
Les curieux propos de John Mêlé
Michel Vastel
Le Soleil mardi 1 mars 2005
Ils sont fous ces libéraux ! Il n'y a pas 16 mois que Paul Martin est leur chef et ils débattent ouvertement de sa succession. Et pour faire bonne mesure, voilà qu'ils réclament un vote "ethnique". Au chapitre de la discrimination positive, il n'est plus seulement de bon ton de souhaiter plus de femmes, plus d'autochtones, plus de représentants des communautés culturelles en politique, mais il faudrait aussi donner plus de chances aux Canadiens-anglais-de-souche-non-québécoise...
Telle est du moins l'interprétation que deux anciens ministres de Jean Chrétien, les "pure laine" Martin Cauchon et Denis Coderre, font des propos de John Manley, ancien vice-premier ministre du même Chrétien et néanmoins candidat à la direction du Parti libéral du Canada. Manley a soupiré, dans les oreilles complaisantes du Ottawa Citizen, que "cela fait pas mal de temps qu'on a des chefs originaires du Québec, peut-être que c'est la conséquence du principe de l'alternance..."
L'ancien député d'Ottawa, qui a lui-même renoncé à se présenter contre Paul Martin en 2003 tant ses chances lui semblaient minces, est un peu mal pris... Et manifestement mêlé ! Le jeu de l'alternance a remarquablement fonctionné puisque, des chefs de gouvernement du Canada, un anglophone - Brian Mulroney - a succédé à un francophone - Pierre Trudeau - , puis un autre francophone - Jean Chrétien - a précédé un anglophone - Paul Martin.
Quant à l'alternance entre le Québec et le reste du Canada, Joe Clark de l'Alberta a succédé à Trudeau, Mulroney du Québec a succédé à John Turner, d'un peu partout mais surtout de la Colombie-Britannique et de l'Ontario, Jean Chrétien a succédé à Kim Campbell de Colombie-Britannique, et Paul Martin - de l'Ontario ou du Québec ? - a succédé au petit gars de Shawinigan. Le seul problème est que les chefs du reste du Canada ne durent pas longtemps...
En toute logique, le prochain chef du Parti libéral du Canada devrait être un francophone du Québec, ce qui explique que Martin Cauchon, simple avocat chez Gowling Lafleur Henderson, se soit fendu d'un communiqué de presse sur le réseau Canada News Wire, un dimanche soir, et dans les deux langues en plus. Il a les moyens, le Monsieur, qui précise qu'il est né à "La Malbaie, Québec" !
Martin Cauchon et Denis Coderre - "de Joliette, Québec" ! - sont bien choqués des propos de John Manley, ce qui suggère qu'ils ont tous les deux des ambitions à la succession. Le plus drôle est que Cauchon a compromis sa carrière politique en appuyant la candidature de John Manley, et que Denis Coderre a perdu son portefeuille de ministre tout en ayant soutenu celle de Paul Martin !
L'alternance a bien servi le Parti libéral du Canada depuis 1896 qu'il a décidé, avec Sir Wilfrid Laurier, de faire confiance une fois sur deux à un Québécois francophone : 73 ans au pouvoir sur 110 ans, c'est beaucoup tout de même. Brian Mulroney, en 1984, a changé la donne : les conservateurs eux aussi peuvent diriger le pays, mais à condition de mettre un Québécois à leur tête, fut-il anglophone. Voilà maintenant que Paul Martin, député "du Québec", confirme que les partis dirigés par un Québécois, francophone ou non, pourvu qu'il soit bilingue, ont plus de chances de prendre le pouvoir.
Ces tensions entre Français et Anglais ne sont pas nouvelles. Marc Lalonde avait dit à Jean Chrétien en 1984, alors que celui-ci se présentait contre John Turner : "ce n'est pas le tour d'un francophone !" En 1990, la même règle de l'alternance servit bien le député de Saint-Maurice, Québec contre son adversaire que ses organisateurs s'acharnaient à appeler Paul "Mâârtin", évoquant sa naissance à Windsor en Ontario.
Certains s'étonneront que cette règle non écrite ait tenu pendant plus d'un siècle, mais c'est parce que les francophones l'ont scrupuleusement respectée. "J'ai l'impression que cette alternance, avait dit Pierre Trudeau en 1979 alors qu'il avait quitté la direction du PLC pendant quelques mois, c'est une tradition qu'on hésitera beaucoup à briser, surtout en faveur d'un francophone. Parce que si nous faisons cela, si nous insistons pour élire deux francophones l'un après l'autre, on permet ensuite aux anglophones de dire : pourquoi pas trois anglophones de suite ?"
Paul Mâârtin est venu mêler les cartes : tout en étant de Windsor, il est de père Canadien français et ses organisateurs - eux aussi ! - ne se gênaient pas pour vanter ses origines françaises lorsqu'il s'agissait de succéder à John Turner en 1990. Lors de la succession de 2003 par exemple, il était devenu un anglophone - ce qui est techniquement vrai par sa mère, Eleanor Adams. Mais il est aussi "du Québec", province qu'il représente aux Communes depuis 1988. D'où l'attaque de John Manley qui vise davantage les politiciens originaires "du Québec", que les francophones. Manley vise donc bien les Québécois.
Si l'ancien vice-premier ministre de Jean Chrétien a soulevé la colère de Martin Cauchon et de Denis Coderre, on peut gager qu'il a marqué des points dans le reste du Canada, et surtout en Ontario. Le jeu de l'alternance - francophones ou Québécois cela revient souvent au même ! - assure que le Québec revient régulièrement au pouvoir, même si son poids démographique ne cesse de diminuer. Cela finit par faire des jaloux partout ailleurs au pays.
Mais il se peut tout simplement que John Manley se soit mis, une fois de plus, le pied dans la bouche. Gaffeur impénitent - qui d'autre oserait proposer de subventionner les équipes professionnelles de hockey ? - l'avocat d'Ottawa est impatient de placer ses pions pour la prochaine course à la direction du Parti libéral du Canada. Le plus étonnant, c'est qu'il en parle déjà ouvertement, à la veille d'un vote de confiance envers Paul Martin, que tiendront les militants libéraux à Ottawa cette fin de semaine.
Rien que cela suffirait probablement à le disqualifier. Et si cela devait arriver, il a déjà confié qu'il seconderait alors la candidature de... Martin Cauchon ! Sacré John Mêlé...
Mvastel@lesoleil.Com

Bisbille chez les libéraux
Bellavance, Joël-Denis; Bisson, Bruno
La Presse mardi 1 mars 2005
L'aile québécoise choquée par les propos de John Manley
Ottawa - La bisbille éclate à nouveau au grand jour dans les rangs libéraux à quelques jours de leur congrès national à Ottawa. Le responsable de ces nouvelles tensions: l'ancien ministre des Finances, John Manley.
C'est que M. Manley, qui nourrit l'ambition de succéder au premier ministre Paul Martin un jour, a déclaré dans une entrevue au quotidien Ottawa Citizen en fin de semaine que le moment est venu pour le Parti libéral de choisir un chef venant de l'extérieur du Québec.
Ces propos ont soulevé l'ire de ses anciens collègues du cabinet, dont l'ancien ministre de la Justice, Martin Cauchon, qui songe aussi à briguer la direction du Parti libéral un jour. M. Cauchon a exigé des explications de M. Manley tandis que le député libéral Denis Coderre, ancien ministre de l'Immigration, a réclamé des excuses.
M. Manley a tenté de mettre fin à la controverse hier en niant avoir déclaré que le Parti libéral devrait être dirigé par un chef venant de l'extérieur du Québec après le règne de Paul Martin.
" Un reportage publié en fin de semaine laissait entendre que je crois que des candidats dans une éventuelle course à la direction du Parti libéral devraient être exclus parce qu'ils viennent du Québec. Rien ne pourrait être plus faux ", a déclaré M. Manley dans un communiqué de presse envoyé en après-midi à la Presse Canadienne.
