
Ignorance agricole
Josée Boileau
Le Devoir mercredi 3 août 2005
Le consommateur d'aujourd'hui est persuadé que jamais il n'a joui d'une plus grande variété alimentaire: yogourts, kiwis, avocats, mangues étaient inconnus des épiceries des années 60. Mais cette variété s'est subtilement accompagnée d'une perte dans la diversité: le Québécois ne connaît plus qu'un type de vache, quelques noms de pommes, deux espèces de carottes, et ignore que le poulet, même biologique, a pour lieu de naissance les fermes de quelques multinationales.
Notre patrimoine agricole, en fait, va à vau-l'eau, comme vient de le démontrer Le Devoir dans le cadre d'une série éloquente. Cet effet pervers de l'agriculture industrialisée ne nous est pas particulier, mais en Europe, la tradition et le culte du goût assurent un certain esprit de résistance.
Ici, l'ignorance règne. Les fédérations agricoles, tout occupées à nourrir les masses -- ce qui est par ailleurs fort louable -- ne connaissent rien de la disparition du poulet Chantecler, n'ont que faire des atouts de la vache canadienne, et ne voient que les défauts des fruits et légumes du terroir.
Du côté gouvernemental, on n'en est même pas rendu à balbutier les mots «patrimoine agricole». Même l'expression «produits biologiques», pourtant de plus en plus recherchés par les consommateurs, n'est pas arrivée à se faufiler dans le Plan stratégique 2005-2008 du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAP). Et le ministre se tâte toujours pour savoir s'il faut autoriser ou non l'étiquetage obligatoire des OGM, redouté par l'industrie alimentaire mais que les Québécois appellent de leurs voeux sondage après sondage. C'est dire si le sort des 162 vaches canadiennes du Québec, dont le cheptel devrait grimper à 5000 pour en assurer la survie, est loin des préoccupations du MAPAQ.
D'autant plus loin que ce sont les lois du marché et de l'industrie qui priment. Le discours biologique, porté depuis des années par d'ardents défenseurs, à défaut de recevoir un appui vibrant de Québec a réussi à atteindre une certaine partie du public, soucieux de santé ou d'environnement. Mais, faute de savoir qu'ils existent, personne ne réclame le melon de Montréal, la carotte Sainte-Valérie ou le concombre de tante Adèle. Un gros problème quand le commerce agricole a pour seul mot d'ordre de répondre à la demande !
De toute manière, l'argument de la demande est bien fallacieux. Le consommateur aurait beau s'en enticher, tout notre système de production continuerait de rejeter comme de méchantes greffes ces carottes qui poussent en 80 jours plutôt que 50, ces poulets qui arrivent à maturité en six mois plutôt que 39 jours, ces vaches qui ne donnent que 6000 litres de lait par an plutôt que le double. À moins d'assouplir les règles, de changer les pratiques, de sortir des normes de notre «agriculture soviétisée», selon les termes utilisés par Daniel Pinard dans l'excellent numéro que la revue Relations a consacré à l'alimentation en juin. Hélas, ce n'est pas demain la veille que libéraux ou péquistes oseront confronter le productivisme exacerbé de l'UPA.
jboileau@ledevoir.ca

Le Québec à l'ère du développement durable
Corinne Gendron, Titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal
Le Devoir mercredi 3 août 2005
Une quinzaine d'années après le lancement du plan vert canadien par le gouvernement fédéral conservateur en 1990, le ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs du Québec, Thomas Mulcair, vient de soumettre un plan de développement durable à la consultation publique. Ce plan a été salué avec beaucoup d'enthousiasme par les groupes environnementaux au moment où il a été rendu public, en novembre 2004. La tournée de consultation du ministre fut néanmoins l'occasion pour certains groupes environnementaux et sociaux de questionner cette nouvelle politique à la lumière d'une compréhension approfondie du concept de développement durable et de ses principes.
