De curiosité à légende d'un peuple

Paul Ohl
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

Louis Cyr est toujours considéré comme l'homme le plus fort de tous les temps

Le nom de Louis Cyr évoque un des plus grands héros populaires du Québec quoiqu'il soit perçu par nombre de ses contemporains comme un personnage de folklore. Presque un siècle et demi après la naissance de celui que plusieurs considèrent comme l'homme le plus fort de tous les temps, une première biographie officielle vient rendre à Louis Cyr sa place dans l'histoire. Au terme de dix années de recherche, le romancier et scénariste Paul Ohl lancera mercredi prochain un ouvrage imposant intitulé Louis Cyr, une épopée légendaire. Aujourd'hui, l'auteur offre aux lecteurs du Devoir un texte original qui rend compte du parcours de cet homme hors du commun, devenu la première superstar du Québec.

Un boulevard, des rues, des parcs, une école, un centre sportif, des commerces, un palais de justice portent son nom. À Montréal, à Napierville, à Joliette, à Saint-Jean-de-Matha. Deux statues se dressent à sa mémoire. La première, monumentale, dans l'ouest de la métropole, angle Saint-Jacques et De Courcelle. L'autre, à peine plus petite, au centre de Saint-Jean-de-Matha, en face de l'église.

Il naquit quelque temps avant le Pacte confédératif de 1867 et mourut l'année de la tragédie du Titanic. Fils du terroir, illettré, exilé dans l'enfer des usines de textile de la Nouvelle-Angleterre, humilié par la réputation de «porteurs d'eau» faite aux Canadiens français de l'époque, cet être hors du commun s'illustra à un point tel qu'il en vint à personnifier la force ultime, toutes époques confondues. Il s'appelait Louis Cyr et on le considère aujourd'hui comme l'homme le plus fort de tous les temps.

Du vivant de Louis Cyr et souvent à son corps défendant, on fit de lui une légende. Les politiciens, les haut gradés du clergé, les dirigeants des sociétés franco-américaines, les promoteurs autant canadiens, américains que britanniques, le poussaient, qui sur les estrades, qui dans les grandes salles de spectacles ou dans les arènes sportives, mais toujours à leur profit.

Tantôt on le voulait un phénomène, une curiosité, tantôt un symbole identitaire. Il devint rapidement le héros de tout un peuple. Et pour le curé Antoine Labelle, l'artisan de la colonisation des Pays-d'en-Haut, la preuve vivante que le Québec était «le creuset de la race des hommes forts».

Presque un siècle et demi après sa naissance, à Saint-Cyprien-de-Napierville, dans les terres de l'ancienne seigneurie de Léry, la vie de Louis Cyr oscille encore entre le mythe et la réalité. Elle tient beaucoup de la fabulation à cause des nombreux récits fantaisistes le concernant. À tel point que l'on peut aisément croire que Louis Cyr fut imposé à grands coups de superlatifs, tel un autre héros de Rabelais.

Le destin d'un homme d'exception

Établissons les faits. N'eût été l'astuce de Charles de Menou d'Aulnay, gouverneur de l'Acadie française, Jean Sire n'aurait jamais quitté sa Flandre natale pour Beaubassin et l'île Saint-Jean vers 1690. Et n'eût été la déportation des Acadiens en 1755, Paul Sire ne se serait pas retrouvé à Saint-Charles-de-Bellechasse et plus tard, sa descendance, à Saint-Cyprien-de-Napierville. En cours d'exode, le patronyme passa de Sire à Cyr. Enfant, le futur Louis Cyr entendit davantage les récits de la dernière bataille que livrèrent les Patriotes de 1837-38 à Odelltown, non loin de Napierville, que ceux du Grand Dérangement des Acadiens. La défaite des Patriotes, la répression de Colborne, l'arrestation de 132 citoyens de Saint-Cyprien, l'exil de nombre d'entre eux en Australie avaient laissé des séquelles profondes, en tensions, en haines, en appauvrissement.

L'enfance de Louis Cyr s'inscrivit donc dans une logique de fatalité. Le monde des cultivateurs cantonnés dans les rangs, sur des terres qui rendaient à peine l'essentiel, était marqué par des naissances nombreuses et des morts encore plus nombreuses. Treize naissances connues chez les Cyr, une mortalité par trois naissances. Des crises économiques successives que le Pacte confédératif de 1867 ne parvint pas à enrayer. À quoi s'ajoutait le drame de l'analphabétisme, alors qu'au Québec, la proportion d'illettrés parmi les francophones était quatre fois plus élevée qu'en Ontario. Louis Cyr fut de ceux-là, lui qui ne fréquenta l'école des garçons de Napierville qu'une dizaine de mois en tout.

À première vue, Louis Cyr n'avait d'autre avenir que de remuer la terre paternelle, déjà appauvrie, à coups de charrue, selon l'adage voulant que «savoir lire ne rendait pas plus habile au maniement de la charrue». Ce qui le distinguait de tous les autres, jusqu'à le rendre unique, fut le don de la force. À quatorze ans, il transportait 15 minots de grain entassés sur une porte d'écurie placée sur son dos et soulevait, par la flèche, un véhicule monté sur une structure de fer pesant plus de 1000 livres. L'adolescent avait déjà la force de trois adultes.

Lorsqu'une nouvelle crise économique sonna l'alarme, on assista à un exode, d'une ampleur catastrophique, vers la Nouvelle-Angleterre. Pour la population du Haut-Richelieu, le salut résidait dans les industries du textile du Nord-Est américain. La saignée démographique commencée entre 1840 et 1860 allait s'accentuer au point de mettre en péril «l'avenir de la race», selon le curé Antoine Labelle. Ce fut en décembre 1878 que Pierre Cyr, Philomène Berger-Véronneau et leurs dix enfants prirent le chemin de l'exil volontaire vers Lowell, une communauté de l'État du Massachusetts. Ils rejoignaient le demi-million de Canadiens français dispersés dans une dizaine d'États américains, en quête d'un rêve impossible.

L'homme fort du Petit Canada

Lowell, petit village du Massachusetts situé sur les rives de la tumultueuse rivière Merrimack, était devenu, à compter de 1820, le haut lieu mondial du textile. Lorsque les Cyr débarquèrent du train après un voyage de trois jours et autant de nuits blanches, ils se fondirent dans la masse des dix mille Canadiens français entassés dans le «Petit Canada». Un ghetto voisin de celui des Irlandais. Un lieu insalubre, surchargé d'ouvriers, érigé sur un sol mouvant qui avait été un marais. Le milieu était encombré de déchets, dépourvu de mesures hygiéniques. L'eau, contaminée. Les conditions de travail étaient inhumaines et les ouvriers, forcés de s'endetter pour se loger et nourrir leur famille. Si bien que la plupart des enfants canadiens-français de dix ans, et parfois moins, se retrouvaient à l'usine. Des hebdomadaires firent campagne contre les francophones, les traitant de «Chinois de l'Est, d'importés malhonnêtes, de scabs». À l'hostilité quotidienne s'ajoutaient des bagarres entre Canadiens français et Irlandais sur fond de conflit religieux.

