
Montréal inaugure la deuxième plus grande médiathèque francophone
Emmanuel de Roux
LE MONDE lundi 2 mai 2005
Tous ces livres sont à toi !" : le titre de la première exposition organisée à la nouvelle Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) est un raccourci. Inauguré le 30 avril, à Montréal, l'établissement propose gratuitement aux Québécois, sur 33 000 m2 et 6 niveaux, l'ensemble de ses collections : 4 millions de documents. Le nouveau bâtiment occupe une situation centrale dans la ville : il déploie sa façade vert d'eau au coeur du Quartier latin, au coin de la rue de Berri et du boulevard De Maisonneuve, à deux pas de l'université (UQAM), en face de la gare routière. Jean-Noël Jeanneney, le patron de la Bibliothèque nationale de France, n'a pas voulu rater la fête qui a réuni tout le gratin politico-culturel de la province : la BNQ est un partenaire qui compte.
Après Paris, c'est la plus grande médiathèque francophone. En revanche, son côté hybride a de quoi désorienter la raideur cartésienne des Français. D'abord parce que la bibliothèque québécoise est l'héritière d'une double tradition antagoniste, religieuse et laïque. Ensuite, si elle remplit des fonctions patrimoniales et reçoit à ce titre le dépôt légal de l'ensemble des imprimés, estampes, CD, DVD et logiciels publiés dans la Belle Province, ses fonds sont quasiment tous consultables en libre accès. Bibliothèque de prêt, elle parie sur la proximité et joue la distance grâce à sa fonction de tête de réseau. Enfin, ses espaces d'expositions temporaires et ses deux auditoriums en font un véritable centre culturel que Lise Bissonnette, sa directrice, entend ouvrir davantage en affectant un espace aux bouquinistes.
Est-elle trop grande ? Trop chère ? Trop centralisée ? Les médias en débattent à longueur de colonnes.
Pourtant, extérieurement, la BNQ joue la discrétion. Son architecture banale s'accorde avec le jeu de Lego qui compose le centre ville. Elle est signée par l'agence Patkau de Vancouver, associée à celle de Croft-Pelletier-Gilles Guité de Montréal. Un angle du grand parallélépipède est écorné pour engendrer une petite place. La monotonie des façades de verre est rompue par un jeu de brise-soleil.
En revanche, l'intérieur, qui doit beaucoup à l'architecte-designer Yves Dagenais, est une heureuse surprise. Deux énormes boîtes de bois (du bouleau) juxtaposées occupent l'ensemble du bâtiment. La plus grande, réservée à la bibliothèque de prêt, est desservie par une batterie d'ascenseurs placés au centre d'une cage d'escalier qui permet d'embrasser d'un seul coup d'oeil les six niveaux. Dans cette partie, les rayons qui supportent les livres, les disques ou les DVD sont au coeur du dispositif. L'usager choisit les documents qu'il veut emprunter et va les faire enregistrer aux comptoirs situés devant les ascenseurs. Il peut aussi les lire, les écouter ou les regarder in situ. Les places, diversifiées selon les usages (fauteuils simples, tables avec écrans ou écouteurs), sont repoussées à la périphérie des claustras, sur des niveaux différents, ménageant ainsi des points de vue changeants. Des échappées lumineuses sur l'extérieur sont soigneusement élaborées. Les couleurs se réduisent au noir des rayonnages, au gris du sol et à la blondeur du bouleau. Seul l'espace enfantin, au sous-sol, est ponctué d'ocre jaune, avec çà et là des rappels de bleu et de rouge.
La plus petite des boîtes est réservée à la partie patrimoniale. Le contraste est absolu. Ici, les documents exclusivement consultables sur place sont rejetés sur le pourtour de l'immense volume quasi aveugle dont le centre est occupé par le sévère alignement des tables de lecture. On retrouve les mêmes couleurs auxquelles vient s'ajouter le vert acide des lampes individuelles.
PRESSIONS DE L'ÉGLISE
C'est dans cette atmosphère de recueillement que l'on peut aborder la mémoire du Québec. Seuls les documents postérieurs à 1920 sont en libre accès. Ceux du siècle précédent (1820-1920) doivent être demandés à un bibliothécaire. Les plus anciens, rares, sont dans une réserve en dehors du bâtiment. L'imprimerie ne fit son apparition en Nouvelle-France qu'en 1764 et ne fut utilisée qu'avec parcimonie. "La hiérarchie catholique toute- puissante se méfiait des mauvais livres" , explique Lise Bissonnette. Ainsi, quand un riche mécène américain, Andrew Carnegie, propose à Montréal 150 000 dollars pour construire une première bibliothèque, les pressions de l'Eglise sont telles que la ville refuse le don.
Et ce sont des religieux qui vont créer, en 1912, leur propre établissement, la bibliothèque Saint-Sulpice, "haut lieu de la lecture pieuse" , indique l'historienne Louise Beaudoin, ancienne ministre de la culture. La municipalité ne se tient pas pour battue et ouvre, cinq ans plus tard, une Bibliothèque centrale de prêt que viendra inaugurer le maréchal Joffre, franc-maçon notoire.
La guerre des bibliothèques n'aura pas lieu : les deux établissements sont de taille modeste. En 1941, le gouvernement du Québec rachète la bibliothèque Saint-Sulpice qui deviendra la Bibliothèque nationale en 1967 quand la loi sur le dépôt légal est votée. C'est l'époque de la "Révolution tranquille" . Les Québécois découvrent la lecture. L'édition explose et le dépôt légal passe de 857 titres en 1968 à 15 526 en 2002-2003. Il est vrai qu'entre-temps ce dépôt s'applique désormais aux estampes, aux enregistrements audiovisuels et aux logiciels. En 1998, l'Assemblée nationale du Québec vote à l'unanimité la création d'une Grande Bibliothèque du Québec qui va avaler la Bibliothèque centrale de prêt, puis fusionner avec la Bibliothèque nationale pour devenir la BNQ, un bel OVNI dans la galaxie du livre.
