
Petit traité d’usurpation
Robert Laplante
BULLETIN DU LUNDI L'Action nationale 26 septembre 2005
« Lorsque les prochaines générations se tourneront vers le passé, elles reconnaîtront, dans notre approche pancanadienne d’apprentissage en bas âge, un projet d’édification de la nation aussi important que l’universalité des soins de santé, j’en suis convaincu »
Paul Martin (Le Devoir, A8, 21 septembre 05)
Et vlan dans les dents de Benoît Pelletier !
Paul Martin devait avoir le tremolo dans la voix, la main sur le cœur. Il voit grand pour le Ca-na-da ! Il voit loin. Le Québec continue de quêter pour tenter de financer son système de garderie ? C’est minable, de la vulgaire mentalité de concierge. Ottawa le sait, ce qu’il faut faire. Cela va être un grand projet, cela va créer de la cohésion nationale, de la fierté de ne pas être américain !…
S’adressant à ses hauts fonctionnaires, Paul Martin a parfaitement traduit ce qui anime toute la machine de l’État canadian. Une ambition unitaire qui s’impose au Québec en le faisant chanter avec son propre argent.
Yves Séguin s’était attiré les foudres des inconditionnels canadian de la bourgade en accusant Ottawa de vampiriser le Québec avec le déséquilibre fiscal. Heureusement qu’il n’est plus là pour faire des métaphores, il aurait obligé Gesca à lancer d’autres éditoriaux. Mais image pour image, celle du vampire n’est pas la bonne. Ottawa digère plutôt le Québec de l’extérieur, comme ces mollusque qui projettent leur estomac à l’extérieur de leur corps pour envelopper leur proie et les ingérer in situ.
Le Canada de Paul Martin a entrepris de faire avec les garderies ce qu’il a fait avec les congés parentaux pour lesquels le Québec a livré bataille. En plus grand, en plus ambitieux cependant, mais dans le même esprit. Il en ressortira une patente qui n’aura plus qu’une lointaine parenté avec ce que nous voulons, une formule inadéquate qui achèvera de créer des distorsions dans notre façon de nous organiser et de prendre en charge nos besoins sociaux. Ottawa usurpe nos politiques sociales comme il a maintes et maintes fois usurpé nos symboles nationaux, nos succès économiques, cinématographiques, littéraires, athlétiques etc.
La méthode est toujours la même :
• La confiscation des moyens. Ottawa prend nos impôts pour les retourner contre nous. Ce que Benoît Pelletier essaie de quêter nous appartient. Pendant que la ministre Théberge malmène la cohérence du réseau en tentant de le contraindre à intérioriser l’indigence. Elle fait le lit d’Ottawa qui brandit de l’argent pour s’imposer. Et le remerciera de venir à la rescousse du pauvre petit Québec qui n’a plus les moyens de ses réalisations.
• La dénaturation des fins. Le chantage à l’argent n’est qu’un instrument tactique. Ce que vise Ottawa c’est d’imposer au Québec des finalités qu’il s’arrogera le pouvoir de définir, comme c’est la responsabilité d’un gouvernement «national». Il finira bien par y avoir une entente signée au nom du pragmatisme. Mais tout y relèvera de la pensée annexée, asservie à une logique hétéronome. La réalisation québécoise ne se survivra qu’en tant que compromis sur elle-même, sur ses intentions premières. Autrement dit, elle ne pourra se développer qu’aux conditions et aux fins dictées par des « normes nationales » définies en fonction de consensus qui s’élaborent non seulement sans nous mais sur la négation même de ce que nous sommes. Their Canada includes Québec mais ils le nient et l’oblitèrent dans leur loi fondamentale et l’asservissent dans leurs politiques sociales.
• La substitution symbolique et identitaire. La réalisation québécoise ne sera plus qu’un matériau pour la promotion d’un succès confisqué. L’inventivité populaire, la ténacité communautaire qui ont été à l’origine de notre système de garderies et qui ont trouvé dans le recours à notre État national leur point d’aboutissement ne seront plus qu’un folklore local. Ottawa va brandir sa loi, l’imposer à ses provinces et l’enrober d’une propagande qui ne servira que son nation building. Il construira sa propre valorisation symbolique. Les Canadians finiront par être fiers de ce que leur gouvernement national fait pour eux. L’oblitération du Québec, la négation de sa différence, le refus obstiné de sa réalité nationale forment un complexe singulier sur lequel repose la dynamique centrale de la modernisation unitaire canadian.
Paul Martin continuera de faire rêver les mandarins d’Ottawa et il continuera de jouer les visionnaires pendant que les garderies du Québec se chamailleront avec les gestionnaires de l’indigence.
