
Bien dit!
Josée Boileau
Le Devoir lundi 30 mai 2005
Il faut saluer bien bas la démarche de la députée libérale Fatima Houda-Pepin qui a amené ses collègues de l'Assemblée nationale à voter, jeudi dernier, à l'unanimité, contre «l'implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada».
La motion, déposée conjointement avec la députée péquiste Jocelyne Caron, a permis de réaffirmer des principes structurants pour l'avenir de la société québécoise : la séparation de l'Église et de l'État -- non achevée ici, comme le rappelait l'ancien ministre de la Justice Paul Bégin dans un texte publié dans Le Devoir en janvier, mais qui ne doit pas souffrir de nouveaux compromis --, l'uniformité de la justice, la prééminence de l'égalité entre les hommes et les femmes.
Il était d'ailleurs ironique de voir les réactions de certains lobbyistes islamistes. Comment une profane comme Mme Houda-Pepin peut-elle oser égarer l'Assemblée nationale ? Parce qu'à défaut d'être imam, la députée a 20 ans de lutte contre l'intégrisme à son actif ! Marocaine d'origine, musulmane, elle a fait l'école coranique et n'a jamais manqué de critiquer les dérives de sa religion -- de la fatwa contre Salman Rushdie à l'établissement, ici, d'un régime juridique basé sur la charia que certains souhaitent depuis des années.
Cette fois, le débat a atteint une autre étape. L'Ontario n'a toujours pas décidé de ce qu'il ferait du rapport Boyd, déposé en décembre et qui avalise l'application de principes islamiques en matière d'arbitrage familial. La conclusion du rapport, déjà, étonnait de la part d'une auteure connue pour son féminisme. N'aurait-il pas fallu éliminer tout critère religieux en matière familiale plutôt que d'en élargir le spectre en prenant prétexte des pratiques des juifs ultra-orthodoxes ? Depuis, de nombreuses voix progressistes du monde musulman se sont inquiétées de ce rapport. Que le gouvernement ontarien se tâte encore sur la réponse à lui donner n'est pas rassurant.
Techniquement, le Québec n'est pas aux prises avec le problème : le droit familial, ici, ne peut relever d'un arbitrage privé. Et le gouvernement, dès décembre, a vite fermé la porte à tout changement à la loi, en dépit des pressions de certains groupes.
L'argumentaire étoffé de Fatima Houda-Pepin devant l'Assemblée vient toutefois ajouter à la prise de conscience. Si Marion Boyd s'est enlisée dans les principes du multiculturalisme, Mme Houda-Pepin, forte de sa connaissance de la communauté, a su contextualiser la revendication islamique, faisant clairement ressortir le projet politique inégalitaire qui y est sous-jacent.
Son plaidoyer, tout comme celui de Mme Caron, devrait être ajouté à la motion qui, heureuse initiative, sera transmise à tous les parlements du Canada. Histoire de faire contrepoids au relativisme culturel si souvent confondu en ce pays avec le respect de la pluralité.
jboileau@ledevoir.ca


La ministre Lise Thériault en entrevue avec La Presse Affaires
L'immigration devient incontournable
Laurier Cloutier
La Presse lundi 30 mai 2005
Commerce de détail - " L'immigration, c'est incontournable pour le développement économique. Les immigrants sont l'avenir du Québec ".
C'est le cri du coeur lancé à La Presse Affaires par la ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles, Lise Thériault, face à la pénurie de main d'oeuvre et aux changements démographiques qui vont bouleverser de nombreuses pratiques d'affaires, en particulier chez les détaillants.
" Il faut, par contre, que les compagnies et les employeurs (y compris du secteur public) ouvrent leurs portes aux immigrants, toute une richesse qu'on ne soupçonne pas toujours. Ces immigrants parlent souvent plus de deux langues, possèdent des capitaux et leur maison. Embaucher un immigrant, c'est l'adopter ", a assuré Lise Thériault.
Patricia Lapierre, directrice générale du Comité sectoriel de main d'oeuvre du commerce de détail, craint surtout la pénurie prévue, à cause du vieillissement de la population, mais ne nie pas " la rareté relative ", déjà présente, de travailleurs spécialisés.
Gaston Lafleur, président-directeur général du Conseil québécois du commerce de détail, déplore encore davantage les difficultés des employeurs pour attirer et garder leur personnel. Patricia Lapierre dirige de son côté un organisme paritaire, composé à la fois de représentants de 22 000 employeurs et de 250 000 travailleurs du commerce de détail, excluant les secteurs de l'alimentation et de l'automobile où le roulement de personnel est notoire. Les statistiques de Mme Lapierre ne sont donc pas contestées.
Plusieurs détaillants se plaignent par ailleurs de la faible croissance de la clientèle, quand la population plafonne au Québec, contrairement à celle de l'Ontario. C'est dans ce contexte que le ministère de l'Immigration a pu accueillir 44 226 immigrants au Québec l'an dernier et que la récolte devrait atteindre 45 000 personnes cette année. La ville de Montréal compte pas moins de 165 communautés culturelles, a souligné Lise Thériault. Le Québec devrait attirer 10 000 immigrants de plus par année, selon un chercheur. Mais faute de moyens, Lise Thériault vise une augmentation de 500 à 1000.
