Yves Michaud, ses pompes et ses oeuvres

Jean-Claude Picard, collaboration spéciale
Le Devoir 9 avril 2005

Quiconque a eu l’occasion, voire le plaisir, de côtoyer Yves Michaud dans l’une ou l’autre des nombreuses fonctions qu’il a occupées au cours des 50 dernières années sait que l’homme a une assez haute opinion de lui-même, de ses pompes et de ses œuvres. « La différence entre toi et moi, avait-il dit un jour à René Lévesque, c’est que tu es un orgueilleux et moi un vaniteux. L’orgueil, avait-il cru bon d’ajouter, bâtit des empires… tandis que la vanité, aimable bémol de l’orgueil, accompagne ces changements en leur ajoutant un rien de panache et de fantaisie ».

Panache et fantaisie, tout réels soient-ils, ne sont cependant que des attributs bien incomplets et injustement réducteurs de cet homme fougueux, militant, aux idées claires et au verbe haut, cultivé jusqu’au bout des ongles, aussi à l’aise dans les salons parisiens qu’il a fréquentés pendant de nombreuses années que dans les salles plus feutrées des réunions d’actionnaires où, souvent esseulé, il a eu le courage de s’attaquer aux puissances de l’argent.

Et voilà que les éditions Fides ont l’idée de publier un recueil de ce qu’on croît être les meilleurs textes ou les meilleures interventions publiques de sa vie adulte, à partir de ses premiers écrits comme journaliste au très libéral Clairon de St Hyacinthe, au début des années 50, jusqu’à ses tonitruantes interventions qui ont entouré ce que d’aucuns appellent l’affaire Michaud, en référence à la motion de blâme que l’Assemblée Nationale lui a adressée en décembre 2000.

L’ouvrage prend la forme d’une centaine de textes plus ou moins longs publiés sous le titre Les raisons de la colère, pastiche au goût discutable d’un des plus célèbres romans du XXè siècle. La plupart de ces textes ont déjà été publiés quelque part mais il y en a, dit-on, qui seraient carrément inédits. Quoi qu’il en soit, l’ensemble se présente comme une sorte de best of, un genre malheureusement de plus en plus répandu en cette époque de recyclage obligé. On aurait préféré que l’auteur, qui a pourtant la plume agile et qui a maintes fois fait preuve de sa loquacité, offre du neuf et fasse part de l’évolution de sa pensée tant sociale que politique en quelques centaines de pages originales et bien tassées, quitte à proposer en annexe quelques-uns de ses meilleurs écrits du bon vieux temps.

Mais ce n’est pas ce qui est survenu et on a plutôt droit à 400 pages d’annexes, regroupées en quelques grands chapitres qui font le tour de la vie professionnelle de l’auteur. De son premier métier de journaliste à celui de politicien et de diplomate. Sans oublier, bien sûr, toutes ses années de militantisme en faveur de la souveraineté du Québec et de la promotion de la langue française, et son combat plus récent contre les banques et les grandes institutions financières, un combat qui lui a valu le surnom de « Robin des banques ». Ces chapitres sont tous précédés de quelques pages d’introduction fort bien faites et de nature à mieux situer le lecteur. Celles-ci ne sont cependant pas signées, si bien qu’on ne sait pas si elles sont de l’éditeur ou si c’est plutôt l’auteur qui parle de lui à la troisième personne.

L’ouvrage suit un ordre relativement chronologique à l’exception toutefois du chapitre 1 où Michaud s’époumone pendant une cinquantaine de pages autour de sa fameuse affaire. Certes, il n’est pas très plaisant d’être rabroué par l’Assemblée Nationale sans avoir été entendu au préalable et à partir d’un interprétation de vos propos qui vous dépeint comme un abominable antisémite. « Je suis le premier Québécois condamné pour délit d’opinion », se plaît-il d’ailleurs à répéter depuis lors, en vouant une haine éternelle à celui qu’il croit être à l’origine de tous ses malheurs, Lucien Bouchard, alors premier ministre.

Plusieurs n’auraient vu dans cette condamnation, au demeurant absolument indigne de nos élus, qu’une grossière manœuvre politicienne dictée par les contingences du moment et auraient passé à autre chose. Pas Michaud qui, près de cinq après les événements, continue de jouer les persécutés. « Le 14 décembre vint. Ce jour-là fut le plus triste de mon existence parmi la race des hommes, s’indigne-t-il avec la grandiloquence qu’on lui connaît. Chacun des 1338 jours qu’il m’a été donné de vivre depuis cette date maudite, je revois 109 députés de l’Assemblée nationale se lever comme des automates pour me couvrir de honte et d’opprobe et salir ma réputation. »

Mais ces derniers malheurs ne peuvent pas occulter les innombrables années de luttes et de combats sociaux et politiques de l’auteur. À cet égard, le long chapitre sur ses quinze années de journalisme au Clairon et à La Patrie, est particulièrement intéressant. On y découvre un jeune homme énergique et passionné qui a soif de liberté et de justice sociale dans un Québec alors étouffé sous l’obscurantisme de Duplessis. Écrits dans une langue remarquable, les articles tombent drus, tantôt pour dénoncer la collusion entre l’Église et le vieux chef de l’Union Nationale, tantôt pour saluer le courage des grévistes de Murdochville, souvent enfin pour traiter de l’évolution du Québec et souhaiter une réforme du fédéralisme qui ne vient jamais.