« C’est clair qu’on veut créer un système, on est entré dans ce domaine pour ça, explique Sarah Bain, porte-parole du ministre du Développement social, Ken Dryden. Peut-être qu’un jour il va y avoir un système pareil d’un bout à l’autre du pays, mais pour l’instant, on sait que les provinces ne sont pas toutes au même niveau, alors les ententes ne sont pas identiques » ( Le Devoir, A8, 21 septembre)
La clé, on l’aura compris, se trouve derrière l’expression «pour l’instant ». Ottawa a les moyens d’attendre, tous les moyens de faire danser Québec sur une plaque chauffante et tout le temps devant lui pour travailler à coups de subventions les mentalités du Canada profond.
De glissements en traquenards bureaucratiques, la bête canadian a lancé son estomac sur un de nos fleurons. La menace est explicite, les intentions, on ne peut plus clairement exprimées. Mais gageons que cela ne sera pas encore assez grave. Benoît Pelletier va nous servir ses colères d’opérettes mais il va finir par signer un texte bancal où il s’emploiera à voir de la reconnaissance sous la confiscation. Comme d’habitude, il fera des phrases pour mieux rester inoffensif, des énoncés de riposte sentencieux qu’un jour l’histoire nous fera lire dans les notes au bas de pages d’un quelconque petit traité d’usurpation à l’usage des Canadian nation builders.

Le sens du poil
Michel David
Le Devoir samedi 24 septembre 2005
Au lendemain des élections du 14 avril 2003, Bernard Landry avait invité les militants péquistes à suivre l'exemple du premier ministre britannique, Tony Blair, qui avait fait du vieux Labour Party un New Labour moderne et dynamique.
Bien entendu, il ne s'agissait pas de renoncer aux principes de la social-démocratie mais de les adapter à la réalité du troisième millénaire. Malgré la déconfiture de l'ADQ, il semblait clair que le vieux discours péquiste n'avait plus la cote. Même si Jean Charest avait soudainement découvert les «valeurs libérales» à la veille des élections, le PLQ l'avait aussi emporté en promettant une révision en profondeur du rôle de l'État.
À l'instar de M. Blair, M. Landry proposait donc à son parti de prendre le virage du pragmatisme. Pour un peu, il aurait réhabilité son ancien président du Conseil du trésor, Joseph Facal, dont le rapport, qui proposait déjà un sérieux dégraissage de l'appareil gouvernemental, avait été promptement tabletté à la veille de la campagne.
À compter du moment où M. Landry a décidé de demeurer en poste, ces velléités de recentrage n'ont pas résisté à la «saison des idées». Les membres de son entourage qui l'encourageaient en ce sens ont fini par quitter. Il n'était plus question de heurter les militants qui allaient décider de son avenir en bazardant leurs rêves de jeunesse.
Si, de loin en loin, le chef du PQ évoquait encore Tony Blair, c'était simplement pour expliquer que les fonds publics ne serviraient pas plus à promouvoir la souveraineté que le gouvernement travailliste ne les avait utilisés pour démontrer les avantages d'une éventuelle adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union européenne.
En octobre 2003, le politologue Jean-Herman Guay avait causé toute une commotion parmi les délégués au conseil national en leur exposant brutalement que le projet souverainiste était obsolète et que le PQ avait été le parti d'une génération.
Les sondages des derniers mois démontrent qu'il se trompait au sujet de la souveraineté, mais les données sur l'âge des membres du PQ, que Le Devoir a dévoilées dans son édition de jeudi, tendent à confirmer son diagnostic sur le caractère générationnel du PQ.
Ces baby-boomers vieillissants, qui constituent la grande majorité des membres, auraient très mal réagi si on avait voulu toucher au modèle auquel ils rêvaient déjà à 20 ou à 30 ans. Résultat: le programme adopté en juin constitue un virage dans la direction opposée à celle que M. Landry avait envisagée au départ.
Les mêmes causes ayant généralement les mêmes effets, il est remarquable de voir avec quel enthousiasme les prétendants les plus sérieux à sa succession ont fait leur le nouveau programme. Ces gens-là étaient pourtant convaincus bien avant M. Landry de la nécessité pour le PQ de se remettre au diapason de la société québécoise.
Ce que disait André Boisclair en 2002 aurait très bien pu sortir de la bouche de Mario Dumont. Selon lui, il était grand temps que le PQ manifeste «un souci plus grand pour les gens ordinaires de la classe moyenne qui réclament plus de liberté dans les relations avec l'État».
