
Le rêve européen
Michel Venne
Le Devoir lundi 30 mai 2005
Le résultat du référendum français sur la Constitution européenne nous interpelle. Il nous concerne. Il peut nous servir de leçon.
Les Français ont rejeté par une majorité claire le projet de traité qui leur était soumis. Il est toutefois évident que les électeurs se sont prononcés autant sur le contexte que sur le texte lui-même. Ils ont rejeté hier l'Europe telle qu'elle est ou telle qu'ils la perçoivent, avec leurs peurs et leurs espérances, probablement plus que l'Europe telle qu'elle se serait déployée sous les auspices du traité constitutionnel qui sert ici de bouc émissaire.
Le NON traverse toutes les classes sociales et tous les partis politiques. L'alliance entre les altermondialistes de José Bové, le Parti communiste et l'extrême droite de Jean-Marie Le Pen, mais aussi de quelque 60 % des électeurs socialistes et 60 % des jeunes de moins de 25 ans, porte à réfléchir et rend aléatoire toute conclusion univoque.
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Plusieurs facteurs expliquent ce résultat. Le rejet de la classe politique diront certains. Si les principaux chefs des principaux partis ont appelé à voter OUI, d'autres leaders ont fait le contraire. L'ancien premier ministre et président de l'Assemblée nationale, Laurent Fabius, appuyait le NON et qui peut nier son appartenance à la classe politique ? Pas plus qu'à Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers ou Marie-George Buffet.
Le rejet du libéralisme est-il un facteur explicatif plus sérieux ? Il a certainement mobilisé des altermondialistes, ce qui explique le rejet majoritaire affirmé par la jeune génération. Leur geste s'inscrit dans la foulée des manifestations contre l'OMC commencées à Seattle et des rassemblements de Porto Alegre. Pour ce courant, la construction européenne est assimilée à la montée du libre-échange néolibéral. Il exprime certes un refus que les bâtisseurs d'institutions internationales doivent entendre. Le scepticisme est dans l'air. Et il est fort.
Paradoxalement, le projet de traité fait pourtant progresser la cause sociale plus que n'importe quel traité commercial et plus que les traités actuellement en vigueur en Europe. Infiniment mieux que le pauvre Accord de libre-échange nord-américain qui lie notre sort à celui des États-Unis et du Mexique. Les droits des salariés y sont mieux protégés. Il contient une clause sociale transversale. Il inscrit l'Europe dans une «économie sociale de marché... qui tend au plein-emploi et au progrès social».
De plus, ce traité favorise une intégration à cette Europe économique ET sociale des pays de l'Est, tentés par le capitalisme radical et les sirènes de l'«American Dream». Au moment où la Chine et l'Inde, presque toute l'Asie, s'enfoncent dans cette vision anarchique de l'économie de marché, il n'est pas anodin de chercher à en soustraire le continent européen en liant ses pays membres par des normes sociales et une charte des droits.
Les critiques de Washington contre la «vieille Europe» auraient dû mettre la puce à l'oreille. George Bush aurait voté NON, hier, préférant de loin une Europe divisée qu'un bloc uni, formé de 450 millions d'habitants, capable de lui faire contre-poids.
Mais, en France, le «peuple de gauche» ne l'a pas compris ainsi.
Il est plus probable que la peur de l'Autre, celle du «plombier polonais» par exemple, celui que l'on craignait voir s'établir en France tout en acceptant les conditions sociales en vigueur dans son pays d'origine, a mobilisé une fraction substantielle de l'électorat. Si cela est vrai, c'est le protectionnisme qui a gagné. Peur légitime. Le chômage atteint 10 % en France.
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Si l'on exclut les extrémistes lepénistes et communistes dont la conception respective de la vie en société ne rejoindra jamais que des minorités, le vote d'hier traduit certes deux interprétations de la meilleure manière de réaliser cependant un même «rêve européen». Celui de la consolidation de l'Europe comme espace de paix, de respect de la diversité des cultures et des identités et d'une économie de marché respectueuse des droits, un «european dream» capable de faire contrepoids au rêve américain.
Ce rêve n'est-il pas aussi le nôtre ?
Le débat européen nous renvoie à nous-mêmes. Il montre en tout cas que notre débat constitutionnel, loin d'être dépassé, est d'une actualité brûlante. Comme en Europe, nous nous interrogeons sur la place des nations, en particulier la nôtre, dans la mondialisation. Il nous place aussi devant nos responsabilités : que faisons-nous, de ce côté-ci de l'Atlantique, pour donner un contenu social et culturel à nos ententes de libre-échange de nature strictement commerciale ? Comment se fait-il que les 34 pays des Amériques ne parviennent pas à inventer des manières de faire contre-poids aux États-Unis ?
Les résultats du référendum français doivent également faire réfléchir les souverainistes d'ici sur leur propre démarche. Certains voudraient faire porter un prochain référendum sur la constitution d'un Québec souverain plutôt que sur le principe ou l'idéal de l'indépendance. Voyez avec quelle facilité on peut faire dire à chaque alinéa d'un texte complexe tout et son contraire et faciliter la victoire d'opposants fédérés par la conjoncture.
