les étudiants les plus démunis. Le ministre Fournier était d'accord pour que le gouvernement souscrive à une version édulcorée de la motion. Il a obtenu sans problème qu'on lui " demande " plus d'argent-, la version soumise par le PQ " exigeait " du ministre une solution.

    Opposée à cette coupe du printemps 2004, la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, était aussi d'accord pour que le gouvernement injecte plus de fonds, mais désapprouvait l'idée d'appuyer une manoeuvre de l'opposition.

    Après les interventions de M. Cholette et de la ministre Jérôme-Forget, Henri-François Gautrin a fait une seconde intervention pour renverser la vapeur et s'assurer qu'une motion soit bel et bien votée, mercredi à l'Assemblée nationale, pour que le gouvernement s'engage à régler ce problème.

    L'ampleur des mouvements de débrayage ne témoignait guère hier de l'évolution des discussions à l'interne.

    En conférence de presse, M. Fournier a refusé, hier, de dire s'il avait eu des contacts avec des étudiants depuis sa rencontre de mercredi soir avec les représentants de la CASSEE, dont il a dénoncé le refus de condamner le recours à la violence.

    Il avait alors lancé un appel aux leaders étudiants non violents en disant que c'est avec eux qu'il voulait s'entretenir. Lorsqu'on lui a demandé hier si son appel avait été entendu, M. Fournier a répondu: " J'ai... à ce moment-ci, tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a des leaders, des représentants étudiants qui ne font pas appel à la violence, dénoncent la violence, j'en suis très heureux. Je sais que la majorité des étudiants ne souhaitent pas la violence. Et pour ce qui est des rencontres et échanges, je n'ai pas l'intention de donner l'agenda sur la place publique. Ce sont des choses auxquelles on veut donner le caractère le plus privé, de manière à ce que ça se fasse correctement. "





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Un climat de crise sociale

    ALAIN DUBUC
    La Presse samedi 12 mars 2005

    Le Québec semble bien être entré dans une période de crise sociale, comme dans les années soixante-dix, marqué par de grandes mobilisations, la multiplication des terrains d'affrontement, la radicalisation du discours.

    Cette crise, on peut la voir dans ce vaste mouvement de grève étudiante, dans les prévisibles affrontements dans les négociations du secteur public et parapublic. Mais on la voit également dans la polarisation qui marque plusieurs débats, par exemple l'opposition aux PPP qui s'est transformée en véritable croisade idéologique, ou encore les dérapages qui ont entouré la réflexion sur l'emplacement du CHUM.

    Cette crise ne s'inscrit pas dans un mouvement global de contestation à travers le monde. Elle est essentiellement québécoise et trouve évidemment son origine dans la victoire libérale aux élections du printemps 2003 et le projet du gouvernement Charest de repenser l'État québécois. Si ce projet a trouvé des échos dans la population, il a suscité dès le départ de vives résistances qui ont été amplifiées par l'impréparation et les erreurs du gouvernement Charest.

    Quand on regarde de plus près, ce climat de crise et de tensions n'a pas de commune mesure avec la nature des changements proposés par le gouvernement libéral, relativement modestes et certainement pas néo-libéraux, si l'on a encore du respect pour le sens des mots. Mais au Québec, toute remise en cause de l'État crée des tensions parce que celui-ci joue un rôle identitaire, symbole de nos succès et de notre différence, outil d'affirmation et de protection. Pour bien des gens, toucher au rôle de l'État, c'est affaiblir le Québec.

    A ces inquiétudes identitaires s'est ajoutée la réaction de ceux qui profitent du statu quo et qui craignaient d'être affectés par les projets du gouvernement Charest, d'abord dans la machine gouvernementale. Dès la victoire libérale, le monde syndical, qui tire largement sa force de sa présence massive dans le secteur public et parapublic, s'est d'ailleurs rapidement mobilisé, galvanisé en outre par une attaque frontale du gouvernement Charest, l'inutile modification de l'article 45 du code du travail sur la sous-traitance.

    C'est, depuis le début, le monde syndical qui donne le ton au débat social qui a cours depuis bientôt deux ans. Et cela s'explique en bonne partie par le poids disproportionné des centrales syndicales dans le débat public au Québec. Parce que le paysage politique québécois est dominé par deux coalitions centristes divisées sur la question nationale, les centrales ` syndicales remplissent un vide, en l'absence de véritable parti de gauche. Elles sont, dans bien des cas, la véritable opposition.

