
Le maître chinois
Michel David
Le Devoir mardi 13 septembre 2005
Lucien Bouchard aimait se décrire comme un lecteur. On a souvent évoqué les longues heures qu'il passait dans la solitude du «bunker», le nez plongé dans ses livres.
Il est plus difficile d'imaginer Jean Charest insister pour que les visiteurs désireux de lui offrir un présent choisissent dans la collection de La Pléiade, comme le faisait M. Bouchard. Pour lui faire plaisir, on aurait plutôt l'idée de lui offrir un livre de cuisine.
Son passage à Tout le monde en parle, dimanche soir, nous a toutefois appris que le premier ministre avait aussi ses livres de chevet et pas n'importe lesquels. L'Art de la guerre de Sun Tzu, rédigé il y a 2500 ans, dans la Chine des «Royaumes combattants», est sans aucun doute un très grand classique de la littérature militaire, qui a puissamment influencé les théories stratégiques de Mao Tse Tung, mais il est tout de même un peu inquiétant de penser que M. Charest y puise aussi son inspiration. Dis moi qui tu lis...
Quand il a succédé à Daniel Johnson, en 1998, certains députés libéraux avaient été quelque peu choqués de l'approche brutale que préconisait leur nouveau chef. Dans le huis clos du caucus, il leur avait expliqué qu'ils devaient apprendre à haïr leurs adversaires péquistes. À l'entendre, ils étaient engagés dans une véritable guerre, même s'il préférait le mot «guérilla».
Dans ses essais, Sun Tzu avait énoncé un principe de base: «Tout l'art de la guerre est basé sur la duperie.» Bien entendu, il serait injurieux de laisser entendre que M. Charest ait pu appliquer sciemment ce principe à la politique. Qu'il ait pu remporter les élections du 14 avril 2003 en présentant un cadre financier qui était invalide au départ tient certainement de la coïncidence.
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Pendant la première moitié de son mandat, tout le monde s'est demandé quel était le plan de match d'un homme dont le slogan électoral était «Nous sommes prêts», mais qui ne semblait pas avoir la moindre idée d'où il allait.
La lecture de Sun Tzu fournit peut-être la clé de l'énigme Charest: «Le fin du fin, lorsqu'on dispose ses troupes, c'est de ne pas présenter une forme susceptible d'être définie clairement. Dans ce cas, vous échapperez aux indiscrétions des espions les plus perspicaces et les esprits les plus sagaces ne pourront établir de plan contre vous.»
À cet égard, il faut reconnaître que ses enseignements ont été suivis à la lettre: à mi-chemin dans sa troisième année de mandat, on ne sait toujours pas quel objectif poursuit le gouvernement. «Lorsque vous êtes capable, feignez l'incapacité; actif, la passivité», recommande encore le maître. On peut se demander si M. Charest n'a pas un peu forcé la dose.
Lors de la formation de son cabinet, il se serait peut-être épargné bien des soucis, s'il avait suivi ce conseil: «Ne demandez aucune réalisation à ceux qui n'ont pas de de talent.» On fait avec ce qu'on a, direz-vous.
Certaines erreurs peuvent nous hanter longtemps. Ces jours-ci, la ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, cherche désespérément une solution qui permettrait d'éviter des hausses de taxe brutales aux électeurs libéraux qui résident dans les municipalités défusionnées de l'ouest de l'île. On n'en serait pas là si le gouvernement avait tenu compte de cet autre avertissement de Sun Tzu: «La pire politique consiste à attaquer les villes.»
Au moment où les négociations pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public entrent dans une phase décisive, les stratèges syndicaux, qui s'interrogent sur les véritables intentions du gouvernement, auraient peut-être intérêt à se parcourir L'Art de la guerre. «Appâtez l'ennemi pour le prendre au piège; simulez le désordre et frappez-le.»
On imagine tout le plaisir que M. Charest a pu avoir à discuter avec le président de la république chinoise, quand il se sont rencontrés à Ottawa, vendredi dernier. Il n'y a rien de tel que des lectures communes pour nourrir la conversation.
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Plus près de nous, un autre homme a eu une influence considérable sur la façon dont il conçoit et exerce son métier de premier ministre: Brian Mulroney. À lire les extraits du livre choc que vient de publier Peter Newman, on peut penser que M. Mulroney était lui aussi un disciple de Sun Tzu.
Le philosophe chinois était sans pitié pour les officiers désobéissants, même s'ils étaient bien intentionnées. Il recommandait de les décapiter sans hésiter. Il aurait certainement approuvé la réaction de M. Mulroney, littéralement excédé par les frasques de sa ministre de l'Environnement, Suzanne Blais-Grenier, qui plongeait continuellement son gouvernement sans l'embarras: «Qu'on lui tranche la gorge.»
Au moins, l'ancien premier ministre avait conclu avec Peter Newman une entente en vertu de laquelle rien de ce qu'il lui confiait - et il lui a apparemment confié beaucoup de choses au cours de la centaine d'entrevues qu'il lui a accordées - ne serait publié tant et aussi longtemps qu'il serait au pouvoir.
Au total, il faut reconnaître que M. Charest s'est plutôt bien tiré d'affaires sur le plateau de Guy A. Lepage, où il ne comptait visiblement pas beaucoup d'amis. Sun Tzu lui aurait toutefois conseillé de ne pas se vanter publiquement d'avoir pris pour maître à penser un homme qui a érigé la duperie au rang de vertu.

Charest à l'école de Sun Tzu
Antoine Robitaille
Le Devoir mardi 13 septembre 2005
L'Art de la guerre, de Sun Tzu avait été mis bien en évidence, hier, dans le rayon philosophie d'Au lieu du livre, une riche -- bien que petite -- librairie d'occasion de Québec, à 10 minutes de l'Assemblée nationale. «Ah, Je savais que je le vendrais aujourd'hui, celui-là!», s'exclame le libraire Michel Roy, lorsque je dépose le livre sur le comptoir. Comme tous les téléspectateurs de Tout le monde en parle, M. Roy avait vu la veille Jean Charest y admettre que c'était là un de ses livres préférés.
Le premier ministre en a surpris plus d'un en se référant à ce général chinois de quelque 400 ans avant notre ère. «Ah oui, Sun Tzu est son auteur préféré, c'est vrai ? J'ai hâte de raconter ça à mes étudiants», a dit André Laliberté, politologue et sinologue à l'Université du Québec à Montréal.
«Je croyais qu'il parlait de salade de choux ! Sun Tzu ? Sincèrement, c'est la première fois que j'en entendais parler», a répondu Jean-Claude Rivest, ancien conseiller de Robert Bourassa et maintenant sénateur à Ottawa. «Jean est allé la chercher loin, celle-là !», s'amuse M. Rivest. Oh et en passant M. Rivest, quel était le philosophe chéri de M. Bourassa ? «Lui, sa bible, c'était The Economist. Il vivait dans le monde contemporain, vous savez», ajoute-t-il un brin moqueur.
Selon ce qu'a rapporté au Devoir le nouvel attaché de presse de Jean Charest, Hugo D'Amours, «le premier ministre a reçu le livre en cadeau au début des années 90», bien qu'il ne se rappelle pas qui le lui a offert. «Il l'a trouvé très intéressant et estime qu'on peut faire toutes sortes de parallèles avec la politique d'aujourd'hui.» En fait, raconte encore M. D'Amours, M. Charest -- «qui a une bibliothèque très bien garnie» -- est retourné à ce Sun Tzu à son arrivée à la tête du Parti libéral à Québec, en 1998. Il dit y avoir tiré des enseignements notamment sur un plan : «Il est préférable de décourager l'ennemi d'engager le combat en lui faisant croire qu'il subirait trop de pertes, et ce, même si ce n'est pas vrai.» Dans les mots de Tzu : «L'art suprême, c'est de soumettre l'ennemi sans combat.» Le premier ministre y voyait une stratégie, «une espèce de bluff», souvent adoptée par le Parti québécois.