Le scrutin d'hier montre par ailleurs comment le social et le constitutionnel sont indissociables. De même, que le scepticisme à l'égard de la mondialisation influence le vote. Dans le contexte québécois, qui est le mieux servi par le scepticisme suscité par la mondialisation : les fédéralistes ou les souverainistes ? En France, elle a favorisé le statu quo.
michel.venne@inm.qc.ca

Un non "européen"
Louise Beaudoin, Ancienne ministre du Parti québécois l'auteure est professeure associée au département d'histoire de l'UQAM.
La Presse lundi 30 mai 2005
Les Français ont indiqué hier qu'ils ne veulent pas de l'Europe qui est en train de se construire actuellement
La France, aujourd'hui comme hier, est coupée en deux. Mais elle ne l'est plus selon les lignes traditionnelles droite-gauche. Ce qui rend ce résultat particulièrement intéressant.
En effet, le président de la République, le gouvernement, 90 % de la représentation nationale (sénateurs et députés, de droite comme de gauche), l'ensemble des grands médias (de droite comme de gauche, à l'exception de l'hebdomadaire Marianne), les patrons, rassemblés dans le MEDEF ainsi qu'une des grandes centrales syndicales (la CFDT) appuyaient le projet de Constitution. Ils ont aussi reçu des renforts, notamment des partis socialistes européens et de certains de leurs membres les plus éminents, le premier ministre espagnol, Jose Luis Zapatero et le chancelier allemand, Gerhard Shroeder. Devant cette belle unanimité des appareils et des élites, il devenait politiquement correct de voter en faveur du projet de traité, d'où le triomphe inévitable du oui.
Or le non l'a emporté. Plus facilement que je ne l'aurais cru.
Que s'est-il passé?
Air référendaire
Depuis un mois je hume l'air référendaire au gré de mes déplacements, à Paris, Toulouse et Lyon. En pensant, sinon en revivant la campagne référendaire québécoise de 1995. Même si les situations et le contexte sont radicalement différents, j'ai constaté que le débat a été aussi passionné et aussi intense que chez nous, il y a dix ans. Mais les Français l'ont mené à leur manière: en s'invectivant copieusement tout en s'adonnant à leur sport national préféré, l'autodérision.
Certains tenants du oui ont traité ceux du non de ringards, de passéistes, de menteurs, de mystificateurs et même d'analphabètes... sous le prétexte qu'il fallait ne pas avoir lu le projet de traité pour s'y opposer. Ceux du non n'ont pas été en reste en termes d'injures, sauf que plus les électeurs lisaient les 191 pages du texte plus ils avaient tendance à s'y opposer. En partie parce qu'il est lourd, compliqué, incompréhensible, illisible. À tel point que, pour le défendre, un éminent linguiste a cru pouvoir dire, sans rire, que c'était tout de même plus facile que du Bourdieu ou du Foucault!
Mais plus profondément, ce que j'ai retenu, c'est que beaucoup de citoyens n'ont pas aimé ce qu'ils ont trouvé dans ce texte. Ces électeurs ne sont pas anti-européen; leur non est européen mais ils ne veulent pas de l'Europe qui est en train de se construire. D'une Europe synonyme, dans leur esprit, de régression sociale, d'une Constitution qui enchâsse, dans sa partie III, les politiques économiques libérales existantes. D'une Europe moins généreuse pour les nouveaux entrants qu'elle ne l'a été, à l'époque, pour l'Espagne, l'Irlande et le Portugal. D'une Banque centrale insensible aux effets pervers d'un euro fort.
Ils tiennent au " modèle " français et ils sont attachés à leurs services publics qu'ils pensent en danger si cette Constitution est adoptée. Ils ne croient pas non plus que la précarisation du travail doive être considérée comme un progrès de l'humanité.
Lendemains qui chantent
Au moment où tous les establishments de droite comme de gauche leur font valoir des lendemains qui chantent dans la future Europe, ces électeurs sociaux-démocrates, habituellement paisibles, se rebellent et réclament un projet européen alternatif comportant une hiérarchisation des droits et des priorités: les droits humains avant ceux des entreprises, le bien commun avant la concurrence individuelle féroce; légitimer le marché, certes, mais aussi la solidarité.
Ces thèmes rejoignent ceux du mouvement altermondialiste qui a fait une campagne de terrain très efficace, mais à mon avis, c'est parce que le numéro deux du Parti socialiste, l'ancien premier ministre Laurent Fabius, a rompu les rangs qu'ils ont pris corps. Il a décomplexé ce non de gauche, l'a légitimé, crédibilisé. Ce sont les électeurs " dissidents " du PS qui ont fait la différence, qui ont fait basculer la France.
J'ai aussi rencontré, depuis un mois, beaucoup de Français, de toutes allégeances, littéralement enragés contre leur président et leur premier ministre, plus encore que les Québécois contre Paul Martin ou Jean Charest. À deux reprises récemment, aux élections régionales et européennes, ils ont sanctionné le gouvernement. Sans résultats apparents: Jean-Pierre Raffarin est toujours en poste et il mène la même politique. Raison suffisante pour plusieurs de voter non, pour qu'enfin Jacques Chirac comprenne le message.
Alors, peureux, frileux devant l'avenir les Français ou plutôt avant-gardistes, lucides et courageux? Résultats référendaires annonciateurs d'un sursaut salutaire porteur d'espoir ou prémisses d'un déclin et d'une marginalisation irrémédiables de la France? L'avenir nous le dira.