Dans un texte publié dans Le Devoir du 14 juin 2003, Pauline Marois demandait, manifestement inspirée par Joseph Facal: «À quoi l'État est-il essentiel aujourd'hui? À quoi est-il nécessaire? De quoi doit-il se faire le promoteur? Où et quand doit-il se retirer?» Il y a déjà un bon moment qu'on ne l'entend plus poser ce genre de question.
Richard Legendre ne parlait jamais de ces choses jusqu'à ce qu'il se lance dans la course. Celui dont il a repris intégralement le programme, François Legault, disait pourtant: «Il ne faut pas avoir peur de remettre en cause le modèle québécois.» Tout cela pour aboutir à un virage... à gauche.
De passage au Devoir cette semaine, le candidat du SPQ Libre, Pierre Dubuc, disait être le seul à défendre le programme tel qu'il est. Il a parfaitement raison. Jean-Claude St-André se veut sans doute un progressiste, mais le programme du PQ ne prévoit pas encore de guillotiner les riches. De toute manière, les «purs et durs» le trouvent beaucoup trop mou au chapitre de la souveraineté.
Mme Marois et M. Boisclair savent parfaitement que le programme adopté en juin contient des mesures qui satisfont peut-être les fantasmes des militants mais qui rencontreraient une vive opposition dans la population si on voulait les appliquer. Leur appui au programme est simplement circonstanciel. Ni l'un ni l'autre, une fois devenu chef, n'a l'intention de l'appliquer.
Le financement des écoles privées est un bel exemple. Au congrès de juin, il a été résolu «de réduire de façon importante les subventions aux écoles privées». Mme Marois a déclaré la semaine dernière sur les ondes de Télé-Québec qu'elle se contenterait de leur interdire de sélectionner les élèves. Comme si l'imposition de frais de plusieurs milliers de dollars ne constituait pas déjà une sélection!
André Boisclair, lui, a déclaré le 16 septembre dernier sur les ondes de Télé-Québec: «Comme membre du PQ, je suis favorable à une diminution du financement des écoles privées, mais je veux être clair: je n'irai pas toucher à ça avant une campagne référendaire.» En effet, c'est très clair.
Selon Pierre Dubuc, la défaite du 14 avril 2003 s'expliquerait d'abord par l'abstention des électeurs progressistes, que le PQ doit récupérer, notamment en faisant alliance avec le mouvement syndical.
Des huit autres candidats, seul l'ancien député bloquiste de Chambly, Ghislain Lebel, a osé le contredire en suggérant avec une délicatesse inhabituelle chez lui qu'il conviendrait peut-être de faire certains compromis pour récupérer les éléments plus conservateurs qui sont passés à l'ADQ.
Tous ceux qui ont les pieds sur terre savent très bien que l'ADQ représente une menace bien plus sérieuse pour le PQ dans des régions comme Québec ou Beauce-Appalaches que ne le sont l'UFP ou l'abstention des progressistes dans quelques quartiers de Montréal. Le problème est qu'on a toujours refusé de faire officiellement l'autopsie de la pire défaite du PQ depuis 30 ans. Peu importe: d'ici le 15 novembre, même André Boisclair est condamné à flatter les baby-boomers dans le sens du poil.
mdavid@ledevoir.com

L'art de devenir chef
Michel Venne
Le Devoir lundi 26 septembre 2005
L'affaire Boisclair n'est pas terminée. Elle ne le sera jamais. Maintenant qu'il est avéré que le candidat aux plus hautes fonctions publiques a commis un geste illégal lorsqu'il était ministre, cette erreur grave de jugement va demeurer une donnée du jeu politique.
Même s'il n'en était plus question d'ici au 15 novembre, la consommation de cocaïne restera, pour certaines personnes, une bonne raison de voter contre lui, contre son parti ou contre la souveraineté.
La société québécoise est peut-être permissive, mais la tolérance à l'égard des drogues dures n'est pas aussi répandue qu'elle ne l'est pour le cannabis. Il faut aussi se méfier de ce sondage qui indique une hausse de l'appui au plus jeune candidat de «la course» après les révélations de ses frasques. Les Québécois ont le pardon facile (c'est qu'ils veulent la même indulgence pour eux-mêmes), mais ils ont la mémoire longue.
Il ne reste à M. Boisclair qu'à mettre dans la balance suffisamment d'autre chose, de talent, de compétences, d'idées, de leadership, pour relativiser l'importance de ce qu'il appelle, en embellissant la vérité, des erreurs de jeunesse.
***
Il est tout à fait normal que les militants, puis les électeurs, tiennent compte de ce fait. On commet l'erreur de voir les élections, y compris l'élection d'un chef de parti, comme un débat d'idées. Or c'est mal comprendre le sens de l'exercice. Une élection est l'action de choisir une personne, de l'élever au-dessus de nous pour lui confier l'administration des affaires communes. C'est donc un homme ou une femme que l'on cherche et non pas un assortiment d'idées ou de slogans.