Emmanuel de Roux
La BNQ en chiffres
Coût. 142 millions de dollars canadiens (environ 94 millions d'euros).
Budget de fonctionnement. 42 millions de dollars canadiens (environ 28 millions d'euros).
Nombre d'abonnés à l'ouverture. 80 000.
Collections. 1,2 million de livres ; 1,2 million de revues, journaux, disques compacts, DVD, vidéocassettes, logiciels ; 1,6 million de microformes. 475 000 nouveaux documents ont été achetés pour l'ouverture de la BNQ.
Un catalogue informatisé d'un million de titres. 55 000 documents numérisés accessibles sur Internet (dont 1 500 livres et 13 000 illustrations).
Trois millions de pages de journaux en cours de numérisation.
Accroissement annuel des collections (dépôt légal et achats). 65 000 livres et 20 000 documents audiovisuels et électroniques.
Nombre de places assises. 2 520, dont 1 300 fauteuils, 350 postes informatiques, 44 postes d'écoute de disques et de cassettes, 50 postes de visionnage de films, 4 salles de conférences, 21 salles de rencontres et de recherches, deux auditoriums (300 et 80 places).
Espaces d'exposition. Une salle de 425 m2 et six espaces de micro-expositions.
Réseau. 120 bibliothèques au Québec et 800 bibliothèques de petites villes touchées à travers 11 centres de prêt.
Ouverture. Du mardi au dimanche de 10 heures à 22 heures. La salle d'actualité (70 000 documents) est ouverte tous les jours, de 10 heures à minuit.

La France veut associer Québec à son projet de numérisation de bibliothèques
PC
Le Droit lundi 2 mai 2005
Paris - La France souhaite associer le Québec au projet de numérisation des grandes bibliothèques européennes qu'elle appelle désormais de ses voeux.
Le président de la Bibliothèque nationale de France, Jean-Noël Jeanneney, juge cette coopération "absolument essentielle".
"Il faut développer des liens à tout prix", a-t-il déclaré en interview, en soulignant que Français et Québécois étaient "à l'égard de Google exactement dans le même bateau".
Le patron de la BNF assistera en fin de semaine à Montréal à l'inauguration de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ). Il en profitera pour discuter avec la directrice de la BNQ, Lise Bissonnette, de la bibliothèque virtuelle que les Européens pourraient bientôt mettre en chantier. Il devrait s'entretenir également avec le patron des Archives du Canada, Ian Wilson, son objectif étant d'établir "très vite une relation structurelle avec le Québec et le Canada".
Principal moteur de la Toile, Google a entrepris de numériser et de mettre en ligne d'ici 2015 une quinzaine de millions de livres provenant de grandes bibliothèques américaines et anglaises. Le projet, pharaonique, a pour nom "Google Print".
"L'ambition de Google est d'organiser l'information du monde à sa manière. Cela entraînera une excessive prédominance du critère du profit dans l'organisation de l'offre culturelle et une prédominance d'un climat anglo-saxon sur le choix des oeuvres. Je n'ai pas envie que votre histoire et la nôtre, de Champlain à de Gaulle, soient soumises à cette seule hiérarchie", lance aujourd'hui Jean-Noël Jeanneney.
Plaidant au nom de la diversité culturelle pour un "sursaut nécessaire", le patron de la BNF a appelé à une "contre-attaque" européenne face à l'entreprise googlelienne.
Son appel a été entendu, notamment par le président Chirac, qui doit faire lundi, à l'occasion des Journées européennes de la culture, une série de propositions pour accélérer la numérisation des grandes bibliothèques en Europe. Le Québec et la Francophonie y trouveront leur compte, selon Jean-Noël Jeanneney.
"Pour des raisons stratégiques, il vaut mieux s'appuyer d'abord sur l'Union européenne, explique-t-il. Il fallait rassurer nos amis européens, en leur montrant que ce n'est pas une manière indirecte d'affirmer exclusivement le français face à l'Amérique. Mais naturellement, c'est aussi une de nos préoccupations. Et je pense que si on avance dans cette direction, il y a beaucoup de bénéfices à attendre du point de vue de la promotion et du développement de la culture francophone."
La BNF entretient déjà des liens étroits avec la BNQ. Les deux institutions ont signé il y a près d'un an une entente de coopération et Lise Bissonnette fait partie du comité scientifique de la "grande bibliothèque" française. Le Canada et la France ont par ailleurs entrepris il y a quelques années de numériser les documents portant sur leur histoire commune.

GBQ: la force d'une institution
Michel Venne
LE DEVOIR lundi 2 mai 2005
Par le seul fait qu'elle existe, la Grande Bibliothèque du Québec est déjà un succès. On peut chicaner sur son apparence extérieure ou s'éblouir de la richesse de ses collections, de la beauté du mobilier ou de la modernité des technologies disponibles, le principal intérêt de la GBQ réside dans la puissance conférée par l'État québécois à une institution culturelle d'envergure.
Cette puissance ne lui vient pas seulement de l'ampleur des budgets qui lui sont confiés. Par la nature de son activité, la GBQ tirera sa légitimité non seulement d'une élite créatrice et consommatrice, mais du vaste peuple des lecteurs. La Bibliothèque nationale était, jusqu'à présent, une institution invisible. Elle dispose désormais d'une vitrine magnifique et d'un ancrage populaire inédit.
Les détracteurs d'autrefois, recrutés au sein même de la république littéraire ou éditoriale, ont sans doute fini par le comprendre et se rallient à la GBQ. Le bloc de verre ayant jailli dans l'ombre de l'UQAM n'est pas seulement le lieu où des milliers de gens se délecteront de poésie ou de traités scientifiques, mais une force au sein de la société, un formidable levier pour promouvoir non seulement la lecture mais la culture comme ciment et aiguillon du projet de société québécois.
