Éva Circé-Côté (1871-1949) Femme de lettres

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Bilan du siècle

Éva Circé-Côté (1871-1949) Femme de lettres
Essayiste, musicienne, journaliste, dramaturge, bibliothécaire, elle fut d’abord connue comme poète sous les noms de Colombine et de Musette. Elle fait ses études au couvent des sœurs de Ste-Anne de Lachine et, en 1900, envoie un premier texte à Louvigny de Montigny du journal «Les Débats» auquel elle collaborera pendant un an. Elle fonde «L’Étincelle» en 1902 et écrit régulièrement dans les journaux libéraux «Les Débats», «Le Pionnier», «L’Avenir du Nord», et «Le Pays» avant de passer au «Monde ouvrier» en 1916, pour publier au total plus de 1100 chroniques. On lui doit quatre pièces de théâtre et, en 1924 , «Papineau. Son influence sur la pensée canadienne. Essai de psychologie historique».

Libre penseuse, féministe, nationaliste, elle milite toute sa vie pour l’instruction gratuite et obligatoire et pour la fondation de bibliothèques. Elle est la fondatrice de la bibliothèque municipale de Montréal dont elle est la conservatrice et la bibliothécaire adjointe. Elle est la première vice-présidente de la Société des auteurs canadiens. Elle a presque toujours écrit sous un pseudonyme : Colombine, Musette, Jean Nay, Fantasio, Arthur Maheu et Julien Saint-Michel. Fille d’Exilda Descarie et de Narcisse Circé, marchand, elle épousa le Dr Pierre-Salomon Côté en 1905 (1876-1906) et eut une fille Ève.

LA PENSÉE FÉMINISTE AU QUÉBEC
Anthologie 1900-1985
par Micheline Dumont et Louise Toupin
Éditions du remue-ménage, 2003, 752 pages




Éva Circé-Côté, l'oubliée de la lutte pour l'égalité

Andrée Lévesque
Professeure retraitée du département d'histoire de l'université McGill. Ses travaux portent sur les mouvements contestataires au Québec, entre autres sur l'histoire des ouvriers et l'histoire des femmes, afin de dégager les résistances et transgressions dont le passé québécois offre maints exemples.
Le Devoir lundi 11 juillet 2005

Le Québec se souvient, mais sa mémoire, comme toutes les mémoires, est sélective. Qui se souvient de la première bibliothécaire de la première bibliothèque publique de Montréal, la Bibliothèque technique de 1903? De la féministe qui réclamait l'égalité des sexes? De la libre-penseuse qui a eu l'audace de faire incinérer son mari en 1909? De l'éducatrice qui toute sa vie a lutté pour l'instruction gratuite et obligatoire? De celle qui dès 1911 voulait remplacer la fête de la Saint-Jean-Baptiste par celle des Patriotes? De la journaliste visionnaire qui, dans pas moins de 1500 chroniques, a voulu, comme elle le dit elle-même, «faire de [ma] plume un outil de délivrance» pour les plus dépourvus de la société? D'Éva Circé-Côté, qui vécut de 1871 à 1949.

Son écriture devait servir à promouvoir une société juste et à extirper les préjugés de race, de sexe et de religion. Son utopie était réalisable, croyait-elle, pour peu que les Canadiens français, comme on appelait alors les Québécois, aient accès à l'éducation et aux livres.

Libre-penseuse

En 1900, quand elle commence à écrire, bien des auteurs, hommes et femmes, se dissimulaient derrière un pseudonyme. Les essais et les poèmes qu'elle signe Colombine ou Musette lui valent les éloges de la critique.

En 1905, elle épouse le docteur Pierre-Salomon Côté, celui qu'on allait surnommer le médecin des pauvres, et tous deux fréquentent les milieux avancés de Montréal : les francs-maçons et les plus progressistes des libéraux. Son mari décède en décembre 1909, la laissant avec une petite fille. Fidèle à ses dernières volontés, elle le fait incinérer au cimetière Mont-Royal. Scandale ! Les journaux catholiques ne reculeront devant aucune épithète pour la vilipender.

