
La France a dit non au néolibéralisme
Renaud Picard
Étudiant en philosophie à l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir mercredi 1er juin 2005
À lire deux des principaux chroniqueurs du Devoir, Christian Rioux et Michel Venne, le non français au projet constitutionnel européen est le rejet d'un traité s'inscrivant sous le signe du progrès social.
Ce constat pour le moins arbitraire n'est pas le fait particulier de nos intellectuels québécois dits de gauche; non, il s'insère parfaitement dans le souffle du complexe médiatico-politique français, qui a combattu le non en lui assignant une identité strictement fascisante. De connivence, journalistes, politiciens et intellectuels français ont répété à maintes reprises durant toute la campagne référendaire que la France ne devait pas succomber à l'isolement et à la retraite, qu'elle devait voter oui pour s'ouvrir au monde, aux autres, bref, que voter non signifiait avant tout se perdre dans les dédales d'un nationalisme chauvin.
Seul un soulèvement massif d'une minorité politique de la gauche dite extrémiste (communiste, altermondialiste, etc.), lequel a été récupéré par le fin stratagème politique de Laurent Fabius, du Parti socialiste, a pu rééquilibrer l'espace du débat public à la mesure des inquiétudes de la majorité française. S'il y a victoire aujourd'hui en France, c'est la victoire de cette gauche qui a su déjouer tout ce complexe médiatico-politique en persuadant la population que le progrès social tant chanté n'était qu'un tapage idéologique perfide.
Un écart inquiétant
Car s'il y a à s'inquiéter du bloc unanime de la classe politique derrière ce projet constitutionnel régi avant tout par une realpolitik économique désireuse de faire contrepoids aux États-Unis, il est encore plus troublant de constater l'écart entre politiciens, journalistes et intellectuels, d'une part, et la population française soucieuse d'une Europe sociale, d'autre part. Qu'on appelle cela un complexe idéologique à la sauce du XXIe siècle ou le bon sens d'une élite porteuse d'un savoir inaccessible au petit peuple, il demeure, dans un cas comme dans l'autre, un malaise démocratique. Et quel malaise !
Alors que 90 % de la classe politique ainsi que presque tous les journaux de gauche comme de droite, de Libération jusqu'au Figaro en passant par Le Nouvel Observateur, appelaient à voter oui, l'électorat français a voté à 55 % contre le projet constitutionnel.
Cette quasi-exclusion du non de la sphère publique a de quoi laisser songeur, non seulement du point de vue de ce déséquilibre entre l'élite et la population mais aussi du point de vue de la manière par laquelle on a voulu réduire le non à une peur irrationnelle de l'autre. On doit au contraire admettre que c'est en grande partie contre le néolibéralisme que le non a gagné.
Cette crise politique française doit nous faire réfléchir sur l'état de la situation politique et médiatique au Québec. Compte tenu du fait que nos journalistes progressistes ont soutenu ce projet constitutionnel, il ne serait pas étonnant que, si un tel événement politique survenait au Québec, tous les autres éditorialistes de la province les suivraient en majorité, de même que toute la classe politique. À une question politique majeure répond toujours une révélation majeure.

Le mal-être d'une Europe en quête de légitimité
Dommages collatéraux d'une campagne déchirante
Élisabeth Vallet
Chercheure à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM
Le Devoir mercredi 1er juin 2005
Tandis que les Néerlandais se rendent aux urnes, l'Union européenne est aujourd'hui confrontée à ses ambiguïtés, ses contradictions et ses paradoxes. Le 29 mai 2005, pour la première fois, la France a dit non à l'Europe. En 1972, sur l'entrée du Royaume-Uni dans la CEE, et en 1992, sur le traité de Maastricht, les Français s'étaient prononcés en faveur de la construction communautaire. Mais dimanche, le non l'a emporté à près de 55 %. Jamais la France n'avait connu de non aussi retentissant. Jamais un gouvernement majoritaire n'avait été aussi massivement condamné. Jamais, depuis l'échec du référendum du 27 avril 1969, qui avait conduit à la démission du général de Gaulle, un président n'avait connu pareil désaveu. La France est en crise et l'Europe en profond questionnement. Pourtant, ce n'est pas tant un rejet des institutions européennes qu'une peur de la mondialisation et l'expression d'une profonde défiance du politique qu'expriment ces résultats: l'Europe a été sacrifiée sur l'autel de la contestation sociale.
Le non de la «France d'en bas»
Les signes avant-coureurs étaient pourtant là. Cette secousse politique fait suite au séisme que la France a connu en 2002 lorsque, pris à leur propre jeu de vote protestataire, les Français s'étaient retrouvés contraints de voter pour un président qu'ils n'avaient pas vraiment choisi. De ce séisme politique et des coups de semonce de l'an dernier (avec des échecs cuisants aux élections cantonales, régionales et européennes) découle le vote massif du 29 mai contre l'exécutif -- et sans doute plus largement contre l'establishment -- français. Dès lors, dans un régime vaguement gaullien, de quelle légitimité jouit encore le président Chirac ? Le nouveau premier ministre, Dominique de Villepin, choisi pour sa loyauté, a désormais la lourde de tâche de mener le navire jusqu'à la présidentielle de 2007, ce qui ne sera pas chose facile. Car le non a fédéré derrière lui toutes les contestations : extrême droite, droite de la droite, extrême gauche et une grande fraction du Parti socialiste, ainsi que les votes des salariés, du monde rural et des jeunes. La fracture sociale constatée en 1992 lors du référendum sur Maastricht entre une France plus pauvre et rurale et une France nantie et urbaine est désormais consacrée. Il reste toutefois qu'entre nationalisme à droite et protectionnisme à gauche, le non à cette Europe ne s'appuie pas sur un socle homogène, et c'est pourtant sur cette base que le nouveau premier ministre va devoir gouverner la France.
L'effet dominos aux Pays-Bas
La prochaine étape se déroulera aux Pays-Bas. Le référendum qui va s'y tenir le 1er juin est consultatif, mais même si, juridiquement, le gouvernement peut ne pas suivre l'avis du peuple, il reste que politiquement, forte du non français, la volonté néerlandaise sera incontournable. D'autant que c'est un État pivot de l'Europe contemporaine : les Pays-Bas sont un des six pays fondateurs de la CEE et ont été l'hôte de moments clés de la construction communautaire. Et aujourd'hui, alors que leur pays n'est pas le plus riche de l'Union, les Néerlandais sont, par habitant, les plus gros contributeurs nets au budget communautaire. Tandis que l'entrée dans la zone euro a fait flamber les prix, alors qu'ils ont tenté de promouvoir une lecture stricte des critères de convergence dans la zone euro, l'Allemagne et la France ont joué le jeu des déficits budgétaires, aggravant ainsi le fardeau financier de l'ensemble des États membres et alimentant le ressentiment antieuropéen aux Pays-Bas. Il faut ajouter à cela le spectre de l'immigration, notamment d'origine musulmane, qui pèse lourd dans l'équation. Le meurtre, en mai 2002, du populiste Pim Fortuyn, connu pour ses positions anti-immigration et sa critique virulente de l'islam radical, l'assassinat, l'automne dernier, du réalisateur Theo Van Gogh et les menaces formulées à l'endroit de la députée libérale Ayaan Hirsi Ali, également connue pour sa lecture critique de l'islam, ont cimenté les extrêmes dans un conservatisme triomphant et une xénophobie rampante. Le fait que les sondages annoncent la victoire du non tandis que 85 % des parlementaires sont en faveur du oui montre dans ce pays, tout comme en France, une déconnexion entre le peuple et les élites. Or un non des Pays-Bas créerait véritablement un effet dominos qui pourrait inciter certains États à abandonner le processus de ratification, en premier lieu la Grande-Bretagne de Tony Blair.
L'Europe en apnée
«L'Union européenne va continuer à fonctionner sur les bases des traités actuels», a déclaré le président Jacques Chirac dans la foulée des résultats. C'est exact : le traité de Nice reste en vigueur. Toutefois, avec l'élargissement à 25 États, l'architecture actuelle de l'Europe est bancale. La Commission européenne connaît une crise de légitimité profonde. Son inertie est le reflet des crises politiques passées et de l'attentisme actuel de son président. Le Parlement européen, faute de pouvoirs accrus, peine à représenter véritablement un peuple uni derrière des symboles forts. En outre, le Conseil européen se réunira à Bruxelles les 16 et 17 juin prochains pour arrêter, en principe, le budget de l'Union pour la période 2006-13. D'une part, les négociations sont désormais difficiles : à 25, les chefs d'État divergent sur des politiques et des valeurs différentes. C'est ainsi que la France a compris, douloureusement, lorsqu'elle s'est opposée à la guerre en Irak, qu'elle pouvait représenter la minorité dans une Europe divisée sur les relations à entretenir avec les États-Unis. D'autre part, les trois grands moteurs de l'Europe sont en panne de légitimité : la France est fragilisée, et Jacques Chirac se repliera sans doute sur la défense de la politique agricole commune; l'Allemagne vit dans l'attente des élections anticipées de septembre, et Schröder, en difficulté dans les sondages, n'est pas prêt à prendre des risques; la Grande-Bretagne, qui sera dès le 1er juillet à la présidence de l'Union, a tout intérêt à maintenir le statu quo autour d'un arrangement financier qui lui est favorable depuis le milieu des années 80. Les chances de parvenir cette année à un accord sur le financement de l'Union, pourtant crucial, paraissent donc minces. Or, dans le conflit commercial avec la Chine (tandis que la politique chinoise à l'endroit de l'Union semble se durcir) et face à l'hégémonie américaine et aux railleries des néoconservateurs, il y aurait cruellement besoin d'une Europe unie et renforcée.
