L'avenir de la Chaîne d'info internationale s'assombrit
Patrick de Carolis peu favorable à la CFII

Paule Gonzalès
Le Figaro vendredi 8 juillet 2005

Renvoyée aux calendes grecques. La Chaîne française d'information internationale, la fameuse CFII, a désormais peu de chance de voir le jour dans sa forme initiale. Les déclarations de Patrick de Carolis, qui prendra ses fonctions à la tête de Francetélévisions le 22 août, laissent peu d'ambiguïté sur le sujet. Dans sa profession de foi devant le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), le journaliste-producteur a clairement signifié ne pas être favorable à un projet associant le public et le privé. Il souhaite revoir ce dossier de fond en comble, à commencer par une remise en cause du partenariat initialement prévu avec TF 1.

Pour lui, la future chaîne d'information doit être supportée par l'Etat. S'il est favorable à ce que Francetélévisions reste l'instigateur du projet, il n'exclut pas que d'autres entreprises de l'audiovisuel public puissent être associées. Par ailleurs, il estime que cette future télévision doit être diffusée en France. L'association avec TF 1, propriétaire de LCI, interdisait cette possibilité. Les positions du nouveau patron de Francetélévisions devraient donc provisoirement geler la création de la CFII. Le gouvernement de Dominique de Villepin serait sur une position similaire.

Plusieurs voix se sont pourtant élevées, ces dernières semaines, pour relancer le projet. Des députés comme Emmanuel Hamelin ont communiqué au premier ministre des propositions de relance de la CFII, tant souhaitée par le président de la République lui-même. Et de ressortir des cartons, des schémas étudiés dans le passé par la représentation nationale. De même, Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture et désormais président de TV 5, la chaîne francophone multilatérale, a proposé de revoir la copie, en avançant un dispositif moins ambitieux financièrement et appuyé sur les entités existantes, à savoir TV 5 et RFI.

Ce coup d'arrêt de la CFII pourrait être fatal à l'ambition de la France de disposer un jour d'une chaîne internationale. Chacun sait combien l'élaboration d'un tel projet est compliqué. Il aura fallu près de trois ans au gouvernement pour se mettre d'accord sur les contours de la CFII. Un délai qui, s'il devait se reproduire, mènerait à 2007. Date des élections présidentielles.




Implacables et opportunistes

François Brousseau
Le Devoir lundi 11 juillet 2005

Après l'horreur de Londres, tout le monde veut confirmer ses théories sur les questions du jour... Peut-on stopper le terrorisme? La méthode du «gros bâton» fonctionne-t-elle? Faut-il au contraire s'attaquer aux raisons qui amènent le terrorisme? Y a-t-il un rapport entre l'Irak et ces attentats?

La thèse des dirigeants américains et britanniques est connue : les islamistes radicaux ont déclaré la guerre à l'Occident, et c'est bien la guerre qu'il faut leur faire. «Nous sommes implacables [relentless], nous ne dévierons pas», a dit George Bush au sommet du G8.

Dans le quotidien El País de samedi, l'écrivain mexicain Carlos Fuentes écrivait -- c'est l'autre théorie -- que Londres nous rappelle la nécessité de s'attaquer aux racines du terrorisme.

Il faut, selon Fuentes, aider à l'édification de sociétés démocratiques dans le monde arabo-musulman : «Sans démocratie vraie, cette région continuera d'être un nid de terroristes. Mais c'est aux citoyens de ces nations, et non à Condoleezza Rice, qu'il revient d'expulser du pouvoir les satrapes actuels. Et avec eux, de se débarrasser des terroristes qui profitent de ce mélange explosif de despotisme, de féodalisme et de complicités inavouables.»

Un député à la Chambre des communes britannique, George Galloway, élu en mai sous la bannière antiguerre, a causé le scandale à Londres en déclarant : «Si vous bombardez un autre peuple, ils reviendront vous bombarder à leur tour.»

À l'autre extrême, toujours sur le registre des manipulations opportunistes du drame, il y a Fox News, la chaîne pro-Bush, qui a tenté de faire dire à l'ex-général Wesley Clark, candidat à l'investiture démocrate en 2004, que les attentats de Londres «montrent que la guerre en Irak était justifiée».

Renseignement pris, Clark a dit exactement le contraire : «On peut se demander si le président n'a pas créé en Irak un point de ralliement pour les terroristes, comme les Soviétiques l'avaient fait en Afghanistan.»

Une déclaration, en passant, mieux enveloppée mais pas si différente, sur le fond, de celle du député Galloway !

«Le monde est désormais plus sûr», aimait répéter George Bush dans les mois qui ont suivi l'invasion de l'Irak. Mais après novembre 2004, le slogan a disparu. Pourquoi ? Parce qu'en fait, le monde est devenu plus dangereux depuis 2003 : ce sont les statistiques américaines qui le disent ! Selon des chiffres de la CIA qu'il vaut la peine de relire aujourd'hui, il y a eu dans le monde, en 2003, 208 attaques terroristes ayant causé 625 morts. Et en 2004, 651 attaques pour 1907 morts violentes.

Devant ces statistiques, en guise de commentaire, M. Bush avait déclaré le 27 avril : «Nous sommes implacables, nous ne dévierons pas.»

***

La semaine dernière, une journaliste du New York Times, Judith Miller, a été jetée en prison pour avoir refusé d'identifier ses sources dans une affaire potentiellement gênante pour l'administration Bush.

L'affaire en bref : par vendetta personnelle, un conseiller du président aurait laissé «couler» le nom d'un agent ultrasecret de la CIA, un crime selon la loi fédérale. Et le juge voulait savoir qui a dit ça à la journaliste...

Pour la profession journalistique, la protection du secret des sources est un grand principe. Défendu, par exemple, par l'organisation Reporters sans frontières, qui a dénoncé jeudi «un dangereux précédent, un très mauvais signal envoyé par les États-Unis».

En apprenant la nouvelle, j'ai immédiatement relu un long article du New York Magazine, paru en juin 2004, qui dressait un portrait extrêmement cru de cette journaliste aux dents longues, grande consommatrice de sources anonymes. Avec force citations de concurrents et de collègues, Miller y était décrite comme l'incarnation de la culture du «scoop à tout prix», dans ce qu'elle a de plus féroce et de plus dangereux.

En 2002 et 2003, elle avait régulièrement occupé la Une du New York Times avec une série de reportages-chocs, très affirmatifs, sur la présence d'armes de destruction massive en Irak. Ces reportages se basaient essentiellement sur une source anonyme, qui s'est avérée être l'Irakien en exil Ahmed Chalabi, un activiste très proche des ultraconservateurs américains.

Pendant des années, ce Chalabi a distillé de fausses informations, plus alarmistes les unes que les autres, sur les armements de Saddam Hussein. Avec l'idée unique de provoquer une action militaire contre Bagdad. En utilisant des caisses de résonance comme Judith Miller et la Une du New York Times, cet «informateur» de l'ombre est arrivé à ses fins.

Mais aujourd'hui, Ahmed Chalabi est en disgrâce à Washington. Même d'anciens alliés le décrivent comme un manipulateur sans scrupules, voire un bandit pur et simple. Son alliance stratégique avec Judith Miller aura pourtant été l'un des éléments accélérateurs de l'invasion américaine en Irak.

À l'heure où la journaliste va en prison pour le principe de la protection des sources anonymes, il est intéressant de rappeler que Judith Miller est aussi un bel exemple du vrai danger qu'il peut y avoir à trop se fier à de telles sources.

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.




Les Français pris de complexes face aux Québécois?

Fabien Deglise
Le Devoir jeudi 14 juillet 2005

«Le balancier a changé de côté», dit l'écrivaine Valérie Lion

Les Français seraient-ils en train de développer des complexes devant les Québécois? Oui, répond sans ambages dans son vrai-faux journal Oscar Dufresne, écrivain fictif sorti de l'imagination du romancier français Frédéric Beigbeder. «Le Québec, écrit-il à la page 109 de L'Égoïste romantique (Grasset) au terme d'un séjour prolongé à Montréal, c'est la France dans dix ans. Même l'accent comique des autochtones [les Québécois] s'oublie très vite, et le paternalisme du Parisien arrogant se mue en complexe d'infériorité.» Rien de moins.

Témoignant d'un incroyable, voire d'un improbable revirement de situation, la formule est -- sans surprise aucune compte tenu du pedigree de l'homme qui l'a créée -- tout aussi lapidaire qu'exagérée, diront plusieurs. N'empêche : derrière ces mots, l'idole des trentenaires et chantre de la superficialité et du nihilisme met sans l'ombre d'un doute le doigt sur un phénomène que le Québec des années 60, 70, 80 ou même 90, coincé dans un rapport à la fois soumis et admiratif face à la France, aurait eu de la difficulté à envisager. En effet, les relations entre Français et Québécois sont bel et bien en train de changer avec, à la clef, des échanges plus mûrs, plus égalitaires, moins émotifs, ainsi que des complexes qui, avec le temps et la nouvelle direction du vent, semblent avoir changé de propriétaire.

Le retour du balancier

«Le balancier a changé de côté», confirme à l'autre bout du fil la journaliste française Valérie Lion, qui officie à l'hebdo L'Express et qui, l'automne dernier, a signé un bouquin intitulé Irréductibles Québécois (Éditions des Syrtes) qui présente le Québec dans toute sa modernité. «Dans les années 70, les Québécois allaient en grand nombre en France pour faire des études ou pour s'inspirer des institutions françaises afin de construire les leurs. Aujourd'hui, par contre, ils sentent moins d'attrait pour la France qui, elle, par contre, se tourne de plus en plus vers le Québec pour voir comment trouver là des façons de régler plusieurs de ses problèmes.»

Médiation familiale, délinquance juvénile, contrôle des détenus, gestion des maladies dégénératives, enseignement de l'anglais, violence conjugale, alouette : les «missions françaises» au Québec visant à s'abreuver à ce que les représentants de l'Hexagone appellent pompeusement le «modèle québécois» sont désormais aussi nombreuses que diversifiées. Et au cours des dernières années, ces va-et-vient d'enseignants, de fonctionnaires, d'entrepreneurs, d'étudiants et de politiciens ont contribué à bien plus de choses qu'à simplement inspirer l'élite française.

«La multiplication des échanges entre les deux pays a fortement contribué à changer la perception qu'avaient les Français face aux Québécois», dit l'éditeur Hervé Foulon, propriétaire de la Librairie du Québec à Paris. «Aujourd'hui, ils s'aperçoivent que le Québec est bien plus qu'une région folklorique avec son côté terrien, ses grands espaces, ses terroirs avec cabanes en bois rond et bûcherons. Le Québec, ils commencent à le comprendre : ce n'est pas un bout de France en Amérique du Nord. C'est une société à part entière, moderne, nord-américaine, francophone et développée, qui vit au temps de la mondialisation et de la consommation.» Et ce que plusieurs Français y trouvent désormais -- «surtout ceux qui ne s'attendent pas à ce qu'on déroule le tapis devant eux», dit Mme Lion -- est loin de les laisser indifférents.

«Montréal, c'est New York qui parle français», écrit Beigbeder à travers son chroniqueur noctambule et obsédé sexuel. «Une fourmilière ultramoderne, hyperfashion, total hype et underground au sens littéral du terme (il fait -20 °C, donc on vit sous la terre). [...] Il est clair que les Canadiens francophones sont en train d'inventer la seule résistance intelligente à l'américanisation. Ils gardent ce qui leur plaît sur ce continent (rapidité, efficacité et technologie) et jettent tout le reste (vénalité, anglicismes et Roch Voisine).»