Cette carrière journalistique, qu’il abandonnera pendant quelques années pour devenir député libéral à l’Assemblée Nationale, refera surface en l974 alors qu’il présidera à l’aventure du Jour, un quotidien indépendantiste mis sur pied après la défaite péquiste de l973 et qui ne vivra que quelques années. L’ouvrage offre évidemment plusieurs textes que l’auteur a fait paraître dans ce journal, dont celui publié dans le premier numéro et qui se conclut ainsi : « Ce n’est pas un mince honneur que d’apporter sa modeste contribution à la venue d’un temps nouveau. Il faut le payer. Nous sommes prêts ». On vient enfin de découvrir ce qui a inspiré Jean Charest!

Les plus belles pages du livre sont cependant celles que Michaud réserve à la défense et à la promotion de la langue française, qui est probablement le combat le plus important de toute sa vie. Qu’il s’agisse de ses interventions à titre de parlementaire, alors qu’il a lutté en compagnie de René Lévesque et de quelques autres contre l’adoption en 1969 de l’infâme loi 63, jusqu’à des textes plus récents où il s’inquiète à la fois de la tiédeur dans l’application de la loi 101 et de la piètre qualité de la langue parlée et écrite, l’ouvrage fourmille de textes où l’auteur monte vigoureusement au front pour cette langue dont il est si follement amoureux. « La langue française est ma patrie », comme l’illustre si bien le titre de l’un de ces textes.

Mais au-delà de la seule question linguistique, ce que craint l’auteur, c’est la disparition éventuelle de son peuple, devenu selon lui de plus en plus incapable d’intégrer les immigrants à la culture majoritaire. Voilà pourquoi sa plus récente bataille consiste à convaincre ses compatriotes d’obliger les fils et les filles d’immigrants à faire leurs études collégiales en français, comme la loi 101 les contraint déjà à le faire au moment des études primaires et secondaires. Une lutte qui est bien loin d’être gagnée si on en juge par la tiédeur avec laquelle sa proposition a a été reçue, à l’intérieur même de son propre parti. Mais une lutte qui pourrait tout aussi bien reprendre de la vigueur à la lumière du tout dernier jugement de la Cour Suprême qui, selon plusieurs, ouvre une brèche supplémentaire dans les dispositions de la Charte de la langue française.

Et si ce combat a lieu, vous pouvez parier qu’Yves Michaud en sera. Parce qu’au-delà de ses allures de testament, son livre n’est peut-être qu’une façon différente de brasser la cage et de poursuivre la bataille. En dépit de ses 75 ans, l’homme ne donne pas l’impression d’avoir envie de dételer.

Michaud, qui a toujours eu l’intelligence de savoir rire de lui-même, a souvent répété, en parlant de sa vie en zigzag, qu’il était parti de rien pour arriver nulle part. Ce n’est peut-être pas aussi vrai qu’il le prétend.

LES RAISONS DE LA COLÈRE

Yves Michaud, Fides Montréal 2005, 440 pages -




Refonder l'indépendance

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 16 et dimanche 17 avril 2005

«Les souverainistes, écrit Michel Venne, ont depuis longtemps gagné le débat théorique. Peu d'arguments contre la souveraineté résistent à un examen minutieux. [...] Mais gagner le combat argumentaire ne suffit pas à transformer une province en pays. Il reste aux souverainistes à mobiliser la majorité des Québécois dans cette voie. Ils y sont presque arrivés en 1995.»

Or cette entreprise de mobilisation, pour être efficace, ne saurait se réduire à la seule réitération des arguments souverainistes traditionnels qui, malgré leur pertinence, n'ont pas encore suffi à rallier une majorité. Elle doit plutôt emprunter la voie d'une refondation de l'argumentaire souverainiste à même de faire partager son urgente actualité et de briser l'impasse actuelle.

C'est à cette tâche que s'attachent les onze intellectuels pour la souveraineté réunis dans Redonner sens à l'indépendance. Dans des contributions de très haut vol, ils avancent, à partir d'angles différents, des réflexions et propositions susceptibles de relancer ce débat essentiel et de le mener à terme. Il importe, toutefois, de préciser que cet ouvrage n'a rien d'un manifeste et qu'il s'adresse surtout à un public averti, versé dans le débat intellectuel.

Constatant que, «du désir d'émancipation des Québécois de souche canadienne-française que portait la Révolution tranquille, nous sommes passés à la célébration de l'identité multiculturelle et du pluralisme identitaire», le sociologue Jacques Beauchemin pose peut-être la question la plus essentielle de ce débat : «[...] de quelle façon conjuguer la mémoire de la communauté canadienne-française à la volonté de faire du Québec "le pays de tous les Québécois" ?» Contre ceux qui affirment que le projet souverainiste ne trouverait sa légitimité qu'à condition de ne plus être associé à la mémoire francophone ou de relativiser le passé canadien-français, Beauchemin plaide en faveur «de la centralité de l'histoire et de la mémoire dans l'édification de toute société». Consentir à soi-même, écrit-il, implique de se réclamer d'une mémoire longue, porteuse d'une intentionnalité (le «vieux désir de durer») qui fournit l'arrière-plan éthique d'une communauté politique.