Vers un renouveau de la construction européenne ?
Cela étant, l'Europe a déjà connu des périodes semblables. Le 2 juin 1992, le Danemark avait dit non à Maastricht : il avait obtenu des clauses dérogatoires sur l'euro, la défense commune ou la citoyenneté européenne et, un an plus tard, les Danois approuvaient cette nouvelle formule. En 2001, l'Irlande avait, par référendum, rejeté le traité de Nice. Mais avec quelques aménagements, un an plus tard, les Irlandais avalisaient une nouvelle mouture du traité lors d'un second référendum. Si, le 1er novembre 2006, 20 États ont approuvé la Constitution, le Conseil européen se saisira de la question. C'est à ce moment que le texte pourrait être renégocié. Le traité pourrait alors être de nouveau soumis aux Français. Or ce processus de renégociation sera nécessairement long. En 2007, année de l'élection présidentielle, le paysage politique français sera transformé : la France aura peut-être un nouveau président, un nouveau gouvernement, et la gauche sera recomposée ou décomposée le temps de la campagne électorale. Il faut également imaginer que l'Europe continue à progresser sans la France comme moteur. Dans une certaine mesure, c'est déjà le cas : par un effet strictement mécanique (l'élargissement à 25), le poids de l'Hexagone est minoré dans les institutions communautaires. Le désaveu du 29 mai vient accentuer ce déclin et réduire le pouvoir de négociation du gouvernement français. De nouveaux axes (anglo-espagnol ou anglo-polonais par exemple) pourraient alors constituer le moteur de cette Europe qui doit se repenser.
Cela étant, l'Europe a déjà connu des périodes semblables. Le 2 juin 1992, le Danemark avait dit non à Maastricht : il avait obtenu des clauses dérogatoires sur l'euro, la défense commune ou la citoyenneté européenne et, un an plus tard, les Danois approuvaient cette nouvelle formule. En 2001, l'Irlande avait, par référendum, rejeté le traité de Nice. Mais avec quelques aménagements, un an plus tard, les Irlandais avalisaient une nouvelle mouture du traité lors d'un second référendum. Si, le 1er novembre 2006, 20 États ont approuvé la Constitution, le Conseil européen se saisira de la question. C'est à ce moment que le texte pourrait être renégocié. Le traité pourrait alors être de nouveau soumis aux Français. Or ce processus de renégociation sera nécessairement long. En 2007, année de l'élection présidentielle, le paysage politique français sera transformé : la France aura peut-être un nouveau président, un nouveau gouvernement, et la gauche sera recomposée ou décomposée le temps de la campagne électorale. Il faut également imaginer que l'Europe continue à progresser sans la France comme moteur. Dans une certaine mesure, c'est déjà le cas : par un effet strictement mécanique (l'élargissement à 25), le poids de l'Hexagone est minoré dans les institutions communautaires. Le désaveu du 29 mai vient accentuer ce déclin et réduire le pouvoir de négociation du gouvernement français. De nouveaux axes (anglo-espagnol ou anglo-polonais par exemple) pourraient alors constituer le moteur de cette Europe qui doit se repenser.

Le Grand Soir n'aura pas lieu
Marc Lazar
Professeur à l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris
Le Devoir mercredi 1er juin 2005
Alors que la victoire suscite de nombreuses revendications en paternité, la défaite est le plus souvent orpheline. Depuis dimanche soir, une partie de la gauche s'approprie de manière quasi exclusive le non. Elle feint d'oublier que, sans l'apport des électeurs de l'extrême droite, de la droite souverainiste, de la droite traditionnelle et de ceux n'affichant aucune appartenance politique, le succès n'aurait sans doute pas pris une telle ampleur. Le 29 mai 2005 marquera l'histoire de la gauche française. La majorité du Parti socialiste et des verts sortent défaits et déstabilisés, cependant que les communistes, les trotskistes et les multiples et divers dissidents du Parti socialiste ont incontestablement gagné. Leur réussite présente quatre dimensions principales.
Dimension européenne
L'opposition de gauche à la Constitution n'a rien d'étonnant. Nombre de ses protagonistes ont en permanence combattu l'Europe. Tel est le cas, par exemple, du Parti communiste français, qui, depuis les origines de la Communauté européenne, n'a cessé de fustiger son caractère capitaliste. Il converge sur ce point avec les trotskistes, les altermondialistes et, c'est l'élément nouveau et fondamental de ce scrutin, nombre de socialistes qui ont souvent entretenu un rapport ambivalent à l'intégration européenne. Lors de ce référendum, les arguments souverainistes traditionnels de gauche ont eu du mal à se faire entendre, à la différence du débat sur le traité de Maastricht en 1992.
Selon l'enquête Ipsos à la sortie des urnes, 72 % des Français se déclarent «tout à fait» et «plutôt favorables» à la poursuite de la construction européenne (56 % des électeurs communistes et 79 % des socialistes). S'ouvre ainsi une forte tension dans le camp du non de gauche. Sa base a voulu marquer un coup d'arrêt, salutaire ou désastreux selon les points de vue, à la manière dont se construit actuellement l'Europe, mais elle souhaite continuer l'aventure européenne. Or les perspectives que les responsables du non réussissent à tracer ensemble -- renégocier le traité, construire une Europe idéale -- s'avèrent, pour le moment, chimériques, en particulier parce qu'elles sont à l'opposé de ce que prône la majorité des partis de gauche et des syndicats européens.
Dimension sociologique
Le deuxième aspect de la victoire du non est sociologique. Les classes populaires, souvent tentées par l'abstention, se sont largement prononcées pour le non : 79 % des ouvriers, 67 % des employés, 72 % des sans-diplôme, 65 % des personnes dont les revenus mensuels nets par foyer vont de 1000 à 2000 euros, etc. Elles ont fait entendre leur cri. Celui des «gens de peu», selon la formule de Pierre Sansot, un sociologue disparu récemment et qui avait une immense sympathie pour eux, contre les «gros», les «puissants», les élites, les «politiques», les partis de gouvernement, les «dominants», «Bruxelles», bref, contre tous ceux qui leur paraissent responsables de la dégradation de leurs conditions d'emploi et de vie, de leur misère, de leur détresse, d'un sentiment irrépressible d'abandon ou d'exclusion.
Toujours selon Ipsos, 52 % des électeurs du non ont voté pour exprimer un mécontentement devant la situation économique et sociale actuelle de la France. La nouveauté sociologique, cette fois-ci, provient de ce qu'une partie des classes moyennes (53 % des professions intermédiaires, 51 % des artisans, commerçants et chefs d'entreprise, par exemple) s'est jointe à ce choeur de protestation. D'où une interrogation pour la gauche afin de savoir ce qu'elle doit proposer à ces catégories dont elle se réclame.
Dimension idéologique
La victoire des partisans du non à gauche revêt également une dimension idéologique. Elle marque le mariage explosif de ce qui reste de passion communiste, d'engouement pour la rupture, de l'utopie d'un monde nouveau avec la défense des intérêts corporatifs les mieux établis, la conviction que l'Europe est trop libérale sur le plan économique (40 % des partisans du non ont voté pour ce motif) mais aussi la peur de la Turquie (35 % des électeurs du non ont voulu marquer leur opposition à son entrée en Europe) ou l'angoisse de perdre l'identité de la France (motif du vote pour 32 % des adeptes du non).
La France est cet étrange pays fortement impliqué dans la mondialisation mais qui la condamne, tout comme elle refuse l'économie de marché et considère que le libéralisme est une obscénité. Cette gauche-là se complaît dans la culture du non en n'hésitant pas à jouer des angoisses ou à pratiquer la démagogie et sans jamais avancer de solutions crédibles. Une partie d'entre elle rêve même d'un troisième tour social. Elle préfère s'enivrer à l'idée que, une fois de plus, elle pourrait montrer l'exemple à la Terre entière. Rejouer la scène de la révolution et de la régénération au bénéfice non seulement des Français mais de l'humanité entière constitue l'un des ressorts de son action et l'un des éléments de sa mythologie.