Les objections suscitées par ce projet étaient des objections de consommateurs. La promotion de la lecture, disait-on, allait être mieux servie en saupoudrant les deniers de l'État à un chapelet de bibliothèques locales. Comme si l'un devait empêcher l'autre. Mais surtout, si on avait écouté ces récriminations, on se serait contenté de disséminer l'aide publique à des organisations qui ne seraient pas devenues moins précaires pour autant.
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En réunissant au sein de la Bibliothèque nationale des ressources et des services, Québec a créé une structure plus solide. Déjà, elle peut annoncer un accès meilleur que jamais à tous les documents (puisque la GBQ n'abrite pas que des livres) dont un Québécois peut rêver où qu'il vive sur le territoire du Québec et quelle que soit la provenance de l'objet recherché.
L'institution peut rassembler des compétences qu'une petite succursale n'est pas en mesure de réunir, soutenir la recherche sur les meilleures méthodes d'archivage ou de diffusion, s'allier à des institutions similaires dans le monde et faire bénéficier les Québécois de cette coopération riche et féconde.
Et puis la Grande Bibliothèque peut parler au nom des petites. Sa voix risque de porter davantage.
Le goût de la lecture naît souvent des rencontres que l'on fait avec des personnes qui nous font découvrir les univers qui se cachent derrière les couvertures de carton ou entre les lignes imprimées. Ce peut être un professeur, un ami, un parent. Mais ce goût de lire est d'autant mieux entretenu que le nouveau lecteur peut avoir un accès facile à une multitude de sources, certaines même insoupçonnées par le guide initial. Une Grande Bibliothèque est une fenêtre sur tous les mondes.
L'influence des institutions culturelles bien appuyées par l'État déborde largement l'horizon de la culture. La GBQ a permis de revitaliser l'aménagement urbain dans cette zone du centre-ville où la laideur le disputait à la vétusté. L'UQAM vient d'annoncer un projet immobilier qui permettra d'achever l'oeuvre de rénovation urbaine entamée sur les débris de l'ancien palais du commerce. L'édifice deviendra lui-même un superbe lieu d'animation.
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C'est au sein des institutions que se créent et que sont préservés les traditions et les savoir-faire. Depuis quelques années, en se réfugiant derrière l'argument un peu court voulant qu'il soit préférable d'investir dans la création que dans le béton, les gouvernements ont hésité à investir les montants nécessaires pour conserver à plusieurs institutions culturelles toute leur pertinence et leur utilité.
Le déshabillage indécent de Télé-Québec en est une illustration. Jamais cette télévision publique n'a joui des moyens qui auraient dû lui être conférés pour que celle-ci joue son rôle, préside à un renouveau du genre télévisuel et contribue à bâtir un patrimoine audio-visuel nourri par toutes les régions du Québec. À Ottawa, l'Office national du film est victime depuis des lustres la même entreprise de démolition. L'univers culturel est désormais dominé par une logique d'entreprise commerciale.
Or il est peu probable qu'une armée de sous-traitants qui se disputent chaque année les budgets de production comme des vautours le cadavre d'un animal mortellement blessé, s'estime responsable de protéger le patrimoine et de bâtir des traditions.
La naissance de la GBQ est une belle exception dans ce paysage. Si seulement celle-ci pouvait faire tache d'huile.
Il a fallu d'abord qu'une personne y croie et formule une idée. L'ancienne directrice du Devoir, Lise Bissonnette, a ainsi utilisé la tribune qu'était sa chronique hebdomadaire dans ce journal pour formuler une proposition, la documenter, en débattre et la promouvoir. Cela s'appelle prendre ses responsabilités.
Mais cette belle idée serait restée lettre morte sans une volonté politique affirmée. Tant de bonnes idées meurent étouffées par les jeux d'intérêts et la lourdeur des bureaucraties. Sans l'appui et l'intervention politique de Louise Beaudoin et de Lucien Bouchard, le carrefour Berri-De Maisonneuve aurait sans doute conservé la même sinistre apparence. Cela s'appelle le leadership.
La GBQ est un cadeau. Ne laissez personne vous l'enlever. Prenez-en possession. Investissez les lieux et ainsi donnez-lui une âme. La vôtre. La nôtre.
michel.venne@inm.qc.ca

Ouverture de la Grande Bibliothèque
Un contentement, un accomplissement
Lise Bissonnette
Présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec
LE DEVOIR samedi 30 avril 2005
Le livre a connu au Québec une enfance maussade. Le roi en interdisait l'impression en Nouvelle-France. Le premier essai publié en nos contrées peu après la Conquête, par un imprimeur anglo-saxon, fut un catéchisme français à la forme aussi grise que le fond. Le premier recueil de poésie, publié aussi tard qu'en 1817 par un obscur désenchanté, conspuait les romantiques et promettait de «dire en vers de dures vérités». C'était vingt ans avant que le premier roman sorti de presses d'ici, intitulé L'Influence d'un livre, présente cet objet -- alors rarissime en nos maisons -- comme un traité d'alchimie chimérique à l'usage d'un sombre solitaire. Il fallut attendre près d'un siècle pour que les imprimeries s'ébranlent vraiment, et c'est aux retombées d'une guerre mondiale, la deuxième, qu'on identifie l'essor premier de notre édition.
Ainsi allait le livre, et plus mal encore les bibliothèques. Les plus heureuses furent longtemps privées, c'est-à-dire aux abris, cachées aux censeurs. Celles qui commencèrent à sortir de l'ombre au début du siècle dernier, premières bibliothèques publiques ou presque, furent d'abord tourmentées. Elles étaient l'enjeu d'un formidable affrontement entre lettrés religieux et intellectuels laïques, guerre et difficile après-guerre de cent ans [...].