Les Québécois sont à la recherche d'un chef. Le taux d'insatisfaction à l'endroit du gouvernement Charest indique qu'ils ne l'ont pas trouvé en la personne du premier ministre actuel. Ils regardent du côté du PQ et sont à l'écoute (1,7 million de personnes ont regardé Tout le monde en parle dimanche dernier lors du passage de M. Boisclair). Ils jugent l'homme (ou la femme) à ses mérites. Y compris sur ses choix moraux, sur son mode de vie, sur ses loyautés amicales, familiales et autres. La mauvaise publicité faite contre son mari (l'ancien président de la Société générale de financement Claude Blanchet) joue contre Mme Marois.
L'une des qualités recherchées chez un chef est sans doute une certaine solidité sur le plan moral. Les scandales politico-financiers ont fait les manchettes. Des jeunes reprochent aux baby-boomers d'avoir fait la fête pendant 30 ans et de ne leur laisser qu'une lourde dette en héritage. Des sociétés d'État encouragent la consommation d'alcool et le jeu compulsif. On sent une certaine fatigue des Québécois à l'égard d'un relâchement généralisé sur le plan éthique.
Pour toutes ces raisons, les chefs politiques ne sont pas devenus moralistes, mais on s'attend à ce qu'ils représentent un certain modèle, non pas parfait puisqu'on veut qu'il nous ressemble un peu, mais quand même meilleur que nous. Dans les sociétés modernes, compliquées, mondialisées, où tant de choses semblent nous échapper, on attend d'un chef qu'il nous aide à y comprendre quelque chose, à discerner ce qui est important, à évaluer où nous en sommes et quel chemin nous devrions emprunter pour vivre dans un monde meilleur.
Ce que l'on attendrait des candidats à la direction du Parti québécois n'est pas un catalogue de propositions, mais leur lecture de la société québécoise. Où en sommes-nous, où allons-nous ? Lorsque Gilles Proulx a demandé à André Boisclair ce qu'il ferait avec l'école québécoise, en précisant que l'école québécoise est médiocre, j'aurais aimé entendre le candidat d'abord mettre les pendules à l'heure. Dire que l'école québécoise n'est pas médiocre, énoncer ses réussites, féliciter ses artisans, puis relever les problèmes à régler et évoquer certaines solutions.
***
Jusqu'à présent, je n'ai rien lu ni entendu qui m'indique quelles sont, selon les différents candidats, les questions graves qui méritent que je m'intéresse à leurs discours. J'entends une certaine continuité. Ce sentiment est renforcé par le fait que le gouvernement libéral, incapable d'appliquer son propre programme électoral, gère l'héritage du gouvernement péquiste.
Je m'attends à ce que le nouveau chef du PQ propose une nouvelle social-démocratie québécoise. Or cette nouvelle social-démocratie, est-elle celle de Pierre Dubuc qui représente le club SPQ-libre dans la course, celle d'Amir Khadir qui est le porte-parole de l'UFP avec qui Pauline Marois veut faire une alliance électorale, ou celle de Joseph Facal qui penche vers une troisième voie à la Tony Blair ?
Je n'entends, chez aucun candidat, une proposition de Nouveau PQ, comme Blair avait forgé le New Labour, en Grande-Bretagne. On assiste aux mêmes échanges, aux mêmes nuances, aux mêmes circonvolutions qui ont conduit le PQ au pire résultat électoral de son histoire en 2003.
Les candidats se cachent derrière le programme adopté en juin. Or un chef n'est ni un colporteur ni un attaché de presse chargé de distribuer des exemplaires du programme rédigé sous la gouverne du chef démissionnaire. La place du chef est devant, pas derrière. Son rôle est d'interpréter ce programme, de dégager des priorités, de rejeter les élucubrations que le processus d'adoption a laissées passer, de donner vie aux intentions du parti mais aussi d'infléchir ces positions et d'imposer sa couleur.
Il reste 50 jours.

Le PQ et la cocaïne
- Une question qui ne s'adresse pas au seul candidat Boisclair
Jean-Claude Leclerc
Le Devoir lundi 26 septembre 2005
Plus d'un observateur s'attendait à voir André Boisclair couler à pic après que l'aspirant chef du Parti québécois eut déguisé en «erreur de jeunesse» une consommation de cocaïne au temps où il était ministre. Certes, ses rivaux à la succession de Bernard Landry n'allaient pas réclamer son désistement. Mais certains d'entre eux se sont sans doute dit que les membres du parti n'allaient plus faire confiance à un homme qui risquait de les mener à la défaite. Même le cabinet libéral restait muet comme s'il n'y avait pas eu là crime et aveu dans un dossier de justice, assuré peut-être que le tribunal de l'opinion publique se chargerait de sanctionner le cas. «Ce sera aux Québécois de juger», ont entonné en choeur maints commentateurs.