L'aînée des Cyr succomba à la fièvre typhoïde. Louis Cyr, atteint du même mal, faillit mourir à son tour. Quelques mois plus tard, âgé de 17 ans à peine, il accomplissait le travail de trois hommes, transportant à lui seul des charges de coton de plusieurs centaines de livres. À la Suffolk Manufacturing Company, une des douze usines de Lowell, on ne parlait plus que des exploits d'un certain Louis Cyr, dont on prononçait le nom en le déformant à l'américaine. Ses compatriotes le traitaient en héros, tous les autres le qualifiaient de champion, un qualificatif nouveau pour Louis Cyr, qui n'entendait rien à ce terme propre à la culture sportive anglophone. Des années plus tard, il en fera le but ultime de sa vie. Le 14 novembre 1891, à peine débarqué à Liverpool, en Angleterre, il déclara à des journalistes britanniques : «Je veux qu'il soit compris que les médailles et les ceintures m'importent moins que le titre de champion des hommes forts du monde.»

Entre Lowell et Louis Cyr naîtra une histoire d'amour. Ce fut là qu'il rencontra Mélina Comtois, sa compagne jusqu'au dernier jour. Elle était de Saint-Jean-de-Matha, une communauté de Lanaudière qui fête cette année ses 150 ans de fondation. Les deux s'y marièrent en janvier 1882. Ils étaient encore mineurs. Mais l'attrait de Lowell était toujours là. Chaque année, entre 1883 et 1907, le couple y retourna régulièrement. Ce fut également à Lowell que Louis Cyr toucha un premier haltère. Et que se révéla aussitôt son destin : devenir l'homme le plus fort du monde.

Le champion des hommes forts du monde

Louis Cyr était un héros pour des milliers de compatriotes en exil aux États-Unis et un parfait inconnu dans ses terres. Il se fit bien remarquer à la Crique à David, au nord-ouest de Saint-Jean-de-Matha, en déplaçant, seul, des billots que quatre hommes levaient avec peine. Mais ce genre d'exploit ne fit l'objet que de rumeurs colportées dans les chantiers de Lanaudière.

L'homme qui changea la vie de Louis Cyr fut Gustave Lambert, le propriétaire de Lambert House, la taverne la plus fréquentée de Montréal, située sur le boulevard Saint-Laurent. Un habitué des séjours aux États-Unis, il entendit cent récits au sujet d'un jeune phénomène que l'on surnommait le «Samson canadien». La rencontre des deux hommes à Montréal, au printemps de 1884, fut déterminante pour Louis Cyr. À la dure école de Lambert, il apprit l'art du spectacle de force, dont il allait devenir le grand maître de son époque. Lorsque Lambert le produisit au Mechanic's Hall de la rue Saint-Jacques, ce fut un public incrédule qui en redemanda. La première grande star du Québec était née. En mettant de côté toutes les exagérations au sujet de ses mensurations, elles n'en demeuraient pas moins colossales. Il jonglait avec des charges que la plupart des hommes ne parvenaient pas à remuer. Il lançait défi après défi à tout venant, en insistant sur sa mission : démontrer que le triomphe de la force passait par ce qu'il y avait de plus pur, de plus absolu, soit l'épreuve de vérité. Il devenait clair que déjà Louis Cyr n'avait cure des simulacres et des exhibitions savamment orchestrées.

Puis il s'attaqua à son plus redoutable adversaire : l'analphabétisme. Pendant plusieurs années, aidé par son épouse Mélina, il apprendra à lire, à réciter et finalement à copier le best-seller de l'époque : Le Traité des devoirs du bon chrétien. En 1908, Louis Cyr confia à un journaliste : «Une fois lancé dans la vie, je compris qu'un vide restait à combler dans mon existence : j'étais ignorant !»

Vers l'âge de vingt-huit ans, alors qu'il s'apprêtait à traverser l'Atlantique pour entrer dans la légende, il parvenait enfin à lire un journal.

Le 25 avril 1891, le National Police Gazette de New York, propriété du richissime Richard Kyle Fox, consacra sa une à Louis Cyr. Il devenait le roi de la force. Six mois plus tard, il quittait le port de Québec à bord du SS Vancouver à destination de l'Angleterre. Il était accompagné de Joseph-Xavier Perrault, ancien député à la Chambre du Canada-Uni et fondateur de la Chambre de commerce de Montréal. Celui qui fut le premier agronome diplômé du Québec entreprit de faire quelque peu l'éducation politique de son protégé.

Le soir du 19 janvier 1892, au Royal Aquarium Hall de Londres, Louis Cyr écrivit un nouveau chapitre de l'histoire de la force, peut-être même le livre entier. Il battit tous les records existants et fit reculer les hommes forts du Vieux Continent. Ce soir-là, 5000 Londoniens d'abord incrédules puis en délire virent pour la première fois un humain hisser au bout d'un seul bras une charge de 273 livres, soulever d'un seul doigt plus d'un quart de tonne et lever, à l'aide de son dos, une plateforme chargée de 3655 livres. Lorsqu'il quitta la capitale de l'empire victorien, en mars 1892, il déclara au Sporting Life de Londres : «En quittant l'Angleterre, les records qui seront déjà dans les livres y resteront pour de nombreuses années. J'en suis venu à la conclusion que puisque personne ne veut relever mon défi, autant effacer les records des autres et faire en sorte que dorénavant il n'y ait qu'un seul nom dans le livre des records, le mien.»

De retour au Québec, Louis Cyr n'était plus seulement le monarque de la force, mais un symbole, un porte-étendard de la race, le bras armé de la nation. On l'honora partout, on le barda de médailles, de ceintures et de titres. La Ville de Montréal lui rendit hommage, la Société Saint-Jean-Baptiste le glorifia, les associations franco-américaines le réclamèrent. Si les uns réalisèrent que Louis Cyr avait changé à jamais la représentation que l'on se faisait de la force humaine, les autres, surtout les dirigeants politiques et religieux, voyaient en Louis Cyr un levier précieux au service de leurs causes respectives.

Un visionnaire

Entre 1892 et 1896, Louis Cyr continua d'étonner les experts des deux continents. Non seulement en établissant tous les records imaginables, mais en inventant littéralement les règles modernes des compétitions de force. Aucune marque ne lui échappa et ses records les plus prestigieux n'ont toujours pas été battus. Par exemple, le 27 mai 1895, dans l'auditorium Austin and Stone's Museum de Boston, Louis Cyr devint le premier humain à soulever pendant plus de cinq secondes une plateforme de 4337 livres. Puis, le 8 mai 1896, à la salle Saint-Louis de Chicago, il réussit, en moins de deux heures et au cumul de sept épreuves, à soulever une masse de sept tonnes.

Des exploits de la sorte furent bientôt récupérés et ouvrirent la voie à un véritable folklore. À preuve, plus d'une vingtaine de journaux d'époque rendirent compte des mensurations corporelles de Louis Cyr, les exagérant d'une fois à l'autre, au point de le dépeindre comme un véritable homme-montagne. Il n'avait que 33 ans et déjà on occultait bien des vérités pour mieux lui inventer une vie de légende, homérique à souhait.

Devenu le plus grand phénomène de la force de tous les temps, les promoteurs des grands cirques américains se l'arrachèrent. C'était l'âge d'or de la plus grande aventure de divertissement populaire de l'Amérique. Et Louis Cyr en profita, sous les immenses chapiteaux des Ringling Brothers, pour donner au personnage de l'homme fort de cirque ses lettres de noblesse et devenir l'athlète-artiste le mieux payé de son époque.

