
Le bilinguisme est loin d'avoir l'appui des fonctionnaires anglophones
Bruce Cheadle
Presse Canadienne dimanche 03 juillet 2005
Une étude révèle que le bilinguisme officiel ne pose pas d'obstacle particulier aux minorités visibles au sein de la fonction publique fédérale. En revanche, on y apprend que plusieurs anglophones et immigrants travaillant dans la fonction publique détestent la politique des deux langues officielles.
Une série de groupes témoins, mis sur pied pour vérifier si la politique des langues officielles crée des obstacles à la carrière des membres de groupes minoritaires au sein de la fonction publique, a permis de constater l'existence de perceptions négatives à l'égard de ce qui est censé être une valeur incontestables pour les employés fédéraux.
«Nous pouvons clairement affirmer que la politique des langues officielles demeure mal comprise et est loin d'avoir l'appui général», dit un rapport préparé pour l'Agence de gestion des ressources humaines de la fonction publique du Canada. Les auteurs du document attribuent à cette «réaction négative» une «résistance» et une «hostilité» envers «les obstacles réels» imposés par la politique des deux langues officielles.
Les discussions des groupes témoins ont eu lieu en janvier et février de l'an dernier. L'étude, menée et rédigée par la firme Patterson Langlois Consultants, de Montréal, a récemment été déposée à la Bibliothèque du Parlement.
Ses résultats semblent contredire une enquête antérieure, datant de 2002 et dont se targue encore le gouvernement, selon laquelle les fonctionnaires appuyaient largement le bilinguisme.
Or, bien que les employés fédéraux soient presque tous d'accord avec l'idée que les Canadiens devraient pouvoir recevoir les services fédéraux dans la langue de leur choix, une exploration plus en profondeur des attitudes a indiqué qu'en pratique, il y a beaucoup plus d'ambivalence à l'égard du bilinguisme officiel.
«Pour la plupart des anglophones, il est clair que la politique des langues officielles a un impact sur la vie au travail, c'est quelque chose qui peut leur imposer des restrictions ou des exigences dans leur travail», mentionne le rapport sur les groupes témoins.
Parmi les anglophones, l'obligation d'apprendre le français est «plus politique que pratique», et ils attribuent cette politique à l'autorité centrale à Ottawa. Pour les francophones, par contre, le bilinguisme est perçu «en termes plus larges qui incluent la survie du français et l'exercice de droits fondamentaux».
Les nouveaux venus au Canada qui parlaient diverses langues autres que le français ou l'anglais estiment aussi que l'obligation de maîtriser deux langues officielles constitue un fardeau déraisonnable et une entrave à leur carrière.
Les groupes témoins partagent cependant certaines doléances communes. Ils estiment que c'est de la sottise que d'obliger des employés unilingues plus âgés, qui sont susceptibles d'obtenir des promotions, à apprendre une deuxième langue à la fin de leur carrière. Ils déplorent aussi que des gens, avant leur promotion, soient retirés du travail pendant une période pouvant aller jusqu'à 18 mois pour leur faire suivre des cours de français à plein temps, ce qui leur paraît difficile à justifier en termes d'efficacité et de logique.
Finalement, les fonctionnaires se plaignent que des emplois désignés bilingues n'exigent en fait de se servir du français qu'en de rares occasions, lors de réunions à Ottawa.

Where are government jobs for anglos?
Henry Aubin
The Montréal Gazette July 5, 2005 Tuesday
A poll in last Thursday's La Presse continues to stir controversy. It suggests that 76 per cent of Quebecers would be comfortable with a homosexual as premier. With a black person as head of the provincial government, the comfort level rises encouragingly to 81 per cent, and with a woman it rises to 87 per cent. However, what alarms most commentators is that this open-mindedness abruptly cools at the idea of an anglophone as premier: A mere 57 per cent of the CROP poll's respondents approve.
Francophone commentators have made the reasonable case that the degree of acceptance of a gay or black premier is artificially high, reflecting an awareness of political correctness.
What some people tell an interviewer, in other words, might clash with what they do in the voting booth. But, the pundits observe, this respect for political correctness does not extend to anglophones.
