
Raccourcis historiques
Louis O'Neill
Le Devoir lundi 4 juillet 2005
Lettres: L'histoire se prête aux raccourcis, mais l'entreprise comporte des risques. C'est un raccourci périlleux qu'emprunte l'historien Gérard Bouchard ( Le Devoir, 27 juin), quand il porte un jugement sec, sans nuance, sur le rôle des évêques au temps de la domination anglaise. Il affirme que, dans les décennies qui ont suivi l'échec de la rébellion de 1837, «on a vu le haut clergé se compromettre sans réserve avec le vainqueur (comme il l'avait fait déjà au lendemain de la Conquête)». C'est vite dit, mais ça fait un peu simple.
Prenons le cas de Mgr Briand, désigné évêque de Québec au moment de la Conquête. L'armée anglaise occupe tous les postes stratégiques, le pouvoir impérial britannique définit le droit, la ville de Québec est devenue un champ de ruines, les sbires du général Monkton ont incendié des centaines d' exploitations agricoles, la disette et la famine menacent. Dans ce contexte, l'évêque de Québec va au plus pressant.
Tout en reconnaissant loyalement le pouvoir issu de la force des armes, il discute, revendique, négocie et finit par décrocher certains avantages. Il amorce un mouvement de résistance et prépare le terrain qui conduira à la proclamation de l'Acte de Québec de 1774. L'essentiel est sauvegardé, et le reste suivra grâce à l'émergence d'une nouvelle élite politique qui, tirant avantage des institutions implantées au moment de la création du Bas-Canada, transformera peu à peu la survie en croissance collective. Peut-on qualifier de compromission cette résistance patiente et quotidienne, cette lutte pour la promotion de droits élémentaires, la reconnaissance de la langue française et la liberté religieuse ?
Il est de bon ton de décrier le passé du Québec et particulièrement le rôle de l'Église dans la lutte pour la survivance du peuple québécois. Mais ça ne ferait de tort à personne que d'introduire un peu de nuance et d'équité dans l'appréciation de ce passé. Un devoir de vérité qui s'impose particulièrement quand on jouit de la réputation d'historien chevronné.

La Conquête comme vous ne l'avez jamais lue
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 16 et dimanche 17 juillet 2005
L'intendant Bigot, de triste mémoire, appartient à cette catégorie d'hommes, remise au goût du jour par certains libéraux fédéraux, qui profitent de leur pouvoir, de leur influence et des circonstances de crise pour se vautrer dans les malversations et s'enrichir avec l'argent du peuple. Au moment, en effet, où la Nouvelle-France vit sous la menace des envahisseurs britanniques, Bigot et sa bande ne trouvent rien de mieux à faire que de détourner des fonds et de vivre dans le stupre et la fornication sur le dos des honnêtes gens condamnés à l'indigence. S'ils avaient vécu de nos jours, ils auraient eu affaire au juge Gomery. Qui, pourtant, s'en souvient?
Qui se souvient, de même, de Joseph Marmette, «le plus célèbre romancier du XIXe siècle québécois», selon Mario Brassard et Marilène Gill, directeurs de la collection «La Saberdache» consacrée à des textes parus entre la Conquête et 1900 ? Dans leur présentation de L'Intendant Bigot, un roman historique signé Marmette et d'abord publié en 1871, Brassard et Gill rappellent que celui que l'on a surnommé «l'Alexandre Dumas québécois» souhaitait à la fois «divertir et enseigner» en chantant notre histoire nationale et notre religion, mais qu'il était aussi, une rareté à l'époque, un maître du sensualisme : «Les courbes de ses héroïnes, leurs cavalcades pressées contre le corps de leurs amants et leurs encolures échancrées encoururent assurément les foudres d'une certaine critique ultramontaine.»