En début de 1899, Louis Cyr créa la première entreprise de cirque entièrement québécoise. Mettant l'accent sur la virtuosité du corps humain, il transforma le spectacle traditionnel en une forme moderne «d'athlétisme théâtral». Le défi fut de taille. Louis Cyr dû affronter l'opposition d'une partie du clergé et bon nombre de préjugés. «Certains curés de paroisses me préparaient la guerre, expliqua-t-il, défendant aux fidèles, sous menace de peines sévères, d'assister à nos représentations [...] Mais je soutiendrai que rien dans les cirques que j'ai dirigés n'a jamais offensé la morale.»

Malgré ces oppositions, l'entreprise, avec ses 150 employés et un chapiteau principal de 2000 places assises, connaîtra un immense succès. En 1904, le Cirque Louis-Cyr avait visité plus de 300 villes et villages du Québec, donné environ 650 représentations et attiré plus de 600 000 spectateurs. Le défi visionnaire de l'homme le plus fort de tous les temps permit de jeter un pont sur plusieurs générations et d'ouvrir la voie à rien de moins qu'au Cirque du Soleil.

Louis Cyr avait 39 ans lorsque le docteur Sir William Hingston diagnostiqua la maladie de Bright, une pathologie rénale souvent mortelle. Il en mourut dix ans plus tard, le 10 novembre 1912. La nouvelle de sa mort fit rapidement le tour de l'Amérique et de l'Europe. Reconnu comme le champion invaincu de tous les hommes forts, on le proclama bientôt l'homme le plus fort de tous les temps. Reste à lui reconnaître aujourd'hui sa véritable place dans l'histoire.




Les douze travaux de Louis Cyr

Paul Ohl
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

Les douze travaux d'Hercule appartiennent à la mythologie. Ceux de Louis Cyr, à l'histoire. Des dates, des lieux, des tonnages attestent de l'authenticité des exploits de Louis Cyr, ainsi que des conditions particulières dans lesquelles ils furent réalisés.

- En septembre 1878, au moulin de Saint-Athanase, près de Saint-Jean-sur-Richelieu, le jeune Cyprien Noé (Louis) Cyr, alors âgé de quatorze ans, déplaça 15 minots de grain (près de 1000 livres) sur une distance de 15 pieds. Les sacs avaient été entassés sur une porte d'écurie placée sur son dos.

- En mai 1883, à Lowell, Massachusetts, devant plus de 4000 personnes massées derrière la Suffolk Manufacturing Co., Louis Cyr, âgé de dix-neuf ans, souleva de terre puis soutint sur une épaule une pierre pesée officiellement à 517 livres.

- Le 21 septembre 1891, au parc Sohmer de Montréal (sur l'actuel emplacement de la Maison de Radio-Canada), Louis Cyr retint, par la seule force de ses bras, deux paires de chevaux de la King Express Company, pesant 4800 livres au total.

- Le 19 janvier 1892, au Royal Aquarium Hall de Londres, Louis Cyr développa de façon stricte, au bout de son bras droit, un haltère de 273 livres.

- Le 30 janvier 1892, au Royal Albert Hall de Londres, Louis Cyr effectua, de la position à genoux, un développé du bras droit d'un haltère de 174 livres à 16 reprises consécutives.

- Le 7 septembre 1892, à Lowell, Louis Cyr souleva une charge de 558 livres du majeur de la main droite.

- Le 27 mai 1895, dans l'auditorium du Austin and Stone's Museum de Boston, Louis Cyr effectua un soulevé d'une plateforme chargée à hauteur de 4337 livres, soit près de deux tonnes et quart.

- Le 8 mai 1896, au Saint-Louis Hall de l'avenue Curtis à Chicago, Louis Cyr maintint pendant quelques secondes une charge de 131 livres du bras droit tendu à l'horizontale; épaula et développa du bras droit un haltère de 162 livres à 36 reprises consécutives; souleva de terre de la main droite une charge de 987 livres et des deux mains une masse de 1897 livres; épaula de la main droite et en un seul temps un baril de ciment de 433 livres.

Alors qu'adolescent Louis Cyr n'avait jamais franchi les limites de la seigneurie de Léry, en 23 ans de vie publique d'homme fort, il parcourut plus de 80 000 kilomètres, au Canada, aux États-Unis, en Angleterre et au pays de Galles. Il a donné plus de 2500 représentations publiques de force et plus de 1000 spectacles avec les cirques John Robinson, Ringling Brothers et Cyr-Barré. Il a soulevé au moins 500 fois des plateformes chargées de plus de 3000 livres, lutté autant de fois contre des paires de chevaux, établi 50 records du monde et ne fut jamais vaincu.

Un parcours de vie qui consacre Louis Cyr comme une figure dominante du patrimoine collectif de l'Amérique française.




Québec, ville fermée?

Isabelle Porter
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

La Vieille Capitale peine autant à attirer les immigrants qu'à retenir ceux qui s'y installent

À Québec, le dossier de l'immigration est un fiasco dont plus personne ne se cache. La Ville peine autant à attirer les immigrants qu'à retenir ceux qui s'y installent. La belle capitale ne manque pourtant pas d'attraits, de services et de gens bien intentionnés. Pourquoi les immigrants la fuient-elle?

La directrice du Centre multiethnique de Québec, Karine Verreault, ne se fait pas prier pour dénoncer la situation. «Pour une ville de 500 000 habitants, 1500 immigrants par année, c'est ridicule. Et là-dessus, il faut tenir compte du fait que près de 40 % des nouveaux arrivants à Québec sont envoyés par le gouvernement en tant que réfugiés.» La jeune femme à de la difficulté à fournir des raisons précises, encore plus à trouver des solutions : «On sait qu'il y a un problème, c'est clair. Le problème, ce n'est pas qu'ils quittent la ville, c'est qu'ils ne viennent même pas. La grande question c'est : pourquoi ne viennent-ils pas ? D'autant plus que Québec est une très belle ville.»

Tous les intervenants du milieu de l'immigration s'accordent pour dire que le manque d'emplois est au coeur du problème. D'aucuns, plus exaspérés, s'en prennent à la mentalité des gens de la capitale, qui serait plus conservatrice, plus frileuse. Or, bien téméraire celui ou celle qui saura tracer la ligne dans ce mélange de culpabilité et de frustration. Une chose est certaine, il n'est plus possible de fermer les yeux sur des chiffres alarmants.

Mille cinq cents immigrants par année, c'est bien peu par rapport aux quelque 40 000 personnes qui s'installent au Québec chaque année. Et c'est bien en dessous du modeste objectif de 2500 que s'est fixé la Ville. Une ville que le ministère considère toujours comme son «deuxième pôle d'attraction des immigrants»...

Il y a deux ans, une étude de la Commission de la capitale nationale, du ministère des Affaires municipales et de l'Institut de la statistique démontrait que, parmi les grandes villes canadiennes, Québec est celle qui retient le moins d'immigrants. Au nombre de 19 685, ces derniers ne représentent que 2,9 % de la population de la région, une proportion nettement inférieure

à ce qu'on observe dans de plus petites villes, comme Sherbrooke (4,6 %) par exemple. La directrice du nouvel Observatoire de l'immigration à l'Université de Sherbrooke, Michèle Vatz Laaroussi, note que Sherbrooke est davantage habituée à la diversité en raison de la présence historique des francophones et des anglophones. «Il y a un peu plus de sensibilisation et une certaine avance par rapport à Québec pour les services», ajoute-t-elle.

Québec est-elle plus fermée que les autres villes ?