Editorializing on its own poll, La Presse regrets this tepid generosity toward anglos. It notes that while nationalists might say that anyone who lives in Quebec is Quebecois, many francophones do not see "the anglo-Quebecois as entirely Quebecois." The editorial deplores this, saying that too many people persist in seeing anglos in their long-ago role as haughty, unilingual dominators.
This is a welcome change of tone at La Presse. Only a year ago, its editorials, along with commentaries at the city's two other francophone newspapers, peddled the idea that the municipal-demerger movement was being driven by many anglophones' disdain at working with francophones to build Montreal. Not a scrap of evidence did those media produce in support of this urban legend, which - deliberately or not - echoed that of Parti Quebecois leader Bernard Landry.
For sovereignists, there is political mileage in breathing life into the stereotype of scornful WASPs: It reinforces the memory of an oppressor that only separation can remove. La Presse's new, more fair-minded take on today's anglos challenges the respectability of this hostility.
Last week's poll, then, is valuable because it suggests the degree of this overall prejudice. But it only skims the surface of the real problem.
The poll asks only about the suitability of certain types of people for the premiership. The prospect of either an anglophone or a black person (whether anglophone or francophone) seriously seeking that high office is so theoretical as to be silly. Anyone interested in politics knows the resistance such a candidacy would provoke.
The more useful line of inquiry concerns ordinary levels of the job market. How is it that people who are not old-stock francophones are so widely under-represented in government and in the public sector? Critics have raised that question for decades, but progress has been woeful.
A society as diverse as Montreal Island's should have a local government, court system and civil service reflecting that diversity - not only for reasons of social justice but to help make immigrants, on whom our society's success increasingly depends, feel at home and not move away (as too many do).
With 105 members of city council or borough councils - more elected officials than any other North American city - you'd think that Montreal's local government would have plenty of room for visible minorities (that is, non-whites). It has one - the same number as in the 125-member National Assembly.
With visible minorities accounting for 22 per cent of the island's population, you'd think the courts could make room for them. The municipal court has 26 judges, all of whom are white. It's the same story at Laval and Longueuil's municipal courts. And all but two of the 270 judges at the provincially appointed Quebec Court are white.
True, not that many visible minorities have the political networks to run for office or the long legal experience needed to become a judge. But even jobs that ought to be readily accessible are not. Visible minorities hold just 5.6 per cent of jobs in the city's 28,000-member workforce - and fewer than half that percentage are on the provincial payroll.
Anglos do much better in elective office and on the bench. But, though they account for eight per cent of the province's population, they have only 0.7 per cent of Quebec government jobs.
It's true that too few Quebecers who are not old-stock francophones apply for such jobs. But that's because they're aware the barriers are high - that they lack the old-boy (and, increasingly, old-girl) networks that are often key. Ideally, they should be able to get justice at the Quebec Human Rights Commission. But that body, 11 of whose 13 members are old-stock francophones, is apathetic to their cause.
Putting an anglo or non-white in the premier's office is not the issue. The problem is getting on the ground floor.
haubin@thegazette.canwest.com

Le temps est venu de doter la loi 101 d'une stratégie sur le bilinguisme
Robert Dutrisac
Le Devoir vendredi 15 juillet 2005
Il faut en finir avec la «vision passéiste» d'un Yves Michaud, plaide un groupe d'experts
Québec -- Presque 30 ans après l'adoption de la loi 101, le Québec doit revoir ses politiques linguistiques afin de tenir compte du bilinguisme, voire du plurilinguisme, de ses citoyens.
C'est ce que recommande un groupe d'experts, mandatés par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui viennent de publier un ouvrage collectif, Le français au Québec - Les nouveaux défis, sous la direction d'Alexandre Stefanescu, historien et ancien secrétaire du Conseil de la langue française, et de Pierre Georgeault, directeur de la recherche au CSLF.
«Au cours des dernières décennies, le Québec s'est surtout consacré, et avec raison, à consolider et renforcer son caractère francophone.
Trente ans plus tard, le Québec peut se targuer d'avoir fait des avancées majeures sur ce plan. Toutefois, afin de poursuivre son développement linguistique, il conviendrait de compléter les objectifs initiaux par une stratégie de développement du multilinguisme des Québécois», écrit Christine Fréchette, directrice du Forum sur l'intégration nord-américaine (FINA), dans le chapitre qu'elle signe.