Depuis près de 100 ans, le Parti libéral a observé le principe de l'alternance en choisissant ses leaders. Ce principe non écrit voudrait que le prochain chef soit un francophone compte tenu que Paul Martin est généralement vu au sein des troupes libérales comme un anglophone même s'il représente une circonscription du Québec depuis 1988 à la Chambre des communes. Un tel principe, s'il était respecté, nuirait donc aux chances de John Manley, qui était candidat contre Paul Martin lors de la dernière course au leadership en 2003.
" Ma position est que je ne crois pas que la langue maternelle ou la province d'origine devrait un facteur déterminant (dans le choix d'un chef). Et j'aurais pu ajouter que le sexe, la race ou l'emploi ne devrait pas être un facteur, a expliqué M. Manley. Je regrette que mes commentaires aient été interprétés de cette manière. D'autant plus qu'il n'y a pas de course prévue à brève échéance. "
Dans une entrevue accordée à La Presse avant la mise au point de M. Manley, hier, Martin Cauchon a soutenu que les propos tenus en fin de semaine par l'ancien ministre des Finances étaient carrément inacceptables.
" Cela n'a aucune logique. Cela voudrait dire qu'il demandera aux militants du parti de faire une croix sur un candidat anglophone du Québec même s'il était valable durant la prochaine course au leadership. M. Manley semble pressé de prendre la barre du parti. C'est un peu curieux ", a dit M. Cauchon, qui est maintenant associé spécial au cabinet d'avocats Gowling Lafleur Henderson.
M. Cauchon s'expliquait d'autant plus mal les propos de M. Manley que ce dernier a indiqué à La Presse au début de l'année qu'il ne briguera pas la direction du PLC si Paul Martin s'accroche plus de cinq ans et qu'il comptait donner son appui à Martin Cauchon.
Les propos de M. Manley ont aussi laissé le ministre des Transports, Jean Lapierre, perplexe. " Le problème avec le commentaire de M. Manley, c'est que la job n'est pas ouverte. J'ai un peu de difficulté à prendre cette déclaration au sérieux. M. Manley ne disait-il pas récemment que si la question du leadership se posait, il accorderait son appui à Martin Cauchon? Je ne comprends pas pourquoi il parle de cela, en ce moment ", a dit M. Lapierre, qui est le lieutenant politique de Paul Martin au Québec.
Avec la collaboration de Bruno Bisson à Montréal

John Manley se ravise après des propos controversés sur le leadership libéral
PC mardi 1 mars 2005
OTTAWA (PC) - L'ex-candidat au leadership libéral John Manley a pris ses distances de sa déclaration selon laquelle il serait temps qu'un non-Québécois dirige le parti.
La remarque, que M. Manley nie avoir faite, a suscité la consternation d'au moins deux autres libéraux, candidats possibles au leadership du parti et tous deux du Québec.
"Des dépêches publiées au cours du week-end laissaient entendre que je croyais que certains candidats potentiels d'une future campagne au leadership du Parti libéral devraient être exclus parce qu'ils sont du Québec. Rien n'est plus éloigné de la vérité", mentionne le communiqué de M. Manley transmis à la Presse Canadienne.
Traditionnellement, le Parti libéral du Canada pratique l'alternance entre un anglophone et un francophone à la tête du parti. M. Manley, qui a été vice-premier ministre de Jean Chrétien, a déclenché la controverse avec ses propos, énoncés juste une semaine avant la tenue du congrès libéral, qui comporte une révision du leadership.
Ce faisant, M. Manley, qui a admis être intéressé à solliciter à nouveau l'investiture libérale, a soufflé sur les braises de ce qui était jusqu'à présent une campagne très feutrée en vue de remplacer, éventuellement, l'actuel premier ministre Paul Martin.
Les libéraux ont fait élire un gouvernement minoritaire l'an dernier. M. Martin aura 67 ans cette année, mais on s'attend à une confirmation aisée de son leadership au congrès du parti, en fin de semaine.
Martin Cauchon, un ex-ministre de la Justice et un ami de M. Manley, a réclamé des éclaircissements au sujet de la remarque de M. Manley.
Et Denis Coderre, un député libéral et ex-ministre de l'Immigration, a demandé des excuses.
M. Manley soutient que ses propos ont été mal interprétés. Selon lui, il a plutôt dit que la langue maternelle n'était pas plus pertinente que la province d'origine ou le sexe, la race ou l'occupation.
M. Manley, qui n'assistera vraisemblablement pas au congrès du parti à Ottawa, a ajouté qu'à son avis, il n'y aura pas d'autre course à la direction dans un avenir prévisible, et que le parti devrait maintenant s'occuper de gouverner.
M. Manley a fait campagne contre M. Martin pour la direction du parti, mais a renoncé, en 2003, devant l'appui écrasant que recueillait l'actuel premier ministre. On croit qu'il se prépare à être à nouveau candidat dans une future campagne au leadership, mais il devra affronter plusieurs rivaux, dont MM. Coderre et Cauchon. M. Cauchon avait appuyé la campagne initiale de M. Manley pour la direction du PLC.

Un budget centralisateur
Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 26 février 2005
Un budget, comme un projet de loi, une pièce de théâtre ou un livre, peut se lire de multiples façons. Dans le cas d'un budget, certaines lectures sont prévisibles. Il y a par exemple la lecture politique, la lecture consommatrice et la lecture financière.
Dans la lecture politique, on ne se préoccupe pas de la qualité de l'exercice budgétaire pour le pays. On cherche les clientèles visées, la rentabilité ou la dangerosité électorale des principales mesures. En ce sens, le budget Goodale est politiquement neutre. Il ne heurte ni ne blesse une quelconque partie importante de l'électorat. Qu'il s'agisse des artistes ou des ONG, des riches ou des classes moyennes, personne ne saute de joie, mais tout le monde est heureux de ne pas avoir été lésé. Gouvernement minoritaire oblige, ce budget n'avait qu'un seul objectif : gagner une année de répit. Et c'est l'armée canadienne, la mal-aimée, qui en profitera. M. Harper aime l'armée.
La lecture consommatrice consiste à se demander individuellement ce que le budget rapporte ou coûte dans la vie quotidienne. Généralement, ce sont les fumeurs qui se précipitent en premier sur les détails du budget pour apprendre combien ils devront débourser de plus pour mourir plus rapidement. Le total de l'addition est simple : en moyenne, les Canadiens pourront se payer une caisse de 24 de plus par année et les personnes âgées qui bénéficient du supplément de revenu disposeront de quelques dizaines de dollars supplémentaires pour tirer un peu moins le diable par la queue. Les seuls contribuables qui reçoivent un véritable cadeau, ce sont ceux qui ont des revenus supérieurs à 100 000 $, qui pourront dorénavant verser jusqu'à 20 000 $ dans leur REER.
La lecture financière évalue la santé économique de l'État, la dette, le déficit ou les surplus, les grandes tendances. Encore une fois, on fait face à une sorte de budget économiquement neutre, comme si l'objectif prioritaire d'un gouvernement était de recevoir des bons bulletins de l'OCDE et du Fonds monétaire international et non pas d'améliorer la qualité de vie, la redistribution de la richesse et la recherche de l'équité.
Par contre, si on tente de s'adonner à une lecture plus globale, quasiment philosophique du budget, si on cherche dans ces colonnes de chiffres un sens profond, l'expression financière d'une vision politique, on découvre deux constantes navrantes de ce qu'on pourrait appeler la vision Martin.