L'éloge est loin d'être courant, surtout en provenance d'une zone culturelle et d'une classe intellectuelle qui ont toujours facilement exporté arrogance et parfois condescendance de ce côté de l'Atlantique. Mais chez une frange de la population française, ces vieux réflexes franchouillards semblent être chose du passé, mis à mal par un Québec qui, de toute évidence, a la cote. «C'est in d'être québécois aujourd'hui à Paris», résume Louis Lavoie, un p'tit gars d'ici qui vit et travaille là-bas depuis quelques années. «Nous sommes très appréciés pour notre simplicité et notre pragmatisme très anglo-saxon, qui nous permet de trouver des solutions simples à des problèmes compliqués. Ça, les Français ne savent pas toujours le faire, préférant plutôt transformer ces problèmes en montagnes.»

De l'indifférence à l'envie

Impressionnés, séduits, intrigués par le cousin germain d'Amérique -- et pas seulement pour ses talents de chanteur ou d'humoriste --, les Français qui s'intéressent au Québec, affirme M. Lavoie, sont toutefois à des années-lumière du sentiment d'infériorité dont parle Beigbeder. «L'ego du Parisien et l'orgueil français sont bien trop forts pour ça», résume-t-il. Mais l'envie et, parfois, la frustration naissant de la comparaison peuvent facilement faire leur apparition.

«Il y a vraiment quelque chose de stimulant au Québec», lance depuis la capitale française Laurence Serfaty, une réalisatrice qui revient tout juste d'un séjour à Trois-Rivières, où elle s'est penchée sur des méthodes locales et novatrices, selon elle, dans le traitement de la maladie d'Alzheimer. «Tout a l'air d'être simple et efficace. Il souffle là-bas un vent de liberté et de franchise qui tranche avec le paraître étouffant des Français mais aussi avec la morosité ambiante ici.»

Morosité : le mot est repris au vol par Frédéric Beigbeder qui, lors d'un entretien téléphonique plus tôt cette année, n'a pas hésité à en abuser pour justifier ses formules à l'emporte-pièce sur les nouvelles relations franco-québécoises. En effet, selon lui, le sentiment d'infériorité qui taraude son personnage, Oscar Dufresne, est loin d'être étranger à la déprime qui semble avoir frappé le territoire français depuis quelques années. «On s'aperçoit de la disparition progressive de la grandeur de la France, dit-il. Moi, j'ai le sentiment de vivre dans un pays dans le coma, recroquevillé sur son passé et en train de mourir. L'ambiance est assez triste. À l'opposé, au Québec, c'est la modernité, la vitesse, la jeunesse d'esprit, la simplicité des rapports humains et le romantisme que l'on trouve là. Les gens sont aussi moins blasés, moins orgueilleux, moins arrogants. Et, forcément, c'est agréable.»

Une maturité partagée

Le portait est idyllique. Mais pour Valérie Lion, il est loin d'être nouveau. «C'est ce genre de perceptions qui ont guidé, il y a 30 ans, les Français qui ont décidé de venir s'installer au Québec, dit-elle. On constate que ça n'a pas changé.»

Il est toutefois difficile d'en dire autant, selon elle, des Québécois qui, au cours de la même période, ont fait «un bon bout de chemin», se présentant désormais devant les Français avec une assurance et une maturité qui ne leur ressemblaient guère dans les années 50, 60 ou 70. Résultat : stimulé par la modernité d'un Québec ouvert sur le monde, le cousin d'Amérique, tout sourire, côtoie désormais, lors des réunions de famille, un cousin français plutôt sur la déprime -- et accessoirement «sur les pilules» afin de la surmonter --, qui se demande pourquoi la réussite et l'optimisme ne figurent pas à son menu.

Ce cousin hexagonal déprimé se met d'ailleurs à rêver de plus en plus de ce Québec qui, selon un sondage commandé en mai dernier par l'ambassade du Canada à Paris, représente aujourd'hui le «rêve américain» pour 70,6 % des Français. Le territoire canadien jouit également chez les leaders d'opinion là-bas d'une meilleure image que la France elle-même, selon ce sondage.

Ces résultats n'étonnent guère l'historien Yvan Lamonde, qui suit depuis des années l'évolution des échanges franco-québécois. «Nous avons une manière très américaine de faire les choses tout en gardant des attitudes européennes et françaises, résume-t-il. Cette américanité nous distingue des Français, mais en même temps, aujourd'hui, vu leur contexte social et politique, c'est une des voies d'entrée pour eux dans cette réalité.» Une porte d'entrée qu'ils franchiront sans doute si la tendance envisagée par Beigbeder se maintient en parlant le «français du troisième millénaire» : le québécois, «argot futuriste [qui ressemble beaucoup à celui] créé par Anthony Burgess dans Orange mécanique». Pourquoi pas ?




La France en déclin?

Christian Rioux, Correspondant du Devoir à Paris
Le Devoir jeudi 14 juillet 2005

En ce 14 juillet, les Français ont le drapeau en berne. La plupart des observateurs diagnostiquent un pays en panne.

Perspectives - Par un hasard comme seule l'histoire sait en fabriquer, cette année est le 200e anniversaire de la célèbre bataille de Trafalgar. Le 21 octobre 1805, les armées de Napoléon subissaient en effet une terrible défaite qui allait consacrer la suprématie britannique sur les mers pendant plus d'un siècle. En fait, jusqu'à ce que la jeune puissance américaine prenne le relais.

Affaibli par les deux lourdes défaites du référendum européen et des Jeux olympiques, Jacques Chirac aura le 14 juillet une tâche particulièrement difficile pour tenter de restaurer son autorité et de se réconcilier avec une opinion rétive, à l’occasion de l’avant-dernier 14 juillet de son mandat.
Agence France-Presse

Toutes proportions gardées, en ce 14 juillet, le moral des Français n'est probablement guère meilleur qu'au soir du 21 octobre 1805. Les guerres d'aujourd'hui ne se mènent plus sur les mers. Alors que le président Jacques Chirac s'adressera aujourd'hui à la nation, les Français s'interrogent sur la série de déboires qu'ils ont connus depuis un an.

Le dernier en date, l'échec de Paris aux mains de Londres dans la course aux Jeux olympiques de 2012, illustre l'ampleur du malaise. Au lieu de prendre fin avec le fair-play habituel, l'affaire a dégénéré en une série de déclarations amères qui, loin de redorer le blason français, montrent que cette défaite vient aggraver un climat déjà passablement délétère. Comme si le pays comptait sur les Jeux olympiques «pour répondre à sa crise de langueur identitaire, se remettre à croire en son destin et se persuader de sa place dans le monde», écrivait le journal Libération.

En effet, rien de tout cela ne va se soi aujourd'hui en France. Depuis un certain temps déjà, le pays est l'enfant malade de l'Europe. Plombé par un chômage chronique à plus de 10 %, un déficit budgétaire qui a fait voler en éclats les critères de Maastricht, une communauté immigrante où couve la colère et un président discrédité dont la popularité est au plus bas, le pays semble recroquevillé dans son coin en attendant que passe le mauvais vent de la mondialisation. Le premier ministre Dominique de Villepin a beau continuer à faire des discours emphatiques vantant la grandeur du pays et son rôle dans le monde, plusieurs n'hésitent pas à parler carrément de déclin.

Que vaut un modèle social qui crée quatre millions de chômeurs ?, clame le chef de l'UMP, Nicolas Sarkozy, candidat à la présidentielle de 2007. Même un vieux gaulliste modéré comme Jean-François Deniau, négociateur français du traité de Rome en 1957 et membre de l'Académie française, explique au Figaro que le «modèle social français, que personne en Europe ne considère comme modèle, a perdu. C'est une administration proliférante et trop sûre d'elle, un refus de réforme viscéral, un corporatisme et une peur de l'autre à la limite du racisme».

Un rapport confidentiel divulgué la semaine dernière par le journal Le Monde révèle que la situation économique est beaucoup plus grave que ne le reconnaît le gouvernement. Les économistes annoncent une croissance d'à peine 1,5 % en 2005 et un déficit budgétaire de 3,5 % qui ne devrait pas bouger en 2006. Le seul déficit de la sécurité sociale atteint près de 17,5 milliards de dollars, celui des pensions, 2,7 milliards, et celui des prestations agricoles, 2,2 milliards. «Pour la première fois, en 2006, l'impôt sur le revenu payé par l'ensemble des ménages français ne servira pratiquement qu'à rembourser les intérêts de la dette publique au lieu de servir à préparer l'avenir et à renforcer le service public», a avoué le ministre de l'Économie, Thierry Breton. Même le secteur de l'exportation, traditionnellement le point fort de l'économie française, est touché : depuis 2000, la France a perdu 0,5 point de parts du marché mondial, soit 10 % de ses positions, qui ont reculé de 5,3 % en 2000 à 4,8 % en 2004, selon l'OCDE.

Mais ces chiffres sont trompeurs. Plus concrètement, il faut savoir que si un chômeur canadien reste en moyenne quatre mois sans travail, en France, il passe seize mois et demi sans travailler. Un jeune Français sur quatre n'arrive pas à entrer sur le marché du travail alors que deux personnes âgées de plus de 55 ans sur trois en sont déjà sorties.

Autrefois qualifié par l'économiste Jacques Lesourne de «modèle soviétique réussi», le modèle français ne fait plus l'unanimité. L'éditorialiste du Point Claude Imbert n'y voit qu'un «faux modèle qui n'est, en vérité, que la résignation théorisée de l'"exception française" : un agglomérat d'"avantages acquis" par un État-providence glouton qui dévore 55 % de la richesse nationale; une protection exorbitante des salariés du service public au détriment de l'emploi; une croissance faible et des déficits records qui, sans la protection de l'euro, nous eussent valu deux ou trois dévaluations... »

Dès la fin de 2004, le sociologue Gérard Mermet décrivait une France «qui a décroché du peloton européen» et que «sa myopie empêche de voir ce qui se passe hors de ses frontières». S'il hésite à parler de déclin, le mot ne fait pas peur à Alain-Gérard Slama. Le chroniqueur du Figaro parle du «déclin mou et du naufrage tranquille dans lequel nous risquons de sombrer si nous continuons dans cette voie».

Même constat pour le politologue Alain Duhamel. «Inutile de brandir le modèle social français comme s'il s'agissait d'un chef-d'oeuvre impérissable, il est devenu un sabre de bois», écrit-il. Le modèle social français était peut-être lourd et impérieux, mais il permettait une certaine ascension sociale. Cette période-là est révolue, dit Duhamel. «Le modèle social français conserve ses handicaps mais a perdu ses avantages.»

On ne se surprendra donc pas de voir la France peser de moins en moins dans les affaires du monde. Même si l'épisode irakien a pu tromper la galerie, il faut constater qu'elle n'a été pour presque rien en Ukraine et au Moyen-Orient et que, même au Liban, elle est aujourd'hui à la remorque des États-Unis. Mais au moins se consolait-on en sachant assuré son rôle de leader européen. Le non au référendum sur le projet de traité constitutionnel européen a cassé net ces prétentions. Aujourd'hui, la France se voit forcée de céder le leadership européen à un Tony Blair triomphant. Les nouveaux membres venus de l'Est ne sont guère disposés à accepter le rôle de leader naturel qu'elle s'était toujours donné auprès de ses voisins d'Europe occidentale.