En attendant, rassurons-nous, The Economist, la bible mondiale du milieu des affaires, l'affirme: le rejet de la Constitution permettra " une pause pour réfléchir " et ne sera nullement une " catastrophe " pour l'Europe.

L'Europe bouc émissaire
Jean-Marc Salvet
Le Soleil lundi 30 mai 2005
Éditorial - En votant Non, les Français ont exprimé un ras-le-bol à l'égard de la classe politique française en général, et du président Jacques Chirac en particulier. L'Union européenne leur a servi de bouc émissaire.
En rejetant le traité constitutionnel européen, bien des électeurs ont aussi voulu dénoncer une soi-disant dérive libérale de l'Union européenne (UE). Un paradoxe bien français, puisque ce texte a été salué par à peu près tout ce que l'Europe compte de grands syndicats et de partis de gauche !
L'onde de choc de ce tremblement de terre politique résonnera longtemps dans toutes les villes de l'Europe, que ce soit en Allemagne, en Espagne, en Hongrie ou ailleurs. Ce Non compromet sérieusement l'avenir du traité. D'autant plus que les Néerlandais pourraient à leur tour le rejeter après-demain, mais pour des raisons diamétralement opposées... Beaucoup d'entre eux le jugent justement trop "social".
En France, le Non est parvenu à faire l'addition des mécontents.
Certains des leaders du Non ont joué sur les peurs que suscite l'éventuelle adhésion de la Turquie dans l'UE, un sujet n'ayant rien à voir avec le traité constitutionnel. Les chefs de la droite radicale et revancharde, parmi lesquels le populiste Philippe de Villiers et le démagogue Jean-Marie Le Pen, ont puisé à cette auge.
Plusieurs des partisans du Non sont cependant venus d'une gauche "antisystème", une gauche dont les leaders ont horreur du "réformisme" et de la politique des petits pas. Les communistes et les autres, ainsi que des socialistes en rupture avec leur parti, ont prétendu qu'une victoire du Non ouvrirait la voie à une Europe plus progressiste. Pensée magique et pari illusoire. C'est maintenant le contraire qui risque de se produire.
Des porte-parole du Non ont fait des amalgames honteux et joué avec des contrevérités. Ils ont accusé l'Union européenne d'être responsable des délocalisations industrielles et de l'entrée massive de vêtements chinois en France. Ils ont par contre réussi à capitaliser sur les difficultés bien tangibles des Français, qu'il s'agisse du chômage ou de la perte de leur pouvoir d'achat.
En ce sens, c'est bel et bien un vote de protestation qui est sorti des urnes, hier. Il a été exprimé par des électeurs qui, souvent à juste titre, se sentent méprisés et largués par la mondialisation.
En bout de ligne, c'est le Non plutôt que le Oui qui est apparu comme une force de changement. C'est inouï.
Ce traité constitutionnel n'était pas une Constitution (il convient aujourd'hui d'en parler au passé). C'était un coffre à outils. Sa Charte des droits fondamentaux permettait plusieurs progrès. Son principal mérite était de pouvoir assurer un meilleur fonctionnement de l'Union européenne, passée de 15 à 25 membres l'an dernier. Avec ce résultat, elle peinera à faire entendre sa voix aux côtés des États-Unis et de la Chine.
Pour Jacques Chirac et son gouvernement - piloté par l'impopulaire Jean-Pierre Raffarin - , le désaveu est total. Il est même cinglant. Les heures de Raffarin au poste de premier ministre sont comptées.
Au Parti socialiste, la lutte sera féroce. L'actuel secrétaire général, François Hollande, a défendu le Oui, tandis que le numéro deux du parti, Laurent Fabius, a mené la bataille pour le Non. Le PS est désormais menacé d'implosion.
Pour conclure, un mot sur la vision que l'on peut avoir chez nous de ce résultat référendaire : aucun souverainiste ne peut et ne pourra au cours des prochains mois en tirer un quelconque argument. Pas plus que les fédéralistes auraient pu invoquer une victoire du Oui pour étayer leur point de vue. Ce traité constitutionnel ne menait pas à une fédéralisation de l'Europe. Ce que l'Union européenne construit depuis 50 ans, c'est un modèle unique, avec ses avancées et ses échecs.
Ce matin, l'Union européenne est en panne. Le problème, c'est que personne ne sait qui sont et où sont les mécaniciens qui pourront la faire redémarrer.
JMSalvet@lesoleil.com

Editoriaux de la presse nationale française après la victoire du « non »
L'Express.fr
lundi 30 mai 2005
Nicolas Beytout, Le Figaro
"C'est l'histoire des deux ans à venir qui s'est jouée en une journée. La fin du mandat de Jacques Chirac, le choc des ambitions entre les candidats à sa succession, le profil du prochain gouvernement et l'orientation générale de la politique qu'il mettra en oeuvre. Tout. Avec, à la clé, une question qui dépasse, et de loin, le seul problème de savoir qui s'installera demain dans les palais ministériels : la France peut-elle - l'une des dernières en Europe - rester dressée contre les choix faits par le reste du monde développé, seule à défendre les contours d'un modèle social qui ne parvient toujours pas à faire ses preuves ? Les Français savaient cela. Et il faut remonter très loin en arrière dans l'histoire de notre République pour trouver une journée d'une telle intensité".
