
Démographie
Deux fois plus de musulmans à Montréal d’ici 12 ans
Guy Madore
Journal de Montréal 04/04/2005
La population de religion musulmane connaîtra la plus forte augmentation sur une période de 16 ans à Montréal, passant de 96 200 en 2001 à 227 400 en 2017, une hausse de plus de 150%.
En comparaison, le nombre de catholiques et de protestants ne progressera que de 10%. Ces deux religions totalisaient 3,2 millions de membres à Montréal en 2001 et elles n’en compteront que 300 000 de plus en 2017.
«L’immigration ainsi que le taux de natalité des musulmans sont deux raisons qui peuvent justifier la hausse prévue du nombre de Montréalais de cette origine», analyse Jack Jebwab, directeur général de l’Association d’études canadiennes.
À partir de données sur les minorités visibles dévoilées la semaine dernière par Statistique Canada, M. Jebwab a colligé les prévisions démographiques portant sur les plus importantes religions au pays.
Si ces données portent sur l’appartenance religieuse, elles ne font toutefois pas ressortir si les individus sont pratiquants ou non.
«Il est toutefois reconnu que les personnes de religions non chrétiennes, comme les musulmans, les hindous et les sikhs, sont beaucoup plus ferventes et portées à fréquenter les lieux de culte», explique M. Jebwab.
Migration
À Montréal, la population des hindous progressera de 50%, de 24 000 à 36 600, alors que les sikhs doubleront leur nombre, passant de 7 100 à 15 300.
Les bouddhistes, quant à eux, connaîtront une hausse beaucoup plus modérée. Leur population passera de 38 400 à 42 800 entre 2001 et 2017.
À contre-courant, le nombre de juifs montréalais diminuera substantiellement, glissant de 92 200 à 76 700 durant la même période. M. Jebwab explique la régression de la population juive par une migration interprovinciale.
«C’est une tendance qui est amorcée depuis plusieurs années. Dans les prévisions, on remarque que les juifs seront plus nombreux principalement dans les provinces maritimes, en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique.»

Les multiples vies du carré rouge
Vivian Labrie, Collectif pour un Québec sans pauvreté
Le Devoir jeudi 7 avril 2005
Le symbole de la lutte pour un Québec sans pauvreté et riche de tout son monde
L'origine de cette idée «forte et efficace» du carré rouge qu'on a vu partout dans le mouvement étudiant ces dernières semaines n'est pas du tout «obscure», comme l'affirmait Stéphane Baillargeon dans son article sur «l'esthétisme de la contestation» dans Le Devoir du samedi 2 avril 2005. Tout ça a commencé d'une façon tout ce qu'il y a de plus publique. Les membres de l'Assemblée nationale, en particulier Claude Béchard, ancien ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, savent très bien d'où il vient.
Le carré rouge a été arboré pour la première fois le 5 octobre 2004 dernier, lors de la présentation du Collectif pour un Québec sans pauvreté sur l'inacceptable projet de loi 57 sur l'aide sociale à la Commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale.
La délégation du collectif en a expliqué le sens au ministre dans ces termes, qu'on retrouve dans la Gazette officielle du Québec du 5 octobre : «[...] Nous nous sommes demandé comment on doit agir pour cesser de tourner en rond dans l'histoire. Aujourd'hui, nous dénonçons, nous démontrons, nous proposons. Tout à l'heure aussi, nous serons dans la rue. [...] Nous vous demandons de refuser que les institutions politiques continuent de concevoir pour les citoyens les plus pauvres des escaliers roulants qui descendent au lieu de monter et qui mettent à chaque fois un peu plus dans le rouge. Nous allumons une très, très grosse lumière rouge [...], comme ça, ce sera encore plus visible.»
Les membres de la délégation ont alors arboré devant le ministre un carré en duct tape rouge, invitant les gens «qui sont intéressés à allumer la lumière rouge» à le faire en même temps qu'eux.
Par la suite, tout au long de l'automne, la consigne du carré rouge s'est multipliée dans les rangs du collectif en même temps qu'une déclaration citoyenne signée par plus de 4000 personnes de toutes les occupations et plus de 500 organisations pour réclamer le retrait du projet de loi 57 et la réparation des reculs en cours à l'aide sociale (voir sur le site Internet du collectif au www.pauvrete.qc.ca; il est encore possible et utile de la télécharger pour la signer).
La consigne s'est ensuite répandue lors du Forum alternatif qui s'est déroulé les 6 et 7 octobre par le Réseau de vigilance en marge du Forum des générations prévu la semaine suivante à Saint-Augustin, près de Québec, ainsi que dans les manifestations subséquentes. Le 20 novembre, à l'invitation du même réseau, plus de 10 000 personnes sont allées à Montréal manifester à l'extérieur du congrès du Parti libéral du Québec leur objection aux reculs, à l'aide sociale et ailleurs, qui plongent des personnes dans d'énormes difficultés financières. La consigne était de porter du rouge.
Le 13 décembre, deux ans jour pour jour après l'adoption de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale, à l'initiative du Collectif pour un Québec sans pauvreté, une cinquantaine de personnes portant carré rouge et vêtements rouges ont occupé «en rouge» la cafétéria de l'Assemblée nationale pendant cinq heures pour réclamer notamment le retrait du projet de loi 57 sur l'aide sociale et l'abandon des mesures de recul.
En janvier 2005, les associations étudiantes ont pris le relais du carré rouge, ce qui est très bien, pour lui donner la visibilité qu'on a vue et avec la créativité que l'on sait dans le cadre de l'extraordinaire mobilisation qui s'est ensuite développée contre la compression de 103 millions de dollars aux prêts et bourses.
Une idée de fou !
Quant à l'idée lancée en octobre, elle provenait du travail d'un atelier, qui aura à l'évidence atteint son but, sur «des idées de fou pour du matériel militant qui suscite l'attention et l'adhésion», tenu lors d'une session extraordinaire du Parlement de la rue convoquée par le collectif à Québec le 24 janvier 2004.
Les participants étaient sortis de l'atelier marqués de rouge à partir de l'idée et du matériel apportés par la personne-ressource de cet atelier, une artiste de Montréal, Johanne Chagnon, en signe de protestation devant des politiques appauvrissantes. Notons également une série de productions «rouges» de cette artiste, faites à la fin de l'automne 2004 en collaboration avec le collectif. On peut les voir sur le site Internet du collectif.
Voilà l'histoire de l'origine du carré rouge. Il n'appartient à personne. Il est associé à une mobilisation d'objection à des politiques qui appauvrissent. Il pourrait continuer à faire du chemin dans ce sens.
