
Les grands prédateurs
Paul Chamberland
Le Devoir mercredi 13 juillet 2005
Lettres: Morin-Heights, le 30 juin 2005 - À la station de métro Berri-UQAM, sur les quais, des groupes de panneaux illuminés (deux ou trois selon le cas) occupent une large part des espaces publicitaires muraux.
Je décris la chose dans sa présentation en triptyque. À une extrémité, une femme; à l'autre, deux hommes brandissent chacun un fusil d'assaut futuriste muni d'une bouteille de Molson Dry. Il en sort un puissant jet ambré qui transperce à l'abdomen la femme du panneau médian. Par leur posture, les deux «assaillants» et leur «victime» manifestent un entrain débridé. La partouze peut commencer.
Un des traits caractéristiques du fascisme est le culte de la force brute, souvent esthétisée du reste. Dans cette pub, l'amalgame de l'agression et du plaisir signifie crûment que la violence fait jouir et que l'acmé de la jouissance s'obtient du fait de «perforer» l'autre. Molson attribue au viol la valeur ajoutée de la séduction. Deux femmes pour un seul homme ? On serait porté à penser que l'annonceur fait droit à la rectitude politique. Il n'en est rien. [...] Pas besoin de se torturer les méninges pour déduire qu'il va «se faire» les deux donzelles.
La conception et la confection d'une pub requièrent de la sagacité. L'annonceur sait ce qu'il fait, il ne néglige la portée sémiotique d'aucun détail. Molson fait la promotion d'une brutalité désinhibée -- ludique ! -- et ramenée au degré zéro de la moralité : celle de l'autisme social. Délibérément, donc avec malignité, il en exhibe dans l'espace public l'icône obscène. Car l'apologie d'une convoitise aveugle à tout ce qui ne sert pas son propre assouvissement vise à banaliser une «éthique», celle d'un club de grands prédateurs qui tirent leur jouissance du pillage de la Terre et de l'avilissement des êtres humains. Voilà pourquoi cette obscénité-là est indéniablement politique.

PPP et bien collectif
Marc Poulin
Le Devoir vendredi 15 juillet 2005
Lettres: Longueuil, juillet 2005 - Il est faux de croire que les partenariats public-privé prônés par nos gouvernements, provinciaux ou municipaux, puissent un jour représenter une solution à quelque problème que ce soit. En fait, on assiste plutôt à la spoliation du bien collectif au profit de l'entreprise privée, qui inféode systématiquement nos institutions publiques. Finalement, le rôle régulateur et de protection censé être assuré par nos gouvernements ne tient plus. Ceux qui doutent qu'un tel saccage soit possible auraient intérêt à examiner l'expérience internationale en ce domaine, et notamment celle du Royaume-Uni. On y trouve des exemples accablants où la solution, censée être apportée par les PPP pour pallier les problèmes de financement, s'est transformée en véritable curée.
Le dépérissement des transports en commun à Montréal en est une excellente démonstration. On ferme d'abord le robinet du financement gouvernemental, puis, lorsque les usagers sont vraiment écoeurés de la détérioration de leur service, on leur présente les PPP comme une panacée. La technique est vieille comme le monde. L'agresseur empoisonne le puits du village voisin pour ensuite lui vendre de l'eau fraîche à gros prix. Bien sûr, comme tout bon agresseur sait profiter de la faiblesse de sa victime, il laisse croire que son commerce n'a d'autre but que de rendre service. Ainsi assistons-nous à une métamorphose des quais du métro en authentique cirque publicitaire. Les planchers, les plafonds et les murs sont tapissés de réclames. Des écrans géants viendront orner les stations de métro (il y en a déjà à Berri-UQAM). Les haut-parleurs qui accompagnent ces écrans sont déjà à l'oeuvre et crachent leurs slogans détestables. Les concepteurs de ce système le nomment «réseau urbain de télévision» et sont enchantés de profiter d'une clientèle captive. Peut-on être plus cynique ? Pourtant, selon un article paru dans le journal Quartier libre du 27 octobre 2004, les revenus générés par cette détérioration de l'espace public ne seraient qu'une «goutte d'eau dans l'océan des revenus manquants» de la STM et n'apporteront donc rien de plus aux usagers, si ce n'est que de se faire harceler. Alors, à qui profitera véritablement le réseau de télévision urbain ?
Comme l'avait dit Mark Felt, «Deep Throat», la source du journaliste Bob Woodward qui enquêtait sur le scandale du Watergate : suivez la trace de l'argent, vous trouverez !