Légende ?
Mais revenons au personnage. Qui est-il ? On a longtemps situé sa naissance aux environs de 500 ans avant J-C. D'autres ont prétendu, en étudiant les détails militaires qu'il évoque (les arbalètes, notamment) qu'il devait être né 100 ans plus tard. Au fait, est-ce vraiment un auteur ou une légende ? Comme c'est le cas pour Homère notamment, plusieurs ont contesté jusqu'à son existence. Pour des commentateurs de L'Art de la guerre, tel Mei Yao Ch'en, cité par Liddell Hart, ce livre est la mise en texte d'une tradition verbale, «un recueil de théories remontant à l'époque des Royaumes Combattants, durant laquelle chacun s'évertuait à montrer plus d'esprit que le voisin». (Un peu comme à Tout le monde en parle...)
On présente généralement ce livre de 13 courts chapitres comme le premier essai de l'histoire portant directement sur la stratégie et la guerre. L'ouvrage chinois n'a été connu en Europe qu'au XVIIIe siècle, peu avant la Révolution française. Liddell Hart, dans l'avant-propos de l'édition Champs-Flammarion, explique qu'en Occident un autre classique de la pensée militaire, Clausewitz, a vite fait d'éclipser Sun Tzu comme auteur de référence. Le monde militaire tomba alors «sous l'influence des extrémistes "clausewitziens" et la voix du sage chinois avait peu d'écho», écrit-il. Selon Hart, la «modération» de Sun Tzu aurait pu éviter les terribles carnages, au XXe siècle, de la «guerre totale», idée force de la pensée clausewitzienne. Le Chinois, lui, écrivait «jamais guerre prolongée ne profita à aucun pays».
Au XXe siècle, Sun Tzu a été popularisé par Mao, qui connaissait son oeuvre par coeur et estimait que ses préceptes «étaient facilement adaptables à la conduite de la guerre, qu'elle soit chaude ou froide», note Samuel Griffith. Aux États-Unis, c'est le secrétaire d'État de Nixon, Henry Kissinger, génie de la guerre froide, qui en fit un manuel pour les stratèges américains. Plus récemment l'ancien secrétaire d'État à la défense Colin Powell s'est référé à Sun Tzu pour dire qu'il ne fallait jamais engager le combat sans «être certain d'avoir assez de forces pour anéantir l'ennemi», rappelle André Laliberté.
«Des siècles avant Machiavel, écrit Philippe Perrier, du magazine Lire, Sun Tzu a donné aux généraux une magistrale leçon de pragmatisme. Selon lui, la guerre coûte cher, affaiblit l'État et mobilise les hommes. Le but d'un général est donc de gagner la guerre, pas de mourir au champ d'honneur. Pour cela, la meilleure méthode est la ruse et le déni de toute morale.»
Management
Après Kissinger et Mao, c'est par les auteurs de management que Sun Tzu a connu un succès dans le monde contemporain, souligne le professeur de gestion Henry Mintzberg dans Strategy Safari (1998). D'ailleurs, des «versions édulcorées» (dixit A. Laliberté) de la pensée de Sun Tzu appliquée au management sont légion. «Les affaires, c'est la guerre», écrivaient par exemple David Kane et Josée Santoni dans un magazine pour comptables canadiens, récemment : «Il est clair que la doctrine du général Sun Tzu s'applique toujours au monde des affaires d'aujourd'hui. Se lancer en affaires est une très sérieuse entreprise [...]. Bref, il faut préparer la guerre.»
Au fond, en parlant de ce livre, Jean Charest a voulu se présenter comme «fin stratège», note enfin André Laliberté. Le politologue, qui était à Shangaï le mois dernier, fait remarquer au passage que le Québec n'est pas très bien positionné en Chine actuellement. Selon lui, il n'y a pas assez de Québécois qui parlent le mandarin dans l'appareil d'État québécois et même dans les représentations du Québec en Chine. «Qu'est-ce que Sun Tzu aurait dit selon vous à Jean Charest pour que le Québec réussisse là-bas ? Ben, "apprenez le Chinois", voyons !» Mais comme le fait remarquer M. Laliberté, le premier ministre aura l'occasion d'y réfléchir lors de sa mission dans l'empire du Milieu, du 22 au 29 septembre prochains...

Le vrai Mulroney
André Pratte
La Presse mardi 13 septembre 2005
La une du Globe and Mail était consacrée hier à un nouveau livre-choc sur la carrière de Brian Mulroney. Le journal recensait en gros caractères les propos les plus durs et les plus grossiers tenus par l'ancien premier ministre pendant les 98 entrevues qu'il a accordées à l'auteur au fil de ses années au pouvoir. Cette insistance sur la vulgarité de certaines phrases ne rend pas justice à M. Mulroney.
Dès qu'on se met à parcourir l'ouvrage du journaliste Peter C. Newman, on comprend que le portrait dressé de Brian Mulroney est beaucoup plus complexe et nuancé que ce que laissent croire les seules déclarations explosives mises en évidence par le quotidien torontois. " Le mystère dominant des années Mulroney demeure, écrit Newman. Comment expliquer que le personnage principal fut dénoncé comme un opportuniste politique animé uniquement par des considérations partisanes alors qu'il dépensa l'essentiel de son temps et de ses énergies à défendre des lois, des accords et des causes qui lui rapportaient très peu de bénéfices politiques? "
Enfant du milieu ouvrier de Baie-Comeau, politicien aguerri, Brian Mulroney jouait et parlait dur. En cela, il est loin d'être unique. M. Mulroney a de grands défauts et de grandes qualités, comme tous les politiciens de premier plan. C'était le cas de Lévesque, de Trudeau...
Que l'ancien premier ministre ait souvent parlé crûment de ses adversaires n'étonnera pas ceux qui l'ont côtoyé à un titre ou à un autre. Mais la population y verra malheureusement une preuve de plus qu'il y a toujours eu deux Mulroney: le personnage digne et sérieux qu'il présentait au public, et le batailleur de rue, le manipulateur qu'il était en réalité.
Cela dit, comme le souligne Peter C. Newman, " les politiciens ne doivent pas être jugés par ce qu'il font au jour le jour, mais par leurs plus grands moments, lorsqu'ils décident de l'héritage qu'ils veulent laisser ". Brian Mulroney laisse notamment en héritage deux extraordinaires tentatives de réconciliation entre le Québec et le reste du pays, tentatives pour lesquelles les Québécois lui seront toujours reconnaissants. Et à ce sujet, M. Mulroney a parfaitement raison: les échecs de Meech et de Charlottetown ne sont pas les siens, mais ceux de Pierre Trudeau.

Mémoires au vitriol: Un nouveau bouquin dépeint un Mulroney plein d'amertume et sans modestie
Raymond Giroux
Le Soleil mardi 13 septembre 2005
Ottawa - Lucien Bouchard, un traître ; Pierre Trudeau, un peureux qui a détruit le Canada ; Jean Chrétien, un stupide bâtard coupé de ses racines québécoises et qui n'a pas lu un livre en 20 ans ; Joe Clark, un pauvre type.
Voilà quelques exemples des 462 pages de fiel que le journaliste Peter Newman a arrachées au fil des ans à l'ancien premier ministre Brian Mulroney, et qui ont rejoint hier les tablettes des librairies sous le titre de The Secret Mulroney Tapes.
La liste de ses ennemis politiques et le ton avec lequel M. Mulroney s'exprime sur eux, paragraphe après paragraphe, coule sans retenue aucune tout au long de ce brûlot.
L'ancien chef conservateur, qui a dirigé le pays de 1984 à 1993, s'épanche également contre les journalistes anglophones (des "trous de cul") et particulièrement contre le réseau anglais de Radio-Canada. Son ancienne collaboratrice, la sénatrice Marjorie LeBreton, a d'ailleurs poursuivi cette vendetta, la semaine dernière, en souhaitant que le lock-out à la CBC dure le plus longtemps possible.
