
Du Watergate à la Crise d'octobre
- Les crimes de Nixon et de Trudeau 30 ans après
Normand Lester : Commentateur à CKAC et auteur d'Enquêtes sur les services secrets (Éditions de l'Homme, 1998)
Le Devoir vendredi 3 juin 2005
Tous les médias canadiens et québécois ont consacré une couverture importante à la décision de Mark Felt, ancien numéro 2 du FBI, de s'identifier comme étant «Deep Throat», la source de Woodward et Bernstein qui a largement contribué à la chute de Nixon, l'homme le plus dangereux à avoir accéder à la présidence américaine après George W. Bush.
Pourtant, à ma connaissance, personne n'a relevé que des crimes politiques semblables ont été commis ici au Québec au cours de cette même période du début des années 70. Mais alors qu'aux États-Unis les malfaiteurs étaient d'ex-barbouzes sans statut officiel, les «plombiers du président», ici, les criminels étaient des membres en règle de la police fédérale en service commandé.
Section spéciale
Le gouvernement Trudeau voulait alors empêcher par tous les moyens la montée en puissance du nationalisme québécois. Une section spéciale du service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada était précisément chargée de surveiller et d'infiltrer le Parti québécois. La raison inventée par Marc Lalonde pour réclamer le ciblage du PQ par la GRC était un prétendu financement secret du parti par la France.
Il était pour le moins cocasse qu'un dirigeant du Parti libéral du Canada, qui tirait alors 75 % de ses revenus de subsides de multinationales américaines, s'inquiète des sources de financement étrangères du PQ. Notons que malgré des investigations approfondies, la GRC n'a jamais trouvé le moindre fondement à ce bobard.
Les sbires de Trudeau ont eu recours aux mêmes coups fourrés, aux mêmes dirty tricks que les plombiers de Nixon. Avec les mêmes objectifs: discréditer l'adversaire politique, semer la zizanie, provoquer des luttes internes, des scissions dans les partis et les groupes jugés hostiles à la Maison-Blanche aux États-Unis ou au fédéralisme au Québec.
Ici, on lésinait encore moins sur les moyens qu'à Washington. Non seulement les flics de Trudeau s'adonnaient à des écoutes illégales et à des cambriolages comme les hommes de Nixon aux États-Unis, ils ont aussi eu recours, au Québec, à l'incendie criminel, au vol de dynamite, aux menaces, à l'intimidation, à l'enlèvement et à la séquestration. Et à d'autres crimes qui n'ont jamais été découverts.
Robert Samson
Ici, ce sont les révélations du caporal Robert Samson, de la GRC, qui ont fait éclater le scandale. Samson a été arrêté après qu'une bombe qu'il allait poser chez le propriétaire d'une chaîne de marchés d'alimentation lui eut sauté au visage. À l'enquête du commissaire aux incendies, il devait déclarer, en parlant de la GRC: «J'ai déjà fait pire pour la force.» L'agent secret arrondissait ses fins de mois en accomplissant la nuit, pour la mafia, les mêmes sales boulots qu'il faisait le jour pour la GRC de Trudeau. Comme aujourd'hui dans le scandale des commandites, les méthodes mafieuses étaient courantes pour défendre le fédéralisme et les «hommes d'honneur» frayaient avec les policiers et les politiciens.
Les révélations de Samson allaient entraîner la création par René Lévesque de la commission Keable pour enquêter sur les crimes de la GRC au Québec. Afin de contrer la commission d'enquête québécoise, Trudeau, de son côté, a mis sur pied la commission Macdonald.
À Washington, la Cour suprême allait contraindre Nixon à remettre aux enquêteurs du Congrès des bandes magnétiques et des documents incriminants. Ici, en bonne chienne de garde du fédéralisme, la Cour suprême a refusé aux deux commissions d'enquête l'accès aux directives du cabinet fédéral à la GRC en ce qui concerne sa lutte contre l'affirmation nationale du Québec. On n'a donc jamais pu remonter la filière hiérarchique jusqu'à l'instigateur des actes criminels de la police fédérale.
Ordres d'en haut
J'ai eu l'occasion de recueillir, aux cours des années, les confidences d'hommes qui ont relayé les ordres de commettre certains de ces crimes. Il ne s'agissait pas d'initiatives d'éléments incontrôlés ou d'agents zélés opérant hors cadre à l'insu de leurs supérieurs. Les ordres venaient des plus hautes autorités politiques et policières. Et les états d'âme des «coeurs saignants», M. Trudeau, on le sait, n'en avait rien à cirer.
Un homme intègre, John Starnes, a été «démissionné» comme patron des services secrets de la GRC parce qu'il ne voulait pas que ses agents deviennent les exécuteurs des basses oeuvres du Parti libéral fédéral. Il avait osé protester contre l'immixtion dans ses services de Marc Lalonde, qui jouait alors auprès de Trudeau le rôle qu'Haldeman et Ehrlichman jouaient auprès de Nixon.
Starnes refusait de collaborer avec l'organe de renseignement et d'action que Lalonde pilotait au sein du Parti libéral du Canada. Lalonde exigeait que la police secrète de l'État travaille directement avec celle du parti. Exit Starnes. À sa place, Trudeau a nommé le général Michael Dare, chef des services secrets militaires, disposé, lui, à accomplir toutes les sales besognes politiques que Trudeau et Lalonde exigeaient de leur police secrète.
C'est sous ses ordres que la GRC réussira son coup le plus fumant et le plus ignoble: mettre sur sa liste de paie Claude Morin, le ministre de René Lévesque chargé de préparer le référendum de 1980. Les hommes de main antiquébécois les plus odieux de la bande à Trudeau, Marc Lalonde, André Ouellet et Jean Chrétien, pouvaient rire dans leur barbe. Ces deux dernières mines rébarbatives se retrouvent aujourd'hui dans le scandale des commandites. De quoi faire une belle photo de famille avec leur garde rapprochée constituée de Gagliano, Morselli, Wajsman, Guité et Pelletier.
Aucune sanction
Combien de membres du gang vont voir leur joli minois immortalisé sur une photo d'identité judiciaire? Très peu, je le crains. Cependant, toujours aussi naïf, je ne désespère pas encore totalement de la GRC.