L'Intendant Bigot, j'insiste, est un roman. Toutefois, s'il trouve une place dans cette chronique consacrée aux essais québécois, c'est qu'il s'agit d'un roman historique qui évoque la Conquête avec une réjouissante maestria, nourrie aux meilleures sources historiographiques de l'époque (Ferland, Knox et François-Xavier Garneau dont il était le gendre), et que sa réédition me fournit l'occasion, une fois de plus, de me scandaliser du sort que l'on réserve à notre littérature d'avant 1900, sans cesse et injustement renvoyée aux ligues mineures.
Comment expliquer, en effet, qu'un Dumas soit une célébrité au Québec et que la réédition de ses oeuvres fasse l'événement, alors que Marmette y demeure un inconnu ? Mes années d'études en littérature n'y ont rien changé; aucun de mes professeurs n'a prononcé ce nom. Le XIXe siècle littéraire québécois ? Du menu fretin. En cherchant dans les ouvrages consacrés à l'histoire de notre littérature, on retrouve parfois le nom de Marmette, mais son oeuvre, comme celle de la plupart de ses contemporains, y est presque toujours traitée avec condescendance. Laurent Mailhot, dans La Littérature québécoise (Typo, 1997), écrit : «Joseph Marmette, "notre Fenimore Cooper", est prolifique, documenté, minutieux, mais peu adroit. Son système romanesque est simpliste [...].» Guy Frégault, dans Littérature canadienne-française (Guérin, 1996), constate : «Ce style ne manquait pas de verve, d'abondance, de couleur et d'éclat. Il me semble précisément trop abondant. Il manque de retenue. Il manque aussi d'originalité et de personnalité.»
On voudrait suggérer de ne pas le lire qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Dumas et Cooper, eux aussi romanciers historiques du XIXe siècle, en avaient-ils, eux, de la retenue ? Il faut croire que leur statut respectif de Français et d'Américain leur donne une aura de respectabilité qu'on ne saurait octroyer à un petit Canadien français. Cette attitude de colonisé, qui traverse toute notre histoire, est dramatique parce qu'elle nous prive de la profondeur de notre propre tradition et entretient notre aliénation.
Je lis, aujourd'hui, L'Intendant Bigot et j'y découvre un roman historique rondement mené qui n'a pas à rougir de la comparaison avec ses illustres contemporains français ou américains. Il contient, bien sûr, quelques naïvetés romantiques, des bons et des méchants trop bien campés et une intention moralisatrice à l'avenant, mais il brille aussi par son rythme haletant, ses riches évocations historiques et son art du portrait humain et naturel.
Frégault, à son sujet, a parlé du «traitement atroce infligé aux événements historiques». C'est en partie vrai et, souvent, volontaire. La passion de Bigot pour une jeune orpheline qu'il a fait enlever, sa rivalité à cet égard avec le militaire canadien Beaulac et la fausse mort de cette belle enfant en état de catalepsie appartiennent, bien sûr, à la fiction. Quand il évoque, toutefois, les indécences et la corruption de la bande à Bigot, mais surtout la bataille des plaines d'Abraham et ses préparatifs, Marmette captive et instruit. «Le lecteur, écrivent Brassard et Gill, entend les balles et les bombes siffler au-dessus de sa tête, remonte le Saint-Laurent sur les vaisseaux anglais, escalade l'Anse-aux-Foulons derrière les troupes de Wolfe. Littéralement, L'Intendant Bigot fait revivre la Conquête.»
Sa thèse selon laquelle Bigot serait le principal responsable de la défaite française, puisqu'il aurait manoeuvré en ce sens dans l'espoir de se soustraire à la justice de la métropole, est considérée comme fausse. Elle n'en demeure pas moins fascinante et solidement défendue par le romancier lui-même dans une longue note à saveur de théorie du complot où il analyse les tenants et aboutissants de la trahison du commandement responsable de l'Anse-aux-Foulons qui a permis aux Anglais un débarquement plus peinard que prévu.