" Le défi du commerce de détail, c'est d'embaucher des gens qualifiés ", a souligné Patricia Lapierre. Justement, " les immigrants sont souvent fortement scolarisés ", enchaîne Lise Thériault. La ministre cite " la ville de Québec où 67 % des immigrants ont accumulé plus de 14 ans de scolarité ".
" La pénurie va bientôt toucher tous les secteurs, selon Patricia Lapierre. Les détaillants devront offrir des emplois intéressants ".
" Les immigrants sont déjà très présents dans le commerce de détail ", a par ailleurs assuré la responsable, dont le comité paritaire vient de dresser un diagnostic.
" Le commerce de détail sera probablement plus affecté que d'autres secteurs par le vieillissement de la population, selon Mme Lapierre, car les jeunes de 15 à 24 ans y occupent 34 % des emplois alors qu'ils représentent 19 % de la population. Si bien que les détaillants américains embauchent des préretraités, tout comme ici où plusieurs entreprennent déjà une seconde carrière dans le commerce, dont dans les quincailleries ".
" Le taux de roulement est élevé, c'est sûr, dans le commerce de détail ", selon la directrice du comité. L'an dernier, 94 % des chaînes de magasins ont dû remplacer des vendeurs, 62 % ont comblé des postes de gestionnaires et toutes se sont retrouvées avec une pénurie de personnel au niveau de la manutention de la marchandise. Trouver des candidats a posé problème dans au moins le tiers des cas et jusque chez la moitié des détaillants.
Malgré tout, " le roulement de personnel n'est pas un problème aussi criant qu'on pourrait le croire ", a assuré Patricia Lapierre, qui est en train de finaliser un outil de mesure. Le roulement permet aussi de renouveler le personnel. " Les détaillants cherchent des vendeurs spécialisés qui connaissent bien leurs produits, dans l'informatique, l'électronique, la quincaillerie, l'alimentation fine, le vin (SAQ), le livre et les CD ".
" Les détaillants embauchent déjà de nouveaux Québécois et des immigrants ", a souligné Patricia Lapierre, mais son comité va analyser le plan triennal que vient de dévoiler la ministre Lise Thériault, pour faciliter leur intégration sur le marché du travail. Les chaînes " doivent se montrer très attentives pour répondre à la clientèle, la servir dans sa langue et former le personnel ", selon Mme Lapierre.
Me Martine Saint-Louis, directrice des services d'immigration au cabinet McCarthy Tétrault, a apprécié le virage d'affaires de la ministre Lise Thériault, pour favoriser l'immigration de travailleurs qualifiés et d'investisseurs.
Il faut aussi inciter les ordres professionnels à reconnaître les diplômes des immigrants, selon Martine Saint-Louis, tout en maintenant la qualité des services et la protection du public. Les permis de travail des étudiants étrangers ont été prolongés dans les régions de un an à deux ans, ce qui va faciliter leurs demandes de résidence permanente. Il reste encore des irritants à corriger, a ajouté Martine Saint-Louis, mais Ottawa et Québec " sont très sensibles aux préoccupations soulevées et de grands pas ont été franchis ".
Le Québec n'a pas le choix, il doit " contrer la pénurie de main d'oeuvre ", a déclaré Lise Thériault, par ses bureaux de sélection à l'étranger et ses missions de recrutement. L'an dernier, 55 % des immigrants sélectionnés parlaient déjà français.
Yolande James, l'adjointe parlementaire de Lise Thériault, travaille avec plusieurs ordres professionnels et produira un rapport, l'automne prochain.
" Le travail avance bien, mais c'est jamais assez vite, c'est sûr ", a conclu Lise Thériault.

Quebec's rash censure of Muslim arbitration
Editorial
The Globe and Mail Saturday, May 28, 2005
Imagine a society in which individuals are ordered not to wander down to the neighbourhood church, synagogue or mosque to ask the spiritual leader to resolve a personal dispute. That couldn't happen here -- or could it? Quebec's National Assembly has declared, in effect, that Muslims in the province do not have that right. Prompted by a secular Muslim Liberal, Fatima Houda-Pepin, its members voted unanimously Thursday to condemn efforts to open Islamic tribunals in Quebec or the rest of Canada.
This declaration is not, thank goodness, of any legal force. Muslims may still ask their local imam to help them solve their disputes with one another. But it is a warning to observant Muslims: Discard your extreme religious notions and be Canadian. Like everyone else.
That's a strange and needlessly hostile message for a pluralistic society to send. "There's one rule of law in Quebec," Premier Jean Charest said. Exactly. And that rule -- shared by all freedom-loving societies -- is that there be no prior restraint of free expression, religious or otherwise.
