
IMAGINONS UN AUTRE 20 MAI 1980 OÙ LES QUÉBÉCOIS SE DISENT OUI À EUX-MÊMES
Denis Monière, Politologue
L'Action nationale, mai 2005
Il y a vingt-cinq ans, le peuple québécois, le soir du 20 mai 1980 exprimait au monde entier sa volonté d'exister par lui-même. Après une campagne référendaire où les camps du OUI et du NON se livrèrent une lutte acharnée, une forte majorité de Québécois disait OUI et confiait au gouvernement du Parti québécois le mandat de négocier un nouveau statut politique avec le gouvernement canadien. Ce résultat surprit les observateurs venus des quatre coins du monde pour suivre la campagne référendaire car le camp du NON n'avait ménagé ni les arguments de la peur ni les moyens financiers pour peser sur la conscience des Québécois. En dépit de la législation québécoise encadrant le référendum, la bataille n'avait pas été faite à armes égales. Les fédéralistes avaient utilisé des fonds publics pour inonder les ondes de messages visant à insécuriser les Québécois.
Jusqu'à la dernière semaine, les sondages indiquaient que l'opinion publique était partagée, la proportion d'indécis étant encore très élevée. Les assemblées publiques se succédaient aux quatre coins de la province; les organisateurs du OUI avaient mobilisé tous les militants du mouvement souverainiste pour faire du porte à porte dans les rues des villes et les rangs des campagnes afin de rencontrer personnellement les électeurs et les convaincre de se donner un pays.
Les partisans du NON firent appel surtout aux politiciens et aux hommes d'affaires pour valoriser le fédéralisme canadien. Comme il leur était difficile de répondre à la dialectique du changement en soutenant le statu quo, ils promirent qu'un NON voudrait dire OUI au fédéralisme renouvelé et jouèrent sur l'ambiguïté de leur slogan « Mon NON est Québécois » ce qui pouvait laisser entendre qu'un vote négatif entraînerait des changements constitutionnels conformes aux demandes traditionnelles du Québec qui depuis les années soixante revendiquait un statut particulier et une redistribution de pouvoirs permettant au Québec d'être maître de son destin du moins sur le plan culturel. L'ancien chef du Parti libéral Robert Bourassa avait résumé cette thèse dans le concept de souveraineté culturelle.
Cinq jours avant le vote, le camp du NON organisa une assemblée publique au Centre Paul-Sauvé. Le premier ministre canadien Pierre Trudeau dans son discours de clôture de la campagne donna pour la première fois des indications quant à la signification du changement qu'il proposerait advenant la victoire du NON. Il expliqua qu'il allait rapatrier la constitution canadienne et qu'il demanderait au parlement britannique d'y inclure une charte des droits et une formule d'amendement. Il ne cacha pas qu'il procéderait même s'il y avait des désaccords des provinces et qu'un vote de la Chambre des communes suffirait à enclencher le processus de changement constitutionnel. Il expliqua sa conception des droits fondamentaux qui ne reconnaissait des droits qu'aux individus et non aux collectivités. En vertu de cette logique, il n'entendait pas traiter le Québec d'une façon particulière, toutes les provinces seraient égales et le gouvernement canadien serait dorénavant un gouvernement national de telle sorte que le peuple québécois ne serait pas reconnu comme entité distincte. Il conclut son allocution en mettant la tête de son gouvernement sur le billot et annonçant la démission de son gouvernement et le déclenchement d'élections dans l'éventualité d'une victoire du OUI.
Ce projet constitutionnel suscita l'enthousiasme des anglophones, mais il fut considéré comme une gifle par les libéraux québécois qui préconisaient une vision décentralisée du fédéralisme canadien et qui espéraient faire reconnaître le Québec comme société distincte. Le chef libéral, Claude Ryan dut ravaler sa déception pour cacher la fissure idéologique du camp du NON, mais les militants sincères du parti libéral qui depuis la révolution tranquille croyaient qu'on pouvait réformer le fédéralisme dans le sens du respect de l'autonomie provinciale et de la dualité culturelle déchantèrent. Le premier ministre canadien avec sa morgue habituelle avait mis le dernier clou dans le cercueil de la théorie des deux peuples fondateurs. Désormais il n'y avait qu'un seul peuple au Canada. Il venait par cette déclaration d'enlever toute crédibilité politique au chef du camp du NON Claude Ryan qui devait ravaler sa rage de s'être fait rouler par son allié fédéral.
Le lendemain, en conférence de presse, l'ancien premier ministre du Québec, Robert Bourassa déclara qu'il se retirait du camp du NON car il estimait que le projet constitutionnel exposé la veille par le premier ministre canadien allait à l'encontre des intérêts du Québec et rendait illusoire sa conception d'une souveraineté culturelle dans le cadre canadien puisque le Québec ne serait plus maître de ses choix linguistiques et culturels. Il offrait sa collaboration loyale au Parti québécois pour mettre en place les institutions d'un Québec souverain tout particulièrement pour la création d'institutions monétaires communes. Cette prise de position provoqua le ralliement de l'aile nationaliste du Parti libéral du Québec à la thèse de la souveraineté-association. La nouvelle position de Robert Bourassa procédait d'un calcul stratégique car son objectif principal était d'empêcher Trudeau de réaliser sa réforme constitutionnelle. Il fallait dès lors que le OUI l'emporte pour forcer le déclenchement de nouvelles élections fédérales et espérer une défaite du Parti libéral du Canada. À ses yeux, la victoire du NON comportait plus de risques que la victoire du OUI. Fidèle à sa prudence coutumière, il cherchait à se garder des portes ouvertes et comptait sur l'élection du Parti conservateur pour revenir à une conception décentralisée du fédéralisme.