«Les bilingues sont les acteurs majeurs de l'avenir du français et le modèle du Québécois francophone de l'avenir va être créé par eux», écrit de son côté Michel Pagé, de l'Université de Montréal, aussi chercheur au Centre d'études ethniques des universités, dans le chapitre qu'il consacre à la francisation des immigrants au Québec en 2005 et après.
Au cours d'un entretien, MM. Stefanescu et Georgeault ont précisé qu'aucun des 17 auteurs de l'ouvrage et des participants aux tables rondes qui ont conduit à la rédaction du livre n'a préconisé l'abolition de la loi 101. Mais il s'agit d'aller plus loin et de revoir la situation linguistique au Québec.
Si, en 1977, la loi 101 visait clairement la francisation du Québec, les auteurs proposent aujourd'hui de reconnaître l'importance du bilinguisme, voire du plurilinguisme, une réalité québécoise et un atout sur la scène internationale. «J'ai le sentiment que le constat qu'on fait et les quelques pistes qu'on présente pourraient cristalliser un certain nombre de consensus au Québec, notamment dans les générations plus jeunes», croit M. Stefanescu.
«Le monde a changé depuis les années 70. Les principales menaces pour le français viennent de l'international, de la mondialisation», estime-t-il. «En même temps, si on veut rester compétitifs, si on veut que les Québécois trouvent leur place dans ce nouveau monde, il faut forcément reconnaître que l'anglais est devenu la langue de communication internationale.»
Pour M. Stefanescu, il faut en finir avec «la vision passéiste» d'un Yves Michaud, par exemple, «où le Québec est un espace clos». Il s'en prend aussi à l'interprétation alarmiste de la situation du français à Montréal, basée sur la langue d'usage à la maison, que fait le statisticien Claude Castonguay.
Les deux tiers des allophones n'utilisent ni l'anglais ni le français à la maison; ils parlent leur langue maternelle. C'est un phénomène plus marqué au Québec que dans le reste du Canada.
Ce qu'il faut examiner, c'est plutôt la langue d'usage public : bien qu'il continue de parler sa langue chez lui, l'immigrant choisit une langue d'usage public -- au travail, chez les commerçants, dans ses relations avec les gouvernements. «Qui doit-on considérer comme francophones au Québec ? Est-ce que la langue parlée à la maison est vraiment un critère ? Nous, on dit non : c'est la langue publique», dit M. Stefanescu. Lorsqu'il y a transfert linguistique -- et c'est une question de temps, une ou deux générations, pour qu'il se produise --, il se fait en faveur de la langue d'usage public, souligne M. Georgeault.
Parmi le tiers des allophones qui ont fait un transfert linguistique vers le français ou l'anglais, 75 % des immigrants arrivés au Québec après l'adoption de la loi 101 optent pour le français. Avant les années 70, cette proportion était inverse, rappelle M. Georgeault.
Il existe toutefois une forte différence entre les immigrants d'origine latine, beaucoup plus francophiles, et les autres immigrants, dits anglotropes. Or, dans les années 70, les immigrants de pays latins représentaient 71 % des immigrants montréalais; depuis 1996, ils ne sont plus que 52 %, fait voir une étude de Paul Béland, du CSLF.
Par ailleurs, il est plus que probable que de plus en plus de Québécois deviennent bilingues, fait observer Michel Pagé. Les données du recensement de 2001 indiquent que 36,6 % des Québécois francophones sont bilingues, et cette proportion grimpe à 53 % chez les jeunes francophones de 20 à 29 ans. Chez les jeunes Anglo-Québécois, cette proportion s'élève à 80 %. La francisation des immigrants se réalise dans un contexte de dualité linguistique où les deux groupes linguistiques -- anglais et français -- montrent une grande vitalité, souligne le chercheur. «Cette situation conduit inévitablement à la progression accélérée du bilinguisme dans toutes les composantes de la société», écrit-il, ajoutant que «l'apprentissage de l'anglais ne se fait pas nécessairement aux dépens du français».
On peut même parler d'un phénomène de trilinguisme à Montréal, surtout chez les allophones, fait remarquer Christine Fréchette. Dans la grande région de Montréal, 52 % des allophones se disent trilingues, contre 14 % d'anglophones et 5,5 % de francophones. «Mais le Québec est-il prêt à appuyer le principe de promotion de la diversité linguistique dans sa stratégie linguistique nationale ?», se demande-t-elle. L'école québécoise, quant à elle, «tarde à développer le multilinguisme des jeunes Québécois», déplore l'auteure.