La crise du modèle français n'est pas sans rappeler celle du modèle allemand, lui aussi touché par le chômage. À la différence près que la crise allemande peut invoquer comme excuse l'intégration de l'ancienne RDA. Sans compter que le système politique allemand offre des voies de sortie qui n'existent pas en France.

L'impopularité des réformes radicales amorcées par Gerhard Schröder a immédiatement mené au déclenchement d'élections précipitées à l'automne. En France, le gouvernement de Jacques Chirac a beau battre des records d'impopularité et avoir été successivement désavoué aux élections municipales, au scrutin européen et au référendum sur la Constitution, la population n'a qu'à prendre son mal en patience et à attendre l'élection présidentielle... dans deux ans.

Dans un article retentissant, le chroniqueur de l'International Herald Tribune (publié à Paris), John Vinocur, n'hésite pas à dénoncer «une caste dirigeante tellement tournée vers elle-même, tellement hors jeu, tellement effrayée à l'idée de changer sa façon de faire, qu'elle est proche de l'autisme».

Le blocage politique actuel fait même craindre à certains un nouveau Mai 68 ou une dérive populiste. Il n'est pas à exclure que l'éventuelle élection en 1997 d'un Nicolas Sarkozy précipite le pays dans un scénario radical comme en a connu la Grande-Bretagne lors de l'élection de Margaret Thatcher.

«À en juger par un certain nombre d'indicateurs, écrit le sociologue Gérard Mermet, on pourrait dire que la France est dans une situation prérévolutionnaire : un mécontentement général, un retard qui s'accroît par rapport aux autres pays développés, une absence de projet collectif, une relation difficile avec les élites susceptible de provoquer un mouvement social brutal... » Le sociologue ne prédit pas d'explosion sociale, mais il estime qu'elle n'est pas improbable.

D'ici l'élection présidentielle, les Français n'auront guère d'autre moyen que la rue pour manifester leur malaise. Histoire de limiter les débats, le premier ministre Dominique de Villepin vient de décider de gouverner par décrets en passant par-dessus l'Assemblée nationale. Les paris sont ouverts sur l'état du pays dans deux ans.




Tarte à la crème

Ginette Desmarais
Le Devoir mercredi 20 juillet 2005

Lettres: La teneur de l'article de Christian Rioux publié dans Le Devoir du 14 juillet, sur le déclin de la France, ressemble davantage à une tarte à la crème lancée à la figure qu'à un gâteau d'anniversaire.

Cette façon de dresser la liste déjà archiconnue des problèmes vécus par les Français m'apparaît tenir d'un acharnement unilatéral et systématique. Il est vrai que la politique de Chirac a été désastreuse. Mais la guerre en Irak l'est drôlement plus, et elle est signée Bush. Quant à notre Paul Martin national, vous trouvez qu'il agit en homme d'État avec ses petites commandites ? Et Berlusconi, ce fossoyeur de la culture italienne, il est plus inspirant peut-être ? Il semble que les démocraties occidentales se retrouvent actuellement dirigées par des politiciens assez myopes. La France ne fait pas exception, ni plus, ni moins.

Que penseraient les Québécois si le correspondant à Montréal du Monde décidait, un 24 juin, d'écrire un article dans son journal qui critiquerait nos villages gâchés par des boulevards Taschereau, nos restaurants de poutine, nos anglicismes de syntaxe, notre système de santé déficient, notre signalisation routière incohérente, nos coupes à blanc, notre taux élevé de monoparentalité, le taux élevé de suicide chez les jeunes, la mainmise du crime organisé dans certaines municipalités où on cultive... le maïs, etc. ? On trouverait ça drôlement tendancieux, à tout le moins.

Réplique

Malgré les lacunes des pays que vous citez, il se trouve peu d'observateurs en Italie, au Canada et aux États-Unis pour soutenir que leur pays traverse une crise structurelle grave, constat qui fait pratiquement l'unanimité aujourd'hui en France. Dans la plupart de ces pays, des élections ont permis ou permettront bientôt de rétablir une certaine légitimité du pouvoir, alors que les Français devront subir, quoiqu'il arrive, pendant deux ans encore un président élu pratiquement par accident en 2002 et désavoué par trois scrutins consécutifs. Quand (sic) à critiquer le modèle québécois un 24 juin, pourquoi pas ?

Christian Rioux




Le thriller de l'été

Richard Hétu, collaboration spéciale
La Presse dimanche 17 juillet 2005

New York - Jusqu'à présent, la Maison-Blanche a survécu à tous les scandales, si l'on peut qualifier de scandales l'inexistence d'armes de destruction massive en Irak, le bourbier meurtrier de l'après-Saddam et les sévices infligés aux prisonniers d'Abou Ghraïb et de Guantanamo. Tout ça mériterait sans doute un mot moins galvaudé que « scandale ».

Quoi qu'il en soit, George W. Bush a été dûment réélu en novembre dernier. Et les hommes et les femmes de son administration ont été honorés, promus, défendus. L'ancien directeur de la CIA, George Tenet, qui jurait détenir des preuves en béton sur la présence d'ADM en Irak, a reçu la médaille de la Liberté des mains du président. Condoleezza Rice, trompeuse sur le même dossier, a hérité du Secrétariat d'État, une autre récompense prestigieuse. Et Donald Rumsfeld, le cow-boy du Pentagone, demeure toujours en selle, malgré toutes les erreurs et les horreurs de la guerre en Irak. « Il fait un travail superbe », a déjà dit le président américain à son sujet.

Tout se passe comme si l'administration Bush pouvait faire et dire n'importe quoi sans avoir à en subir aucune conséquence.

Ça ne se passerait évidemment pas comme ça si le Congrès était majoritairement démocrate, comme il était majoritairement républicain lors du deuxième mandat de Bill Clinton. À Washington, le Sénat et la Chambre des représentants seraient aujourd'hui le théâtre d'une multitude d'enquêtes. L'une tenterait de déterminer si la Maison-Blanche a fait pression sur la CIA pour exagérer la menace irakienne. Une autre chercherait à savoir si la torture à la prison d'Abou Ghraïb était le fait de quelques pommes pourries ou si ces méthodes étaient déjà en vigueur à Guantanamo. Une autre encore s'intéresserait à l'affaire Valerie Plame, qui a mis en émoi la capitale américaine la semaine dernière.

Mais le Congrès, dont la majorité républicaine s'est accrue en novembre dernier, ne tient aucune enquête, s'assurant de balayer tous les scandales sous le tapis. Et la presse n'y peut rien. Quand elle n'est pas partisane ou pusillanime, elle est frivole.

Aussi reviendra-t-il peut-être à un procureur spécial de mettre un terme à l'immunité dont jouit l'administration Bush. Cet homme s'appelle Patrick Fitzgerald. En décembre 2003, le département de la Justice l'a chargé d'enquêter sur des fuites concernant l'identité d'une espionne de la CIA, cette Valerie Plame qui a donné son nom à une affaire. L'Attorney General de l'époque, John Ashcroft, avait été forcé de se dessaisir de ce dossier, qui met en cause la Maison-Blanche.

Né à Brooklyn d'immigrants irlandais, Fitzgerald a fait son droit à Harvard, où il a fait partie de l'équipe de rugby. Procureur fédéral à Chicago depuis 2001, il est comparé à un bouledogue qui aurait les capacités intellectuelles d'un ordinateur. Âgé de 44 ans, il se décrit lui-même comme un homme zélé, et il l'a prouvé en réclamant l'emprisonnement de la journaliste Judith Miller, du New York Times, qui a refusé de collaborer à son enquête. Reste à voir s'il osera porter des accusations criminelles contre un ou plusieurs membres de l'administration Bush.

Fitzgerald a déjà envoyé des mafieux et des terroristes en prison. Du temps où il était procureur fédéral à New York, il a obtenu des verdicts de culpabilité contre Joseph Gambino, chef de la famille du même nom, et contre Omar Abdel Rahman, responsable de l'attentat à la bombe du World Trade Center en février 1993. Il a également triomphé au terme du procès intenté à quatre membres d'Al-Qaeda accusés d'avoir participé, en août 1998, aux attentats contre les ambassades américaines du Kenya et de la Tanzanie. Son plus grand rêve: se retrouver dans un tribunal contre Oussama ben Laden.

En attendant, Fitzgerald a la Maison-Blanche dans sa mire. Depuis plus d'un an, le procureur spécial cherche à déterminer si des hommes ou des femmes du président ont révélé à la presse le nom de Plame, l'espionne de la CIA, ce qui pourrait constituer un crime fédéral. Selon une théorie, la fuite aurait été orchestrée par des membres de l'administration Bush, dont le conseiller politique Karl Rove, pour se venger du mari de l'agente, l'ambassadeur Joseph Wilson, auteur d'un article accusant la Maison-Blanche d'avoir exagéré la menace irakienne.

Ce qui est absolument certain, c'est que Rove a parlé de Plame avec le chroniqueur conservateur Robert Novak, qui a été le premier à publier le nom de l'agente, le 14 juillet 2003. Il a également eu un entretien sur le sujet avec le journaliste Matthew Cooper, du magazine Time.

Au-delà des aspects juridiques, ces révélations constituent un problème politique pour la Maison-Blanche. Depuis le début de l'affaire, celle-ci jure que Rove n'y a été mêlé d'aucune façon. Le président a même dit qu'il congédierait tout membre de son administration qui aurait divulgué l'identité de Plame. Qu'attend-il pour passer à l'action?

Pour l'heure, la défense de Rove consiste à dire qu'il a appris l'identité de Plame en parlant à un ou une journaliste et qu'il n'a fait que confirmer la chose lors de son entretien avec Novak.

Si le procureur spécial juge que Rove ou d'autres membres de l'administration Bush mentent, il a le pouvoir de leur intenter un procès. Sa décision ne saurait tarder. C'est le thriller de l'été.




Non, le Canada n'a rien à craindre du «terrorisme international»! Si...

Omar Aktouf, Ph.D., professeur titulaire aux HEC Montréal
Le Devoir mercredi 20 juillet 2005

Voici la psychose revenue depuis les attentats du 7 juillet à Londres. Notre ministre des Affaires extérieures affirme que l'Occident sera plus que jamais solidaire devant «ces criminels qui veulent imposer au monde leur vision» et notre ministre de la Défense ressasse que «le Canada ne doit pas se croire à l'abri», tout en donnant aux troupes canadiennes une mission plus agressive au sud de l'Afghanistan.

Pour moi, musulman et d'origine algérienne, qui ai vu venir le terrorisme qui a ravagé ce pays pendant plus de dix ans, il est fortement à déplorer que le Canada se laisse aller dans cette pente qui consiste à se rallier aveuglément aux thèses et actions des USA.

Mes origines, mon histoire, mon vécu, ma capacité de voir les choses autrement... me font dire catégoriquement : non ! le Canada et ses citoyens n'ont rien à craindre du dit «terrorisme international», si certaines conditions sont respectées et si certaines vérités sont acceptées.