Dans le scandale du Watergate, plus de 30 politiciens, conseillers politiques, ex-flics et ex-barbouzes ont été reconnus coupables et condamnés à diverses sanctions pénales. Treize d'entre eux se sont retrouvés derrière les barreaux, dont John Mitchell, l'attorney général (ministre de la Justice) des États-Unis.
Ici, aucun des flics criminels et de leurs capos politiques n'a été puni. L'omerta n'a jamais été rompue par un Deep Throat. Au contraire, ils ont obtenu, jusqu'à leur retraite, promotions et récompenses pour services rendus au fédéralisme canadien et au PLC. Et l'instigateur des crimes de la Police montée, lui, a eu un aéroport nommé en sa mémoire. De quoi en faire des gorges chaudes!

Réactions et commentaires sur la visite du général De Gaulle au Québec
Interview de Marie-Ève-Lyne Michel
Le Devoir 29 juillet 2002
PIERRE-LOUIS MALLEN - Je suis arrivé au Canada en 1963. Je me suis d'abord installé dans la capitale nationale, ça me semblait normal, à l'Ambassade de France à Ottawa.» M. Mallen, correspondant permanent de la Radiodiffusion-Télévision Française (RTF), avait pour mission d'abreuver la France en information sur le Canada français ainsi que les Français du Canada en information sur la France. « Mais au bout de peu de jours, j'ai compris que ce n'était pas là qu'il fallait que je sois. J'ai renoncé à ma qualité de diplomate, pour avoir ma liberté.» Pierre-Louis Mallen s'est alors installé à Montréal, en tant que journaliste.
Apprenant tranquillement à connaître ce pays, cette culture, M. Mallen se souvient : «J'étais révolté de découvrir qu'un morceau du peuple français, installé dans un pays qu'il a été le premier à civiliser, était tenu pour une sorte d'immigrant arrivé après coup. Je me suis dit : "il faut faire quelque chose, il faut qu'en France on s'en rende compte !"» Avec une verve qui traduit bien son attachement toujours vivant pour ce coin de pays, il poursuit : «Il y avait un état d'esprit dans les réseaux d'information en France qui était épouvantable ! Pour eux, le Canada, c'était une colonie anglaise, ou ex-colonie anglaise, on ne savait pas très bien, très grande, très vide, affligée d'un climat abominable et où il y a trop de curés. Telle était la définition !»
Provoquer un choc
Mallen cherchait à provoquer un choc pour qu'en France on comprenne que l'idée qu'on se faisait n'était pas la bonne. «Je ne voyais qu'un moyen : il fallait que le général de Gaulle vienne. J'ai tout fait pour que ça fonctionne, mais il a failli ne pas venir !»
Aux côtés de Mallen, ils étaient une demi-douzaine à avoir développé une véritable passion pour le Québec. Certains étaient même très bien placés, dont Xavier Deniau, député sous de Gaulle. «En 1966, Deniau est venu me dire : "Je suis embêté, mais le général ne veut plus venir. On lui a proposé un programme de voyage manigancé par le Quai d'Orsay, dont il ne veut pas"».
Le gouvernement du Québec avait pris l'initiative d'inviter de Gaulle, qui s'était empressé d'accepter. Le fédéral, affolé à l'idée qu'une province se soit permis d'inviter le président, l'a invité également. De Gaulle aurait répondu : «Je verrai». Le Quai d'Orsay (le ministère français des Affaires étrangères), qui souhaitait éviter de faire des vagues, s'était entendu avec le gouvernement fédéral pour un atterrissage du président de la République à l'aéroport militaire d'Ottawa. De là, tout le programme était établi : grande réception à l'aéroport, dîner chez le gouverneur général et séance spéciale à la Chambre des communes. L'exposition universelle de 1967 ayant constitué le prétexte de la visite, de Gaulle serait ensuite passé à Montréal, à temps pour la journée de la France. «Seulement, poursuit Mallen avec les mots de Deniau, il ne veut pas de ce programme. Il a été invité seul au monde par le Québec, il veut arriver au Québec.»
Deniau et Mallen ont donc dîné ensemble pour tenter de trouver une solution au problème. Et c'est Mallen qui a eu l'idée : «Mais pourquoi il vient par avion ? Il n'a qu'à venir par bateau ! Et nous mettons la géographie au service de la conjoncture historique où nous sommes. Arrivant par bateau, il commencera par le Québec, forcément !» Les deux hommes sont enchantés, Deniau en parle au président, qui accepte, ne reste plus qu'à trouver le bateau qui pourra emmener le général. Ce sera le Colbert, navire de la Marine française.
«Vive la France»
En 1967, quelques semaines avant le grand voyage du général, Mallen participe aux travaux d'une commission créée par Radio-Canada afin d'étudier la couverture médiatique du voyage. Il était convenu que le général descenderait de bateau à Québec, avant d'emprunter le chemin du Roy qui allait le conduire jusqu'à l'hôtel de ville de Montréal. Là, le maire Drapeau devait accueillir le général, le faire monter dans son bureau, où il signerait le livre d'or, et passer à la terrasse construite spécialement pour l'événement. À ce moment, Mallen intervient : il croit que le général sera acclamé par la foule quand il sera devant l'hôtel de ville. Il faudrait donc lui ouvrir une porte sur la façade afin qu'il puisse saluer le peuple et y mettre un micro et une caméra.
«Ça paraît tout naturel aujourd'hui, mais ça ne l'était pas du tout à cette époque-là ! Car les gens se souvenaient du voyage que de Gaulle avait fait en qualité de président de la République, quelques années avant (et avant que le Québec ne soit réveillé), où il avait été accueilli avec indifférence au Québec et avec désinvolture à Ottawa. C'est d'ailleurs ce souvenir qui lui a fait refuser le programme proposé par le Quai d'Orsay.»