Le jugement des Québécois n'a pas tardé. Alors que nombre de critiques multipliaient les questions sur le candidat et doutaient de ses capacités comme futur chef, un raz-de-marée en sa faveur était détecté au tout premier sondage sur l'impact du scandale. Encore plus de membres du parti et d'électeurs confirmaient leur préférence pour André Boisclair. Du coup, il devenait périlleux de s'en prendre au comportement passé du candidat ou à ses aptitudes futures. Avant même que l'intéressé n'ait démontré qu'il a l'étoffe d'un chef, le peuple l'avait en quelque sorte plébiscité.
Explications
Depuis, les analystes se morfondent en hypothèses d'explication. Pour les uns, il était inévitable que les gens se portent du côté du jeune candidat, tellement avaient l'air de s'acharner sur lui les journalistes qui le talonnaient sur son passé. N'a-t-on pas de questions à poser aux autres candidats sur leur propre passé ? De suspect sinon de coupable, Boisclair, grâce à la presse, serait devenu une victime à laquelle la sympathie du monde ordinaire était désormais acquise.
Pour d'autres, la population en a tellement ras le bol de la classe politique qu'elle donnerait massivement son appui à quiconque semble incarner une promesse de changement. De l'ancien régime qu'elle rejette, son dégoût serait tel qu'elle ne veut pas regarder de faille, si grave soit-elle, dans le nouveau qui s'annonce. Il sera toujours temps de déchanter, semble-t-on croire, si jamais Boisclair, sauveur instantané, en vient un jour à décevoir autant, disons, qu'un Jean Charest, l'homme qui allait, hier, sauver le pays.
Il y a beaucoup de vrai dans ces explications. Mais à entendre les gens qui se portent à la défense d'André Boisclair, il est permis de formuler d'autres hypothèses.
Toute une génération a été exclue des avantages politiques et du progrès économique associés à la Révolution tranquille. Cette génération n'a que faire des principes moraux qu'on voudrait lui asséner aujourd'hui après les avoir soi-même souvent ignorés ou même violés. Qu'importe l'erreur ou la faiblesse d'une figure montante -- sinon tout à fait neuve -- qui donnerait enfin son heure à un Québec différent. Il sera toujours temps, en somme, de revenir à un discours plus exigeant sur l'intégrité politique. D'où vient, en tout cas, qu'autant d'étudiants -- sur un campus aussi peu politisé que celui de l'Université de Montréal -- aient montré autant d'intérêt pour le jeune politicien ?
Une autre hypothèse est plus inquiétante. Tout un Québec aurait glissé dans une culture de l'amoralisme et de l'irresponsabilité. Le déni affiché par les moins de 40 ans ne serait pas cependant propre à cette génération. Ainsi, pour prendre une illustration frappante, sinon tout à fait probante, si des bandes de trafiquants ont pu, jusqu'à voici peu d'années, faire la pluie et le beau temps, c'est qu'elles répondaient à un «marché» plus étendu qu'on n'ose le reconnaître. Et si la police a mis tant d'années à coincer ces criminels, peut-être est-ce parce qu'on sniffait en haut lieu autant sinon plus que dans les bas quartiers.
Des collègues indulgents
En tout cas, force est de constater que les collègues d'André Boisclair, au temps où il était ministre, étaient plus intéressés par les bruits courant à son sujet qu'à la répression de la drogue ou qu'à l'intégrité ministérielle. Ainsi l'ex-ministre François Gendron, doyen de l'Assemblée nationale, déclare avoir été au courant de «rumeurs» et que ces rumeurs avaient circulé pendant longtemps. Faut-il comprendre qu'il en aurait fallu davantage pour qu'un membre du gouvernement intervienne ?
Les fournisseurs de cocaïne sont des assassins. D'aucuns se plaisent à dire que la coke n'est pas un produit dangereux. Mais nombre de ses consommateurs sont devenus des morts-vivants. Un officier de l'État ne saurait ignorer ni un tel mépris de la loi ni un pareil problème de santé publique. À plus forte raison ne peut-il tolérer qu'un collègue pactise avec semblable ennemi. Or, à entendre un François Gendron, c'est ce qui se serait produit.