Et nous voici dans la clarté de cette Grande Bibliothèque, goûtant un plaisir proche de l'euphorie. La maison abrite quatre millions de documents, dont plus d'un million de livres, elle occupe le coeur de la métropole et le carrefour des itinéraires du Québec, elle est née d'un précieux voeu unanime de l'Assemblée nationale, elle n'a pas encore un jour mais elle annonce une vie infinie, dont est garant le magnifique et durable alliage du béton, de l'acier, du verre, du bouleau jaune issu de nos forêts, qui protègent toutes les fibres par lesquelles passe désormais la lecture, du papier fragile aux canaux du virtuel.
Il était juste que la préface de cette oeuvre soit signée d'une des plus grandes écritures du Québec. Nos architectes, vous le savez, ont emprunté à Anne Hébert l'image qui définira à jamais la façon d'habiter notre bibliothèque -- Les Chambres de bois, titre d'un roman qui aura bientôt un demi-siècle, qui rappelle donc les premiers frémissements de la modernité québécoise, qui se lit comme la chronique de notre liberté annoncée [...].
Et tout se passe comme si Anne Hébert était encore parmi nous. La relisant pour aborder avec sérénité des jours aussi marquants, j'ai rencontré des strophes poétiques de 1944 -- l'écrivaine n'avait pas trente ans -- dont la force est prémonitoire à l'égard du lieu et même du rituel qui nous rassemble en ce jour.
Anne Hébert, donc, nous parle :
«Temple incomplet
Dont nous gardons
Avec respect
Et étonnement
Les fines et fortes colonnes.
Lignes pures
Sans bavures
Ni fioritures
Stricts fûts,
Droits comme un cri
Sans larmes
[...]
Et recherche de la voûte,
Éperdument,
Le long d'une ligne droite
Où rien ne retarde le regard en marche
Vide,
Trouée vers le vide,
Majestueux piliers
Dont le grand élan,
La puissance et la grâce
Ne supportent que l'air,
L'air léger [...]
La lune métallique et bleue
Glisse un rayon entre les bouleaux,
Et fait un parvis incertain [...]
Une cérémonie mystique,
Gonflée de tendresse,
Presque d'angoisse à force d'être ardente,
Se déroule dans le Temple inachevé.
Mais comment retenir l'air,
Ce qui rôde, vole et poudre ? [...]
C'est un temple à ciel ouvert,
Un sous-bois perméable à la venue
Et à la fuite du mystère.»
Oui, nous avons vu pousser ici «un sous-bois perméable à la venue et à la fuite du mystère», dont la route passe toujours par les livres. Et nous avons tenté de «retenir l'air, ce qui rôde, vole et poudre», c'est-à-dire la matière inépuisable et toujours en mouvement que l'on enferme entre les pages dans un recommencement que ne craindront jamais les bibliothécaires, dont le métier est inlassable.
Nous l'avons fait par un patient rassemblement de collections anciennes et nouvelles, qu'elles soient extirpées de réserves endormies ou acquises de multiples librairies. Elles ont été inventoriées, préparées ou réparées, cataloguées, décrites et présentées dans un ordre repensé, qui proposera aux lecteurs des trajets, des plus simples aux plus diversifiés, d'une profondeur qu'aucune bibliothèque n'a offerte à ce jour au Québec.
Nous l'avons fait en prenant le risque de l'édification d'une bibliothèque virtuelle, que les institutions du livre abordaient en balbutiant au début de ce projet et dont nous possédons désormais les clés, les modes d'emploi, les espaces extensibles à l'infini, où nous pourrons bientôt installer, parmi la myriade des mémoires du monde, les textes et les images du Québec.
Nous l'avons fait en définissant un projet de notre temps, qui sache demeurer l'écrin de la mémoire collective en faisant émerger la Bibliothèque nationale de sa relative obscurité et qui ajoute, par les outils d'animation de la Grande Bibliothèque, une pièce majeure et manquante au travail de démocratisation culturelle entrepris avec la Révolution tranquillse. [...]
Je préfère aujourd'hui parler de contentement plutôt que de fierté en vous présentant cette maison à nulle autre pareille. Au nom de tous ceux qui l'ont construite, sous tous ses angles et dans tous ses aspects, je parle aussi d'accomplissement. [...]
Mais Anne Hébert, un peu plus tôt, parlait pourtant de «temple incomplet», donc de travail inachevé.
Inachevé car les promesses du lieu réel et virtuel doivent être tenues, et les prochaines étapes s'imposent déjà. La Bibliothèque nationale du Québec, en voie de regroupement avec les Archives nationales du Québec d'ici la fin de l'année, assurera mieux que jamais les rayonnements de la mémoire. En ouvrant la Grande Bibliothèque, nous nous mettrons au service de tous ceux qui, dans les régions et localités du Québec, à la Ville de Montréal, dans les réseaux scolaires, s'engagent actuellement à corriger les carences de nos héritages, à construire encore pour donner réalité au bien commun.
En somme, nous pouvons être heureux aujourd'hui, mais nous n'avons ni le loisir ni même le droit d'être satisfaits. Les prochains jours seront un bonheur. Mais non un repos, car il reste tant à faire. [...]
***
Extraits de l'allocution prononcée hier lors de l'inauguration de la Grande Bibliothèque

Essai - Chevrier contre l'homme fini
Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 30 avril 2005
Titre VO : Le temps de l'homme fini
Description : Marc Chevrier - Boréal - Montréal, 2005, 248 pages
Le Temps de l'homme fini, du politologue Marc Chevrier, est un essai au sens noble du terme, au sens littéraire, c'est-à-dire un essai qui ne porte pas nécessairement sur la littérature mais qui est en lui-même littérature, un essai qui refuse de choisir entre la pensée et le style pour mieux se vautrer dans l'une et dans l'autre à la fois, convaincu qu'il s'agit là de la seule façon d'avancer à la rencontre du monde. Cela est souvent pompeux, verbeux, précieux, mais ce l'est avec une grâce qui a bien des charmes.