Arrive enfin le navire du général. Le débarquement se fait un dimanche, à Québec. Alors que de Gaulle descend de la coupée, le Royal 22e régiment joue l'hymne national canadien. «À ce moment là, dans la très petite foule qui était là, dans le port, jaillissent des huées. Les journalistes venus de Paris tombaient des nues. Ils ont tourné les caméras vers ce public. Après quoi le Royal 22e a joué la Marseillaise. Cette fois, de ce petit public ont jailli d'innombrables drapeaux, tricolores et fleurdelisés. Et des hurlements : "Vive la France", "Vive de Gaulle", etc. Voilà l'arrivée. Je vous le raconte parce qu'il faut qu'on le sache. Et on le saura tellement difficilement que je puis vous dire que j'ai fait des recherches dans les archives sonores de la France, tenues par un organisme qu'on appelle l'INA (Institut National des Archives), et que, dans les archives, ce passage est coupé. La caméra tournée vers le public, le son, toute l'histoire de l'hymne national hué n'est pas dans les archives de la France parce que quelqu'un, je ne sais pas qui -- je devine dans quel état d'esprit -- l'a enlevé. De Gaulle n'avait pas dit un mot, il n'a donc pas créé la situation; mais il l'a révélée au monde par la suite.»
«Vive le Québec Libre !»
Le lendemain, 24 juillet 1967, débute le voyage sur le chemin du Roy. Un parcours de 270 km sur lequel étaient peintes, tout au long, des fleurs de lys. À chaque arrêt, il y avait la population, les maires, les majorettes, les vieux airs français qui jouaient haut et fort. Les discours se succédaient, l'émotion était palpable, de Gaulle répondait aux maires en ajoutant, à chaque village, un mot, une phrase, une idée. Mallen suivait toute l'action en direct, puisqu'il était lui-même du voyage. Ils ont mis dix heures à parcourir les 270 km. «L'enthousiasme allait sans cesse en augmentant. Les gens étaient venus de villages lointains, on en voyait tout au long de la route, c'était extraordinaire !»
Drapeau, dans l'après-midi, s'affaire aux derniers préparatifs. Il fait le tour de son hôtel de ville et aperçoit un câble qui s'étend vers le balcon. C'est pour le micro qui devrait permettre au Général de saluer la foule. Mais comme de Gaulle devait passer directement du bureau du maire à la terrasse où 600 notables invités l'attendraient, Drapeau a demandé à ce qu'on enlève le micro. «Il y avait un technicien, pris entre deux devoirs, celui d'obéir au maire et celui d'obéir aux consignes qu'on lui avait données, à ma demande, enlève le micro du milieu du balcon et le met dans le coin.»
Charles de Gaulle arrive enfin devant l'hôtel de ville de Montréal. La foule est dense et lui offre un accueil faramineux. Pierre-Louis Mallen est du nombre. Il a choisi de rester à l'extérieur, pensant à son micro et souhaitant qu'il se passe «quelque chose».
«De Gaulle entre, avec Drapeau, raconte Mallen. La foule continue à hurler des acclamations. Tout d'un coup, la porte s'est ouverte. De Gaulle est apparu, a salué. Les gens criaient : "Un discours ! Un discours !"» Il poursuit, donnant vie et prêtant sa voix aux personnages dont il parle : «Sur le balcon, de Gaulle s'exclame : "Mais, je vais leur répondre !" Et le maire : "Mon général, ce n'est pas possible, il n'y a pas de micro". À ce moment-là, souligne Mallen, intervention de la providence ! C'était trois ans avant la mort de de Gaulle, il avait été opéré de la cataracte et n'y voyait plus très bien. De Gaulle dit alors : "Et ça alors, qu'est-ce que c'est ?" Drapeau : "Non, non ! Il ne marche pas !" Le technicien qui se trouvait là : "Oui, oui, M'sieur l'maire, il marche très bien !" et il met le micro au milieu du balcon. De Gaulle entame alors son fameux discours, qui se terminera, dans une totale euphorie au pied du balcon, par la phrase devenue célèbre : "Vive le Québec Libre !"»
Un cri historique
Mallen était ravi. De Gaulle avait fait ce qu'il souhaitait voir faire depuis déjà quatre ans. Une fois le général disparu du balcon, Mallen est entré dans l'hôtel de ville, laissant la foule en délire derrière lui. Il est monté sur la terrasse, pour rejoindre l'auditoire des 600 notables invités par le maire, auditoire morne, effondré.
Mallen s'est assis à côté d'un ami, un diplomate français. «Je lui ai dit : "Mon cher ami, quelle journée nous avons vécue !" Il m'a répondu : "Oui, mais c'est dommage ! Il est allé trop loin à la fin, il a dit un mot de trop".
"Ah ! Mais pas du tout ! S'il ne l'avait pas dit, il n'aurait rien fait, parce que tout ça aurait été oublié. Tandis que maintenant, ce ne sera pas oublié, c'est terminé. C'est maintenant un cri historique."»
Pierre-Louis Mallen a d'ailleurs été admis, en 1982, membre correspondant de l'Académie des sciences morales et politiques, l'une des cinq académies de l'Institut de France, pour avoir joué un rôle désormais historique. Il a également été le premier non-Québécois a recevoir, en 1989, la médaille Bene Merenti De Patria, décernée par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, pour avoir rendu un service exceptionnel à la patrie. À cela, il répond simplement, humblement : «J'ai le sentiment, effectivement, d'avoir fait mon devoir».
Absorbé par les événements dont il vient de faire le récit, Mallen avoue : «J'ai un grand regretÉ C'est de ne pas avoir pensé à rassurer de Gaulle après les événements. Beaucoup de gens ont dit qu'il avait crié le slogan d'un parti, celui du RIN. Or, je témoigne, pour avoir très bien connu le RIN et assisté à toutes ses réunions de 1963 à 1967, que leur slogan n'était pas "Vive le Québec libre". C'était "Le Québec aux Québécois", c'était "Notre État français nous l'aurons" (une phrase du chanoine Groulx), etc. Cette formule était tellement simple que l'on a cru et prétendu que c'était le slogan d'un parti. Mais on l'a tellement dit et répété que je crains que de Gaulle ait fini par penser lui-même qu'il avait fait une erreur. J'ai un grand remords de ne pas m'être efforcé, avant sa mort, d'aller lui dire que les gens qui racontent ça sont soit des ennemis, soit des gens qui se trompent.»
«Tout au long de ce voyage, on ne parlait que de liberté, "France libre !", "Québec libre !", mais jamais personne n'a dit "Vive le Québec libre !", avant le 24 juillet 1967, à 19h43. De Gaulle a inventé cette expression, mais elle est tellement simple et naturelle qu'on s'étonne qu'elle n'ait pas été toujours été employée. Mais elle ne l'était pas, et ça je l'affirme !