Montcalm fut maladroit, «mais paix à ses cendres, écrit Marmette; car il s'ensevelit noblement drapé de sa défaite, et s'il n'eut pas la gloire de vaincre, il eut celle au moins de montrer aux infâmes pillards qui avaient préparé de longue main nos désastres, comment un homme de coeur sait vivre et mourir pour son pays». Wolfe et ses troupes furent déterminés et barbares. Quant à Bigot, on sait, depuis, grâce aux recherches de Denis Vaugeois, qu'il est mort dans son lit, en Suisse, en 1778, et non dévoré par un requin, comme le suggère le romancier moralisateur qui lui inventait ainsi ce qu'il considérait être un juste sort.
L'Intendant Bigot, en ce sens, n'est qu'un roman, mais tout un roman, plein de notre passé, qui invite le lecteur québécois «à se confronter à ce déchirant épisode de son histoire, comme une catharsis, et à s'en libérer». En 1870, à propos d'un précédent roman de Marmette, l'historien Benjamin Sulte avait ce commentaire qui s'applique parfaitement à L'Intendant Bigot : «Je dois dire, en passant, que le style, qui est d'un grand naturel, engage agréablement le lecteur à ne point s'arrêter.» Quoi qu'en pensent et en disent certains esprits modernes qui prennent leur anachronisme de colonisés pour de la lucidité, la littérature québécoise n'est pas née d'hier et il faut savoir gré aux animateurs de la collection «La Saberdache» de nous le rappeler.
Collaborateur du Devoir
louiscornellier@parroinfo.net
L'Intendant Bigot
Joseph Marmette
Édition préparée par Mario Brassard et Marilène Gill
Trois-Pistoles
Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, 2005, 472 pages

250 ans après le Grand Dérangement - Qu'est-ce que l'Acadie?
Stéphan Bujold, Politologue et chercheur indépendant, membre du conseil d'administration de la Fédération acadienne du Québec
Le Devoir jeudi 28 juillet 2005
En dépit du battage médiatique ayant entouré, l'année dernière, le 400e anniversaire de l'implantation française en Acadie et le 3e Congrès mondial acadien, nombre de Québécoises et de Québécois ignorent toujours ou ne savent pas exactement ce qu'est l'Acadie et qui sont les Acadiens. En cette année du 250e anniversaire du Grand Dérangement et de l'entrée en vigueur de la Proclamation royale faisant du 28 juillet la journée nationale de commémoration de ce triste chapitre de l'histoire canadienne, ce texte propose quelques pistes de réponses à ces interrogations légitimes.
Un territoire
Le toponyme «Acadie» est entré dans l'histoire occidentale il y a près de cinq siècles, avant même les voyages de Jacques Cartier. Pour l'explorateur italien Giovanni de Verrazano, l'A[r]cadie était ce «pays de cocagne» qu'il longea en 1524 depuis les côtes de la Virginie à celles du Massachusetts.
Pour Pierre de Monts et Samuel de Champlain, dont on célébra, en 2004, le passage à l'île Sainte-Croix il y a 400 ans, l'Acadie incluait toutes les terres entourant la baie Française (aujourd'hui baie de Fundy), depuis la rivière Sainte-Croix (Maine) jusqu'à la baie des Chaleurs et comprenant toutes les terres et îles situées au sud du golfe du Saint-Laurent.
C'est à la suite de sa cession définitive à la Grande-Bretagne en vertu du traité d'Utrecht de 1713 qu'est née la fâcheuse habitude de désigner la seule péninsule néo-écossaise comme étant l'Acadie. Pourtant, les Acadiens s'installèrent au Cap-Breton, aux Îles-de-la-Madeleine, à Saint-Pierre-et-Miquelon et dans ce qui allait devenir les colonies puis les provinces du Nouveau-Brunswick et de l'Île-du-Prince-Édouard, poussant même jusque sur les deux rives de la baie des Chaleurs.