Le «Canada brand»

Il est connu que le Canada jouit d'une «marque de commerce» mondiale que bien des «grands» pays auraient raison de lui envier : est-ce pour rien que des milliers de voyageurs «occidentaux», Américains en tête, portent des logos «Canada» placés bien en vue ? Ils savent que cela sera pour eux un gage de tranquillité et de bons traitements où qu'ils aillent dans le monde. À travers mon Afrique du Nord natale, de Rabat au Caire, le Canada est vu comme un pays «ami de tous», ni colonialiste ni impérialiste, juste et neutre, sans velléités guerrières, sans alignement sur les seuls intérêts du capital multinational... Et, aussi comme un pays qui «pèse» sur la scène mondiale par son influence apaisante... avec intégrité, éthique, bon sens et droiture. Tout cela à portée de voix de Washington et sans en endosser les politiques, vues partout dans le Tiers-Monde comme iniques, déloyales, sources de corruption des régimes, arrogantes... Voilà donc mon premier «si» : conserver au Canada cette image de marque, et non se mettre à jouer au matamore aux côtés des Bush et Blair, dans une surenchère de «dangers islamistes».

Le Canada n'est ni l'Angleterre de Blair, ni l'Espagne de Aznar, ni les USA de Bush

Jusqu'à la veille du gouvernement Martin, le Canada s'est favorablement démarqué dans l'opinion arabo-musulmane par rapport aux pays «où a frappé le terrorisme islamiste» : les USA de Bush, l'Angleterre de Blair et l'Espagne de Aznar... Est-ce un hasard si M. Berlusconi annonce dans la foulée des attentats de Londres le retrait de ses troupes d'Iraq ? Le député britannique George Galloway dit tout haut ce que Berlusconi pense tout bas : «Si vous bombardez un autre peuple, il reviendra vous bombarder à son tour.» Et ces peuples reviennent bombarder avec, comme l'a dit B. B. Ghali, «l'arme du pauvre qu'est le terrorisme». Que le Canada s'abstiennent de bombarder quiconque et nul n'aura l'idée de «revenir le bombarder». Et voilà mon second «si» : objectivité et raison à garder par rapport aux actions, injustes et condamnées par le droit international, dont se sont rendus coupables USA et Angleterre.

Un peu de discernement et de sagesse politique par rapport au «terrorisme islamiste»

J'ai vu monter une variante de ce terrorisme en Algérie. Il s'agit d'une conséquence et non d'une cause. Toute violence est fille d'injustice, d'arbitraire, de misère et de désespoir. Sait-on jusqu'à quel point injustices et misères ont été poussées en terres musulmanes -- pétrolières surtout -- sous l'oeil bienveillant des USA et de leurs multinationales ? Après les attentats de Londres, des voix éclairées s'élèvent pour redire que la «lutte au terrorisme» n'est pas la surenchère de menaces contre les nuées de nébuleuses «liées à al-Qaïda» (formule devenue franchement cocasse et ridicule). Les pays qui ont connu ce terrorisme sont ceux dont les USA se sont servis en guise de bouclier contre le communisme durant la guerre froide (en y radicalisant la branche musulmane wahhabiste) et ceux à forte teneur en hydrocarbures où ont été installés et soutenus les régimes les plus sanguinaires qui soient. C'est dans la réaction à cette spoliation des peuples que ce terrorisme cultive son terreau le plus fertile, comme je l'ai observé en Algérie. C'est d'abord le ras-le bol devant les exactions de dirigeants hyper corrompus dépouillant, avec les multinationales, les peuples jusqu'à la famine. J'ai vu cette révolte devenue «Groupe islamiste armé» débuter d'abord dans... les bars ! autour de quantités impressionnantes d'alcools frelatés ! Je répète avec B. B. Ghali, Chomsky, Mgr Tutu, Carlos Fuentes, K. Annan, le député britannique Galloway et tant d'autres : cessons cette hypocrisie meurtrière qui avalise les mensonges de Washington et de Londres, et admettons qu'il n'y aura jamais éradication du terrorisme par la force brute, ni «démocratisation» de qui que ce soit par l'imposition extérieure. La lutte, c'est aux racines de la pauvreté et du désespoir qu'il faut la faire. Il n'y a pas de terrorisme «ennemi de l'Occident» en soi ! Il est expression d'un combat contre ce que cet Occident présente le plus systématiquement au Tiers-Monde et aux pays pétroliers arabes : multinationales ravageuses et régimes iniques. La pire des choses à faire, c'est d'accréditer cette thèse fallacieuse du choc des civilisations, ou des «djihadistes extérieurs» fanatisés qui séviraient en Iraq. S'est-on demandé pourquoi ces «terroristes» ont une haine de l'Occident si sélective : USA, puis Madrid, puis Londres... ? Voilà mon troisième «si» : se garder de l'amalgame qui sert les Bush et Blair, en fabriquant de toute pièce un Orient devenu, par pur «nihilisme», ennemi mortel de l'Occident, alors qu'il ne s'agit -- qui peut le nier ? -- que du contrôle des plus grandes réserves mondiales de pétrole.

Enfin : éthique et bon sens concernant la situation au Moyen-Orient

Il est extrêmement préoccupant de voir le régime Martin saper le capital de sympathie et de respect construit sur des années de prises de position canadiennes vues comme équitables et conformes au droit international. Ce Canada est celui du général Dallaire, celui des déploiements de forces de paix, celui des 0,7 % du PIB pour l'aide aux démunis, celui de la juste mesure par rapport au problème palestinien... Surtout pas celui qui nomme un ambassadeur à Washington ayant des intérêts financiers dans les mêmes holdings que la famille Bush, ni celui qui change radicalement ses positions par rapport à Israël et à la Palestine, ni celui qui fait silence devant l'avancée du mur de Sharon dûment condamné au démantèlement par l'ONU et la Cour de La Haye, ni celui qui parle de «terroristes» et «d'attentats» lorsqu'il s'agit de résistants iraquiens qui tentent de défendre ce qui reste de dignité à un peuple martyrisé... Voilà mon dernier «si» : défendre l'application du droit international dans les affaires du Moyen-Orient, à commencer par les droits légitimes des Palestiniens.

En tant que ressortissant de ces contrées dites «berceaux du terrorisme mondial», et en tant que témoin direct d'une facette de ce que le «terrorisme islamiste» veut dire dans ses genèses et processus, j'affirme qu'un pays comme le Canada, s'il sait demeurer ce qu'il a toujours été en matière de neutralité et de politique de respect du bon droit envers tous, n'aura à craindre d'actes terroristes que de ceux qui voudraient y installer, comme ils l'ont fait aux USA, un climat de terreur et de justification de «guerres préventives» pour contrôler les richesses des autres.

Mais, me rétorquera-t-on, comment le Canada pourrait-il avoir les moyens d'une telle politique, son économie est tellement dépendante des USA ? La réponse existe, mais... cela est une autre histoire, sur laquelle je ne manquerai pas de me prononcer... si on m'en donne la possibilité.




The French media connection

Barbara Kay
National Post July 20, 2005 Wednesday

MONTREAL - I was startled -- not in a good way -- to learn from political scientist Jean-Sebastien Rioux in a Post op ed last week that a majority of (francophone) callers to a Radio-Canada talk show following the London bombings felt the attacks were "justifiable," directly linked to the "imperialism" of George W. Bush's foreign policy and Tony Blair's support for the U.S. in the Iraq war.

Quebecers used to love America. In the '80s they lobbied enthusiastically for free trade and during the 1995 referendum naively envisioned an independent Quebec enjoying a special relationship with neighbouring New England. But since 9/11, their affection has cooled dramatically. Why?

Is it their uniformly left-wing francophone media? Rioux indeed deplores the lack of journalistic diversity here in comparison to English Canada, further noting that the Quebec newspaper Le Soleil didn't cover the Iraq war itself, but published feeds from France's Liberation.

Ah, the "French connection!" Of course. For linguistic and ideological reasons, Quebec's elites look to France for intellectual fodder. And in America-loathing France, polls indicate no more than 5% of French people will admit to any admiration at all for the U.S.

But admiration for the French press is no compliment to Quebec readers, for it is a third-rate institution without credibility or respect on the international scene. Who can remember Le Monde or Figaro or Liberation being cited for its commentary on important events?

Because national dailies are widely read in North America and the U.K., Quebecers are probably unaware that French newspapers, as their risibly low readership numbers attest, are not taken seriously anywhere, even in France. Le Monde, France's leading newspaper, has a circulation of only 400,000 in a country of 60 million people. In England, The Sun's readership alone is twice that of all the major national French dailies combined.

Unlike the free press of the U.S. and Britain, French newspapers receive heavy governmental subsidies, and are dominated by powerful, in-all-but-name communist unions. In return for their support, the national dailies toe the party line on sensitive political issues, bruiting French "exceptionalism," and self-censoring their commentary when criticism might prove awkward for either.

Toward George Bush, Israel and the Iraq war their enmity is boundless, and frequently baseless. They routinely compare Bush to Hitler. One cartoon in Le Monde portrayed grinning, slavering American troops stomping on Iraqi children.

A cautionary tale illustrates the effete and inbred state of French journalism. Alain Hertoghe was a senior editor with 17 years of experience at La Croix, a Catholic daily. His growing discomfort with anti-Americanism in the press led him to write a book called La Guerre a Outrances: Comment la Presse nous a Desinformes sur L'Irak (All-Out War: How the Press Lied to Us About Iraq), in which he detailed an incriminating litany of misleading and incompetent war reportage by the French press.

Instead of wide public debate on the book, there was utter silence. No newspaper reviewed or commented on it. Hertoghe's editor fired him because, in criticizing the press rather than politicians, he had "committed an act of treason." Hertoghe's story made the rounds of international journalism (the Wall Street Journal ran an indignant Boxing day editorial on it in 2003), but it sank without a trace in the wagon-circling French media.

Today Hertoghe, who merits the respect of a Bob Woodward or Carl Bernstein, is reduced to working for the French version of Yahoo! News, while Michael Moore, who "exposed" Bush's "lies" about Iraq is accorded reverential celebrity status in France.

France was a good friend to Saddam and as a result was able to call in some chips when two French journalists were, to their astonishment ("But we're on your side!") kidnapped, but not beheaded as other victims were, and eventually released during the Iraq war. Nevertheless, Islamist rage has taken its toll on the French elsewhere. A Pakistani suicide bomber killed 11 French engineers, and a French tanker was bombed off the coast of Yemen in 2002. At home, the most stringent security measures are in place against terror, and the French live in a state of siege, petrified of their own unassimilated Muslim citizens, who routinely demonstrate their civic indifference and calculated menace in acts of violence against Jews and their property.

But it is other journalists who linger on this unpleasantness, not the French. France's foreign policy, however anti-American, will in the end count for nothing in the face of Islamo-fascist ideology, according to which any perceived slight to Islam invites terrorist reprisals. Being a democracy is in itself an insult to Islamists, whether you are pro-active America, cynical France or peace-obsessed Canada.

French intellectuals, who never met a tyrant they couldn't admire, as long as that tyrant hates America, are the last people on earth to tell Quebecers the truth about Islamofascism. The truth is that the bell doesn't toll only for Americans and Brits: it tolls, my complacent talk show-phone-in fellow Quebecers, for thee.