Je dirais que ce jour-là, parce que c'était évidemment très audacieux, de Gaulle a fermé le manuel du protocole pour ouvrir le livre de l'histoire.»

La devise du Québec - Se souvenir de qui, de quoi?
Jacques Rouillard, Professeur au département d'histoire et responsable du programme d'études québécoises de l'Université de Montréal*
Le Devoir jeudi 23 juin 2005
En 2002, Thierry Le Brun, récemment immigré au Québec, réalisait un documentaire pour l'Office national du film sur la signification de la devise du Québec: «Je me souviens». Plaque d'immatriculation en main, il s'est employé à interroger des Québécois de tous les horizons sur le sens de la devise de leur province. Les réponses apportées sont presque aussi diverses que le nombre de personnes consultées, et elles sont souvent farfelues.
La publicité du film fait valoir que la devise autorise finalement toutes les interprétations, ce qui refléterait la complexité et les contradictions de la société québécoise. C'est une manière élégante de cacher une méconnaissance généralisée.
La devise veut transmettre un souvenir, mais elle révèle finalement un oubli ou une ignorance. Et c'est d'autant plus gênant que la devise est formulée comme si nous devions tous individuellement en connaître la signification. À quelle souvenance fait-elle appel ? Comme on le verra, ce trou de mémoire cache tout un pan de notre histoire qui a été occulté à la faveur de la reconstruction historique issue de la Révolution tranquille.
Lié au Parlement
La recherche de l'historien Gaston Deschênes confirme que la formulation de la devise revient à Eugène-Étienne Taché, architecte du parlement de Québec et héraldiste chevronné, membre d'une grande famille bourgeoise de la ville de Québec. Lors de l'édification du parlement, il a fait graver la devise vers 1885 dans la pierre au fronton de la porte principale sous les armoiries du Québec (elle s'y trouve encore).
Il ne semble pas qu'il ait eu l'intention d'en faire la devise du Québec et il n'a pas indiqué sa signification. Mais déjà, au début du XXe siècle, on commence à présenter l'inscription comme la devise du Québec, qui ne l'est en fin de compte devenue officiellement qu'en 1939.
En fait, le sens de la devise doit être interprété comme un texte introduisant à l'Hôtel du Parlement lui-même, que Taché conçoit comme un «témoin» de l'histoire du Québec, un lieu de mémoire destiné à illustrer de manière symbolique l'identité du Québec. L'ornementation générale de l'Hôtel du Parlement devient la clef pour saisir la signification de la divise. Trois éléments nous éclairent.
- En premier lieu, le listel qui porte la devise se trouve sous les armoiries du Québec offertes par la reine Victoria en 1868. On peut en déduire que Taché a vu un lien entre le «Je me souviens» et les armoiries qui comprennent un écu surmonté de la couronne royale britannique. L'écu comporte deux fleurs de lis représentant le souvenir de la Nouvelle-France, un léopard, symbole du régime et de la couronne britanniques, et un rameau de trois feuilles d'érable illustrant l'appartenance au Canada.
Même si les armoiries ne sont pas de la composition de Taché, elles correspondent aux choix symboliques qui l'ont guidé pour décorer le parlement.
- Deuxième source révélatrice : la façade du parlement, qui comprend 22 statues, grandeur nature, représentant d'illustres personnages ayant façonné le Québec. Taché y voyait un véritable panthéon dédié aux bâtisseurs du Québec afin de les ancrer dans la mémoire collective. Le choix de ces «gloires nationales» n'est pas arbitraire; il correspond aux orientations et aux valeurs que Taché veut mettre en relief.
Comme l'édification de ces statues s'est faite graduellement jusqu'à la fin des années 1920, les gouvernements qui se sont succédé ont apporté des changements dans le choix des personnages qui ne dérogent cependant pas aux intentions de Taché. À noter aussi qu'une place de choix est réservée aux Amérindiens près de la fontaine embrasée par une rampe semi-circulaire où on retrouve deux sculptures, dont l'imposante «famille amérindienne» de Louis-Philippe Hébert.
Bon nombre des statues de la façade illustrent des figures bien connues de la Nouvelle-France : découvreurs, gouverneurs, militaires et missionnaires. C'est la période héroïque visant à célébrer les origines françaises du Québec. Le marquis de Montcalm est du nombre, tout comme le vainqueur des plaines d'Abraham, le général Wolfe, pour les raisons qu'on comprendra plus bas.
Pour le régime britannique, on a retenu cinq personnages, dont quatre sont liés à la conquête des institutions parlementaires : les gouverneurs lord Dorchester, sous lequel est accordée la Chambre d'assemblée en 1791, et lord Elgin, qui reconnaît le gouvernement responsable en 1848.
Pour souligner encore davantage l'importance de cette dernière avancée qui consacre l'autonomie politique du Parlement sur les affaires internes de la colonie, le gouvernement ajoute en 1920 les statues de Louis-Hippolyte La Fontaine et Robert Baldwin, un Ontarien, dont les efforts concertés ont permis cette conquête. C'est le sentiment largement répandu chez les politiciens et les historiens de l'époque qu'ils ont obtenu par des moyens parlementaires la liberté politique recherchée par les Patriotes de 1837-38.
- Enfin, l'ornementation intérieure et extérieure du parlement est un troisième jalon pour comprendre le sens de la devise. Taché recourt fréquemment à la fleur de lis parmi les éléments iconographiques, mais les références sont encore plus nombreuses aux symboles royaux britanniques (couronnes, léopards, lions, roses).
De plus, les armoiries de la Grande-Bretagne sont placées à des endroits stratégiques et bien en évidence : au faîte de la tour centrale de la façade du parlement et au-dessus des trônes des orateurs de l'Assemblée législative et du Conseil législatif.
Plus révélateur encore, Taché réserve deux niches pour des statues grandeur nature, à gauche et à droite du fauteuil de l'orateur de l'Assemblée législative, de la reine Victoria et de son mari, le prince Albert. Au-dessus des niches, on retrouve en médaillon VR pour Victoria Regina. Réalisées entre 1910 et 1912 (la statue d'Albert sera remplacée par celle du roi Édouard VII), les deux statues sont encore visibles à la fin des années 1920 et par la suite remplacées par des pots de fleur.