Depuis des années, le gouvernement engrange des surplus toujours plus considérables que ceux qu'il avait prévus dans le budget précédent. Certains y verront une prudence justifiée, d'autres, dont je suis, une pratique regrettable qui sert d'excuse à l'immobilisme gouvernemental. Il en va de même avec les persistants surplus de la Caisse de l'assurance-emploi. Tout le monde est d'accord, sauf Paul Martin, pour dire que le gouvernement subtilise littéralement les cotisations des travailleurs et des employeurs plutôt que de réformer le système pour le rendre plus généreux et équitable, ce que la richesse de la Caisse permettrait facilement sans courir aucun risque. Cette façon de «kidnapper» les surplus depuis des années illustre une conception de gouvernement qui est la suivante : les revenus engrangés par l'État n'appartiennent pas aux Canadiens mais bien au gouvernement lui-même. Ce n'est pas notre argent mais celui de l'appareil politique et bureaucratique.
Si on cherche dans ce budget et dans ceux qui ont précédé, alors que Paul Martin était ministre, une conception du fédéralisme et du pays, on en est quitte pour sa peine. Depuis des années, le gouvernement libéral pratique un fédéralisme de faits accomplis qui s'appuie sur une constante augmentation de ses propres dépenses et le maintien à un niveau injuste des paiements de transferts et de la péréquation. Ottawa dépense toujours plus et les provinces reçoivent à peu près ce qu'elles recevaient il y a dix ans. Les ajustements et les concessions sont toujours ponctuels, jamais structurels, et leur justification est toujours une sorte d'urgence politique. Ce fut le cas avec le «fédéralisme asymétrique» dans le domaine de la santé avec le Québec. Ce fut aussi le cas avec les ententes sur le paiement des royautés provenant des ressources off-shore avec Terre Neuve et la Nouvelle Écosse. Derrière ce refus de s'attaquer de front au dysfonctionnement du fédéralisme canadien et en particulier au déséquilibre fiscal se cache une volonté évidente de construire et de maintenir un État fédéral toujours plus riche qui maintient les provinces dans un état permanent de dépendance. C'est la volonté de créer de fait un gouvernement senior, supérieur et dominant qui supervise des gouvernements inférieurs et secondaires. Cela n'a jamais été exprimé ainsi par le Parti libéral fédéral, mais c'est ce que démontrent les faits.
On me dira que la situation de gouvernement minoritaire empêchait Paul Martin de procéder à des réaménagements en profondeur qui auraient corrigé le déséquilibre fiscal et rendu plus généreux et plus équitable le régime d'assurance-emploi. Tout au contraire, les trois partis d'opposition sont unanimes sur ces questions et l'ensemble des Canadiens aussi. Cet entêtement ne relève pas d'un calcul politique mais bien d'une conception très précise du Canada que partagent bien peu de Canadiens.

Le goût amer d'un "budget sucré"
Pierre Dubuc
L'aut' journal 28 février 2005
Les médias ont parlé d’un « budget sucré » (La Presse) et d’un « saupoudrage » de dépenses susceptibles de « contenter tout le monde » (Radio-Canada) et assurer la survie du gouvernement minoritaire de Paul Martin. Mais nous avons plutôt un budget taillé sur mesure pour plaire aux États-Unis, aux entreprises, aux riches et anti-Québec.
Avec la plus forte hausse des dépenses militaires des vingt dernières années, soit 12,8 milliards $ sur cinq ans, le gouvernement Martin cède devant les pressions exercées par l’administration Bush qui veut voir le Canada jouer un rôle plus actif dans ses campagnes militaires pour imposer la « liberté » au Moyen-Orient, en Eurasie et ailleurs dans le monde.
Le Canada va augmenter ses forces armées de 5 000 soldats et 3 000 réservistes, renouveler ses équipements et participer de facto au complexe militaro-industriel chargé de la mise en œuvre du bouclier anti-missile.
Forcés, dans le contexte d’un gouvernement minoritaire, de tenir compte de l’opposition de la population canadienne au bouclier anti-missile, le premier ministre, l’ambassadeur américain et le nouvel ambassadeur du Canada à Washington nous ont présenté un numéro digne de figurer dans les meilleures anthologies de tromperie politique. Pour la galerie, Monsieur Tergiversation a dit non à Bush et l’ambassadeur Cellucci a feint de s’en offusquer. Mais Frank McKenna avait prévenu les milieux intéressés que le Canada était déjà partie prenante au projet de bouclier anti-missile.
Le budget Goodale accentue le déséquilibre entre les entreprises et les particuliers au chapitre de l’impôt. Dans cinq ans, les entreprises paieront en chiffres absolus moins d’impôts que c’est le cas actuellement (26,9 milliards plutôt que 28,5), alors qu’à l’inverse la facture des particuliers augmentera de façon substantielle, passant de 89,5 à 120 milliards. Nous sommes loin de l’époque – au lendemain de la Seconde guerre mondiale – où le fardeau fiscal était réparti à parts égales entre les entreprises et les particuliers.
Le budget va également creuser l’écart entre les riches et les pauvres. La baisse d’impôts résultant de la hausse des exemptions de base représentera un montant de 16$ par contribuable en 2006, soit exactement le montant de la hausse moyenne des tarifs d’électricité de 1,5% qu’annonçait Hydro-Québec au lendemain du dépôt du budget. Par contre, les contribuables gagnant plus de 100 000 $ pourront profiter de la hausse du plafond des cotisations au REER qui passera de 18 000 $ à 22 000 $, ce qui représente un retour d’impôt supplémentaire de 2 500 $.
Déjà, ces cadeaux aux entreprises et aux plus fortunés pénalisent le Québec dont la population est en moyenne plus pauvre que celle du Canada. Mais l’affront principal réside dans l’absence de toute référence au déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces. Pour ajouter l’insulte à l’injure, le gouvernement fédéral va utiliser sa marge de manœuvre de plus de 100 milliards au cours des cinq prochaines années pour intervenir directement dans les champs de compétence du Québec avec des programmes sociaux (garderies) et l’aide aux municipalités.
En obligeant les provinces et les municipalités à partager les dépenses des programmes d’infrastructures définis unilatéralement par Ottawa - selon la formule 40% (fédéral), 40% (provinces), 20% (municipalités) - le gouvernement fédéral dicte sa vision du pays et une bonne partie des décisions budgétaires du Québec.
Lors de son entrée en fonction, le gouvernement Martin avait dû apporter in extremis des modifications aux Discours du Trône et inclure une référence au déséquilibre fiscal pour se gagner l’appui du Bloc québécois et éviter d’être renversé par les forces combinées de l’opposition. Cette fois, le gouvernement nargue le Bloc et le Québec en ne mentionnant ni le déséquilibre fiscal, ni les modifications promises à l’assurance-emploi.
Ceux qui prédisaient que le gouvernement Martin devrait gouverner à gauche pour s’assurer du soutien du NPD et du Bloc peuvent aller se rhabiller. Le gouvernement a concocté son budget avec le Parti conservateur et Stephen Harper s’est précipité à l’extérieur de la Chambre des Communes avant même la fin de la lecture du discours du budget par Ralph Goodale pour annoncer aux journalistes que son parti voterait avec le gouvernement.
En fait, avec cette alliance entre libéraux et conservateurs, le budget démontre que le Canada anglais maintient la ligne de conduite définie au lendemain du référendum de 1995 : pas de concessions au Québec, fin de la politique de l’apaisement. La présence d’un gouvernement fédéraliste à Québec n’y change rien.
Il faut dire que le gouvernement Charest avait donné son aval au camouflet fédéral en congédiant son ministre des Finances, Yves « Monsieur Déséquilibre fiscal » Séguin, quelques jours avant la divulgation du budget Goodale.
Plutôt que de faire alliance avec le Bloc pour défendre les intérêts du Québec, le gouvernement Charest marche main dans la main avec les libéraux de Paul Martin et les conservateurs de Stephen Harper. Un comportement qui ne devrait pas nous étonner d’un ancien conservateur dont le programme politique est favorable aux riches, aux entreprises et à la fédération canadienne.