Les chiffres déconcertent d'autant plus que le maire sortant, Jean-Paul L'Allier, en poste depuis plus de 15 ans, a toujours fait preuve d'une grande sensibilité pour le sujet. «Comme pouvoir public, nous avons fait tout ce qui était possible», plaide-t-il. On lui doit la création d'un conseil interculturel à la Ville, des missions ciblées à l'étranger (en Roumanie notamment), un programme de stages en entreprise qui a connu un certain succès et une nouvelle Maison de l'immigration qui servira de centre de services à l'ensemble des nouveaux arrivants, que la Ville se prépare à ouvrir.

N'empêche qu'aujourd'hui, Jean-Paul L'Allier est forcé de reconnaître que ça n'a pas suffi. «Par rapport à tous les efforts déployés, c'est sûr que les résultats sont minimes. Québec est la deuxième ville en importance pour ce qui est de la population, mais on a énormément de difficulté à briser le mur de l'homogénéité. [...] Je crois que les stratégies étaient bonnes, mais les moyens étaient trop modestes.» De l'avis de Mme Vatz Laaroussi, la Ville de Québec n'a saisi qu'un côté du problème : «Elle a fait beaucoup d'efforts pour faire venir des immigrants, pour aller faire de la séduction à l'extérieur, mais pour ce qui est de la sensibilisation de la population, elle n'a pas fait grand-chose», note-t-elle.

La capitale se voit donc forcée de jouer au jeu de l'oeuf et de la poule. Si le problème principal est la difficulté qu'ont les immigrants à se trouver du travail, une part de la responsabilité revient de surcroît aux employeurs qui refusent de leur donner leur chance, ce qui nous ramène à la culture locale, aux mentalités... Les gens de Québec seraient-ils particulièrement résistants à l'immigration ? Certains commencent à prendre cette hypothèse au sérieux : «Nous avons fait une étude sur les jumelages entre immigrants et natifs en 1999 et en 2000 dans plusieurs villes de la province, observe Mme Laaroussi. Québec était l'une des villes où ça marchait le moins bien et la fermeture des gens de Québec à l'autre était quand même assez importante.» Pour cette spécialiste de l'immigration à l'extérieur des grandes métropoles, la capitale doit investir dans la sensibilisation, les communications : «Ça prend une politique qui ne se contente pas de faire venir et d'accueillir du monde. Il faut aussi absolument toucher la population locale. C'est sûr que, s'il n'y a pas d'inclusion des nouveaux venus, ça ne marchera pas.»

Directeur du Service d'orientation et d'intégration des immigrants au travail de Québec (SOIT), Pierre Touré croit aussi à la nécessité de sensibiliser, mais il ne croit pas que les gens de Québec soient particulièrement fermés. «Je ne veux pas parler de racisme ou de discrimination parce que ce n'est pas ça, le problème. Je regrette beaucoup que des gens tiennent ce genre de propos. Ce n'est pas ça qui va attirer les immigrants à Québec.»

La capitale, remarque-t-il, a moins d'expérience en immigration que d'autres villes canadiennes, et en plus on y parle français. Les nouveaux arrivants doivent donc être plus patients : «Les gens ont de la difficulté à passer les examens de la fonction publique et en plus ça prend toutes sortes de papiers. Plusieurs se découragent et crient à la discrimination, mais c'est normal que ce soit long, que ça prenne du temps avant de s'adapter. Les gens qui sont patients finissent par trouver quelque chose.»

«Ils ont compris que j'étais professeur»

Avec son poste permanent d'enseignant au secondaire, Saïd Khirani s'en est bien tiré. Âgé de 46 ans, ce bon vivant d'origine tunisienne a cumulé les expériences professionnelles avant d'obtenir, l'an dernier, un poste d'enseignant en mathématiques à l'école Perreault, dans la Haute-Ville. «Québec, c'est une ville administrative. Les gens se connaissent, c'est comme dans un petit village. Il y a très peu d'entreprises privées», note-t-il. Il ajoute que les gens n'ont pas l'habitude de côtoyer des immigrants, alors ils sont souvent méfiants. «Là où j'habite, dans Limoilou, la journée du 11 septembre, des gens ont lancé des oeufs sur ma voiture, sur mon patio. Et ça fait 25 ans que je vis ici. J'ai alors compris que ce n'étaient pas eux le problème, c'était moi, parce qu'ils ne me connaissent pas. Alors l'été suivant, j'ai pris la peine d'aller prendre une bière à côté du dépanneur pour parler avec eux. Ils ont compris que j'étais professeur.»

Si les immigrants sont rares à se trouver des postes de professeur à Québec, ils sont légion à avoir exercé dans leur pays d'origine ce métier ou d'autres professions libérales. Réunis autour d'une table de la Confédération des associations latino-américaines de Québec (CASA), les Latinos n'ont que le mot «travail» à la bouche. Sur la dizaine de personnes présentes, un seul a un emploi et il habite ici depuis plus de quinze ans. «Pour les gens qui veulent faire autre chose que du travail manuel, ce n'est pas possible ici», résume Maria Alzate, une mère de famille d'une quarantaine d'années qui dirige la CASA de façon bénévole.

Un mélange d'amertume et de résignation se lit sur les visages. «Ah oui, c'est vrai ! Je me suis déjà trouvé du travail à Québec. C'était pour éplucher des patates», dit en rigolant Ingrid Garcia, qui est à Québec depuis un an. «Vous savez, j'ai fait de très longues études en sociologie.» Au cours des derniers mois, une cinquantaine de leurs compatriotes ont d'ailleurs quitté la ville pour des postes à temps plein dans un abattoir dans le Bas-Saint-Laurent (voir autre article en page 5).

En l'absence d'un secteur manufacturier digne de ce nom ou d'une masse critique d'immigrants prête à fournir des petits boulots pour les «entre-deux», les immigrants de Québec butent souvent sur les résistances des corporations professionnelles. Karine Verreault déplore qu'on exige plus des autres que de nous-mêmes. «À l'époque des Bosniaques, il y avait beaucoup de travailleurs manuels, des gens qui avaient été maçons pendant vingt ans n'ont pas pu travailler ici. Alors ils sont allés en Ontario. Là-bas, ils n'ont pas besoin d'être diplômés pour travailler.» Quant aux emplois de professeur, d'avocat ou d'ingénieur, la concurrence est forte et les minorités peu nombreuses. Or le défi est là, croit Mme Laaroussi : «C'est sûr que les gens vont se tourner vers le secteur manufacturier, mais à défaut d'autre chose. On pourrait accueillir des professionnels et faire en sorte qu'ils aient une participation réelle à l'économie de la ville.»

Intolérance ou indifférence ?

Or il est déjà difficile pour les jeunes nés à Québec d'y trouver de l'emploi. Ils sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à quitter la ville. «Entre 1996 et 2001, il est sorti de la région près de 18 000 jeunes de 25 à 34 ans, par rapport à 12 000 au cours de la période précédente», relève le statisticien Jean-Paul Baillargeon. On peut donc imaginer les difficultés que connaissent les jeunes immigrants. Comme en témoigne cet entretien avec Sara (non fictif), une jeune urbaniste d'origine algérienne avec laquelle nous devions parler de sa recherche sur les immigrants dans les banlieues de Québec. L'entrevue a pris un tournant imprévu lorsqu'on lui a révélé que l'article paraîtrait dans quelques semaines : «Ah bon ! Vous savez, je ne serai peut-être plus ici à ce moment-là.» Sara parle un français impeccable, ses explications respirent l'intelligence et le gros bon sens. Elle a même présenté sa recherche à l'ACFAS. Or, elle ne trouve rien sur le marché de l'emploi. «J'ai fini par trouver quelque chose en télémarketing. Ils voulaient seulement des gens sans expérience.» Le soir, Sara téléphone donc aux gens pour leur vendre des billets pour le festival Le Grand Rire Bleue. «Je voudrais travailler dans mon domaine, en architecture ou en urbanisme. [...] J'ai des opportunités de chez moi qui arrivent par courriel. C'est vrai qu'ici les constructions ne sont pas les mêmes. C'est pour cela que, si je trouvais ici un emploi de technicienne ou même de stagiaire, j'accepterais.»