    Et cela amène d'importantes distorsions au débat public, parce que des centrales syndicales ne sont pas des partis politiques, n'ont pas de programme, n'ont pas à s'embarrasser des contraintes de l'exercice du pouvoir. Leur rôle est essentiellement militant et revendicateur. Mais il est aussi corporatiste, caractérisé par la défense des acquis et la peur des précédents. Ce poids syndical exerce un énorme frein sur la société, en imposant une culture du statu quo. Il explique aussi largement l'ampleur de la crise.

    ***

    Mais ces tensions n'auraient pas atteint le degré que l'on connaît, sans le glissement qu'a connu le Parti québécois et son rapprochement, dangereux, avec le monde syndical. Souvenez-vous, il y a un peu plus d'un an, quand Bernard Landry haranguait les syndiqués qui manifestaient devant l'Assemblée nationale. Le PQ, pour profiter des déboires des libéraux, s'est lancé dans un appui enthousiaste à toutes les luttes et multiplié des prises de position qui le hanteront s'il reprend le pouvoir.

    Ces liens s'expliquent aussi par l'obligation du PQ de maintenir des liens harmonieux avec ceux qui seraient ses principaux partenaires dans un débat référendaire. Le PQ a toujours été piégé par ces exigences tactiques, mais il avait, jusqu'ici, réussi à garder ses distances et à rester une coalition diversifiée. Mais avec Bernard Landry, cet équilibre a été rompu. et le PQ, à la remorque du monde syndical, est en train de se transformer en parti travailliste des années soixante.

    Cela étant dit, si la crise est palpable, elle a fort probablement beaucoup moins de profondeur qu'on le croit. Le mouvement d'opposition de ce que l'on pourrait appeler la coalition syndicalo-péquiste est très visible, mais il n'est pas évident que son sentiment d'urgence est partagé par un grand nombre de citoyens. Il n'est pas non plus évident que le taux d'insatisfaction élevé envers le gouvernement Charest signifie que les citoyens soient en désaccord avec ses projets; il exprime tout autant une déception face à la performance d'un gouvernement qui n'a pas livré la marchandise.

    Mais il n'en reste pas moins que cette crise illustre bien les blocages de la société québécoise, la force de la résistance au changement, le poids écrasant du statu quo. Et donc la très grande difficulté de mettre en oeuvre des réformes pourtant nécessaires.

    adubuc@lapresse.ca





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    L'impôt pour l'université

    Michel Venne
    Le Devoir lundi 14 mars 2005

    Maintenant que tout le monde condamne la décision du gouvernement du Québec d'enlever 103 millions de dollars dans les bourses aux étudiants les plus démunis, les partisans d'une hausse des droits de scolarité ont repris leur refrain éculé.

    Il est injuste de faire porter le fardeau de la réduction de l'aide financière aux étudiants les plus pauvres, dit-on en choeur. Ce qui serait juste, ajoute-t-on avec empressement, ce serait d'augmenter les droits de scolarité pour tous.

    Il s'agit d'un raisonnement erroné.

    Dans certains pays du monde, l'accès à l'université est gratuit. Chez nous, la part des frais d'inscription aux revenus d'exploitation des universités s'élève à près de 20 %. C'est une contribution raisonnable.

    La majeure partie des coûts de l'éducation postsecondaire doit incomber au trésor public pour une raison fort simple : c'est toute la société qui bénéficie des progrès de l'éducation.

    En 1990, nous rappellent les économistes Nicolas Marceau et Alain Guay (voir L'Annuaire du Québec 2005), la proportion de la population québécoise ayant obtenu un diplôme d'études postsecondaires était plus faible au Québec qu'en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta. En 2003, cette situation s'était renversée.

    «Avec une population plus éduquée, écrivent-ils, le Québec a graduellement amélioré sa performance aux chapitres de la participation, de l'emploi, du chômage et des revenus. Il est désormais tout à fait possible que grâce à ses jeunes plus éduqués, le Québec en vienne à dépasser, dans un futur rapproché, plusieurs provinces qui le devancent présentement» sur le plan économique.

    En favorisant l'accès à l'université par des frais plus bas qu'ailleurs en Amérique du Nord, le Québec s'est donné un avantage comparatif. Nous serions fous d'y renoncer.

    ***

    Question d'économie. Question aussi de justice. L'éducation est un bien public qui favorise le développement de toute la société. Mais l'éducation est aussi l'instrument qui procure la liberté à chaque individu. Or la liberté est un bien qui doit être équitablement réparti. Où est la justice dans un pays où l'individu dispose théoriquement de la liberté mais dans lequel l'inégalité lui en enlève les moyens ?