Quel rédacteur confierait ses colonnes à une personne aussi décriée ? Elle abandonne donc ses premiers pseudonymes, en adopte d'autres -- Fantasio, Paul S. Bédard, Julien Saint-Michel -- et ainsi échappe à la fois à la page féminine et à la mémoire québécoise. Elle n'en aura que plus de liberté pour faire passer des idées bien en avance sur la plupart de ses contemporains.

«Ici, écrivait-elle en 1909, pour être bien vu il faut dire que Voltaire est un écrivain de bas étage, Rousseau un être dépravé, Zola un pornographe, Michelet un historien de second ordre, et avoir soin de les faire tous mourir de mort honteuse. Pour avoir de l'esprit et du talent, il faut avoir son billet de confession dans sa poche. Triste mentalité que la nôtre...»

D'où lui venaient ces critiques qu'on associe si peu avec le Québec du début du XXe siècle ? D'abord de ses lectures. Ses écrits témoignent de son érudition, elle se tient informée des débats littéraires et politiques de son époque, et cite autant Voltaire que Charles Fourier et George Sand. On dirait qu'elle n'a jamais entendu parler de l'Index de l'Église catholique.

Libre-penseuse, comme elle se définit elle-même très justement, elle est sans doute aussi influencée par le milieu franc-maçon qu'elle fréquente à Montréal. Avant la Première Guerre mondiale, ses amis, ses collègues sont à la Loge L'Émancipation et à la Loge Force et Courage où on croit en un humanisme radical fondé sur le rationalisme et l'égalitarisme. Comme ses amis -- au masculin car les femmes ne sont pas admises à la Loge --, elle fait du Progrès son grand idéal.

Cette foi inébranlable en la perfectibilité humaine, elle la puise chez les penseurs européens libéraux du XIXe siècle, et aussi chez son héros Louis-Joseph Papineau.

Sus à la corruption et à l'ignorance

Patriote irréductible, Éva Circé-Côté a dénoncé l'impérialisme, l'antisémitisme et le pouvoir religieux.

Elle rêvait d'un pays moderne, délivré de ses maux sociaux et ouvert sur le monde. Un pays qui bannirait la peine de mort, où l'État assurerait la redistribution des richesses et le bien-être des citoyens, et prendrait les mesures nécessaires pour réduire la mortalité infantile (ne venait-elle pas d'une famille de 12 enfants dont seulement trois atteignirent l'âge adulte ?).

Mais pour effectuer toutes ces réformes, il fallait d'abord assainir la politique : «On ne peut exiger du peuple une délicatesse de conscience que la classe dirigeante ignore.» Et encore : «Nous ne rougissons pas d'être la léproserie de l'Amérique.»

Le combat d'Éva Circé-Côté pour la démocratie a souvent pris pour cible la corruption politique. Très près de la politique municipale, elle se faisait un devoir de mieux renseigner la population et elle décriait tant les pots-de-vin et le népotisme que la mentalité des ronds-de-cuir et l'ignorance entretenue de la population.

Les Canadiens français peuvent sortir de leur «arriération» pour peu qu'ils et elles s'instruisent, lisent, et surtout cessent d'être soumis aux autorités. Pour ce faire, il faut affirmer la séparation de l'Église et de l'État, rendre l'éducation non seulement gratuite et obligatoire mais aussi laïque.

Voyant dans l'ignorance et la résignation la cause de tous les maux, pendant 40 ans la journaliste ne cessera de s'élever contre l'idéal de soumission et d'obéissance prêché par le clergé.

L'égalité des sexes

«L'heure de l'évolution d'un peuple sonne, affirmait Circé-Côté, quand la femme cesse d'être esclave.» Iconoclaste, elle plaide donc pour l'égalité des sexes.

Dès la fin du XIXe siècle, elle prononce des conférences sur l'éducation des filles, puis devint de plus en plus féministe avec le passage des ans. Elle réclame sans relâche la réforme du Code civil qui infériorisait les femmes mariées. Elle demande l'admission des femmes au Barreau. Dans l'hebdomadaire du Congrès des métiers et du travail du Canada, elle rédige, sous le nom de Julien Saint-Michel, maintes chroniques sur les travailleuses qu'il faut «mettre... sur un pied d'égalité avec les produits de nos meilleurs pensionnats !».