L'Acadie est donc un vaste territoire aux limites mal définies, recoupant les provinces maritimes (Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick et Île-du-Prince-Édouard) et même une partie du Québec, mais leur étant de loin antérieur. De nos jours, les plus intrépides incluent dans l'Acadie les régions québécoises de la Gaspésie et de la Côte-Nord, ainsi que Terre-Neuve où il subsiste des peuplements acadiens.
Un peuple au destin confisqué
Port-Royal fut fondée en 1605 par les Français, qui furent contraints de l'abandonner moins d'une décennie plus tard au bénéfice des Britanniques : l'Acadie devint alors pour la première fois la Nova Scotia. Au milieu des années 1630, les Français réoccupèrent Port-Royal et y installèrent des colons et leur famille. Débute alors l'occupation progressive de l'Acadie par des Français qui se reconnaîtront bientôt comme des Acadiens, à l'instar des Canadiens de la vallée du Saint-Laurent.
Après plusieurs transferts de souveraineté qui n'empêchèrent pas les Acadiens d'occuper graduellement leur nouvelle patrie, l'Acadie devint définitivement anglaise en 1713, sous un gouvernement anglais installé à Port-Royal, rebaptisée Annapolis-Royal. Un gouvernement plutôt effacé pour cause de peu de moyens et d'effectifs.
Les Acadiens continuèrent à endiguer les marais salés de la baie Française, à parler leur langue française, à pratiquer leur religion catholique et à régler leurs différends selon les us et coutumes françaises. Tant et si bien qu'à l'aube des funestes événements de 1755, entre 15 000 et 20 000 Acadiens étaient établis non seulement dans la péninsule néo-écossaise, mais aussi au Cap-Breton, sur l'Île-du-Prince-Édouard et sur la côte néo-brunswickoise.
Ces funestes événements de 1755, les Acadiens les ont eux-mêmes appelés, non sans ironie, le Grand Dérangement. Pour un dérangement, c'en était tout un : l'ensemble des Acadiens furent touchés directement par cette page sombre et trop peu connue de l'histoire nord-américaine. Des 10 000 Acadiens vivant en territoire anglais, près de 7000 furent déportés vers les colonies anglaises tandis que les autres se réfugièrent en territoire français ou dans les bois.
Lorsqu'en 1758 tomba Louisbourg, la grande forteresse française du Cap-Breton, la chasse aux Acadiens s'étendit à tout le territoire de l'Acadie. Les Acadiens et leur famille faits prisonniers par les troupes britanniques furent alors plutôt expédiés en Europe.
Le but des autorités anglaises n'était peut-être pas d'éliminer physiquement les Acadiens, même si près de la moitié des déportés trouvèrent la mort dans la tourmente de ces événements qui ne prirent fin qu'en 1763 avec le Traité de Paris. L'objectif était plutôt de chasser tous les Français du golfe du Saint-Laurent pour fermer la porte du Saint-Laurent.
Lors de la capitulation de Montréal en 1760, Vaudreuil tenta de faire bénéficier les Acadiens des mêmes garanties qu'il obtint pour les Canadiens. En vain, Amherst ne considérait pas les Acadiens comme les habitants d'un pays conquis, mais comme des sujets britanniques ayant pris les armes contre leur souverain. Comme leurs terres et leurs biens, le destin du peuple acadien avait été confisqué au profit de Sa Majesté britannique.
Un peuple de diaspora
S'il n'était pas question d'éliminer les Acadiens, le but recherché était de les assimiler à la majorité anglo-protestante des colonies où ils furent déportés. Les déportés résistèrent et le Grand Dérangement devint un ressort puissant, une cicatrice fondatrice cimentant l'identité acadienne depuis 250 ans.
Il ne s'agit pas d'un misérabilisme sur lequel reposerait la charpente de cette identité, mais bien d'un fait historique dont le résultat est la dispersion à travers l'Amérique du Nord et l'Europe d'un peuple qui, contre toute attente, a maintenu le souvenir d'un destin commun confisqué, d'une «Terre promise» d'où ils furent chassés.