    On soutient que l'augmentation des droits de scolarité n'a pas provoqué une baisse de la fréquentation universitaire dans le reste du Canada. Fort bien. Cela signifie qu'une élite capable de payer continue de fréquenter l'université. Or le problème concerne ceux qui n'y vont pas et qui ont encore moins les moyens de s'y inscrire. Seulement 17 % des Québécois détiennent un diplôme universitaire (2001). Qu'en est-il de tous les autres ? Que fait-on pour favoriser leur accès à des études supérieures dans une société du savoir ?

    ***

    L'argumentation des défenseurs d'une hausse des droits de scolarité est apparemment logique, mais elle est d'une fragilité déconcertante.

    Premièrement, disent-ils, en maintenant les frais à un niveau abordable, on subventionne les riches qui auraient les moyens de payer plus cher pour leurs études.

    Deuxièmement, ajoutent-ils, les diplômés universitaires retirent un avantage personnel de l'éducation qu'ils reçoivent. Cela est vrai. Un diplômé universitaire gagne, en moyenne au Canada, deux fois le salaire d'un diplômé de l'école secondaire. Cet avantage, arguent-ils, a un prix qui doit figurer sur le formulaire d'inscription à l'université.

    Troisièmement, pour compenser l'effet négatif d'une hausse pour les plus démunis, on peut bonifier le régime de prêts et bourses. Les chantres de la justice sociale (sic !) qui débitent cet argumentaire oublient le rôle de l'impôt dans notre société.

    Ainsi, les étudiants riches et leurs parents paient beaucoup plus d'impôt que les plus pauvres. Donc, ils contribuent davantage au financement public des universités que leurs collègues moins fortunés. Ils se subventionnent eux-mêmes. En outre, grâce à l'impôt, tous les riches subventionnent l'université et non seulement ceux qui ont des enfants.

    S'il est vrai qu'un diplômé universitaire gagnera plus cher en salaire qu'un autre moins scolarisé, il paiera lui aussi beaucoup plus cher (au moins trois fois plus cher) en impôt que l'autre et ce toute sa vie durant. L'Association canadienne des professeurs d'université a calculé qu'un bachelier (quatre ans d'université) rembourse en moins de cinq ans à la société, par ses impôts, la totalité de ce que ses études universitaires ont coûté à l'État.

    La justice redistributive est, évidemment, mieux servie par l'impôt que par l'imposition à tous les étudiants quel que soit leur revenu de frais d'inscription élevés et égaux.

    ***

    Oui mais, dit-on, on peut compenser la hausse des frais par une bonification des prêts et bourses. N'est-il pas, encore une fois, beaucoup plus simple de s'en remettre à la fiscalité pour redistribuer la richesse au lieu de rembourser d'une main à des jeunes l'argent qu'on leur aura enlevé de l'autre ?

    Ce système aurait en outre l'inconvénient d'encourager le gouvernement à réduire sa propre contribution au financement des études postsecondaires laissant aux universités la responsabilité de taxer les jeunes à sa place. En outre, les prêts et bourses ne doivent pas servir à couvrir les droits de scolarité mais plutôt les besoins de subsistance des étudiants qui n'auraient pas autrement les moyens de ne pas travailler pour fréquenter l'université.

    En somme, si l'on souhaite augmenter les revenus des universités, le moyen le plus juste, le plus simple à administrer et le plus favorable aux progrès de l'éducation reste le recours aux taxes et aux impôts. Pour aller chercher 100 millions, quelques cents de taxe sur le litre de vin suffiraient. Dire qu'on est en train de plonger le Québec dans une crise sociale pour si peu.

    michel.venne@inm.qc.ca





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Reculer, encore

    Josée Boileau
    Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 mars 2005

    Qu'est-ce qu'il en faut de la patience, de la colère, de la mobilisation, pour que ce gouvernement condescende à entrouvrir les portes qui lui permettront de corriger des erreurs pourtant évidentes! Souhaitons que, pour les prêts et bourses, on en soit rendu là.

    Dès son annonce dans le budget libéral d'il y a un an, les regroupements étudiants avaient dénoncé cette folle idée de couper les bourses aux étudiants pour augmenter les prêts versés. Tous les commentateurs avaient emboîté le pas. C'était pure logique : comment une mesure aussi inéquitable aurait-elle pu trouver grâce aux yeux de quiconque ?

    Pierre Reid, ministre de l'Éducation à l'époque, la défendait pourtant en faisant valoir qu'elle s'accompagnerait d'un système de remboursement des prêts proportionnel aux revenus. On était alors en avril; il lui a fallu plus de neuf mois pour accoucher d'un projet. Celui-ci a grandement déçu, ne faisant que bonifier un programme de remboursement différé déjà existant.