On protégeait un collègue défaillant, sans trop s'inquiéter qu'il soit devenu vulnérable au chantage. Pire encore, faute d'exiger une enquête en règle, on laissait des fournisseurs de cocaïne faire des ravages chez des victimes qui n'avaient pas, elles, le loisir de s'en sortir avant qu'il ne soit trop tard. On savait déjà qu'à Québec aussi les ministres taxent les jeux de hasard sans égard aux joueurs compulsifs. On ignorait cependant qu'il s'en trouvait pour tolérer la consommation de cocaïne chez des collègues alors qu'ils auraient dû faire de la lutte contre ce fléau une priorité publique.
Triste ironie, André Boisclair aura été victime, non seulement de la tolérance à l'endroit de la drogue, mais de l'insouciance de son milieu à l'égard des victimes. Tout un monde politique, qui se pique de laïcité, se comporte comme ces organisations religieuses qui ont longtemps jeté le manteau de Noé sur des pratiques intolérables. On aura préféré sauver les apparences et la crédibilité de l'institution, dans ce cas le parti ou le gouvernement, quitte à fermer les yeux sur des situations déplorables qu'on avait le devoir d'enrayer. Faudra-t-il, là aussi, attendre trente ans pour songer aux victimes ?
Le PQ n'ose guère s'attaquer au fléau des drogues dures. On préfère parler de légaliser les drogues douces. Des politiciens qui se targuent de solidarité et d'ouverture sur le monde devraient pourtant avoir des positions claires sur l'usage de la cocaïne et des produits analogues. Sans cette consommation grandissante, il n'y aurait pas d'industrie internationale de la drogue. Ni de dirigeants politiques, de juges, de policiers intègres qui sont abattus par dizaines, en Colombie et ailleurs, par les fournisseurs de ce prétendu loisir inoffensif.
André Boisclair affirme que ce passé est derrière lui. Il se trompe. La drogue fait partie de son présent. Elle fera partie de son avenir. Non seulement le sien, mais celui de son parti et de tous ceux qui prétendent gouverner. À cet égard, la question principale n'est pas de juger si André Boisclair peut diriger le PQ. Il s'agit de savoir si le prochain chef du Parti québécois, quel qu'il soit, esquivera ou non le problème de la drogue.
Quel que soit le parti, mieux vaut, en effet, un chef repenti, qui affronte résolument la réalité, qu'un premier ministre qui fut abstinent, mais inapte à choisir.
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

PQ: un programme introuvable
Antoine Robitaille
Le Devoir lundi 26 septembre 2005
Le programme du Parti québécois, auquel les candidats à la direction du parti se réfèrent sans cesse dans l'actuelle course, notamment André Boisclair, demeure introuvable, plus de trois mois après la fin du congrès. Les seuls exemplaires disponibles sont des versions préliminaires ou incomplètes.
«Il est actuellement en révision linguistique», nous a informé hier Joël Simard-Ménard, directeur des communications du PQ. La course à la direction du parti, a-t-il expliqué, a ralenti le processus. Sauf que le document devra franchir plusieurs étapes de validation qui pourraient retarder encore son adoption définitive et sa diffusion. Après avoir été «refondu» pour s'assurer «qu'il contient bel et bien ce qui a été adopté au congrès», une version en sera rendue publique. Les membres auront alors une courte période de temps pour faire des commentaires. Par la suite, il devra être officialisé par le Conseil des présidents de circonscription, une nouvelle structure du parti qui regroupe notamment des présidents des associations de circonscription. La date de la réunion de ce conseil pourrait être connue cette semaine.
«Médias souverainistes»?
Une partie du programme au moins fait pratiquement l'unanimité contre elle chez les candidats. Dans les versions préliminaires, on y dit que le gouvernement du Parti québécois «créera des médias souverainistes».
Selon le candidat Jean-Claude Saint-André, il s'agit «d'une formulation très malhabile». Il indique que «quand l'État investit dans les médias, il doit mettre en place des mécanismes pour s'assurer que l'information soit impartiale, neutre et objective». Même son de cloche du côté d'André Boisclair, joint la semaine dernière et qui rappelle qu'au congrès de juin il s'était opposé à ce que cette phrase figure dans le programme du parti. Quant à Pauline Marois, elle soutient qu'après une élection du PQ avec elle à sa tête, elle dresserait une liste de priorités et que la création de «médias souverainistes», une «formulation malheureuse» qui fait un peu Pravda, n'en ferait pas partie.
Comme M. Saint-André, Pierre Dubuc estime quant à lui qu'un gouvernement ferait mieux de réinvestir massivement dans Télé-Québec en plus de créer une radio nationale. Mais l'information devra selon eux y être objective et non orientée par l'État.