Ronchonneur de classe, Marc Chevrier part à l'assaut d'une modernité étourdie, dévoyée, qui met tous ses oeufs dans le panier d'un individualisme creux confinant à un narcissisme triomphant sur un fond de détresse noyée dans le divertissement. L'homme fini du titre, c'est l'homme «enfermé dans son moi, son identité et ses droits, qui ne tolère aucune référence étrangère à ses désirs, à son corps et à ses origines», c'est l'homme privé du «sens de l'idéal» et de repères, celui qui ne se trouve plus en s'arrachant à lui-même par un effort, un travail culturel inspiré par un idéal, mais plutôt dans l'enfermement tristement jouissif de son propre moi.
Sur le plan politique, il trouve sa boussole dans le sondage, puisqu'il est convaincu que «l'opinion publique ne découlerait pas de la délibération collective, ni du choc des idées et des expériences, mais tout simplement de l'énonciation de ce qu'un "moi" pense et ressent, coupé du monde dans l'intimité de son salon».
Sur le plan psycho-social, cultivant un souci de soi oublieux de la société, il se réfugie dans un communautarisme (social, sexuel, ethnique) à l'intérieur duquel «l'identité affirme plutôt une manière d'être dont le seul mérite est d'exister, telle qu'elle est, reçue sans effort ou arrachement à sa condition».
Sur le plan culturel, il ne tolère, malgré les apparences, que ce qui lui renvoie du Même. Sur le plan pédagogique, il appelle violence tout horizon qui lui renvoie autre chose que sa propre image : «En centrant l'enseignement sur les "besoins" de l'enfant, sur l'expression de son vécu, [la pédagogie moderne] l'abandonne à sa subjectivité, au lieu de le pousser à s'en extraire pour comprendre le monde qu'il a en héritage.»
On pourrait croire qu'une telle obsession narcissique, si intensément cultivée, manifeste une satisfaction bon enfant issue de la victoire de l'idéal démocratique de liberté individuelle sur le poids des conventions et des héritages oppresseurs, mais Chevrier montre que cette complaisance relativiste constitue plutôt le terreau d'esclavages en habits neufs : «Dans les sociétés libérales où prospère cet atomisme, les individus vivent en état permanent de dissociation mentale : le discours public célèbre jusqu'à plus soif les libertés de l'individu et les érige en fondements du régime politique et de la vie sociale; dans les faits, l'individu, privé de repère moral et d'enracinement dans une histoire et une patrie, succombe au conformisme de la publicité, du marché, des modes, des tribus, des médias et du milieu de travail, toutes puissances où se déploie la Mimesis.»
Une tradition conservatrice
Critique féroce, mais néanmoins amusé, du défilé de la fierté gaie, où l'homme, «débarrassé de la gangue de la culture, [...] retrouve sa liberté et son être profond dans l'exaltation de ses fonctions vitales», de la pollution par le bruit, de la publicité, de la «laideur conviviale» de Montréal, de la disparition de la saine distinction entre les sphères publique et privée («Or, l'homme fini se résout à vivre dans un monde où la sphère publique est sans transcendance et la sphère privée sans discrétion») et des enivrements d'une science autoréférentielle qui s'abîme dans le culte de l'efficacité jusqu'à effacer tout horizon humaniste, Marc Chevrier renoue avec une tradition qu'il faut bien qualifier de conservatrice. Toutefois, précisons qu'il s'agit -- n'ayons pas peur d'un oxymoron de plus en plus nécessaire -- d'un conservatisme moderne (manière Arendt, Finkielkraut ou Grand'Maison), en ce sens qu'il souhaite conserver de la modernité les promesses d'avant les dérives.
L'essai, écrit-il, «se trouve en quelque sorte coincé entre le réel objectif de la science et le subjectif capricieux de l'art. Or, écrire un essai aujourd'hui, c'est encore principalement avoir la passion du vrai». Et ce vrai, qu'il s'agit d'explorer, où se trouve-t-il sinon dans l'écart qui existe entre le sujet et l'altérité qui l'habite et qui l'entoure, dans le mouvement qui pousse le premier à se lancer à la quête incessante de la seconde en espérant trouver, en chemin, un peu de l'essentiel qu'il poursuit ? Mais il faut, pour cela, partir, c'est-à-dire accepter de briser la clôture du moi satisfait en prenant le risque d'un affrontement avec un idéal compromettant.
«La vie, écrit Chevrier, ne loge ni du côté de l'idéal, ni de celui du Même; elle se manifeste grâce à la tension irréductible entre les deux. La bêtise de l'homme fini est d'avoir pensé que, pour vivre, il faut abolir cette distance.» Penseur pessimiste guetté par la prétention et aux manières parfois agaçantes, l'essayiste du Temps de l'homme fini s'impose néanmoins comme un redoutable contempteur des Narcisse contemporains que nous sommes.
louiscornellier@parroinfo.net

Ouverture de la Grande Bibliothèque
Un témoignage de notre résistance
Éric Bédard, Historien, Université du Québec à Rimouski
LE DEVOIR mercredi 11 mai 2005
Enchantement, contentement, les mots ne manquent pas pour décrire l'enthousiasme légitime que suscite la Grande Bibliothèque (GB).
Sans l'ombre d'un doute, ceux qui ont travaillé à cette grande réalisation méritent considération et reconnaissance. Il est tout à fait normal, dans les circonstances, de chercher à donner un sens à cette grande réalisation collective. Les sociétés dynamiques expriment périodiquement des espoirs, des aspirations, qui s'incarnent dans des institutions comme la GB.