Pour faire contrepoids à la centralisation d’Ottawa, le premier ministre Charest mise sur le Conseil de la fédération censé représenter les intérêts des provinces. Mais le gouvernement fédéral a semé la pagaille entre les provinces par de généreuses ententes avec Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse sur les redevances pétrolières.
Dans un premier temps, le ministre Claude Béchard a applaudi déclarant y voir un exemple du « fédéralisme asymétrique » dont le gouvernement Charest se fait le promoteur. Mais le discours a changé quand Béchard s’est rendu compte qu’il n’y avait rien dans le budget Goodale pour l’entente sur les congés parentaux qu’il cherche à négocier avec Ottawa depuis des mois.
Le premier ministre de Terre-Neuve a fait plier le gouvernement fédéral en faisant enlever tous les drapeaux canadiens sur le territoire de sa province et en affirmant, par ce geste, le caractère national distinct de Terre-Neuve. Un geste symbolique qui n’est même plus à la portée d’un gouvernement Charest totalement inféodée au gouvernement fédéral.
En démontrant qu’il était déterminé à renverser le gouvernement Martin, Gilles Duceppe a forcé Stephen Harper et la soi-disant « opposition officielle » à capituler en appuyant le budget Goodale et à se discréditer complètement. Le Bloc québécois apparaît de facto comme la seule véritable opposition à Ottawa et met en lumière, encore une fois, la ligne de fracture fondamentale de la politique canadienne.

La réingénierie accouche d'une souris
Denis Lessard
La Presse mardi 1 mars 2005
Québec - Enclenchée l'été dernier, l'opération de revue des organismes gouvernementaux va se terminer au printemps sur de bien maigres résultats. La réévaluation de 60 organismes entreprise il y a neuf mois devrait entraîner la disparition d'une quinzaine de petits comités.
Essentiellement, des organismes conseils dans le secteur de l'Éducation n'auront pas passé le test imposé par un ancien sous-ministre à ce ministère, Thomas Boudreau, mandaté par la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, pour examiner leur pertinence.
Ironiquement lors du remaniement ministériel de la mi-février et dans son discours à la chambre de commerce de Montréal, le premier ministre Jean Charest s'engageait à ce que son gouvernement remette le cap sur l'allégement de la structure gouvernementale. C'était aussi un leitmotiv en campagne électorale où il rappelait que le gouvernement péquiste avait ajouté en moyenne un nouvel organisme par mois durant son dernier mandat.
En fait, au cours des derniers mois, le gouvernement libéral aura aussi contribué à alourdir l'État en créant, par exemple, un poste de commissaire à la santé et en en promettant un autre à la déontologie. Ce printemps, on ajoutera un chef forestier et un vérificateur spécialisé dans ce même secteur. Les libéraux ont aussi créé une Agence des PPP et un Bureau du déséquilibre fiscal.
Dans la ligne de mire de M. Boudreau qui, frappé par la maladie, a remis son rapport à Monique Jérôme-Forget avec un peu de retard, le gouvernement avait mis des organismes importants comme la Sûreté du Québec, la Régie des rentes, la Commission des droits de la personne.
Or aucune de ces boîtes importantes n'est remise en question. Le surplace fait grincer des dents chez les élus libéraux, censés être membres des comités de gouverne et de pilotage, structures annoncées avec tambours et trompettes par Mme Jérôme-Forget l'automne dernier et où il ne s'est rien passé de concret depuis.
La quinzaine d'organismes sur les 60 montrés du doigt par le rapport Boudreau touchent pour la plupart le secteur de l'Éducation. Le Conseil supérieur survivra, qui avait déjà traversé un premier examen quand Québec avait aboli le Conseil des collèges et le Conseil des universités, il y a une douzaine d'années.
Par contre, plusieurs comités consultatifs dont le commun des mortels ignorait même l'existence seront abolis ou fusionnés au ministère de l'Éducation. Ce sera vraisemblablement le cas pour le Comité consultatif sur l'accessibilité financière aux études, celui sur l'accréditation des associations d'élèves ou d'étudiants, le Comité d'agrément des programmes de formation à l'enseignement, le Comité d'évaluation des ressources didactiques et le Comité d'orientation de la formation du personnel enseignant. Le rapport propose aussi de jeter par-dessus bord les Commissions de programmes d'étude et le Comité des affaires religieuses.
Les économies tirées de ces disparitions d'organismes sont mineures et l'ancien sous-ministre Boudreau ne se risque pas à les évaluer. Mme Jérôme-Forget devrait rendre publiques ces conclusions en avril, mais pour chaque organisme fusionné ou aboli, un projet de loi devra confirmer la volonté de Québec.
Dans d'autres secteurs, le comité de M. Boudreau recommandera des fusions. Ainsi, on propose que le Comité de déontologie policière soit récupéré par la Cour du Québec, ce qui ne ferait pas l'affaire du Barreau.
Aux Ressources naturelles, la Société nationale de l'amiante et la Société de développement de la Baie-James ne devraient pas survivre. Le comité Boudreault voulait aussi la fin de l'Agence de l'efficacité énergétique, mais on aura jugé que ce serait dur à concilier avec le virage " vert " du gouvernement Charest- qui a remis les éoliennes et le développement durable au goût du jour.

Le prix du gaspillage de fonds publics est décerné à André Ouellet
PC
Le Devoir mercredi 2 mars 2005
Ottawa -- Alors que la saison de remise des prix bat son plein, c'était au tour de la Fédération canadienne des contribuables, hier, de remettre ses «Teddies» aux élus s'étant le plus distingués par le gaspillage de fonds publics.
Le grand gagnant de la cuvée 2005 : André Ouellet, ex-patron de la Société canadienne des postes et libéral de longue date. M. Ouellet, qui a démissionné l'été dernier après la publication d'un rapport sur ses comptes de dépenses exorbitants, s'est vu décerner un cochon d'or pour l'ensemble de son oeuvre, façon pour la Fédération de dénoncer une carrière «consacrée à dilapider l'argent des contribuables».
Le nom du prix, «Teddy», est inspiré de Ted Weatherill, cet ancien fonctionnaire congédié en 1999 pour ses comptes de dépenses gonflés, accumulés pendant son mandat à la tête du Conseil canadien des relations industrielles.
Les prix Teddy sont attribués chaque année à un fonctionnaire, un ministère ou une agence gouvernementale, aux niveaux fédéral, provincial et municipal, illustrant le mieux le gaspillage de fonds, les dépenses, la taxation ou la réglementation excessives, l'absence de reddition de comptes ou une combinaison des cinq, a indiqué John Williamson, le directeur de la Fédération.
Lucie McClung, la commissaire du Service correctionnel canadien, hérite du Teddy national 2005 pour avoir touché 142 000 $ en dépenses de voyages entre 2001 et 2003.
Le gouvernement de la Saskatchewan décroche le prix provincial pour un projet de création d'une industrie de la pomme de terre qui a mal tourné, pour une facture totale de 36 millions.
Et l'Hôtel de Ville de Toronto remporte le prix municipal pour avoir dépensé 853 000 $ pour des lits supplémentaires destinés à des refuges pour itinérants -- lits qui n'ont jamais été utilisés.

Changement de ministre, de ton et de vocabulaire
Robert Dutrisac
Le Devoir jeudi 3 mars 2005
Le nouveau ministre québécois des Finances évitera de parler de déséquilibre fiscal pour ne pas indisposer son homologue fédéral
Le ministre des Finances, Michel Audet, n'entend pas se disputer à propos du déséquilibre fiscal avec son homologue Ralph Goodale. Ça tombe bien: le ministre canadien des Finances non plus. M. Goodale juge qu'il s'agit d'une «théorie» sans fondement.
Québec -- Le ministre des Finances, Michel Audet, cherche à éviter une «querelle sur les mots» et ne s'offusque aucunement que son homologue fédéral, Ralph Goodale, nie l'existence du déséquilibre fiscal.