Polémiques
D'autres parties du programme créent des tensions parmi les neuf candidats. Entre autres, cette phrase (dont le libellé nous a été confirmé par la permanence du PQ): «Au lendemain de son élection, le gouvernement du Parti québécois se limitera à poser uniquement les gestes absolument indispensables pour donner suite à son engagement de réaliser la souveraineté.»
Pour le candidat Jean-Claude Saint-André, tout cela est «insignifiant et ridicule». «Je ne comprends pas qu'un parti politique qui va solliciter un mandat des électeurs et des électrices, leur dise d'avance qu'il va se restreindre dans les gestes qu'il va poser. Pour moi, c'est un non-sens.» M. Saint-André a déclaré ceci: «Si je suis élu, je demande à l'exécutif du parti de convoquer un congrès spécial pour corriger tout cela.»
Selon nos informations, l'ancien chef Jacques Parizeau est du même avis que M. Saint-André. Ce dernier a d'ailleurs travaillé plusieurs années pour M. Parizeau dans la circonscription de L'Assomption avant d'y être élu à son tour. M. Parizeau déteste cette partie du programme qui promet d'amener les Québécois vers les lendemains qui chantent «le pied sur le frein». M. Saint-André rappelle d'ailleurs que, bien avant le congrès, l'ancien chef s'était exprimé sur cette question, notamment dans une tribune où il appuyait l'approche des «gestes de rupture» préalables à tout référendum, préconisée par le directeur de la revue L'Action nationale, Robert Laplante.
M. Saint-André souhaite-t-il que M. Parizeau fasse une déclaration publique critiquant le programme et incitant les candidats à se prononcer sur cette question? «Je n'ai pas à me prononcer là-dessus. M. Parizeau est un homme averti, et il lui appartient de décider de s'exprimer ou pas. J'ai assez de gouverner ma propre personne, je ne gouvernerai pas les autres», a répondu M. Saint-André, toujours impétueux.
Pour le candidat André Boisclair, joint récemment, «le combat que mène M. Saint-André est légitime», mais va à l'encontre du consensus qui s'est dégagé au congrès de juin et qui a rejeté l'approche des «gestes de rupture». M. Boisclair soutient que «le vote qui s'est tenu au congrès a été, sur ces questions, le plus clair de l'histoire du parti». Et il refuse d'envisager l'hypothèse d'un congrès spécial s'il est élu, comme M. Parizeau l'avant fait en 1989 pour dépouiller le programme de la thèse de «l'affirmation nationale» de son prédécesseur Pierre Marc Johnson.
Quant à l'actuel programme du PQ, M. Boisclair le juge «bien fait et intelligent» et il dit avoir «hâte de le prendre et de le porter dans l'opinion publique».

Affaire Boisclair, un puritanisme inquisiteur
Georges-Jacques Leclerc
Le Devoir lundi 26 septembre 2005
Lettres: Je m'interroge sur une certaine hypocrisie et un puritanisme sans merci de quelques médias et de plusieurs Québécois dans l'affaire Boisclair. Jean Lapointe est un grand alcoolique repenti et il siège au Sénat canadien avec dignité. Bien des hommes politiques québécois et canadiens étaient ou sont des consommateurs de diverses substances qui les détruisent et les rendent dangereux et criminels sur la route ainsi qu'inquiétants lors de décisions importantes. Heureusement, il ne leur est souvent rien arrivé de fatal! Je crois que c'est dommage pour Boisclair, mais doit-on en demander plus à un parlementaire et un être humain?
Il a fait des aveux. Il n'a pas fait de trafic et ce n'est pas un accro, un junkie comme Jean-François Bertrand, ex-politicien, qui a avoué humblement l'être. Ce dernier a affirmé qu'il en a pris tous les jours pendant une période et qu'il se tenait avec des gars douteux de la rue. Pour moi, certains individus ayant comparu à la commission Gomery sont moralement plus abjects et inquiétants (en détruisant les règles du jeu des affaires «normales» et en faisant perdre des postes et des emplois à bien des gens), mais leurs crimes demeurent plus propres : on s'en met dans les mains et dans les poches, mais pas dans le nez...
Enfin, aucun parlementaire n'a avoué avoir vu Boisclair, au cours des années, inapte à accomplir ses fonctions publiques. Pour le démolir et l'enterrer politiquement, on va peut-être en trouver ?
La lessive Artic Power qui lave plus blanc que blanc, c'est très bien mais qui n'a jamais commis d'erreur ? M. Boisclair est sous les projecteurs et il a une côte à remonter. Et il est dorénavant «sous surveillance».