Son inauguration a d'ailleurs fourni l'occasion à certains de donner une signification particulière à cette institution, d'inscrire son avènement dans une histoire en marche. À cet égard, le discours d'inauguration de Lise Bissonnette, et les nombreuses allocutions qu'elle a prononcées depuis quelques années, me semble très révélateur du rapport que nous entretenons aujourd'hui avec notre passé.
La modernité
Selon Mme Bissonnette, la Grande Bibliothèque incarne avant tout la modernité du Québec qui a pris forme durant les années turbulentes et combien passionnantes de la Révolution tranquille. Si elle cite, dans son allocution d'inauguration, un poème d'Anne Hébert, pourtant publié en 1944, c'est pour évoquer «les premiers frémissements de la modernité québécoise», «la chronique de notre liberté annoncée» prémonitoire de «la clarté de cette Grande Bibliothèque» érigée quelques décennies plus tard.
Cette vive clarté qui irrigue l'imposant édifice du centre-ville, c'est aussi celle de notre époque bénie qui permet désormais à chacun d'avoir accès au livre car cette institution, nous rappelle-t-elle, est la «pièce majeure et manquante au travail de démocratisation culturelle entrepris avec la Révolution tranquille».
La Grande Bibliothèque est ici présentée comme une conquête de la modernité toute récente du Québec, une victoire des lumières contre l'obscurantisme dans lequel nous avait enfermés une élite de l'Ancien régime qui, soit méprisait la culture (ex. Duplessis), soit la mettait à l'index (le clergé).
Même si la GB devra servir d'«écrin» à notre «mémoire collective», on comprend que ce sombre passé pré-moderne du Québec, cette fameuse Grande Noirceur, a peu de choses à nous apprendre, sinon que nous avons bien fait d'en sortir. Rien là de très surprenant puisque, expliquait-elle en novembre dernier, «nous sommes, en fait, des héritiers très récents [...] descendants encore directs d'analphabètes coupés du monde».
Plus complexe
Cette lecture hypermoderniste de notre histoire, reprise ici par Mme Bissonnette, ne surprend guère. Elle est au coeur de toutes nos représentations du passé. Elle a façonné l'imaginaire collectif des nouvelles générations depuis quelques décennies.
Cette interprétation témoigne, à bien des égards, d'une colère tout à fait justifiée à l'endroit d'une certaine élite politique et cléricale aux vues étroites qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n'a pas su saisir les transformations qui avaient cours et s'est parfois enfermée dans un discours de réaction. En revanche, cette lecture trop tranchée, souvent pleine d'amertume et de ressentiments, nous coupe de nos racines qui, qu'on le veuille ou non, ont aussi fait le Québec d'aujourd'hui.
Cette lecture radicalement moderniste accrédite, hélas, l'image que les Anglais se faisaient de nous, celle de la priest-ridden society sans horizon, ignare, isolée. Plusieurs décennies de recherches universitaires rigoureuses tendent pourtant à montrer que la réalité était passablement plus complexe, que le pluralisme des idées avait cours, en dépit des humeurs du haut clergé, que les journaux rendaient compte des grands enjeux qui secouaient le monde et que ceux-ci interpellaient nos journalistes et leur lectorat.
Les livres, il est vrai, circulaient beaucoup moins facilement qu'aujourd'hui. Évitons cependant d'y voir seulement le complot d'une élite malveillante et voyons-y surtout la preuve d'une pauvreté matérielle qui, quoi qu'en aient dit les historiens de la défunte «école de Québec», ne découlait pas d'une incapacité congénitale des Canadiens français. Ajoutons que les «éteignoirs» ne portaient pas toujours la soutane et que l'une des plus belles collections de livres, disponible à la Grande Bibliothèque, nous vient des Sulpiciens.
L'exemple de François-Xavier Garneau
Cette interprétation trop tranchée de notre histoire fait des «anciens Canadiens» -- titre d'une oeuvre écrite, selon Mme Bissonnette, par un «sombre solitaire» -- d'obscurs étrangers avec qui le dialogue semble impossible. Pourtant, la volonté d'affirmation culturelle et nationale qu'incarne la GB ne date pas des années 1940 ou de la Révolution tranquille. On a qu'à penser à la figure d'un personnage comme François-Xavier Garneau.
La légende veut que notre premier historien national ait écrit son Histoire du Canada pour répondre à la sombre prédiction de lord Durham selon laquelle notre peuple, «sans histoire et sans littérature», n'avait aucun avenir et que le meilleur service à lui rendre était de l'assimiler. Pour accomplir son oeuvre, Garneau n'a attendu ni chaire universitaire, ni grande bibliothèque nationale, il s'est mis à la tâche et, en sus de son travail de greffier à l'hôtel de ville de Québec, a réussi à écrire une oeuvre inspirante, rééditée trois fois de son vivant grâce à l'aide d'amis et d'admirateurs.
Au lieu de choisir l'exil, comme Octave Crémazie ou Anne Hébert, il a choisi d'oeuvrer parmi les siens; à la fuite du réel, il a préféré la continuité dans l'engagement. Cet homme de lettres, poète à ses heures, voulait que ses contemporains prennent conscience qu'ils avaient eux aussi un passé digne d'être raconté, qu'ils pouvaient être, à la fois, les héritiers et les acteurs de leur propre histoire.
Ce qui pose surtout problème avec la lecture hypermoderniste que reprend Mme Bissonnette, c'est qu'elle rend difficiles toutes formes de tradition de pensée, propre à inspirer ceux qui, à chaque génération, souhaitent faire fructifier l'héritage québécois.