On l'a souvent dit, le développement durable est un concept flou dont la mise en application est difficile. Il traduit un changement de cap revendiqué par des acteurs, puis par des institutions, qui ont souhaité rompre avec le modèle de développement industriel productiviste. [...]
Le caractère flou du concept de développement durable n'est pas étranger à son succès et à sa large diffusion. L'adhésion généralisée dont il est l'objet traduit la rupture qui s'opère actuellement au niveau de la conception du développement et du bien-être dans nos sociétés : l'idéal industriel est en train de basculer vers une autre conception du développement et du progrès qui inclut la préservation de l'environnement.
Définitions de référence
Au-delà des débats d'interprétation, deux définitions du développement durable sont reconnues comme étant les définitions de référence : celle proposée par l'Union mondiale pour la conservation de la nature (1980), pour laquelle «le développement durable est un développement qui tient compte de l'environnement, de l'économie et du social», et celle popularisée par le rapport Brundtland (1987) qui énonce que «le développement durable est un développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs». [...]
Ces définitions et les textes qui les commentent érigent généralement le développement durable en nouveau paradigme de développement. Or les discussions entourant le concept de développement durable réfèrent rarement à l'imposant corpus théorique du développement, comme si elles s'en étaient tenues à sa marge. Situer l'émergence du développement durable dans les débats qui ont cours aujourd'hui au sujet du développement apporte sans contredit un éclairage indispensable à la compréhension de la signification et de la portée de ce concept.
Qu'est-ce que le développement ?
Rappelons tout d'abord que, même si on l'emploie souvent, le terme développement au sens où on l'entend aujourd'hui est assez récent. Polysémique, sa signification a changé au cours de l'histoire. [...]
L'invention du développement au sens social date de la période de reconstruction de l'après-guerre. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont acquis un poids politique qui leur permet de s'imposer face aux anciennes puissances coloniales. Ils mettent de l'avant un nouvel ordre mondial dans lequel la dichotomie colonisateur-colonisé cède le pas à un discours d'entraide en vue du développement de tous. [...] Cette vision du développement comme processus culmine dans l'ère de la consommation de masse, stade ultime de développement des sociétés. [...]
À la même époque et en réponse aux thèses de la modernisation s'est développé le courant des dependentistas porté par Raul Prebish du CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes). En opposition quasi symétrique avec les thèses de la modernisation, les théories issues de ce courant réaffirment le caractère conflictuel des rapports Nord-Sud et avancent que le sous-développement s'explique d'abord et avant tout par les liens historiques et le colonialisme subis par les pays du tiers-monde. Il est donc attribuable aux rapports de domination et aux échanges inégaux entre les pays. [...]
Au milieu des années 1970, une nouvelle génération de théories prend forme autour de l'idée d'un «système monde» proposée par Emmanuel Wallerstein. Selon ce courant, le développement et le sous-développement s'inscrivent tous deux dans la dynamique d'expansion et d'intensification du capitalisme à l'échelle mondiale. Le monde est soumis à un processus auquel sont assujettis tous les pays, et se subdivise en trois zones : centrale, semi-périphérique et périphérique, alors que les échanges entre ces pays sont inégaux.
Mais c'est l'avènement de la crise économique amorcée par le choc pétrolier des années 1970 et le processus de mondialisation qui s'en est suivi pendant les décennies 1980-1990 qui marqueront une rupture fondamentale dans la conception du développement. Alors que les économies du Nord sont déstabilisées et que la crise sonne le glas des Trente Glorieuses, le tiers-monde éclate en trois blocs : les pays pétroliers, les nouveaux pays industrialisés et les pays moins avancés. Les années 1980 sont qualifiées de décennie perdue pour le développement, alors que les pays du Nord tentent de sauver les meubles et que les pays du Sud se voient imposer des politiques d'ajustement structurel draconiennes.
Réinterprétation du concept
Le processus de mondialisation économique et financière vient transformer l'ordre international et bousculer les modes de régulation. Au coeur de cette mondialisation s'affrontent deux visions antinomiques du développement et de ses modalités.