Serge July, Libération
"L'Europe est pourtant le seul espace social de la planète que la carte des droits sociaux devait renforcer. Foutaises! A en croire certains, c'était en réalité le quartier général de l'ultralibéralisme, et il est démasqué. Il fallait pour faire ce chef d'oeuvre masochiste, outre les habituels souverainistes, une classe politique élevée par des autruches, portée aux mensonges depuis de nombreuses années, des incompétents notoires à la manoeuvre dont un Président en exercice, et des cyniques en acier trempé dont un ancien Premier ministre socialiste. Les Français savent d'expérience que notre pays va mal. Malheureusement, il va encore plus mal ce matin"
Dominique de Montvalon, Bernard Mazières, Le Parisien
"Le résultat - que Michèle Alliot-Marie tient pour "une défaite de la France" - est donc, pour les "élites", un désaveu cruel. Lang parle d'un "ras-le-bol" général, Villiers d'"une grande claque" et Montebourg d'une "motion de censure populaire". L'Europe s'inquiète et, en France, la terre tremble. Quadruple évidence : Chirac ne sera pas candidat en 2007 à un troisième mandat; Raffarin va partir; Giscard ne sera jamais président de l'Europe; Hollande devra en rabattre. Mais, au delà, la France chamboulée va devoir, dans l'urgence, s'inventer un nouvel équilibre. Car, pour l'heure, ça craque et sacrément"
Françoise Fressoz, Les Echos
"Sur la scène européenne et mondiale, Jacques Chirac va devoir batailler fermer - mais avec quelles armes? - pour ne pas rester dans l'Histoire comme celui aura marginalisé la France. Sur la scène intérieure, la confrontation avec Nicolas Sarkozy est désormais inévitable. L'appeler à Matignon serait admettre un état de faiblesse avancé. Lui préférer Dominique de Villepin constituerait un acte de guerre. Choisir un troisième homme (ou femme) ne serait guère à la hateur du tsunami car ce qui s'est produit hier, c'est le rejet de toute une façon de gouverner. Au bout de dix années d'exercice du pouvoir, le roi est nu"
Dominique Quinio, La Croix
"Faut-il que l'Europe ait été mal " vendue ", tout au long de ces années, pour se faire ainsi rejeter ! Faut-il que le gouvernement actuel ait failli pour que son pari de donner la parole au peuple se soit retourné contre lui ! Faut-il que les Français se sentent mal armés devant la concurrence internationale pour qu'ils aient choisi un statu quo européen qui, d'évidence, ne les protégera pas davantage des vents du monde. Ce " non " sans ambiguïté est un avertissement pour Jacques Chirac et pour les partis de gouvernement français qui n'ont pas su convaincre. Le " non " français risquant d'entraîner dans son sillage des pays déjà tentés par le refus, comme les Pays-Bas qui votent mercredi, c'est aussi un avertissement pour l'Europe. Il lui faut repartir à la conquête du coeur et de la raison de ses citoyens".
François-Xavier Piétri, La tribune
"Pour la première fois, le couple fondateur de l'Europe, la France, qui devra faire valoir le non (mais au fait, quel non?) et l'Allemagne, qui vient de ratifier la Constitution, sera de facto divisé. C'est de l'inédit à haut risque, au moment où la Grande-Bretagne prend la présidence de l'Union. Sur le plan intérieur ensuite : les Français ont appelé le chef de l'Etat à prendre ses responsabilités. Quelle suite donnera-t-il à ce message alors même que l'échéance de la présidentielle approche à grands pas et que de violentes divisions surgissent entre le patron de l'UMP et l'Elysée? Pour réagir à ce "tsunami" politique, il faudra autre chose que le pugilat, gauche-droite confondues, qui se prépare"
Pierre Laurent, l'Humanité
"C'est donc fait. Le projet de constitution européenne, ce traité de bonne conduite libérale, est rejeté. Notre pays n'en veut pas. La voie est désormais ouverte pour reconstruire avec les autres peuples européens un nouveau traité. Car, quoi qu'en disent certains commentaires, le sens de ce vote est clair. La victoire du " non " est d'abord le fruit d'une formidable mobilisation populaire, et d'un renouveau politique à gauche. Elle est un appel à construire enfin l'Europe sociale, une Europe qui refuse la loi de la jungle, la mise en concurrence des travailleurs, le dumping social qui n' enrichit que les détenteurs de gros capitaux. Rien à voir avec la xénophobie, le repli auxquels les partisans du " oui " se sont obstinés à vouloir assimiler les électeurs du " non ", ne comprenant rien à ce qui se passait dans le pays".
François Régis Hutin, Ouest-France
"Comment bâtir une Europe plus démocratique, plus transparente, plus participative, plus sociale et, en même temps, plus forte, plus efficace et plus présente dans le monde ? Comment vivre effectivement et de manière toujours plus constructive la solidarité avec les autres États membres qui attendent tellement de l'Europe et dont certains seront déçus par notre attitude. Par ailleurs, quelles vont être les répercussions de ce résultat électoral sur la politique intérieure de la France ? Quelle impulsion nouvelle donner à notre démocratie représentative, autrement dit quelle importance redonner au Parlement : Assemblée nationale et Sénat ? Comment améliorer les relations de nos institutions avec l'ensemble des citoyens ? Enfin il importe, pour demain, de cesser d'accuser l'Europe d'être la cause de nos difficultés et, comme ce fut trop souvent le cas, d'en faire un bouc émissaire".