C'est ce que Michel Audet a indiqué hier au cours d'un point de presse après sa rencontre d'une demi-heure avec M. Goodale. Il s'agissait du premier tête-à-tête entre les deux hommes. Juste auparavant, devant les membres de la Chambre de commerce de Québec, M. Goodale avait prononcé une allocution dans laquelle il niait l'existence du déséquilibre fiscal.
«Il m'a dit : "Écoutez, moi, je ne veux pas aborder une question de concept, j'aimerais mieux parler de questions concrètes"», a relaté M. Audet. «Je lui ai dit : "Écoutez, ça ne me dérange pas." Je ne ferai pas de querelle sur sa perception ou sa non-perception.»
«Je n'ai pas voulu aborder la question sous l'angle global», a dit M. Audet, c'est-à-dire celui du déséquilibre fiscal. «Qu'on le formule de la façon qu'on voudra, pour moi, ce qui est important, c'est le résultat.»
«On ne fera pas un débat à savoir s'il y a un déséquilibre fiscal en Alberta, par exemple», a ajouté M. Audet, qui souhaite discuter «de dossiers très concrets».
Il s'agit d'un net changement d'attitude par rapport à son prédécesseur, Yves Séguin. Les relations étaient devenues très tendues entre MM. Séguin et Goodale. M. Audet a décrit le ton de la rencontre avec M. Goodale de «très bon».
Quelques heures plus tôt, dans la même salle du Château Frontenac où, il y a trois ans, Yves Séguin avait dévoilé son fameux rapport sur le déséquilibre fiscal, M. Goodale avait exprimé son désaccord avec «l'allégation de l'existence d'un déséquilibre fiscal» devant l'auditoire de la Chambre de commerce. Au cours du point de presse qui a suivi, M. Goodale a parlé d'une «théorie qui ne peut pas être soutenue».
Une des raisons de l'inexistence de ce concept, c'est que le gouvernement fédéral et les provinces «sont partenaires dans de nombreux domaines, dont plusieurs qui relèvent exclusivement des provinces», a expliqué M. Goodale dans son allocution. C'est le cas de la santé, de l'éducation postsecondaire, des services sociaux, des infrastructures municipales et du logement. «La contribution dans chacun de ces domaines augmente depuis plusieurs années. Elle en est maintenant à son niveau le plus élevé, et elle va continuer d'augmenter», a prédit le ministre fédéral des Finances.
Quant au transfert aux provinces d'un champ fiscal comme la taxe sur les produits et services (TPS), il ne faut pas y compter. «Je ne pense pas que cette idée serait particulièrement viable», a dit M. Goodale.
De son côté, M. Audet a réitéré son exigence qu'Ottawa efface la dette de 2,4 milliards, liée à la péréquation versée en trop, que Québec doit commencer à rembourser l'an prochain et pour les dix années suivantes. M. Audet a également signalé que les transferts fédéraux pour l'enseignement supérieur représenteraient l'enjeu de la prochaine rencontre des premiers ministres, en août prochain.


Sondage CROP-La Presse
L'étau se resserre sur Jean Charest
Denis Lessard
La Presse jeudi 3 mars 2005

Le remaniement ministériel à Québec devait être le coup d'envoi pour la relance du gouvernement Charest: l'opération n'a été qu'un «coup d'épée dans l'eau».
Pire encore pour Jean Charest, un tout récent sondage CROP réalisé pour La Presse indique que le premier ministre est désormais moins populaire que son parti et son gouvernement. La satisfaction des Québécois à l'égard du travail du premier ministre a dégringolé depuis l'automne.
Désormais, 70% des Québécois - et trois francophones sur quatre - se disent insatisfaits de leur premier ministre, une chute importante par rapport à novembre 2004.
M. Charest mécontentait alors déjà 60% des électeurs. Inversement, seulement 27% des gens sont satisfaits du travail du premier ministre, contre 35% en novembre.
«Jean Charest est en danger», résume sans détour Claude Gauthier, vice-président de CROP, devant les résultats du sondage. Ce coup de sonde, mené dès les premières nouvelles sur le remaniement ministériel, dans la soirée du 17 février, jusqu'à dimanche soir dernier, ne montre aucune embellie quant à la satisfaction de la population envers le gouvernement Charest.
L'enquête menée auprès de 1002 personnes, comporte une marge d'erreur de 3 points de pourcentage 19 fois sur 20. Elle constate que le remaniement ministériel n'a pas changé d'un iota l'insatisfaction de la population. Quand on leur demande leur degré de «satisfaction» à l'endroit du gouvernement, 68% des Québécois se disent mécontents, exactement le même niveau qu'en janvier, et huit points de plus qu'en décembre. Les satisfaits représentent 29% des répondants. Les «très insatisfaits» sont 10 fois plus nombreux que les «très satisfaits» à 34% contre 3%. Hormis une enquête en mai 2004 (où CROP avait évalué à 72% le niveau d'insatisfaction), le mécontentement constaté après le remaniement reste sans précédent depuis l'élection du gouvernement Charest en avril 2003.
«Le remaniement paraît être un coup d'épée dans l'eau, à court terme en tout cas», estime Claude Gauthier, qui souligne toutefois qu'il ne s'attendait pas à des changements dramatiques dans la perception de l'électorat au lendemain de cette opération. D'ailleurs, dans l'opération remaniement, c'est bien davantage le congédiement d'Yves Séguin qui a attiré l'attention des médias, rappelle-t-il.
Ces changements exigent du temps, souligne-t-il, mais le fait que rien n'ait bougé dans la perception des électeurs devrait allumer bien des signaux d'alarme au tableau de bord de Jean Charest. On aurait pu s'attendre à ce que la proportion des indécis augmente par exemple, que les gens veuillent avoir plus de temps pour évaluer le geste de M. Charest.
Charest sur la sellette
CROP a reposé une question qu'elle utilise régulièrement pour suivre la perception qu'ont les électeurs des trois leaders de parti. Avec 70% de gens insatisfaits de son travail, Jean Charest atteint un plancher inconnu depuis son accession au poste de premier ministre.
Plus d'un électeur libéral sur trois est mécontent de son chef. «Même avant qu'il soit premier ministre, il n'a jamais atteint un niveau aussi élevé d'insatisfaction à son endroit», observe M. Gauthier.
Inversement, M. Charest qui comptait sur 51% de gens satisfaits de son travail dans les mois suivant l'élection, n'en trouve plus que 27%.
«M. Charest paraît maintenant être responsable de la défaveur à l'endroit du gouvernement. Il est moins populaire que son gouvernement et que son parti (...) Il reste du temps... deux ou trois ans avant les élections, mais à chaque sondage négatif, M. Charest aura besoin de plus en plus d'efforts pour démontrer qu'il peut faire un bon coup.»
L'accumulation des mauvais résultats devrait inquiéter les libéraux et leur chef. «M. Charest est parti de 51% de popularité et n'a fait que diminuer depuis. Il a une longue côte à remonter», observe M. Gauthier.
Jean Charest est-il responsable des déboires des libéraux dans les sondages? «Quand on fait les liens, on le voit bien. Dans un parti, dans un gouvernement, le chef est le premier responsable. Ici, les résultats concordent entre le peu d'intentions de vote pour le PLQ, l'insatisfaction à l'égard du gouvernement et à l'endroit de M. Charest. Tout indique qu'il est tenu comme responsable de cette situation», explique Claude Gauthier.
Landry n'en profite pas
Et Bernard Landry peut difficilement se consoler devant les déboires de son adversaire. Désormais, 55% des Québécois sont insatisfaits de son travail, une faible augmentation par rapport aux 53% de novembre. La proportion des gens satisfaits n'a pas bougé depuis l'automne, stagnant à 37%. Aux beaux jours du film À hauteur d'homme, M. Landry recueillait 55% de répondants satisfaits contre seulement 33% de mécontents.