Dimension politique
Enfin, ce triomphe présente un dernier volet, politique celui-ci. La crise de la démocratie représentative, apparue au grand jour en avril 2002, s'est approfondie. Pour la gauche, une donnée essentielle émerge : 56 % des électeurs socialistes ont voté non alors que près de 59 % des adhérents du PS s'étaient prononcés l'hiver dernier pour le oui. Les divergences ne manqueront pas de s'accroître dans et hors le PS. Les réformistes seront sans doute sur la défensive, surtout si des mouvements sociaux se déclenchent. Les opportunistes surferont plus que jamais sur la vague de mécontentement pour tenter d'assouvir leurs désirs d'accéder à la magistrature suprême en semant à profusion des illusions. Toutefois, à plus long terme, la gauche protestataire et radicale n'a peut-être remporté dimanche qu'une victoire à la Pyrrhus. La renégociation du traité qu'elle prône semble improbable, voire impossible.
Les contraintes du système politique sont fortes et les prochaines échéances demeurent les élections présidentielle et législatives de 2007, sauf crise majeure et exceptionnelle qui bouleverserait ce calendrier. Or il est difficile d'imaginer à cette occasion la naissance d'un parti unique ou même la conclusion d'accords électoraux entre les trotskistes, les communistes, les socialistes de gauche, les altermondialistes et Laurent Fabius et ses amis.
En fait, le 29 mai contraint la gauche française à clarifier son analyse de la société et ses projets politiques afin de savoir si elle peut encore trouver en elle, au-delà de ses diversités, les conditions d'une unité ou si, comme la droite avec l'extrême droite, elle sera désormais traversée par un clivage durable opposant deux gauches bien distinctes.
Le Monde

Désenchantement
Thomas Ferenczi
LE MONDE mardi 31 mai 2005
Les Français qui ont voté non au projet de Constitution ont refusé, au-delà du texte qui leur était soumis, l'Europe qui se construit sous leurs yeux et dont le traité constitutionnel était, selon eux, l'expression.
Sont-ils opposés à la construction européenne elle-même, comme les en ont accusés leurs adversaires au cours de la campagne ? Difficile à dire. L'Europe est une notion trop vague pour que l'on puisse, à coup sûr, imputer à ceux qui refusent de souscrire à l'Union telle qu'elle existe le rejet de tout projet européen. Il est probable que certains d'entre eux, tout en disant le contraire, ne veulent pas d'une Europe qui implique des transferts de souveraineté et que d'autres y sont favorables. Mais le fait est qu'ils ne se satisfont pas de l'Europe actuelle.
Sans doute le non de droite n'obéit-il pas aux mêmes motivations que le non de gauche. Les opposants au traité ont toutefois en commun la critique d'une Union européenne qui propose un modèle économique et social dans lequel ils ne se reconnaissent pas et qu'ils jugent inapte à protéger les citoyens contre la mondialisation. Ils ne défendent pas la même idée de la France, les uns se disant attachés aux valeurs de la nation, les autres à celles de la République ; ni, à les entendre, la même idée de l'Europe.
Cependant, les uns et les autres attendent de l'Union qu'elle garantisse non seulement l'emploi et le niveau de vie, mais aussi le modèle social français, quelles que soient leurs divergences sur la nature de celui-ci. Or ils estiment que, dans la grande bataille de la mondialisation, relayée par l'Europe, les Français sont perdants et que la nouvelle Constitution ne fait rien pour arranger les choses.
La mise en concurrence des services publics, la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux, la disparition des frontières intérieures et l'affaiblissement des frontières extérieures, la flexibilité du travail au nom de la compétitivité économique, ces principes du néolibéralisme inscrits dans la politique de l'Union et consacrés par le projet de Constitution sont perçus comme une atteinte directe au mode d'organisation que s'est donné la France depuis plusieurs décennies et qu'elle n'entend pas modifier en profondeur pour répondre à la demande des autorités européennes. Dans ces conditions, pour la France, mieux vaut dire non à l'Europe, en attendant que ses partenaires lui donnent, un jour, raison.
DIRE SA COLÈRE
Les partisans du oui n'ont pas été capables de dissiper ces peurs en faisant valoir les avancées sociales de la Constitution européenne.
Soit ils ont déclaré, comme Nicolas Sarkozy, que le traité permettrait d'aller plus loin dans la voie du néolibéralisme, ce qui n'était pas fait pour rassurer ceux qui la refusent. Soit ils ont reconnu, comme Dominique Strauss-Kahn, que ces avancées étaient modestes et bien en deçà de ce que souhaitait la gauche, ce qui était une marque de franchise, mais non un facteur d'enthousiasme. Soit, enfin, ils ont vanté haut et fort les changements qu'apportera la Constitution, mais n'ont pas été jugés assez crédibles.
La majorité des électeurs français ont pensé que l'occasion était bonne pour dire leur colère face à une évolution qu'ils condamnent et dont ils pensent, à tort ou à raison, que l'application de la Constitution ne ferait que la confirmer, voire l'encourager.
Cette évolution vers une Europe dominée, selon eux, par la loi de la concurrence et le moins-disant social, au détriment des droits des travailleurs et des services publics, leur est apparue d'autant plus évidente que l'élargissement de 2004, mal préparé, mal géré, a accentué l'hétérogénéité de l'Union et donné une figure celle du fameux plombier polonais aux menaces confusément ressenties par un grand nombre de Français. Pour ceux-ci, l'entrée des dix nouveaux Etats dans l'Union européenne risque d'entraîner un alignement des normes sociales vers le bas, au lieu d'une harmonisation vers le haut.
L'exemple de l'Espagne et du Portugal, parvenus peu à peu au niveau de leurs partenaires, ne les a pas convaincus. Ils ont estimé que les conditions du nouvel élargissement et le retard des anciens pays communistes rendaient les situations difficilement comparables.
Selon les partenaires de la France, celle-ci vient de s'apercevoir qu'elle a cessé d'être, avec l'Allemagne, le moteur de l'Europe et qu'elle ne pèse plus autant que par le passé. Ils n'ont pas tort. Ce que les Français ont découvert et qu'ils viennent de sanctionner, c'est que l'Europe ne ressemble pas à celle qu'on leur avait promise. On leur avait parlé d'une Europe à la française, bâtie sur le modèle dont ils sont si fiers, et appelée à porter la parole de la France dans le concert international. L'Europe-puissance devait être le prolongement de la diplomatie de l'Elysée et du Quai d'Orsay. De la défense des services publics à celle de l'exception culturelle, la France était censée imposer sa loi à l'Union. Les Français ont compris qu'elle n'en a plus le pouvoir. La crise irakienne a montré les limites de sa puissance avant que l'élargissement ne déplace le centre de gravité de l'Union. Les électeurs français ont fait savoir qu'ils ne voulaient pas de cette Europe-là, où leur pays n'a plus la place qu'ils croyaient et où l'économie obéit à d'autres règles que celles auxquelles ils sont attachés.
SYMBOLE HONNI
Ce repli de la France sur elle-même, marqué à droite par la tentation du nationalisme et à gauche par celle du protectionnisme, va porter un coup au projet européen. Qu'un des six pays fondateurs, qui est aussi l'un des plus importants Etats membres par sa population et sa richesse, exprime ainsi sa défiance à l'égard de l'Europe des traités de Rome et de Maastricht est, à l'évidence, une mauvaise nouvelle pour l'entreprise commune. Le non français affaiblit d'abord les institutions européennes, à commencer par la Commission, devenue le bouc émissaire de tous les ressentiments, le symbole honni de cette Europe contestée.
De l'ancien commissaire Frits Bolkestein, vilipendé pour son projet de directive sur les services, à l'actuel président du collège, José Manuel Barroso, ses membres ont été l'objet de nombreuses attaques. L'exécutif européen en sortira diminué.
Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin portent une part de responsabilité dans cet affaiblissement. Le président français et son premier ministre n'ont pas ménagé leurs critiques, au cours des derniers mois, à l'égard de M. Barroso et de son équipe. En s'attaquant brutalement à la Commission, l'une des deux institutions supranationales avec le Parlement européen, c'est l'Europe communautaire qu'ils ont atteinte. Les électeurs ont complété le travail. En affirmant dimanche soir qu'après le non français "les institutions fonctionnent pleinement", M. Barroso a fait preuve de beaucoup d'optimisme.
"On se défie maintenant de l'Europe" , a noté l'eurodéputé Vert Alain Lipietz. Au-delà des initiatives de la seule Commission, c'est l'ensemble de la politique européenne qui va se trouver plus que jamais exposée, en France et sans doute ailleurs, à la suspicion et à l'hostilité. Quelles que soient les propositions des gouvernements européens dans les semaines et les mois à venir, il est probable qu'elles déclencheront des protestations dans une large partie de l'opinion au moment même où l'Union a besoin de l'adhésion des citoyens.
"Avec la victoire du non, c'est toute une stratégie de construction européenne qui est remise en cause" , a déclaré à Rome l'un des dirigeants de la Marguerite (centre gauche), Enrico Letta, qui a ajouté : "Il faut de la part de Bruxelles comme des pays membres une réaction qui soit à la hauteur de ce défi."