Héritière de la modernisation, la première prône un développement porté par l'intensification des échanges qui nie la thèse des échanges inégaux et repose sur des politiques de libre-échange, de privatisation et de déréglementation. La seconde est portée par l'idée d'une autre mondialisation reposant sur des contre-pouvoirs issus d'une société civile de mieux en mieux organisée et à la source de partenariats Nord-Sud inédits. Cette seconde vision s'inscrit dans la mouvance d'une réinterprétation du développement désormais dissocié de la croissance économique, de l'industrialisation et de la consommation, mouvance à laquelle participent la littérature et les discours sur le développement durable. [...]
Les débats entourant le développement durable s'articulent généralement autour de trois définitions que, par commodité, on peut qualifier de conservatrice, modérée et progressiste. La première définition, conservatrice, est courante dans les discours des gens d'affaires mais aussi chez certains responsables gouvernementaux. On y assimile croissance et développement en utilisant notamment les expressions «croissance durable», «rentabilité durable», etc. Cette représentation du développement durable s'appuie sur l'idée que «rentabilité et environnement vont de pair» et nie la contradiction possible entre l'intensification de l'activité économique et la préservation de la biosphère.
La deuxième définition puise sa source dans les travaux de plus en plus nombreux de l'économie environnementale et de l'économie écologique, pour lesquelles le développement durable nécessite un nouvel arrimage entre l'économie et l'écologie. [...] Mais en prônant la croissance zéro, cette seconde proposition n'emporte pas une large adhésion [...].
La troisième définition, dite progressiste, inclut la dimension du social comme élément incontournable du développement durable et se traduit par une conception tripolaire où le social acquiert une importance égale à l'environnement et à l'économie. Popularisée par l'Union mondiale pour la conservation de la nature et explicitée par plusieurs chercheurs, la conception tripolaire du développement durable s'est aujourd'hui institutionnalisée au point d'être reprise par la plupart des textes officiels et de servir de définition de référence, comme l'illustre bien le Plan de développement durable du Québec. [...]
Premier de deux textes
Le texte intégral de cet article se trouve dans le numéro juillet-août 2005 de la revue Options politiques, disponible sur www.IRPP.org.


Le Québec à l'ère du développement durable
Le plan québécois
Corinne Gendron, Titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal
Le Devoir jeudi 4 août 2005
Deuxième de deux textes
Rendu public en novembre dernier, le Plan de développement durable du Québec proposé par le ministre Mulcair comportait notamment une démarche de consultation, un avant-projet de loi sur le développement durable, de même qu'un plan gouvernemental 2004-07 sur la diversité biologique comprenant une stratégie ainsi qu'un plan d'action.
Déposé en juin dernier à la suite de la consultation ministérielle, le projet de loi sur le développement durable, une des pièces maîtresses du plan dont l'application relève du ministère de l'Environnement, vise à instaurer un cadre de gestion permettant à l'administration publique de concourir à un développement durable. Il contient des mesures visant l'intégration du développement durable dans les politiques, programmes et actions publiques, de même que la cohérence des actions gouvernementales grâce à l'adoption d'une stratégie globale de développement durable. À l'instar du gouvernement fédéral, il instaure un poste de commissaire au développement durable pour assister le vérificateur général.
Le projet de loi prévoit également la création d'un fonds vert destiné au financement d'activités ou de mesures de développement durable mises de l'avant par le ministère de l'Environnement, plus particulièrement dédiées à la dimension environnementale, ainsi qu'au financement des municipalités ou des groupes environnementaux. Enfin, il insère un nouveau droit à un environnement sain et respectueux de la biodiversité dans la section des droits économiques et sociaux de la Charte des droits et libertés de la personne.