Un autre constat que font les auteurs, «c'est la nécessité de développer des stratégies pour le français au niveau supranational en favorisant le plurilinguisme, la diversité linguistique, de façon à renforcer l'usage du français sur les territoires nationaux francophones», souligne M. Georgeault.
Pour le sociologue Guy Rocher, qui préface l'ouvrage, «la nouvelle politique linguistique doit être repensée dans des termes différents de ceux de 1977. Elle doit être québécoise, bien sûr, mais avec une large ouverture sur la problématique de la langue française sur la scène internationale et dans le nouvel espace de la mondialisation. Il faut maintenant en être conscient : l'avenir de la langue française ne se joue plus que sur le territoire québécois».


Loi 101 et bilinguisme
Yves Michaud riposte
Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 16 et dimanche 17 juillet 2005
Québec -- Yves Michaud n'a guère apprécié que le codirecteur d'un ouvrage commandité par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui réclame une nouvelle politique favorisant le plurilinguisme au Québec, dénonce sa «vision passéiste».
Dans un article publié hier dans nos pages, l'historien et ancien secrétaire du Conseil de la langue française, Alexandre Stefanescu, qui a dirigé avec Pierre Georgeault, directeur de la recherche au CSLF, la publication de l'ouvrage collectif Le français au Québec - Les nouveaux défis, s'en prenait à l'interprétation alarmiste que font certains, dont Yves Michaud et le statisticien Charles Castonguay, de la situation du français à Montréal, déplorant «la vision passéiste» de M. Michaud et consorts.
Presque 30 ans après l'adoption de la loi 101, le Québec doit revoir ses politiques linguistiques afin de tenir compte du bilinguisme et même du plurilinguisme de ses citoyens, recommandent M. Stefanescu ainsi que plusieurs auteurs de l'ouvrage.
Hier, M. Michaud a déclaré que M. Stefanescu a une «vision jovialiste» de la situation du français au Québec. «L'opinion personnelle des chantres castrés du bilinguisme et du multiculturalisme ne trouble guère mon sommeil», a-t-il affirmé au Devoir.
Le démolinguiste Michel Paillé, chercheur associé à la chaire Hector-Fabre de l'UQAM et qui a travaillé 22 ans au CSLF, et Gérald Larose, ex-président de la Commission des états généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec, ont pris la défense de M. Michaud.
«Dans notre société, on dirait qu'on a besoin d'un bouc émissaire. Actuellement, le pelé et le galeux, c'est M. Michaud. On s'en sert à toutes les sauces pour démoniser, en même temps que lui, les purs et durs de la langue, les souverainistes de tout acabit. Pourtant, Stefanescu a travaillé longtemps pour René Lévesque, c'est un souverainiste. Il se trouve à cracher en l'air [en s'attaquant à M. Michaud]. Je trouve ça inélégant», a livré M. Paillé au cours d'un entretien téléphonique.
Gérald Larose estime que M. Michaud a raison de s'inquiéter de la situation du français à Montréal. «C'est vrai que ça glisse, à tous les points de vue et surtout au niveau de la langue de travail. Les lieux de travail se "réanglicisent". L'affichage aussi. C'est très fragile», a-t-il dit.
Yves Michaud énumère sept problèmes qui affectent le français au Québec.
Le français langue de travail est dans «un état de délabrement et de déshérence». Le gouvernement Charest a «scalpé» les budgets alloués à la francisation des immigrants. Il note que la minorité anglophone, qui représente 8 % de la population du Québec, assimile 55 % des élèves et étudiants issus de l'immigration. Dans une quinzaine d'années, le français sera en minorité à Montréal. M. Michaud dénonce aussi la décision du gouvernement d'enseigner l'anglais dès la première année du primaire. Enfin, il relève que de moins en moins d'immigrants au Québec proviennent de pays latins, au profit des immigrants dits anglotropes, qui ont une forte tendance à s'assimiler à la minorité anglophone.