La difficulté sera de trouver la bonne réponse. Les dirigeants européens se sont dits déterminés, dimanche soir, à y contribuer mais ils ont surtout avoué leur perplexité face au message que leur ont adressé les Français.
Thomas Ferenczi
Ce vote s'apparente à celui des formations «antisystème» lors du premier tour de la présidentielle de 2002, selon l'enquête Louis Harris.

Entre ras-le-bol «national» et colère «sociale»
Renaud DELY
Libération mardi 31 mai 2005
Peur de l'avenir et peur de l'ailleurs, telles sont les deux principales explications du vote de crise de dimanche. Selon l'enquête post-électorale menée par l'institut Louis Harris pour Libération et i>Télé juste après l'annonce des résultats, c'est un gigantesque ras-le-bol qui s'est exprimé dans les urnes (1). Un niet massif qui s'apparente au triomphe des formations «antisystème» du 21 avril 2002, lors du premier tour de la présidentielle. Et qui couronne un quart de siècle de votes-sanctions qui n'ont jamais reconduit une majorité législative. Jusqu'à faire de la France le pays qui dit non. Aboutissement de la décrédibilisation de la démocratie représentative doublée d'une large remise en cause des «élites», le référendum s'est traduit, comme le résume le directeur des études politiques de Louis Harris, François Miquet-Marty, par un «vote protestataire à la fois social et national».
Un non de toutes les souffrances
La France du non va mal. Et surtout, se sent mal. Les nonistes se disent «révoltés» et «pessimistes» jusque dans leur quotidien. Ainsi, 70 % d'entre eux jugent que la «situation sociale» est «en voie de détérioration», 38 % seulement des ouistes partageant le même sentiment. Plus intéressant encore, 53 % des nonistes estiment que, si leur situation est encore «correcte», elle menace de «rapidement se dégrader», alors que 44 % des ouistes considèrent à l'inverse que l'avenir n'est pas menaçant. Cette perception de la société française se traduit par une sociologie électorale immuable depuis près de quinze ans. Elle reproduit une «fracture sociale» qui ne cesse de s'élargir depuis qu'elle a été diagnostiquée au moment du référendum sur Maastricht en 1992. Ainsi, ce sont bel et bien les catégories populaires, paupérisées, frappées par la crise économique et menacées par le chômage de masse, qui ont permis la victoire du non. Celui-ci est nettement majoritaire chez les ouvriers et employés (lire ci-contre). Par rapport à 1992, le triomphe des nonistes s'explique par le ralliement des retraités et des fonctionnaires (présents, pour l'essentiel, dans la catégorie des professions intermédiaires) qui vivent l'Europe comme une menace pesant sur leur statut. Ce fossé qui se creuse entre le haut et le bas est illustré par la surreprésentation du non dans les catégories sous-diplômées, les diplômés de l'enseignement supérieur ayant approuvé le traité. Enfin, une bonne partie du non étant passé en treize ans de droite à gauche parce que Chirac a remplacé Mitterrand à l'Elysée , les artisans, commerçants et chefs d'entreprises ont fait le chemin inverse. Signe que cette crise de la société française est profonde, le non vient de loin : à peine 10 % de ses partisans se sont décidés au cours des deux dernières semaines.
Un non de tous les refus
C'est le caractère dominant de la majorité des électeurs qui se sont mobilisés pour rejeter le traité européen. L'avenir les inquiète, l'ailleurs les angoisse. «La xénophobie a constitué un puissant ressort du vote», analyse François Miquet-Marty qui souligne combien les images combinées de «l'adhésion de la Turquie et du plombier polonais», toutes deux popularisées dans un premier temps par Philippe de Villiers, «ont fonctionné à plein». Le rejet de l'étranger constitue l'humus d'un pays qui a accordé, il y a trois ans, 5 millions de voix à Jean-Marie Le Pen. Ainsi, 49 % des personnes interrogées approuvent l'affirmation selon laquelle «il y a trop d'étrangers en France». Et 67 % de ces dernières ont voté non, un symptôme qui témoigne du poids des bataillons lepénistes qui ont silencieusement provoqué la victoire du non dimanche. Au total, l'ensemble des «motivations» des électeurs du non traduit l'addition de ces refus : si 38 % se sont déplacés pour «permettre de renégocier le traité», 32 % mettent en avant leur «refus de l'Europe libérale», 31 % un «ras-le-bol» général, 27 % entonnent l'antienne souverainiste de la sauvegarde de «l'indépendance de la France» et 22 % clament leur «refus de l'adhésion de la Turquie» à l'Union européenne.
Un non de toutes les couleurs
De gauche bien sûr, d'extrême gauche aussi, mais aussi d'extrême droite, ainsi se présentent les multiples facettes du non. Au total, ce sont les formations protestataires et «antisystème» qui n'ont jamais gouverné qui se sont le plus mobilisées pour rejeter le traité. Si l'on décompose les divers visages nonistes, on constate qu'un tiers de ses supporters se positionnent à gauche (PS, PCF, Verts) et un peu moins de 10 % à l'extrême gauche. A l'inverse, seuls 10 % d'entre eux se classent dans les rangs de la droite UMP-UDF, alors que 17 % se revendiquent de la droite extrême et de l'extrême droite (Villiers et Le Pen). Toutefois, la sous-déclaration manifeste des sympathisants lepénistes ne permet pas de jauger précisément le poids du FN dans le non. En effet, seuls 4 % de notre échantillon avoue un penchant pour Le Pen. Ses sympathisants sont probablement nombreux parmi les 26 % de pro-non qui déclinent toute préférence partisane. L'électorat frontiste s'étant mobilisé à plus de 90 % en faveur du non, ses troupes pèsent sans doute pour un peu moins d'un tiers dans le total de 15 millions de bulletins non.
Le coup de balai du jour d'après
Le non est tellement composite qu'il sera bien délicat à l'exécutif, et à l'ensemble des formations de gouvernements, de répondre à ses attentes. Du départ assuré de Raffarin à la dissolution de l'Assemblée nationale, les Français ne se retrouvent que sur un mot d'ordre : sortez (tous) les sortants ! Sans rêver d'une démission de Chirac qui, usé et décrédibilisé par dix ans de pouvoir, leur semble encore inamovible. Malgré l'ampleur du désastre, l'espoir de la majorité réside dans le fait qu'elle semble disposer d'une alternative : Sarkozy qui, selon notre sondage, règne sur un désert à droite. A gauche, en revanche, flotte un arrière-goût de revenant. Devant le grand désordre qui s'annonce, les sympathisants socialistes ne se tournent pas vers le vainqueur du jour, le néogauchiste Fabius, mais penchent pour Jospin : un éternel retour pour réduire les fractures apparues un certain 21 avril 2002.
(1) Enquête réalisée le 30 mai auprès de 1 402 personnes.

"Vive la France !" : les néoconservateurs américains expriment leur joie
NEW YORK : correspondante Corine Lesnes
LE MONDE mardi 31 mai 2005
Les Français font, pour une fois, les délices des néoconservateurs américains. "Vive la France !" , s'écrie l'un des chefs de file du mouvement, Bill Kristol, dans un éditorial du magazine Weekly Standard, écrit avant même l'annonce des résultats du dimanche 29 mai.
A l'en croire, c'est une "libération" . Il n'y a pas qu'au Proche-Orient que souffle le vent de la démocratie. En Europe aussi. On s'y libère de vieux régimes "arrogants" et "loin de la population" .
Bill Kristol met dans la même analyse Paris, Berlin, Bruxelles et La Haye. Pour lui, c'est l'effondrement d'un modèle. Le moment est venu maintenant pour l'Europe d'ouvrir le débat sur "ses Etats-providence en faillite, ses économies sans croissance qui n'encouragent pas à grimper les échelons, ses politiques de l'immigration en faillite" ...
L'Europe, estime-t-il également, doit s'interroger sur son "antiaméricanisme, sa tiédeur sur la cause de la liberté et de la démocratie dans le monde, et son manque de sérieux sur les menaces auxquelles nous sommes tous confrontés" . L'éditorialiste compare la période actuelle en Europe à la révolte anti-establishment des années 1990 aux Etats-Unis contre l'échec des politiques urbaines, le gauchisme des démocrates ou l'immobilisme du premier président Bush. Le mécontentement américain a produit "un Rudy Giuliani pour gouverner à New York, un Bill Clinton pour redéfinir le Parti démocrate et un Newt Gingrich pour revitaliser les républicains" , écrit-il. En Europe, il voit un mouvement semblable dans "la montée de Nicolas Sarkozy en France" et l'apparition de "jeunes néoconservateurs et néolibéraux" .