Autre éclairage
Dans le même souci d'honorer la Grande-Bretagne, Taché est l'auteur d'une autre devise plus explicite qui éclaire le sens du «Je me souviens». Elle apparaît sur la médaille-souvenir du troisième centenaire de la fondation de la ville de Québec, en 1908. La commémoration a donné lieu à des manifestations grandioses à Québec, où l'invité de marque était le prince de Galles. Le texte se lit ainsi : «Dieu aidant, l'oeuvre de Champlain née sous les lis a grandi sous les roses.»
Taché n'a jamais accolé ce dernier énoncé à la devise du Québec, comme on l'a parfois prétendu, mais il est raisonnable de penser que l'évocation qu'il destine à la ville de Québec est également valable pour l'ensemble du Québec. Taché veut ainsi refléter la haute estime que les politiciens de l'époque manifestent envers la Grande-Bretagne et les institutions parlementaires dont le Québec a hérité.
Depuis le milieu du XIXe siècle, les politiciens ne manquent pas une occasion de souligner leur reconnaissance envers la métropole pour avoir accordé le meilleur système démocratique de gouvernement et une autonomie politique qui a assuré le développement du Canada français. C'est ce qu'avait en tête le premier ministre Wilfrid Laurier lorsqu'il a déclaré que la France avait accordé au Canada français «le premier des biens, l'existence», mais que c'était à «l'Angleterre que nous devons le second, la liberté».
Rupture de la filiation
Cette vision de l'histoire du Canada français qui célèbre les libéralités britanniques demeure un point de vue dominant parmi les élites canadiennes-françaises jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale environ. Elle est portée par toute une famille d'historiens, avec Thomas Chapais comme figure de proue.
La Révolution tranquille a remplacé cette vision de notre passé par une lecture pessimiste de l'histoire mettant en relief l'oppression des Canadiens français et le retard du Québec. La monarchie britannique est paradoxalement devenue le symbole de la colonisation et de la domination des Franco-Québécois. L'image présentée pour de larges pans de son passé apparaît alors comme un «grand trou noir» où la société francophone, parquée dans l'agriculture, s'alimenterait au seul conservatisme clérical et à l'idéologie de la survivance.
Sur le plan politique, le sens des institutions démocratiques nous serait étranger au point où nous aurions un penchant pour l'autoritarisme et la corruption politique, comme le faisait valoir Pierre Elliott Trudeau. Le passé apparaît alors comme un repoussoir, sans possibilité de filiation historique.
La volonté de rupture avec le passé depuis la Révolution tranquille a fait perdre la mémoire de notre héritage britannique et de tout un pan de notre histoire ouvert à la modernité et faisant contrepoids au discours clérical.
Les gouvernements libéraux qui dominent la vie politique de 1897 à 1936 et la grande presse quotidienne dont les tirages sont considérables depuis le début du siècle (La Presse, La Patrie, Le Soleil) défendent la vie démocratique, admirent les institutions britanniques et aspirent au progrès par le développement industriel. La bourgeoisie francophone, qui oriente la vie politique et détient ces journaux, articule un projet de société différent de celui du monde clérical et interprète à sa façon l'expérience du Canada français.
C'est leur vision qu'Eugène Taché veut inscrire dans l'ornementation du parlement et dans la mémoire portée par le «Je me souviens». Le sens originel de la devise rappelle la fierté des origines françaises du Québec, la lutte pour la conquête de la démocratie et la reconnaissance envers la Grande-Bretagne pour nous avoir accordé la liberté politique.
Cette mémoire est tombée dans l'oubli, mais il vaut la peine de la faire revivre, ne serait-ce que parce qu'elle est chaque jour sous nos yeux.
Elle peut aussi comporter une signification positive pour le Québec d'aujourd'hui. En effet, elle dit de manière symbolique les origines françaises du Québec et ses aspirations démocratiques. Comme l'ornementation du parlement nous y invite, elle évoque aussi la diversité du Québec : les nombreuses références aux institutions britanniques peuvent illustrer la contribution des Anglo-Québécois à son développement alors que les deux imposantes sculptures à la porte du parlement rendent hommage aux Premières Nations.
Inutile, donc, de récrire l'histoire nationale pour intégrer ces valeurs et références : elles font déjà partie de notre histoire avant le grand brassage mémoriel de la Révolution tranquille.
* Ce texte résume un article plus substantiel paru dans le Bulletin d'histoire politique, numéro d'hiver 2005.

Ce dont Taché se ne souviendrait pas
Christian Gagnon, Montréal
TRIBUNE LIBRE 27 juin 2005
Dans Le Devoir du 23 juin dernier, Jacques Rouillard, professeur d’histoire, se penche longuement sur le sens originel du « Je me souviens » de nos plaques d’immatriculation. Le responsable du programme d’études québécoises à l’Université de Montréal fait des efforts surhumains pour démontrer que par cette devise, Eugène-Émile Taché, architecte du Parlement de Québec, a voulu exprimer « la reconnaissance envers la Grande-Bretagne pour nous avoir accordé la liberté politique ». Obtenue à grands coups de « on peut en déduire que » et de « il est raisonnable de penser que », cette conclusion de M. Rouillard est si catégorique et hâtive qu’il va jusqu’à écrire que « cette mémoire est tombée dans l’oubli, mais il vaut la peine de la faire revivre, ne serait-ce que parce qu’elle est chaque jour sous nos yeux ». Avant de célébrer cette fort discutable « liberté politique », il apparaît urgent de soulever la nature hautement présomptueuse et expéditive de la démonstration.
Il est paradoxal que d’entrée de jeu, le professeur Rouillard réfère aux travaux de Gaston Deschênes, historien et chef du service de recherche de la bibliothèque de l’Assemblée nationale. En effet, au fil des ans, M. Deschênes a acquis une expertise inégalée quant à ce qui tient du mythe et ce qui est véritablement documenté parmi toutes les thèses développées sur la signification du « Je me souviens ». Or, Deschênes réfute totalement la théorie de la « reconnaissance envers la Grande-Bretagne » (Le Devoir, 2 mars 1991 et 30 août 1994) émise par M. Rouillard et quelques autres avant lui.