Ferry, Gauchet et le religieux

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

Même athée, l'homme conserve la conscience d'un «sur-naturel» en son coeur

Titre VO : Le religieux après la religion
Luc Ferry et Marcel Gauchet - Grasset - Paris, 2004, 154 pages

Luc Ferry et Marcel Gauchet sont deux esprits extrêmement brillants que tous auraient intérêt à fréquenter. Philosophes à la pensée claire et forte, ils abordent les enjeux fondamentaux de la modernité occidentale avec une audace et un courage intellectuels peu communs. L'homme-Dieu du premier est un livre d'athée qui offre une solide réponse aux esprits religieux qui affirment que, hors de la croyance, il n'y a point de salut, et que la dignité de l'homme se perd.

La notion de transcendance, rappelle le philosophe, «n'est pas réductible à celle d'hétéronomie ou de dépendance radicale». Le désenchantement du monde du second est aussi un livre d'athée qui pose un constat essentiel : «Ce à quoi nous assistons, c'est aux deux processus simultanément, à une sortie de la religion entendue comme sortie de la capacité du religieux à structurer la politique et la société, et à une permanence du religieux dans l'ordre de la conviction ultime des individus...» Dans un essai-dialogue renversant d'intelligence nuancée, les deux penseurs s'attachent à échanger leurs vues sur, selon le titre de leur ouvrage, Le religieux après la religion.

Selon Ferry, le procès moderne consisterait en une sorte de métamorphose de la transcendance au cours de laquelle les contenus théoriques et pratiques de la religion seraient traduits dans le langage de l'humanisme : «Au fond, il me semble qu'il n'y a pas de découverte bouleversante de nouvelles valeurs ou d'une nouvelle morale au XVIIIe siècle en Europe, mais plutôt une laïcisation des valeurs traditionnelles du christianisme.»

Or, contrairement à ce qu'on pourrait croire dans un premier temps, ce procès, qui est celui du passage de l'hétéronomie à l'autonomie, ne s'accompagne pas d'une disparition de la transcendance, mais d'un déplacement de celle-ci : «En d'autres termes, le religieux n'est plus de l'ordre de l'hétéronomie, de la dépendance radicale, mais de l'ordre de la transcendance dans l'immanence. Il n'est plus ce sur quoi la morale va se fonder et qui est extérieur aux êtres humains, mais ce vers quoi la morale tend et qui est pensé à partir de l'autonomie des expériences individuelles.»

«Sur-naturel»

Même athée, l'homme, en effet, conserve la conscience d'un «sur-naturel» en son coeur qui le rend capable d'une certaine «disposition méta-physique» qui ne saurait s'expliquer par le réductionnisme matérialiste (infrastructure, pulsions, gène altruiste) et qui expliquerait que l'homme soit prêt au sacrifice ultime au nom de certaines valeurs et principes moraux considérés comme non négociables. Ferry, affirmant ne pas savoir ce que c'est que Dieu, choisit donc de parler du divin en l'homme, «c'est-à-dire de ce sentiment d'absolu aux visages multiples que je découvre au contact de valeurs dont je dois dire et redire, je n'y puis rien, que je ne les ai pas inventées ni fabriquées moi-même, que ce soit dans l'ordre de la vérité, de la morale, de la culture ou de l'amour. Théologie négative, si l'on veut, de valeurs incarnées dont l'origine m'échappe, mais dont les explications matérialistes ne me semblent pas, pour autant, satisfaisantes en ce qu'elles sont, du reste, plus théologiques encore !».

Marcel Gauchet, devant cette brillante démonstration, reste dubitatif. Il oppose, à l'homme-Dieu de Ferry, l'homme définitivement sans Dieu. Le vocabulaire religieux, pour lui, n'est pas apte à rendre compte de l'expérience humaine moderne. Il rejette, lui aussi, tous les réductionnismes matérialistes, mais il n'accepte pas non plus l'idée d'une disposition naturelle de l'homme à la métaphysique. Il existe bien, selon lui, quelque chose comme un «absolu terrestre», mais cette conscience d'une «supériorité de l'humanité par rapport à elle-même» doit être pensée, croit-il, pour elle-même, «en échappant à la fausse alternative de l'absolu religieux ou de la relativité trop humaine».

Là où Ferry voit du «divin», tout immanent soit-il, Gauchet ne décèle que la manifestation de la condition humaine. Il parle donc plutôt d'un «substrat anthropologique» qu'il tente d'expliquer ainsi : «L'homme est un être qui, en tout état de cause, est tourné vers l'invisible ou requis par l'altérité. [...] L'homme parle, et il rencontre l'invisible dans ses mots. Il s'éprouve lui-même, irréductiblement, sous le signe de l'invisible. Il ne peut pas ne pas penser qu'il y a autre chose en lui que ce qu'il voit, touche et sent.» Mais au lieu, écrit Gauchet, de consacrer des énergies intellectuelles à «une refondation de la religion» à la Ferry, il faut plutôt accepter d'en sortir une fois pour toutes pour se pencher sur cet absolu «non pas trop humain, mais rien qu'humain» : «Je crois précisément que c'est cela l'originalité de notre situation : en cessant complètement de nous regarder dans le miroir de Dieu, nous pouvons enfin voir l'homme.»

Avec cet ouvrage sur «la place du sacré à l'âge laïc», Luc Ferry et Marcel Gauchet s'interrogent, au fond, dans une perspective athée, sur le fondement de la morale et sur les mots pour le dire. Ils nous convient, ce faisant, à un festin de l'intelligence, supérieurement lumineux et stimulant.




Le droit, instrument du discours religieux ?

Estelle Zehler
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

Sur le pouvoir de l'État et les valeurs des croyants

Alors que nombre de citoyens estimaient le processus de sécularisation de la société québécoise accompli, de nouveaux débats ramènent la question religieuse dans l'actualité. S'ils touchent des points divers, tels l'enseignement religieux à l'école, les mariages homosexuels et les tribunaux musulmans, ils utilisent tous cependant le même véhicule à la croisée du droit, du politique et du religieux.

La relation entre État et religion est en proie à une mutation profonde. Autrefois campé en des quartiers retranchés, le religieux s'aventure désormais dans de nouveaux territoires : le droit. «Il y a, note Daniel Weinstock, directeur du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal (CREUM), un certain étonnement dans les classes intellectuelle et politique, et peut-être même chez les juristes, quant à la robustesse du discours religieux au XXIe siècle.»

En fait, ce retour frappe davantage par la tentative d'appropriation d'espaces juridiques, qui deviennent ainsi un faire-valoir des valeurs religieuses, que par les arguments avancés par les instances confessionnelles, arguments totalement extérieurs à ce système juridique. Le colloque Religion, droit et société mené par le CREUM le 18 mars 2005 reposait justement sur l'hypothèse que le Québec vit un moment charnière dans l'évolution du débat qui dure depuis des siècles entre l'État laïc et le religieux.