Même pendant la crise des années 30, quand des députés et des membres du clergé prétendent que les femmes prennent la place des travailleurs et exigent leur retour à la maison, elle défend le travail féminin et expose l'exploitation et le harcèlement qui sont le lot des ouvrières, des secrétaires et des commis de magasin.

Ne rien céder

Doit-on croire qu'une femme qui professe de telles idées était unique au Québec, marginale au point d'être complètement isolée et sans écho dans une société catholique et traditionaliste ?

On ne peut nier que ses idées n'étaient pas celles de la majorité, mais elles étaient assez partagées pour qu'Éva Circé-Côté puisse toujours trouver une tribune dans les journaux libéraux ou syndicaux; pour qu'elle soit invitée à prononcer des conférences devant des cercles intellectuels et à la radio; pour qu'avec sa collègue Gaëtane de Montreuil (Georgina Bélanger), elle ouvre un lycée laïc en 1909.

Certains Québécois aux idées aussi avancées ont préféré s'exiler. Elle choisit de ne rien céder à ses nombreux critiques. Les causes qu'elle a défendues étaient impopulaires auprès des élites politiques et religieuses, mais leur opposition la força à affiner ses arguments, à exprimer et à réitérer sa pensée sans souci du scandale qu'elle pouvait soulever.

Il est difficile d'évaluer l'influence des écrits d'Éva Circé-Côté. Styliste reconnue, elle utilisait l'outil qu'elle maîtrisait le mieux, sa plume, pour éclairer et persuader. Ses pièces de théâtre ont été jouées devant public et toutes ont gagné des prix; son Bleu, Blanc, Rouge, en 1903, et son Papineau, en 1922, ont été acclamés par la critique. Ses nombreuses chroniques avaient leur lectorat et ont provoqué des débats dans la grande presse.

Mais sa plus grande oeuvre concrète demeure la bibliothèque de Montréal dont elle sera la bibliothécaire adjointe de 1915 à 1932. Elle mérite sûrement qu'on s'en souvienne aujourd'hui dans la Grande Bibliothèque.




À hauteur d'homme

Marie Claude Fortin
La Presse dimanche 10 juillet 2005

Yves Beauchemin


Au Québec, on commence à parler de best-seller quand un livre se vend à plus de 5000 exemplaires (certains disent même 3000). Un nombre que franchissent allègrement quelques écrivains - en tout cas, au dire de leurs éditeurs. D'ici la fin de l'été, lectures vous présente quelques membres du club très sélect des auteurs à succès. Aujourd'hui, Yves Beauchemin, auteur du Matou et de Charles le Téméraire.

Yves Beauchemin est «un peu superstitieux». Quand il s'est lancé dans le projet le plus ambitieux de sa vie, une trilogie suivant le parcours d'un personnage, Charles Thibodeau, de sa naissance à l'âge de 32 ans, de l'année de l'Expo à l'hiver du verglas, il a écrit tout son premier jet, soit un total d'environ 1600 pages. «Quand on publie un livre en plusieurs tomes, explique l'auteur de Juliette Pomerleau, il y a des délais qu'il ne faut pas dépasser. Idéalement, on ne met pas plus de six mois entre les parutions. Et je ne voulais pas me retrouver «encarcané» dans un délai si court. Et puis, on ne sait jamais, à mon âge, ce qui peut arriver...»

Yves Beauchemin a eu 64 ans le 26 juin. À 33 ans («Je ne suis pas un Mozart !»), il publiait un premier roman, L'Enfirouapé, qui lui a valu un succès d'estime immédiat. Mais c'est avec Le Matou, sept ans plus tard, qu'il a véritablement connu la consécration. Depuis, l'homme qui a d'abord été recherchiste pour Télé-Québec (à l'époque où elle s'appelait encore Radio-Québec), considère l'écriture comme son gagne-pain. Quotidiennement, il se rend au petit bureau qu'il loue, rue Saint-Charles, à Longueuil. «J'ai toujours écrit à l'extérieur de chez moi, raconte-t-il. Je m'y rends chaque jour, et j'y travaille de 10 h à 19 h, avec une pause pour le dîner. Mais il ne faut pas devenir fou avec le travail. Il y a des jours où l'on n'arrive pas à fonctionner. Quand mon fils s'est fait opéré, je n'ai pas écrit. Je n'étais pas capable. L'écriture, ce n'est pas l'absolu. L'absolu, qu'est-ce que c'est? Peut-être le bonheur, en autant qu'il dure.»