La facette de l'aide sociale
Par ailleurs, il devient important, à la veille d'un budget dont la date recule sans cesse, de rappeler fermement la facette de l'aide sociale de cette lutte du carré rouge. En même temps que le gouvernement a retiré de façon tout à fait inacceptable 103 millions dans le régime des bourses lors du dernier budget, il a aussi procédé à de graves compressions à l'aide sociale en janvier 2005 malgré les protestations de l'automne. Il est allé chercher 14 millions en n'indexant qu'à moitié les deux tiers des prestations d'aide sociale, donc en retirant du pouvoir d'achat à des personnes qui n'avaient que 533 $ par mois pour vivre. Une honte !
Il est allé chercher 44 autres millions de dollars en modifiant le règlement de l'aide sociale pour réintroduire une compression pour partage de logement familial, pour éliminer des aides au logement, à l'emploi, pour enlever le droit à l'aide sociale aux personnes immigrantes pendant leurs trois premiers mois au Québec, pour resserrer les règles d'admissibilité à l'aide sociale. Toutes ces coupes sont odieuses. Elles doivent toutes êtres réparées sans compromis parce qu'elles n'auraient jamais dû être faites.
Au cours des derniers mois, le gouvernement du Québec s'est mis en totale infraction avec la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale, qui impose depuis son entrée en vigueur, en mars 2003, d'améliorer les conditions de vie de l'ensemble des personnes en situation de pauvreté. Si la lutte du carré rouge a plusieurs facettes, elle n'a qu'un seul horizon : celui d'un Québec sans pauvreté... et riche de tout son monde.
La société québécoise doit à ses membres qui sont en situation de pauvreté le respect en toute égalité de leur dignité et de leurs droits. Cela suppose entre autres une couverture décente des besoins dans les régimes de protection sociale. Aucun recul n'est acceptable là-dessus, alors qu'en fait, il faudrait faire mieux. Toutes les personnes qui sont d'accord devraient marquer leur objection et exiger les décisions politiques nécessaires. Y compris dans le budget du Québec 2005-06. Le carré rouge est là pour ça.

Le kirpan en Cour suprême
PC
Le Devoir mercredi 13 avril 2005
Un élève montréalais défend son droit de porter le poignard cérémonial à l'école
Ottawa -- Le débat très délicat sur le kirpan, qui oppose la liberté de religion aux impératifs de sécurité à l'école, s'est transporté hier devant la Cour suprême du Canada.
La Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, qui couvre l'ouest de Montréal, a interdit au jeune Gurbaj Singh Multani, 16 ans, de porter son kirpan, un couteau d'une vingtaine de centimètres, dans ses écoles.
Mais dans l'auguste salle d'audience du plus haut tribunal du pays, où les mesures de sécurité sont strictes, Gurbaj et d'autres sikhs ont pu entrer avec leurs kirpans sans problème.
«Quand je suis arrivé au Canada, je suis d'abord allé à l'école privée», a raconté le jeune homme, qui veut devenir pilote. «Comme je voulais apprendre le français, je suis allé à l'école publique française, mais à cause de cet obstacle, je suis retourné à l'école privée [anglaise].»
L'avocat de la commission scolaire, François Aquin, a soutenu devant la Cour que le poignard cérémonial n'était autre chose qu'une «arme blanche», «un objet intrinsèquement dangereux». Face à la hausse de la violence à l'école, il importe d'éliminer tout élément susceptible de mener à des agressions, a-t-il plaidé.
Un kirpan n'est pas plus menaçant que d'autres objets scolaires, par exemple les crayons, les compas ou les bâtons de baseball, a rétorqué l'avocat de la famille Singh Multani, Julius Grey. Selon lui, le kirpan ne peut être considéré comme une arme puisqu'il n'est jamais employé avec l'intention de blesser ou de tuer, mais plutôt pour rappeler l'oppression dont ont été victimes les sikhs dans l'Histoire.
Permis ailleurs
De toute façon, a-t-il ajouté, la plupart des provinces et États américains permettent depuis longtemps le port du kirpan à l'école, à la condition qu'il soit bien recouvert et scellé. En outre, on n'aurait encore recensé aucun acte violent lié au kirpan à l'école en Amérique du Nord.
«Il est injuste de parler de danger quand l'expérience prouve le contraire», a indiqué Me Grey.
L'avocat invoque les articles 2 et 15 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui protègent la liberté de religion et proscrivent la discrimination.
«Il serait regrettable que le mot sécurité devienne un nom de code pour la non-application de la Charte», a expliqué Julius Grey, en faisant allusion au climat de crainte qui subsiste depuis les attentats terroristes de septembre 2001. Depuis ces événements, les kirpans sont interdits à bord des avions.
Me Aquin a répliqué que le kirpan était «conçu» comme une arme, tandis que les autres objets scolaires potentiellement dangereux pouvaient seulement être utilisés en présence de surveillants, dans des lieux et à des moments précis. Permettre le port du kirpan à l'école pourrait ouvrir la porte à d'autres armes, a-t-il prétendu. Il n'y a probablement jamais eu d'agression avec un couteau de cuisine dans une école québécoise, mais cela ne signifie pas pour autant qu'il faille autoriser leur présence en milieu scolaire, a souligné l'avocat.
En suivant ce raisonnement, plusieurs sikhs pourraient être accusés de dissimuler des armes, une infraction au Code criminel, a opposé l'un des magistrats. À cela, Me Aquin a répondu que le contexte scolaire était particulier.
René Bourassa, qui représente le procureur général du Québec, a appuyé la position de la commission scolaire en argumentant que la liberté de culte ne devait pas compromettre la sécurité publique.
En mai 2002, la juge Danielle Grenier, de la Cour supérieure du Québec, avait permis à Gurbaj Singh Multani de porter son kirpan à l'école, à la condition qu'il soit placé en-dessous des vêtements, dans un fourreau de bois et enveloppé d'une étoffe solide. Mais en mars 2004, la Cour d'appel renversait la décision.
La Cour suprême a pris l'affaire en délibéré et rendra jugement au cours des prochains mois. S'il devait l'emporter, Gurbaj ne remettrait probablement pas les pieds dans une école de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, puisqu'il approche de l'âge d'entrer au cégep. Lui et sa famille mènent donc la bataille par principe.