«On défonce une porte ouverte»
Commentant la prise de position des auteurs de l'ouvrage en faveur du plurilinguisme, M. Paillé estime qu'«on défonce une porte ouverte». Il souligne que «ce bilinguisme et ce multilinguisme se font naturellement». Il rappelle aussi qu'en 1977, Camille Laurin insistait beaucoup sur le fait que la loi 101 n'avait pas pour objectif d'inciter les Québécois à rester unilingues français. Réfractaire au bilinguisme institutionnel, le père de la loi 101 préconisait l'apprentissage individuel des langues.
Il faut être prudent avec les taux de bilinguisme tirés du recensement. Il s'agit d'une autoévaluation, rappelle M. Paillé. Les gens se disent bilingues ou non. Il est possible que les anglophones québécois qui se disent bilingues -- plus nombreux que les francophones -- soient moins exigeants en ce qui a trait à leur connaissance de la langue seconde, donc plus portés à s'affirmer bilingues. Or l'Office de la langue française a toujours refusé de financer une étude pour évaluer la véritable connaissance de la langue seconde chez les Québécois. «Si on compare les anglophones du Québec avec les francophones de l'Ontario, on se rend compte que les anglophones québécois ne font pas le poids» pour ce qui est de la connaissance qu'ils ont de la langue de la majorité, a signalé le chercheur.
M. Paillé se montre aussi critique des experts qui considèrent comme des francophones tous ceux qui, la plupart du temps, choisissent le français comme langue d'usage public, ainsi que le proposent MM. Stefanescu et Georgeault. M. Paillé rappelle que l'indice de la langue d'usage public, mis au point par le chercheur Paul Béland pour le compte du Conseil de la langue française en 1999, a vu sa méthodologie taillée en pièces par au moins quatre chercheurs. La réalité des allophones, souvent trilingues, est complexe et varie d'une personne à l'autre. «On ne peut pas enfermer quelqu'un dans une définition, surtout en matière de langue. Ça n'a pas d'allure», prévient Michel Paillé.


Loi 101 et bilinguisme
Il n'est pas question de revenir à un Québec bilingue
Alexandre Stefanescu
Le Devoir mercredi 20 juillet 2005
Certains ont pu croire, à partir de l'article concerné, que l'une des idées maîtresses mise de l'avant dans cet ouvrage visait l'inclusion dans la Charte de la langue française de mesures favorisant une quelconque forme de bilinguisme officiel ou institutionnel. Il n'en est rien. La promotion et la défense d'un Québec français ont été et restent au centre des préoccupations des auteurs et des spécialistes qui ont participé à la réflexion depuis un an et demi. Il n'est pas question de revenir à un Québec bilingue.
Par contre, il apparaît essentiel, dans un monde de plus en plus interdépendant, d'affirmer clairement la nécessité d'un plurilinguisme individuel chez le plus grand nombre de Québécois possible. L'anglais, sans doute, mais aussi d'autres grandes langues telles que l'espagnol, le portugais, l'allemand, le chinois, l'italien, l'arabe, sont devenues des instruments de promotion sociale et économique incontournables dans notre environnement mondialisé. Il a semblé à certains chercheurs qui ont contribué à ce collectif que l'État québécois devait soutenir davantage l'acquisition de ces compétences. Cet objectif est parfaitement compatible avec la Charte de la langue française et les politiques linguistiques qui en découlent. Mais la priorité doit rester au français, tant pour les Québécois de longue date que pour les nouveaux arrivants.
La montée du bilinguisme dans la région de Montréal, qui à bien des égards est déjà très présent dans les générations montantes, n'est pas sans effet sur le statut et la qualité du français. C'est pourquoi il faut anticiper, réfléchir et discuter afin d'établir les stratégies nécessaires pour préserver et accentuer le caractère français de Montréal. C'est aussi pourquoi l'un des défis mentionnés dans le livre est de promouvoir et de consolider le français en tant que langue commune quand une part de plus en plus importante des citoyens, et particulièrement des jeunes allophones qui ont été scolarisés en français, sont des bilingues ou des trilingues fonctionnels dans leur vie quotidienne.