Des outils laïcs investis par le religieux

La Constitution canadienne, dans laquelle s'inscrit la Charte des droits et libertés, comprend des parapets de sécurité vis-à-vis d'un éventuel poli-activisme des juges de la Cour suprême. Elles permettent, de la sorte, de pondérer les pouvoirs législatif et politique. «Les fondateurs de la Constitution ont eu le souci de créer une sorte d'équilibre afin qu'aucune des deux parties n'ait de primat sur l'autre. Entre Charte des droits et clause dérogatoire, les prérogatives des deux pouvoirs sont respectées.» Ce moyen, qui réside dans la clause dérogatoire, encore appelée la clause du «nonobstant», autorise un gouvernement, sous certaines conditions, à se soustraire par exemple à un jugement de la Cour suprême. Toute dérogation doit être votée par une assemblée législative qui la reconsidérera après cinq ans. C'est précisément dans cet interstice que le discours religieux s'est introduit.

Les débats entourant l'enseignement religieux à l'école, les mariages homosexuels et les tribunaux religieux jouent donc sur un terrain commun. «C'est comme si les communautés religieuses nous disaient : "nous acceptons les règles du jeu, les chartes, les constitutions, les instruments qui s'y rattachent. Nous voulons voir quel espace il y existe pour faire valoir et accommoder dans une certaine mesure nos valeurs et préoccupations de groupes religieux".» Par conséquent, les religions plus longuement établies réclament une place dans l'instruction publique, ce qui paraît antagonique lorsque rapproché de la désertion massive du culte, de la désaffection des églises. «Le Québec est vraiment au bord de la schizophrénie au sujet de son attachement aux valeurs et pratiques catholiques.» Or, en juin 2005, le gouvernement québécois devra statuer sur le maintien ou non de la dérogation autorisant les enseignements religieux catholique et protestant dans l'école publique. Dans le second dossier, la prévalence de la clause du nonobstant est également souhaitée par divers groupes afin de protéger «l'institution traditionnelle du mariage hétérosexuel».

Quant aux nouvelles religions issues de l'immigration, elles prennent acte de la promesse de société multiculturelle que leur a faite le Canada, soit une terre où il ne faudra pas abandonner son identité. À cette fin, certaines communautés musulmanes ontariennes cherchent à se munir d'autres outils juridiques présents dans le Arbitration Act, instruments envisagés par la province afin de lutter contre l'engorgement des tribunaux civils. Le recours au droit religieux inhérent à ces instances de résolution de conflit a toutefois provoqué un débat retentissant dans toute la société.

Vers un dialogue constructif

En s'éloignant des points de discussion, il apparaît cependant que l'avènement du discours religieux sur la scène juridique est à même d'engendrer une démarche constructive. «Du point de vue de la démocratie, il est bon que le débat entourant nos principes juridiques s'appuie sur des conceptions religieuses et séculières. Cette évolution des débats est positive, car le dialogue est beaucoup plus facile lorsqu'il y a entente sur son objet.»

Le retranchement derrière des fins de non-recevoir tire à sa fin. Des compromis peuvent alors voir le jour, si ce n'est dans la joie complète, tout au moins sur un mode satisfaisant. Ainsi, Daniel Weinstock entrevoit un terrain d'entente opérationnel dans la proposition visant à remplacer l'éducation religieuse ouvertement confessionnelle par un cours de culture religieuse, une suggestion débattue depuis quelque temps déjà.

Les compromis sont plus difficiles à établir dans le cas du mariage gai. L'idée d'un statut particulier pour les couples homosexuels pourrait être envisagée, mais elle pose néanmoins problème par rapport à une valeur fondamentale : l'égalité. «Cela reviendrait à dire : "vous êtes égaux aux autres citoyens, mais pas suffisamment pour qu'on puisse vous intégrer à cette institution extrêmement importante symboliquement pour notre société qu'est le mariage".» D'énormes résistances subsistent afin de maintenir la conception sociale dominante de cette institution. Aucun compromis raisonnable, c'est-à-dire permettant aux deux parties de se sentir respectées dans les décisions prises, n'a encore été élaboré.

Enfin, s'agissant des tribunaux religieux, des pistes sont déjà tracées. «Le rapport de Marion Boyd, ancienne procureure générale de l'Ontario, conspué par les uns et célébré par les autres, décrit assez bien les compromis envisageables. Mon impression est que personne ne semble l'avoir lu dans son intégralité.» Les communautés musulmanes ne demandent aucun régime d'exception, mais l'application rigoureuse d'une loi ontarienne, le droit familial, appartenant aux domaines dans lesquels des modes alternatifs de résolution de conflit peuvent être considérés. Ceux-ci passeraient dans le cas présent par les valeurs musulmanes traditionnelles. Cependant, aucune décision contraire à la Charte des droits de la personne ne pourra être entérinée par un tribunal islamique. La Charte conserve l'autorité ultime et impose le respect de ses valeurs.

Il n'est donc pas tant question d'une opposition méthodique au système juridique que d'une exploitation des ressources internes du système dans le but de maintenir une place à la dimension religieuse. Le danger réside aujourd'hui dans les lectures trop simplistes, qu'elles proviennent des groupes religieux ou de leurs opposants. Entre religion et État, le droit fait désormais office de médiateur, avec pour tâche délicate le maintien du dialogue par-delà les carcans idéologiques, et ce, au profit de la démocratie.




Église québécoise - L'héritage du cardinal Villeneuve

Réginald Harvey
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

L'État et l'Église catholique font maintenant bande à part au Québec

État et Église catholique ont finalement pris une très nette distance l'une de l'autre au Québec, au fil d'événements qui se sont échelonnés sur deux siècles. Omniprésent dans la société québécoise dans la première moitié du XXe siècle, le clergé s'est retiré des vastes champs de l'éducation et de la santé à partir des années 1960, qui marquent la période d'ébullition de la Révolution tranquille.

Un mouvement de rupture avait été amorcé bien avant les années 60, ces temps riches en changements de toutes sortes, selon le professeur titulaire d'éthique sociale et politique à la faculté de théologie et de sciences religieuse de l'université Laval, Jacques Racine. Il privilégie donc l'approche historique pour mieux faire voir et comprendre la manière dont les deux pouvoirs se sont irrémédiablement dissociés. Cela s'impose pour éclairer la situation actuelle et comprendre ce qu'il est advenu de la position de l'Église dans la société contemporaine.

Années d'entente

De 1760 à 1840, l'Église avait traversé une période difficile marquée par la pauvreté; elle disposait de peu de ressources physiques et humaines. La conquête anglaise du XIXe siècle, quant à elle, a laissé des traces qui se sont soldées par un rapprochement entre l'Église et l'État. Tant et si bien qu'à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les religieux et religieuses foisonnent : «L'Église est devenue excessivement besogneuse et a essayé de tisser une espèce de filet de sécurité et de contrôle sur l'ensemble des activités des catholiques au Québec par le biais de l'Action catholique, des mouvements sociaux, des écoles, des hôpitaux, etc. Beaucoup de communautés françaises sont alors venues au Canada parce qu'elles se sentaient moins à l'aise en raison de la nette séparation de l'Église et de l'État en France.» Dès 1904, la rupture du concordat était survenue dans ce pays.

