Roman québécois - Fille du Roy, fille de joie

Christian Desmeules
Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 mars 2005

Titre VO : UNE LIBERTINE EN NOUVELLE-FRANCE
Description : Sylvie Ouellette - Traduit de l'anglais par Michel Saint-Germain - VLB éditeur - Montréal, 2004, 336 pages

D'abord paru en anglais chez un éditeur britannique spécialisé en «fiction érotique féminine» (The King's Girl, Black Lace, 1996), ce roman de Sylvie Ouellette suit à la trace et sans grand art le désir de Laure Lapierre, une jeune orpheline française placée comme domestique chez les Lampron, un couple «libertin» qui ne perd pas de temps à parfaire son éducation sexuelle.

Après quelques mésaventures plutôt agréables, dont un séjour prévisible dans un couvent, la jeune fille se retrouve parmi les quelques centaines de «filles du Roy» qui, de 1665 à 1671, ont été dotées par Louis XIV afin de peupler la Nouvelle-France.

Pour cette seconde partie, qui ne compte en réalité que pour la moitié du roman, même scénario, autres lieux, toujours quelque part entre la métaphore lourde et l'allusion chatouilleuse : «Sa rosée jaillit de sa vallée humide, sa douce odeur se fondant à celle de Madame, remplissant la chambre d'un arôme capiteux.» Au programme de ce récit où l'Histoire, on l'aura compris, se révèle assez vite secondaire : domination, saphisme, «caninæ nuptiæ» et autres plaisirs partagés.

Récit érotique parfaitement convenu, sirop commercial traversé de longueurs et d'approximations historiques, Une libertine en Nouvelle-France fait partie de cette catégorie malheureuse des «livres qu'on ne lit qu'une seule fois». Il faut par ailleurs n'avoir jamais lu une seule ligne de Fougeret de Montbron (Margot la ravaudeuse) ou de Boyer d'Argens (Thérèse philosophe) pour croire, comme le prétend l'éditeur, que ce roman puisse s'inscrire «dans la grande tradition des romans libertins des XVIIe et XVIIIe siècles».

Efficace selon les points de vue, mais rapidement répétitive, l'oeuvre est sans éclat et risque de décevoir le lecteur plus exigeant. Mieux ancré dans cette Nouvelle-France du XVIIe siècle, le roman aurait pu faire oeuvre d'imagination et d'exotisme en nous montrant, par exemple, la jeune protagoniste répondre aux ardeurs d'une bande de fougueux et «fragrants» Hurons, ou bien recevoir l'hommage sans retenue d'une famille de ratons laveurs. Et pourquoi pas ?




Groulx en débat

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 12 et dimanche 13 mars 2005

Un héritage controversé. Tel est le titre de ce collectif dirigé par Robert Boily qui porte sur les «nouvelles lectures de Lionel Groulx». On ne le contestera pas. Le chanoine, en effet, continue de faire jaser et réfléchir et, le moins que l'on puisse dire, c'est que son héritage ne fait pas consensus.

Pour ma part, j'ai déjà dit ce qui m'attachait à Groulx : sa volonté de contribuer à l'émancipation de son «petit» peuple, auquel il était si attaché, son courage et son énergie d'intellectuel combattant et, enfin, contre une opinion répandue, le lyrisme de sa langue rendu émouvant par son caractère suranné. Je connaissais son conservatisme et son traditionalisme qui heurtaient ma conscience moderne, mais je choisissais de les esquiver pour ne pas donner raison à ceux qui s'en servaient pour discréditer l'ensemble de l'oeuvre.

Gérard Bouchard, avec Les Deux Chanoines, m'a imposé de reconnaître ce que je soupçonnais déjà, c'est-à-dire qu'il y avait deux visages de Groulx, à la fois conjoints et incompatibles, et que, même si je pouvais bien en aimer un et refuser l'autre, cela ne justifiait pas de gommer le caractère profondément contradictoire de cette pensée. La thèse de Bouchard, solidement étayée malgré quelques petites faiblesses, en a choqué plusieurs, dont l'historien Pierre Trépanier, qui y ont lu un travail de démolisseur sans nuances. Ce ne fut pas mon cas. Je dirais même que c'est cet ouvrage, et les réactions qu'il a suscitées, qui m'a fait découvrir ce qui, peut-être, m'attachait le plus à Groulx, c'est-à-dire, justement, le fait que, comme nul autre, sa pensée suscite le débat, autant lorsqu'on la confronte à d'autres pensées que dans sa propre logique interne.