Les années d'apprentissage

Yves Beauchemin a donc commencé à publier sur le tard. Mais ses maîtres, il les a rencontrés très jeune. «Je n'ai jamais oublié mes lectures d'enfance, raconte-t-il, constituées surtout des livres de ma mère. En fait, des romans français. On demeurait à Clova, petit village perdu de l'Abitibi, avant la télévision. On allait au cinéma toutes les semaines, dans l'école qui se transformait en église le dimanche. C'est là, et dans les livres, que j'ai pris le goût de la fiction.»

Il lisait tout. La Comtesse de Ségur, Jules Verne, des romans d'aventures. «Il y avait une leçon à tirer de ces lectures. On ne peut pas, quand on écrit pour les enfants, perdre le mouvement. Plus tard, j'en suis arrivé à la même conclusion en lisant Balzac ou Tolstoï. Un roman ne peut se permettre d'être statique longtemps. Je me souviens d'avoir lu, un jour, dans Les Gommes, d'Alain Robbe-Grillet, une description d'une tranche de tomate qui s'étirait sur trois pages. Je ne m'en suis jamais remis!»

La technique pour mener plusieurs intrigues en même temps, les faire s'entrecroiser, il l'a comprise en lisant David Copperfield, de Charles Dickens. Chez Gogol, il a appris l'humour. Chez Tourgeniev, le souci du détail dans la description des personnages. Et chez Tchekov, l'art du dialogue. "Mais celui qui m'a donné le goût de me lancer dans une trilogie, raconte Beauchemin, c'est Jules Romains avec ses Hommes de bonne volonté, qui compte 27 tomes. J'ai lu ça en trois ans. Quand j'ai tourné la dernière page, et quitté à tout jamais Jallez et Jerphanion, j'avais les larmes aux yeux. Je venais de perdre deux amis.

Ça montre que la longueur dans un livre, quand tu maintiens le mouvement, l'intérêt, que tu arrives à apporter du nouveau, est un facteur négligeable.» Ce qui ne l'est certainement pas, pour Yves Beauchemin, c'est la langue. «Les grandes qualités de l'écriture, pour moi, sont les qualités classiques : simplicité, naturel, spontanéité, concision, il n'y a rien de bien nouveau là-dedans. Ce sont des qualités très françaises, au fond.»

Dis-moi qui te lit

Depuis son premier roman, Yves Beauchemin s'est attiré un public fidèle et assidu. Le plus beau compliment qu'un lecteur puisse lui faire, c'est encore de lui faire savoir qu'il l'a rendu heureux durant quelques heures. «C'est comme un retour des choses : tant d'écrivains m'ont rendu heureux.» Mais si la pensée de ses lecteurs est présente lorsqu'il écrit, elle reste «plutôt floue»: «Je ne les sens pas autour de moi, bien sûr, lorsque je m'installe devant mon ordinateur - cela frôlerait l'hallucination ! - mais, quelque part au fond de ma tête, l'idée qu'on s'intéresse à mes livres me donne l'énergie nécessaire pour m'adonner à ce dur labeur qu'est l'écriture. Et, de temps à autre, des souvenirs de rencontres, de témoignages, de confidences même, me viennent à l'esprit. C'est un miel précieux.»

Chez Beauchemin, le moindre figurant a droit au traitement d'honneur, et c'est peut-être aussi pourquoi tant de lecteurs se sentent bien dans son univers. «Je suis vraiment un romancier au Il et non pas au Je », explique-t-il. Chaque personnage est minutieusement décrit. L'auteur prend le temps de lui imaginer, ne serait-ce qu'en un bref paragraphe, une vie, une famille, des drames. «Dans la vie, chacun a sa personnalité, chacun a son passé, tout le monde est unique. Chacun a le droit d'exister. Le chauffeur de taxi comme le ministre. Et je trouve que c'est presque une leçon démocratique, quand on montre la vie, en écrivant, de le démontrer».

SA RECETTE DU SUCCÈS

Mes talents de conteur, je suppose. Et ma capacité à m'identifier à mes personnages, à les rendre vivants. Mes personnages sont presque tous de la classe moyenne. Et je suis très près d'eux, j'aime beaucoup les restaurants populaires et je déteste les snobs. J'aime que les gens soient eux-mêmes, quitte à être balourds !