M. Newman a enregistré 98 entrevues avec son sujet entre 1972 et 1995, dans ce qui était au départ un projet de biographie autorisée. Puis M. Mulroney a coupé les ponts avec l'auteur et conservé ses informations pour lui dans l'optique de la rédaction d'une autobiographie.
Convaincu d'être le plus grand premier ministre du Canada depuis John A. Macdonald, selon sa propre évaluation, M. Mulroney considère l'entente du lac Meech de 1987 comme sa plus grande réalisation.
Mais c'est également l'heure de ses plus grands ressentiments. M. Trudeau a saboté ses efforts de reconstruction du pays, et M. Bouchard l'a carrément trahi dans un geste prémédité, alors même qu'il faisait partie du Conseil des ministres et qu'il s'appliquait à déstabiliser la députation pour favoriser la souveraineté.
"Je lui faisais trop confiance, a-t-il dit de son ami de 30 ans, connu à l'Université Laval. Vous devez comprendre, j'ai tenu sa foutue réception de mariage chez moi, tellement nous étions proches". Son but ultime était d'être le premier président du Québec, répond-il à M. Newman. M. Bouchard a refusé comme à son habitude de commenter les propos de son ancien chef.
Quant à M. Trudeau, il a selon M. Mulroney mis le pays en faillite, brisé la fédération, exclu le Québec, amené la montée du séparatisme et rendu le Canada un allié peu fiable sur la scène internationale.
Traité de "nazi" par M. Mulroney pour son rôle dans le "rat pack" qui attaquait férocement ses ministres aux Communes, le député libéral Don Boudria, de son côté, ne regrette rien de son attitude des années 1980 et relance la balle à l'ancien premier ministre.
Les assauts de ce petit groupe, qui incluait également les anciens ministres Sheila Copps et Brian Tobin, avaient le don d'enrager M. Mulroney, mais sa réplique n'émeut pas M. Boudria. "C'est une bonne journée pour rire, a dit ce dernier au SOLEIL. Ce n'est pas un langage de premier ministre" que de traiter ce groupe de nazis.
"Est-ce de ma faute s'il a nommé comme ministres Sinclair Stevens, Suzanne Blais-Grenier, est-ce de la faute de Mme Copps si André Bissonnette a été nommé ministre", a-t-il lancé après avoir appris sa place dans cet ouvrage au vitriol. C'est lui qui a choisi ces gens-là".
"Quand il dit que c'est lui qui a sauvé le Canada, que Trudeau n'était bon à rien et que Mulroney était extraordinaire, écoutez !" lance M. Boudria sans terminer sa phrase.
"Le livre rappelle aux Canadiens pourquoi ils étaient tous si fâchés contre lui en fin de mandat, et Stephen Harper doit être en beau fusil parce que cela rappelle à tous pourquoi ils n'aimaient pas les conservateurs".
Résultat positif de ce livre, "une génération de plus va apprendre à connaître M. Mulroney", lance M. Boudria, qui n'a pas encore décidé s'il donnera l'ouvrage en cadeau. "Une bonne question, dit-il. Je vais vérifier si M. Mulroney en reçoit des redevances, et si non, peut-être que oui !".
De son côté, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a soutenu en point de presse qu'il n'avait aucun doute que l'histoire retiendra de M. Mulroney qu'il a été le plus grand premier ministre de l'histoire du pays.
M. Charest renvoie en quelque sorte l'ascenseur à son mentor, dont il a longtemps été ministre: M. Mulroney a dit de lui, selon M. Newman, qu'il serait un jour premier ministre du Canada. "J'ai une grande confiance en lui et en sa capacité de diriger" le pays.
M. Charest a rappelé notamment les grandes réalisations de M. Mulroney, comme l'Accord de libre-échange, la mise en place de la taxe sur les produits et services (TPS), et sa défense des droits des Noirs en Afrique du Sud.
RGiroux@lesoleil.com

Mulroney, à mots découverts
PC
Le Devoir mardi 13 septembre 2005
Dans un nouveau livre, l'ex-premier ministre s'en prend à Pierre Elliott Trudeau et à Lucien Bouchard
Ottawa -- On se doutait bien qu'il ne les portait pas dans son coeur, mais l'ancien premier ministre Brian Mulroney tient des propos très durs à l'endroit de Lucien Bouchard et de Pierre Elliott Trudeau, dans un nouveau livre qui ne fait pas dans la dentelle.
En fait, dans ce qui ressemble plus à des confessions sans censure qu'à une biographie traditionnelle ou à des mémoires politiques, l'homme de Baie-Comeau n'épargne personne. Et le vocabulaire employé n'a rien à voir avec les mots, tant pesés, par les politiciens.
Collègues, politiciens, journalistes et adversaires politiques, M. Mulroney livre le fond de sa pensée sur tout le monde sans prendre de gants.
À son avis, son ancien collègue et ami, Lucien Bouchard, est un exemple de «trahison et de duperie»; Pierre Elliott Trudeau a détruit le Canada en conspirant pour défaire l'accord du lac Meech; et Clyde Wells, l'ancien premier ministre de Terre-Neuve est un «enfant de chienne» sans principes.
Condensé de centaines d'heures d'entretiens, le livre The Secret Mulroney Tapes (qui pourrait se traduire par «Les enregistrements secrets de Mulroney») de l'auteur Peter C. Newman n'est pas une analyse.
Pendant près de 20 ans, et surtout pendant ses années au pouvoir, M. Mulroney s'est prêté à des entretiens, sachant très bien qu'il était enregistré par l'auteur du livre disponible actuellement en anglais.
«Voilà vraiment comment il est», indique M. Newman, qui a versé tous les enregistrements et transcriptions aux archives de l'université de Toronto.
Dans le chapitre de 10 pages consacré à Lucien Bouchard, on comprend que rien n'a plus déçu l'ancien premier ministre du Canada que le départ de son vieil ami vers des cieux souverainistes.
«Je n'ai jamais connu de plus vulgaire expression de trahison et de duperie», se confiait alors M. Mulroney.
Il se disait d'autant plus sidéré que Bouchard faisait équipe avec le chef péquiste de l'époque, Jacques Parizeau. «Il haïssait Parizeau avec passion et maintenant, ils déambulent, bras dessus bras dessous, sur les Champs-Élysées du Québec en route vers la nouvelle république.»
Autre moment de grande déception : l'échec de l'accord du lac Meech, en juin 1990. «C'est comme si un décès s'était produit dans ma famille», résumait M. Mulroney, lisant un extrait de son journal intime de la fin juin 1990.
«Je suis découragé parce que nous avions la meilleure entente qu'un homme a pu connaître et nous l'avons rejetée», renchérissait-il. L'accord était parfait puisqu'il tuait les prétentions des souverainistes en faisant entrer le Québec dans la Constitution et en reconnaissant la société distincte. «Les séparatistes étaient cuits.»
Il n'est donc pas surprenant qu'il réserve ses plus virulentes critiques à ceux qu'il considère comme les fossoyeurs de Meech : Trudeau et Wells.
«Il n'y avait rien de faux avec l'accord du lac Meech, sauf une chose : la vanité de Trudeau. Il ne voulait pas que quelqu'un ait du succès là où lui-même avait échoué», disait M. Mulroney.
Mais c'est envers Clyde Wells qu'il est le plus vitriolique. «Personnellement, je ne peux pas être dans la même pièce que lui [...] Il n'y a rien de comparable au manque de principes de cet enfant de chienne.»
Dans les entretiens qui se sont déroulés tout juste après l'échec de Meech, l'ancien premier ministre tente de prédire ce que l'avenir réserve au Canada. «Vous allez être confrontés à un référendum d'ici 10 à 15 ans, et la veille du référendum, alors que tout le pays retiendra son souffle, les éléments de l'accord du lac Meech vont sembler très raisonnables.»