La culture, ce n'est pas seulement l'étude attentive des avant-gardes modernistes, c'est aussi un dialogue perpétuel avec la tradition qui permet de mieux se situer dans le temps comme individu et comme collectivité. La culture, c'est aussi la relecture constante des «grands textes» qui ont donné un sens à notre aventure collective et qui permettent aux termes d'une conversation nationale d'être constamment nourrie par les réflexions des anciens. C'est du moins ce que font encore les Américains avec les Federalist Papers, les Juifs avec la Torah ou les Français avec les encyclopédistes.
Dans cette histoire qui est la nôtre, cette Grande Bibliothèque me semble bien plus que le parachèvement de notre modernité culturelle, elle est aussi, et peut-être surtout, le symbole d'une ambitieuse reconquête. Une reconquête qui fut, on le sait, à la fois culturelle, économique et politique et dont la Révolution tranquille n'est qu'un jalon parmi d'autres.
Cette Grande Bibliothèque, qui témoigne d'un esprit de résistance et d'une vitalité indéniable du peuple québécois, devrait nous rapprocher de nos devanciers. En effet, la beauté et la richesse du lieu devraient nous rappeler l'extrême dénuement de ceux qui, bien avant la Révolution tranquille, ont voulu contredire les sombres prédictions de lord Durham.

La mort lente (et planifiée) du Programme français de l'ONF
Marie-Claude Loiselle, Rédactrice en chef, revue 24 Images*
LE DEVOIR mardi 17 mai 2005
Il s'est installé, depuis quelque temps, à l'Office national du film (ONF) un grand silence, insoutenable, assourdissant. Dans cette institution publique, jadis portée par une liberté de pensée et de parole, on se prend tout à coup à craindre de parler, d'exprimer son désaccord sur des choix et des orientations qui engagent l'avenir de l'institution et de ceux qui la font vivre par leur travail et leurs idées.
Un véritable climat de paranoïa s'est emparé de tous, et à tous les niveaux. Histoires de courriels interceptés ayant servi à des licenciements, tactiques d'intimidation, le vent qui nous vient de là-bas court comme un sourd mouvement de désarroi et de révolte, mais qui n'ose encore s'exprimer que sous le sceau du plus strict anonymat.
Des têtes sont déjà tombées, d'autres pourraient s'y ajouter. C'est ainsi qu'en octobre dernier le directeur du Programme français, André Picard, a quitté son poste...
Spécificité noyée
On n'installe pas sans couvrir un sombre dessein un tel régime de terreur. Il y avait un plan à exécuter, qui n'est rien de moins que de nier la spécificité du Programme français en le noyant dans une vaste structure onéfienne coast to coast, indifférenciée, nivelée. Or, comme cela n'aurait évidemment pas reçu l'assentiment général, il fallait donc faire en sorte de l'imposer... de force. Une atteinte radicale à l'autonomie du Programme français a été décidée et mise en oeuvre sans que personne, à aucun moment, ait été consulté ni même informé de ce qui se préparait !
Ainsi, le Programme français, qui, depuis toujours, suivait de près et à toutes les étapes les films qui se produisaient dans ses studios (et ce, jusqu'à leur diffusion en salles et sur DVD et vidéocassettes), a vu sa liberté d'action réduite comme peau de chagrin depuis l'arrivée du nouveau commissaire en juin 2001.
La dernière phase de l'application du plan stratégique 2001-2006, rendue publique le 30 mars dernier, annonce la centralisation de tous les services des programmes français et anglais. Elle retire non seulement des studios les coordonnateurs techniques (ceux qui, en travaillant directement avec les producteurs, prenaient en charge toutes les étapes techniques, de la pré-production à la postproduction), mais regroupe aussi, sous la direction d'un même directeur de marketing, la mise en marché des productions des deux programmes, anglophone et francophone -- qui ont pourtant des stratégies de diffusion fondamentalement différentes, adaptées aux besoins spécifiques de cultures spécifiques (a-t-on besoin de le souligner ?).
Simple restructuration pour accroître l'efficacité, comme veut bien le laisser entendre le commissaire Jacques Bensimon ? Il s'agit en fait de soumettre la liberté d'action et de choix des studios français à une seule et même vaste stratégie institutionnelle où ce ne sont plus les films, individuellement, qui sont servis, mais l'institution même qui aura tout le loisir de ne miser que sur les «plus gros», ceux qu'on nomme aujourd'hui «les films porteurs», les plus susceptibles de faire rayonner le nom de l'institution.
Tout converge d'ailleurs pour illustrer comment la principale préoccupation du commissaire actuel est l'image et la visibilité de l'ONF, au détriment de l'essentiel qui serait de tout mettre en oeuvre pour rendre cet espace public propice à la liberté de création, à l'exploration, à l'émulation entre créateurs. On est même allé jusqu'à abolir les postes de cinéastes permanents sans jamais offrir la possibilité d'une solution de remplacement qui puisse compenser cette perte...
Contraintes du marché
Dans cette logique qui soumet la création au désir de visibilité de l'entreprise, le plan de restructuration annonce la formation d'un comité international, ainsi que l'embauche d'un «gestionnaire qui se consacrera à la recherche d'ententes à l'échelle internationale». Ce rôle, qui appartenait jusqu'à maintenant aux producteurs, de tisser des liens avec des maisons de production en documentaire et en animation, ainsi qu'avec des créateurs étrangers, incombera maintenant à des gestionnaires ! Les producteurs actuels deviendront-ils tôt ou tard les producteurs délégués de la direction et de ses cadres supérieurs qui passeront leurs commandes ?
De plus, la part croissante des collaborations avec le secteur privé conjuguée aux budgets décroissants consacrés à la production comme telle -- qui sont passés, pour le Programme français d'environ 17 millions de dollars à un peu plus de 10 millions en quatre ans -- peut facilement laisser supposer que, d'ici peu de temps, les productions maison, conçues à l'abri des contraintes du marché, seront chose du passé.