La femme de l'ambassadeur

Serge Truffaut
Le Devoir jeudi 21 juillet 2005

L'enquête sur le dévoilement de l'identité d'une agente de la CIA s'avère plus ample ou plus profonde que ce qui était envisagé jusqu'alors. Selon toute vraisemblance, le procureur général en charge de ce dossier ne se contentera pas de savoir qui a coulé le nom. Il veut en connaître les motivations. De quoi embarrasser sérieusement la Maison-Blanche.

L'affaire Valerie Plame est si complexe qu'il faut en rappeler certains faits essentiels à sa compréhension. Dans une tribune publiée le 6 juillet 2003 dans le New York Times, l'ex-ambassadeur Joseph Wilson révèle qu'il est le diplomate ayant enquêté en mars 2002 sur l'acquisition présumée d'uranium nigérien par Saddam Hussein. Il précise surtout que le pouvoir exécutif a manipulé les informations émanant des services de renseignement afin d'exagérer la menace des armes de destruction massive (ADM) du dictateur irakien. Vingt-quatre heures après la parution de son texte, la Maison-Blanche est obligée d'admettre que l'évocation du nucléaire irakien aurait dû être gommée du discours sur l'état de l'Union décliné par Bush en janvier de cette année-là.

Dans sa chronique datée du 14 juillet 2003, le journaliste Robert Novack, du Chicago Sun-Times, souligne que la femme de Wilson s'appelle Valerie Plame et qu'elle est à l'emploi de la CIA en tant qu'experte en ADM. Plus tard, on apprendra qu'elle était plus exactement une NOC, soit une non official cover. Autrement dit, qu'elle était une espionne sans immunité. On l'aura compris, son travail était plus sensible et dangereux que d'autres.

Entre la tribune de Wilson et l'article de Novack, Karl Rove, grand architecte des victoires électorales de Bush et maître es coups tordus, a évoqué la fonction de Plame à deux reprises. Pour être exact, lors de sa discussion avec Novack, c'est ce dernier qui le premier a formulé son nom. Par contre, avec Mathew Cooper, c'est bel et bien Rove qui a indiqué que la compagne de Wilson était espionne à la CIA. Cela est aujourd'hui connu et reconnu par toutes les parties concernées.

Il y a plus d'un an de cela, Bush avait assuré que sa règle en la matière serait simple : celui ou celle qui aurait contrevenu à la loi en dévoilant l'identité de Plame serait «démissionné» rapidement. Ce n'est plus le cas. Le président s'appuie désormais sur la conclusion de l'enquête que dirige le procureur Patrick Fitzgerald pour mieux retarder le renvoi de Rove. Celui-ci, c'est à retenir, ne fut pas le seul à discuter de Plame avec des journalistes. Lewis Libby, directeur de cabinet du vice-président Dick Cheney, qui s'est distingué dans la manipulation des faits inhérents aux ADM, a parlé de Plame avec Cooper du Time.

Cela étant, un aspect fondamental du dossier fascine de plus en plus avocats et experts. De quoi s'agit-il ? On a désormais la certitude que le procureur Fitzgerald travaille sur autre chose que sur l'identité de celui ayant vendu la mèche. On croit de plus en plus qu'il monte un dossier pour entrave à la justice ou parjure. L'hebdomadaire Time le pense. Précisez cela est beaucoup moins secondaire qu'on ne pourrait le croire de prime abord car, ayant été sommés par Fitzgerald de livrer le nom de la source de Cooper, les avocats du magazine ont eu amplement le temps d'étudier le dossier sous toutes les coutures.

Toujours est-il que l'on sait désormais que Fitzgerald accorde une importance particulière à une note confidentielle du département d'État datée du 10 juin 2003 et dans laquelle il est question de Plame. Cette note avait été commandée après que des reporters eurent eu vent qu'un diplomate avait été en mission au Niger. Le 7 juillet, soit au lendemain de la publication de la tribune de Wilson, le président Bush ainsi que Colin Powell en prenaient connaissance à bord du Air Force One, en route pour l'Afrique. Le 8 juillet, on le rappelle, Rove et Novack dialoguaient.

D'après les avocats travaillant sur ce dossier, la séquence qui va de la rédaction de cette note à son utilisation canalise bien des énergies de Fitzgerald et de ses collègues. Cette note serait au centre de la volonté manifestée par le procureur d'interroger Bush et Cheney. Ce qui d'ailleurs a été fait. En attendant la suite, certains au sein de la CIA coulent de plus en plus d'informations dans les médias.

Furieux que l'une des leurs ait été identifiée, furieux de l'emploi de la note, ils prennent à l'évidence leur revanche sur une administration qui a gâché le travail estampillé CIA afin de parvenir à ses fins. Les couteaux commencent à peine à s'aiguiser.




Belgique: chronique d'une mort annoncée

Steve Jacob, Professeur adjoint de science politique Université Laval
Le Devoir jeudi 21 juillet 2005

Depuis quelques mois, les célébrations du 175e anniversaire de la Belgique battent leur plein et culmineront ce 21 juillet, jour de la fête nationale. Or, dans le même temps, cet anniversaire suscite de nombreuses interrogations sur l'avenir du pays. La question récurrente est de savoir si la Belgique fêtera ses 200 ans. Ce qui peut apparaître comme un paradoxe témoigne d'une crise profonde que traverse le pays depuis plusieurs années. En effet, alors que le fédéralisme (dont on fête également les 25 ans cette année mais qui ne fut inscrit dans la Constitution qu'en 1993) était censé pacifier les relations entre les deux grandes régions du pays, il est évident qu'il ne représente pas un remède contre l'éclatement de la Belgique. À cet égard, le 11 juillet dernier, à l'occasion de la fête de la Communauté flamande, le président du gouvernement flamand a constaté l'échec du modèle fédéral belge. Selon lui, le fédéralisme de coopération entre les différentes entités de la Belgique a cédé sa place à un «fédéralisme centrifuge». Un récent ouvrage d'Alain Maskens se penche sur cet «État contemporain qui redessine ses frontières régionales historiques de manière à promouvoir la construction artificielle d'entités territoriales linguistiquement homogènes» mais où finalement «on ne peut ignorer que la nature des institutions actuelles de l'État belge fait de celui-ci un modèle à rejeter». Une brève revue de presse des manchettes des principaux journaux atteste du climat délétère ambiant: «Belgique - België: terminus», «Assez de rustines», «Pourquoi cette fois c'est vraiment grave?», ou encore «La Belgique ne tient plus qu'à un fil».

Ainsi, 175 ans après la création de la Belgique, l'union entre les Flamands et les Wallons semble être consommée. Même si le couple dort encore dans le même lit, il y a bien longtemps qu'il ne fait plus le même rêve. Les forces centrifuges gagnent du terrain. Leurs points de vue prennent de l'ampleur et reflètent les aspirations de la population. Ainsi, le courant indépendantiste, majoritaire au Parlement flamand, dicte l'agenda du gouvernement fédéral en matière d'autonomisation de la fiscalité, de la sécurité sociale, de l'emploi, etc. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile de gouverner la Belgique puisque la plupart des discussions politiques achoppent, tôt ou tard, sur une tension communautaire -- ce terme désigne les relations entre les communautés linguistiques -- qui frise la scène de ménage. Actuellement, la Belgique est coincée dans un cul-de-sac où il n'est pas possible de faire marche arrière. Le seul dénouement semble donc être la disparition programmée du pays. Les solutions en cas d'éclatement du royaume sont différentes dans les trois régions du pays.

«Een Vlaanderen Staat in Europa»

La population flamande représente environ 60 % des 10 millions de Belges. Elle domine la vie politique (le dernier premier ministre francophone remonte à 1975) et économique de l'ensemble du pays. Le mouvement flamand, né de revendications culturelles, ambitionne dorénavant la constitution d'une république de Flandre indépendante. La principale motivation de ce choix est que «la Belgique n'est plus une valeur ajoutée pour la Flandre», selon l'expression d'Hugo Schiltz, ministre d'État. Au sujet de cette évolution, Alain Maskens estime qu'il faut s'inquiéter de la radicalisation du mouvement flamand, «car ce modèle fait le lit du nationalisme dans ce qu'il a de préoccupant : un nationalisme basé sur des sentiments d'appartenance culturelle, ou ethnique, un nationalisme fondé sur l'illusion de la pureté et de l'homogénéité des communautés humaines, un nationalisme mono-identitaire». À cet égard, mentionnons seulement le fait que les partis flamands empêchent la ratification de la convention européenne pour la protection des minorités nationales -- c'est-à-dire des francophones -- malgré plusieurs recommandations formulées par les observateurs du Conseil de l'Europe qui sont venus constater la situation sur place.

La Wallonie française

Du côté wallon (3,3 millions d'habitants), le choix concernant l'avenir du pays est moins tranché. Si 55 % des Wallons affirment ne pas avoir peur de l'éclatement de la Belgique, le consensus n'existe pas sur l'alternative pour son avenir. En effet, le mouvement wallon est, depuis sa fondation, partagé entre un courant indépendantiste et un courant réunioniste, c'est-à-dire en faveur d'une réunion de la Wallonie à la France. Selon un sondage réalisé en 2003, cette option est majoritaire en Wallonie, où 36 % des personnes interrogées se déclarent favorables à la réunion à la France, alors que 14 % optent pour une Wallonie indépendante. L'option réunioniste a été clairement présentée au Parlement fédéral en 1996 par un député socialiste excédé de l'attitude des partis flamands. Claude Eerdekens les a mis en garde en affirmant : «Nous, Wallons, sommes fiers de nous trouver à côté d'un grand pays comme la France. Si vous voulez que la France se trouve aux portes de Bruxelles, alors, allez-y.» Depuis lors, un parti, le Rassemblement Wallonie-France, dont le nom est un programme en soi, a vu le jour dans le but de sensibiliser la population à cette éventualité et de nouer des relations avec les autorités françaises. Selon plusieurs déclarations, il semble que, le moment venu, la France accueillera les Wallons sur la base de la doctrine formulée par le général de Gaule, qui stipule que, «si un jour une autorité politique représentative de la Wallonie s'adressait officiellement à la France, ce jour-là de grand coeur nous répondrions favorablement à une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité [...] La politique traditionnelle de la France a toujours tendu à rassembler dans son sein les Français de l'extérieur. La Wallonie a été exclue de ce rassemblement par un accident de l'Histoire. Elle a pourtant toujours vécu en symbiose avec nous».

La pomme de discorde bruxelloise

Pour conclure ce panorama de la situation, il est nécessaire de mentionner le cas particulier de Bruxelles (un million d'habitants). Cette ville-région, siège des institutions européennes, est peuplée à 90 % de francophones et enclavée en Flandre. Cependant, le mouvement flamand aspire à intégrer cette ville dans son futur État. Cela ne semble pas être du goût de ses habitants, comme l'atteste un sondage réalisé, il y a quelques semaines, par le quotidien Le Soir, qui révèle qu'en cas d'éclatement de la Belgique, 67 % des Bruxellois opteraient pour l'autonomie, 25 % préféreraient partager leur avenir avec la Wallonie et seuls 5 % envisagent un rattachement à la Flandre. Certains affirment que, lorsque les Flamands renonceront à Bruxelles, les jours de la Belgique seront véritablement comptés puisque, selon l'ancien ministre François Perrin, Bruxelles constitue la «Jérusalem» du mouvement flamand.