LIVRE DE PETER C. NEWMAN
Brian Mulroney règle ses comptes
Marie-Claude Lemieux
La Presse mardi 13 septembre 2005
Un nouveau livre-choc dont les premiers exemplaires ont paru hier montre un Brian Mulroney obsédé par sa propre image, n'hésitant pas à employer un langage vulgaire pour décrier ses adversaires, et qui demeure convaincu d'avoir été le plus grand premier ministre de l'histoire canadienne.
«Vous ne pouvez pas nommer un seul premier ministre qui ait réalisé autant de choses que moi, parce qu'il n'y en a pas.» Cette affirmation n'est qu'une des confidences surprenantes de M. Mulroney à l'auteur du livre, le journaliste Peter C. Newman.
De la victoire de M. Mulroney à la direction du Parti progressiste-conservateur en 1983, jusqu'à sa démission en 1993, M. Newman a bénéficié d'un accès illimité à ce politicien. L'auteur a ainsi effectué 98 entrevues avec Brian Mulroney, lui promettant qu'il ne publierait rien tant qu'il serait en politique.
À partir de ses nombreux entretiens avec l'ancien premier ministre, Peter C. Newman a pondu un ouvrage inédit de 462 pages, intitulé The Secret Mulroney Tapes, Unguarded Confessions of a Prime Minister. Brian Mulroney y révèle candidement ses pensées sur ses alliés, ses ennemis, ses réalisations et la place qui lui revient dans l'histoire. L'auteur explique que M. Mulroney, parfois cru et vicieux, s'est aussi montré charmant, intelligent et bon.
Aucune bonté ne transpire toutefois de ses propos sur l'ancien premier ministre libéral Pierre Elliott Trudeau, qu'il accuse d'avoir «détruit le Canada». Selon l'auteur, M. Mulroney demeure obsédé entre autres par l'échec de l'accord du Lac Meech, «le meilleur accord de l'histoire de l'humanité», selon lui. Il n'a jamais pardonné cet échec qu'il attribue en grande partie à M. Trudeau.
Il nourrit aussi de l'amertume envers Clyde Wells, l'ancien premier ministre de Terre-Neuve, qui a retiré son appui à l'accord du lac Meech. «Je ne peux supporter d'être dans la même pièce que lui, dit M. Mulroney. Le manque de principes de cet enfant de chienne est inégalé.»
Ses alliés aussi font les frais d'acerbes commentaires. Il reproche à Kim Campbell d'être «une personne vaniteuse, qui a perdu les élections de 1993 parce qu'elle passait son temps à s'envoyer en l'air avec son petit ami russe de l'époque.»
Brian Mulroney n'omet pas d'écorcher Lucien Bouchard au passage. Parlant de la démission de son ancien ami et collègue, M. Mulroney dit qu'il s'agissait de «la pire expression de traîtrise et tromperie».
Réactions prudentes
On ne se bousculait pas, hier, pour commenter le livre. Quelques anciens compagnons de route ont cependant tenu à saluer le franc-parler et les réalisations de l'ex-leader conservateur.
Le premier ministre du Québec, Jean Charest, qui a fait partie du cabinet de Brian Mulroney, n'a ainsi pas hésité à dire qu'il était l'un des plus grands premiers ministres canadiens. «C'est Brian Mulroney qui avait mené la charge dans le Commonwealth pour Nelson Mandela et la reconnaissance de l'Afrique du Sud», a rappelé M. Charest.
Geoff Norquay, qui a été un des principaux conseillers de Brian Mulroney, soutient pour sa part que si le Canada est prospère aujourd'hui, c'est en grande partie grâce aux politiques du gouvernement Mulroney.
«En rétrospective, plusieurs Canadiens aujourd'hui voient les bénéfices du libre-échange, en dépit des problèmes que nous pouvons avoir avec des dossiers comme le bois d'oeuvre, explique M. Norquay. Le libre-échange a autant contribué à façonner la société d'aujourd'hui que la Charte des droits et libertés.»
La sénatrice conservatrice Marjory LeBreton dit de son côté que «Brian Mulroney était un leader courageux et passionné, déterminé à mener le Canada à travers des changements fondamentaux.» Elle précise que «les gens n'étaient peut-être pas prêts pour son tempérament irlandais et son franc-parler.»
EXTRAITS DU LIVRE SUR MULRONEY
«Vous chercheriez en vain un adjectif favorable en dix ans. Même le putain d'Hitler s'est attiré un bon qualificatif.»
«J'étudie l'histoire canadienne et je ne connais aucune période de l'histoire du Canada pendant laquelle un premier ministre a été soumis à de telles attaques constantes, soutenues et cruelles.
À PROPOS DE TRUDEAU : «Ce gars-là a été un petit tyran avec les gens lorsqu'il est devenu premier ministre, il a été malhonnête sur le plan intellectuel, il a sauté d'un parti à l'autre par opportunisme et sa fiche comme premier ministre est absolument médiocre. Les médias en ont fait un héros, pour le moment. Mais ça ne durera pas. Il sait que ça ne durera pas. Alors, ce qu'il fait, c'est de pigeonner les gens et les amener à faire des films sur lui, des films qu'il contrôle pour se déifier lui-même.»
À PROPOS DE KIM CAMPBELL : «Elle a été une personne très vaniteuse qui a fait foirer les élections de 1993 parce qu'elle était trop occupée à baisouiller avec son petit ami russe.»
À PROPOS DE LA SOCIÉTÉ DISTINCTE : «Ça ne veut strictement rien dire. La clause de la société distincte, comme je l'ai dit à Clyde Wells, tout ce que ça veut dire pour moi, c'est bitte. Ça veut dire bitte.»
À PROPOS DE SA CARRIÈRE EN POLITIQUE : «Si l'auteur n'en tire pas un bon livre, c'est qu'il n'y aura aucun bon livre en histoire canadienne.»
ÉTAT DE SANTÉ : TOUJOURS EN CONVALESCENCE
Brian Mulroney poursuit sa convalescence chez lui à Westmount. L'ancien chef d'État se remet d'une pancréatite contractée en mai dernier à la suite d'une opération au poumon. Son porte-parole, Luc Lavoie, répète toujours la même chose depuis sa sortie de l'hôpital. «Il va beaucoup mieux. Il n'est plus dans la zone de danger. Il récupère.» Selon l'une de ses employées rencontrée à son domicile, hier, l'homme de 66 ans a repris certaines de ses activités au sein de conseils d'administration. Il participe aux réunions de sa maison.


UNE AFFIRMATION JUGÉE EXAGÉRÉE
Mulroney, le plus grand premier ministre ?
Caroline Touzin
La Presse mardi 13 septembre 2005
Brian Mulroney croit avoir été le premier ministre qui a réalisé le plus de «choses significatives» pour le Canada depuis John A. MacDonald. Affirmation exagérée d'un homme qui s'est senti persécuté par les journalistes et incompris par la population - tant anglophone que francophone - pendant ses neuf ans au pouvoir, répondent plusieurs politologues consultés par La Presse, hier.
Dans l'une des nombreuses entrevues accordées au journaliste Peter C. Newman pendant qu'il était à la tête du pays de 1984 à 1993, M. Mulroney a affirmé : «Et quand tu compares mes accomplissements avec ceux des autres - personne ne fait partie de la même ligue que Sir John A. - mais j'ai une petite longueur d'avance. Personne n'a des accomplissements comme cela, Peter. Je peux dire cela objectivement. Tu ne peux pas nommer un premier ministre canadien qui a réalisé autant de choses significatives que moi, parce qu'il n'y en a pas.»
M. Mulroney a peut-être été sous-estimé, disent les politologues. Mais, il n'est certainement pas le plus grand chef d'État que le Canada ait connu.