Pour le politologue Gilles Labelle, le noeud de la réflexion indépendantiste se trouve dans l'esprit de la Révolution tranquille et dans son détournement. L'année 1960, sur le plan symbolique, marque une césure dans l'histoire du Québec. On y assiste à la défaite définitive de «la matrice théologico-politique» et à la victoire de la «métaphysique de l'autonomie» dont le mouvement indépendantiste représente une des expressions les plus éclatantes, sans en être la seule. Or, faute d'adversaire, le parti de l'autonomie aurait fini par s'emballer dans un «approfondissement de la colère antithéologique» dirigée contre cet ersatz de la transcendance qu'est l'institution : «Ce parti s'est engagé pour la transformation de l'institution suivant les motifs de l'aplatissement (contre la hauteur) et de la proximité (contre la distance).» Labelle en veut pour preuve le courant de la pédagogie du vécu, manifestation de «cet idéal d'un rapport sans hauteur et sans distance où ne doit jamais se faire voir l'altérité».

Ce combat radical contre la transcendance (le principe d'institution) aurait vidé la métaphysique de l'autonomie de son sens en laissant place à un «contractualisme généralisé» qui érige le droit et le marché en instances de régulation sociale. Le sujet politique, dans ce contexte, se transforme en un «Moi auto-fondé», «dépris de la gangue de l'institution, laquelle a toujours enseigné que les êtres humains n'étaient pas simplement leur propre oeuvre». S'installe alors un projet politique provincialiste, obsédé par la gestion et générateur d'une révolte adolescente qui tourne à vide. Dans cette logique, redonner sens à l'indépendance passerait par un renouement avec le principe d'institution, seul à même de permettre une renaissance de la subjectivité citoyenne : «Se refonder, pour le mouvement indépendantiste, ce serait se dresser comme expression -- à nouveau, puisque ce fut déjà le cas dans les années 1960, mais dans un autre contexte -- du parti de l'autonomie, cette fois contre le provincialisme et le révoltisme et contre ce qui les sous-tend, la figure du Moi auto-fondé qui nourrit la Nécessité.» Cet argumentaire, on le constate, ne s'adresse pas vraiment à madame Chose de la rue Panet.

Plus tranchant, le philosophe Serge Cantin refuse les détours à l'heure de déterminer la cause de l'impasse de la lutte indépendantiste : «C'est donc bien la réussite du PQ qui explique la désaffection à l'égard de la souveraineté, mais cette réussite n'est autre que celle de l'idéologie de la souveraineté-association, c'est-à-dire de ce qui était dès le départ et qui apparaît avec de plus en plus d'évidence comme une voie sans issue, a dead-end.» Sa solution : en finir avec le trait d'union pour redonner sens à la souveraineté en soi. On reconnaît là la position d'une Andrée Ferretti.

À rebours de ce radicalisme dans lequel il voit une fuite en avant, le philosophe Michel Seymour affirme «que le durcissement des positions contre le fédéralisme multinational ou contre une entente partenariale risque d'empêcher les souverainistes de rejoindre la population indécise et les nationalistes mous, et risque pour cette raison d'empêcher le Québec d'accéder à la souveraineté». Admettre que le fédéralisme multinational aurait pu être une option est, selon Seymour, ce qui donne sa légitimité au projet de souveraineté, qui obtient ainsi le statut de seule solution possible à l'impasse actuelle : «Il faut définir ce que l'on entend par fédéralisme multinational, puis expliquer ensuite pourquoi ce régime est devenu impossible à l'échelle canadienne et que c'est pour cette raison que nous sommes souverainistes.» Cette proposition sera mal accueillie par les adversaires du trait d'union, mais il faut reconnaître qu'elle a le mérite d'être en phase avec l'importante cohorte des souverainistes tranquilles.

Il aurait fallu, pour rendre justice à cet ouvrage, présenter aussi le très solide argumentaire de Michel Venne qui montre que la mondialisation a redonné vie à l'idée de souveraineté, la proposition utopique de Kai Nielsen qui plaide en faveur d'un Québec souverain et socialiste et dire un mot des contributions de Pierre Gendron, de Pierre Serré, de même que de celles de Micheline Labelle et Azzedine Marhraoui. On dira, au moins, que Redonner sens à l'indépendance fait la preuve que l'idée de souveraineté reste une idée jeune, plus que jamais stimulante et, souhaitons-le, rassembleuse.

louiscornellier@parroinfo.net

Redonner sens à l'indépendance

Les Intellectuels pour la souveraineté
Sous la direction de Jocelyne Couture
VLB éditeur Montréal, 2005, 208 pages




L'imparfait du présent

Sébastien Barangé
Le Devoir lundi 18 avril 2005

Le philosophe Alain Finkielkraut analyse le monde qui se défait, de l'affaire Juppé à l'antisémitisme et au choc Amérique-Europe

L'entrevue - Quand l'éminent philosophe français Alain Finkielkraut parle du monde qui nous entoure, il ne s'agit pas de petites pensées édulcorées ni de recettes du bonheur au quotidien. Tout entier engagé contre un présent imparfait, il livre sa lecture du déclin. Chez Finkielkraut, tout est chaos.