QUELQUES CHIFFRES

Tous les romans d'Yves Beauchemin ont été des best-sellers. On estime les ventes du Matou à 1,2 million d'exemplaires et celles de Juliette Pomerleau, à 800 000. S'il est encore trop tôt pour estimer les ventes du tome II de Charles le Téméraire, on sait déjà qu'il a relancé celles du premier, qui a été réimprimé deux fois et s'est vendu à plus de 50 000 exemplaires.




Mort du philosophe anti-élitiste
- Hommage à Laurent-Michel Vacher

Louis Cornellier
Le Devoir mardi 12 juillet 2005

J'apprends, en ce samedi pluvieux, que Laurent-Michel Vacher vient de quitter ce monde - le seul qui existait, selon lui - et mon deuil est celui d'un frère d'armes en combats intellectuels qui sait qu'il vient de perdre un indispensable compagnon de route. Laurent-Michel Vacher n'était ni mon ami ni mon maître et je ne partageais ni son matérialisme philosophique (voir Pour un matérialisme vulgaire, Les Herbes rouges, 1984) ni son antinationalisme de principe (voir Une triste histoire, Liber, 2001). Ce qui, toutefois, m'attachait à son oeuvre et à son parcours, c'était son courage intellectuel, sa passion du débat honnête, éclairé et sans cesse recommencé, et son souci de la clarté dans le partage de la quête de la vérité. Le Québec, aujourd'hui, est en deuil du plus audacieux de ses philosophes; il ne nous reste plus qu'à espérer, désormais, qu'il retiendra au moins quelques-unes des leçons de ce dernier.

Un testament pédago-philosophique

Dans un texte qu'on pourrait presque qualifier de testament pédago-philosophique («Petite philosophie de la grande philosophie» paru dans Pratiques de la pensée - Philosophie et enseignement de la philosophie au cégep, Liber, 2002), Vacher se définissait comme un «fils du peuple» qui refusait de se faire complice du «parfum discret d'un aristocratisme, d'un élitisme, d'une pédanterie, d'une préciosité ou d'un snobisme» qu'il flairait dans la grande culture philosophique «occidentale-bourgeoise-moderne». Allergique à la condamnation du «réalisme du sens commun» des gens ordinaires professée par cette tradition, il souhaitait «prendre autant que possible le parti de l'homme de la rue» et plaidait pour «le respect minimal dû à tous nos frères et soeurs humains» qui «nous demandent légitimement compte, en silence, de nos spéculations et de nos bavardages professoraux».

Concrètement, et parce que Vacher était professeur, cette posture, qui lui a valu l'inimitié de plusieurs de ses collègues, l'a amené à contester ce qu'il qualifiait de conception dominante de la philosophie dans l'enseignement, c'est-à-dire l'approche historico-herméneutique qui consiste à potasser les textes des grands auteurs à l'heure de philosopher en classe.

Selon lui, cette approche entretenait essentiellement le culte des grands textes et des personnalités d'exception au détriment des idées, théories et arguments, et elle réduisait le geste philosophique à «l'apprentissage mécanique de simples faits culturels symboliquement chargés d'un fort coefficient de distinction». Dans une de ses formules polémiques qui faisaient son charme, il constatait: «Trop souvent, le professeur de philosophie n'est pas un esprit supérieur en cela qu'il aurait une véritable maîtrise de la problématisation ou de l'argumentation théorique, mais simplement à cause de sa familiarité avec de grands auteurs [...].»

Aussi, pour en finir avec cet enseignement desséché qui décourage la multitude de s'adonner à la philosophie qu'on lui présente pourtant comme la pratique quintessenciée de la pensée, Vacher proposait une «pédagogie de la discussion» fondée sur «la valorisation, la formation et la culture du raisonnement théorique et de l'argumentation systématique». Foin, donc, de la lettre chez Heidegger ou d'un atelier d'analyse visant à extraire la signification profonde d'une formule comme «le néant néantise dans l'être» au profit d'une approche dite théorétique basée sur la triade questions-thèses-arguments. Vacher résumait ainsi son programme: «Centrer mon enseignement sur les interrogations, positions et raisonnements philosophiques principaux pris en eux-mêmes et dans l'état actuel de nos héritages et de nos savoirs» en relativisant la place de l'histoire de la philosophie (dont il se préoccupait tout de même, à sa façon, comme en témoigne son excellent Histoire d'idées, Liber, 1994), l'exégèse d'auteurs et en utilisant le moins de «-ismes» possible.