Un premier jalon qui a ses limites
Il faut saluer l'initiative du gouvernement et le leadership du ministre de l'Environnement qui posent, avec ce plan de développement durable, un premier jalon essentiel de la modernisation écologique du Québec et de son économie. Un engagement en faveur du développement durable requiert en premier lieu, et cela est reconnaissable dans la démarche proposée, une orientation claire de l'administration en faveur du développement durable et l'intégration de ses principes à tous les échelons et dans tous les domaines de gouvernement. [...]
Toutefois, le Plan suscite quelques questions ainsi que des réserves que n'ont pas manqué de relever les analystes à l'occasion de la tournée de consultation du ministre Mulcair.
En premier lieu et de façon générale [...], il ne faudrait pas réduire l'inévitable Plan de développement durable du Québec à sa composante gouvernementale. Le Plan de développement durable pour le Québec est un intitulé qui suscite la confusion, car ce qui est proposé par le gouvernement, outre la stratégie concernant la biodiversité, est d'abord et avant tout un plan de «verdissement» de l'administration publique. Or [...] on peut se demander si la population du Québec ne souhaitait pas déjà être conviée à un exercice de réflexion plus englobant sur le développement du Québec et les défis d'un virage, notamment quant à la structure économique et industrielle, vers un développement durable. [...]
En ce qui concerne le projet de loi plus spécifiquement, plusieurs de ses éléments mériteraient une réflexion plus approfondie, à commencer par la formulation, l'organisation et la hiérarchisation des principes de développement durable retenus. [...]
Contrairement à l'avant-projet de loi, le projet de loi n'envisage plus explicitement le développement durable comme un processus qui intègre harmonieusement les dimensions environnementale, sociale et économique du développement. En insistant sur cette visée harmonieuse, le gouvernement évacuait dans son avant-projet de loi les arbitrages inévitables entre les dimensions environnementale, sociale et économique que suppose la prise de décision, et évitait l'hypothèse d'une éventuelle hiérarchie entre les dimensions, ce qui ouvrait la voie à une substituabilité des capitaux humain, social et économique. Cette perspective «d'harmonie» tend à réduire le développement durable à un développement traditionnel et à le vider de son sens. Par contre, le projet de loi fait toujours peu de place à l'équité et à la gouvernance.
Les principes de développement durable mis de l'avant dans le plan et sur lesquels s'appuieront les stratégies de développement durable des ministères sont pour leur part exhaustifs, précis et assez bien formulés. Mais même s'ils s'inspirent des principes adoptés à Rio, ils s'en distinguent néanmoins en négligeant d'intégrer certains éléments qui nous paraissent essentiels à toute stratégie de développement durable, tels que l'équité sociale et l'intégration des femmes, des jeunes et des autochtones.
Enfin, même si on a fait grand cas du droit à un environnement sain que le ministre a proposé d'inclure dans la Charte des droits et libertés au moment de l'annonce du plan en novembre dernier, plusieurs spécialistes estiment que la portée de ce droit en termes de contribution à la protection de l'environnement serait assez limitée. L'inclusion d'un tel droit, compte tenu notamment de son intitulé actuel qui le limite «dans la mesure et suivant les normes prévues par la loi», ne doit pas se faire à la légère en raison de ses répercussions potentielles sur l'ensemble du corpus législatif relatif à la protection de l'environnement. [...]
De plus, le fonds vert prévu dans le projet de loi ne viendra pas régler les problèmes de sous-financement chroniques du ministère de l'Environnement, même s'il assurera une certaine autonomie dans le financement de diverses activités. La création du fonds vert ne dispense pas le gouvernement de procéder aux investissements massifs que nécessitera un véritable virage du Québec vers le développement durable, sans compter que l'absence d'un budget associé au plan proposé enlève beaucoup de crédibilité à la démarche et à la volonté réelle du gouvernement d'entamer un tel virage. Les décisions précédentes du gouvernement dans de multiples dossiers tels que le transport, de même que les coupures dont a encore fait l'objet le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, tendent à questionner cette volonté et nourrissent l'hypothèse d'une opération visant davantage l'accroissement du capital politique que la protection effective de l'environnement.