Chirac a reçu Sarkozy pendant plus d'une heure
NOUVELOBS.COM lundi 30 mai 2005
Au lendemain du rejet du Traité par les Français, le Premier ministre, que l'on dit démissionnaire, le président de l'UMP et le président de l'UDF défilent à l'Elysée. L'annonce du prochain gouvernement interviendrait mardi au plus tard.
L e président de l'UMP Nicolas Sarkozy a été reçu pendant une heure et quart lundi 30 mai matin par le président Jacques Chirac à l'Elysée, ont indiqué des sources concordantes. Aucune précision n'a été donnée sur la teneur de la conversation entre les deux hommes. Nicolas Sarkozy a été cité parmi les premiers ministrables avec Dominique de Villepin (Intérieur) et Michèle Alliot-Marie (Défense). Réagissant dimanche soir au rejet de la Constitution européenne, le président de l'UMP avait appelé à des "remises en cause profondes, rapides et vigoureuses" de la politique gouvernementale.
Raffarin aussi
De son côté, Jean-Pierre Raffarin a refusé lundi de préciser, à son retour de l'Elysée, s'il avait présenté la démission de son gouvernement au président de la République mais il a indiqué qu'il "y aura des développements dans la journée ou demain". Interrogé par la presse en descendant de sa voiture, à 10H10 à Matignon, le Premier ministre à qui on demandait s'il avait remis sa démission a répondu en souriant : "Il y aura des développements dans la journée... ou demain". Auparavant, le Premier ministre avait été reçu pendant 30 minutes par le chef de l'Etat. Publicité
Jean-Pierre Raffarin n'a fait aucune déclaration à sa sortie du palais de l'Elysée. Il a simplement fait un signe de la main aux journalistes avant de s'engouffrer dans sa voiture.
Démission
Selon des sources concordantes, il devait remettre au chef de l'Etat la démission de son gouvernement. Après la très nette victoire du non - près de 55% des voix -, un changement de Premier ministre paraissait lundi inéluctable.
Sans y faire explicitement allusion, le président Jacques Chirac a annoncé dès dimanche soir qu'il prendrait une décision "dans les tout prochains jours" sur le gouvernement et "les priorités" de son action.
François Bayrou a également été reçu par le président Jacques Chirac lundi en fin de matinée, a-t-on indiqué dans l'entourage du président de l'UDF. Le député des Pyrénées-Atlantiques voulait présenter au chef de l'Etat une "analyse de la crise et des conséquences européennes" du rejet de la Constitution européenne, dimanche par les Français, a-t-on indiqué de même source. François Bayrou avait estimé dimanche que la victoire du non au référendum "sanctionne d'abord et avant tout une gravissime crise française". François Bayrou a été reçu pendant une "bonne demi-heure", a-t-on indiqué de sources concordantes.

Un non économique
Serge Truffaut
Le Devoir mardi 31 mai 2005
Le non des Français au traité constitutionnel n'est pas un non à l'Europe. La hiérarchisation chiffrée, calculée, quantifiée des raisons qui ont convaincu une bonne majorité des citoyens de rejeter ce texte nous indique que celles-ci se conjuguaient davantage avec des faits économiques qu'avec un sursaut nationaliste. La Turquie? Elle est loin derrière. Point!
Finissons-en une fois pour toutes avec ces commentaires qui stigmatisent tous les non en les confondant avec ceux des partisans du Front National ou du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers. Ces derniers, c'est connu, sont farouchement nationalistes, racistes, frileux. Mais ce ne sont pas eux qui ont fait pencher la balance dans la direction que l'on sait. N'eût été de ces voix socialistes qui ont refusé d'entendre les recommandations de l'état-major du parti, le traité serait passé comme une lettre à la poste.
À cet égard, les chiffres sont éloquents : pas moins de 60 % des électeurs socialistes ont décidé de contredire François Hollande, Lionel Jospin et consorts sans pour autant donner prise aux arguments de Le Pen et autres souverainistes brandissant la préférence nationale à tout propos. Ces électeurs ont été sensibles avant tout aux critiques de Laurent Fabius, le numéro deux du Parti socialiste, selon lesquelles ce traité faisait la part trop belle aux partisans de l'économie néolibérale.
Selon l'analyse effectuée par la firme de sondage Sofres, la principale motivation des opposants à cette constitution était la suivante : «Ce traité va aggraver le chômage.» Tous partis confondus, 46 % des Français ont évoqué cette hantise comme raison première de leur choix. S'il est vrai qu'il est question dans le texte d'une «économie sociale de marché» celle-ci doit être «hautement compétitive». On l'aura compris, il y a là une contradiction dans les termes propre à encourager, voire à aiguiser, le scepticisme du simple citoyen.
Puisque nous sommes dans l'économie, restons-y. Si des millions de Français n'ont pas voulu entendre les sirènes des adhérents du oui qui tablaient sur l'introduction de l'expression «économie sociale de marché» pour faire passer le tout, c'est que nombre d'entre eux savent pertinemment que les élus ne disposent plus d'un levier essentiel à la lutte contre le chômage. On pense évidemment à la Banque centrale européenne.