Jacques Rouillard a beau convenir avec Gaston Deschênes que jamais il n’a existé une version longue se lisant « Je me souviens que, né dans les lis (représentant la Nouvelle-France), j’ai grandi dans les roses (symbolisant le régime britannique) », il n’en arrive pas moins à la même conclusion que les tenants de cette fausseté. Il y adhère par la même filière consistant à faire un lien entre le « Je me souviens » créé par Eugène-Émile Taché vers 1880 et une autre devise de Taché datant de 1908 et qui devait originalement accompagner une oeuvre d’art représentant la nation canadienne. Or, éclairer le sens d’une devise destinée à la façade du Parlement de Québec en se référant à une autre absolument distincte, conçue près de trois décennies plus tard et s’inspirant non pas du Québec mais du Canada apparaît pour le moins tordu.
De plus, M. Rouillard prête à Taché une anticipation phénoménale qui aurait fait en sorte que dès 1880, il ait voulu inscrire sur la façade de l’Assemblée nationale, vingt ans avant le fait, la vision des gouvernements libéraux et des grands quotidiens du début du XXième siécle à l’égard de la Grande-Bretagne. Eugène-Émile Taché était héraldiste, pas prédicateur.
Dans certains milieux canadiens-anglais, on ne manque pas une occasion de soutenir d’autres mensonges voulant que les Filles du Roy aient été des prostituées, les premiers colons de Nouvelle-France, d’anciens bagnards, Dollard-des-Ormeaux, un voleur de fourrures, et les Canadiens-français anti-conscriptionnistes, des lâches. Dans le cas du « Je me souviens », il serait apprécié que nos universitaires ne se fassent pas les courroies de transmission de cet autre exercice de désappropriation et de détournement de sens des symboles historiques nationaux de notre peuple, comme ce fut le cas pour l’hymne «Ô Canada», la feuille d’érable et le castor.

Un mythe tenace
Gaston Deschênes, historien
Le Devoir, 30 aoüt 1994
Le texte que monsieur Okill Stuart attribue à Eugène-Étienne Taché (« Je me souviens / Que né sous le lys / Je croîs sous la rose », Le Devoir, 21 août 1994) est introuvable et n’est probablement jamais sorti de la bouche ou de la plume de Taché, du moins sous cette forme. Le président de l’United Empire Loyalists’ Association of Canada reprend, à son insu, un mythe largement répandu principalement dans le Canada anglais.
Il est bien connu que Taché (1836-1912) est l’auteur de la devise du Québec, Je me souviens, qu’il a conçue vers 1880 et fait inscrire au-dessus de la porte principale de l’Hôtel du Parlement vers 1885. Cette devise est devenue officielle quand le gouvernement du Québec a décrété de nouvelles armoiries en 1939.
On connaît moins la devise Née dans les lis, je grandis dans les roses, créée elle aussi par Taché vers 1908. D’après un de ses proches, Ernest Gagnon, « cette autre devise » devait accompagner une œuvre d’art représentant la nation canadienne. Le projet ne s’est pas réalisé, mais Taché a « recyclé » son idée sur la médaille commémorative du tricentenaire de la ville de Québec (1908) où on peut lire: « Née sous les lis, Dieu aydant, l’œuvre de Champlain a grandi sous les roses ».
Mais ce qui demeurera probablement un mystère, c’est comment, dans quelles circonstances et pourquoi ces deux devises distinctes et autonomes ont été réunies pour n’en faire qu’une seule et donner au Je me souviens un sens qu’il n’a jamais eu.
Taché lui-même n’a laissé aucun document pour expliquer le sens qu’il donnait à sa devise et les textes écrits sur ce sujet de son vivant ne disent rien d’un présumé « complément » au Je me souviens. On peut aisément croire que Taché a tout simplement résumé en trois mots les rappels historiques qu’il avait inscrits dans la décoration de l’Hôtel du Parlement, incluant le général Wolfe, ce qui élimine toute connotation revancharde.
En ajoutant à la devise officielle du Québec une autre phrase conçue à l’origine pour la « nation canadienne » (qui n’avait pas de devise à cette époque), « on » a voulu donner au Je me souviens un sens particulier, soit « je me souviens que, sorti du giron français, j’ai grandi sous la protection de l’Angleterre ». L’analyse grammaticale de cette devise « allongée » peut mener à des interprétations « politiques », la proposition principale étant que le Québec a mûri « sous la rose ». Un journaliste Globe and Mail a d’ailleurs émis des propos de cette nature il y a trois ans (24 janvier 1991).
Il n’est pas à propos ici de discuter des opinions de monsieur Stuart mais, jusqu’à ce qu’on découvre une preuve documentaire — qui aurait miraculeusement échappé à tous ceux qui se sont penchés sur les origines de la devise du Québec —, la citation qu’il attribue à Eugène-Étienne Taché demeure un mythe.

La Devise du Québec selon le Globe and Mail
Gaston Deschênes, historien
Le Devoir, 2 mars 1991
Dans le Globe and Mail du 24 janvier (The Pandora’s box known as “ Je me souviens ”), Stephen Godfrey soutient que la devise qui figure sur les plaques d’immatriculation du Québec depuis 1978 doit gêner terriblement les nationalistes québécois qui connaissent l’histoire (must be a terrible embarrassment to Quebec nationalists who know history). Je me souviens ne serait que le début d’une devise qui n’a pas le sens qu’on lui donne habituellement. D’après le journaliste du Globe, la version complète de la devise adoptée par le Québec en 1883 et résumée sur les plaques d’immatriculation depuis 1978 serait : Je me souviens que né sous le lys, je croîs sous la rose, et tous les Québécois y trouveraient leur compte puisque cette devise évoquerait tout autant, sinon plus, les influences britanniques que l’origine française du Québec.
Sans entrer dans les considérations politiques qui se dégagent de la chronique de Stephen Godfrey, il importe de souligner qu’elle s’appuie sur des faits inexacts.
Le concepteur de la devise du Québec, Eugène-Étienne Taché (1836-1912), a été pendant plus de quarante ans assistant-commissaire (sous-ministre) des Terres de la Couronne. Il a laissé un volumineux fonds d’archives mais personne, jusqu’à ce jour, n’y a trouvé le moindre texte expliquant le sens de la devise qu’il a créée.