Problématique plutôt qu'historique ou herméneutique, analogiquement scientifique plutôt que littéraire, polémique plutôt que magistrale, méthodologico-critique plutôt que sapientielle et, enfin, humaniste et démocratique plutôt qu'élitiste, cette conception de l'enseignement de la philosophie - mal accueillie par la plupart des collègues de Vacher qui y ont vu, non sans raison à certains égards, un rejet des grands textes - se donnait comme projet d'outiller philosophiquement l'homme de la rue, de former des esprits véritablement critiques et lucides plutôt que des lecteurs de Platon. En introduction à Débats philosophiques (Liber, 2002) qu'il signait avec ses collègues Martin et Daoust, Vacher précisait: «Car si on la conçoit comme une entreprise théorique à la fois rationnelle et critique, la philosophie n'est-elle pas composée avant tout d'idées et de raisonnements plutôt que d'opinions personnelles, fût-ce celles de génies comme Platon, Descartes ou Kant?»

Le philosophe courage

Même contesté de toutes parts, Vacher, le philosophe courage, ne désarmait pas. On lui a reproché, à la suite de la parution de La passion du réel - La philosophie devant les sciences (Liber, 1998), son scientisme, alors qu'il ne plaidait, contre «l'esprit d'imposture et de mystification», que pour «une simple et véritable prise en compte philosophique des connaissances scientifiques en tant que telles». On lui a reproché, aussi, à la suite de la parution du Crépuscule d'une idole - Nietzsche et la pensée fasciste (Liber, 2004), son obsession tyrannique de la clarté, alors qu'il ne contestait que fort justement «le culte collectif et institutionnel d'auteurs au style obscur, amphigourique, culte doublé par surcroît d'une dénégation systématique - elle-même peu cohérente - de leur caractère irrationnel et délirant».

Contre ce qu'il appelait le «terrorisme du génie et de la profondeur», un culte sectaire qui réserve la philosophie aux aristocrates d'une pensée consignée dans quelques grands textes quasi sacrés, Vacher n'a cessé, surtout dans les 20 dernières années, de défendre une conception humaniste et démocratique de cet univers trop essentiel pour être laissé entre les mains des seuls gardiens du temple: «Ce qu'une philosophie devrait être selon moi, c'est d'une part, en harmonie avec le savoir humain et respectueuse des connaissances acquises, d'autre part, soucieuse de clarté, d'argumentation rationnelle et d'esprit critique [...].»

Laurent-Michel Vacher, à l'échelle québécoise à tout le moins, était un grand auteur. Pour être fidèle à son héritage, cela dit, c'est moins la lettre de son oeuvre qu'il importe de préserver que son esprit. «L'amoureux, l'artiste, le militant [et tant d'autres figures de l'humaine condition], écrivait-il dans La passion du réel, sont manifestement aussi précieux et passionnants que pourra jamais escompter l'être aucun philosophe. Cependant, pas plus que l'amoureux ne saurait être calculateur sans se renier, inauthentique l'artiste sans se perdre ou traître sans se condamner le militant, jamais le philosophe ne devrait pouvoir s'imaginer renonçant à la clarté, à la rigueur, à la vérité et à la raison sans se disqualifier, ce qui a été trop perdu de vue à notre époque, avec de ruineuses conséquences face auxquelles il est plus que temps de réagir enfin.»




Laurent-Michel Vacher - Mort d’un homme aux idées tranchées

Caroline Montpetit
Le Devoir mardi 12 juillet 2005

Il aura pourfendu la philosophie spéculative autant que le souverainisme mou et imprécis. Le philosophe Laurent-Michel Vacher est mort cette semaine, à l’âge de 61 ans. Professeur au cégep d’Ahuntsic durant près de 35 ans, Vacher a aussi été cofondateur des revues Spirale et Chroniques. Originaire de France, il s’est notamment démarqué ici pour ses opinions très tranchées et sa pensée originale sur la politique et sur la science.