On comprendra peut-être mieux ma posture devant l'oeuvre du chanoine si j'ajoute ceci. Les ouvrages de plusieurs des collaborateurs à ce collectif, issu d'un colloque tenu en 2003, ont été commentés dans cette chronique ou ailleurs dans Le Devoir. C'est le cas de ceux de Frédéric Boily, Marie-Pier Luneau, Gérard Bouchard et Pierre Trépanier. Ils ont eu droit, sans exception, à mes éloges. On pourrait y voir une contradiction de ma part puisque les thèses défendues par ces auteurs, souvent, s'entrechoquent. Il faut plutôt comprendre qu'on n'occupe pas une position comme la mienne sans tirer un certain plaisir à fréquenter des thèses divergentes en acceptant de reconnaître leur valeur respective, même si on adhère, en fin de compte, à certaines d'entre elles plus qu'à d'autres.

C'est cette conception polémique de la vie intellectuelle, qui veut que la vérité ne puisse surgir que du choc des idées, qui m'attache à Groulx. Non seulement en a-t-il fait le moteur de son oeuvre, mais cette oeuvre même, d'où sa richesse et son intérêt, continue de la susciter, ainsi qu'en fait la preuve Un héritage controversé, qui regroupe de très stimulantes contributions.

L'influence

Groulx a-t-il «influencé le nationalisme des années 1960 à aujourd'hui et, si oui, dans quelle mesure» ? Pour le politologue Frédéric Boily, auteur, en 2003, de La Pensée nationaliste de Lionel Groulx, la réponse à cette question est affirmative et il en veut pour preuve la pensée de Fernand Dumont. Dans l'esprit du chanoine, Dumont aurait tendance «à individualiser l'histoire de la nation», qu'il définit sur des bases culturelles, professerait une conception tragique de cette histoire et accorderait à l'historien «un rôle fondamental dans le processus de relèvement national». Il serait, en ce sens, un «continuateur» de Groulx sans en être un disciple. Intéressante, la thèse reste un peu courte puisqu'il me semble qu'on pourrait en dire autant de presque tous les penseurs nationalistes sans faire intervenir la mémoire de Groulx. Ce que Boily cherche aussi à montrer, par ailleurs, c'est que ce paradigme, qu'il qualifie de groulxiste mais qu'on pourrait simplement qualifier de nationaliste, n'est pas le seul possible et qu'un Jocelyn Létourneau, par exemple, opère une rupture avec cette «histoire-misère».

Marie-Pier Luneau, à qui l'on doit l'excellent Lionel Groulx - Le mythe du berger paru en 2003, analyse les stratégies d'écrivain du chanoine afin de montrer qu'il a préféré la stratégie du succès (reconnaissance populaire) à celle de la réussite (reconnaissance institutionnelle) et qu'il a créé de toutes pièces son statut de «berger du peuple», tout en affirmant qu'il lui était imposé. L'intellectuel, écrit-elle, avait un «sens des affaires» qui lui servait, non à s'enrichir, mais à assurer sa notoriété.

Le flirt indépendantiste de Groulx l'aurait-il entraîné à négliger les minorités françaises du reste du Canada ? Auteur, en 2004, du volumineux Quand la nation débordait les frontières - Les minorités françaises dans la pensée de Lionel Groulx, l'historien Michel Bock démontre que non : «L'indépendance, même dans ses réflexions les plus hypothétiques, ne changerait rien à la nature profonde de la nation canadienne-française. La fondation d'un nouvel État, selon l'idéologie traditionaliste de Groulx, est impuissante à créer une nouvelle entité nationale.» À cet égard, sa pensée ne saurait plus avoir cours.