Celle-ci jouit de tous les pouvoirs possibles et imaginables pour tout ce qui a trait au taux d'intérêt et à la valeur de la monnaie commune. Mieux ou pire, c'est selon, l'article 7 de la charte de la BCE lui garantit une totale indépendance. Contrairement aux politiciens, ces dirigeants ne sont jamais responsables de l'augmentation du chômage. Bref, promettre une «économie sociale de marché» sans remettre en question la charte de cette banque relève de la fiction pour ne pas dire de la fumisterie en conserve. Les Britanniques l'ont bien compris qui ont décidé de reporter aux calendes grecques l'éventuelle adoption de l'euro. En cette matière, les dirigeants européens auraient intérêt à s'inspirer du mandat fixé au patron de la Réserve fédérale américaine : il est responsable de la stabilité des prix, mais aussi de la... création d'emplois.
Après le chômage, vient la volonté d'exprimer un ras-le-bol au sujet de la politique actuelle (40 %). Attendons de voir comment le président Chirac entend répondre à cela pour mieux s'attarder au troisième argument. Plus du tiers des Français ont dit non parce qu'ils souhaitent une renégociation du traité. Ils veulent obtenir ce que les Britanniques, les Danois, les Irlandais et les Suédois ont obtenu sur des dossiers divers. Chef de file du non, Laurent Fabius voudrait renégocier afin que les pays qui veulent aller plus rapidement dans la construction d'une Europe plus politique aient la possibilité de le faire. Cela permettrait en tout cas de départager ceux qui pensent comme lui de ceux qui ont une conception d'épiciers de l'Union.

Le peuple français dit Non à l’Europe néolibérale
Marilyn Marceau, à Paris
L'aut'courriel n° 137, 31 mai 2005
Les Français disent non à 54,87 % à la constitution européenne. Le fort taux de participation de 69,74% rend le verdict irréversible. Le peuple s’est exprimé. En proposant de ratifier le texte par voie référendaire, le président français Jacques Chirac, à l’Elysée depuis 10 ans, était loin d’imaginer un résultat comme celui-ci. Il misait sur un 70% pour le oui lorsqu’il a annoncé la tenue de la consultation publique le 9 mars dernier.
Trois heures après l’annonce officielle de la victoire du non, près de deux cents partisans de gauche sont toujours réunis place de la Bastille à Paris. S’il n’avait pas plu toute la soirée, ils auraient été bien plus.
Le journal communiste l’Humanité y vend déjà ses plus fraîches copies avec, en première page : « Le peuple dit non à l’Europe libérale ». Ici, les votants du non, font bien la distinction : ils ne sont pas anti-européens.
« Moi mon non, c’est pour une Europe sociale, où il y aurait un SMIC (salaire minimum) européen, une sécurité sociale et le droit à l’avortement », explique Alain, travailleur chez Thalès, une entreprise d’ingénierie. L’homme dans la cinquantaine est accompagné de quelques amis venus fêter aussi la victoire du non. Ils portent fièrement des autocollants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) qui appellent « à continuer la lutte » ou qui demandent rien de moins que la dissolution de l’Assemblée nationale.
« Mon vote, c’est aussi un vote contre Chirac, précise Alain, parce que le Président est pour cette Europe libérale, l’Europe de la concurrence, des marchés, celle qui fait qu’il y a des milliers de licenciements dans mon entreprise ». Ils sont plusieurs, comme lui, à avoir associé leur vote sur l’Europe à leur mécontentement envers le gouvernement français.
La politique intérieure a pris le dessus sur le destin européen, font remarquer les hommes politiques vaincus. Pourtant, le clan du oui avait tout fait pour éviter de transformer le referendum en un vote d’appréciation sur le gouvernement. Mais il est difficile d’évacuer la situation du pays lorsque le taux de chômage est de 10,1%.
Qui plus est, le jour du vote, plusieurs militants de gauche, avaient encore en travers de la gorge leur vote «forcé» en faveur de Jacques Chirac pour contrer le candidat d’extrême droite Jean-Marie LePen du Front national (FN), lors du second tour de la présidentielle en avril 2002. «Voter Chirac deux fois, c’en était trop !», disent-ils en blaguant mi-sérieusement.
A la place de la Bastille, les membres de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et du Parti communiste français (PCF) côtoient des socialistes ayant voté non, malgré l’appel officiel pour le oui lancé par le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), François Hollande.
Farid Bounouar, secrétaire d’une section du PS en banlieue de Paris a de quoi se réjouir parce qu’il fait partie des 59% des socialistes qui ont voté non, selon les estimations à la sortie des urnes.
Bien qu’il profite de l’euphorie qui règne dans ce coin de la capitale, il sait qu’après la fête, ce sera le temps des dures réconciliations entre partisans du oui et ceux du non en vue de la présidentielle de 2007.
« Le Parti socialiste a été désavoué par le peuple ce soir », dit lucidement Farid Bouanar, alors que la fête du non tire à sa fin. Le PS devra retrouver sa crédibilité auprès des électeurs de gauche s’il veut remporter la présidentielle dans deux ans.