Quelques jours avant que le roi et la reine inaugurent l'exposition Made in Belgium, retraçant l'histoire de la Belgique, le président du Parti socialiste francophone a proposé l'organisation d'un référendum sur l'avenir du pays avec une question simple : «Voulez-vous préserver l'unité du pays ?» Devant les réactions du monde politique incrédule, Elio Di Rupo s'est rétracté. Cet événement est loin d'être anecdotique puisque le PS francophone s'est montré très unitariste ces dernières années et que le refus d'un référendum est venu principalement des partis francophones. La majorité des partis flamands, quant à eux, étaient partisans de cette proposition référendaire, même si pour certains la question de la survie du pays ne se pose même plus. L'heure d'un choix définitif se rapproche inexorablement et la Belgique apparaît, plus que jamais, comme un pays en sursis.

Pour en savoir plus :

Bruxelles et les faux semblants du fédéralisme belge, Alain Maskens, Le Roseau vert, Bruxelles, 2004.

Les Conflits communautaires en Belgique, André Leton et André Miroir, PUF, Paris, 1996.




Wallonie - comment peut-on écrire que son choix serait la réunion à la France?

José Fontaine
TRIBUNE LIBRE 22 juillet 2005

(Réplique à «Belgique: chronique d’une mort annoncée»)

Cet article de Steve Jacob paru dans Le Devoir du 21 juillet appelle bien des réserves. Il manque notamment de profondeur historique dans son introduction.

Bref rappel historique du “nationalisme” (1) wallon

L’aspiration à l’autonomie de la Flandre et de la Wallonie dans l’État belge remonte à la période qui précède la Première Guerre Mondiale. Il est plus que certain que la traversée de ces deux grandes guerres (1914-1918 et 1940-1945) a retardé la réalisation d’un fédéralisme déjà fortement voulu avant 1914. Et ce, tant par les Wallons que par les Flamands (pas toujours ceux-ci malgré tout, surtout quand ils purent exploiter leur majorité numérique), contrairement à une légende tenace.

Il est vrai que la Flandre, au milieu des années 60, a rattrapé économiquement la Wallonie et qu’elle a dominé la Belgique depuis cette époque. Notamment parce que la Wallonie a connu dans les années 50 une grave crise suite à la fermeture des charbonnages : le PIB par habitant de la Wallonie (par rapport à une moyenne européenne = 100), est passé de l’indice 100 à l’indice 80 de 1955 à 1968 (2). Il est ensuite remonté à 90 (en 1975), mais c’est alors son industrie lourde et notamment sa sidérurgie qui ont été frappées de plein fouet (on est retombé à l’indice 80).

Steve Jacob a raison de souligner que les Flamands (depuis la naissance de l’État belge en 1830) forment la majorité numérique du pays. Ils sont parvenus à se servir de cette majorité précisément au même moment où s’amorçaient les difficultés de la Wallonie, pour imposer de gigantesques investissements dans le Nord du pays, parfois dans des domaines comme la sidérurgie où l’État belge déjà énorme producteur d’acier (mais seulement en Wallonie), exposait le pays wallon à des difficultés prévisibles en augmentant encore ses capacités globalement. C’est la sidérurgie wallonne qui a été priée de diminuer les siennes. Comme collaborateur à la page belge du “Monde” en 1980, à l’époque où l’État belge fut condamné par la Commission européenne en raison des aides accordées inéquitablement à la Flandre, j’ai eu l’a chance d’en discuter avec un haut fonctionnaire. On pouvait évaluer à 25 milliards d’€ (de l’époque), les investissements soutenus largement par ces aides.

L’inéquité de la politique économique belge en faveur de la Flandre a révolté les syndicats wallons dès les années 1950. C’est sous leur pression que finalement, en 1960, au cours d’une grève terrible qui mobilisa la Wallonie ouvrière, la revendication du fédéralisme fut passionnément relancée. Appuyée en 1963 par 650.000 pétitionnaires, le tiers de la population wallonne. Ce matin même à la RTBF, on avait l’occasion de réentendre les dirigeants des grands partis flamands de ces années-là (dont Camille Huysmans, l’un des plus universellement connus), qui s’opposaient au fédéralisme (soit chez nous une première rupture d’avec l’unité belge). Les socialistes bruxellois francophones (Paul-Henri Spaak notamment), s’y opposaient aussi.

Il faut le redire, car, contrairement à une idée reçue, le groupe dominé en Belgique ce sont les Wallons et depuis belle lurette. Il est dominé à la fois par la Flandre et une vaste proportion d’une opinion bruxelloise et bourgeoise traditionnellement indifférente au sort de ses compatriotes francophones de Wallonie. Cette bourgeoisie francophone de Bruxelles est aussi, partiellement, cette même bourgeoisie qui opprima la classe ouvrière wallonne et le peuple flamand. En Flandre, la réponse à cette domination se lia d’emblée à des revendications culturelles, linguistiques et finalement nationalistes (au sens neutre non péjoratif du mot).

Les autonomistes wallons ne remettent pas en cause la légitimité des revendications culturelles et linguistiques flamandes. Ils refusent seulement l’idée que ce serait la Wallonie – ou plus absurdement encore les Wallons! – qui auraient dominé la Flandre. Ils admettent que le combat wallon fut d’abord, très majoritairement, un combat social contre la bourgeoisie belge, et que ce combat ne devint “nationaliste” qu’à partir de l’insurrection contre le roi Léopold III soutenu par la Flandre, mais rejeté par la Wallonie en 1950. La gendarmerie ouvrit le feu sur les manifestants wallons, un député communiste fut assassiné, le leader syndical liégeois André Renard affirma dès le 27 juillet 1950 que les mots “insurrection” et révolution” allaient recevoir, selon son expression, “un sens pratique”.

En 1960, le même homme à la tête d’une grève massive en Wallonie qui dura six semaines au cours d’un hiver mortellement froid, relança alors l’idée du fédéralisme. Il le souhaitait comme syndicaliste, estimant que l’État belge, dominé par la Flandre et une bourgeoisie francophone absente de Wallonie, ne prendrait pas les mesures qui s’imposaient face à nos difficultés économiques. Malheureusement, cette revendication d’autonomie de la Wallonie fut longtemps refusée par la Flandre (elle ne désirait qu’une autonomie culturelle, poussant ses avantages économiques à la faveur de l’État belge unitaire). Quand l’autonomie économique fut arrachée vingt ans plus tard par les Wallons, les crises charbonnière puis sidérurgique avaient accompli leur oeuvre. De toute façon, l’autonomie de 1980 était tellement limitée sur le plan économique qu’elle ne pouvait pas permettre un plan de redressement wallon. On peut estimer avec Christophe Traisnel que cette autonomie est devenue suffisante seulement vers 1995, soit 35 ans après l’accélération de la revendication autonomiste wallonne des années 60. Et donc, elle est très récente.

Qui domine le mouvement wallon?

Ce rappel historique était nécessaire pour remettre en cause l’une des affirmations les plus contestables de Steve Jacob selon lequel le mouvement wallon serait dominé par les partisans de la réunion à la France. En réalité, dans l’histoire rappelée plus haut, ce sont surtout les syndicats socialistes, le Parti socialiste en Wallonie, mais aussi les syndicats chrétiens et les démocrates-chrétiens (gauche du parti catholique quand il existait encore), qui ont porté la revendication autonomiste. Elle peut être considérée comme ayant été portée très loin puisque les compétences des États fédérés en Belgique sont exclusives, concernent déjà 51% des compétences étatiques ex-belges, peuvent être exercées équivalemment au sein de la fédération belge et sur la scène internationale (c’est l’application de la doctrine Gérin-Lajoie dans toute sa radicalité même si on ne se réfère pas chez nous à cette doctrine).

Jamais dans ce vaste chantier autonomiste qui a bouleversé profondément le visage de l’État belge, il n’y eut la moindre mesure prise en faveur d’une réunion à la France. Les forces politiques et syndicales qui ont soutenu ce vaste chantier en Wallonie n’ont jamais évoqué de façon programmatique la réunion à la France. Il est vrai que le sondage cité par Steve Jacob évoque une opinion wallonne favorable à la réunion à la France à 36% contre 14% à l’indépendance (en cas d’éclatement du pays, ce à quoi les sondés en cause ne croyaient pas!). Mais l’indépendance n’est pas au programme officiel des autonomistes wallons pas plus qu’à celle des autonomistes flamands (sauf un parti nationaliste flamand important – le quart de l’électorat flamand, hélas! - mais fasciste et raciste, décrit comme tel par la plus haute juridiction flamande, la Cour d’Appel de Gand, et rejeté par l’ensemble des partis démocratiques flamands jusqu’ici). Le programme dit confédéraliste du Ministre-président flamand (le Premier ministre de l’autogouvernement de la Flandre), vise principalement à l’extension des compétences des États fédérés (Flandre, Wallonie et Bruxelles), à une grande partie de tout le domaine social (le chômage, les soins de santé, la politique familiale principalement). Si les Wallons renâclent, ce n’est pas par manque de nationalisme, mais par intérêt. Ils n’ont pas pour l’instant d’intérêt à engranger ces compétences qui feraient passer le total des compétences étatiques à 70 voire 80% des compétences encore belges avant le fédéralisme de 1980. Ils n’y ont pas intérêt parce que les difficultés des crises de la fin du XXe siècle ne sont pas encore résorbées.

Il faut dire aussi que le sondage cité par Steve Jacob indiquait que 30% des Wallons voulaient (bizarrement), leur réunion au Luxembourg (petit État dix fois moins peuplé que la Wallonie et Bruxelles! mais très riche alors que la Wallonie se relève seulement de difficultés terribles). En outre, un bien plus récent sondage donne, à la même question posée sur l’avenir de la Wallonie (en cas d’éclatement belge supposé, mais auquel ne croient pas les sondés) : 27% d’opinions en faveur d’un État indépendant, 24% pour la réunion à la France, 19% (à nouveau!) pour la réunion au Luxembourg, 11% pour “une autre solution” (in Vers l’Avenir du 14 octobre 2004, p.3). Quant aux réunionistes, ils représentaient 1,5% des voix aux élections fédérales en 2003 et ils ont perdu encore lors des élections “régionales” (= “provinciales” au Canada) en 2004. Ils n’ont aucun représentant dans aucun parlement (wallon, bruxellois francophone ou fédéral). L’un de ces partis réunionistes a signé une déclaration le 18 juin dernier à Lille avec diverses organisations dont la revue TOUDI que je dirige, déclaration qui ménage l’indépendantisme...

Des États indépendants incités à coopérer

Un juriste a écrit un jour, dans cette même revue TOUDI , que le fédéralisme belge organise une forte indépendance de ses composantes et les pousse sans cesse à la coopération. On le voit par exemple à la façon dont la Flandre veut avancer. Elle réclame depuis longtemps (milieu des années 90 sinon même avant), les compétences que j’ai rappelées (soins de santé, famille, chômage). Mais elle n’a pas réussi à l’imposer jusqu’à présent à la Wallonie. Récemment, le Président flamand Yves Leterme (dont le père est wallon au demeurant), a proposé que chaque État fédéré gère comme il l’entend les trois compétences rappelées, mais que leur financement demeure national. Cela illustre sur le plan politique ce que les textes constitutionnels belges exigent juridiquement (indépendance et coopération). On pourrait rapprocher cette situation de ce qui fut considéré ironiquement comme la plus profonde aspiration des Québécois: “Un Québec fort et indépendant dans un Canada uni”. L’ironie vaut d’ailleurs aussi pour la Wallonie (ou la Belgique).