La loi 101 a permis d'atteindre une grande partie des objectifs de francisation et nous constatons un très large consensus pour maintenir le cadre juridique actuel, quitte à y apporter les correctifs qui pourraient s'imposer. Il est possible aujourd'hui de s'appuyer sur ces acquis pour aller plus loin dans l'atteinte des objectifs de la politique linguistique. Mais il faut aussi tenir compte des réalités qui ont changé : aujourd'hui, les pressions favorables à l'anglicisation viennent principalement de l'extérieur du Québec et non plus seulement des forces sociologiques internes ou de la rivalité entre groupes linguistiques. Les réponses à ces nouvelles pressions ne peuvent plus être les mêmes.
La francisation des milieux de travail a été l'un des principaux piliers de l'aménagement linguistique mis en place à la fin des années 1970. Cette politique a connu un succès relatif au cours des 30 dernières années. Cependant, c'est aussi, aujourd'hui, la plus menacée par les effets de la mondialisation. Il faut donc lui accorder une attention particulière et prendre des mesures renforçant l'usage et l'utilité du français dans les entreprises. Sous cet angle, la langue de travail est la première priorité. Une nouvelle mobilisation des acteurs est nécessaire, mobilisation qui répond aux intérêts des travailleurs, des syndicats et des entreprises elles-mêmes.
L'ouvrage que nous présentons énumère de nombreux autres défis, comme la reconnaissance et l'acceptation du français en tant que langue commune dans un contexte de diversité culturelle désormais inhérente à la réalité québécoise, les exigences de la qualité du français écrit et parlé, la maîtrise en français des technologies de l'information, l'intégration et la francisation des immigrants.
Ainsi que le dit le sociologue Guy Rocher, dans son introduction à l'ouvrage : «Il est certain que le contexte de 2005 est, à plusieurs égards, bien différent de celui que l'on connaissait en 1977. La trentaine d'années écoulées a vu se modifier un bon nombre de choses. Mais ce nouveau contexte, plutôt que de nous rassurer sur l'avenir de la langue française au Québec, appelle l'élaboration d'une nouvelle politique linguistique adaptée aux défis et aux contraintes qui seront ceux du XXIe siècle. La situation actuelle de la langue française exige que s'ouvre un nouveau chantier de réflexion, non pas d'abord sur une loi, mais sur la politique linguistique dont la loi sera l'expression juridique et politique.»
Les questions sont posées et des pistes de réflexion sont proposées à la discussion. C'est dans cet esprit que le Conseil supérieur de la langue française a commandé cette réflexion. Cela fait, il revient à chacun, à chaque groupe, de faire son propre cheminement. Et les membres du Conseil eux-mêmes pourront en tenir compte dans leurs délibérations à venir.


Loi 101 et bilinguisme
Quand deux analystes se font une belle jambe avec le concept d'«inclusion»
Michel Paillé
Démographe, chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, UQAM
Robert Comeau
Historien, titulaire de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, UQAM
Le Devoir lundi 25 juillet 2005
Libre opinion: L'entrevue que Alexandre Stefanescu et Pierre Georgeault ont accordée récemment au journal Le Devoir (15 juillet 2005, p. A1) pose problèmes. Sans rechercher l'exhaustivité, voici quelques commentaires portant sur leur conclusion de l'ouvrage collectif que le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) vient de publier (Le français au Québec -- Les nouveaux défis, Fides, p. 589-608).
M. Stefanescu et M. Georgeault recommandent de se doter «d'une nouvelle définition de ce qu'est un francophone». Selon eux, devrait être considérée comme francophone «toute personne, quelle que soit la langue de sa vie privée, qui utilise le français dans sa vie publique» (p. 597). Leur définition résulterait d'une «démarche d'inclusion» à la majorité d'expression française du Québec. À l'opposé, ils perçoivent les données sur la langue parlée à la maison de Statistique Canada et de l'Institut de la statistique du Québec comme étant «exclusives». (Sur le partage des sphères privée et publique, mieux vaut s'en remettre à José Woehrling (p. 258-261) qui a collaboré à cet ouvrage.)
Au Québec comme au Canada, on a coutume de répartir la population en trois groupes linguistiques : français, anglais, autre. Selon Stefanescu et Georgeault, répartir ainsi la population selon la langue parlée au foyer, c'est «exclure» certaines personnes du groupe français. Par contre, s'il s'agit de la langue du travail ou de celle utilisée chez le dépanneur, c'est «inclure». Notons que Stefanescu et Georgeault «excluent» à leur façon. Pensons aux francophones qui font leur vie publique en anglais : cessent-ils d'être francophones pour autant ? Et que dire des milliers d'immigrants qui n'en sont qu'au stade de l'apprentissage du français ?