Louis Cyr, première star internationale du Québec
Paul Ohl
La Presse dimanche 27 mars 2005
À l'occasion de la sortie cette semaine de Louis Cyr, une épopée légendaire, La Presse vous propose quelques extraits fournis par l'auteur, Paul Ohl, et la maison d'édition Libre Expression. Louis Cyr (1863-1912), considéré comme " l'homme le plus fort au monde " et parfois même " l'homme le plus fort de tous les temps " est la première star internationale du Québec. La Presse a suivi ses exploits à partir de 1885 et bon nombre de photos publiées dans la biographie viennent de nos archives. Notre journal a fait plus encore: il a publié, en feuilleton, les Mémoires de Louis Cyr, souvenirs recueillis par deux journalistes, du vivant de l'homme qui a établi quelque 50 records du monde dont les plus prestigieux n'ont toujours pas été battus. Louis Cyr fut beaucoup plus que l'héritier du Samson biblique, écrit Paul Ohl. Il fut un innovateur, un pionnier, un symbole identitaire et le héros de tout un peuple.
DE LOUIS CYPRIEN NOÉ CYR À LOUIS CYR
Ce fut lors de cette dernière expédition de cultivateur que Cyprien Noé mérita l'admiration de son père, qui allait, quelques années plus tard, se muer en véritable culte. Lors de l'arrêt au moulin de Saint-Athanase, Pierre Cyr entendit des habitués du coin parier sur les possibilités qu'un homme puisse " charrier 12 minots de grain d'un coup " sur le dos. Or, un certain Vital Guérin, fier-à-bras et boulé du comté, était réputé charrier 15 minots de grain (environ 900 livres anglaises) sur le dos. Selon Louis Cyr, son père lui avait demandé s'il était capable et d'adon pour forcer un peu " pour me faire plaisir ", ce à quoi le garçon avait répondu: " Comme de raison. " Pierre Cyr aurait alors proposé ceci: " Je vais vous amener une jeunesse qui n'a pas encore ses 15 ans et qui va vous porter ses 15 minots comme pas un seul d'entre vous autres. Y'en a-t-il qui veulent parier? " On avait proposé que si Cyprien Noé parvenait à déplacer 15 minots de grain entassés sur une porte d'écurie placée sur son dos, on donnerait le tout aux Cyr. Ce que réalisa l'adolescent en déplaçant la charge sur 15 pieds.
Sur le chemin du retour, le père et le fils avaient été par hasard les témoins d'une joute de force improvisée entre quelques fiers-à-bras. Il s'agissait pour eux d'essayer de soulever, par la flèche, une " voiture de Saint-Jean ", sorte de véhicule monté sur une structure de fer et que seuls les " cultivateurs à l'aise " financièrement pouvaient se procurer. On laissait savoir à la ronde que la voiture et son contenu pesaient environ 1100 livres. Louis Cyr décrivit plus tard l'événement: " J'arrachai tout d'une pièce le fardeau. J'avais mis dans mon effort des énergies que je n'avais pas connues encore; rien ne vivait plus autour de moi, je serais mort sur place plutôt que de m'avouer vaincu. Je ne réalisai même pas que j'avais réussi. "
De ce jour-là jusqu'au décès de Pierre Cyr, les rapports entre le père et Cyprien Noé changèrent du tout au tout. Il était déjà le " gros pécot ", favori de Philomène (sa mère). Il devenait maintenant un camarade pour son père, suprême honneur paternel. À la grande table du foyer, Cyprien Noé était traité en homme.
Son grand-père entendit très vite le récit peu banal des premiers exploits de son petit-fils préféré, autant dire son orgueil. " Tu es le meilleur des Cyr, continue, mon jeune homme, ne prends jamais de boisson et tu iras loin ", furent les paroles dont se souvint Louis Cyr, les dernières peut-être du septuagénaire avant le départ pour " les États ".
" Nous partons pour Lowell ", avait annoncé Pierre Cyr à toute la famille, alors que Philomène était sur le point d'accoucher. Il restait quelques jours avant cette naissance, le temps de préparer le grand déménagement et de faire quelques adieux. Lorsque Cyprien Noé voulut saluer Gilbert Martin, le bon instituteur qu'il fréquenta trop peu, ce fut un nouveau commerçant qui lui serra chaleureusement la main, car après 14 années de zèle, le pédagogue avait acheté le magasin de Lucien Dubé, situé dans la rue Christie. Ce qui ne l'empêcha pas, quelques années plus tard, de devenir conseiller municipal du village de Napierville, puis le dix-huitième président de la commission scolaire.
Le 10 octobre 1878, Cyprien Noé eut 15 ans. Le 1er novembre suivant, Philomène accoucha d'un garçon. Il fut baptisé le lendemain du prénom de Joseph. Il ne vécut que 19 jours et fut inhumé dans le cimetière de Saint-Cyprien le 21 du même mois.
C'est en portant le deuil de leur douzième enfant que Pierre et Philomène Cyr, accompagnés de leurs 10 enfants vivants, prirent la direction de Lowell, une communauté de l'État du Massachusetts. La courte existence de Cyprien Noé Cyr prit fin lorsqu'il monta à bord du train de l'exil. Elle céda la place au destin hors du commun de Louis Cyr.
LE COLOSSE AUX LONGS CHEVEUX
Coups de sifflet prolongés, longue traînée de fumée noire chargée de cendres, la " dame de fer ", ainsi qu'on nommait à l'époque la locomotive, s'était engagée avec son convoi d'une quinzaine de wagons sur le pont Victoria, dont la structure et la longueur avaient étonné la reine qui lui avait donné son nom. George-Étienne Cartier lui avait fait cette réponse restée célèbre: " Quand nous, Canadiens, nous construisons un pont et que nous le dédicaçons à Votre Majesté, nous le mesurons non en pieds, mais en milles. "
C'était la première fois que Louis Cyr arrivait à Montréal par cette voie. Et selon les habitudes qu'il avait prises lors de ses premières tournées, son matériel de démonstration était à bord, surtout ses haltères. Il sema un certain émoi dès son arrivée en gare, notamment lorsque le cocher qu'il héla comprit qu'il devait, outre le colossal personnage, charger également d'énormes haltères. Il eut peur que sa voiture se brisât. " On vous la paiera, votre voiture ", lui aurait dit Louis Cyr. Vingt-cinq ans plus tard, il racontait ceci au journaliste de La Presse: " Le fait est qu'elle ne valait pas cher. Les rues de Montréal " d'alors " avaient encore plus mauvaise mine que celles d'aujourd'hui. La voiture en question avait bondi et rebondi dans tant de cahots qu'elle en était toute gémissante. De temps à autre, le cocher me lançait de travers un coup d'oeil qui en disait long. Pour lui, avec mes longs cheveux et mes énormes haltères, j'étais le diable en personne ou quelque chose d'approchant. "
Voilà Louis Cyr en face du 190 de la rue Saint-Laurent. L'endroit était bruyant, cette rue ayant été depuis 50 ans une voie d'expansion de la population montréalaise hors des limites du Montréal d'origine. Quartier d'artisans, la rue Saint-Laurent abritait, entre autres, nombre d'ateliers de l'industrie du vêtement, tenus surtout par des Juifs d'Europe de l'Est qui affluaient depuis quelques années. C'est d'ailleurs ces ateliers qui avaient donné naissance au sweating system, " un régime d'exploitation des travailleuses particulièrement dur " qui consistait à distribuer à des femmes à domicile des vêtements taillés à l'atelier, qu'elles assemblaient par la suite dans des délais très courts, travail pour lequel " elles étaient payées à la pièce, à des tarifs extrêmement bas ".