Beaucoup d'Acadiens sont retournés chez eux. Plusieurs autres ne sont jamais partis, se dissimulant dans les forêts dans l'espoir de reprendre possession de leur patrimoine. Mais ce patrimoine, constitué des meilleures terres d'Amérique du Nord, avait été partagé entre les Planters de la Nouvelle-Angleterre. Ils se réinstallèrent en Acadie, mais sur de nouvelles terres, repartant à zéro comme leurs compatriotes réfugiés au Québec, en Louisiane et en France, pour qui l'Acadie reste un pays imaginaire, une patrie à laquelle ils sont attachés, souvent sans en connaître le lieu exact.
En Louisiane, les descendants des déportés sont aujourd'hui près d'un million, et ils sont autant en Nouvelle-Angleterre. Au Québec, où ils se sont en partie fondus dans la majorité francophone et catholique, plus d'un million d'Acadiens ont plus souvent qu'autrement conservé le souvenir des temps difficiles. Sur la Côte-Nord et dans la baie des Chaleurs, où ils sont très nombreux, on les appelle encore les Cayens, comme les Cajuns de Louisiane. En France, ils sont peut-être 300 000 qui vivent aussi un renouveau identitaire dans la foulée des Congrès mondiaux acadiens.
Sans avoir le sentiment national aussi fort et aussi organisé que le demi-million de leurs compatriotes qui occupent plus ou moins intensivement l'Acadie historique, les Acadiens de la diaspora participent sans conteste à la vigueur de l'identité acadienne.
Des symboles et des institutions
Sans posséder l'attribut considéré comme le summum de toute nation se respectant, c'est-à-dire la maîtrise d'un appareil gouvernemental, même provincial, les Acadiens se sont dotés de symboles et d'institutions pour asseoir et stimuler leur renaissance nationale. Cette renaissance prit son envol dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment par la création d'établissements d'enseignement supérieur qui formèrent une élite intellectuelle proprement acadienne. Aujourd'hui, deux de ces collèges sont devenus l'Université de Moncton (Nouveau-Brunswick) et l'Université Sainte-Anne (Nouvelle-Écosse), toutes deux acadiennes et francophones.
Le premier des symboles nationaux fut adopté lors de la première convention nationale acadienne à Memramcook (Nouveau-Brunswick) en 1881 : le 15 août, fête de L'Assomption, est consacré fête nationale acadienne. Trois ans plus tard, c'est à Miscouche (Île-du-Prince-Édouard) que le plus visible symbole fut adopté : un tricolore français additionné d'une étoile jaune au coin supérieur de la bande bleu fut fait drapeau national acadien. Cette même année, le Ave Marie Stella devint l'hymne national et L'Union fait la force la devise du peuple acadien.
Plus importante encore pour l'essor de l'identité nationale acadienne fut la création de la Société nationale l'Assomption, dont l'actuelle Société nationale de l'Acadie est l'héritière. Cette institution sert encore de plate-forme pour la promotion et la défense de l'identité acadienne, principalement dans les provinces maritimes où les Acadiens sont partout minoritaires.
Cette institution a aussi servi d'incubateur au développement d'une classe politique acadienne qui joua un rôle de plus en plus important au cours du XXe siècle, surtout au Nouveau-Brunswick où les Acadiens constituent près du tiers de la population. Cette tendance a culminé avec l'élection de Louis Robichaud à la tête de cette province en 1960. Ce gouvernement adopta une série de mesures en faveur de la minorité acadienne, visant notamment à bilinguiser les institutions provinciales.
Enfin, depuis 1994, les trois Congrès mondiaux acadiens ont permis à des centaines de milliers d'Acadiens, surtout du Canada et des États-Unis, de se réunir et de raffermir les liens historiques et culturels les unissant par delà l'espace qui les a séparé à travers le temps.