La définition Stefanescu-Georgeault serait fort mal accueillie par les francophones du Canada anglais. Selon la langue maternelle en 2001, ils étaient près de un million de personnes (980 300). Mais à cause de l'anglicisation de centaines de milliers, ils n'étaient plus que 613 000 à parler habituellement le français à la maison. Le Conseil supérieur de la langue française serait fort mal avisé de leur dire qu'ils sont encore beaucoup trop nombreux à son goût. En effet, puisque seulement 40 % des francophones hors Québec travaillent le plus souvent en français, il y a gros à parier que leurs effectifs selon la langue d'usage public en prendrait un sérieux coup !
En se plaçant du côté des «inclusifs», les auteurs se targuent d'un large esprit d'ouverture dans le but de faire mal paraître les prétendus «exclusifs», jadis appelés les «frileux». Mais à trop vouloir «inclure» au Québec -- jusqu'à considérer comme francophone, de gré ou de force, une importante partie de la minorité d'expression anglaise --, ils finissent par «exclure» de très nombreux francophones ailleurs au Canada !
Mais pourquoi définir ce qui n'a pas besoin de l'être ? Dans la plupart des études s'intéressant à la question linguistique, ce que l'on cherche à connaître n'est pas l'identité linguistique des personnes, mais plutôt l'usage des langues dans des situations très diverses. Bien que la langue soit un important critère d'identification chez les francophones du Canada, les données statistiques tirées des recensements, des fichiers administratifs et des enquêtes ne portent pas sur des aspects identitaires. Ces données ne peuvent servir qu'à mesurer les progrès, le surplace ou les régressions de l'usage du français dans la vie privée ou dans le domaine public. Elles n'ont rien à voir avec le sentiment d'appartenance à un groupe linguistique.
Bref, dans toutes les études sur les langues, nul n'est exclu. Tout chercheur, selon sa spécialité, rend compte de comportements qui peuvent varier selon le lieu d'occurrence ou selon les interlocuteurs en présence. Les études sur la question linguistique se complètent les unes les autres plutôt que de s'opposer. Elles apportent, chacune à leur façon, un éclairage particulier sur un sujet très complexe. En affirmant que «la langue d'usage public [est] la variable clé de l'analyse» (p. 594), Stefanescu et Georgeault hiérarchisent nos connaissances et ont le culot de se faire une belle jambe avec leur concept d'«inclusion».
Des propositions stupéfiantes ou inutiles
Messieurs Stefanescu et Georgeault auraient été bien avisés de mieux conceptualiser leur conclusion avant de la rédiger. Ils nous auraient ainsi épargné des propositions stupéfiantes ou inutiles.
Dans l'extrait que voici, ils formulent une recommandation qui n'a pas sa place dans une loi : «De nouvelles dispositions pourraient être ajoutées à la Charte de la langue française pour favoriser une dynamique sociale qui rende possible la création d'un espace commun de communication au sein duquel des citoyens de toutes origines culturelles pourraient se rencontrer, s'apprivoiser et débattre des orientations de la communauté politique québécoise» (p.595). Point n'est besoin d'être juriste pour saisir que cette suggestion emphatique, qui déborde manifestement le mandat du Conseil, est pour le moins navrante.
M. Stefanescu et M. Georgeault proposent par ailleurs ce que le Québec a déjà réalisé depuis longtemps : «La diversité linguistique conduit à [...] une reconnaissance des droits linguistiques des peuples autochtones et de la communauté historique anglophone, ainsi que l'affirmation du droit à l'apprentissage de la langue commune pour tous les immigrants» (p. 595).
À propos de la communauté anglophone -- minorité linguistique pourtant la mieux choyée au monde --, ces analystes précisent qu'il faudrait lui donner «l'assurance de la reconnaissance de ses droits en les constitutionnalisant» (p. 596). Ont-ils oublié la Loi constitutionnelle de 1982 et les jugements de la Cour suprême depuis ? Quant à une constitution québécoise, encore faudrait-il préciser s'ils ont à l'esprit une constitution provinciale ou nationale !