Norman Cornett, professeur d'études religieuses à McGill, présente une des pistes les plus originales de ce livre. Selon lui, Groulx, en s'inspirant des idées de l'ultramontain Louis-François Laflèche, postulait une «relation intégrale entre le salut national et le salut spirituel» qui justifiait un nationalisme fondé sur l'Ancien Testament.

«Groulx, écrit-il, voyait le Canada français comme l'Israël de l'Amérique du Nord» et «considérait le catholicisme comme l'alliance entre Dieu et les Canadiens français». Tout le débat sur le présumé antisémitisme du chanoine s'en trouve éclairé d'une nouvelle lumière.

Le moment le plus fort de ce collectif reste la passe d'armes entre Gérard Bouchard et son contradicteur, Pierre Trépanier, qui l'accuse de mauvaise foi et d'errance méthodique. La «pensée en miettes» qu'analyse Bouchard, explique Trépanier, trahirait la structure interne de l'oeuvre de Groulx. Il résulte de cet échange un fascinant débat qui risque de se poursuivre.

C'est à Bouchard, cela dit, qu'il revient de rappeler que la véritable actualité de Groulx se résume peut-être à une question : «Comment réussir là où Groulx a échoué» dans l'entreprise d'émancipation de la nation ?

louiscornellier@parroinfo.net

Un héritage controversé - Nouvelles lectures de Lionel Groulx

Sous la direction de Robert Boily, VLB Montréal, 2005, 192 pages




Claude Ryan en mémoire

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

Il n'y a rien à faire, Claude Ryan ne suscite pas l'enthousiasme. Des commentateurs ont beau s'échiner à rappeler ses grandes qualités d'intellectuel, son courage au moment des événements d'octobre 1970, il reste difficile d'imaginer l'homme autrement que «beige», de la couleur du Livre sur la réforme du fédéralisme qui a marqué son passage en politique, à la tête du Parti libéral du Québec.

Les collaborateurs au collectif Ruptures et continuité de la société québécoise - Trajectoires de Claude Ryan, issu d'un colloque tenu à l'Université de Montréal en mars de cette année, ne manquent pourtant pas de lui réserver force éloges. Guy Lachapelle, par exemple, insiste sur sa «capacité d'analyse hors du commun». André Pratte, quant à lui, chante sa rigueur qui «forçait l'admiration de tous, et suscitait la crainte de ses adversaires». André Fortier, pour sa part, rappelle son «identification non équivoque au Québec» et son attachement au «courant nationaliste rouge, plus modéré que le bleu», qu'il considérait comme la voie à suivre, dans le cadre d'une alliance avec le «courant nationaliste canadien plus modéré», afin que le Québec obtienne la forme de reconnaissance souhaitée. Fortier ajoute : «Malgré les échecs et les déconvenues, il croyait sincèrement qu'il était préférable pour le Québec de maintenir les liens avec le Canada.»

Utopie

C'est justement cet attachement non négociable à une position que Denis Monière qualifie de «fédéralisme utopique» qui pose problème et qui contredit, me semble-t-il, l'affirmation d'André Pratte selon laquelle «si la réflexion est si féconde, chez Claude Ryan, c'est parce qu'il n'adhérait pas à une idéologie, à un cadre de pensée étroit et rigide». N'est-on pas, pourtant, en plein braquage idéologique quand, même privé de l'interlocuteur interpellé par notre appel au dialogue, on persiste à prétendre que la solution passe par une entente avec cet abonné absent ? Comme le constate Monière : «Il empêchera la souveraineté d'advenir, sans pouvoir atteindre son objectif de réforme du fédéralisme canadien.»

Léon Dion, dans une formule très sévère, en avait parlé comme d'un «pharisien intellectuel», ce qui lui avait valu, à son tour, d'être qualifié de «professeur frustré» par Ryan.

La juriste Andrée Lajoie, elle, préfère conclure, à son sujet, par les termes de «faible» et de «naïf».

Dans un jugement lui aussi sévère, Jean-Philippe Warren parle de Ryan «comme du dernier des Canadiens français, comme on pourrait parler en quelque sorte du dernier des Mohicans», porte-parole d'une société qui n'existe plus et finalement plus influent que profond : «[...] sa pensée n'a jamais dominé l'événement que de la hauteur de quelques principes sommaires tirés d'un libéralisme, certes de bon aloi dans le Québec de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille, mais sans véritable envergure philosophique.»