Le fait que les compétences des États fédérés belges se prolongent aussi radicalement (et étrangement: c’est le seul système fédéral qui le prévoit dans le monde), sur la scène internationale a une cause principale: le fait que les problèmes se traitent de plus en plus sur le plan international et, pour nous, encore plus profondément, européen (si on ne nous donnait pas cette liberté internationale nous n’aurions pas eu grand-chose dans ce contexte européen).

Il est emblématique de voir comment fonctionne la Belgique fédérale par rapport à l’Europe. Dans certains domaines comme l’agriculture, le membre compétent du gouvernement flamand et le membre compétent du gouvernement wallon fixent ensemble une position commune qu’ils vont à tour de rôle (alternativement), défendre au Conseil des ministres européens, où ils sont supposés soutenir la position... belge.

Le Traité Constitutionnel européen comportait en annexe une “Déclaration du Royaume de Belgique” libellée comme suit: « La Belgique précise que, en vertu de son droit constitutionnel, tant la Chambre des Représentants et le Sénat du Parlement fédéral que les assemblées parlementaires des Communautés et des Régions agissent, en fonction des compétences exercées par l'Union, comme composantes du système parlementaire national ou chambres du Parlement national. » C’est une façon de dire que la Belgique est déjà par bien des traits un État confédéral (pour que la Belgique soit sensée ratifier la Constitution européenne, la Flandre, la Wallonie et Bruxelles doivent donner leur accord: le refus d’un seul parlement entraînerait le rejet du Traité constitutionnel européen). Cette année-ci, en appuyant dans mon cours sur cet aspect confédéral de la Belgique, j’ai eu la grande joie d’entendre une de mes élèves, une Wallonne, pourtant peu politisée, me dire: “Mais pourquoi faut-il encore un État fédéral?” Et un autre élève, français celui-là, commenter mon idée d’une Belgique “coquille vide” comme ceci: “Ce sera une coquille avec deux oeufs dedans”.

La Wallonie indépendante, déjà...

Telle est la réalité à la fois politique, institutionnelle et économique “belge”. Pour que la Wallonie approfondisse son indépendance, il faut qu’elle se relève des deux blessures extrêmement graves qu’a reçues son économie en moins de trente ans. Elle a pansé ses plaies. Les économistes considèrent qu’elle est maintenant, en termes de PIB, à l’indice 86 par rapport à une moyenne européenne = 100. La Flandre est à 108. C’est mieux, mais la différence n’est pas abyssale.

La seule différence abyssale est celle qui existe entre les milieux wallons et l’opinion dominante dans la capitale belge. Une capitale méprise toujours un peu sa “province”. Comme (en ce cas-ci pour notre malheur), Bruxelles est francophone à presque 100%, l’opinion des journaux et des médias qui y sont édités n’est pas favorable à la Wallonie. La future ex-capitale belge ne se retrouve guère dans une construction confédérale qui menace son statut. Comme elle se méfie aussi énormément des Flamands qui parlent encore de la reconquérir (vain espoir), l’information sur la Belgique est défavorable à la Flandre (exagérément diabolisée, en particulier dans le monde francophone), et défavorable à la Wallonie, notamment dans l’hebdo bruxellois Le Vif. Cette publication a même un jour exclu la Wallonie d’une carte d’Europe illustrant les mouvements autonomistes et s’est récemment posé la question de savoir à quel pays la Wallonie devrait se rattacher, tout en titrant la fois suivante que Bruxelles (160 km2 et tout juste un million d’habitants avec 400.000 travailleurs wallons et flamands dans la journée), pouvait se débrouiller seule!!! On voit le topo...

Certes, les choses s’améliorent sous la poussée des réalités institutionnelles (la Wallonie n’est pas la “province” d’un pays dont Bruxelles est/serait la capitale, mais un État autonome et certains Bruxellois commencent à l’admettre). Les Wallons souhaitent d’ailleurs l’entente avec les Bruxellois francophones. Mais il ne supportent pas qu’on les fasse connaître en Belgique et dans le monde par des médias, des livres, toute une élite bruxelloise qui ne désire pas s’identifier à la Wallonie. Et qui conserve, dans ce domaine, le poids énorme des capitales dans les États unitaires, même si la Belgique devient tout à fait autre chose. C’est bien sûr son droit de prendre ses distances. Ce qui ne l’est plus du tout, c’est que, pour marquer cette distance, Bruxelles répande en Belgique et dans le monde une propagande antiwallonne mensongère, pire encore que celle de la Flandre, qui a d’ailleurs moins d’influence. Nos Délégations à l’étranger ne contribuent en rien à la visibilité de la Wallonie. Trop souvent ce sont des élites bruxelloises ou de sentiment belge qui les occupent. On y a peur de prendre acte de l’étendue des pouvoirs wallons et comme ces Délégations sont aussi celles de Bruxelles (elles sont dites “de Wallonie-Bruxelles”), la néfaste influence unitariste bruxelloise y conforte l’idée que la Wallonie n’existe pas.

Ainsi, l’article de Steve Jacob conclut (il ne doit pas m’en vouloir de ma colère!), sur la base des écrits de l’ex-président d’un parti Rassemblement Wallonie-France quasiment inexistant, que la Wallonie ne pourrait que se réunir à la France. Invraisemblable mais compréhensible par tout ce qui précède. La Wallonie a arraché son autonomie à travers soixante ans de luttes, débat intensément de son avenir, possède enfin l’instrument politique indispensable de son redressement, se redresse dans les faits, revendique sa culture...

Comment peut-on écrire que son choix serait la réunion à la France? Il faudrait que son Parlement abdique en se réduisant à un simple Conseil régional français sans pouvoirs législatifs? Il faudrait que le Gouvernement wallon se rabaisse au statut d’un exécutif aux compétences quasiment purement techniques, abandonne la capacité de signer des traités (résilie celui qu’il vient de signer avec la France?), celle de siéger au Conseil des ministres européens...?

Il faudrait en somme que la Wallonie soit peuplée des zombies qu’y supposent certains de nos compatriotes bruxellois francophones, au verbe haut (et qui le demeurera hélas!), et à l’information plus que lacunaire. Les maigres troupes réunionistes (où se battent d’authentiques militants wallons cependant), servent de prétexte aux élites bruxelloises chez nous et à l’étranger pour nous abolir. Les Québécois qui savent la difficulté d’exister des petites nations, savent aussi l’influence détestable que la mentalité décrite en ces lignes peut avoir. Ils savent les retards que de telles méprises méprisantes peuvent causer. Ils comprendront aussi la violence de ma protestation, qui, je le crois, est bien mieux au fait de ce qu’est et de ce que veut la Wallonie (3).

(1) J’use du mot “nationalisme” au sens neutre que le mot peu avoir et que lui donne le Français Christophe Traisnel dans sa thèse de doctorat comparant Wallonie et Québec, récemment défendue à Montréal et Paris. Voir: http://www.vigile.net/ds-chroniques/docs5/jf-132.html

(2) Pour tous ces chiffres, je renvoie à H. Capron, La Wallonie, région d’Europe, exposé devant la Société royale d’économie politique de Belgique le 17 mai 2005 (chez nous, est “royal” tout ce qui a 25 ans, comme l’athénée (lycée) de ma jeunesse).

(3) Et d’ailleurs la Flandre. J’ai été invité à prendre la parole en néerlandais lors de sa fête nationale, le 11 juillet, dans un ville flamande de 20.000 habitants près d’Anvers. Je n’ai certainement rien renié mais j’y ai été bien accueilli et applaudi.





Réplique à Christian Rioux

Qui a peur de la diplomatie ouverte?

Claude Laverdure, Ambassadeur du Canada en France
Le Devoir vendredi 22 juillet 2005

Dans un article publié le 4 juillet 2005, votre correspondant à Paris, Christian Rioux, fait état des craintes de certains chercheurs français quant à une éventuelle récupération politique, par le gouvernement canadien, des relations entretenues par l'ambassade avec les centres d'études canadiennes en France, sous le couvert de notre politique de «diplomatie ouverte». L'article fait un amalgame trompeur entre plusieurs éléments qui méritent d'être distingués et que je voudrais ici corriger.

Pour le bénéfice de vos lecteurs, précisons tout de suite que les 18 centres d'études canadiennes en France, regroupant quelque 400 chercheurs, sont membres d'un réseau de 250 centres à travers le monde, regroupés dans 26 associations nationales et internationales. Appuyés par le ministère des Affaires étrangères, ces centres financent et regroupent des chercheurs universitaires désireux de mener des recherches sur le Canada. Ni plus, ni moins. L'Association française des études canadiennes collabore d'ailleurs étroitement et en bonne intelligence avec l'Association des études québécoises en France, intéressée plus spécifiquement à l'encouragement de la recherche universitaire sur le Québec.

Pour une ambassade -- c'est son rôle traditionnel -- chercher à assurer le «rayonnement» du pays qu'elle représente fait bien sûr partie de sa mission. Ce n'est en rien une révélation. S'il en était autrement, les contribuables et la presse auraient bien raison de s'en inquiéter. Que des chercheurs aient noté un discours plus «offensif» de l'ambassade du Canada en France à cet égard, comme votre journaliste le rapporte, ne peut que nous réjouir et prouve que l'argent des Canadiens, y compris des Québécois, est bien dépensé en France. Conséquence de ce «rayonnement» : les coopérations et les échanges entre les Canadiens, y compris évidemment les Québécois, et les Français ont continué de croître ces dernières années, au bénéfice de l'action gouvernementale et des liens économiques, culturels et académiques entre nos pays.

Que certains voient dans nos relations avec les centres d'études canadiennes en France une volonté du gouvernement canadien de «prouver que le Québec est moins important et qu'il est oublié» relève cette fois-ci de la malhonnêteté intellectuelle. D'une part, parce que plusieurs des initiatives de «diplomatie ouverte» mettent fortement en évidence la qualité de l'expertise et des réalisations du Québec et des Québécois. D'autre part, parce qu'en aucun cas ces initiatives visent à influencer le travail de chercheurs, français et canadiens. Nous ne pouvons que souscrire à la volonté d'autonomie des chercheurs. D'ailleurs, tous les chercheurs cités dans l'article notent qu'en aucun cas, ils n'ont eu à déplorer une quelconque ingérence politique dans le choix et le cours de leurs recherches. Ce serait faire insulte à leur intelligence et à leur esprit critique que de tenter de le faire. De même, il serait inacceptable qu'une critique semblable soit faite à l'égard de nos collègues de la Délégation générale du Québec à Paris face aux chercheurs associés à l'Association des études québécoises en France.

Une définition

Pour bien comprendre la démarche de l'ambassade, il faut revenir à la définition de ce qu'est la «diplomatie ouverte». Cette pratique n'est pas propre au Canada. De plus en plus de pays y ont recours, sous des vocables différents. Cette nouvelle pratique découle de l'éclosion, ces dernières années, des moyens de communication, de la fin de la guerre froide, de l'affirmation forte d'une société «civile» (lire non gouvernementale). Elle veut aller au-delà des liens habituels et traditionnels entre gouvernements et chancelleries, mieux répondre aux défis posés par des sociétés de plus en plus mondialisées, à une nouvelle gouvernance internationale plus décentralisée, pour ne pas dire plus éclatée. La «diplomatie ouverte» veut mettre en relation, en «réseaux», non seulement deux pays mais deux sociétés, dans toutes leurs composantes. L'objectif est simple : deux sociétés, deux pays qui se comprennent mieux et respectent leur diversité seront mieux à même d'affronter ensemble les défis de gouvernance que notre monde est appelé à relever -- tout en encourageant le maximum de participation des citoyens. C'est une approche novatrice qui figure dans le nouvel énoncé de politique internationale du Canada, «Fierté et influence : notre rôle dans le monde», annoncé au printemps.