DÉFICIT DÉMOCRATIQUE
En l'absence de réactions officielles dimanche soir, en plein milieu du traditionnel week-end du Memorial Day, les blogs ont donné le ton chez les conservateurs. "Bravo à tous les Jacques et Jeannette qui ont mis leur doigt dans l'oeil des énarques et du reste de l'élite française" , écrit l'un des bloggeurs des Chicago Boyz, ces admirateurs de l'école des penseurs économiques conservateurs de Chicago. Il fait référence, lui aussi, au Moyen-Orient et aux élections du 30 janvier à Bagdad, où les votants étaient marqués à l'encre, sur la main : "C'est presque aussi bon que les doigts violets en Irak." L'antiaméricanisme de certains partisans du non ne le gêne pas, explique-t-il. "Cela m'est égal que les gens nous aiment. L'important, c'est qu'ils décident eux-mêmes. Si les Français ne veulent pas du "capi-talisme sauvage ou "à l'anglo-saxonne ou d'"hyper-libéralisme", c'est très bien. Ils sont libres d'avoir autant de socialisme qu'ils peuvent ingurgiter."
Dès samedi, le très conservateur George Will, du Washington Post, prévoyait que "les élites politique, économique et médiatique risquaient de mesurer la limite de leur habileté à imposer leurs marottes" . Dans le Los Angeles Times, un autre néo-conservateur de la première heure, Gary Schmitt, mettait aussi en cause un déficit démocratique en Europe. Il ne cachait pas qu'il ne pleurerait pas la Constitution : "Si elle meurt, c'est la vie."

Le non français vu d'ailleurs
Libération mardi 31 mai 2005
l Mundo
Espagne, centre droit
L'égoïsme des Français
La victoire du non au référendum français ouvre une période d'incertitude et d'introspection. (...) Si le rejet par un pays petit ou moyen pouvait donner lieu à un deuxième vote, celui de la France, fondatrice et moteur de l'UE, laisse la Constitution au point mort. Surtout, à la différence de l'Espagne, le vote a suivi un débat d'une grande intensité démocratique et la forte participation a conféré au résultat une très grande légitimité. La responsabilité de cet échec revient en premier lieu au président Chirac qui, s'il avait de la dignité, devrait démissionner (...). La mauvaise situation économique a accentué la tendance naturelle des Français à l'immobilisme le plus égoïste, et à la défense bornée de leurs privilèges et d'un système de protection sociale devenu intenable. Les peurs ont été utilisées avec démagogie et habileté par les mouvements antimondialisation, le Parti communiste et par le numéro deux du Parti socialiste, Laurent Fabius. (...)
Financial Times Deutschland
Allemagne, quotidien des affaires, libéral
Chirac, politiquement mort
Le plus inquiétant est l'absence de dirigeant politique capable de sortir l'Europe de la crise. A deux ans de la fin de son mandat, Chirac est politiquement quasi mort. Depuis l'annonce de nouvelles élections en Allemagne, c'est la même chose pour le Chancelier Gerhard Schröder. Et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, apparaît depuis le début comme une erreur de casting. (...) Il y a encore l'espoir que les Français finiront quand même peut-être après le départ de Chirac en 2007 par adopter la Constitution européenne. Mais il n'est pas certain que cette stratégie tienne le choc après le non prévisible des Néerlandais mercredi. Le non de la France pose la question de savoir si l'Europe n'a pas besoin d'une nouvelle organisation pour reconquérir l'approbation des électeurs dans toute l'Europe.
Tagesspiegel
Allemagne, centre droit
Remettre en route le moteur franco-allemand
Les vagues qui émanent de ce non n'atteignent pas seulement la France. Elles touchent aussi l'Allemagne. La question est de savoir si Berlin et Paris sont encore capables d'endosser leur rôle traditionnel de guides européens. Dans l'intérêt de l'Europe, Chirac et Schröder avaient jusqu'alors cherché des lignes communes sur les grandes questions comme les finances de l'Union ou les discussions avec la Turquie. Dans les mois à venir, il va falloir une grande imagination à Berlin et Paris pour remettre le moteur franco-allemand en route. Que l'Allemagne soit entrée en campagne électorale ne leur facilite pas la tache.
La Stampa
Italie, centre droit
Des passions contradictoires
Le peuple français a dit non de manière confuse. Derrière le refus se mêlent les passions les plus contradictoires : le désir viscéral de se replier derrière les frontières, dans un élan souverainiste ; l'espoir déçu que l'Europe ne soit pas encore une puissance ; la peur xénophobe liée à l'élargissement ; la crainte que l'Union en construction ne protège pas des secousses qui pourront venir d'un monde en mutation, où la compétition sera rude entre les grandes puissances. (...) Le non français nous concerne tous. (...) Avant d'adopter une certaine ligne politique, nous devons savoir qui nous sommes, combien nous voulons être, quel type de gouvernement (supranational ou national) nous voulons donner à notre volonté d'être ensemble. Si l'Europe existait déjà comme puissance, les Européens seraient plus nombreux à voter pour la Constitution. Et la première serait peut-être la France, qui cultive depuis toujours le rêve d'une Europe qui parle d'égale à égale avec les autres puissances mondiales.
The Daily Telegraph
Grande-Bretagne, conservateur
Les leaders européens devraient changer de direction
Même si nous l'avions vu venir, c'est malgré tout impressionnant. La France, le pays le plus communautaire de l'Union européenne, en a eu marre. Ayant posé les principes à partir desquels l'UE est dirigée la politique industrielle protectionniste, les subventions à l'agriculture, la méfiance gaulliste à l'égard de l'Amérique , les Français ont vilipendé leur propre création. Defiant des médias unis, une classe politique pro-Bruxelles monolithique et des avalanches de propagande, ils ont dit un non retentissant aux euro-elites qui les ont gouvernés depuis un demi-siècle. (...) Si les leaders européens ont une once un gramme plutôt de décence, ils devraient accepter le verdict et changer de direction.
En effet, cette Constitution ne propose pas simplement quelques nouvelles extensions du pouvoir de l'Union européenne : elle rassemble la totalité de l'acquis communautaire, l'accumulation des compétences de l'Union. Les militants du oui n'ont cessé d'insister : un non signifierait le rejet du projet tout entier. Tout à fait (...)
Lidove Noviby
République tchèque, libéral
Retour vers le passé
Il faut garder la tête froide. L'histoire de l'Union ne s'est pas arrêtée dimanche soir. L'Europe a un mode d'emploi le traité de Nice et dramatiser n'est dans l'intérêt de personne. La Constitution a encore d'autres épreuves devant elle, à commencer par celle de mercredi. Ce n'est que si les Néerlandais disent non au texte que se posera la question de savoir s'il faut poursuivre ou jeter la Constitution aux oubliettes. Les Français ont rejeté l'Union telle qu'elle s'est constituée l'an dernier avec l'élargissement. Ils ont montré qu'ils ne voulaient pas d'avenir commun, mais un retour vers leur propre passé. La majorité s'attend à ce que le reste du club ait la même appréciation. Mais ce scénario ne se produira pas. Beaucoup d'Etats ne sont pas prêts à payer l'Etat social français, parce qu'avec le temps, cela pourrait faire couler l'Europe entière.
Rzeczpospolita
Pologne, centre droit
Une preuve de faiblesse
La Constitution européenne a été rejetée dans le pays qui a créé l'Europe unie et qui a été le moteur principal de l'intégration. L'Union ne peut plus fonctionner comme avant. Les Français ont dit non car ils en avaient assez d'une Europe qui décide des questions clés au fond des cabinets, sans consulter les électeurs. La troisième génération d'après-guerre ne peut plus se contenter des appels selon lesquels l'intégration est indispensable pour éviter les conflits. La décision des Français est une preuve de la faiblesse de l'Europe mais aussi de la France.
Mercredi, vraisemblablement, les Néerlandais les imiteront. S'ils avaient pu s'exprimer, les Allemands, les Italiens auraient agi de même. Les pays qui ont surmonté leur hostilité commune pour s'opposer au danger de l'URSS ont peur aujourd'hui de la globalisation et de la concurrence ouverte dans le cadre d'une Europe unifiée. Ils ne sont pas non plus capables de faire de l'Union un acteur qui agit sur le plan mondial sans avoir les Etats-Unis derrière. Il y a pourtant dans ce vote une bonne nouvelle. Une Europe politique va naître dont la direction sera tracée par les peuples, et non par les technocrates.
Izvestia
Russie, progouvernemental
L'Ukraine peut enterrer ses ambitions
Le scepticisme des Français à l'égard de la Constitution va sans doute ralentir le processus d'élargissement. Il y a an, l'Union européenne s'était dépêchée de faire adhérer huit pays d'Europe de l'Est qui comptent sérieusement sur l'apport financier de leurs riches voisins. Mais les Etats fondateurs de l'UE, ayant compris que leurs populations n'aiment pas cette perspective, n'ont pas l'intention de partager avec les nouveaux venus et vont les mettre au régime sec. L'entrée de la Roumanie et de la Bulgarie, prévue en janvier 2007, sera accompagnée de sévères restrictions quant à la libre circulation de leur main-d'oeuvre. La Turquie devra patienter des décennies encore. Dans un futur proche, les Français et ils ne seront pas les seuls bloqueront immanquablement leur adhésion, par référendum. L'Ukraine, qui frappe énergiquement à la porte de l'UE, peut enterrer ses ambitions.