En ouverture à ce collectif qui contient plusieurs autres contributions, on peut aussi lire trois textes qui cherchent à trouver le fil conducteur de la trajectoire récente du Québec, celle dans laquelle a oeuvré Ryan. Ce fil, Joseph Facal le situe dans «la quête inachevée et lancinante pour dégager une nouvelle représentation de nous-mêmes» qui mettrait à distance autant l'autodénigrement de notre passé que la «glorification exagérée des années 1960».

Guy Rocher parle d'une tension entre deux forces opposées : la nord-américanisation et l'affirmation d'une identité québécoise singulière. Joseph-Yvon Thériault, enfin, livre un constat plus sombre en retrouvant ce fil conducteur dans une volonté radicale de rupture, dans un refus de la filiation, débouchant sur une anomie débilitante : «Nous sommes redevenus un peuple sans histoire et par cela sans projets, ou encore, ce qui revient au même, où tous les projets politiques imaginables sont possibles et d'égales valeurs. Je ne parle pas uniquement ici d'un projet national.»

Ryan, qui avait ses accès de morosité mais qui, par son catholicisme, restait un homme d'espérance, n'aurait peut-être pas désavoué Thériault, mais il aurait incité les Québécois à reprendre le gouvernail. Cependant, pour que son appel soit efficace, encore aurait-il fallu qu'il accepte le fait que le gouvernail canadien-français était celui d'hier.

Le courage de Ryan

Quoi qu'on pense de l'héritage de l'intellectuel, il importe toutefois de reconnaître que, au moment de la Crise d'octobre, à titre de directeur du Devoir, Ryan a su se tenir debout devant des forces politiques pressantes.

Dans un essai assez technique intitulé Claude Ryan et la violence du pouvoir, le politologue (il écrit plutôt, bizarrement, «politiste») Guy Lachapelle montre que Ryan et son équipe éditoriale, durant ces événements, «ont nettement défendu les valeurs de la société québécoise mais surtout l'autorité politique de l'État du Québec», se démarquant ainsi de toute la presse québécoise.

Pratiquant la modération dans une période de crise où cette attitude était considérée comme de la dissidence par les pouvoirs en place en proie à l'hystérie, Ryan et son équipe n'ont cessé de se prononcer en faveur de «la responsabilité première du gouvernement du Québec», de la sauvegarde des libertés individuelles et du «rejet de l'usage de la force comme moyen de régler les conflits sociaux et politiques», prouvant ainsi que l'on pouvait s'opposer aux dérapages du FLQ sans donner raison aux abus du pouvoir fédéral et à l'abdication du gouvernement du Québec.

Ce courage amène Lachapelle à conclure que Ryan fut «un des plus grands journalistes et intellectuels de la fin du XXe siècle au Québec» et à rappeler que «Le Devoir, contrairement à bien d'autres journaux du Québec, n'a jamais eu peur des débats, des idées et de la discussion publique». Cette attitude, évidemment, il la doit à son statut de journal indépendant, une qualité irremplaçable, surtout en période de crise, ainsi que l'affirme le préfacier Jean-Claude Leclerc : «Un journal vraiment indépendant n'a qu'un maître : son public. Qu'un guide : la conscience de l'intérêt collectif. Qu'une règle : l'examen des questions telles qu'elles se posent, non telles qu'on peut les exploiter.» Qu'on se le dise !

louiscornellier@parroinfo.net

Ruptures et continuité de la société québécoise
Trajectoires de Claude Ryan


Sous la direction de Gérard Boismenu, Michel Brûlé, Solange Lefebvre, Claude Lessard et Pierre Noreau
Université de Montréal
Montréal, 2005, 216 pages

Claude Ryan et la violence du pouvoir
Le Devoir et la Crise d'octobre 1970 ou le combat de journalistes démocrates


Guy Lachapelle
PUL
Saint-Nicolas, 2005, 194 pages