«C'est charrié. Pour son temps, il a adopté un certain nombre de politiques qui étaient assez raisonnables, mais il n'a pas laissé de marque comme celle de Pierre Elliott Trudeau», explique François-Pierre Gingras, professeur de sciences politiques à l'Université d'Ottawa.
«Quand on pense à l'immense contribution de Wilfrid Laurier quant au développement de l'Ouest. Lester B. Pearson en ce qui concerne la politique internationale. Louis Saint-Laurent pour ses programmes sociaux. Je trouve ça un peu singulier de la part de M. Mulroney», ajoute Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke.
Les politologues s'entendent quand même pour dire que la politique internationale de M. Mulroney a été marquante. «L'Accord de libre-échange (conclu par Mulroney) a changé toute l'allure politico-économique du Canada. À part Pearson qui a gagné le prix Nobel de la paix, je dirais que Mulroney a été l'un des rares acteurs canadiens de la scène internationale», indique Clinton Archibald, spécialiste de la politique canadienne à l'Université Ottawa.
Malgré cet apport, les Canadiens retiendront surtout autres choses du premier ministre conservateur. Ceux de l'Ouest ne lui pardonneront pas de leur avoir tenu tête, notamment sur le programme énergétique national. Les Québécois eux, n'avaleront pas l'échec de l'accord du lac Meech en 1990. «Le Reform Party est né de la déception de l'Ouest et le Bloc québécois, d'une certaine ambivalence à l'endroit des revendications nationales. Son parti a donc été déserté à la fois au Québec et dans l'Ouest», souligne Jean-Herman Guay.
Quant à sa déclaration sur Pierre Elliott Trudeau qui n'aurait pas bâti le Canada, mais l'aurait plutôt détruit, les politologues n'y trouvent rien d'étonnant. «Trudeau et Clyde Wells (ancien premier ministre de Terre-Neuve) ont miné l'accord du lac Meech. Ils se sont mobilisés pour le faire échouer. On peut donc comprendre que M. Mulroney leur en veuille», dit Réjean Pelletier, professeur de sciences politiques à l'Université Laval.
Dans ses entretiens avec Paul C. Newman, Brian Mulroney est parfois vulgaire et méchant à l'endroit d'adversaires politiques ou d'anciens collègues. Il a traité Clyde Wells d'«enfant de chienne». Il dit aussi de l'une de ses ministres, Suzanne Blais-Grenier, qu'on devrait lui «trancher la gorge». M. Mulroney n'est pourtant pas reconnu pour tenir ce genre de propos crus.
Jean-Herman Guay compare cet écart de niveaux de langue employés en public et en privé à celui de Richard Nixon. «Cela a beaucoup choqué les Américains durant le Watergate de voir que Nixon s'exprimait dans une langue en contradiction avec la langue publique d'un chef politique. On va peut-être vivre la même chose ici avec M. Mulroney en voyant son langage cru en privé.»
Le politologue Clinton Archibald, lui, n'est pas étonné. «M. Mulroney est un Irlandais d'origine; or les Irlandais ont les nerfs à fleur de peau quand quelqu'un les trahit ou ne respecte pas sa mission.»
PETER C. NEWMAN, UN JOURNALISTE EXPÉRIMENTÉ
Ancien rédacteur en chef du quotidien The Toronto Star et du magazine Maclean's, Peter C. Newman n'en est pas à son premier livre sur la politique canadienne. Il a près de 50 ans de carrière. Au total, il a publié 22 livres qui se sont vendus à deux millions d'exemplaires.
Avant de publier The Secret Mulroney Tapes, Unguarded Confessions of a Prime Minister sur Brian Mulroney, il a notamment écrit sur Pierre Elliott Trudeau, Lester B. Pearson et John Diefenbaker. Cet auteur millionnaire raconte les histoires «de l'intérieur». Pour écrire son plus récent livre, il a eu un accès privilégié à l'entourage de M. Mulroney alors que ce dernier était au pouvoir de 1984 à 1993.
En plus de la politique canadienne, il s'est aussi intéressé au monde de la finance. Dans Les Titans - Comment le nouvel establishment a saisi le pouvoir, il dresse des portraits vivants et imagés des grands entrepreneurs du pays.
En 1990, il a été fait compagnon de l'Ordre du Canada, le grade le plus élevé.

Après des années de controverses: L'Ontario interdit les tribunaux islamiques
Québec : Ludovic Hirtzmann
Le Figaro mardi 13 septembre 2005
Après avoir un temps envisagé la création de tribunaux islamiques, la province canadienne de l'Ontario fait marche arrière et interdit tout arbitrage religieux. Même au pays du multiculturalisme-roi, la seule évocation de tribunaux d'arbitrage fondés sur la loi islamique avait provoqué un tollé. «J'en suis venu à la conclusion que le débat a assez duré. Il n'y aura pas de charia en Ontario», a déclaré dimanche le premier ministre de la province, Dalton McGuinty. Le chef du gouvernement ontarien y a vu une menace pour «notre terrain commun».
C'est la fin d'une longue controverse. A l'automne 2003, un avocat musulman, Syed Mumtaz Ali, avait mis en place les fondements d'un tribunal islamique d'arbitrage, l'Islamic Institute of Civil Justice, dont la mission devait être de régler les conflits familiaux entre les musulmans. Les décisions de l'Islamic Institute of Civil Justice auraient ensuite été sanctionnées par les tribunaux civils canadiens.
Fin 2004, à la demande du gouvernement ontarien, l'ex-procureur général de l'Ontario, Marion Boyd, a remis un rapport favorable à la légalisation de tribunaux islamiques. Marion Boyd a cependant recommandé que ces tribunaux religieux ne puissent statuer qu'en cas de consentement mutuel et qu'ils respectent la Charte canadienne des droits et libertés. Mais très rapidement, les groupes féministes canadiens se sont inquiétés du traitement qui pourrait être réservé aux femmes par ces instances d'arbitrage. Les opposants au projet ont accusé l'ex-procureur de naïveté. La «charia canadienne», basée uniquement sur le droit civil, a vite été assimilée à celle de certains pays musulmans qui y mêlent le droit pénal.
Pendant neuf mois, le gouvernement ontarien a hésité à prendre position. La semaine dernière, une vague de manifestations a secoué le pays. Plusieurs personnalités canadiennes, dont l'écrivain Margaret Atwood, ont interpellé le premier ministre : «Les politiciens d'aujourd'hui comprennent sûrement que la séparation de l'Eglise et de l'Etat constitue le terrain fertile sur lequel prospèrent les démocraties modernes.»
Dans le très multiculturel Canada, les signes religieux font pourtant d'ordinaire partie de la vie publique. C'est ainsi que dans la Gendarmerie royale, les gendarmes sikhs sont autorisés à porter leur turban. Les tribunaux islamiques ne sont pas non plus une première juridique dans le pays. Depuis 1991, en vertu de la loi ontarienne sur l'arbitrage, il existe des tribunaux d'arbitrage pour les catholiques et les juifs.
Ce ne sera désormais plus le cas. Le gouvernement ontarien a promis de modifier la législation provinciale «aussitôt que possible». Dalton McGuinty a tranché : «Il n'y aura pas d'arbitrage religieux en Ontario. Il y aura une loi pour tous les Ontariens.»

Un recul qui s'imposait
Lysiane Gagnon
La Presse mardi 13 septembre 2005
La bonne nouvelle, c'est que le premier ministre ontarien a finalement reculé sur la question des tribunaux islamistes. La mauvaise, c'est qu'il ait pris autant de temps avant de se rendre compte du dangereux précédent qu'aurait créé l'institutionnalisation de la charia par un gouvernement occidental.
Et encore a-t-il fallu d'extraordinaires pressions pour que M. McGuinty se rende au bon sens. L'affaire avait fait le tour des capitales étrangères et suscité dans toute l'Europe des manifestations de protestation, de plus en plus de femmes musulmanes exprimaient leur inquiétude, la révolte couvait chez les députées ontariennes libérales, et le dernier coup est venu d'un aréopage de Torontoises célèbres (Margaret Atwood, June Callwood, Maude Barlow, etc.), qui, refusant de singulariser l'Islam, s'élevaient contre l'institution de tribunaux civils religieux- quelle que soit la religion.