Les deux entités s'appuyaient, même si, dans les faits, il y avait une coupure légale entre elles depuis 1852 : «On est en régime de séparation, mais par contre, au plan du "vécu" concret, on a presque assisté à une forme d'alliance entre les deux, qui était "non légale", non juridique; on appuyait les projets des uns et des autres et, indirectement, on se partageait la direction des Québécois.» L'État se chargeait du politique et de l'économique pendant que l'Église se préoccupait des questions culturelles, religieuses, éducatives et du bien-être social : «Elle intervenait en même temps sur le plan économique par le biais des caisses populaires, de l'Union catholique des cultivateurs (UCC), des syndicats catholiques et autres mouvements.»

Voilà le tableau, qui demeurera le même, à peu de retouches près, durant la deuxième partie du XIXe siècle jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale.

Les premières fractures

Jacques Racine est de ceux qui situent le début de la Révolution tranquille au tournant de la guerre de 1939-1945. Deux faits marquants surviennent au début de ce conflit. Du côté de l'Assemblée législative du Québec, le gouvernement du premier ministre Adélard Godbout défend le projet du droit de vote des femmes contre lequel l'épiscopat s'est élevé vigoureusement dans un premier temps : «Il s'est produit un tiraillement entre le politique et la hiérarchie catholique sur cette question. On s'aperçoit que ce débat, lancé en 1940, va demeurer une préoccupation constante sur la place des femmes en Église; cette problématique va prendre de plus en plus d'importance jusqu'à aujourd'hui.»

Au même temps, la conscription laisse apparaître un éclatement entre le civil et le religieux : «Le cardinal Villeneuve était en faveur de celle-ci, parce qu'il était avant tout canadien avant que d'être québécois, alors que l'ensemble du peuple s'affichait contre. Il y a eu une fracture : le cardinal, qui était le primat de l'Église, se posait en défenseur de la civilisation; indirectement, il prenait position en faveur du gouvernement fédéral et se braquait contre la majorité des Canadiens francophones.» Cette attitude se répercutera jusque dans les années 1970 et se traduira sous la forme de ce questionnement quelque 30 ans plus tard : «Est-ce que l'Église est celle du peuple québécois ou est-ce qu'elle est l'Église mère de tous les Canadiens-Français ?»

Vint Asbestos

La mer s'agite à nouveau entre les deux pouvoirs en 1949, lors du conflit de l'amiante d'Asbestos. De tranquille, le syndicalisme québécois passe en mode de militantisme à l'occasion de cette grève : «L'épiscopat décide d'affronter la police provinciale et le régime de Duplessis. C'est une nouvelle Église en train de naître qui prend position là-dedans.» Des leaders de la trempe des Marchand, Pelletier, Chartrand, de l'abbé Dion et autres se manifestent : «Dans bien des cas, ce sont des gens qui ont été formés au coeur de l'Action catholique. Ceux-ci ont été présents lors de cette grève-là et ils l'ont quelque peu transformée en un élément porteur d'une nouvelle vision sociale de l'engagement chrétien.»

De 1949 à 1960, même si le régime de l'Union nationale demeure en place, les idées mijotent chez la classe intellectuelle et pour un, le père Lévêque, fondateur de la faculté des sciences sociales de Laval, s'oppose aux jésuites pour prôner, entre autres, la déconfessionnalisation des syndicats, dont celui des producteurs agricoles.

Distanciation

Au coeur de ce bouillonnement idéologique, une élite a été préparée à entrer de plain-pied dans les années 1960, et elle prend indirectement le pouvoir en même temps que les libéraux de Jean Lesage, le 22 juin de l'an un du Québec moderne. Le professeur décrit la situation : «Les personnes qui en font partie ont souvent vécu cette transformation du catholicisme à la base. On les utilisera pour donner au gouvernement une fonction publique bien formée et détachée des partis politiques; celle-ci servira d'appui important pour construire l'État.»

L'Église s'est bien aperçue qu'une période de changements profonds est arrivée. De toute façon, elle n'est plus en mesure de soutenir à elle seule tout le système d'éducation et tout le système social gravitant autour des hôpitaux : «Elle ne possède plus les ressources suffisantes et même si elle se laisse un peu tirer l'oreille, elle collaborera assez facilement au passage de toutes ces institutions vers l'État.» Cette transition aura lieu sans trop de heurts, sauf lors de la création du ministère de l'Éducation en 1964, qui fera l'objet de compromis entre les parties.

Peu à peu, ce sont les élites politiques qui deviennent les porte-parole du nationalisme québécois au détriment des éléments cléricaux, ce qui se manifestera durant les années Lesage et qui deviendra encore plus vrai durant celles de Lévesque : ce leadership qui appartenait à l'Église, à titre de représentante et défenderesse de ce peuple, lui glisse des mains. «Les syndicats s'en mêlent et leurs discours portent dorénavant sur la défense des travailleurs, mais aussi sur le projet de société en cours, qui est porté par de nouveaux leaders. L'Église s'en trouve encore plus isolée par la perte de son leadership à la fois des institutions et de ce projet.»

Fractionnement

Dans les années 1980, le discours de l'Église crée un mouvement de dissension au sein de ses troupes. À cause de certains modèles d'intervention, les évêques voient leur prise de parole sur la place publique diminuer d'importance, et les décideurs politiques perçoivent que ces derniers ne font pas l'unanimité au sein de leurs membres; il en est ainsi entre autres au sujet de la place des femmes dans l'Église. Les catholiques engagés ne tiennent plus le même discours et divergent d'opinion, ce qui affaiblit leur poids en nombre au sein d'une démocratie où la portée de l'argumentation n'est pas la seule règle du jeu.

D'autres confessions entrent en scène et s'attirent la ferveur de groupes de fidèles. De ce fait, l'État n'entretient plus la même relation avec l'Église catholique et il parle de sa neutralité par rapport à toutes les religions, notamment dans l'actuel débat de l'école. Le professeur rajoute cette précision importante : «On ne parle plus en termes de compromis, de relations entre l'Église et l'État, parce que celui-ci se situe différemment par rapport à l'ensemble des religions et aux droits de la personne.»

Selon Jacques Racine, il résulte de tous ces faits et de l'ensemble de ces courants historiques que l'Église s'est maintenant tournée vers de nouvelles pratiques et qu'elle a développé de nouveaux engagements envers les plus démunis de la société : «Cela lui permet de prendre la parole de la façon la plus efficace qui soit. On ne compte plus les groupes de religieux qui travaillent dans les milieux défavorisés et beaucoup de laïcs s'occupent également de nombreuses oeuvres.» Il croit que cette tendance est d'abord rendue nécessaire par l'Évangile lui-même, dont il cite un passage : «J'avais faim et vous m'avez donné à manger. J'avais soif et vous m'avez donné à boire...»




Islam - À propos de la « charia »

Estelle Zehler
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 mars 2005

« Avant des tribunaux, [...] des centres communautaires et de loisirs, des hôpitaux, des écoles »

La charia, bien qu'envahissant régulièrement l'espace médiatique, reste pourtant objet de méconnaissance. L'imam de la mosquée al-Qods, du quartier Saint-Michel, le cheikh Saïd Jaziri, en discourt et met en perspective les besoins des communautés musulmanes présentes au Québec.