Ces dures réalités échappaient encore à Louis Cyr. Il allait toutefois les découvrir dans les semaines et les mois suivants. Mais pour l'heure, sa préoccupation était de surprendre Gus Lambert en lui réservant une entrée en scène dont ce dernier allait se souvenir longtemps. Pour marquer cette rencontre, Louis Cyr avait choisi d'entrer dans l'hôtel en tenant de la manière la plus désinvolte un haltère dans chaque main. L'auteur Martin Franklin écrivit: " Quand Louis arriva à la taverne de Lambert, il empoigna les deux plus lourds haltères qu'il avait emportés dans sa charrette, pesant chacun 232 livres. " Quant à Ben Weider, il dépeignit la rencontre entre les deux hommes d'une façon encore plus théâtrale: " Un jour que Lambert et ses amis discutaient bruyamment à leur table, les portes de la salle s'ouvrirent à deux battants et l'on vit surgir une apparition pour le moins étrange. Louis Cyr se présentait vêtu d'un maillot de corps collant qui ne laissait apparaître que le cou et les mains. Ses cheveux, qui lui tombaient en cascade bouclée sur les épaules, avaient été coiffés plus soigneusement que d'habitude. Dans chaque main, le colosse tenait un énorme haltère et ses bras étaient en croix. " Les deux récits donnaient évidemment dans la fiction.
D'abord, Louis Cyr ne possédait pas encore d'haltères d'un poids aussi considérable que le prétendait Martin Franklin. Ensuite, le port d'un maillot de corps ne viendra que quelques années plus tard, lorsque Louis Cyr entreprendra sa véritable carrière d'homme fort professionnel. Pour ce qui était de porter les haltères avec les bras en croix, c'était une impossibilité physiologique. Louis Cyr, qui détiendra plus tard le record absolu de cette technique, ne soutiendra jamais plus qu'une charge de 97 livres d'un bras, en position horizontale, dite " la croix de fer ". En réalité, l'entrée de Louis Cyr fut évidemment sensationnelle. L'hôtel, vers l'heure du midi, était rempli à capacité et les 200 clients, tous des hommes, discutaient ferme de courses de chevaux, fort populaires, de crosse, de boxe et de lutte, et bien entendu de raquette, plusieurs des clients assidus du Lambert House étant des membres du Montreal Snow Shoe Club, fondé en 1843.
" Mon cocher ouvre la porte en coup de vent et je fais mon entrée, racontera Cyr lui-même. Sensationnelle, c'est le cas de le dire. La stupéfaction déjà lue sur la figure du cocher, je la revois sur 100 autres. "
L'effet que produisit la vision surréaliste du colosse aux longs cheveux, émule du Samson biblique, s'avançant parmi une foule compacte en tenant dans ses mains les lourds haltères, était sans précédent. On allait en faire une légende urbaine au cours des jours suivants, en servant l'histoire à toutes les sauces. Cyr se souviendra que son arrivée aussi originale qu'impromptue " avait même provoqué une bousculade vers le fond du bar où se tenait Gus Lambert, certains craignant que l'Hercule n'assomme quelques clients à l'aide des haltères. "
NEW YORK OU "ÊTRE OU NE PAS ÊTRE"
En septembre 1890, alors que les Cyr s'apprêtaient à entreprendre la dernière étape de leur tournée annuelle, une lettre simplement adressée à Louis Cyr au bureau de poste de Saint-Jean-de-Matha modifia radicalement ses plans et l'engagea à prendre un tournant décisif dans sa vie. Louis s'y prit à plusieurs reprises avant de bien comprendre ce qu'attendait de lui son signataire, un certain Richard Kyle Fox. En fait, ce dernier, richissime propriétaire du National Police Gazette de New York, l'invitait à se produire devant lui et un groupe de journalistes et de témoins triés sur le volet, afin de leur démontrer, hors de tout doute, le caractère unique et spectaculaire de ses tours de force. L'invitation était prévue pour le 5 décembre.
Richard Kyle Fox, né à Dublin, Irlande, en 1855, était arrivé aux États-Unis en 1874. Journaliste d'abord, il acquit très rapidement une réputation de fonceur et devint tout aussi rapidement une autorité en matière de pugilat. Son premier livre, Famous Fights in the Prize Ring, lui valut la notoriété. En 1876, il avait accumulé assez d'argent pour acheter le National Police Gazette, une modeste publication qui donnait dans les potins et scandales. En peu de temps, il en fit un hebdomadaire qui gagna la faveur de la classe ouvrière. Le tirage du journal atteignit bientôt le million d'exemplaires, puis le double vers 1890. Fox devint ensuite promoteur des grands combats de boxe de l'époque. Il aida à mettre sur pied l'affrontement entre John L. Sullivan et Paddy Ryan, à Mississippi City, le 2 février 1882. Ce fut également Fox qui soutint la présentation du combat entre le même John L. Sullivan et Jake Kilrain, le 8 juillet 1889 à Richburg, Mississippi, qui fut le dernier combat de boxe à poings nus de l'histoire. De là, Richard Kyle Fox s'intéressa à toute la gamme des exploits humains: funambulisme, épreuves d'endurance, résistance à la douleur, excentricités sous toutes formes. Grâce à la qualité de son journal et surtout à l'originalité de ses illustrations, nombre de casse-cou devinrent rapidement des vedettes. On disait volontiers que le National Police Gazette se définissait comme la " bible des salons de barbier ".