Ce sont elles qui ont indiqué la porte de sortie honorable au premier ministre ontarien. Le même interdit s'appliquera dorénavant aux chrétiens, aux juifs, aux sikhs, aux traditions religieuses aborigènes, etc. Bravo.
Il y avait deux principes fondamentaux en jeu. D'une part, toutes les religions monothéistes, de même que les coutumes spirituelles ancestrales, sont discriminatoires envers les femmes. D'autre part- et surtout- une société moderne et civilisée doit respecter la règle de la séparation de l'Église (quelle qu'elle soit) et de l'État.
Il faut saluer ici le courage de la députée libérale Fatima Houda-Pépin, une musulmane née au Maroc, qui a bravé la colère de porte-parole influents de sa communauté pour prendre part à la coalition anti-charia. Mieux encore, elle a fait adopter par l'Assemblée nationale un projet de loi interdisant la reconnaissance des arbitrages islamistes en matière familiale.
Mais pour être juste, il faut appliquer la même règle aux autres religions. Et tant pis pour ceux, parmi les juifs, qui n'aiment pas cela. B'Nai Brith, de même que certains éléments du Congrès juif canadien, souhaitaient maintenir une longue coutume permettant des arbitrages religieux en matière commerciale et familiale- une formule qui n'est utilisée, aujourd'hui, que par un nombre infime d'ultra-orthodoxes. Il faudrait rappeler que les jugements des rabbins ultra-orthodoxes, concernant les femmes, n'ont guère à envier à ceux des imams. (De fait, l'immense majorité des juifs pratiquants appartiennent à des synagogues progressistes).
De toute façon, rien n'empêchera une musulmane ou une juive ultra-orthodoxe de s'adresser à un imam ou à un rabbin pour faire reconnaître par l'autorité religieuse un divorce obtenu dans le cadre juridique commun, de la même façon que les catholiques pourront toujours demander l'annulation d'un précédent mariage s'ils tiennent à se remarier devant l'Église. Cela les regarde et ne concerne pas l'État.
Dans son magazine internet Judéoscope, qui couvre " l'actualité juive au Québec et dans le monde ", David Ouellette s'élevait hier contre " la myopie du leadership juif canadien " qui, en soutenant le projet de tribunaux islamistes, " envoyait aux musulmans modérés le message absurde et inacceptable qu'ils ont moins en commun avec eux qu'avec les organisations ultra-islamistes... " et ce, malgré que " depuis le nazisme, il n'y a jamais eu d'idéologie davantage vouée à l'annihilation des juifs que l'islamisme politique. "
Cette affaire dépassait les frontières de l'Ontario. Aujourd'hui, c'est le monde entier qui peut pousser un soupir de soulagement, car si l'Ontario était devenu le premier gouvernement occidental à reconnaître la charia comme base du droit familial, le précédent aurait été catastrophique. Catastrophique pour les femmes qui luttent héroïquement pour leurs droits dans des régimes théocratiques musulmans, catastrophique pour l'Occident, qui aurait vu ses valeurs fondamentales battues en brèche.
Les visées d'un Tariq Ramadan, l'intellectuel genevois du mouvement islamiste, ne sont pas secrètes: il souhaite l'implantation graduelle des préceptes de la charia en Occident. Mme Houda-Pepin signalait le printemps dernier que le projet piloté par un fondamentaliste ontarien avait été lancé par la Ligue islamiste mondiale, une organisation d'origine saoudienne vouée au rayonnement du wahhabisme, la doctrine extrémiste qui inspire Al-Qaeda.
En 1991, lors d'une assemblée d'imams à Washington, alors qu'on se demandait comment introduire la charia en Amérique et permettre aux musulmans d'échapper aux lois séculières, le Canada avait été identifié comme la meilleure porte d'entrée, à cause de ses politiques multiculturelles.
C'est en effet le multiculturalisme - un multiculturalisme devenu fou - qui a permis à ce projet aberrant de faire autant de " millage ". Ses détracteurs étaient stigmatisés comme anti-musulmans! Même le Globe and Mail avait appuyé le projet en éditorial! Mais heureusement, la coalition dirigée par Homa Arjomand, une Ontarienne musulmane d'origine iranienne, a réussi à stopper ce train dément.

Justice rendue
Josée Boileau
Le Devoir mardi 13 septembre 2005
Fallait-il que le premier ministre de l'Ontario se soit senti bousculé pour qu'il règle le sort des tribunaux islamiques, et du même coup religieux, en une conversation téléphonique à un seul journaliste, par un dimanche après-midi qui invitait plus au farniente qu'aux débats de société. Cette victoire, importante, invite toutefois à s'intéresser davantage à ce qui se passe sur le terrain en matière de «justice» religieuse.
Il aura donc fallu des manifestations, des protestations internationales, une lettre ouverte signée par des célébrités, et surtout la menace d'une rébellion de la part des députées de son caucus, pour que Dalton McGuinty mette fin au débat sur les tribunaux islamiques.
Aux électeurs ontariens de juger l'attitude de leur premier ministre, lui qui tergiversait depuis des mois et qui, sous la pression des derniers jours, n'a pas pu attendre la prochaine réunion de son cabinet pour se prononcer. Cette attitude, déconcertante, a au moins conduit à une décision cohérente.
Il était en effet impensable que soit reconnue en Ontario, même avec des balises, l'application de principes de justice émanant de la charia. Les préceptes religieux, quels qu'ils soient, n'ont tout simplement pas leur place dans le système juridique d'une société moderne. D'ailleurs, en dépit de ce que laisse croire le débat actuel, l'Ontario elle-même y a bien peu recours. Le rapport Boyd, qui a recommandé la mise en place d'un «tribunal de la charia», soulignait bien que ni l'Église catholique ni l'Église anglicane n'utilisent la loi ontarienne sur l'arbitrage en matière familiale.
En fait, cette pratique se limite à des communautés hyper-minoritaires : l'Armée du Salut, les ismailis disciples de l'Aga Khan, et chez les Juifs orthodoxes où l'on recense une trentaine de causes par année. C'est donc moins leur popularité que le fait que ces tribunaux rabbiniques existent depuis des décennies qui explique les critiques de la section ontarienne du Congrès juif canadien. Mais qu'y a-t-il de choquant à revoir un système hérité de la société d'il y a 80 ans ?
Au Québec, la décision ontarienne n'a à proprement parler aucun impact. Il faut le redire : en Ontario, les litiges en droit familial peuvent être tranchés, de façon finale, par voie d'arbitrage. Au Québec, cela est formellement interdit par le Code civil. On a plutôt recours à la médiation, qui n'a aucun pouvoir contraignant.
De plus, seuls les médiateurs accrédités sont reconnus par l'État. Ils doivent pour ce faire être avocats, notaires, psychologues ou travailleurs sociaux et avoir suivi une formation à cet effet. À moins de respecter ces conditions, un membre d'une communauté religieuse du Québec ne peut donc prétendre pratiquer la médiation -- et encore moins l'arbitrage. De plus, le gouvernement Charest a clairement affirmé, dans une lettre au Devoir en janvier, qu'il n'avait aucune intention d'élargir le spectre des médiateurs familiaux accrédités.
Néanmoins, une zone grise existe. À Montréal, un «tribunal» rabbinique affiche ses tarifs et ses services dans un site Internet, sous le titre «arbitrage», et des imams se vantent de la même pratique. Ce qu'ils offrent n'a pourtant d'autre valeur que morale. Utiliser des termes juridiques précis pour faire référence à ce qui ne relève que de pratiques communautaires sans reconnaissance légale est purement trompeur. Maintenant que le débat ontarien nous a éveillés à ces réalités, il y a là pour l'État matière à ramener des gens à l'ordre et à le faire savoir aux communautés concernées.