    On peut néanmoins penser que M. Reid a cru honnêtement à l'arrimage de ces deux politiques et que son échec s'explique à la fois par la maladresse politique du ministre et par l'idéologie. Le gouvernement de Jean Charest fait une obsession des réductions d'impôt, ne comprend rien aux inégalités sociales et est incapable d'avoir une vision des grands enjeux de société. Parle-t-on d'autre chose que d'argent au conseil des ministres ? Est-on capable d'y mesurer les impacts concrets des décisions prises ? Pouvait-on voir qu'à la mi-janvier, l'iniquité du nouveau régime des prêts et bourses était avérée ?

    Les étudiants, eux, l'avaient compris. Ils étaient maintenant prêts à passer à l'action. Mais les étudiants ont une caractéristique : ils ont la mobilisation collective, bruyante, active, imaginative, débordante -- tout ce que Jean Charest ne supporte pas. Rien d'étonnant à ce qu'il les ait assimilés à des enfants gâtés, inconscients, violents. Dans sa bouche, on assimilait presque les incidents -- déplorables -- de Montebello à une guerre civile.

    C'est cette analyse qui préside aux destinées du ministère de l'Éducation depuis le remaniement ministériel de la mi-février. Le nouveau ministre Jean-Marc Fournier remplit bien la commande : qu'il est ferme, qu'il est impitoyable face à ces dangereux étudiants qui désertent les classes ! Dans un gouvernement plus courageux, on l'aurait nommé à la Sécurité publique pour dire leur fait aux dissidents de Kanesatake...

    Heureusement, on trouve encore des députés libéraux qui ont du bon sens politique, qui comprennent que l'impopularité de leur gouvernement n'est pas qu'une invention médiatique et que le paternalisme ne règle pas grand-chose. Grâce à eux, la société civile finit par avoir un relais, obligeant les ministres à accepter d'aborder le fond des problèmes.

    Pour les prêts et bourses, le processus serait sur les rails : on croit même que le ministre Fournier serait sur le point de monter dans le train. C'est une bonne chose. Il lui restera ensuite à accepter de reculer. Certes, ce faisant, le gouvernement perdra la face encore une fois, mais il n'a que lui à blâmer.

    Le ministre Fournier doit surtout comprendre qu'il aura beau exiger le retour en classe, lui seul a la clé pour sauver une session menacée. Compter sur l'essoufflement du mouvement étudiant serait encore faire preuve de mauvaise lecture politique. Tant que le recul n'aura pas lieu, les étudiants n'auront aucune raison de décolérer. -





    GRÈVE ÉTUDIANTE

    Contre le désinvestissement en éducation

    Georges Leroux
    Professeur au département de philosophie de l'Université du Québec à Montréal*
    Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 mars 2005

    L'histoire des grèves étudiantes au Québec est l'histoire d'une cause unique et, pour le dire d'un mot, chaque fois désespérément la même: d'un ministre à l'autre, les étudiants ont trouvé devant eux des politiciens incapables de parvenir à un modèle cohérent et équitable du soutien aux études et, au fil des ans, malgré quelques luttes en apparence victorieuses, notamment sur le gel des frais de scolarité, ils ont subi des reculs importants. Ces compromis étaient destinés à se fissurer, et c'est ce dont nous sommes témoins aujourd'hui, alors que l'histoire se répète.

    Le responsable de ce nouvel épisode a été remisé au placard des incompétents -- sa réforme du régime des prêts et bourses était particulièrement odieuse et aurait dû lui valoir cette retraite bien avant --, mais le nouveau ministre n'a réussi en dix jours qu'à être arrogant, se drapant dans une bonne conscience qui aurait plu à Maurice Duplessis. Que les étudiants étudient : ne sont-ils pas les plus choyés de la planète ? Il se trouve parmi eux quelques éléments turbulents ? On les cassera en les excluant de la discussion.

    On ne doit sans doute pas s'étonner de voir les politiciens libéraux tenir aux étudiants le même discours qu'aux assistés sociaux : les étudiants ne sont après tout que des enfants gâtés, mais le fait que ce discours autoritaire et médiocre puisse leur tenir lieu de politique fait mal au coeur à tous ceux qui tiennent les collèges et les universités à bouts de bras.