Washington Post
Etats-Unis
Chirac mérite tout le mépris qu'il reçoit
C'est un non qui résonne à plusieurs niveaux : un rejet du document et de l'Europe élargie qu'il représente, un rejet de l'économie de marché qui est une évidence aux Etats-Unis, et par dessus tout, un rejet de Jacques Chirac, qui a essayé de pousser et d'amadouer la France afin qu'elle embrasse les réalités d'une économie globale, plutôt que d'essayer de les lui expliquer clairement. (...) Il sera la première victime du vote de dimanche, et mérite tout le mépris qu'il reçoit. (...) Son véritable échec, c'est de ne pas avoir su parler aux Français. Ceux-ci veulent maintenir leur patronat et leurs syndicats, leurs six semaines de vacances et les 35 heures, tout en étant une économie dynamique et performante. Chirac n'a jamais eu le courage de leur dire qu'ils ne pouvaient pas tout avoir. (...) La France aurait besoin d'un Bill Clinton tel qu'il était dans sa campagne présidentielle en 1996 (...): il avait dit aux Américains qu'ils souffriraient de délocalisations et de la compétition mondiale, mais qu'il leur fournirait les aides nécessaires pour trouver de nouveaux emplois.

Le non des Français
Claude Picher
La Presse mardi 31 mai 2005
Le rejet du projet de Constitution européenne par les électeurs français peut apparaître d'abord comme une affaire à régler entre Français. C'est vrai, mais en partie seulement. Le non des Français a une importance énorme sur l'économie internationale.
Pour mieux comprendre ce dont il s'agit, voyons de plus près ce qu'est cette Constitution dont on parle tant, pourquoi les Français ont refusé de l'accepter, et quelles seront les conséquences de leur décision.
Tous les pays possèdent une constitution. C'est un texte juridique fondamental qui définit la forme du gouvernement et le fonctionnement de l'administration publique. Comme tous les autres pays, les 25 membres de l'Union européenne ont chacun leur propre constitution, mais l'Union européenne n'a pas encore la sienne.
Depuis la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, ancêtre du marché commun, en 1951, les Européens ont multiplié les textes juridiques: traités de Paris, de Rome, union douanière de 1968, convention de Lomé, accord de Cotonou, création du Parlement européen et du système monétaire européen, Acte unique européen de 1987, critères de Copenhague de 1993, traités de Maastricht, d'Amsterdam, de Nice, formation de la zone euro, et j'en passe.
Or, cette masse informe de documents, accumulée pendant plus de 50 ans, forme la seule base juridique de l'Union européenne. En 2001, les 15 pays membres de l'époque décident à l'unanimité de réorganiser ce foullis et de doter l'Union européenne d'une constitution unique, claire, articulée, construite sur des valeurs fondamentales comme l'état de droit, la démocratie, le respect des droits humains, entre autres. La tâche de rédiger cette constitution a été confiée à une convention de 125 personnes, présidée par l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing.
La convention met plus de deux ans à faire son travail. Au début de 2004, elle accouche d'un document comprenant pas moins de 448 articles, et offrant pour la première fois une base juridique cohérente à l'Union européenne. Le projet est adopté en juin 2004, et les 25 pays membres doivent tous le ratifier, soit par référendum, soit par un vote du Parlement, au choix des gouvernements concernés. Une fois adoptée dans chacun des pays, la Constitution aurait dû entrer en vigueur le 1er novembre 2006. Le vote français torpille donc cet échéancier.
Pourquoi les Français ont-ils tourné le dos à la Constitution? Les analystes politiques ont été unanimes à interpréter le résultat comme un gigantesque camouflet des électeurs à l'endroit de leurs " élites ": dirigeants politiques, parlementaires, universitaires, milieux économiques et financiers, dirigeants syndicaux, chefs d'entreprise, médias, à peu près tout ce que la France compte de personnalités importantes. À quelques exceptions près, tout ce beau monde a fait campagne pour le Oui. Les Français ordinaires, aux prises avec une économie anémique et un taux de chômage qui dépasse les 10 %, auraient ainsi voulu signifier leur écoeurement, en particulier au président Jacques Chirac.
Tout cela est vrai, mais il y a plus. Les électeurs ont manifestement vu, dans le projet de Constitution, une atteinte à leur souveraineté nationale et, par ricochet, à leur sacro-saint " modèle social ".
La Constitution dote l'Union européenne de sa propre personnalité juridique, qu'elle place au-dessus des gouvernements nationaux. Autrement dit, le droit de l'Union prime le droit des États membres. Le document accorde des compétences exclusives à l'Union en matières de douanes, de règles de concurrence, de politique monétaire (pour les pays de la zone euro) et de politique commerciale. C'est énorme. En outre, les pays devront céder une partie de leurs compétences en ce qui concerne le marché intérieur, la politique sociale, l'agriculture, la pêche, l'environnement, les transports, la protection des consommateurs, l'énergie, la santé publique, entre autres. La Constitution accorde à l'Union le pouvoir d'établir des lois contraignantes pour tous les pays membres.
Si le Oui l'avait emporté, il n'y a donc aucun doute que la France aurait perdu une partie de sa souveraineté au profit de l'Union. En revanche, par son poids économique et démographique, par son prestige et l'ampleur de sa contribution à la construction de l'Europe communautaire, elle aurait pu jouer un rôle décisif dans tous les champs de compétence que nous venons de voir, et dans beaucoup d'autres.
Les Français n'ont pas seulement voté non pour faire suer leurs élites ou par fierté nationale, mais aussi parce qu'ils ont eu peur. Malgré quelques succès sectoriaux, l'économie française est loin d'être un modèle de compétitivité. Elle manque de souplesse, elle est trop réglementée, elle demeure surprotégée. Dans ces conditions, une majorité de Français a visiblement cru que la meilleure façon de sauver ses emplois était de les soustraire à la concurrence, et quoi de mieux pour cela que de dire non à l'Europe?
Les conséquences de ce vote seront énormes. Certes, l'Union européenne peut continuer de fonctionner comme avant, en gardant sa lourde et encombrante base juridique. Le résultat du référendum ne signifie aucunement, comme certains semblent le penser, le démantèlement de l'Europe communautaire, encore moins la fin de l'euro.
Les principaux perdants sont les Français, qui devront tôt ou tard réaliser que leur économie perd du terrain face aux membres les plus dynamiques de l'Union. Toutes les études montrent que la France doit augmenter sa compétitivité et alléger ses structures. La victoire du Non ne fait que compromettre les efforts en ce sens et amplifier le problème. La France, par ailleurs, vient de se porter à elle-même un terrible coup: en disant non à l'Europe, elle s'auto-éjecte du rôle fondamental qu'elle a toujours tenu en Europe depuis 50 ans. C'est non seulement une perte de prestige, mais aussi de pouvoir.

L'Europe se fera
Jocelyn Coulon
La Presse mercredi 1 juin 2005
La victoire du Non est le triomphe d'un camp sans consistance, sans programme, sans vision commune
L'Europe est ébranlée par la victoire du Non en France. Elle se demande si la dynamique de sa construction est irrémédiablement enrayée. Qu'elle se rassure. Ce ne sera pas la première fois que la marche vers l'unification du continent est obstruée. La victoire du Non est le triomphe d'un camp sans consistance, sans programme, sans vision commune de l'Europe. Ce camp est condamné, il éclatera de ses contradictions. Au contraire, le camp du Oui, avec 45 % des suffrages, a obtenu une base solide pour avancer. L'Europe se fera, et aux conditions énoncées dans la Constitution.
On l'a dit jusqu'à plus soif, la victoire du Non est d'abord et avant tout le désaveu du gouvernement du président Jacques Chirac et de sa gestion des affaires. C'est aussi la défaite d'une classe de politiciens, de diplomates et de fonctionnaires qui a été incapable d'expliquer clairement les enjeux du Oui et qui a cédé aux réflexes autoritaires en menant auprès des Français une campagne de peur pendant les dernières semaines avant le référendum. Enfin, la victoire du Non n'a rien à voir avec une quelconque révolte contre le " néolibéralisme ", une conception de l'économie qui ne trouve aucune résonance sur le continent le plus étatisé de la planète, ou le souhait d'édifier une Europe des nations, comme si la construction européenne était une machine à détruire les peuples et les économies.
Ce brouet d'élucubrations encombre les discours du Front national, d'une gauche désemparée, d'une extrême gauche antidémocratique et de partis aux revendications aussi diverses que corporatistes. Il excite les passions, embrigade les convaincus, réchauffe les estrades. Il ne fait pas une politique. Le camp du non a sans doute gagné, mais, a souligné l'ancien ministre Jean-François Poncet, le peuple français ne confierait jamais " les destinées du pays à ce ramassis hétéroclite d'extrémistes de gauche et de droite ".