Il faut donc se référer à d’autres sources et la meilleure en cette matière est son collègue Ernest Gagnon (1834-1915) qui fut secrétaire du ministère des Travaux publics de 1876 à 1905 et qui a écrit de nombreux textes sur l’Hôtel du Parlement construit entre 1877 et 1886.
Membres d’une fonction publique minuscule, stable et logée dans un même édifice, ces deux hommes se connaissaient intimement. À plusieurs reprises du vivant de Taché, Gagnon a expliqué l’origine de la devise et sa signification. Dans le Bulletin des recherches historiques de février 1896, par exemple, Gagnon explique que Taché avait préparé les plans de la façade de l’Hôtel du Parlement et qu’il avait inscrit sa devise sous les armes de la province au-dessus de la porte principale. Incluse dans les plans annexés au contrat de construction passé devant notaire le 9 février 1883, la devise est ainsi devenue officielle. Gagnon et Taché étaient morts depuis longtemps lorsque le gouvernement du Québec, en décembre 1939 transforma les anciennes armes en armoiries et y ajouta un listel portant cette même devise.
Gagnon n’a jamais fait la moindre allusion à une quelconque version longue de Je me souviens et cette prétendue seconde partie de la devise du Québec est en fait une autre devise complètement distincte, mais possiblement conçue aussi par Taché. Ernest Gagnon est encore la source la plus sûre. Dans Le fort et le château Saint-Louis publié en 1908, il écrit ce qui suit : elle a conservé sa foi, sa langue, sa douce et honnête gaîté et ce je ne sais quoi de vibrant et de spontané qui distingue les peuples de race latine. Un de ses artistes — M. Eugène Taché — lui a donné cette touchante devise : « Je me souviens », et on lira bientôt peut-être sur un de ses monuments cette autre devise si poétique et si vraie : « Née dans les lis, je grandis dans les roses ».
Dans un article de la Revue canadienne, publié la même année, Gagnon rappelle encore l’origine de la devise du Québec et il ajoute ce passage significatif: représentant une femme, une adolescente gracieuse et belle, symbole de la Nation Canadienne. Cette allégorie de circonstance, qui est encore inédite, devrait être accompagnée de la devise : « Née dans les lis, je grandis dans les roses » : “ Born in the lilies, I grow in the rose ”.
Ce dernier passage établit encore plus clairement qu’il s’agit de deux devises différentes car Gagnon suggère d’associer la seconde à une œuvre d’art symbolisant la Nation Canadienne, et non le Québec, le Canada français ou la nation franco-canadienne, comme dans l’extrait qui précède. Une fois les faits rétablis, on peut toujours s’amuser à chercher le sens profond d’une devise dont la signification est peut-être trop simple. Fils d’un père de la Confédération, Taché a conçu la décoration de l’Hôtel du Parlement comme un hommage aux grands personnages de l’histoire du Québec. Dans la façade de l’édifice, il avait notamment prévu des niches pour Wolfe et Montcalm, ce qui témoigne d’un esprit étranger aux exégèses du Globe and Mail. Rappelons quand même une interprétation qui demeure d’actualité, celle d’Ernest Gagnon pour qui Je me souviens résume admirablement la raison d’être du Canada de Champlain et de Maisonneuve comme province distincte dans la Confédération.


Dix utopies qui ont forgé le Québec
Le rêve patriote, moment phare du passé québécois
Gérard Bouchard
Professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi et titulaire d'une chaire sur l'étude comparée des imaginaires collectifs. Ses recherches l'ont conduit récemment à étudier les embâcles de sens qui ont historiquement gêné et qui continuent toujours de gêner le développement de la société québécoise.
Le Devoir lundi 27 juin 2005
À une époque où le Québec semble vouloir repenser son devenir, Le Devoir propose d'explorer, tous les lundis de l'été, une dizaine d'utopies passées, proposées et incarnées par des hommes et des femmes qui ont marqué cette société, de la Nouvelle-France jusqu'aux années 1970. Comment ces personnages clés, mais parfois méconnus, de notre histoire, ont-ils envisagé l'avenir? Quels projets les ont portés, quelles luttes les ont animés? Quelle mémoire avons-nous de ces avenirs rêvés? Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d'études sur le Québec de l'université Concordia, a conçu et coordonné la série, avec la collaboration d'Antoine Robitaille.
Si une société vit de ses rêves, de ses mythes, elle doit aussi vivre avec ses échecs et en aménager la mémoire. Ce travail entraîne un choix : la mémoire peut éteindre l'événement en l'exilant dans un passé qui se fige et n'a plus de prise sur le devenir. Il entre alors dans l'éternité des choses mortes. Mais elle peut aussi lui redonner vie en l'ouvrant sur le présent. Alors, il survit dans l'actualité, il continue de participer à ce qui peut advenir.
Le mouvement patriote, dont Louis-Joseph Papineau (1786-1871) fut le dernier et le plus prestigieux dirigeant, s'est déployé dans le Bas-Canada (l'équivalent du Québec actuel) au cours des premières décennies du XIXe siècle. Il appartient à ces rêves immenses qui ont mobilisé toute une époque en esquissant un grand destin possible. Le projet ayant échoué, quelle place doit-il occuper aujourd'hui dans notre mémoire ?
Un rêve moderne
Le mouvement patriote, c'est la tentative orchestrée et soutenue pendant plus de trois décennies, entre les premières années du XIXe siècle et 1837-38, pour briser le lien colonial qui maintenait la société bas-canadienne sous le joug de la Grande-Bretagne. Sous la direction de Louis-Joseph Papineau, il visait à établir dans la vallée du Saint-Laurent une société démocratique inspirée du modèle républicain.
Moderne, le projet s'inscrivait directement dans deux grands courants qui faisaient alors basculer tout l'Occident : d'un côté, les Révolutions nationales qui, en Europe, chassaient du pouvoir les vieilles monarchies despotiques et décadentes pour les remplacer par des démocraties parlementaires; de l'autre, le mouvement de décolonisation qui, dans les collectivités du Nouveau Monde (et tout particulièrement en Amérique du Sud), soustrayait les jeunes nations à l'emprise politique des métropoles européennes. Dans les deux cas, des idéaux de liberté et d'égalité commandaient la pensée et l'action.