Profitant de ces dissensions dans le camp fédéraliste, René Lévesque, dans un message télévisé à la nation le 18 mai, offrit immédiatement à Robert Bourassa qui avait dans le passé participé à l'élaboration de la plateforme initiale du Mouvement souveraineté-association, de faire partie du comité des négociateurs. Il remercia aussi le premier ministre canadien pour sa franche contribution au débat référendaire. Il conclut son allocution par un vibrant appel au ralliement de tous les Québécois dans le camp de l'espoir. Les cartes étaient sur la table et les Québécois pouvaient choisir entre deux options claires. Il n'y avait plus d'ambiguïté dans la vision centralisatrice proposée par le Parti libéral du Canada. Les Québécois avaient le choix entre le statut subordonné d'une minorité ethnique dans le fédéralisme unitaire ou l'affirmation d'une nation indépendante avec la liberté et les responsabilités que cela implique en particulier celle d'assurer la stabilité et la croissance économique par la négociation d'un traité d'association avec le Canada.
Pendant les derniers jours de la campagne, alors que les troupes du NON étaient démoralisées, les partisans du OUI, galvanisés par les derniers événements, redoublèrent d'effort pour convaincre les fédéralistes déçus de changer leur NON en OUI. Les sondages indiquaient que les déclarations des derniers jours avaient eu un impact significatif sur les électeurs et que le sort du Québec allait se jouer le jour du vote.
Le 20 mai au matin, les électeurs se massèrent devant les bureaux de scrutin. La matinée était ensoleillée mais froide pour le mois des lilas. Il y avait de la fébrilité dans l'air. Dans les cafés, les discussions étaient animées. Chacun sentait ce que cette journée avait d'exceptionnel. Un peuple allait pouvoir choisir librement son destin en déposant un bulletin dans l'urne. Il n'y avait pas de précédent historique où un changement de régime politique avait pu se faire pacifiquement par la voie démocratique. Le Québec offrirait au monde entier l'image d'une société moderne qui par la délibération réussit à résoudre des conflits de nature politique et identitaire. Le geste que chaque électeur allait poser aurait une signification historique. Chacun sentait qu'il participait pleinement au destin collectif et que chaque vote allait peser dans la balance. Le Québec vivait la quintessence de la démocratie.
En début de soirée, de longs cortèges de voitures s'acheminaient vers le Centre Paul-Sauvé où le camp du OUI avait convié ses partisans à attendre le dévoilement des résultats. Dès 19h3o, le parterre et les gradins étaient archi combles et la foule s'agglutinait à l'extérieur autour d'écrans géants qui retransmettaient le déroulement de la soirée. Les poètes, chansonniers, chanteurs populaires qui avaient depuis vingt ans accompagné le mouvement de libération nationale
étaient sur scène et venaient à tour de rôle faire chanter la foule. Une mer de drapeaux fleur de lys oscillait au rythme de la musique. Une forêt de caméras occupait les premières rangées obstruant la vue des spectateurs qui profitaient des interruptions pour lancer des cris de protestation. Mais dans l'ensemble l'atmosphère était bon enfant. Des couples avec des jeunes enfants sur leurs épaules côtoyaient des personnes âgées, des travailleurs, des étudiants, des professeurs. Chacun se regardait avec l'espoir de voir leur rêve se réaliser. Des journalistes circulaient avec micro et caméra afin de retransmettre ces moments d'intenses émotions. Tous avaient conscience que cette soirée passerait à l'histoire.
A 20h30, le maître de cérémonie, Doris Lussier, interrompit le spectacle pour annoncer les premiers décomptes qui donnaient une légère avance au OUI. Tous les regards se portèrent vers les écrans qui indiquaient les chiffres magiques. Plus la soirée avançait plus l'écart entre le OUI et le NON s'accentuait. A chaque annonce, des cris de joie fusaient pendant de longues minutes. La foule était partagée entre l'euphorie et la gravité du moment. A 21h3o, Radio-Canada, par la voix de Bernard Derome, annonça que si la tendance se maintenait, le OUI obtiendrait 57 % des voix. Dans les minutes qui suivirent, le chef du camp du NON Claude Ryan fit une brève déclaration à partir du Forum reconnaissant la défaite du NON. Il disait respecter le choix des Québécois et offrait sa collaboration pour construire de nouvelles relations avec le Canada. Une ovation monstre accueillit René Lévesque à son arrivée sur la scène entouré d'artistes, de députés, de syndicalistes qui avaient tous participé au combat souverainiste depuis la fin des années soixante. Pendant dix minutes un tonnerre d'applaudissement l'empêcha de parler. Peu à peu, on réussit à l'entendre qui de sa voix frêle martelait des « Écoutez », « je vous en prie, écoutez ».