Les partisans du Oui doivent se consoler. À la différence des partisans Non, ils savent pour quoi et sur quoi ils ont voté. Il leur faut maintenant se remobiliser et forcer les grands partis traditionnels de droite et de gauche à plancher sur deux exigences. La première porte sur la nécessité de redonner aux pouvoirs publics et aux entreprises des moyens d'action, en particulier pour créer des emplois et prendre au sérieux la tragédie de l'exclusion. La France, ici, est en retard sur la Grande-Bretagne, la Suède ou le Danemark et il faudra plus que le panache d'un Dominique de Villepin pour gagner cette bataille.
La deuxième exigence porte sur le projet européen. Les Français, comme les autres peuples, sont allergiques aux explications technocratiques et froides sur l'extraordinaire réussite européenne. La responsabilité des élites intellectuelles, économiques et politiques est de promouvoir une Europe synonyme de grandeur et d'espoir. La Constitution, malgré sa longueur et sa complexité, offrait un argumentaire dans ce sens. À trop vouloir rassurer, les partisans du Oui ont finalement réussi à banaliser ce grand projet.
Washington jubile?
L'enjeu du référendum français portait aussi sur l'édification d'une " Europe puissance ", une Europe politique et militaire dotée d'une voix et des moyens pour compter dans le monde. Cet aspect du projet européen a toujours été en filigrane du processus d'intégration économique et sociale. Le traité de Maastricht de 1992 reconnaissait cette personnalité internationale, et les États européens ont donné corps à cette ambition en organisant un embryon de défense européenne et en se dotant d'une politique étrangère et de sécurité commune.
Il y a eu des reculs. Les Européens se sont divisés sur la question irakienne, mais, aujourd'hui, l'Europe intervient au Congo et en Bosnie, dialogue sur la sécurité avec ses voisins du pourtour méditerranéen, pèse sur la question nucléaire iranienne, et sera partie prenante d'un accord entre Israéliens et Palestiniens. Le rejet de la Constitution n'empêche nullement l'Europe de s'affirmer encore plus sur la scène internationale, et les partisans du Oui avaient tort lundi de croire que la victoire du Non était la victoire des États-Unis.
Certes, à la Maison-Blanche et dans les instituts de recherche néo-conservateurs, ils doivent être nombreux à célébrer l'humiliation de Jacques Chirac, l'opposant farouche et mondialement populaire à la guerre en Irak. Pourtant, il ne faudrait pas réduire les États-Unis à la seule administration Bush. Et la position de celle-ci sur l'unification européenne est plus sophistiquée qu'on le croit généralement. Oui, Washington aime bien diviser pour régner, mais ce temps est compté. La lutte contre le terrorisme, l'émergence de la Chine et de l'Inde comme grandes puissances, le retour de la Russie, l'effondrement de l'Afrique et d'autres bouleversements ailleurs dans le monde complexifient les relations internationales et forcent les États-Unis à rechercher des partenaires stables et forts. L'Europe sera là, solidaire, jamais subordonnée.
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, disait Boileau. La France, initiatrice de la construction européenne, moteur du continent avec son partenaire allemand, n'a pas dit son dernier mot. Lorsque les Français auront pris la mesure de la vacuité du camp du Non, lorsque les forces du Oui se seront ressaisies, alors la France reprendra sa place au coeur de l'Europe.
L'auteur est professeur invité au Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal.


Entrevue avec Candido Grzybowski, cofondateur du Forum social mondial
Le non français traduit l'impasse néolibérale
Guy Taillefer
Le Devoir mercredi 1er juin 2005
Une occasion pour les altermondialistes de se réjouir, le non français à la Constitution européenne? Candido Grzybowski, cofondateur du Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, est pourtant loin de pavoiser, lui qui interprète les résultats du référendum moins comme un succès pour les opposants au néolibéralisme que comme l'expression de la persistante impasse entre les revendications citoyennes et des représentants politiques «qui n'écoutent pas».
Cinquante-cinq pour cent des électeurs français ont voté dimanche contre le traité constitutionnel, en bonne partie parce qu'ils ont jugé qu'il faisait la part trop belle aux partisans de l'économie néolibérale. De ce nouvel «événement de crise» du néolibéralisme à l'échelle européenne et internationale, M. Grzybowski ne sait quelles perspectives tirer. Ou les leaders politiques «se réveillent», ce en quoi il ne croit guère, ou l'impasse se perpétue. Car cul-de-sac il y a: aurait-on demandé aux pays du Sud de se prononcer, croit-il d'ailleurs, «que 90 % de leurs électeurs auraient voté non». Pourquoi? «Parce que, face à l'Amérique latine, l'Europe impose des règles commerciales très dures. Elle joue avec les États-Unis à celui qui est le plus con.»
Philosophe et sociologue brésilien, Candido Grzybowski est l'un des leaders du FSM, riposte altermondialiste naissante au Forum économique mondial de Davos, qui existe depuis une trentaine d'années. Activiste et intellectuel radical, il considère carrément que «la mondialisation n'est pas réformable». Directeur de l'Institut brésilien d'analyse sociale et économique (IBASE), il était hier midi conférencier au Conseil des relations internationales de Montréal.
Il est assez convaincu que de nouveaux «événements de crise» viendront d'ici la fin de l'année reconfirmer le déficit d'écoute dont sont coupables les institutions face aux travailleurs, aux agriculteurs, aux exclus des économies de marché du monde entier: il prédit un échec à l'ONU, qui se réunit en sommet à l'automne pour réformer ses structures, comme aux négociations de décembre à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Contre la mondialisation néolibérale, le FSM de Porto Alegre tente de dégager depuis son premier sommet en 2001 des solutions de remplacement démocratiques. Le problème, reconnaît M. Grzybowski, c'est que la diversité des tendances au sein du mouvement altermondialiste est aussi porteuse de confusion. Le défi, «c'est de préserver et de développer cette diversité à des fins constructives». Le mouvement continue de grandir, souligne-t-il, et il faut lui donner le temps de s'accomplir. Il est convaincu que, de sommet en sommet, les altermondialistes gagnent en cohésion. N'oublions pas, dit-il, que la mouvance néolibérale a pris naissance il y a cinquante ans, après la Seconde Guerre mondiale.
Chose certaine, «l'humanité n'a pas les moyens de soutenir le niveau de vie des pays riches». Face à une vision néolibérale «qui n'est pas libérale mais autoritaire», il faut donc «penser une autre économie» en procédant à une «réflexion radicale» sur le développement. «Il ne suffit pas d'y ajouter le mot "durable", il faut procéder à une critique en profondeur du technicisme, du productivisme, du consumérisme.» Il faudra être, prévient-il, «très audacieux pour reconstruire nos sociétés avant qu'il ne soit trop tard».
De l'audace, c'est ce qu'il attend du président brésilien Luiz Inacio «Lula» da Silva, grand défenseur des pays du Sud depuis son arrivée au pouvoir en 2002. Au Brésil, ses détracteurs accusent Lula de trahir ses idéaux progressistes et de jouer le jeu des néolibéraux. Tout à coup moins radical, M. Grzybowski donne sa chance à Lula: «Il pourrait être plus audacieux, compte tenu de sa légitimité, mais il a peur que l'instabilité qui caractérise plusieurs gouvernements latino-américains ne gagne aussi le sien.» N'empêche que le président brésilien, dit le philosophe-sociologue, tient à l'extérieur le flambeau des pauvres qu'on aurait voulu le voir tenir à l'intérieur. «Peut-être a-t-il raison de tenter de créer des conditions internationales qui lui permettront ensuite de faire bouger les choses dans le pays», avance M. Grybowski.

Le mal français
Alain Dubuc
La Presse mercredi 1er juin 2005
Depuis des années que je suis l'évolution de la France, avec mon regard nord-américain, je me disais que, tôt ou tard, ce grand pays allait frapper un mur, parce qu'il a été incapable de mettre en oeuvre le genre de réformes que tous les pays industrialisés ont entreprises. Mais jusqu'ici, j'avais pu constater, avec étonnement et admiration, la remarquable résilience de ce grand pays qui, malgré ses dysfonctionnements, réussissait néanmoins à prospérer et à éviter la débâcle.
Eh bien! je crois que l'heure de vérité est arrivée. Le référendum de dimanche, où 55 % des Français ont rejeté de façon magistrale le projet de constitution européenne, illustre d'abord et avant tout ce mal français. Il symbolise à quel point la France allait mal et nous annonce qu'elle sera sans doute plus faible et plus divisée dans les années à venir. La grande perdante de ce vote, ce n'est pas l'Europe, c'est la France elle-même.
Bien sûr, ce non retentissant porte aussi un coup dur à l'Europe, ne serait-ce que parce qu'il provient d'un des pays qui fut un des grands architectes de cette Europe nouvelle. Il ralentit évidemment le processus de construction et annonce un cheminement qui sera plus tortueux. Mais c'est le genre d'obstacles que les sociétés ont appris à surmonter.