Le texte intégral de cet article se trouve dans le numéro juillet-août 2005 de la revue Options politiques, au www.IRPP.org.
Corinne Gendron : Titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal

Un même idéal déchiré entre plusieurs visions
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 6 août 2005
Le pharmacien milliardaire Jean Coutu avait évoqué il y a quelques années un grand dessein de se faire le porteur d'eau (par bateau) pour les pays arabes, en manque d'or bleu. Robert Bourassa, lui, avait lancé l'idée du Grand Canal, un pipeline d'eau québécoise qui aurait servi à étancher la soif des Américains, à fort prix. Tout ça aurait permis de gagner de l'argent... comme de l'eau.
En annonçant lundi qu'ils allaient faire de la nationalisation de l'eau un des thèmes centraux de leur congrès cette fin de semaine, les jeunes libéraux ont-ils simplement mis au goût du jour les anciennes idées de leurs aînés et prédécesseurs ou alors ont-ils rompu avec elles? Car le projet des jeunes libéraux a un objectif double: d'une part, assurer la pérennité de la ressource et d'autre part, en organiser une exploitation efficace, mais «durable», selon le vocable en vogue.
Idée complexe
L'idée de nationalisation ne va pas de soi. Plusieurs personnes qui s'intéressent au dossier font remarquer qu'il faut bien préciser de quoi l'on parle avant de prôner une telle chose, car elle peut prendre plusieurs formes. C'est par exemple la mise en garde d'une Louise Vandelac, sociologue, chercheuse en environnement et une des fondatrices d'Eau-Secours, vaste coalition vouée à la défense de l'eau potable.
Dans leur document thématique, les jeunes libéraux, eux, évoquent la création d'une société d'État du type Hydro-Québec, laquelle pourrait se nommer Eau-Québec. Ils croient que le Québec pourrait s'inspirer de ce que les Albertains ont fait avec le pétrole: «L'exploitation de la ressource est laissée à des entreprises privées, mais une redevance vient enrichir la province.»
L'idée de nationalisation a plusieurs défenseurs. D'importants membres de la coalition Eau-Secours, comme son président André Bouthiller, s'y sont déclarés favorables. De même, à l'École d'été de l'Institut du nouveau monde, il y a tout juste un an, les jeunes participants ont pris position en faveur d'une nationalisation. Sur le blogue du candidat favori à la direction du Parti québécois, André Boisclair, un militant disant se nommer Jean Lajoie conseillait son candidat en ces termes, le 15 juillet dernier: «N'hésite pas, lors des débats, à te prononcer en faveur [de la nationalisation de l'eau]. C'est le genre de prise de position qui distinguera le meilleur candidat en fin de course. [...] Les jeunes y verront un excellent rempart à la mondialisation, les écologistes, une façon de protéger la ressource, les militants de gauche, un préjugé favorable pour l'État entrepreneur et la plupart des militants et des Québécois, une source supplémentaire de revenus pour l'État, avec les quelque 250 M$/an (estimé) que générerait son exploitation. Avec de telles prises de position, tu deviendrais [...] le candidat idéal dans cette course à la chefferie.»
Joint cette semaine la journée même où il déposait son dossier de candidature, André Boisclair, qui a été ministre de l'Environnement et père de la politique québécoise de l'eau, s'est montré extrêmement prudent par rapport à l'idée. Il affirme que l'affaire est plus complexe qu'elle en a l'air. Il s'interroge sur le type d'expropriation que cela entraînerait. Devrait-on se borner à l'eau embouteillée? Et les producteurs de jus, de boissons gazeuses, de bière? Et les entreprises qui se servent de l'eau pour refroidir leur machinerie (eau qui est souvent plus propre quand elle sort de l'usine que quand elle y entre, fait-il remarquer). M. Boisclair nous renvoie systématiquement à ce qu'il a dit à l'époque du dépôt de la politique de l'eau. Il rappelle qu'il a toujours plaidé pour la mise en place d'un système de redevances. Ce qui ne semble pas nécessiter selon lui de nationalisation.
