
L'Europe en échec
Serge Truffaut
Le Devoir jeudi 16 juin 2005
Les deux premières victimes des non français et néerlandais à la Constitution européenne sont connues: le budget de l'Union et la Turquie. À moins d'un revirement inattendu, le sommet qui s'ouvre aujourd'hui à Bruxelles se conclura par une impasse financière. La Turquie? Le repli sur l'État-nation risque de lui fermer durablement les portes de l'Europe.
Le nombre de qualificatifs employés pour décrire l'Europe après les rejets massifs que les Français et les Néerlandais ont infligés à la Constitution en dit long sur la profondeur de la crise que traverse le Vieux Continent. Antérieurement à la tenue de ces référendums, beaucoup souhaitaient l'émergence d'une Europe puissance dont la Constitution devait être l'instrument. Depuis, ce rêve a été mis entre parenthèses pour faire place à une conception d'une Europe qui serait, pour faire court, une association d'États-nations.
Cette réactualisation des «égoïsmes nationaux», pour reprendre la juste observation du chancelier allemand Gerhard Schröder, s'est rapidement traduite, entre autres choses, par l'amorce d'un rude bras-de-fer entre le premier ministre britannique et le président français. Histoire de faire diversion à son échec référendaire, Chirac s'emploie depuis plusieurs jours à remettre en question le maintien du rabais budgétaire accordé aux Britanniques dans les années 80, époque où l'économie de leur pays avait effectivement besoin d'un soutien qui soit plus ample qu'un simple coup de pouce.
En calibrant son attaque sur ce qui s'avère effectivement un privilège permettant à Londres d'économiser la bagatelle de quatre milliards d'euros par an, Chirac s'est assuré l'unanimité de 24 des 25 membres qui composent l'Union. Bien évidemment, Blair s'est empressé d'affûter sa réplique de façon à ce qu'elle ennuie particulièrement la France. Il s'est montré décidé à remettre en cause la Politique agricole commune (PAC), qui profite à la France plus qu'à toute autre nation.
Cette attaque, Blair l'a accompagnée d'une autre incursion qui, elle, vise plus particulièrement les régions pauvres. À son avis, les fonds structurels accordés à ces dernières doivent être également questionnés. Venant d'un pays qui a joui de milliards et de milliards d'euros pendant 20 ans, cette demande de Blair relève de la provocation. Venant d'un pays qui n'a pas voulu et ne veut toujours pas abandonner cet outil très puissant qu'est l'indépendance monétaire, à la grande satisfaction de la City de Londres, la requête portant sur les fonds structurels est franchement cynique. Vouloir priver les autres de ce dont on a usé lorsque cela était nécessaire révèle en tout cas combien l'«égoïsme national» est bien trempé au royaume de Sa Majesté.
Toujours est-il qu'alors que commence le sommet de Bruxelles, les faits sont les suivants : Blair entend utiliser son veto pour conserver le rabais budgétaire; Chirac en fera autant pour s'opposer à toute réforme de la PAC; l'Italien Berlusconi les imitera si jamais on touche aux fonds structurels. Dans ces conditions, on voit mal comment les chefs d'État arriveront à s'entendre sur un budget qui, c'est à noter, s'étend sur six ans.
En ce qui concerne la Turquie, divers responsables européens ont pris acte du fait que, dans les non des Français et des Néerlandais, il y avait un non à l'entrée de ce pays. En fait, il est prévu que les engagements pris à l'égard de la Roumanie et de la Bulgarie seront respectés. «Mais au-delà», pour reprendre les mots du premier ministre Dominique de Villepin, l'élargissement de l'Union devra être examiné en fonction des sentiments exprimés à ce propos par les électeurs.
Cela étant, un mystère demeure : comment se fait-il, au vu de la rancoeur économique qui s'est manifestée, que la politique monétaire défendue par la sacro-sainte Banque centrale ne soit pas remise en cause ? Non pas la pertinence de la monnaie unique mais bien le fait qu'on impose une politique de monnaie forte dans une zone rassemblant encore des économies hétérogènes ? Le fait que, sur ce front, l'Europe soit beaucoup plus néolibérale que les États-Unis est très insolite.

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