Alain Finkielkraut fait partie de cette espèce des grands esprits censés éclairer leurs concitoyens. On réclame son avis sur tout, il est de ceux convoqués par les médias, les politiques, les puissants, pour comprendre comment le monde marche, ou plutôt pourquoi il ne marche pas.

Depuis le succès de La Défaite de la pensée en 1987 à Au nom de l'autre en 2003, il ne cesse de se pencher avec lucidité et parfois nostalgie sur ce monde en perte de valeurs. Si la marche alimentait l'esprit des péripatéticiens adeptes d'Aristote, chez Finkielkraut, c'est la parole qui nourrit la pensée. «Tu parles, donc je pense», disait le philosophe en préface de L'Ingratitude. Contrat respecté: il parle, et il pense. «Finky», comme l'appellent certains de ses amis, critique avec sévérité, prend à rebrousse-poil.

Cassandre de notre temps, Finkielkraut garde en éveil l'esprit trop facilement tenté par la médiocrité du présent: le politiquement correct. Son jugement est sans appel: «Le politiquement correct n'est ni clairvoyant ni modeste, il se suffit à lui-même, il a réponse à tout, c'est un esprit de supériorité absolue et imbuvable.» C'est précisément ce travers qui, selon lui, a conduit à ce qu'on appelle maintenant au Québec «l'affaire Juppé».

Finkielkraut se dit «stupéfait et indigné par la réaction et l'appel d'un certain nombre d'universitaires québécois pour que l'ancien premier ministre français Alain Juppé soit carrément interdit de séjour: je trouve cela exorbitant, et même délirant». M. Juppé n'a commis aucun «crime grave», mais bien un délit, selon le droit français. «Il n'était pas question d'enrichissement personnel; au nom de quoi il faudrait émettre contre lui une espèce de fatwa planétaire?», s'indigne le philosophe.

Qualifiant la prise de position d'intellectuels québécois: «Ce n'est pas courageux, c'est conformiste, grégaire et complètement idiot!» Il réclame un peu d'humilité et aussi que l'Amérique (au sens large du terme) reste ouverte à la venue de professeurs invités apportant avec eux expérience et vision différente du monde.

Jusqu'à présent, souligne Finkielkraut, «les Américains n'ont rien trouvé à redire à cette contribution européenne; peut-être que, maintenant, ils sont tellement politiquement corrects qu'ils n'ont besoin de personne, mais là, si le schisme devait prendre cette forme, alors je me sentirais, moi, très européen». Finkielkraut voit dans tout cela l'illustration d'une espèce de fossé qui se creuse sournoisement entre l'Amérique et l'Europe.

La faille atlantique

Un ancien contentieux existe entre cette vieille Europe pétrie d'aristocratie et les modernes États-Unis, qu'il qualifie de vulgaires et médiocres. «On a cru que la chute du communisme allait faire taire cette divergence; elle s'est ranimée autour du concept de l'hyperpuissance, de l'idée que tout le mal venait des États-Unis, et aujourd'hui, l'Amérique et l'Europe incarnent deux manières d'être au monde, deux manières de faire de la politique, deux utopies», constate-t-il. C'est bien entendu la guerre en Irak qui a cristallisé ces différences. Certains parlent de la chute de l'empire et parallèlement d'ascension européenne, mais il n'y a pas de confrontation frontale réelle.

Finkielkraut nuance et parle de «faille atlantique», d'un schisme qui n'exclut pas des accords provisoires, des réconciliations et des embrassades. Mais nous restons en présence de deux sensibilités divergentes qui ne peuvent se réconcilier profondément. «L'Amérique est une nation qui vise les moyens militaires pour arriver à ses fins, et l'Europe incarne l'utopie d'un univers réglé par l'économie, la morale et le droit», lâche tristement le philosophe. Cette Europe, qui pense l'intégration de la Turquie, s'éloigne toujours davantage du modèle américain. «Elle est prise dans un engrenage d'élargissement qui va à l'encontre de toute politique de puissance.» Et pourtant, la mondialisation qui homogénéise n'est-elle pas en train d'étendre ce modèle américain dans l'Europe tout entière?

Définir l'Europe, comme le fait Alain Finkielkraut, par le marché, le droit et la morale, n'est-ce pas aussi la rapprocher du modèle américain? En pensant cela, nous ferions erreur: «L'Amérique constitue malgré tout une nation, ce que l'Europe n'est pas et ne veut plus être; elle se prétend postnationale.» L'avenir de l'Europe se trouverait dans le multiculturalisme, idéologie chérie des États-Unis et du Canada. «Puisque nous ne sommes rien, nous pouvons tout accueillir, et quand on n'a pas de culture, on est multiculturel», ironise celui qui dit non à cette Europe.

Non à l'Europe

Cette possible et imparfaite Europe en devenir - ou déjà là, car Finkielkraut pense qu'il est trop tard - substitue le culte des droits de la personne et le devoir de mémoire à sa propre histoire. «On nous a dit, au moment de la célébration du 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz, que c'était le lieu fondateur de l'Europe, ce qui signifie bien que l'Europe est née d'une sorte de répudiation d'elle-même», analyse ce fils de maroquinier juif polonais immigré en France et déporté en 1941.