Même si aucune carte moderne ne l'indique, l'Acadie existe bel et bien; ce n'est pas un pays imaginaire ni imaginé. C'est cette terre sur laquelle vit encore aujourd'hui une partie importante du peuple acadien : la plus dynamique, qui a conservé sa culture propre en dépit des aléas de l'histoire et qui fut le fer de lance de la renaissance acadienne non seulement en Acadie, mais aussi parmi la diaspora, dont les centaines de milliers de membres ont le devoir, cette année, de se souvenir par quels funestes événements leurs ancêtres ont gagné une terre d'asile ou une autre.


L'Acadie qui résiste
Longue vie à l'Acadie et au peuple acadien !
Josée Boileau
Le Devoir jeudi 28 juillet 2005
Il en a fallu de la patience, mais les Acadiens n'en manquent pas, pour que la tragédie du Grand Dérangement soit officiellement reconnue par l'Angleterre et le Canada. Ce 28 juillet marque la première commémoration, après 250 ans, du drame de la déportation et de la résistance qu'elle n'a pu abattre. C'est là une immense victoire, non seulement pour la mémoire mais aussi parce que c'est l'occasion de se rappeler cette Acadie voisine, si souvent oubliée.
Car le constat, au fil des ans, ne varie guère : comme le rappelle notre page Idées, les Québécois savent peu de choses du drame acadien. Mais que connaissons-nous aussi de l'Acadie d'aujourd'hui, au-delà des attraits touristiques de la péninsule acadienne, des succès de Roch Voisine ou de Natasha St-Pier -- de toute façon rebaptisés Québécois ! --, ou de ceux de cette merveilleuse icône qu'est Marie-Jo Thério ? Rien du tout. Les luttes qui perdurent et la variété même des communautés acadiennes continuent de nous échapper.
Ainsi de la petite communauté acadienne de l'Île-du-Prince-Édouard. Elle ne peut évidemment rivaliser avec la vitalité des Acadiens du Nouveau-Brunswick, et seulement 4 % de la population de l'île se dit de langue maternelle française, alors que 20 % des gens sont d'origine acadienne. Mais elle tient toujours le coup et persiste à s'afficher.
Certes, entre les drapeaux acadiens qui ornent les maisons de villages entiers et les prénoms anglophones donnés aux enfants des mêmes lieux, on se dit que la réalité finira par enterrer pour de bon la fierté. Mais qui sait ? Comment sous-estimer un peuple qu'on voulait disperser il y a 250 ans ?
Mais le poids du nombre ne permet pas non plus de croire que tout est gagné. À Caraquet, les Acadiens l'ont pleinement mesuré cette année, alors que leur hôpital a été transformé, contre leur gré, en centre de santé communautaire -- donc : perte de la salle d'urgence, des services d'obstétrique, etc. Outre des procédures judiciaires, des manifestations monstres, des représentations politiques, etc., des milliers d'opposants au changement ont tenu un siège de 31 jours devant «leur» hôpital en avril. Une formidable résistance.
Le changement de vocation fait partie d'un vaste plan de réorganisation des services de santé au Nouveau-Brunswick, ripostait le gouvernement. Mais les Acadiens ne s'y sont pas trompés : «Cette lutte [...], c'est le droit des minorités francophones d'avoir accès à des soins de santé dans leur langue», comme le résumait une opposante dans L'Acadie nouvelle. Et l'histoire de l'hôpital de Caraquet se mêle à celle de la communauté. Mais le gouvernement reste de glace : c'est bien joli les symboles, jusqu'au jour où ça coûte trop cher !
Quel dommage, pour reprendre le mot de Patrice Dallaire, auteur d'un ouvrage sur l'Acadie, que tant d'énergie soit ainsi gaspillée. «Pendant que d'autres construisent, les Acadiens s'épuisent à livrer des luttes souvent stériles, écrivait-il en 1999 dans L'Action nationale. N'eut-il pas été plus équitable de simplement reconnaître leurs droits historiques ?» La question se pose toujours.
jboileau@ledevoir.ca