Établie sur la rue Bélanger à Montréal, la mosquée sunnite al-Qods est fréquentée principalement par une population maghrébine, c'est-à-dire tunisienne, algérienne et marocaine. L'imam est incontournable, tel qu'illustré par les activités du cheikh Saïd Jaziri : «J'enseigne et assume les rituels de l'islam. Des études poussées en religion musulmane m'ont permis de devenir un spécialiste de l'explication du Coran.» Outre les récitations et interprétations du livre saint, ce dignitaire religieux est également chargé d'éclairer, de guider les croyants sur la charia, soit les lois de l'islam.

La charia est à entendre comme les lois qui régissent l'islam et sont à son origine. Celles-ci sont contenues en premier lieu dans le livre saint, le Coran, que l'ange Gabriel a révélé durant 23 ans au prophète Mahomet. Puis viennent les paroles du prophète, la Sunna, qui explicitent en quelque sorte les aspects généraux du Coran. Quel est l'objet des lois ?

Dichotomiques, elles sont d'abord reliées intrinsèquement à la foi avant de régir le mode de vie de la société en accord avec ces préceptes. Sont donc explicités les cinq piliers de la foi, qui sont constitués par la prière, soit la soumission du corps après celle du coeur, la zakat, l'impôt social purificateur, le ramadan, le jeune purificateur du corps et de l'esprit, et en dernier lieu, le hadj, le pèlerinage à La Mecque. «Mais, précise le cheik Jaziri, elles traitent aussi du domaine social, économique, agricole... Dieu dit dans le Coran : "Il n'y a pas de domaine auquel je n'ai pas touché." L'islam ne peut être contenu dans la mosquée, il intervient au contraire dans toute la vie.» Les différentes étapes de la vie, de la naissance à la succession en passant par le mariage et le divorce, y sont consignées.

Loi dite divine, la charia ne peut par conséquent subir d'altération. Cependant, si des zones d'ombre surgissent du fait notamment de l'évolution sociale, les imams interviennent et procèdent par analogie ou raisonnement analogique. Ils rapprochent ainsi la nouvelle situation d'un cas existant dans les textes, le Coran et la Sunna, pour faire transiter la sentence. Ainsi, pour déterminer l'aspect licite ou illicite de la bière, qui n'était pas citée dans les livres : «Il est dit que tout ce qui affecte le cerveau est interdit par l'islam, aussi est-elle interdite.» Des points de divergence mineurs peuvent toutefois surgir selon les interprétations des savants, telle la cigarette jugée illicite par les uns et déconseillée par les autres. L'ensemble des explications apportées au fil du temps a permis la constitution d'une jurisprudence constamment liée à l'actualité de ce monde.

La «charia» en terre laïque

Les musulmans qui vivent dans un pays laïc doivent distinguer les lois qui régissent leur vie de croyant de celles qui régissent la société. «Les premières me demandent de faire la prière et de ne pas mentir, par exemple; les secondes sont de la responsabilité de l'État.» Toutefois, selon les situations, des adaptations s'avèrent possibles, comme pour le mariage : «Nous marions les gens légalement selon la loi, mais également religieusement. Nous faisons donc avancer la loi et la religion conjointement.» Le cheikh cite également un autre exemple concernant les règles de succession ou d'héritage. L'islam prévoit que le fils reçoive le double de la fille, ainsi que la charge de prendre soin de sa soeur. Les lois québécoises, si elles n'entrevoient pas la distribution des biens de la même façon, permettent néanmoins de faire un testament. «Il n'y a pas de contre-indication ou de confrontation; il est possible d'adapter les choses et si, en dernier lieu, la situation est inextricable, il convient de respecter les lois civiles. Dieu pardonne les écarts résultant de cette obligation.» Les maîtres d'oeuvre de ces ajustements restent encore les mosquées et leurs imams, que les croyants viennent consulter.

Le débat autour des tribunaux religieux basés sur la charia sont révélateurs d'une demande, d'un besoin de cette communauté. Étant donné que ces règles sont réservées à leur propre usage, nombreux sont les musulmans qui ne comprennent pas la levée de boucliers qui secoue la société civile. L'argument de l'absence d'égalité entre les sexes pèche par ignorance, affirme le cheik Saïd Jaziri : «La femme possède un meilleur statut que l'homme dans l'islam; elle est mieux protégée. Le prophète promet le paradis à tout père qui éduquera bien sa fille et la mariera correctement.» De nombreux préjugés doivent être corrigés, tels ceux sur le mariage. Ainsi, il est interdit de marier une femme contre son gré; elle est libre de choisir son époux. S'il advenait un divorce, l'imam Jaziri déclare également que la loi musulmane octroie la garde des jeunes enfants à la mère. «L'islam a introduit l'égalité entre l'homme et la femme dans tous les droits et dans toutes les obligations. S'il y a des différences, elles sont le fruit de la nature humaine et des fonctions de chacun !», écrit l'imam Muhammed al-Ghazali. Si une femme veut travailler, cela est possible si le couple établit des arrangements. Un autre imam, le cheikh Mohammed Saghir, affirme : «Ce n'est pas la concurrence qu'il faut entre les deux sexes, c'est la complémentarité; ce n'est pas l'égalité extérieure et quantitative qu'il faut chercher à instaurer dans la société, c'est l'équité et la justice.» Aussi, pour le cheikh Jaziri, les tribunaux musulmans défendront les femmes avant les hommes.

La priorité n'est pas aux tribunaux islamiques

Plutôt que d'entrevoir leur existence sous un angle négatif inscrit dans une «islamophobie» débridée, la communauté appelle à une plus grande ouverture d'esprit. Quel est l'intérêt de leur instauration ? Les musulmans, du fait de leur immigration, sont privés du réseau social traditionnel constitué par la famille dans son acception la plus large. Aussi, si un problème surgit, ils sollicitent le soutien, l'aide et l'arbitrage d'un imam. Ce travail de conciliation est énorme et permet de limiter les dépenses inhérentes aux tribunaux. Cependant, ajoute le cheik Jaziri : «Avant de vouloir instaurer des tribunaux, pourquoi on ne développerait pas des centres communautaires pour les musulmans, ou encore des centres de loisirs, des hôpitaux, des écoles ? Plusieurs communautés ont déjà un hôpital, tel l'Hôpital général juif ?»

La communauté musulmane est en butte à des problèmes concrets, telle l'insertion professionnelle. Ainsi, les ingénieurs, bien que sélectionnés par les services d'immigration notamment du fait de leur profession, ne sont pas reconnus à l'arrivée et doivent se résoudre à devenir par exemple chauffeurs de taxi ou, en dernier recours, à vivre sur le bien-être social. Par ailleurs, bien que fondant de grandes familles, les musulmans ne disposent que de deux garderies.

Le Canada n'accueille pas ces personnes simplement pour combler un vide, mais pour en faire des citoyens. Mais pour ce faire, il faut essayer de gagner leur confiance. Comment ? «Il faut se mettre à l'écoute de la communauté musulmane. En se sentant bien traitée, elle intègre la mosaïque du pays. Nous sommes différents, oui, mais dans un même pays, et nous devons tous travailler dans l'intérêt de ce pays.» Dans le respect mutuel réside la clé d'une société harmonieuse. Aussi, estime le cheik Jaziri, le temps des tribunaux islamiques n'est pas encore venu, sous peine de semer la haine dans les coeurs et de nourrir un ostracisme virulent. Il y a encore du chemin à faire d'abord, un chemin qui doit se centrer sur une perception positive dans le cadre d'un respect partagé.