Moderne, le projet des Patriotes l'était de bien d'autres façons. Le modèle proposé du futur État-Nation consacrait la pluralité des cultes et s'ouvrait à toutes les ethnies. Il préconisait l'éducation populaire publique, obligatoire, et l'accès général à la propriété, suivant la pensée de Jefferson pour qui le citoyen éclairé a besoin de l'indépendance que procure l'assise foncière, même modeste.
D'autre part, et en s'appuyant cette fois sur la grande tradition européenne des Lumières, les Patriotes misaient sur le progrès grâce à la raison appliquée à la science, à l'économie et à la conduite des autres affaires.
Un rêve du Nouveau Monde
Il est remarquable aussi que l'utopie mise en avant par Papineau et les siens se soit articulée étroitement à l'expérience et à la sensibilité du nouveau continent, à la grande aventure des Amériques. C'était véritablement un rêve du Nouveau Monde en ce qu'il donnait libre cours à l'audace et à l'innovation.
En outre, c'est une pensée qui se modelait sur l'expérience originale des «Canadiens» installés depuis plus de deux siècles sur le territoire laurentien. Elle participait aussi du grand rêve américain (au sens continental) de rédemption en réaction à la corruption, à l'usure de l'Europe, ce vieux continent qui, disait-on, avait dérogé à sa grande mission civilisatrice. Et elle en prenait à son aise avec la référence française, moins par ce qu'elle en rejetait que par l'assurance et la liberté de choix qu'elle affichait.
Un chef qui transcende son époque
Avocat, seigneur de Montebello, Louis-Joseph Papineau a incarné les aspirations, les idées et les contradictions d'une petite bourgeoisie montante largement issue du milieu paysan mais ayant pu accéder à une éducation supérieure -- une petite bourgeoisie qui avait vécu tous les abus de l'impérialisme et avait appris à le détester.
L'homme a très tôt adhéré aux valeurs qui allaient porter son siècle et le suivant : laïcité, démocratie, républicanisme, anti-colonialisme. Il a mis au service de ces idéaux des talents hors de l'ordinaire : une culture très riche, très érudite, ouverte sur l'Europe et sur les Amériques, une pensée puissante, généreuse, qui donnait aussi bien dans la philosophie politique que dans l'action, une fidélité remarquable dans l'engagement, une sensibilité qui le tenait éloigné de toute fixation doctrinale ou sectaire, et des dons oratoires remarquables.
Le projet, on le voit, conjuguait plusieurs «conditions gagnantes». Il comportait un fort potentiel d'exaltation, de mobilisation, de changement; il jouissait d'un important appui populaire (comme le montrent les succès électoraux du parti patriote); il s'inscrivait pleinement dans la ligne du temps, dans la pente de l'histoire qui se faisait ou se refaisait; et il a réuni autour d'un chef d'envergure les meilleurs esprits du Bas-Canada (les Parent, Bédard, Duvernay, De Lorimier, Viger et autres). Pourtant, il a échoué.
L'héritage d'un échec
Il s'est heurté à une puissance colonisatrice particulièrement hostile à tout compromis et qui a multiplié les preuves de mauvaise foi, s'employant à semer la frustration, la grogne et la division parmi les rangs patriotes. En conséquence, le mouvement a fait preuve d'impatience, il s'est durci et, en 1837, il a commis l'erreur de se militariser.
Ce dérapage a fourni à Londres (alors la plus grande puissance militaire au monde) le prétexte d'une répression brutale, excessive, sans aucune proportion avec la menace qu'on voulait réduire. On peut le dire : ce n'est pas au Bas-Canada que la Grande-Bretagne a forgé sa réputation de fair play et de pragmatisme, nourrie par l'esprit de compromis.
L'échec des Rébellions a pesé très lourd dans l'histoire du Québec -- je dirais sans hésiter : autant que la Conquête. La répression violente qui a suivi a cassé les orientations émancipatrices portées par les Patriotes et, par là, a engagé la société canadienne-française sur une voie étroite qui l'éloignait des grands courants de l'heure. Ont pu ainsi se mettre en selle, et pour un long siècle, des élites frileuses, très conservatrices, qui ont aménagé dans le lit de la défaite et de la répression le lieu de leur pouvoir.
On a vu le haut clergé se compromettre sans réserve avec le vainqueur (comme il l'avait fait déjà aux lendemains de la Conquête). On a vu aussi la plus grande partie de la petite bourgeoisie s'accommoder de cette alliance et s'activer à en tirer profit de diverses manières.
Ces nouveaux maîtres ont introduit l'intolérance, la xénophobie; ils se méfiaient de la démocratie, se montraient insensibles aux inégalités sociales croissantes et, tout en jurant fidélité à l'admirable «petit peuple», ils veillaient à le priver des moyens de son émancipation en se liguant contre les syndicats «neutres» et en conspuant l'instruction publique obligatoire.
Enfin, après 1840, une classe de lettrés allait se charger de construire sur ces bases rien de moins qu'un nouvel imaginaire, et notamment, une identité canadienne-française qui tenait littéralement de l'imposture -- ou du coup de force symbolique -- tant elle déformait la réalité de cette société qu'elle installait pour longtemps dans de fausses représentations d'elle-même : en l'occurrence, des représentations débilitantes qui distillaient le doute de soi, le rejet de l'autre, la peur du changement, la résignation, le sentiment d'impuissance. Un imaginaire qui aliénait, rapetissait, détournait des vrais enjeux et faisait la partie belle aux puissants.
Une mémoire vive...
Les Rébellions, un moment phare de notre histoire, ai-je dit. Mais qu'en faisons-nous ? Comme il arrive avec les vieux phares, nous pouvons le transformer en un musée qui se referme sur ses murs, en un monument, une pierre froide que viennent éclairer une fois l'an les lumières rituelles de la commémoration. Mais nous pouvons aussi le maintenir allumé et nous guider de ses feux qui n'ont pas encore livré leurs braises. En faire non pas une stèle mais un projecteur.
Dans l'histoire du Québec, le mouvement patriote est plus qu'un accident de parcours. C'est un acte fondateur, un bel élan émancipateur brisé par des forces d'oppression auxquelles le cours général de l'histoire a donné tort. Qu'attendons-nous pour nous donner raison ?