Mais la France, elle, se retrouve avec une majorité discréditée, une opposition socialiste déchirée. Elle verra certainement son poids réduit, ou même marginalisé, dans l'ensemble européen. Et surtout, elle a étalé ses faiblesses au grand jour et se retrouve dans une position bien plus difficile pour résoudre les problèmes qui sont à l'origine même de cette crise politique.
Le bilan français n'a en effet rien de rassurant pour les Français eux-mêmes. En ce qui concerne la richesse, le revenu par habitant des Français est maintenant au 17e rang des pays de l'OCDE, loin du Canada, derrière le Québec et, en fait, dans le peloton de queue de la Vieille Europe. Depuis une décennie, sa croissance économique est l'une des plus faibles des pays industrialisés, ce qui n'est pas prêt de changer si on en croit les prévisions, qui annoncent une croissance, anémique, de 1,4 % en 2005 et de 2,0 % en 2006. Le tout sur une toile de fond d'un chômage qui n'arrive pas à s'éloigner des 10 %.
Qu'est ce qui explique cette performance désastreuse? Essentiellement la résistance au changement qui a empêché les gouvernements français successifs de mener à bien des réformes pourtant essentielles, notamment une prise en main des finances publiques pour mettre fin à la persistance d'un déficit qui ne respecte pas les critères de Maastricht, une réforme de la santé tardive et trop timide, qui ne viendra jamais à bout d'un trou annuel de 14 milliards, un marché du travail beaucoup plus rigide qu'ailleurs, qui fait fuir l'investissement et affecte la création d'emploi, l'échec d'une réforme pourtant essentielle des retraites, des aventures malheureuses, comme la semaine des 35 heures.
Lorsque le Non s'est fait menaçant, on a beaucoup parlé de la colère des Français et du fait qu'ils exprimaient moins leur refus de l'Europe que le rejet de leurs élites politiques et leur insatisfaction face au gouvernement. Mais de quelle colère s'agit-il? Au-delà de ce que l'on peut reprocher au président Chirac, elle tient largement à la morosité provoquée par la détérioration de l'environnement social et économique, au chômage, à l'incertitude face à l'avenir, à la peur des délocalisations et des pertes d'emplois. Mais cette colère exprime aussi une réaction face aux politiques impopulaires et aux tentatives de réformes. Une démarche parfaitement circulaire où l'on dénonce à la fois la crise et les efforts pour venir à bout de la crise.
Le succès du Non a largement été alimenté par l'opposition à la constitution européenne du socialiste Laurent Fabius qui a dénoncé le caractère libéral de cette nouvelle Europe. Un discours qui a largement joué sur la peur que les pressions européennes remettent en cause le modèle français avec ses protections et ses privilèges, que la concurrence du reste de l'Europe menace des emplois. Ce qui s'est exprimé, c'est essentiellement un refus du changement.
Les institutions françaises fournissent à leurs dirigeants un outil fort efficace pour atténuer de telles crises politiques, et c'est le rituel de la victime expiatoire voulant que le président jette son premier ministre en pâture pour apaiser la colère du peuple. C'est ce qui a été fait hier, quand le président Chirac a remercié l'impopulaire Jean-Pierre Raffarin et invité à Matignon Dominique de Villepin.
Ce changement de la garde donnera un certain répit au président, mais il ne fait que repousser les échéances et masquer que la France, devant les mêmes impasses, retourne à la case départ.

If you listen to France's non, you'll hear Charlottetown
Jeffrey Simpson
The Globe and Mail Wednesday, June 1, 2005
During the debate over the ill-fated Charlottetown constitutional accord, speakers for and against squared off one night in Vancouver. For the No side were representatives of the left-wing Council of Canadians and the right-wing Reform Party. Apart from disliking Charlottetown, they had absolutely nothing in common, so naturally they disliked the accord for completely different reasons.
They attacked it like a swarm of bees, each little sting being magnified by their rhetoric into serious blotches on the accord.
That's the way it went across Canada. Charlottetown died the death of a thousand attacks from people who otherwise had little or nothing in common. Grievances from the past blended with fears of the future. A compromise of elaborate complexity and inordinate length collapsed, with most of the elites in favour and a majority of the people opposed.
Using that Canadian framework partly helps understand why the French just shot down the proposed new European constitution.
Most of France's major political figures and media favoured it. So did the business community. The better off voters were, the more likely they supported the constitution. When polls showed the constitution in trouble, foreigners such as German Chancellor Gerhard Schroeder arrived to persuade the French of their European duty.
By an impressive 55 per cent to 45 per cent, the French said no.
Last Thursday night, TV5 allowed Canadians to witness a fascinating round-table debate bringing together representatives of the Yes and No camps. It reminded one viewer of that night in Vancouver.
Among the Nos were Communists and trade unionists, and some far-right representatives. Foes on every other issue, they united to portray the new constitution as a Brussels-created monster, even though a Frenchman, former president Valéry Giscard d'Estaing, had presided over the commission that negotiated the deal.
At the core of their attacks lay one word, a code word in France for all that is bad: le libéralisme. Liberalism to us means various things: the Liberal Party, a centrist or mildly leftist take on economic and social issues, an affirmation of individual rights.
In France, le libéralisme means the modern-day equivalent of 19th-century economic liberalism: free markets, free trade, individual self-help. It's the dogma practised, according to its French critics, by les Anglo-Saxons, notably the British and the dreaded Americans.
That Britain has an unemployment rate one-quarter that of France, a higher growth rate and a better inward investment record doesn't matter. Somehow, in the French mind, the British live in a heartless, cold economic climate, a milder variation of the dog-eat-dog capitalism of the United States.
This constitution was largely about internal political arrangements in the European Union, an ungainly 25-member organization that can't function properly with rules designed for fewer member countries. No matter: To the French critics, the constitution was partly about the threat from le libéralisme that, in turn, threatened their social safety net, the very inflexibility of which is causing such a sclerotic economic performance.
It was also about French fears: Turkey in the EU, foreigners from eastern European countries, Brussels bureaucrats eating away at French particularities, more internal and external free trade eroding the hugely protectionist Common Agricultural Policy.
But the No vote was still more: that France, so mighty in its own mythology and so proud of creating the original European Community, sensed that this new Europe of 25 (and to be expanded further) was no longer an entity France could control, but rather one that would increasingly control France.
From being an extension of French power and pretense, the EU had become a threat to both. Rather than reminding the French of their greatness, it underscored their weakness.
They could sense the shift during the debate over Iraq when the Franco-German alliance held, but the Italian, Spanish, British, Dutch, Danish and Polish governments dissented. Iraq exposed the myth of a European counterweight to the U.S., and nowhere was that more painful than in France.
Of course, the French already were unhappy with their government, and they took out that unhappiness by voting No. Yesterday's response was predictable: the appointment of a new prime minister, Dominique de Villepin, the brilliantly articulate foreign minister during the Iraq affair who, perhaps more than any other French politician, expresses the mythology of France's grandeur, the decline of which underlay the vote that produced his appointment.
jsimpson@globeandmail.ca

Quand on demande son avis au peuple
Roger D'Amours et Pierre Croteau
Le Devoir 1er juin 2005
Lettres: Ces derniers mois, la presse française et plusieurs journalistes québécois ont traité comme des débiles mentaux les partisans français du non à la Constitution de l'Union européenne.
Si le non l'emportait au référendum du 29 mai, cela allait être parce que l'électorat ne lisait pas la question ou le projet de Constitution, voulait censurer le gouvernement Raffarin et le président Chirac, se trompait de débat, etc. Que des mauvaises raisons.
Par contre, si le oui l'avait emporté, il faut croire que cela aurait été grâce à une majorité de citoyens rationnels et avertis qui auraient voté pour un bon texte constitutionnel. Cool.
Les partisans du non craignaient stupidement la concurrence du plombier polonais alors que les partisans du oui savaient pertinemment que «le libre-échange, c'est un système qui permet aux pays pauvres de participer au commerce mondial dans lequel chacun doit faire un effort», comme l'a dit Jacques Delors, célèbre partisan du oui, sur France Europe Express. Génial !
Or c'est peut-être surtout pour avoir continuellement refusé d'envisager les hésitations fondamentales des nations de l'Europe face à la tendance unificatrice sur le continent que le non l'a emporté en France et risque encore de l'emporter dans d'autres pays.
Les partisans du oui ont répété que si le non l'emportait, l'Europe en resterait avec le traité de Nice et que l'«Europe sociale» n'avancerait pas.
Mais quand les peuples ont-ils voté pour le traité de Nice ? Jamais. Il y a eu en France un référendum sur le traité de Maastricht en 1992, et le oui l'avait emporté de justesse. Mais dans la plupart des autres pays, il n'y a même pas eu de référendum sur les traités constituant l'Union parce que les gouvernements craignaient la réponse populaire.
Et de notre côté à nous, Québécois, quand est-ce qu'on a répondu majoritairement oui à une question «claire» sur notre inclusion dans la fédération canadienne ?