Fox avait entendu parler de cet Eugen Sandow qui, en une soirée, avait surgi de l'anonymat pour devenir la coqueluche de l'Angleterre. Il avait lu les articles à son sujet parus dans le Sporting Life, la bible londonienne de la vie sportive sur le Vieux Continent. Mais le nom qui l'intriguait davantage était un certain Louis Cyr, dont ses correspondants de Nouvelle-Angleterre lui firent des récits tellement élogieux qu'il les tint pour invraisemblables. D'autant plus que quelques semaines plus tôt, Richard Fox avait récompensé celui qu'il tenait pour l'" homme le plus puissant du monde ", John Walter Kennedy, de Charles City. Ce dernier avait réussi à soulever un poids de 1030 livres à quelques pouces du sol, méritant ainsi une ceinture commémorative, un montant d'argent et le titre de " champion du monde du National Police Gazette, en plus de devenir propriétaire de l'" historique " haltère.
" Être ou ne pas être ", tel était alors pour Louis Cyr la portée de l'invitation de Richard Kyle Fox. Qui plus est, à New York, cité de toutes les rumeurs et de toutes les tentations, capitale de l'Amérique, l'égale de Paris et la prétendante de Londres.
En 1890, on célébrait d'un même ton les vertus, les vices, les mystères, les misères et les crimes à New York. Pour les deux millions et demi de New-Yorkais, le coeur de la cité était Manhattan, dont une trentaine de théâtres somptueux, parmi lesquels le Lyceum Theater, le Park Theater, le Broadway Theater, le Olympic Theater, le Tivoli, le Vauxhall Garden, le Harry Hill's Dance Hall, le Niblo's Garden and Theater, s'alignaient entre City Hall Park et Union Square, le long de Broadway Avenue. Et Manhattan était le centre de tout ce qui s'écrivait sur le quotidien de l'Amérique: le New York Times, le New York Herald, le Evening Mirror, le Sun, le New York Tribune, le Courrier and Enquirer, le Harper's New Monthly Magazine, le New York Illustrated News y avaient tous pignon sur rue. On y lisait même le London Times.
Ville de lumière et d'opulence, certes, mais également ville de toutes les misères. L'hiver, les rues étaient encombrées de neige à laquelle se mêlaient cendres et détritus. L'été s'accumulaient plus de 2,5 millions de livres de déchets et d'excréments d'animaux, pendant que 60 000 gallons d'urine de chevaux coulaient chaque jour le long des 250 milles de routes et ruelles de la cité 7. Quant à la pauvreté, elle était proportionnelle à la démesure de la mégapole et les violences meurtrières qui avaient secoué New York en 1863 dans Five Points hantaient encore les habitants des quartiers populaires. Lorsque Louis Cyr et Mélina arrivèrent à New York, les dirigeants de la ville se préparaient pour l'inauguration du Pulitzer Building, dont les 309 pieds de hauteur allaient en faire la plus haute structure au monde, dépassant de 25 pieds le faîte de la Trinity Church, reconnue jusque-là comme l'" empreinte de Dieu au sommet du monde ".
La nouvelle que Louis Cyr se faisait annoncer auprès de Richard Kyle Fox créa une véritable commotion dans les locaux du National Police Gazette. Il y avait bien sûr cet être phénoménal dont le poids corporel était maintenant de 315 livres, accompagné d'une menue femme aux traits énergiques, Mélina Cyr... " mais il y avait en plus un matériel hétéroclite fait d'haltères que personne ne pouvait manier, d'une plate-forme massive, d'une échelle de spectacle et d'un baril rempli de chaux ", selon les dires de Louis Cyr.
On trouva un lieu adéquat pour la démonstration. Le moment venu, Louis Cyr se présenta devant le groupe de journalistes et de notables invités par Richard Fox. Voulant que l'affaire se déroulât dans les règles, on s'entendit pour que chaque haltère, engin ou humain que Louis Cyr utiliserait au cours de son programme fût officiellement pesé. Il fallut moins d'une heure au " Samson canadien " pour convaincre la galerie, Richard Fox en tête, qu'il était incontestablement l'homme le plus fort du monde.
Le 20 décembre 1890, Richard Kyle Fox signa lui-même l'article qui allait consacrer la réputation de Louis Cyr. Intitulé " Louis Cyr's Feats of Strength Astonish a Large Audience ", le texte surnommait Cyr le " Police Gazette Samson " et décrivait l'ambiance d'incrédulité qui régnait parmi les représentants de clubs de sport et les journalistes new-yorkais invités à la démonstration. L'article donnait également un compte rendu détaillé des exploits réalisés par Louis Cyr. Le premier exploit fut de prendre d'une seule main une sphère de fonte de 102 livres, de la porter à l'épaule puis de la tenir, le bras tendu à l'horizontale. Le deuxième consista en un développé à un bras d'un haltère de 232 livres, la description insistant sur le mouvement lent et strict avec lequel la masse fut portée au bout du bras droit. En troisième lieu, Cyr exécuta un lever à un doigt, utilisant l'haltère de 232 livres lesté de celui de 102 livres, auxquels s'ajouta un homme de 150 livres, pour un total de 484 livres. S'ensuivirent le numéro d'équilibre avec Mélina grimpée dans l'échelle, celui du back lift de la plate-forme sur laquelle étaient entassés 18 hommes, en plus de l'haltère de 232 livres, un total de 3337 livres et, en dernier lieu, l'épaulement du tonneau de chaux d'un poids de 251 livres d'une main et effectué d'un seul mouvement.
Richard Fox écrivit que " cette démonstration de force fut sans contredit la plus ahurissante sinon la plus surprenante qu'il ait été donné à un public de voir, aux États-Unis et, probablement, ailleurs dans le monde, ce qui faisait de Louis Cyr l'homme le plus fort du monde, du moins jusqu'à preuve du contraire ". Dans le même article, Fox précisa que Louis Cyr avait déposé auprès de la direction du National Police Gazette la somme de 200 dollars en garantie d'une rencontre pour le titre de l'" homme le plus fort du monde " avec tout venant, et qu'en contrepartie l'entreprise de presse mettait en jeu un montant de 1000 dollars remis au vainqueur d'un affrontement pour le championnat du monde des hommes forts.
À la fin de la journée du 5 décembre 1890, Louis Cyr venait d'ouvrir une fenêtre sur le monde et la porte de la gloire.