En revanche, le chef adéquiste, Mario Dumont, continue de monter lentement. Désormais, 53% des répondants sont satisfaits de son travail, soit un point de plus qu'en novembre 2004, et près de 10 points de plus qu'à l'automne 2003. La proportion des insatisfaits augmente aussi cependant: 34% des gens sont mécontents contre 32% l'automne dernier.
Au niveau des intentions de vote, rien de nouveau sous le soleil. Des élections générales déclenchées cette semaine auraient donné une victoire décisive au Parti québécois. Le PLQ réédite son score du mois dernier avec 31% des intentions de vote, le PQ descend d'un cran à 39%, un point récupéré par l'ADQ qui passe à 2%.
Le Parti libéral est encore troisième dans l'électorat francophone, où le PQ recueille 40% des intentions de vote, suivi de l'ADQ avec 23% et du PLQ avec 18%. Une correction importante toutefois: dans la région de Québec (un échantillonnage d'environ 200 personnes dans les enquêtes CROP), l'ADQ passe de 40 à 31%, le PLQ est ramené de 9 à 16%, un score plus proche de son résultat chez l'ensemble des francophones.

A Quebec idea we don’t need
Brigitte Pellerin
The Ottawa Citizen, Thursday March 3, 2005
Language regulations, Liberal prime ministers, universal day-care programs, political "ethics": The list of Quebec exports the rest of Canada doesn’t need is already impressive. Why add the so-called fiscal imbalance to it?
Wait a minute, you say. Fiscal what? Glad you ask. Here’s the theory: 1) The federal government keeps generating budget surpluses; 2) provincial governments are having trouble making ends meet. So there is a "fiscal imbalance" between Ottawa’s ability to tax and the provinces’ need to spend which means the federal government has to give boodles of money to the provinces to spend however they want. Quebec politicians have had this chip on their shoulder since forever, but until recently no one else had heard of it. Now Ontario is asking for $5 billion and other provincial governments are starting to make similar noises.
Premier Dalton McGuinty and Consumer and Business Services Minister Jim Watson talk about the need to address the "fiscal imbalance" with the predictability and whining tone of a teenager’s mother telling him to clean up his room. I mean, anyone can see it needs doing and how many times do I have to tell you and WHAT IS THAT THING OVER THERE!?!
The difference is that almost every teenager’s mother is right; the room is a mess and now that you mention it there is a strange smell so denying risks yet another unpleasant and predictable argument but it certainly won’t make the problem go away. Those dirty sneakers are very real. Unlike the fiscal imbalance.
Now, it’s true the feds have surpluses. It’s also true most provincial governments have trouble balancing their budgets. But that doesn’t mean the former automatically causes the latter. And it’s even less obvious that the solution has to be transfers from the feds to the provinces. It’s not as though the provinces needed federal permission to raise their own taxes or cut spending (I am by no means the first one to make that point). But apparently basic logic isn’t going to stop politicians across the country doing their new Bernard Landry impersonations.
Yes, Bernard Landry. For it is he to whom we owe the popularity of fiscal-imbalance discussions all over the dominion. Starting in May 2001, as premier, the Parti Québécois leader created a special commission to study the "fundamental causes" of the fiscal imbalance and recommend solutions (see www.desequilibrefiscal.gouv.qc.ca/index_ang.htm), presided over by Yves Séguin, who has just been dropped as current Premier Jean Charest’s finance minister for not sticking to the Liberal script.
The commission’s conclusion? Hey, there’s a fiscal imbalance. As anybody who’s anybody in Quebec would tell you. Opinion polls say a vast majority of Quebecers believe it, too – and to sovereignists, it’s proof positive Quebec ought to separate (what isn’t?). Mr. Charest joined the chorus of voices demanding the federal government give more money to Quebec. Towards the end of the last provincial campaign, he promised an "all out battle" with the feds over the question if elected. The fiscal imbalance question, he said in April 2003, "will be the first of our priorities in our relations with the rest of the country." Even if it means allying his party with the Bloc Québécois, he added. (Last year, after a conference on equalization, Mr. Charest did not reproach then-finance minister Yves Séguin, for accusing the feds of behaving like "Dracula," sucking the financial blood out of Quebec. And that’s the federalist party.)
I hate to say it, but the only politician who ever made sense on this issue is Stéphane Dion, as federal minister for Intergovernmental Affairs. In the Montreal Gazette in October 2002, he wrote, "The fiscal imbalance between Ottawa and the provinces exists because everyone says it does, on the basis of a report that almost no one has discussed. (…) This ‘imbalance’ is taken for granted, and then questions are asked as to which super-strategy, which mega-coalition, will get the federal government to budge, a government that allegedly denies the evidence because it is so inflexible, insensitive, centralizing, arrogant, contemptuous, anti-provinces, anti-Quebec, and so on. (…) Throughout the decades when the federal government was running up huge deficits, no one talked of it being the victim of fiscal imbalance." A statement so lucid everyone sided with Mr. Landry instead.
I’m not saying the federal government isn’t a villain when it comes to taking too much revenues out of our pockets; it is. And I’m not saying provincial governments have it easy; they don’t. But this endless talk of fiscal imbalance is utter gooblahoy, cooked up by the PQ and used as a separatist strategy by the usual suspects.
Why, oh why, did we need to import it here?

Vers un nouvel équilibre
Mario Dumont
La Presse vendredi 4 mars 2005
Dans ses relations avec le Canada, le Québec doit retrouver la voie du respect mutuel
Nous publions ici un extrait du discours qu'a prononcé le chef de l'Action démocratique du Québec hier devant les membres de l'Institut Fraser à Vancouver.
Tous les chefs de gouvernement québécois qui se sont succédés depuis la signature du pacte constitutionnel de 1867 n'ont cessé de revendiquer leur droit à la différence, à une autonomie pleine et entière.
Si cette quête d'autonomie a souvent été perçue comme une menace par le gouvernement fédéral, il n'en demeure pas moins que cette recherche d'un statut particulier et respectueux de la personnalité québécoise était à ce moment-là et est de nos jours toujours légitime.
La formation politique que je représente au Québec, l'Action démocratique du Québec estime que la voix des Québécois doit continuer de se faire entendre partout au Canada. Autant, en somme, que les voix des citoyens des autres provinces canadiennes qui manifestent de plus en plus et avec vigueur leur mécontentement ou leur ras-le-bol devant les intrusions du gouvernement fédéral dans des domaines de compétente des provinces, violant ainsi les termes clairement déterminés de la Constitution qui les gouverne.
En fait, l'Action démocratique du Québec est née de cette volonté de faire respecter les termes de la Confédération en délimitant de façon claire et nette les pouvoirs qui reviennent de droit aux provinces. Nous avons parfois l'impression qu'avec l'attitude centralisatrice d'Ottawa, tout ce qui reste de l'esprit de la Confédération, c'est la petite flamme qui brûle devant le parlement canadien.
À la suite de deux référendum, les adéquistes croient qu'il faut respecter le désir des Québécois d'éviter une rupture brutale avec nos partenaires canadiens, tout en rétablissant le lien de confiance entre l'ensemble des Canadiens et les Québécois par la poursuite de démarches en faveur d'un rétablissement sérieux de rapports plus conformes à l'esprit de la Confédération.
L'Action démocratique du Québec a fait le pari que le Canada est maintenant en mesure de comprendre et de reconnaître que les Québécois ont toutes les raisons de poursuivre leurs démarches vers une plus grande autonomie en laissant de côté ce qu'elle appelle l'obsession constitutionnelle et les référendums répétitifs qui laisse planer une menace perpétuelle. C'est ainsi qu'à l'élection de 2003, elle a courageusement offert aux Québécois un répit en s'attardant aux questions économiques comme la nécessité de s'en prendre à la dette, en proposant une réforme de la fiscalité, à offrant des solutions dans les domaines de l'Éducation, de la santé, de la réforme démocratique, en commentant les conséquences du choc démographique sur les programmes sociaux comme la santé.