En ce qui a trait à l'apprentissage du français par les immigrants, le problème ne vient pas de la reconnaissance du droit d'apprendre le français, car ce droit est acquis (Stefanescu et Georgeault, p. 593). Les retards cumulés viennent du gouvernement québécois qui ne respecte pas ses propres engagements formulés dans le «contrat moral» de 1990.
En effet, les immigrants sont très nombreux à «attendre des mois, voire des années, avant de pouvoir recevoir des cours» élémentaires de français (p. 596-597). En cette époque de mondialisation, les Québécois ont toujours soif d'apprendre l'anglais, l'espagnol et d'autres langues, même s'ils sont déjà champions en ce domaine. Mais il serait dans l'ordre naturel des choses de donner rapidement la priorité à l'enseignement du français aux immigrants, que nous accueillons justement pour assurer notre pérennité.

Richard Desjardins et une trâlée de québécismes
passent au Larousse
Caroline Montpetit
Le Devoir vendredi 22 juillet 2005
Richard Desjardins a fait son entrée dans le Petit Larousse 2006. Le chanteur-auteur-compositeur y figure aux côtés de 45 autres nouveaux venus au royaume des noms propres, dont la chanteuse Madonna, le chanteur Renaud, le prince de Monaco Albert II, l'écrivain américain Jim Harrisson et les écrivains français Daniel Pennac et Pascal Quignard.
Le Larousse a aussi ajouté une trâlée de québécismes à son édition. Et notez bien que, comme nous l'apprend ce même dictionnaire, trâlée vient de l'ancien français troller, pour vagabonder, et est utilisé au Québec, aux Antilles et en Suisse.
Se sont donc, entre autres, ajoutés au panthéon laroussien les québécismes bar, comme dans bar laitier, beurre, comme dans beurre d'érable, calotte, pour casquette, hivernement, pour le fait d'hiverner, jambette, pour croc-en-jambe, outarde, pour bernache du Canada, et plaignard, pour geignard. On a aussi ajouté, en provenance du Québec, le rouli-roulant, le ravage des animaux sauvages et la tente-roulotte.
Il faut dire aussi que cette nouvelle édition fait une place particulière à la francophonie dans le monde, avec un cahier spécial qui lui est dédié. On y décline les grandes dates des sommets de la francophonie ainsi que les organisations qui la soutiennent, depuis que le géographe Onésime Reclus a utilisé le mot «francophonie» pour la première fois, à propos des colonies françaises, en 1880.
Comme c'est devenu une tradition chez Larousse, des illustrateurs ont choisi des mots singuliers de la francophonie pour créer une illustration de leur cru. André Philippe Côté, le créateur québécois du Docteur Smog, y a donc illustré les mots québécois croche et dépanneur, ainsi que tricoler, qui en acadien veut dire tituber. L'illustrateur belge François Schuiten a choisi les mots belges bel-étage, pour désigner un rez-de-chaussée surélevé, et rejointoyeur, c'est-à-dire un professionnel qui recouvre ou refait avec un mortier les joints de maçonnerie. D'autres dessinateurs ont illustré des mots des régions de France comme le festnoz, une fête nocturne illustrée par Pétillon; de Louisiane, comme le bayou vu par Moebius; d'Afrique, comme l'arbre à palabres, cet arbre sous lequel se réunissent les anciens vu par Alagbé; des Antilles, comme la savane, cette place du village illustrée par Marboeuf; ou de Suisse, comme ce short de sport appelé cuissettes, vu par Zep.
Dans le lexique général francophone, certains mots anglais ou anglicismes ont obtenu leurs lettres de noblesse. Ainsi, on retrouve désormais dans le Larousse le coming out de quelqu'un, le outing, l'électrofunk, le grunge, le jet ski, le speed et ses speedés, et même implémenter, comme terme d'informatique .
Ceci étant dit, le Larousse 2006 ouvre aussi la porte à des mots hindi, japonais ou chinois : shiitake, samoussa, ou Qi Gong. Si l'on inclut enfin un autre cahier dédié à la terre, qui parcourt, photographies à l'appui, les dangers d'extinction des ours polaires, l'assèchement du fleuve Tana, la rareté de la morue dans l'Atlantique Nord et le surpeuplement, on peut dire que cette édition du Larousse s'ouvre résolument sur le monde.