Mais les droits de la personne n'ont pas de frontières; comment, alors, dessiner celles de l'Europe? Sur ce précepte de base qui ne peut offrir un ciment à l'Europe, Finkielkraut estime qu'on cherche un universel excluant les particularités et nous rapprochant donc dangereusement d'une tentation raciste.

Au référendum de mai prochain sur la Constitution européenne, Alain Finkielkraut votera non, mais il aimerait surtout que «les Européens se souviennent qu'ils sont à la fois innovateurs et héritiers», et que l'on cesse de substituer la bureaucratie à la démocratie. «Cette Europe si fière de se critiquer elle-même et de tenir à distance ses vieux démons est particulièrement désarmée devant les grands défis que représentent la mutation démographique et l'arrivée de populations non européennes», s'inquiète celui qui, dans son dernier ouvrage, parle de «l'antisémitisme qui vient».

Antiraciste et antisémite

L'Europe se construit sur ce rejet viscéral de l'Holocauste, mais pour certains, immigrés noirs ou arabes, selon Finkielkraut, «la commémoration de l'Holocauste est vécue comme un affront à la souffrance de tous les autres peuples». Les commémorations devaient freiner l'antisémitisme, elles le réveillent. En France, aborder cette période sombre dans les cours d'histoire de certaines classes serait devenu impossible. «Les nouveaux arrivants, leurs enfants, quelquefois leurs petits-enfants sont pleins de haine et de rancoeur; ils dénoncent le lobby juif et parlent d'une France toujours coloniale et esclavagiste.»

Finkielkraut s'est fait le penseur de ce nouvel antisémitisme verbal et physique qui sévit aussi au Québec. «Hier encore, le souvenir de la Shoah montrait au monde que les juifs n'étaient pas cette grande puissance occulte dénoncée puisqu'on avait pu en exterminer les deux tiers; aujourd'hui, ce souvenir fonctionne à l'inverse», constate le philosophe. Si Auschwitz occupe cette place centrale dans notre culture, c'est bien que les juifs ont le pouvoir d'accaparer la compassion, pensent ceux qui relancent le mythe du pouvoir juif.

Le philosophe ajoute: «Israël n'est qu'une pièce dans cette paranoïa qui ne s'arrêtera pas, même si la situation se normalise entre Israël et les Arabes.» Certains, comme le président de la Ligue des droits de l'homme en France, Michel Tubiana, ont reproché à Finkielkraut de donner une lecture uniquement ethnique de la haine sociale. Elle est aussi alimentée par la colère d'immigrés eux-mêmes, victimes d'un racisme ancien et d'islamophobie violente.

Le philosophe estime que «la mémoire, c'est quelque chose que nous devons aux victimes, mais je ne crois pas qu'elle puisse avoir aujourd'hui une véritable vocation pédagogique»; elle ne doit pas non plus alimenter la haine d'un groupe par rapport à un autre. Par ce que certains ont qualifié de «combat judaïque», Finkielkraut jette de l'huile sur le feu. Mais, selon lui, la maison Europe est déjà en flammes, l'Amérique grégaire n'est «ni clairvoyante ni modeste». Désenchanté, le philosophe se rappelle alors ces vers d'Aragon: «Est-ce ainsi que les hommes vivent.»

Alain Finkielkraut prononcera des conférences à Montréal: «Le nouvel antisémitisme»: 20 avril, 20h, Centre Gelber, 5151, chemin de la Côte-Sainte-Catherine. «Le choc Amérique-Europe»: 21 avril, 19h30, Musée des beaux-arts.





Lettre ouverte à Alain Finkielkraut

Conformistes et grégaires, vraiment?

Guy Rocher
Professeur, Département de sociologie et Faculté de droit, Université de Montréal
Le Devoir jeudi 21 avril 2005

Libre opinion: Cher collègue, permettez-moi de me présenter, ce qui me paraît de toute évidence nécessaire après avoir lu vos propos rapportés dans Le Devoir du 18 avril. Je suis un de ces «universitaires québécois» qui se sont indignés lorsque notre école nationale d'administration publique a invité comme professeur l'ancien premier ministre Alain Juppé.

Notre prise de position vous a laissé «stupéfait et indigné» devant ce que vous considérez comme étant du «politiquement correct» (traduction littérale de politically correct). Je me retrouve donc décrit par vous comme faisant preuve d'un esprit qui «n'est ni clairvoyant, ni modeste [...], se suffit à lui-même, a réponse à tout, est un esprit de supériorité absolue». Et je continue à vous entendre me dire : «pas courageux [mais] conformiste, grégaire et complètement idiot». Je comprends donc, après tout cela, que ce que j'ai fait, vous le jugiez «exorbitant, et même délirant».

Bref, entre collègues, on ne mâche pas ses mots, surtout de loin. Que me reste-t-il à dire ? Quand même deux ou trois choses.