Depuis le verdict électoral de 2003, l'Action démocratique n'a pas changé de cap et cette décision de tenir à ses principes semble gagner de plus en plus d'adeptes et de défenseurs dans l'ensemble de la société québécoise.
Le Québec de demain, celui que propose l'Action démocratique n'a rien de très mystérieux. Il s'appuie sur des principes et des constats historiques. Il fait appel à tous ceux qui souhaitent que le Canada et ses alliés dans la Confédération respectent et s'entendent pour récupérer les leviers politique, économique, culturel et social, dont ils ont besoin pour assurer leur développement et qui leur sont dus.
Le Québec de l'Action démocratique du Québec se tiendra debout, ira de l'avant dans tous les secteurs qu'il juge nécessaire et indispensable à son développement. Un gouvernement de l'ADQ annonce aussi qu'il se rangera aux cotés de tous les Canadiens qui s'uniront pour réclamer du gouvernement centralisateur d'Ottawa les instruments utiles à leur développement.
Une lecture des grands titres politiques récents dans l'ensemble des journaux canadiens et particulièrement ceux de Calgary démontre sans l'ombre d'un doute que le Québec n'est définitivement plus isolé dans cette recherche d'autonomie et de liberté d'action dans tous les domaines d'activités qui lui sont réservés.
Le nombre des intervenants canadiens en faveur du respect de l'esprit du Pacte confédératif de 1867 qui détermine les pouvoirs qui sont réservés aux provinces est de plus en plus grand. Qu'il suffise d'aborder les questions touchant la Santé, l'environnement, le développement des richesses naturelles et des régions, le commerce international, la recherche, l'éducation et les programmes sociaux pour comprendre que, de plus en plus, les États provinciaux en ont assez de l'attitude centralisatrice fédérale et par-dessus tout que le Québec veut faire partie de tous les forums nationaux où on cherche à redonner l'initiative aux provinces. (...)
Ce dont le Québec et le Canada ont besoin c'est d'un nouvel équilibre qui respectera en tous points les niveaux d'autonomie et les pouvoirs décrits dans la Constitution. Il nous faut un système sain reconnaissant les nouvelles réalités du Canada où les Québécois autant que leurs alliés canadiens se sentiront confortables et en sécurité. L'Action démocratique que j'ai le grand privilège de diriger et de représenter ici devant vous souhaite s'inscrire dans un courant d'ensemble acceptable pour tous les Canadiens. L'Action démocratique du Québec souhaite, dans la poursuite de tous les objectifs que je viens de décrire, s'associer au courant canadien.
Dans ses relations avec le Canada, le Québec doit retrouver la voie du respect mutuel. L'histoire des Québécois, c'est aussi celle de nos relations avec les Canadiens. Le référendum de 1995 a exprimé pour une deuxième fois le désir des Québécois de ne pas couper les liens qui nous unissent à nos voisins du Canada. Cette volonté de la majorité nous appelle à une véritable coopération avec les autres provinces afin d'améliorer notre système politique et de faire respecter nos revendications toutes aussi légitimes les unes que les autres.

Réforme du mode de scrutin: l'exemple de la Colombie-Britannique
MARIO DUMONT : Député de Rivière-du-Loup et chef de l'Action démocratique du Québec
Le Devoir vendredi 4 mars 2005
Ayant eu l'occasion de rencontrer plusieurs intervenants qui ont participé et présidé à l'Assemblée des citoyens sur la réforme électorale de la Colombie-Britannique lors de ma tournée dans l'Ouest canadien, je ne peux que constater combien le Québec a pris du retard dans ce dossier.
Une consultation des citoyens, par les citoyens et pour les citoyens
La grande différence entre la façon de faire choisie par le gouvernement québécois pour mener son projet de réforme électorale et celui de la Colombie-Britannique réside dans la participation directe des Britanno-Colombiens alors que, au Québec, ce sont les politiciens qui feront ce travail.
Le gouvernement de la Colombie-Britannique a choisi une formule inédite afin de consulter sa population sur un projet de réforme du mode de scrutin en créant l'Assemblée des citoyens sur la réforme électorale de la Colombie-Britannique. Le processus permettant la mise sur pied de l'Assemblée des citoyens m'apparaît être une innovation intéressante, un gage de transparence et de neutralité du processus de réforme du mode de scrutin, et le Québec aurait avantage à regarder de plus près ce qui se fait là-bas.
Plutôt que de laisser les seuls élus mener la consultation, le Parlement de Victoria a plutôt choisi de nommer une assemblée de citoyens avec le mandat d'évaluer tous les modèles possibles pour l'élection des membres de l'Assemblée législative, y compris des scrutins préférentiels et une représentation proportionnelle.
De plus, l'Assemblée des citoyens était mandatée pour organiser des audiences publiques à travers la province. Le résultat de ces travaux, une proposition de réforme majeure du système électoral, sera soumis à la population lors d'un référendum qui se déroulera le 17 mai prochain.
Les membres de l'Assemblée des citoyens ont été choisis au hasard dans les 79 circonscriptions électorales de la province.
La composition de cette assemblée est paritaire, soit autant de femmes que d'hommes. Elle reflète tous les groupes d'âges et l'origine ethnique des citoyens ayant le droit de vote, tout comme elle fait une place importante aux Premières Nations. Au total, ce sont 161 personnes représentatives de la population de la Colombie-Britannique.
Une participation citoyenne importante
Au cours des audiences publiques, environ 3000 Britanno-Colombiens ont assisté aux présentations offertes par 383 personnes. Des résumés de toutes les présentations formelles ont été publiés sur le site Internet de l'assemblée, ainsi rendus disponibles au public.
Plus de 1430 personnes ont fait des présentations écrites à l'assemblée, la majorité par l'entremise du site Internet de l'assemblée où elles étaient publiées. Au fil du temps, les interventions ont commencé à faire référence aux précédentes, créant ainsi un dialogue continu.
Il est impressionnant de constater qu'au cours d'une période de onze mois, des centaines de citoyens de la Colombie-Britannique ont été entendus lors d'une cinquantaine de séances publiques. Ce processus est un exemple à suivre pour assurer la transparence et la neutralité nécessaires à l'adoption d'une réforme électorale réussie au Québec.
Pendant ce temps, au Québec...
Au Québec, nous avons eu des États généraux sur la réforme du mode de scrutin. Toutefois, depuis les dernières élections, l'Assemblée nationale n'est pas sortie des sentiers battus et s'est contentée de consultations particulières de la part de l'ex-ministre responsable du dossier. Nous attendons toujours la suite.
Alors que le projet de réforme est entre de nouvelles mains, aucun signal positif n'a été envoyé à propos des suites à donner. Alors que les libéraux avaient promis lors de la dernière campagne électorale de présenter dès la première année de leur mandat un projet de loi sur la question, deux ans plus tard, nous n'avons qu'un avant-projet de loi dépourvu de calendrier et une certitude de plus en plus grande que rien ne sera fait avant les prochaines élections. Bref, il s'agit d'un autre mandat perdu en matière de réforme démocratique. Seule l'improvisation transpire de ce gouvernement; la population, qui souhaite une réforme afin que l'Assemblée nationale reflète mieux la réalité du Québec d'aujourd'hui, devra ainsi rester sur sa faim.
Pour démontrer son sérieux, le gouvernement de la Colombie-Britannique avait, au lendemain de son élection, adopté un projet de loi pour des élections à date fixe. L'Ontario, qui vient elle aussi d'entreprendre une modernisation de son mode de scrutin, a commencé par adopter une législation établissant les élections à date fixe. Devant l'immobilisme des libéraux et des péquistes, j'ai présenté l'automne dernier une telle législation et attends toujours l'appui des deux vieux partis représentés à l'Assemblée nationale.