Plus que le Parti socialiste, c’est toute la gauche qui est divisée. « J’avais des amis de gauche qui voulaient voter oui. Je n’ai pas réussi à les faire changer d’avis », raconte Renaud, 25 ans, par-dessus la musique qui a cédé la place aux discours victorieux.
Un peu à l’écart de la foule, Clément, finissant en urbanisme qui a voté oui, regarde les militants du non sans comprendre leur joie. « On va faire comment maintenant ?, se questionne-t-il. Chirac va-t-il envoyer un partisan du non de gauche pour renégocier le traité ou un partisan du non de droite ? Le non est trop éclaté ! »
Il n’a pas tort. Le soir du référendum, sur TF1, la chaîne de télévision la plus écoutée, Marine LePen du FN et le socialiste Henri Emmanuelli partageaient la même joie à l’annonce des résultats. Et pourtant, leurs arguments pour le non étaient diamétralement opposés. Le non du Front national était nationaliste et xénophobe. Le non socialiste était plutôt inspiré par la crainte d’une dérive libérale.
Pierre Maurville, cadre dans une entreprise de téléphonie, a tenu à vivre ce moment historique dans les rues de sa ville. Il se veut rassurant pour les gens du oui : « Le traité est re-négociable. Après tout, dit-il, la France est un pays central dans l’Europe ». La France est l’un des pays fondateurs les plus influents dans l’Europe. Malgré cela, il n’y a pas de consensus au sein de la population française sur la manière de construire l’Union européenne. Le traité de Maastricht avait été ratifié avec seulement 51,05 % des voix exprimés en sa faveur lors du référendum en 1992.
Place de la Bastille à Paris, ils sont plusieurs à rappeler que « si comme d’autres pays, on n’avait pas fait de référendum, le traité de la constitution aurait été approuvé à 90% par les parlementaires français ». Le débat était donc nécessaire, même si aujourd’hui, il divise la France et ébranle l’Europe.
A 2h30 du matin, la foule se disperse à la demande des organisateurs. Après avoir écouté les personnalités de gauche, Clément n’est toujours pas convaincu que le non était la meilleure chose pour l’Europe. « Dans 5 ou 6 ans, on va se retrouver à devoir discuter d’un autre traité qui sera encore plus libéral que celui-là », craint-t-il. A quelques pas de lui et à cent lieux de ces préoccupations, les partisans de gauche qui finissent de savourer la victoire du non voient déjà se profiler une Europe plus sociale. Les lendemains diront s’ils ont eu raison de miser sur le non pour y parvenir.

« Qu’ils s’en aillent tous ! » (*)
Denis COLLIN
Réflexion & action N°8 – 31 mai 2005 (Nouvelle série – Site internet : www.la-sociale.net )
Lutte de classes
La victoire éclatante du NON au « traité constitutionnel européen » ouvre de nouvelles voies pour le peuple de ce pays et pour tous les peuples d’Europe.
Toutes les analyses convergent : c’est d’abord une révolte de « ceux d’en bas » contre ceux d’en haut, une révolte du peuple contre la caste politico-médiatico-financière qui a fait main basse sur la nation.
C’est un vote de classe sans la moindre ambiguïté : les trois quart des ouvriers ont voté non. Les bastions traditionnels du socialisme et du communisme français ont voté non. Ainsi, dans le Pas-de-Calais, le non atteint près de 70% des suffrages. La Nièvre est à 63,5%. Les départements du « Midi rouge » (Pyrénées orientales, Aude, Ariège, …) tournent autour de 63/64%.
Le non, c’est aussi 60 % des militants des partis « de gauche » dont les directions se sont pourtant prononcées et ont fait campagne pour le oui (Parti Socialiste et partis écologistes), et la totalité du Parti Communiste, des partis trotskystes et de tout ce que notre pays compte d’anti-libéral.
Cataclysme pour les bien pensants et les « jeunistes » : les jeunes ont massivement voté et majoritairement non. On croyait les jeunes bien formatés, conformistes, libéraux, la contestation n’étant réservée qu’aux têtes chenues.
Bref pour lire ces résultats, il faut tout simplement revenir aux bonnes vieilles grilles interprétatives : la lutte des classes, au-delà des étiquettes revendiquées. Il y a plus d’intérêts communs entre un ouvrier tenté par le FN et un militant communiste ou socialiste de gauche, qu’entre ces derniers et un socialiste du genre européiste BCBG. Pour ne rien dire de M. Lamy et autres sommités du même acabit.
D’ailleurs comme le dit un journaliste du New Herald Tribune : en France c’est le retour du « gauchisme », on parle à nouveau de fraternité et de solidarité. (sic)
Leçons politiques
Du point de vue politique, il faut tirer les leçons de la sanction infligée aux dirigeants par le peuple souverain.
La première exigence est la démission de Chirac. On nous invite ici et là, du côté de la rue de Solferino notamment, à préparer 2007. Ainsi il faudrait subir encore deux ans un président qui a perdu toute légitimité du point de vue même des institutions dont il se réclame !
La seconde exigence est celle d’un gouvernement de salut public qui prenne les mesures nécessaires pour redresser la situation du pays, en premier lieu en abrogeant toutes les lois scélérates anti-sociales prises par Chirac-Raffarin (retraites, sécu, loi Fillon dans l’enseignement, Perben dans la justice). Ni Raffarin, ni Villepin, ni Sarkozy, ni aucun des battus du 29 mai ne peut prétendre répondre aux exigences de la situation. Il faut un gouvernement au service des travailleurs et de la jeunesse.