LOUIS CYR ET LA PRESSE
Le 8 février 1908 fut certainement une date mémorable dans les annales du sport autant que du journalisme, au Canada et dans le monde. Ce fut ce jour que le quotidien La Presse publia la première tranche des Mémoires de Louis Cyr, l'homme le plus fort du monde. Le journal rappela que " chaque samedi, à partir de la semaine prochaine " 15 février 1908 ", on pourra revivre quelques-uns des épisodes de sa vie mouvementée et suivre ainsi M. Cyr, où, encore tout enfant, il s'imposait par sa vigueur extraordinaire à ses compagnons de classe, jusqu'à l'heure où, devenu le champion incontesté du monde, il va prendre à Saint-Jean-de-Matha un repos bien mérité. "
Arthur Berthiaume, le secrétaire de la rédaction à La Presse, avait pris l'initiative de cette publication après avoir constaté que les Mémoires du lutteur français Paul Pons (1864-1915), un des athlètes les plus remarquables d'Europe, dont les exploits furent surtout accomplis au Casino de Paris et au Théâtre des Folies-Bergère, avaient suscité un grand intérêt outre-Atlantique. Les deux envoyés " spéciaux ", le journaliste L. Septime Laferrière et le dessinateur Albéric Bourgeois, se rendirent donc à Saint-Jean-de-Matha avec mission de constituer un " document historique ".
Huit jours durant, en sa superbe résidence de Saint-Jean-de-Matha où il vit en gentleman farmer, Monsieur Cyr, pièces justificatives en mains pour l'édification de ses visiteurs plutôt que pour l'évocation de ses souvenirs, a raconté sa vie par le menu aux deux représentants de La Presse qui étaient allés l'interviewer. C'est cette relation sténographiée avec le plus grand soin et transposée depuis en écriture ordinaire qui, avec le plein consentement de Monsieur Cyr donné sous sa signature, constitue les Mémoires de l'homme le plus fort du monde. "
L'arrivée des deux hommes se fit le lundi 27 janvier 1908, durant une tempête de neige. Ils avaient franchi la quinzaine de kilomètres qui séparaient Saint-Félix-de-Valois du lieu de résidence de Louis Cyr " en voiture sous l'ouragan ". Laferrière et Bourgeois étaient descendus à l'hôtel de Saint-Jean-de-Matha, d'où ils avaient communiqué avec Cyr par téléphone.
Huit jours plus tard, Septime Laferrière prit les dernières notes sténographiées du récit que lui avait fait Louis Cyr. Il termina le texte qu'il avait intitulé " Une semaine chez M. Cyr " par ces mots:
Je ne l'oublierai pas, notre dernière soirée! À minuit sonnant, nous terminons notre tâche. Alors, à travers toute une série de chambres merveilleusement disposées, des murailles desquelles nous regardent les portraits de tous les Samsons modernes, notre hôte nous conduit à la cave: Tenez, dit-il, avec dans la voix un quelque chose qui vibre. Et il soulève au-dessus de sa tête la lampe à pétrole qui a éclairé notre marche: ce sont là, entassés, les formidables haltères qui ont fait reculer, en Europe comme sur notre continent, tant d'adversaires devant lui. Il a voulu que notre adieu du départ soit aussi pour ces instruments de sa gloire.
Louis Cyr avait approuvé le texte de Laferrière en signant l'illustration que fit de lui le dessinateur Bourgeois. Pendant 42 semaines, la vie de Louis Cyr fut lue comme un roman par plus de 120 000 fidèles du quotidien montréalais. On découpait les pages, on les fit lire à d'autres, on les rangea comme autant de pièces de collection. Ce récit, quoique incomplet, remua bien des mémoires; on donna libre cours à moult anecdotes, on tira le limon pour pétrir la légende. Des souvenirs plus grands que nature pour tous ceux qui avaient côtoyé Louis Cyr, ne fût-ce que pendant un court moment. Pierre-Athanase Saint-Pierre, prêtre, raconta: " À l'automne de 1888, il y a exactement 57 ans, vint à Roxton Falls Louis Cyr qui faisait ajouter à son nom, imprimé sur sa photographie: The strongest man on earth that has beaten all the records. Il décrivit un Louis Cyr " jouant avec deux boulets de 40 et 45 livres comme une fillette jouant aux osselets... entraînant le tonneau à fleur au centre du théâtre; de ses doigts fait une pince, l'attire à lui, appuie le bord supérieur sur sa poitrine (...) de sa main droite, il empoigne le bord inférieur, il lève le tonneau et le pose sur son épaule, d'une seule main! " L'abbé Israël Courtemanche, pour sa part, raconta sa rencontre avec Louis Cyr à bord du Chambly, trajet durant lequel il " tira au poignet " avec lui. Le curé eut, selon son récit, " le peu banal compliment que lui, Cyr, n'avait jusque-là jamais éprouvé autant de résistance, et que si le vaincu du moment avait eu de l'entraînement, il n'aurait pas été l'inférieur de Cyr. "
Il y en eut des dizaines qui auraient mis la main sur la sainte Bible pour jurer que Louis Cyr avait poussé un train de marchandises sur une voie ferrée, soulevé un coin de maison ou encore, comme le prétendit l'auteur Ben Weider: " Un jour c'est une ancre de 800 livres qu'il lève et charge sur ses épaules, une autre fois, alors qu'il était déjà bien malade et retiré à Saint-Jean-de-Matha, il s'empare de deux barils de farine de 300 livres chacun que le marchand avait laissés sur le pas de sa porte et les rentre tout seul dans le magasin. Un an avant sa mort, cet Hercule, impatient de sortir de son écurie un cheval crevé de 1400 livres, se refusant à attendre de l'aide, empoigna la bête par la queue et une patte et la tira tout seul dans un coin de la cour. " Bien entendu, rien de cela n'était vrai. Dès 1908, Louis Cyr se déplaçait de plus en plus difficilement, et ce n'était qu'à l'aide d'une canne qu'il parvenait à faire quelques pas dans son village; il ne pouvait rester trop longtemps debout en raison de la douloureuse enflure de ses jambes. Il connut de courtes rémissions, au cours desquelles il fit le trajet jusqu'à Montréal afin d'assister à des événements sportifs au parc Sohmer.

CONGÉS PARENTAUX : La facture grimpe encore
Tommy Chouinard
La Presse mercredi 20 avril 2005
Québec - Les coûts prévus du futur régime québécois de congés parentaux, qui entrera en vigueur le 1er janvier prochain, sont revus à la hausse et dépassent maintenant le cap du milliard de dollars par année, a appris La Presse.
Du coup, la facture que devra assumer Québec a bondi de 20 % pour atteindre 300 millions de dollars. Deux sources proches du dossier ont confirmé que l'assurance parentale coûtera plus cher. " Les calculs ont été raffinés ", a expliqué l'une de ses sources.
En vertu de l'accord final intervenu entre les gouvernements Martin et Charest en mars, Ottawa transférera à Québec 750 millions de dollars par année. Il réduira le montant des cotisations à l'assurance emploi, permettant ainsi à Québec de créer une nouvelle cotisation destinée à financer les congés parentaux.