Tribunal islamique
La décision de l'Ontario soulève la colère des uns et le soulagement des autres
Frédérique Doyon
Le Devoir mardi 13 septembre 2005
Les femmes militantes du Québec saluent la décision ontarienne d'interdire tout tribunal d'arbitrage religieux, et non seulement islamiques, pendant que différents groupes religieux du pays mécontents critiquent la manière expéditive avec laquelle elle a été prise.
À la Fédération des femmes du Québec, on se réjouissait hier du dénouement de cette petite tourmente sociale et politique, qui, selon la présidente Michèle Asselin, a été portée «par la voix des femmes et par les grands principes d'égalité».
«C'est une bonne décision, juge celle qui voit dans la laïcité des institutions le gage de l'égalité entre tous, tout en réaffirmant le droit à la liberté de religion. Je pense qu'on peut attribuer cette décision aux manifestations qui ont eu lieu au Canada et dans le monde. Les arguments ont porté leurs fruits. Il est important de noter que beaucoup de femmes musulmanes ont pris la parole dans ce débat parce qu'elles étaient inquiètes.»
Il faut toutefois rester vigilant jusqu'à l'adoption du projet de loi, croit Mme Asselin, à l'instar de Fatima Houda-Pepin, qui a rappelé hier la menace que font peser les intégristes sur les femmes et le système de justice. La députée libérale de La Pinière a fait adopté à l'unanimité par l'Assemblée nationale, en mai, une motion en vue d'interdire les tribunaux islamiques.
Même son de cloche du côté de l'Association des femmes iraniennes de Montréal, qui félicite le premier ministre ontarien de rejeter tout tribunal d'arbitrage religieux, qu'il soit juif, chrétien ou islamique. «C'est une grande victoire, croit Elahe Choukrai. C'est une leçon pour notre gouvernement. Si on veut la séparation de l'Église et de l'État, il faut que ça s'applique à toutes les religions.»
Après une vague de manifestations ici et ailleurs dans le monde, le premier ministre ontarien Dalton McGuinty a refusé de voir sa province devenir la première juridiction occidentale à recourir à la charia, la loi islamique, pour résoudre les conflits familiaux chez les musulmans. Il a dans le même temps interdit tout arbitrage religieux dans la province.
«C'est une décision rapide et pleine de préjugés, estime l'imam Said Jaziri de la mosquée Al-Qods à Montréal, qui voit dans toute l'affaire une triste campagne de dénigrement de l'islam. «Il ne faut pas mélanger ce qui est l'islam et ce qui est tradition ou ce qui est propre à l'Iran ou à l'Afghanistan.»
Sans que ses démarches soient ni rémunérées ni reconnues par la loi québécoise, l'imam dit régler des litiges familiaux au moins deux fois par jour comme le font probablement la cinquantaine de mosquées de la ville. Il aurait bien aimé entendre ces femmes dont le mariage a été sauvé par ses conseils, ou celles, divorcées, qui ont automatiquement la garde des enfants et le soutien financier de l'ex-mari selon la charia. Et pourquoi avoir d'abord accepté de tels tribunaux pour les juifs et les chrétiens, pour leur refuser ensuite quand les musulmans l'ont demandé, s'insurge-t-il.
Cette volte-face a également surpris le Congrès juif canadien, qui déplore que la décision ait été prise de manière unilatérale et cavalière par le premier ministre. Le groupe ainsi que d'autres issus de la communauté juive souhaitent une rencontre avec M. McGuinty.
Avec la Presse canadienne et Canadian Press

Decision on sharia sparks Jewish protest
Marina JiméNez
The Globe and Mail Tuesday, September 13, 2005
A Jewish group is considering mounting a constitutional challenge to Premier Dalton McGuinty's recently announced ban on faith-based arbitration, while conservative Muslim leaders vow to continue using sharia to resolve family disputes.
Mubin Sheikh, with the Masjid-al-Noor mosque in Toronto, said he will still be guided by Islamic law when he mediates Muslims' disputes over child-support payments, custody and inheritance -- regardless of whether the Ontario government introduces legislation banning religious arbitration.
"Is the government going to stand outside every mosque and ask if people are going in to do faith-based arbitration? No," Mr. Sheikh said. "A ban will change nothing. And it hurts the women who were supposed to be protected by not affording them official state sanction of the arbitrated settlement."
Frank Dimant, executive vice-president of B'nai Brith Canada, said officials will consult with lawyers today at a national board meeting to consider a constitutional challenge to a ban on rabbinical courts.
Mr. McGuinty's unexpected announcement Sunday that he will outlaw all existing religious tribunals not only failed to end the controversy about the issue but left many unanswered questions about how far the ban will go and how it will be implemented.
Ontario released no details yesterday of the proposed legislation, which was applauded by Homa Arjomand, an Iranian immigrant who led the campaign against sharia in Ontario.
The campaign culminated in protest rallies last week in 12 cities across Canada and Europe, in which activists said that sharia is inherently discriminatory because under most interpretations, women may not initiate divorce proceedings, custody of children is granted to fathers, and sons inherit more than daughters.
The campaign won the support of more than 87 human-rights organizations as well as writers such as Margaret Atwood and June Callwood, who argued that faith-based arbitration threatens Canada's secular legal tradition and risks curtailing women's rights.
However, other Muslim groups, as well as B'nai Brith and the Canadian Jewish Congress (CJC), expressed disappointment yesterday in the government's reversal on religious tribunals, questioning whether the ban will infringe on religious freedom.
"Why do away with something Jews and Christians are administering properly just because of an internal conflict within the Muslim community?" B'nai Brith's Mr. Dimant asked. "To immediately compel Jews and Christians to abandon their systems is unfair."
The CJC says the issue should have been debated by the entire legislature.
The 1991 Ontario Arbitration Act gave state sanction to rabbinical courts, making its decisions legally enforceable, provided they don't conflict with Ontario law.
Last year, the government commissioned a report about the use of religion-based arbitration after the Islamic Institute of Civil Justice formed, and sought state sanction for Islamic tribunals.
In her report, former NDP attorney-general Marion Boyd concluded there was no evidence women were being discriminated against, and recommended the existing system be strengthened.
Riad Saloojee, with the Council on American-Islamic Relations Canada, said the result of the decision is that "unregulated informal arbitration" will continue, a process that does not always uphold rights under Canadian law.
Kathy Bullock, spokeswoman for the Islamic Society of North America, said the problem is less with sharia, and more with how some imams apply it: "The Premier has shut down Boyd's potential for reform to make arbitration more transparent and accountable. We should continue educating women about Islamic rights and hold imams accountable."
Community education is now needed to ensure Ontario law is upheld and arbitration doesn't "go underground," Ms. Arjomand said. "We'll need to educate the communities, especially the people who are most vulnerable to private religious courts."

Open English schools to immigrant children
Editorial
The Gazette Tuesday, September 13, 2005
Three decades after the passage of Bill 101, we're still seeing stories about newcomers to Quebec trapped in the bureaucratic web of admissibility to English schools. Although the language law is quite clear on the issue, there appear to be no end to the number of exceptional cases that fall between the statutory cracks, and keep bureaucrats looking for loopholes to close. It's time for an end to these cat-and-mouse games.
Yesterday's Gazette told the story of 7-year-old Shakithyan Muttiah, whose family immigrated to Quebec from Sri Lanka in 1992. The family, while living last year in Cornwall, Ont., put Shakithyan in English school. Now they're back in Montreal, and normally Shak would be a slam-dunk for English school here. After all, he's received the greatest part of his elementary schooling in Canada in English.
However, a Supreme Court judgment in March involving another case that fell between the cracks has greatly complicated the bureaucratic playing field.