Lorsque l'on voit que, pour l'année 2005-2006, les sept producteurs du Programme français se partageront un montant en allocation de trois millions de dollars (excluant les services techniques) à investir dans les projets de films, et ce, sur un budget global d'environ 63 millions, rien n'empêche de croire que l'ONF cédera progressivement son rôle d'instigateur et de producteur de films pour ne devenir que le coproducteur du secteur privé.
Ainsi, à coups de 50 000 ou 100 000 $ ici et là, l'institution trouvera le moyen de placer le logo ONF sur quantité de films, ce qui lui permettra de servir ses objectifs de visibilité tout en pervertissant ce qui a fait son histoire et son renom : offrir un cadre de recherche et de création vivant et stimulant à une communauté de cinéastes.
Quarante ans en arrière
Peut-on vraiment croire que cette noyade du Programme français dans un «grand ONF» biculturel (et multiculturel) digne d'un Pierre-Elliott Trudeau n'ait pour seule visée que d'accroître l'efficacité de l'institution... ou même que sa visibilité puisse être une fin en soi ? Pas besoin d'imaginer un quelconque complot : savoir que l'ONF relève de Patrimoine Canada et que c'est sous responsabilité de la ministre Copps, en pleine ferveur patriotique postréférendaire, dans un contexte où chaque société culturelle canadienne se devait de prouver sa contribution à la consolidation de l'unité du pays, que M. Bensimon a été nommé à son poste de commissaire et directeur de l'ONF porte un tout autre éclairage sur la réalité des choses.
La «stratégie d'intervention nationale globale» du commissaire ne s'inscrit-elle pas en parfaite harmonie avec cette logique unitaire et centralisatrice ? Image, visibilité, rayonnement ne sont-ils pas aussi le fer de lance de Patrimoine Canada pour ce qui est de la promotion de cette unité nationale dont on sait aujourd'hui que rien ne devait l'arrêter... ?
Au nom d'une (pseudo) modernisation d'une institution à l'aube du XXIe siècle (cela fait toujours bien de dire ces choses...), la situation actuelle nous ramène pourtant plus de 40 ans en arrière quand, en 1964, les cinéastes du Québec, après maints combats, avaient obtenu que soit mise en place une structure bipartite qui, en fait, ne faisait qu'officialiser une évidence : la spécificité de la production française.
C'est cet acquis qu'est venu annihiler aujourd'hui le «plan stratégique» de M. Bensimon, retirant du coup aux studios francophones leur pouvoir de décision et leur autonomie. Tout cela en imposant le plus sinistre des silences. Mais pour combien de temps encore ?
*Éditorial du prochain numéro de 24 Images, en kiosque vendredi.

« Irréductibles Québécois » laissons-nous surprendre
Anne SAGE-PRUVOST
Le Bien Public Vendredi 13 mai 2005
Valérie Lion, un livre pour comprendre une ascension économique exemplaire
« Tombée en amour » avec le Québec, Valérie Lion journaliste économique à l'Express en extrait un livre « Irréductibles Québécois ». Autobiographie d'une rencontre, photographie économique surprenante du Québec d'aujourd'hui qui veut maintenir une identité. La-bas, on parle le français d'abord.
Valérie Lion, dijonnaise pure souche, après Sciences Po, l'école de journalisme de Lille, collabore aux revues l'AGEFI, le mensuel « Enjeux les Echos », à un site internet pour les Canadiens, avant d'entrer dans l'équipe de l'hebdomadaire l'Express en novembre 2005.
En 1992, elle obtient une bourse à vocation professionnelle de l'Office franco-québécois pour la jeunesse ; en contrepartie, elle devra réaliser des reportages. « Une chance » reconnaît-elle.
Elle s'envole pour le Québec. Sa curiosité pour la belle province (7,5 millions d'habitants) constituée d'une mosaïque de communautés s'aiguise au fur et à mesure des séjours. Elle collabore au magazine de l'association France-Québec, « une façon d'approfondir les relations », de comprendre la dimension économique dont le Québec s'est doté. « La vitalité, le mélange d'Europe et d'Amérique, le mélange « dolce vita » des cultures multiethniques » l'interpellent.
Dépasser les clichés. Souvenez-vous, les grands espaces, le sirop d'érable, « Le petit bonheur » de Félix Leclerc, et Céline. Oui, ils sont toujours dans nos mémoires, bercés par cet accent charmant.
Mais aujourd'hui, Valérie Lion nous parle d'une contrée qui va de l'avant, prône la diversité culturelle pour en faire une richesse.
Sur le plan social, elle apporte des réponses originales aux grands problèmes, tels l'immigration accompagnée ; « le capitalisme induit une certaine solidarité », là-bas, Il n'y a pas de classes sociales. « Ce qui compte c'est ce que vous faites, non ce que vous êtes » ; La cohabitation patrons-syndicats « est réelle ».
Boum économique. L'auteur décrit le bond impressionnant du Québec qui bascule dans le modernisme depuis les années 1960 ; peuple aux héritages multiples, dopé par un dynamisme créatif et innovant, il veut s'affranchir de la dépendance économique de son géant voisin.
Actuellement, il abrite des leaders mondiaux de l'informatique et de la finance. On citera l'aéronautique (Bombardier) et le secteur ferroviaire, le groupe Cascade, Québécor qui imprime la majorité de la presse magazine en France, Péchiney racheté par Alcan. Sans complexe face à la mondialisation, le Québec s'est hissé sur la scène mondiale de l'économie.
Les Québécois se sont donné une existence culturelle ; Ils défendent le français. « Ils ont su imposer leurs différences au milieu d'un océan anglophone dans un monde de plus en plus uniforme ». Les Québécois « pure laine » d'hier sont devenus un exemple. Le style aussi tonique et enthousiaste que l'auteur, qui dédicaçait récemment son livre à la librairie Grangier, ne le démentira pas.
« Irréductibles Québécois » de Valérie Lion, aux éditions des Syrtes.