Or, le régime québécois, plus généreux que le programme fédéral, sera aussi plus coûteux. Selon les plus récentes prévisions réalisées, dont La Presse a pris connaissance, il coûtera finalement 50 millions de plus que le milliard que Québec prévoyait en février. Ainsi, il existe un manque à gagner de 300 millions entre l'argent transféré par Ottawa et le coût total des congés parentaux.
Ce manque à gagner n'a cessé de grimper depuis le début de l'année. De 200 millions, il est passé à 250 millions en février et atteint maintenant, deux mois plus tard, 300 millions.
Le conseil de gestion de l'assurance parentale, qui regroupe des représentants syndicaux et patronaux, doit trouver une façon de financer ce manque à gagner. Or, employeurs et travailleurs refusent catégoriquement de subir une hausse de leurs cotisations pour combler l'écart.
Le gouvernement Charest se retrouvera donc avec cette facture de 300 millions sur les bras, à moins que les discussions n'évoluent entre les partenaires du conseil de gestion au cours des prochaines semaines. Seule bonne nouvelle pour Québec: les travailleurs autonomes, qui sont exclus du programme fédéral, seront admissibles au régime québécois et devront donc verser des cotisations, ce qui réduira légèrement le montant du manque à gagner.
Le gouvernement Charest devra toutefois délier encore davantage les cordons de la bourse l'année prochaine. Selon les termes de l'accord final, au cours de la première année du régime québécois, Ottawa ne versera à Québec que 575 millions au lieu des 750 millions prévus pour les années subséquentes. Le gouvernement Martin exige en effet de lui rembourser les prestations d'assurance emploi qui seront versées en 2006 aux Québécois qui auront pris leur congé parental avant le 1er janvier.
Le gouvernement Charest devra trouver 175 millions supplémentaires afin de couvrir les frais de la première année de son régime. En ajoutant le manque à gagner de 300 millions, Québec devra régler une note totale s'élevant à pas moins de 475 millions l'année prochaine.
Le régime québécois d'assurance parentale permettra aux mères de bénéficier d'un congé de 40 semaines avec 75 % du salaire ou d'un congé de 50 semaines avec 70 % du salaire pour les 25 premières semaines et 55 % du salaire pour les 25 semaines suivantes. Les mères pourront partager ce congé avec leur conjoint. Les pères disposeront de leur côté d'un congé de paternité non transférable de trois semaines à 75 % du salaire ou de cinq semaines à 70 %.
À l'heure actuelle, Ottawa accorde un congé de 50 semaines à 55 % du revenu sur un salaire maximal de 39 000 $. Le plafond salarial admissible du régime québécois s'élèvera à 53 500 $. Le revenu minimum assurable passera pour sa part de 4380 $ à 2000 $. Ces dispositions correspondent au contenu de la loi 140, adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale en mai 2001.

Les trois commandements
Katia Gagnon
La Presse jeudi 21 avril 2005
Curieux quand même comme le gouvernement semble obéir à des lois aussi immuables que celles, pour rester dans le ton de l'actualité, que Moïse transcrivit dans la pierre. Qu'apprend-on au sujet du nouveau programme d'assurance-parentale? Qu'il coûtera vraisemblablement plus cher que prévu. C'était couru. Comme l'assurance-médicaments et les garderies à 5 $, le nouveau programme se conforme parfaitement au premier commandement de tous les gouvernements: les coûts d'un nouveau programme, tu sous-évalueras.
Malgré les scandales et les commissions d'enquête, les gouvernements successifs ne semblent jamais apprendre la leçon. Ils ont parfois de bonnes excuses: dans le cas de l'assurance-médicaments, par exemple, il était difficile d'anticiper la multiplication des nouveaux produits et surtout, leur coût prohibitif.
Parfois, les raisons sont cependant moins convaincantes. Quelqu'un à Québec aurait dû penser, au moment où on a annoncé en grande pompe que les garderies coûteraient 5 $ par jour, qu'un grand nombre d'utilisateurs de services au noir allaient se ruer sur l'aubaine. De même, dans le cas du congé parental, il est difficile de voir quelle variable a pu faire changer les chiffres: le taux de natalité est, depuis des années, stable et famélique au Québec. Il semble maintenant qu'on anticipe une popularité plus grande du congé qui serait exclusivement réservé aux pères. Mais cela justifie-t-il une hausse des coûts de 20 %?
En annonçant ainsi les paramètres d'un programme sans en valider soigneusement les coûts, le gouvernement se piège lui-même: il crée des attentes qu'il doit ensuite soit décevoir, soit rencontrer... en s'étranglant financièrement.
Ce qui nous amène au second commandement: sans financement adéquat, des réformes tu lanceras. Du virage ambulatoire à la désinstitutionnalisation, de la réforme de l'éducation à l'intégration des élèves en difficulté, des projets philosophiquement irréprochables et nécessaires, dans bien des cas, se transforment en cauchemars parce qu'on ne leur accorde pas les fonds nécessaires. Les soins à domicile promis par Jean Rochon n'ont jamais eu le budget pour négocier le virage ambulatoire. Les enseignants, déjà dépassés par toutes sortes d'autres problèmes, n'ont pas eu la formation adéquate pour absorber la réforme de l'éducation.
Mais, devant ces problèmes, pas question d'effacer le tableau et de tout recommencer. C'est là le troisième et dernier commandement: en arrière, jamais tu ne reviendras.

Le défi de l'immigration
Brigitte Breton
Le Soleil jeudi 21 avril 2005
L'opposition peut toujours déplorer les côtés électoralistes et incomplets des mesures annoncées par le gouvernement Martin pour favoriser l'immigration. Il n'en demeure pas moins qu'Ottawa se doit de poser rapidement des gestes concrets pour tirer son épingle du jeu dans la compétition serrée que se font les pays pour attirer étudiants et travailleurs qualifiés.
Le Canada n'a pas le choix de se faire attrayant. Son faible taux de natalité, le vieillissement de sa population et les pénuries de main-d'oeuvre qui en découleront le force à accueillir plus d'immigrants s'il veut maintenir le niveau de vie de sa population et assurer son développement économique et social, et ce, dans toutes les régions. Tous les moyens à notre portée doivent donc être exploités pour que s'installent au Canada, et non ailleurs, les bras et les cerveaux indispensables à nos entreprises, à nos établissements d'enseignement et à nos services publics.
Pour accélérer le plein d'immigrants, Ottawa revoit notamment son recrutement des étudiants étrangers. Leur nombre a doublé au cours des dix dernières années, mais il en faut plus. Dorénavant, ils pourront donc travailler hors des campus universitaires durant leurs études. Après l'obtention de leur baccalauréat, les diplômés auront aussi droit à un permis de travail de deux ans plutôt que d'une seule année.