Si, avant de prononcer de Paris ces jugements péremptoires, vous nous aviez fait, à mes collègues et à moi, l'honneur de passer une ou deux petites heures avec nous -- pas plus, pour ne pas abuser de votre emploi du temps --, je crois que vous en seriez venu à la conclusion que mes collègues -- je ne parle pas de moi -- ne correspondent en rien à l'image que vous vous en êtes faite et que vous diffusez. Dans le paysage intellectuel et universitaire québécois, personne ne peut leur attribuer -- je ne parle pas de moi -- le quart de la moitié des adjectifs que vous employez pour parler d'eux. Votre attaque contre ces «universitaires» illustre dramatiquement «la faille atlantique» qui vous inquiète.

Vous vous portez à la défense de M. Juppé. Hélas ! vous ne nous apprenez rien. Vous répétez ce que nous avons entendu plusieurs fois d'autres bouches : M. Juppé n'est coupable que d'un «délit» et «il n'était pas question d'enrichissement personnel». Vous n'apportiez donc malheureusement rien de nouveau pour sa défense.

Ce qu'il vous faut savoir

Je ne reprends pas ici avec vous tout ce débat sur la gravité ou la non-gravité d'un «délit» qui a quand même valu à son auteur la condamnation à une peine d'emprisonnement. Mais il faut seulement vous faire savoir, comme à Bernard-Henri Lévy, que cette invitation de l'ENAP arrive précisément au moment où le Canada tout entier (anglophone et francophone) n'en finit plus de s'indigner de certains détournements occultes de fonds publics en vue du financement d'un parti politique, comme l'a fait Alain Juppé. Le choc est tel que ces révélations ont déstabilisé le gouvernement canadien, mené notre pays au bord d'élections générales prématurées et entraîné une crise politique majeure.

Je crois que ce n'est même pas une réaction moraliste à laquelle nous assistons ici mais à l'expression d'un jugement politique : on refuse que des fonds publics soient secrètement détournés par diverses voies pour servir au financement d'un parti politique. Ici, de tels agissements sont considérés comme plus qu'un «délit» : ils sont tenus pour des abus de confiance, intolérables chez les hommes et femmes politiques et chez les hauts fonctionnaires.

Vous vous inquiétez avec raison de «ce monde en perte de valeurs». Comment n'avez-vous pas compris que c'est précisément en nous inspirant de cette même préoccupation que nous nous sommes élevés contre l'invitation faite à l'auteur d'un délit «selon le droit français» ? Mais ce «délit» est ici considéré chez un premier ministre comme une inacceptable atteinte aux «valeurs» d'intégrité et de transparence nécessaires dans la vie politique des démocrates.

Une vraie ouverture

J'appartiens depuis plus de 50 ans à la vie universitaire québécoise, canadienne, de l'Amérique (comme vous persistez à désigner les États-Unis, comme le font les États-Uniens eux-mêmes) et des trois Amériques. J'ai invité chez nous, accueilli, écouté, applaudi un très grand nombre d'invités français, belges, allemands, italiens, états-uniens, brésiliens, chiliens, japonais et autres. J'ai vu mes collègues les écouter avec l'humilité que vous souhaitez, une humilité que je n'ai pas toujours retrouvée ni aux États-Unis ni en France.

Nous avons, mes collègues et moi, beaucoup profité de l'«expérience et [de la] vision différente du monde». Nous le faisons encore et ne cesserons de le faire. Nous demeurons de grands consommateurs d'invités.

J'ai vécu dans l'université française et dans les universités états-uniennes. Je crois pouvoir dire que nous sommes au Québec aussi ouverts que dans ces institutions, que je respecte hautement, à la ventilation des idées et aux échanges de points de vue. Permettez au vieil universitaire québécois et canadien que je suis de vous rassurer à ce sujet. J'espère que votre court séjour à Montréal vous en convaincra aussi. [...]




Ouverture officielle de la Grande Bibliothèque :
le sens d'un projet et la genèse d'une institution

Louise Beaudoin : Professeure associée au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal et ministre de la Culture et des Communications du Québec de 1995 à 1998
Le Devoir mercredi 27 avril 2005

Pour saisir la portée historique de l'ouverture de la Grande Bibliothèque, le 30 avril prochain, il faut d'abord retourner en arrière. Le début du XXe siècle est marqué à Montréal par une effervescence étonnante dans le monde du livre et de la lecture. La Ville veut se doter, à la suite de la fermeture, en 1880, de celle de l'Institut canadien, d'une bibliothèque digne de la métropole du Canada. Elle sollicite et obtient un don de 150 000 $ - somme énorme pour l'époque - du mécène américain Andrew Carnegie.

Mais la hiérarchie catholique d'alors, c'est-à-dire les ultramontains, veille au grain. Seuls les livres édifiants ou techniques peuvent être soumis au regard de ses ouailles. Notre «héritage d'ignorance» doit perdurer. La Ville est contrainte de refuser le don. Mieux, les Sulpiciens inaugurent en 1912 la bibliothèque Saint-Sulpice, haut lieu de lecture pieuse, rue Saint-Denis, qui deviendra la Bibliothèque nationale.