Une bonne partie des actions de l'ambassade du Canada en France s'inscrit dans cette optique. Nous encourageons en effet toute initiative visant à mettre en relation les divers acteurs de nos sociétés, dans les sphères gouvernementales et politiques, bien sûr, mais aussi, et de plus en plus, dans le monde académique, associatif, économique, culturel. Elle vise, par exemple, à faire travailler des fonctionnaires des deux pays sur les méthodes de gestion des fonctions publiques ou, dans un tout autre ordre d'idées, à aider des organisations non gouvernementales montréalaises et de la région parisienne à apprendre les unes des autres en matière de lutte contre la délinquance ou d'intégration des immigrants. Elle encourage également les rencontres -- qui peuvent d'ailleurs être musclées (vive la liberté universitaire !) -- entre chercheurs et décideurs politiques sur des grandes questions de société.

Cette action de diplomatie ouverte va bien au-delà des Centres d'études canadiennes. Mais, avec leur expertise, leur expérience, et leur réseaux, elle les inclut. C'est donc dans un esprit de coopération -- et non pas d'ingérence politique -- que l'ambassade cherche à optimiser les occasions d'échanges, de collaboration et d'ouverture entre elles et les autres partenaires. Un effort d'ailleurs pleinement appuyé par l'Association française des études canadiennes elle-même.

Le Canada dont on se fait ici l'ambassadeur, on le voit, dépasse, et de loin, tel ou tel gouvernement. Il cherche plutôt modestement à concourir à une nouvelle forme de gouvernance, moins cloisonnée, davantage... «ouverte».

***

Note du journaliste

Monsieur l'ambassadeur, puisque vous reconnaissez sans détour le rôle plus «offensif» de l'ambassade, et vous en félicitez d'ailleurs, vous comprendrez certainement aussi que venant d'une autorité politique comme la vôtre, dans un pays où les affrontements France-Québec jalonnent l'histoire des 40 dernières années, il puisse justement inquiéter ce que vous appelez la «société civile». Notre article visait à rendre compte de cette inquiétude réelle et nous ne voyons pas quel «amalgame trompeur» a pu s'y glisser. Les rapports avec les chercheurs français ne relevant malheureusement pas d'un organisme neutre (comme un conseil des arts, par exemple) mais directement de l'autorité politique, il est normal que les chercheurs tiennent à rappeler leur indépendance et s'inquiètent qu'on veuille dorénavant les inclure dans une démarche diplomatique, qu'elle soit «ouverte» ou «fermée».

Christian Rioux
Correspondant du Devoir à Paris




Le beurre et l'argent du beurre

Yakov M. Rabkin, Professeur d'histoire et membre du CERIUM, Centre d'études et de recherches internationales à l'Université de Montréal; son dernier livre s'intitule Au nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme (Québec, PUL, 2004).
Le Devoir vendredi 22 juillet 2005

Il est curieux d'interdire le hijab au nom de la laïcité tout en insistant sur le caractère chrétien de l'Union européenne

L'islam et les musulmans attirent actuellement beaucoup l'attention, négative pour la plupart.

Chez nous, la question du hidjab continue d'animer les esprits. En Europe, en plus du débat sur le droit des femmes et des filles musulmanes de porter le hidjab, une autre question provoque un débat tendu : l'intégration de la Turquie au sein de l'Union européenne. Le spectre du Turc envahisseur a sûrement contribué au revers dont a souffert le traité constitutionnel en France et ailleurs.

Il y a encore quelques années, invoquer la différence religieuse comme facteur qui freinerait l'accession de la Turquie à l'Union aurait offusqué la rectitude politique en vigueur. L'Europe se voyait alors universelle, libérale et laïque. La religion n'avait guère de place dans un débat politique. Même aujourd'hui on attribue aux impératifs de la laïcité l'interdiction du hidjab, dont viennent d'être frappées les musulmanes dans plusieurs pays européens. La Cour européenne des droits humains a confirmé la légalité de cette interdiction en basant sa décision, elle aussi, sur le souci de préserver la laïcité. Ce qui a tout de suite compliqué le port des habits traditionnels aux religieuses catholiques qui enseignent dans les écoles d'État mais pour lesquelles on essaie de trouver une issue de secours en qualifiant leurs habits d' «uniformes professionnels».

En effet, le problème du hidjab est différent de celui du port des habits par les religieuses. Pour celles qui adhèrent à cette interprétation de la loi islamique, montrer ses cheveux en public constitue une transgression contre cette loi en ce qu'elle concerne la pudeur. D'où le geste d'une étudiante française qui s'est présentée à l'école publique la tête complètement rasée. Il s'agit d'interdictions religieuses dont beaucoup de chrétiens ont depuis longtemps perdu l'habitude. Ils ne comprennent plus que manger pendant le Ramadan ou le Yom Kippour n'est pas une question de style de vie ou de préférence culturelle mais une interdiction qui est incontournable pour ceux et celles qui obéissent à la loi religieuse.

Même ce terme «religieux» ne s'applique que difficilement au judaïsme et à l'islam qui, par ailleurs, ont bien plus en commun, entre eux, que chacun d'eux a avec le christianisme. Pour le juif et le musulman qui, tout en étant médecin ou cordonnier, mexicain ou français, se considère membre de la oumma (qui signifie, tant en hébreu qu'en arabe, «la communauté transnationale des croyants») la vie a pour but l'obéissance à la volonté de Dieu. Cette obéissance englobe la vie entière et touche à des domaines aussi variés que la nourriture et la parole, les relations sexuelles et les transactions bancaires. Ce qui crée des malentendus lorsque, dans une langue occidentale, on se réfère à la pudeur comme une question «religieuse». Par ailleurs, les langues hébraïque et arabe n'ont inventé les mots «religieux» et «laïc» que très tard dans leurs histoires respectives, au cours du XIXe siècle, et, même là, clairement sous l'influence de la sécularisation en Europe. Auparavant, on ne pouvait caractériser ceux parmi les juifs et les musulmans qui transgressaient les règles respectives que comme «impies» ou «méchants». L'introduction du terme «laïc» a permis d'esquiver l'opprobre chaque fois que l'on parlait d'un homme qui faisait fi de la tradition. «juif laïc» ou «musulman laïc» n'ont pas de sens au sein de ces cultures, même si «Israélien laïc» ou «Turc laïc» expriment une réalité identitaire propre à l'État moderne, exactement comme le font les termes «Mexicain laïc» ou «Français laïc».

En France, qui abrite plus de musulmans que tout autre pays de l'Union européenne, les discussions autour du hidjab s'animent depuis plus d'une décennie. En interdisant le hidjab, on invoque également un autre argument : la protection qu'offre l'État aux jeunes musulmanes contre la coercition familiale. Ainsi, loin de rester neutre, l'État s'arroge le droit d'intervenir contre ce que la tradition considère comme une obligation incontournable. Mais alors pourquoi protéger une fille du port du foulard -- un acte qui est après tout superficiel et réversible -- plutôt que protéger un garçon d'un acte bien plus profond et irréversible qui est la circoncision, d'autant plus qu'on circoncit les garçons juifs à l'âge de huit jours lorsque l'intéressé ne peut encore rien dire ?

Deux poids, deux mesures

L'adhésion de la Turquie à l'Union européenne fait les manchettes tant en Turquie qu'en Europe. Même si la Commission européenne a accepté d'ouvrir les négociations, certains gouvernements veulent changer les règles du jeu et soumette la candidature à un référendum populaire. Il ne s'agit sûrement pas de la taille du pays car il n'y avait pas eu de référendum au sujet de l'acceptation de la Pologne. L'intention d'avoir deux poids, deux mesures n'a pas échappé à l'attention du chef de file des socialistes à l'Assemblée nationale à Paris : «Il ne peut y avoir de traitement de défaveur. La candidature turque doit obéir aux mêmes règles que les précédents élargissements».

Lorsque j'ai visité la Turquie pour la première fois, il y a presque un quart de siècle, j'ai été impressionné par ce pays profondément marqué par son fondateur Atatürk. Une société laïque et sophistiquée où le pourcentage de femmes dans les sciences était alors plus élevé qu'aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest, un pays bien ancré dans l'ère industrielle, allié militaire indéfectible des puissances occidentales, la Turquie me paraissait alors un candidat valable pour des relations plus étroites avec la Communauté européenne. C'est en 1963 qu'avaient commencé les premiers contacts visant l'adhésion de la Turquie à l'Europe. Mais, à l'époque, c'était la Grèce qui nuisait systématiquement au rapprochement de son allié de l'OTAN avec l'Europe. Aujourd'hui, la Turquie, ayant posé des gestes généreux envers la Grèce et sa population, a désamorcé ce blocage systématique. Or, un nouvel argument contre l'adhésion de la Turquie se fait entendre dans les journaux européens et dans les couloirs politiques : la peur de l'islam.

Tandis que la Turquie, dont la constitution et le système judiciaire sont calqués des modèles européens, est en train de fomenter une société pluraliste et multiculturelle, certains politiciens européens se mettent à exprimer des préjugés anti-musulmans et anti-turcs. Si la Turquie était acceptée au sein de l'Union européenne, elle deviendrait alors le cheval de Troie qui ouvrirait les portes de l'Europe à une nouvelle «invasion barbare». Ainsi, le premier ministre français met en garde les Européens contre «le fleuve de l'islam» que représenterait l'adhésion de la Turquie. Fait qui a souvent été observé en Europe, la gauche peut facilement basculer vers la droite dans un élan d'enthousiasme nationaliste et xénophobe. C'est ce qui s'est produit en partie en France à la veille du référendum du 29 mai.

Dans ce contexte, la tentative d'affirmer le caractère chrétien de l'Europe dans la nouvelle charte de l'Union prend une allure ouvertement islamophobe. Il est curieux d'interdire le hidjab au nom de la laïcité et, en même temps, d'insister sur le caractère chrétien de l'Union. Certains y trouveront tout simplement une incohérence, le désir d'avoir le beurre et l'argent du beurre; d'autres, la manifestation d'une hypocrisie, d'un vieux préjugé anti-turc et anti-islamique. D'aucuns y entreverront un nouveau rideau de fer derrière lequel l'Occident essaie de se protéger du choc des civilisations.

En préservant le caractère laïc de la politique européenne, on neutralise les forces de xénophobie et d'intolérance dont avait tant souffert le Vieux continent au siècle passé. Rappelons que ce n'est pas l'islam mais les idées européennes de nationalisme exclusif, de totalitarisme et de communisme qui ont emporté des dizaines de millions de vies humaines à l'aide du progrès technique et scientifique mis au service du massacre industrialisé. Il est compréhensible que le traumatisme du 11 septembre ait permis le dénigrement de l'islam. Or, juger l'islam par le comportement d'Oussama ben Laden et des talibans équivaut à juger le catholicisme par les actes d'Al Capone et des curés pédophiles.