Ce sont deux petites modifications qui peuvent avoir une grande importance pour faciliter l'intégration et la rétention des immigrants. En pouvant obtenir un boulot hors du campus, l'étudiant étranger pourra plus rapidement connaître et s'intégrer dans sa nouvelle communauté. À l'inverse, les Canadiens qui seront davantage en contact quotidien avec des collègues de travail d'origine différente auront moins de préjugés ou d'ignorance devant l'inconnu. L'effet sera bénéfique tant pour l'un que pour l'autre.
Le même optimisme prévaut pour le permis de travail de deux ans accordé aux diplômés. Si le finissant peut dès la fin de ses études obtenir un emploi au Canada, il y a de fortes chances qu'il décide de s'y établir pour une plus longue période. Trois années d'études ou plus, un emploi, des liens professionnels et personnels qui se tissent, une famille qui se fonde peuvent transformer l'étudiant étranger en citoyen canadien. C'est le pari que nous devons prendre.
La possibilité de dénicher un emploi est ce qui conditionne les immigrants à s'établir ici plutôt qu'ailleurs. Les statistiques ne mentent pas. Pour inciter les étrangers à s'installer dans le "plus meilleur pays du monde", il faudra toutefois que la volonté dépasse celle du ministère de l'Immigration. Les corporations et les ordres professionnels, de même que chaque milieu de travail, devront également faire preuve de plus d'ouverture. Peu de médecins et d'ingénieurs viendront au Canada pour devenir des chauffeurs de taxi.
BBreton@lesoleil.com

Patience et longueur de temps...
André Pratte
La Presse mardi 26 avril 2005
L'impasse qui perdure à Kanesatake engendre beaucoup de frustration chez les personnes impliquées et au sein de la population québécoise. Nous partageons cette frustration. Mais nous sommes aussi convaincus que le dénouement de la crise passe par la négociation et la patience, tandis que toute solution imposée de l'extérieur, en particulier l'usage de la force, risquerait d'empirer la situation.
La frustration populaire s'est accrue à la suite de la diffusion d'un reportage de l'émission Enjeux, à Radio-Canada, où l'on a pu voir comment une petite milice baptisée Watch Team parvenait à intimider les policiers de la Sûreté du Québec. De plus, La Presse révélait hier que la surveillance policière du territoire de Kanesatake a coûté 14 millions au gouvernement du Québec depuis un an.
Le député péquiste Jean-Pierre Charbonneau milite pour que la SQ intervienne massivement à Kanesatake afin d'y " rétablir l'ordre ". Cette approche est simpliste et dangereuse. Elle a d'ailleurs été rejetée par tous les ministres de la Sécurité publique depuis la crise d'Oka. " Il y a des endroits où il est plus difficile d'appliquer les lois. Nous ne sommes pas dans la police pour tirer sur les gens ", soulignait il y a 10 ans l'ancien collègue de M. Charbonneau, Serge Ménard.
Les risques humains et politiques d'une intervention policière d'envergure à Kanesatake pourraient se justifier si la communauté était confrontée à une situation d'anarchie et de violence généralisée. Or, ce n'est pas le cas, même s'il y existe un climat d'intimidation malsain. De toute façon, une action policière ne réglerait en rien le problème de fond: l'absence d'un gouvernement local dont la légitimité est acceptée par une vaste majorité de la population.
James Gabriel a beau être populaire chez les Blancs, il est très contesté à Kanesatake, et pas seulement par les éléments criminalisés. Par conséquent, même s'il jouit de l'appui des gouvernements du Québec et du Canada, le grand chef ne pourra rétablir sa légitimité qu'en remportant des élections dont les modalités seront crédibles aux yeux de la communauté.
Depuis des mois, les deux camps- celui de M. Gabriel et celui représenté par le chef Steven Bonspille- se disputent sur l'identité de ceux qui géreront les élections et sur les règles qui régiront le scrutin. Les deux groupes ont tour à tour fait preuve d'intransigeance dans ces pourparlers.
Les gouvernements doivent donc, conjointement, augmenter la pression sur les deux clans pour les inciter à conclure un accord dans un délai raisonnable. À cet égard, il nous semble que le gouvernement du Canada pourrait s'investir davantage dans le dossier, plutôt que de garder ses distances comme il le fait depuis plus d'un an.
Quoi qu'il arrive, on fera mieux de s'armer de patience. Même si un nouveau conseil de bande est élu à court terme, les profondes divisions qui déchirent cette petite communauté ne sont pas près de disparaître. Kanesatake continuera donc de susciter beaucoup de frustration pour la simple raison... qu'il n'y a pas de solution simple.

Dénatalité : il faut agir, et vite, presse un démographe
Jean-François Cliche
Le Soleil vendredi 29 avril 2005
Tout le monde s'entend sur le fait que le vieillissement de la population est un problème. Reste à savoir si la solution passe par un accroissement de la natalité, par l'immigration ou un mélange des deux. Mais il faut agir, et vite, presse Jacques Légaré, démographe de l'Université de Montréal.
"Il y a de quoi être très inquiet, dit-il. On s'en va vers un gouffre : on ne voit pas de reprise dans la natalité, on attire moins d'immigrants que le reste du Canada, et on les retient moins que le reste du Canada."
Le résultat est que la population du Québec, qui devrait atteindre les huit millions vers 2020, se mettra à diminuer vers 2030, d'après des projections qu'il a présentées hier.
Selon M. Légaré, quelques facteurs compliquent encore davantage la vie de certaines parties de la province, dont la région de Québec. Le manque d'emplois vient en tête de liste : personne ne peut rester en un endroit où il n'y a pas de travail. À Québec, les coupes gouvernementales qui se sont succédé depuis les années 90 n'ont certainement pas aidé la ville à attirer de nouveaux arrivants - ni à garder ses jeunes diplômés.
Le démographe déplore en outre ce qu'il décrit comme un effet pervers du multiculturalisme. En insistant sur l'importance de préserver la culture d'origine de tous les immigrants, on inciterait ceux-ci à se regrouper entre eux plutôt qu'à s'intégrer à la société d'accueil.
"C'est la raison pour laquelle nos immigrants vont vivre là où il y a déjà des gens de leur communauté d'origine, dit M. Légaré. Et je pense que ça retarde leur intégration à leur nouvelle communauté", en plus de nuire aux régions plus "pure laine" qui souhaiteraient attirer davantage de nouveaux arrivants.