Mais la Ville ne s'estime pas battue: en 1911, pour faire contrepoids, elle décide, sous l'impulsion de Victor Morin, de construire une véritable «bibliothèque publique et gratuite», la Bibliothèque centrale. Elle sera inaugurée six ans plus tard, non pas par un prélat, comme c'était la règle, mais par le maréchal Foch, venu du pays de l'école sans Dieu. Mais l'Église continuera longtemps à freiner le développement de cette institution (l'Index n'y a été aboli que dans les années 60).

Que reste-t-il aujourd'hui de ce passé? Un retard en matière de bibliothèques publiques et d'habitudes de lecture que nous n'avons toujours pas réussi à combler. Malgré des efforts réels de certains ministres de la Culture, tel Denis Vaugeois, on compte encore au Québec moins de livres, moins de prêts, moins de bibliothécaires et moins d'argent par habitant qu'ailleurs au Canada.

Une ambition

C'est dans ce contexte que le premier ministre Lucien Bouchard et moi-même avons décidé d'agir. Les années 1997 et 1998 seront au ministère de la Culture et des Communications celles de la lecture et du livre. De belles années. Avec une priorité: mettre la lecture et le livre au coeur de notre action. Création du comité de travail présidé par Clément Richard sur le projet de Grande Bibliothèque, adoption de la politique de la lecture et du livre, sommet (le premier à traiter de la culture) présidé par Lucien Bouchard, dépôt du projet de loi sur la Grande Bibliothèque et adoption à l'unanimité par l'Assemblée nationale en juin 1998: nous avions comme objectif d'améliorer radicalement la situation.

Y arriverons-nous, malgré l'abandon par le gouvernement Charest de la politique de la lecture et du livre? Il est trop tôt pour le dire. Mais à quelques jours de l'ouverture de la Grande Bibliothèque, pièce maîtresse de tout ce dispositif, il faut réitérer les raisons profondes qui nous ont guidés.

À l'origine, il y eut une volonté politique, une vision, une ambition. Les besoins, immédiats, concrets, étaient connus, particulièrement à Montréal.

C'est ainsi que dès 1990, une étude de la Ville (soumise par François Dorlot, alors fonctionnaire) préconisait entre autres la fusion en un seul lieu de la Bibliothèque centrale et de la Bibliothèque nationale. Des dizaines de milliers de livres, québécois et étrangers, des fonds documentaires entiers étaient à peu près inaccessibles parce que les décisions traînaient depuis 15 ans. Il fallait donc regrouper des collections pour mettre en valeur le patrimoine documentaire et l'offrir aux citoyens de tous les âges et de toutes les origines, néophytes ou chercheurs, rêveurs ou professionnels, et ce, dans une perspective de démocratisation culturelle et d'égalité des chances.

La construction de la Grande Bibliothèque réglait ces problèmes pratiques mais faisait, dans notre esprit, beaucoup plus. À l'ère de la société de l'information, ère où la lecture et la transmission des connaissances sont à la base de la prospérité des nations, nous édifions une bibliothèque nouvelle: un lieu vivant, irriguant. Grâce aux ressources des nouvelles technologies, toutes les régions du Québec seraient invitées à s'approprier cette nouvelle institution pour qu'elle devienne aussi la leur.

Enjeu politique

Au départ, la Grande Bibliothèque fut l'objet d'un enjeu politique: le mot «grande» est-il approprié? Quelle place faut-il accorder à la culture au Québec? Et surtout les peuples, les nations, ont-ils besoin de symboles? De cathédrales de verre et d'acier? Oui, avons-nous répondu, ce grand projet porte et exprime une ambition: créer un lieu symbolique à la mesure de l'importance que nous devons accorder à la culture et au savoir dans notre vie nationale.

Une fois le concept clairement défini et largement accepté, nous sommes passés au débat sur le site... L'idée du rafistolage d'un ancien magasin Simpson est vigoureusement promue, à l'origine, par une brochette de gens d'affaires; elle est rapidement mise de côté. Mais il fallait choisir entre diverses hypothèses. J'ai donc tenu trois jours d'audiences publiques pendant lesquelles 70 % des intervenants se sont prononcés en faveur du site du Palais du commerce.

Nous les avons entendus et nous avons choisi ce lieu, facilement accessible, de l'«ancien-nouveau quartier latin», là où se trouvent déjà l'Office national du Film, la Cinémathèque québécoise, le cégep du Vieux-Montréal et plusieurs pavillons de l'Université du Québec à Montréal.

Le gouvernement de l'époque a su réaliser ce projet collectif audacieux et d'envergure en suivant une démarche et un cheminement exemplaires, y compris un original partenariat public-public (gouvernement du Québec et Ville de Montréal) ainsi qu'un concours d'architecture visant l'intégration harmonieuse de l'édifice à son environnement. Sans oublier la nomination, à titre de présidente-directrice générale, de Lise Bissonnette, la personne la plus apte à le mener à bien et qui en avait défendu le principe dans les pages du Devoir.

Que demander à l'actuel gouvernement? Qu'il donne à la Grande Bibliothèque les moyens d'assumer son essentielle mission pour qu'elle devienne ce catalyseur, cette tête de pont du réseau des bibliothèques publiques sur l'ensemble du territoire, ce vaisseau amiral de la lecture et du livre, telle que nous l'avons conçue dans une volonté de progrès, à la mesure des exigences de la vitalité culturelle du Québec.