Pour François Brousseau, qui l’a découvert alors qu’il dirigeait la page Idées du Devoir au début des années 1990, Vacher est un esprit sous-estimé de son époque. Dans quelques ouvrages portant sur la philosophie par rapport aux sciences, Vacher dénonçait le cloisonnement entre les humanités et les sciences, lui qui avait découvert les mathématiques sur le tard et qui affirmait qu’elles expliquaient la moitié du monde. On lui a alors reproché son scientisme.

«Il se moquait avec des arguments de tous ces philosophes qui ne savent pas ce que c’est qu’une équation au second degré et qui prétendent dire où va le monde», explique-t-il.

En matière de politique, Vacher a aussi soulevé les passions avec un livre intitulé Un Canabec libre, où il dénonçait également le caractère filandreux et obscur de l’attitude des Québécois par rapport à la souveraineté. «Un Canabec libre, c’est un peu l’idée dont se moquait Yvon Deschamps, c’est-à-dire un Québec fort dans un Canada uni», ajoute Brousseau. Bien qu’il se soit prononcé pour l’indépendance du Québec, Vacher avait voté «non» au dernier référendum sur la souveraineté pour protester contre cette obscurité complaisante.

En matière d’enseignement de la philosophie, Laurent-Michel Vacher s’est également élevé contre la simple étude des grands textes des auteurs, au détriment de l’animation d’un débat d’idées dans la classe. Dans une entrevue accordée au Devoir en 2002, il affirmait que «la philosophie n’est pas une discipline purement littéraire, dans laquelle le texte a toute la priorité». Plutôt que de ne se référer qu’au texte, disait-il, il conviendrait «de résumer pour les élèves la façon dont le problème se présente à l’heure actuelle et [de déterminer] quels sont les principaux arguments résultant de toute cette tradition».

Laurent-Michel Vacher n’a publié ses livres que sur le tard, ce qui fait dire à ses admirateurs qu’il n’a pas eu le rayonnement qu’il méritait. Dans un texte publié aujourd’hui dans la page Idées, Louis Cornellier rend hommage à son confrère.




Décès de l'auteur et professeur Thierry Hentsch

Guillaume Bourgault-Côté
Le Devoir mardi 12 juillet 2005

Thierry Hentsch, auteur et enseignant en science politique à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), est décédé jeudi des suites d'un cancer foudroyant du pancréas, détecté il y a quelques mois à peine. Il était âgé de 61 ans.

Sa mort, annoncée hier, en a surpris beaucoup à l'UQAM : au département de science politique, on indiquait qu'à peu près personne n'était au courant de la gravité de sa maladie. M. Hentsch a enseigné la dernière session, et devait faire de même à l'automne. Il dirigeait encore plusieurs mémoires de maîtrise et thèses de doctorat.

Intellectuel renommé, conférencier apprécié, M. Hentsch a remporté le Prix du Gouverneur général en 2003 pour son essai Raconter et mourir : aux sources narratives de l'imaginaire occidental, un ambitieux ouvrage érudit (mais accessible) faisant la synthèse des récits littéraires fondateurs de la culture occidentale. Il lui a aussi valu des récompenses ou des mentions dans les concours du Prix littéraire France-Québec, du Grand Prix du livre de Montréal et du prix Louis-Pauwels. Il est également l'auteur de L'Orient imaginaire : la vision politique occidentale de l'Est méditerranéen (1988) et d'une Introduction aux fondements du politique (1993). Il a collaboré au fil des ans avec de nombreux journaux et revues, ainsi qu'à quelques émissions de télévision.

Originaire de Suisse (il a obtenu son doctorat de l'Université de Genève), Thierry Hentsch est entré à l'UQAM en 1975. Auparavant, il avait réalisé plusieurs missions de négociation pour le Comité international de la Croix-Rouge, notamment en Syrie, en Palestine et au Pakistan. Les questions du rapport entre les cultures, notamment entre l'islam et l'Occident, ont particulièrement occupé ses recherches. À l'UQAM, il a occupé diverses fonctions au sein du syndicat des professeurs et fut directeur du département de science politique entre 1998 et 2001. Ses funérailles auront lieu jeudi, à Montréal.