    Curieuse incompréhension

    Comment se fait-il, pouvons-nous nous demander légitimement, que tant de générations de politiciens n'aient rien appris de la revendication étudiante, qu'ils la comprennent si mal et qu'ils se satisfassent de la refouler en la caricaturant ? Est-ce seulement parce qu'ils manquent de fonds ou n'est-ce pas plutôt parce que leurs convictions à propos du soutien public au réseau de l'enseignement postsecondaire au Québec sont anémiques ? Cette question ne se limite pas au dossier des prêts et bourses, point de départ des revendications d'hier et d'aujourd'hui : elle englobe l'ensemble des problèmes récurrents liés aux compressions en éducation. [...]

    Depuis plus de dix ans, nous notons en effet non seulement un repli sur les indicateurs comptables -- on se souvient encore des contrats de performance, des mesures aussi absurdes qu'inefficaces-- mais un désinvestissement général du financement de l'éducation supérieure. Sans intervenir sur un modèle particulier de soutien aux études et sans nous prononcer sur des mesures comme les hausses des frais de scolarité, nous jugeons urgent et nécessaire que ce désinvestissement soit dénoncé. Nos recteurs s'emploient à le faire, ils ne sont pas entendus; les étudiants parlent à leur place, cela sera-t-il plus clair ?

    Le retard du Québec

    Plusieurs raisons nous portent à intervenir, comme professeurs d'université, en ce sens. La première et la plus importante est le retard du Québec dans l'accès aux études supérieures et dans la diplomation. Dans une récente étude publiée par la CREPUQ, intitulée Montréal, ville du savoir, la métropole arrivait bonne dernière sur une liste de 20 villes nord-américaines eu égard au pourcentage de la classe d'âge ayant accès aux études supérieures. Ce n'est pas en désinvestissant dans l'éducation que nous donnerons aux générations montantes les instruments de leur accès à cette société du savoir, qui émerge partout dans le monde postindustriel, et à cet esprit libre et critique qui est le propre d'une citoyenneté parvenue à sa maturité.

    Mais il y a une seconde raison à notre intervention, aussi déterminante que la précédente, et c'est la nécessité de promouvoir pour nos collèges et nos universités des missions qui vont au-delà d'une formation professionnalisante. Cette finalité, la plus haute de toutes et qui fait l'essence de l'université, est la première à souffrir du désinvestissement que nous observons aujourd'hui : en effet, plus se répand l'idéologie néolibérale d'une éducation supérieure adonnée aux seules formations instrumentalisées, plus le soutien aux disciplines fondamentales se voit menacé. Or, si le ministre prêtait l'oreille aux étudiants au lieu de les comparer à une bande d'agitateurs, il entendrait cette revendication [...]

    Une maladie occidentale

    Cette maladie ne nous est pas propre : tous les pays occidentaux en souffrent. Mais tous n'y réagissent pas de la même manière que nous. Connaît-on un peu ici les efforts européens pour résister à la professionnalisation des universités ? Connaît-on la défense des programmes de liberal arts aux États-Unis, partout assaillis par les diktats de la formation mercantile ?

    L'enjeu de la culture est aussi vif que celui de l'économie, et le mérite de la revendication étudiante actuelle, dans toutes ses dimensions critiques, est de nous rendre sensibles à la nécessité de revoir toute la philosophie publique de l'éducation supérieure dans notre société. Ce devoir est urgent, il appelle à une réflexion de fond, pas seulement à des mesures de compensation ou à des rééquilibrages de frais de scolarité et de programmes de bourses. [...]

    ***

    * Ce texte est cosigné par un groupe de professeurs des universités du Québec, dont : Janick Auberger, histoire, UQAM; Marie-Andrée Beaudet, études littéraires, Université Laval; Gilles Bibeau, anthropologie, Université de Montréal; Gérard Bouchard, sciences humaines, Université du Québec à Chicoutimi; Robert Comeau, histoire, UQAM; Richard Desrosiers, histoire, UQAM; Anne Fortin, théologie, Université Laval; Guy Bourgeault, éducation, Université de Montréal; Louise Déry, École des arts visuels et médiatiques, UQAM; Michel Freitag, sociologie, UQAM; Thierry Hentsch, science politique, UQAM; Claude Lessard, éducation, Université de Montréal; Raymond Lemieux, théologie, Université Laval; Éric Méchoulan, études françaises, Université de Montréal; Catherine Mavrikakis, études françaises, Université de Montréal; Ginette Michaud, études françaises, Université de Montréal; Pierre Nepveu, études françaises, Université de Montréal; Jean Pichette, communications, UQAM; Pierre Senay, histoire, Université du Québec à Trois-Rivières; Louise Vandelac, Institut des sciences de l'environnement, UQAM.