«Genèse» de la Grande Bibliothèque
Chacun a joué son rôle depuis 40 ans

Céline Robitaille, Directrice générale des bibliothèques de l'Université Laval de 1978 à 1989
Le Devoir vendredi 29 avril 2005

«Pour saisir la portée historique de l'ouverture de la Grande Bibliothèque, écrit Louise Beaudoin, il faut retourner en arrière.» En effet, car, sans la Bibliothèque centrale de la Ville de Montréal et la Bibliothèque nationale du Québec, il n'y aurait pas de Grande Bibliothèque!

Mme Beaudoin rappelle avec raison l'influence des ultramontains qui avaient empêché la Ville de Montréal d'accepter, au début du XXe siècle, un don offert par le mécène américain Andrew Carnegie, ce qui allait entraîner un retard dans le développement des bibliothèques de lecture publique au Québec par rapport aux bibliothèques des autres provinces canadiennes.

Elle glisse ensuite rapidement sur la construction en 1912, à Montréal, d'une bibliothèque «pieuse» par les Sulpiciens, «qui deviendra la Bibliothèque nationale», et sur l'ouverture en 1911 d'une bibliothèque centrale par la Ville de Montréal.

Si «genèse» de la Grande Bibliothèque il doit y avoir, il faut s'arrêter un peu plus sur la transformation de la bibliothèque Saint-Sulpice en Bibliothèque nationale, qui fut, en 1967, en période postduplessiste, postobscurantiste, un engagement de premier plan du gouvernement québécois, une vision inédite en matière de culture et de conservation du patrimoine.

Gardienne de mémoire

La bibliothèque Saint-Sulpice, qui avait dû fermer ses portes en 1931, au moment de la crise économique, demeura inaccessible jusqu'en 1944, date à laquelle le gouvernement québécois en fit l'acquisition. Cette bibliothèque, sans vocation précise, sans clientèle particulière, relevant du secrétariat d'État, fut dans un état de stagnation pendant une trentaine d'années : personnel extrêmement réduit, services limités, édifice à l'abandon (la toiture fuit, les magnifiques verrières de l'atelier Henri Perdriau sont en piteux état, le lampadaire en bronze dans le hall d'entrée, pesant 700 livres, n'éclaire plus, etc.).

En 1963, le ministère des Affaires culturelles. nouvellement créé, «hérite» de la bibliothèque Saint-Sulpice, que les journalistes appellent le «mausolée des Sulpiciens». Entre 1963 et 1967, l'immeuble est complètement restauré, et la loi 91 est élaborée en vue de donner à cette institution le statut de Bibliothèque nationale, c'est-à-dire de gardienne de la mémoire du peuple québécois.

Il faut donc rappeler, dans la «genèse de la GBQ», que, depuis 38 ans, la Bibliothèque nationale du Québec recueille, par voie de dépôt légal, tout ce qui est publié au Québec, qu'elle acquiert tout ce qui se publie à l'étranger sur le Québec, qu'elle accueille chaque année des milliers de lecteurs, qu'elle organise des activités culturelles, qu'elle est informatisée, qu'elle est ouverte et accessible, directement ou par le prêt entre bibliothèques et, depuis quelques années, par Internet, à tout citoyen du monde qui a un intérêt pour le patrimoine québécois.

Une continuation

La nouvelle Grande Bibliothèque est un grand bâtiment moderne, un édifice du XXIe siècle qui a accueilli dans ses murs deux bibliothèques déjà bien constituées, déjà «grandes», qui, depuis des décennies, étaient à l'étroit dans leurs anciens magnifiques locaux datant du début du siècle dernier. Elle permettra l'évolution et le développement des deux institutions regroupées sous un seul toit. C'est, il faut le souligner, une victoire pour les générations actuelles et futures ainsi qu'une réussite architecturale.

Des plans d'agrandissement et de construction ont été élaborés par les responsables de la Bibliothèque nationale et présentés aux autorités gouvernementales à plusieurs reprises, depuis les années 70, et au moins deux ministres en avaient annoncé la réalisation (particulièrement Lise Bacon), sans qu'il y ait jamais de suite. Jusqu'à ce que Lucien Bouchard, sensible aux propositions de Lise Bissonnette dans Le Devoir, elle-même appuyée par la ministre Louise Beaudoin, donne le feu vert au grand projet.

Si les divers gouvernements qui se sont succédé ont mis beaucoup de temps à reconnaître l'importance de loger convenablement la BNQ, il faut dire, si on invoque la vraie «genèse» du nouveau «palais des livres», que chacun a joué son rôle.

C'est sous le gouvernement Lesage que la loi créant la Bibliothèque nationale du Québec a été élaborée, rédigée juridiquement, soumise à la consultation; c'est sous l'Union nationale que la loi fut votée, adoptée à l'unanimité (avec les félicitations de l'opposition), enfin, c'est le gouvernement du Parti québécois qui a permis de concrétiser ce projet que les responsables de la BNQ, les associations de bibliothécaires, d'écrivains, d'éditeurs et les chercheurs n'ont eu de cesse de réclamer au cours des ans.