La troisième exigence découle de la prise en compte de la profondeur de la crise politique. La Ve République est moribonde. Il faut une profonde transformation institutionnelle, une véritable assemblée constituante composée de vrais représentants du peuple pour En finir avec le régime monarchique qui donne au président des pouvoirs exorbitants, instituer la proportionnelle intégrale pour permettre une réelle représentation du peuple. L’Assemblée Nationale désavouée doit être dissoute.
L’Europe : pour une union de nations libres
Il faut enfin reprendre la discussion sur l’Europe : aux chimères du super-État européen, il faut opposer l’union des nations libres d’Europe. Trois grands principes devraient nous guider :
La paix d’abord. La paix entre les Européens bien sûr et la paix en dehors. Qu’on prétende construire une sorte de super-État alors même que ni la politique étrangère ni la politique de défense ne font l’objet du plus petit accord au sein de l’UE, c’est tout bonnement extravagant. Si on veut construire véritablement l’Europe, il faut commencer par se mettre d’accord sur les grands axes d’une politique étrangère commune, c’est-à-dire signer un véritable traité de paix et de coopération entre Européens. Cela peut paraître bizarre, mais cette question a été finalement laissée de côté au moment de l’adhésion des nouveaux membres, puisqu’on a considéré que l’adhésion à l’OTAN devait valoir adhésion à la « paix européenne ».
Il faut que tous les membres de l’Union sortent de l’OTAN (un pacte officiellement obsolète, puisque son ennemi principal n’existe plus !), et affirment solennellement que les Européens non seulement ne se feront plus jamais la guerre, mais encore refuseront toute intervention extérieure, à l’exception de celles qu’ils pourraient effectuer sous mandat de l’ONU.
Deuxième axe de réorganisation de l’Europe : abroger toutes les dispositions des traités qui s’opposent au droit de chaque nation à vivre de la manière dont elle l’entend. Il s’agit d’en revenir à la souveraineté des nations, notamment dans le domaine des lois sociales, de la protection des travailleurs, de l’intervention de l’État dans l’économie. Les nationalisations, l’existence de monopoles d’État ne sont pas des affaires qui regardent l’Union. Les délégations de souveraineté peuvent évidemment être acceptées (on vient de le voir en ce qui concerne les affaires étrangères) mais elles ne doivent concerner que les affaires communes des diverses nations : liberté du commerce, stabilité monétaire, libre circulation. Les pouvoirs des juridictions européennes comme la cour de Luxembourg doivent être drastiquement limités. De quel droit un tribunal européen peut-il condamner un État membre pour excès de protection sociale, ainsi que l’a fait la cour de Luxembourg condamnant l’Italie le 9 décembre 2004 à propos des règlements du travail dans les aéroports. Une République ne peut déléguer sa souveraineté que si cette délégation permet une meilleure protection de la liberté contre la domination. On pourrait admettre une cour européenne dont la fonction serait de protéger les citoyens contre l’arbitraire étatique ou patronal. Mais la cour de Luxembourg est essentiellement une cour qui protège les puissants contre les lois sociales imposées par la lutte séculaire des travailleurs. De même pour la banque centrale et son indépendance vis-à-vis des États. Le politique doit reprendre la main et l’édifice conçu à Maastricht remis en cause.
Troisième axe : développer la coopération pratique entre les nations européennes, autour de projets industriels, de l’aménagement des transports ou de projets de recherche co-financés par les États, sur la base du volontariat. L’exemple d’Airbus – réussite des accords entre états souverains, l’Allemagne, la France, la GB – montre 20 ans plus tard la voie qui peut être empruntée. À l’intérieur d’une À l’intérieur d’une Union encore appelée à s’élargir, rien ne doit interdire les rapprochements plus poussés entre certaines nations – pensons par exemple à la France, la Belgique (et le Benelux), l’Allemagne et sans doute l’Italie dont il ne serait pas absurde d’envisager une évolution fédérale. Mais si l’intégration européenne doit se renforcer, ce ne pourra l’être que par le « mouvement d’en bas » et non par des accords au sommet entre représentants d’une élite coupée du peuple, représentants dont la représentativité est, pour le moins, très problématique.
Ouvrir le débat
Nous soumettons toutes ces propositions à la discussion. Mais il n’y a pas de temps à perdre. Pas de temps à perdre en manœuvres, embrassades de comédie, coups bas et sectarismes groupusculaires. Tous ceux qui se réclament de la république, du socialisme et de l’internationalisme peuvent constituer un vaste réseau, au-delà des divergences bien légitimes, pour agir dans l’intérêt des peuples d’Europe. Réseau qui se donnera pour objectif dans un premier temps de constituer un observatoire de toutes les tentatives d’imposer par la bande ce que nous avons massivement rejeté ce 29 mai.
(*) Que se vayan todos ! C’était le mot d’ordre des manifestants lors du soulèvement populaire argentin qui a mis fin au régime corrompu de Carlos Menem. C’est aussi le titre d’un livre de François Chesnais et Jean-Philippe Dives consacré à cet évènement (Éd. Nautilus, Paris, 2002)