Encore plus inspiré et plus déterminé, maintenant que j'ai eu la chance de rencontrer en personne les acteurs qui innovent en matière d'assainissement des moeurs démocratiques, je vais, en compagnie des députés de l'ADQ, me battre pour que le Québec redevienne lui aussi un moteur de changement en cette matière et qu'il retrouve ses lettres de noblesse, comme avait si bien su le faire l'ancien premier ministre René Lévesque.

Hommage à Gérard Filion
- Un parcours qui épouse notre libération collective
Lise Bissonnette
Ancienne directrice du Devoir et présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec
Le Devoir jeudi 31 mars 2005
Nous disons moins adieu à un sage qu'à un impatient qui a éclairé nos raisons de l'être
Texte lu hier aux funérailles de Gérard Filion
Aux enfants, aux petits-enfants et arrière-petits-enfants de M. Gérard Filion, j'exprime les condoléances de tous ceux qui l'ont connu -- certes moins bien que vous tous, sa grande famille. Sa présence nous aura néanmoins marqués. Nous sommes très nombreux à nous considérer aussi comme ses descendants et, ce matin, nous sommes émus de pouvoir lui rendre hommage. Je vous remercie de m'avoir demandé de le faire en leur nom, votre confiance me touche.
Elle me touche d'autant plus que j'ai bien peu connu M. Filion; nos plus longues conversations ont été de quelques minutes, en des circonstances particulières au cours des derniers mois.
Je l'ai croisé vraiment une seule fois, lors d'une conférence où nous avions réuni les anciens directeurs, à l'occasion du 85e anniversaire du journal. Il avait amorcé son intervention en ironisant : «J'ai l'âge même du Devoir, disait-il, je me demande lequel des deux survivra à l'autre... » Le Devoir a été souvent plus fragile que lui, en effet. Mais je suis convaincue que M. Filion n'aurait pas souhaité le voir disparaître avant lui, après avoir été l'artisan même de sa pérennité, au milieu du siècle dernier.
Comment témoigner d'un homme et de son action sans l'avoir côtoyé ? En me situant du côté de la reconnaissance qui, lorsque le coeur mesure un héritage, n'a pas besoin de la connaissance pour trouver une voix.
La juste guerre
J'avais à peine plus d'un an quand Gérard Filion a pris la direction du Devoir. Je suis donc de la génération qui a eu 15 ans dans la noirceur et 20 ans dans la clarté, qui a pu passer des petites résignations aux grands espoirs au moment même d'aborder la vie adulte et qui a ainsi pleinement souvenir aujourd'hui de ce que sa durable liberté fut d'abord une conquête. Nous ne l'avons pas obtenue à la naissance, cette liberté, certains l'ont fait éclore pour nous, à leurs risques, dans un Québec aux couloirs si étroits qu'ils semblaient le plus souvent fermés.
Le parcours de M. Filion épouse puis domine ce moment de libération collective. Issu du syndicalisme chrétien dont l'idéalisme fit émerger les valeurs de résistance au statu quo et surtout une foi en ce qu'on appelait le «progrès social», il aura su, dans la force de l'âge et alors que tant d'autres désespéraient en silence, mener un combat qui ne fut pas loin d'une guerre, d'une juste guerre. Pour seule arme, il avait les mots, qu'il utilisa pleinement, parfois brutalement parce que certaines ruptures l'exigeaient.
On résume trop souvent sa quinzaine d'années à la tête du Devoir à la lutte contre le régime corrompu et musclé de Maurice Duplessis, affrontement réel entre deux hommes que tout opposait. Mais l'histoire efface les destins personnels. Ce que Le Devoir de ces années-là a fait de mieux, c'était de donner une voix quotidienne à des causes que plusieurs défendaient mais qui avaient peu ou pas de lieux où se déployer : la justice sociale, des conditions de travail décentes, l'assainissement des moeurs politiques, le droit à l'éducation pour tous, une gestion économique compétente, l'édification des leviers de l'État québécois et la réforme de l'État canadien. Toutes ces idées fermes du Devoir des années 50 deviendront le programme même de la Révolution tranquille.
Aujourd'hui, elles se déclinent comme des clichés et certains sont même d'avis que la modernisation du Québec était inéluctable, qu'elle ne mérite pas notre regard encore émerveillé sur cette période. Ceux qui se sont intéressés de plus près à l'histoire du Devoir savent toutefois à quels chantages, rétorsions, menaces, la direction devait résister.
Mais le pire écueil, faut-il le rappeler, était l'indifférence de la majorité, si bien incarnée dans le petit tirage du Devoir. C'est a posteriori de son directorat magistral que l'influence de ce journal -- une influence qu'il avait construite -- a été vraiment reconnue, acceptée et parfois célébrée hors de nos contrées.
La période où M. Filion l'a arraché à son sommeil, à ses accointances politiques plus ou moins claires, à sa frilosité, pour le situer hors des idées reçues, avec son collègue, le si regretté André Laurendeau, a été une période où le mépris collectif était plus souvent exprimé que la reconnaissance. Encore aujourd'hui, en ces jours de deuil, cette reconnaissance lui est beaucoup trop mesurée.
Il nous a pourtant légué la plus haute idée du Devoir même si, malheureusement pour nos griffes, nous n'avions plus de Duplessis à nous mettre sous la patte. On a beaucoup évoqué, avec nostalgie, son style à la hache qui remplissait d'aise les mécontents et opposants aux mécréants qui gouvernaient. Mais on peut écrire dru en ayant peu à dire, comme tant de textes d'humeur tentent désormais de le faire en ne suscitant que défoulement.
C'est plutôt d'écriture libérée qu'il faut parler chez M. Filion, une écriture qui incarnait sa façon de diriger le journal et sa conception de l'éditorial. Le journalisme, pour lui, n'était pas un travail de médiation entre les pouvoirs et les commettants ou groupes divers. Il était un travail de distanciation : observer, étudier, juger, parfois se tromper, toujours prendre vraiment position, dans une certaine solitude. C'est d'abord cela, l'indépendance d'un journal, et ce directeur aura été à mes yeux, quand j'eus le privilège de compter parmi ses successeurs, celui qui l'aura le mieux incarnée dans l'histoire du Devoir et qui m'a dès lors le plus inspirée.
La mise en oeuvre
D'autant qu'il aura su ensuite se détacher du métier avec simplicité, faire la preuve qu'on peut défendre des idées mais aussi les mettre en oeuvre. Ce fut le cas à la Société générale de financement, ce morceau du futur modèle québécois d'économie mixte qu'il avait appelé de ses voeux éditoriaux. Ce fut le cas à la commission scolaire qu'il eut plaisir à présider au début des grandes réformes. Là aussi, il osait mettre à l'épreuve de l'action l'idée la plus féconde de la Révolution tranquille, l'accès généralisé au savoir et surtout la démocratisation de l'éducation.
Vice-président de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement, M. Filion fut signataire du célèbre rapport Parent -- document dont la lecture trop passionnée me fit mettre à la porte de mon pensionnat -- mais qui a su traverser le temps presque intact après avoir fait naître notre ministère de l'Éducation. C'est en ses pages qu'avec mes amis et collègues des mouvements étudiants de l'époque, j'ai compris, pour ne plus jamais l'oublier, que l'égalité des chances n'était pas une utopie mais un impératif et que nous avions le devoir de nous en donner les moyens.
Nous sommes encore loin du compte, non seulement en éducation mais pour toutes les causes à peine évoquées en ce bref rappel des convictions d'un homme. C'est peut-être pourquoi, dans la voix de Gérard Filion, il y avait comme une brusquerie qui ressemblait à une tentation de nous chapitrer. Nous disons moins adieu à un sage qu'à un impatient, qui a éclairé nos raisons de l'être et dont le souvenir ne cessera de nous mettre en garde contre la satisfaction.
Je l'en remercie avec vous.