Clarifier le statut de l'eau
Pour ce faire cependant, on note qu'il a fallu clarifier le statut de l'eau dans le Code civil. Dans une entrevue en avril 2003, M. Boisclair déclarait avoir préféré à la nationalisation déclarer l'eau «chose publique». «Dorénavant, l'eau appartient à tout le monde, donc à personne en particulier, ni même à l'État. Des intellectuels de l'eau, comme Ricardo Petrella, m'ont fait comprendre que, dans bien des cas, la nationalisation est un premier pas vers l'exploitation commerciale de la ressource, ce que je souhaite éviter», disait-il.
André Bouthiller, d'Eau-Secours, se dit en faveur de la nationalisation justement parce que le Code civil n'est pas assez clair sur la question. Il faudrait selon lui déclarer l'eau «chose collective». Dire que l'eau n'appartient à personne et vouloir percevoir des redevances de ceux qui l'exploite, «ça ne se tient pas», dit-il. Par ailleurs, il souligne qu'il faut éviter le mot «bien» en raison des accords de libre-échange qui touchent tous les biens.
Son modèle à lui n'est pas tant Hydro-Québec que la SAQ. «La SAQ ne produit pas le vin, mais elle en vend.» De même, dans le domaine de l'eau, l'État pourrait se déclarer «gestionnaire de la ressource» et concéder à des entreprises privées, moyennant des redevances, une exploitation de l'eau.
Ici, M. Bouthiller rejoint les jeunes libéraux, en quelque sorte. D'ailleurs, il s'est réjoui publiquement de ce que les générations montantes, tous partis confondus, s'intéressent à l'eau. «Je suis ravi que des jeunes prennent le flambeau d'Eau-Secours.» Mais il s'inquiète des discours comme ceux des jeunes libéraux, parfois trop axés sur le commerce de l'eau. Il dit que sa coalition n'est pas opposée à tout commerce de l'eau mais, avant d'exploiter cette ressource, «il faut faire l'analyse des quantités dont on dispose». Nationaliser l'eau [«ou la dé-privatiser... on joue trop sur les mots dans ce dossier», dit-il] permettrait de mettre sur pied un système de suivi rigoureux de l'évolution de la ressource. «Il n'y a qu'une seule nappe phréatique qui fait l'objet d'une surveillance digne de ce nom au Québec», déplore-t-il. Une fois l'eau nationalisée, on pourrait installer des piézomètres partout au Québec.
Plusieurs craignent cependant que de nationaliser l'eau nécessite qu'on la qualifie de «bien commun». Autrement dit, cela officialiserait le fait que c'est un objet de commerce. C'est pourquoi en France, par exemple, l'extrême gauche et plusieurs syndicats se sont déclarés totalement opposés à toute nationalisation.
Louise Vandelac, pour sa part, estime que l'exemple de l'Alberta et du pétrole, utilisé par les jeunes libéraux, ne tient pas. L'eau, contrairement au pétrole, est une ressource nécessaire aux écosystèmes. On ne peut la pomper sans affecter tout l'équilibre du lieu d'où on l'extirpe. Ainsi, pour la ligue des droits et libertés par exemple, toute nationalisation devrait s'accompagner d'un «droit à l'eau».
Chose certaine, pour la plupart des intervenants dans ce dossier, le statu quo est inacceptable. D'une part, comme le notent les jeunes libéraux, «il est déplorable de voir des sociétés étrangères faire du profit avec nos ressources sans verser aucune redevance». D'autre part, l'exploitation de l'eau se fait sans que l'on connaisse vraiment l'état de la ressource. Peut-être en effet, comme les jeunes libéraux le réclament aussi, faut-il des états généraux de l'eau québécoise.