Ce soir, les Québécois se sont dit OUI à eux-mêmes. Nous avons décidé de nous faire confiance et de prendre en main notre destin. Ce soir nous ouvrons un nouveau chapitre de notre histoire où nous retrouverons notre liberté, où nous serons véritablement maître chez nous. Nous avons la maturité pour assumer les responsabilités qui incombent à un peuple souverain et nous exercerons cette souveraineté dans le respect des autres. Cet appui massif nous ouvre la route de l'indépendance mais il nous reste encore des étapes à franchir avant d'y arriver. Dès demain nous constituerons le comité de négociation et proposerons un calendrier de rencontres au gouvernement canadien.
Une nuit de fêtes s'en suivit. Des feux de joie furent allumés sur le Mont-Royal qui scintillait de centaines d'étoiles dans la nuit. Alors que le silence régnait dans la partie ouest de la ville, des klaxons se firent entendre toute la nuit dans les quartiers est de la ville. Une foule animée déambula dans les rues du centre ville jusqu'à l'aurore. C'était le début d'un temps nouveau comme le disait une chanson populaire.
Le lendemain une véritable onde de choc frappa le reste du Canada. Le Canada anglais se réveilla abasourdi et éberlué, n'ayant pas été préparé par les dirigeants politiques canadiens à une éventuelle victoire des souverainistes. La forte présence au parlement fédéral de députés fédéralistes provenant du Québec leur avait laissé croire qu'ils représentaient l'opinion publique québécoise et qu'il n'y avait pas de risque de voir le pays éclater. Le premier ministre Trudeau leur répétait qu'il n'y avait qu'une poignée de séparatistes au Québec et que l'intransigeance était la seule politique valable pour mettre au pas le Québec.
Alors que les éditoriaux des journaux torontois adoptèrent un ton modéré et pragmatique en reconnaissant la nécessité de négocier un traité d'association économique afin de protéger les 300 000 emplois qui dépendaient du marché québécois, les journaux de l'Ouest canadien manifestèrent de l'animosité et du ressentiment. Ils avaient l'impression de s'être fait rouler par les élites du Canada central. On n'avait qu'à laisser ces French bastards se débrouiller seuls disaient certains anglophones enragés par la décision des Québécois qui contredisaient leur vision du Canada, ce beau et grand pays, si généreux avec ses minorités. Le OUI des Québécois avait brisé cette image et porté atteinte à leur identité, ce qui expliquait leurs réactions émotives. Mais de nombreuses voix provenant surtout des milieux intellectuels et de la gauche canadienne disaient que le Canada devait reconnaître le caractère démocratique du choix des Québécois et qu'il fallait donner une nouvelle architecture au système politique canadien qui ne correspondait plus aux besoins de la société canadienne. Le Canada pouvait développer une identité canadienne sans le Québec. Le choix des Québécois pouvait s'avérer bénéfique pour le Canada en lui donnant plus de cohérence.
En fait la victoire du OUI fut surtout interprétée comme l'échec de la politique d'intransigeance menée par le gouvernement canadien à l'endroit des revendications québécoises. En refusant de reconnaître le biculturalisme comme élément essentiel de l'identité canadienne, le premier ministre Trudeau avait poussé les nationalistes traditionnels dans le camp souverainiste. Sa vision abstraite des droits individuels avait occulté les aspirations profondes des Québécois aux yeux du reste du Canada.
Le premier ministre canadien, après avoir réuni son conseil des ministres, annonça qu'il se rendrait chez le gouverneur général du Canada pour remettre la démission de son gouvernement et qu'il y aurait des élections générales le 1er juillet. Il expliqua en conférence de presse qu'il assumait la responsabilité de l'échec de la campagne du NON parce que, forcé par l'agenda des souverainistes, il n'avait pas eu le temps d'expliquer sa conception de la réforme constitutionnelle qu'il proposait aux Canadiens et qu'il en ferait l'enjeu principal de la prochaine campagne électorale. Pressé par les journalistes sur son attitude vis-à-vis les négociations qui devaient s'enclencher à la suite du référendum, il expliqua que l'élection fédérale tiendrait lieu de deuxième référendum et que s'il était réélu, il n'y aurait pas de négociation. Aux journalistes qui mettaient en doute son respect de la démocratie, il répondit que la démocratie s'exprimerait aux élections fédérales, ce qui était une façon détournée d'invalider la démocratie québécoise.
Les chefs des deux partis d'opposition dénoncèrent l'intransigeance du Parti libéral et acceptèrent chacun de leur côté de reconnaître le résultat référendaire. Ils se dirent prêts à négocier le changement de statut politique du Québec parce que le Canada n'avait pas intérêt à entretenir des conflits constitutionnels et qu'il fallait reconstruire sur de nouvelles bases les relations entre le Québec et le Canada. Il fallait tourner la page de la confrontation.