As The Gazette has discovered, the new requirements laid down by the high court are so cumbersome that Quebec will now have to start overhauling many of its regulations. Worse, the judgment leaves so much room for interpretation that the government is baffled about how to proceed. As a result, 55 children who are in the same boat as Shak have been refused access to English school, at least for now.
The real loser here is once again Quebec itself, or at least its reputation as far as (in)tolerance of English is concerned. Every year seems to highlight a new kind of exception to deal with. Should an anglo who studies in French immersion in English Canada be entitled to English schooling in Quebec? Should immigrants who spend one year in English private school automatically become eligible for English public school? It just goes on and on. And every episode of petty restriction exacts a toll on Quebec's reputation.
We know of no serious voices in the English-speaking community calling for a return to full freedom-of-choice in language of education. That's just not in the cards.
But there is a bold, simple gesture - one The Gazette and many in English-speaking Quebec have been proposing for years - that would put these special cases to bed once and for all. Quebec should open English schools to all immigrants who have been or whose parents have been educated mainly in English anywhere in the world.
That might sound like too big a concession for Quebec to contemplate. But the 1992 Chambers task force on the future of English Quebec, which first proposed such a measure, showed it would result in only a one-per-cent decline in French-school enrolment, while producing a 10-per-cent increase for the smaller English-school system.
There are those who would say it's a non-starter to propose giving some immigrants more rights to an English education than other immigrants. That is true up to a point. But restrictions on rights are allowed where justified, and the Chambers proposal has always struck us as a win-win-win compromise for the future of English Quebec, for Quebec as a whole, and for Quebec's reputation on the international stage at a time when it needs more immigrants.

Les retombées inexorables de l'ALENA
David Orchard
Le Droit mardi 13 septembre 2005
Partout au Canada, le prix de l'essence n'a cessé de monter pendant l'été. Tout récemment, il a encore grimpé de 30 %. On nous dit que cette augmentation record vient du fait que l'ouragan Katrina, dans le golfe du Mexique, a ralenti la production américaine.
Pourquoi un ouragan aux États-Unis fait-il monter le prix de l'essence au Canada ? Il n'y a pas eu d'ouragan en Alberta. Aucun puits de forage n'a été endommagé en Saskatchewan. Et pourtant, les Canadiens ont payé jusqu'à 1,44 $ le litre d'essence, soit plus de 6 $ le gallon, ce qui est plus élevé que dans la plupart des villes américaines. Comment est-ce possible ? Le Canada n'est-il pas un pays producteur de pétrole et de gaz naturel, et, qui plus est, le principal fournisseur des États-Unis ?
La réponse se trouve dans l'ALE et dans l'ALENA. Naguère encore, le prix de notre énergie était déterminé au Canada ; nous avions nos propres sociétés pétrolières et gazières, ainsi que des réserves de gaz naturel qui devaient répondre exclusivement à nos propres besoins pendant 25 ans. Rien de plus normal qu'un pays froid, couvrant un vaste territoire, fasse payer à ses citoyens un prix moins élevé qu'à l'exportation pour son pétrole et son gaz naturel ? l'Arabie saoudite, le Venezuela et les autres pays exportateurs de pétrole font exactement la même chose pour leurs citoyens.
À l'heure de la mondialisation, l'atout du Canada était ses ressources énergétiques abondantes. La Chine a une main-d'oeuvre bon marché, les États-Unis ont un climat plus clément, le Canada, lui, avait de l'énergie.
Mais tout a changé lorsque, en 1988, le Canada a signé, pour des raisons encore inconnues de la plupart de ses citoyens, l'Accord de libre-échange avec les États-Unis (ALE) et a, de ce fait même, abandonné tout contrôle sur ses ressources énergétiques.
Rappelons pour mémoire les dispositions de l'ALE relatives à l'énergie.
Le Canada a renoncé à ce qu'une partie de ses réserves serve exclusivement à répondre aux besoins futurs de ses citoyens ; autrement dit, la totalité de nos réserves peut maintenant être exportée. Le Canada a également accepté de ne jamais faire payer l'énergie plus cher aux Américains qu'aux Canadiens. De plus, le Canada s'est engagé à continuer d'exporter aux États-Unis la même proportion de ses ressources énergétiques, même en cas de pénurie et même si les Canadiens doivent en souffrir.
On peut raisonnablement affirmer qu'aucun pays au monde n'a jamais signé, en temps de paix, un renoncement aussi global sur le contrôle de ses ressources actuelles et futures.
En 1994, l'ALE s'est transformé en ALENA pour inclure le Mexique. Or, le Mexique a refusé, lui, de signer les clauses énergétiques que le Canada avait signées.
Ceux qui, comme nous, avaient dénoncé l'ALE à l'époque avaient fait remarquer que ce n'était pas du libre échange mais plutôt de l'échange forcé. Nous avions également prédit que l'accord aurait de graves conséquences pour notre avenir, pour notre sécurité énergétique et pour notre souveraineté. On nous avait alors accusés d'être des prophètes de malheur, d'être opposés au commerce, d'être protectionnistes, et j'en passe...
Une situation qui frappe les Canadiens de plein fouet, à commencer par leur porte-monnaie, chaque fois qu'ils achètent de l'essence pour leur voiture, leur camion, ou leurs machines industrielles ou agricoles.
Alors que le Canada exporte de plus en plus de pétrole et de gaz naturel - il est dorénavant le principal fournisseur des États-Unis, suivi de l'Arabie saoudite - d'aucuns continuent de justifier ces accords. Or, en vertu de l'ALE, les États-Unis, qui importent aujourd'hui plus de 60 % de notre production, pourront continuer à importer 60 % (et plus !) de notre production à perpétuité, même en cas de pénurie - les Canadiens devront se contenter du reste.
Heureusement, nous dit-on, il y a les sables bitumineux de l'Alberta. Mais on précise rarement que le pétrole extrait des sables bitumineux est exporté aux États-Unis sans redevances ou presque, et que de grandes quantités d'un gaz naturel de plus en plus précieux servent au raffinage de ces sables bitumineux. Autrement dit, le Canada subventionne - à un coût financier et environnemental élevé - la vente à bas prix de ressources précieuses et non renouvelables.
L'ALENA promettait au Canada un accès garanti au marché américain ; ça n'a jamais été qu'une illusion, et les espoirs sont minces de voir disparaître les tarifs arbitraires maintenus par les Américains, contrairement à ce qu'ils avaient promis. Et pendant ce temps, nos entreprises continuent de se faire racheter : secteur énergétique ou viande de boeuf, fabrication ou vente au détail, c'est le rouleau compresseur. Il est temps de se réveiller.
Nous devons absolument entreprendre une étude des conséquences de l'ALE et de l'ALENA, d'un océan à l'autre, pour notre économie et notre souveraineté.
Nous ne sommes pas obligés de rester liés par des accords qui font exploser les prix de notre énergie ni de continuer d'accepter que le contrôle de notre économie et de notre destinée soit de plus en plus assumé par des intérêts étrangers.
Certains estiment que le Canada doit continuer de ramer, mais il y a une autre solution. L'ALE et l'ALENA comportent tous les deux des clauses de retrait qui permettent au Canada, avec six mois de préavis, de se retirer sans pénalité et d'en revenir, avec les États-Unis, aux règles commerciales multilatérales qui existent actuellement.
Il ne faut pas attendre que nos industries et notre agriculture aient perdu toute compétitivité ou que les Canadiens en soient rendus à quémander leur propre énergie à 40 degrés sous zéro. La catastrophe qui a frappé le golfe du Mexique doit nous faire réfléchir et nous pousser à agir : le Canada a d'importantes décisions à prendre pour assurer sa survie.
David Orchard,
Borden, Saskatchewan
David Orchard Est L'auteur Du Livre Hors Des Griffes De L'aigle - quatre Siècles De Résistance À L'expansionnisme Américain Et S'est Présenté À La Candidature Fédérale Du Chef Du Parti Progressiste Conservateur En 1998 Et 2003. Il Est Agriculteur.