What makes this whole exercise so inflammatory is that Ms. Houda-Pepin suggested there is a kind of international Muslim conspiracy at work, targeting Canada for a religious makeover. If so, it's not a very effective conspiracy. There is no concrete proposal to set up an Islamic arbitration panel in Quebec. Yet Ms. Houda-Pepin warns that Muslims in Canada will soon want their own system of criminal law. This is fear-mongering, pure and simple.
No legislature has the right to screen religions for extremism and pronounce on which of them may exercise their fundamental rights. Recall that Catholics are this country's biggest religious group, at 43 per cent of the population, and that they do not permit women in the priesthood. So Canadians may wish to be careful about seeking to limit religious expression to protect women's rights.
There's no doubt that Islamic rule in places such as Saudi Arabia, parts of Nigeria and the Taliban-ruled Afghanistan of the 1990s have been full of horrors for women. But do Quebec's legislators fear that a sharia tribunal in Canada would recommend the stoning of adulterous women, or automatic custody to fathers in divorce? The stoning would be a crime under Canadian law, and the automatic custody for fathers would have no legal validity in Canada.
There is a legitimate concern that vulnerable women -- those who are not aware of their rights, who do not speak English or French or who are cowed by the men around them -- will be pushed toward tribunals that will be unfair to them. That's why Ontario, where an Islamic group proposed setting up its own arbitration panel, appointed feminist Marion Boyd to consider the idea.
Ms. Boyd astutely recommended new safeguards for the province's 1991 arbitration law, which already required that any arbitration panel treat the parties "equally and fairly." She would add a requirement (for all parties, not just Muslims) to obtain independent legal advice, or at least sign a waiver. Further, mediators and arbitrators would need to certify that each participant entered the arbitration voluntarily. If a decision did not reflect the best interests of any children affected, it could be set aside by a court. Arbitrators in family-law and inheritance cases would have to provide summaries of every decision (without identifying information) to the government, to be made public on request. Nothing would be hidden.
Quebec's unanimous declaration is unfriendly to Muslim believers, is poorly thought out and lacks respect for religious faith and pluralism. It is un-Canadian.

Le soupçon
Josée Boileau
Le Devoir mardi 31 mai 2005
Pourquoi donc le gouvernement Charest s'est-il mis en tête de suivre d'un regard soupçonneux la gestion des Centres de la petite enfance (CPE)? Veut-on nous laisser croire qu'il y a là une Gaspésia cachée?
La Presse annonçait samedi que la ministre de la Famille, Carole Théberge, était en train de revoir la Loi sur les CPE, car le ministère n'arrive pas à contrôler la façon dont ceux-ci sont gérés. «On verse aux CPE 85 % de leur budget de fonctionnement, et on n'a plus de regard sur ça après», selon une source du ministère.
Quel humour ! Après tout, quelque 80 % du budget des CPE passe au paiement du salaire des employés tels qu'ils sont déterminés par Québec ! La location de locaux est elle aussi assujettie à des règles fixées par le ministère et tout l'équipement destiné aux enfants doit répondre à de sévères normes gouvernementales.
La marge de manoeuvre des CPE reste donc bien mince pour dilapider les fonds publics : activités spéciales pour les enfants, sorties en camps de vacances, heures d'ouverture du centre, embauche de personnel administratif. Il faudrait voir s'ils sont si nombreux les gestionnaires qui gagneraient des salaires faramineux.
Il est d'ailleurs assez amusant d'entendre la ministre Théberge dénoncer la mauvaise gestion des CPE alors que son propre ministère, en plus d'avoir effectué des compressions depuis deux ans -- aucun lien de cause à effet, jure sans rire la ministre --, laisse présentement ces mêmes CPE dans le vague. L'année financière est commencée depuis deux mois et ceux-ci ne savent toujours pas de quel budget ils bénéficieront pour l'année en cours.
Il y a toutefois une façon très simple de compenser les manques gouvernementaux : resserrer les compétences en comptabilité des gestionnaires de CPE. L'idée du ministère, en soi, n'est pas mauvaise. Mais le stigmate de l'incompétence sourd à nouveau : c'est parce que les CPE sont mal gérés qu'il faut encadrer leurs dirigeants. Mais bien des CPE sont d'anciennes garderies qui comptent plus de 20 ans d'existence, et ce n'est que depuis deux ans qu'ils en arrachent avec leur budget. Curieuse coïncidence...
Même les conseils d'administration seraient tombés sous l'oeil suspicieux de la ministre. On trouverait là (on veut des preuves !) des gens qui n'ont pas à y être, des c.a. «paquetés» ! Québec enverrait plutôt des représentants de la «communauté locale» siéger aux côtés des parents -- une exigence qui existe déjà pour les conseils d'établissement des écoles et qui est loin d'être facile à remplir. C'est de l'irréalisme à l'état pur, et un désavoeu de l'implication parentale, alors que, historiquement, on leur doit la création et le développement des garderies au Québec.
Pauvres CPE : appréciés des parents, inspirants pour Paul Martin, cités en exemple à l'étranger, mais mal aimés de leur ministre. Quel malheur d'avoir vu le jour sous un gouvernement péquiste !