Il n'est pas donné à tous d'être de la nature de Claude Ryan ! Donnons une chance à M. Boisclair. Il a correctement servi le Québec depuis l'âge de 23 ans. Il me semble que l'énergie et l'intelligence contagieuses de cet individu sont des plus pour notre vie politique, triste, terne et tellement cynique et ordinaire parfois ! De plus, il sait rassembler les diverses générations de Québécois pour les mettre en route et les inspirer. Également, il est au sommet de sa vie active. On a peu d'individus de cette qualité, je pense, en politique québécoise et même canadienne. Même ses profs à Harvard en témoignaient !

Sexe, drogue et politique, le cocktail explosif !
Philippe Bernier Arcand
Candidat au M.P.A. à l’École Nationale d’Administration Publique
Le Soleil lundi 26 septembre 2005
La course à la direction du Parti québécois étant maintenant sur les rails, voilà qu’on apprend que celui qui est en tête des sondages a sniffé des rails de coke dans le passé. Tout comme le sexe, la drogue et la politique ont toujours été un mélange explosif. Les révélations sur la vie de fêtard du candidat André Boisclair sont du bonbon pour les journalistes qui doivent couvrir une course à la direction plutôt terne. Quant à André Boisclair, il doit maintenant tenter de minimiser les impacts négatifs de ces révélations et même en profiter pour humaniser son image.
Les politiciens ont aujourd’hui tendance à admettre, avec plus ou moins de sous-entendus, qu’ils ont jadis consommé des drogues illicites. C’est toutefois une opération de communication politique très périlleuse puisqu’elle doit permettre au politicien de se donner une image plus humaine sans pour autant banaliser l’usage des drogues et leurs dangers. Bill Clinton a parti le bal en confessant dans un entretien au New York Times en 1992 qu’il avait, alors qu’il était étudiant à Oxford, essayé la marijuana, mais qu’il ne l’avait pas inhalé. Les candidats à sa succession au Parti démocrate en 2000, Al Gore et Bill Bradley, ont admis avoir fumé de la marijuana.
Lorsque l’on a demandé à l’actuel président des Etats-Unis, George W. Bush, qui avait déjà avoué son alcoolisme, s’il avait déjà consommé de la cocaïne, il a répondu sur un ton sibyllin qu’il avait quelques fait erreurs de jeunesse, il y a plus de 20 ans. Il a aussi dit, dans un entretien à la chaîne ABC, qu’il ne donnerait pas plus de commentaire : en tant que président, il ne pouvait pas donner le mauvais exemple, ajoutant qu’il ne voulait surtout pas qu’un jeune fasse ce qu’il a fait il y a 30 ans.
COCAÏNE ET PARTI QUÉBÉCOIS
La cocaïne semble être associée aux péquistes comme l’opium, aux surréalistes. La poudre blanche a parfois ruiné la carrière politique de députés du PQ. C’est le cas de Jean-François Bertrand, (ministre sous les gouvernements de René Lévesque et de Pierre Marc Johnson), dont les virés dans les bars clandestins de Québec, les lignes de coke dans les boîtes de nuit de Montréal et les différents problèmes reliés à sa toxicomanie ont dû mettre fin à sa carrière politique.
Il en fut de même pour Gilles Baril, élu député du Parti québécois en 1981, qui a mélangé un cocktail d’alcool, de sexe, de politique, de cocaïne et d’extasy dans les nuits de Montréal, Rouyn-Noranda, Québec, Los Angeles, Bogota et Lima avant de se retrouver en cure de désintoxication. Après sa cure, il a fait un retour sur la scène politique en 1994 et est devenu ministre des gouvernements de Lucien Bouchard et Bernard Landry. La cocaïne a aussi brisé la carrière de nombreux politicien à travers le monde, principalement dans les années 1980 et 1990.
Même si la population est plus tolérante à l’égard des drogues, il est encore risqué pour un politicien de déclarer ouvertement en avoir déjà consommé. On ne demande pas de test d’urine aux politiciens comme on le fait pour les sportifs, mais même si cela n’a aucun impact sur la façon de gouverner, la population semble se soucier que ceux qu’elle élit aient eu une vie privée irréprochable, en particulier à ce qui a trait aux sujets les plus tabous tels que le sexe et la drogue.
Les exigences des citoyens envers les politiciens sont excessives, contradictoires et injustes. Les politiciens souhaiteraient éviter les travers dans lesquels leurs concitoyens tombent, ils voudraient en quelque sorte donner l’impression de les racheter. Pour ce qui est d’André Boisclair, il devra bien gérer la crise médiatique qui vient de naître pour ne pas voir ses chances de gagner la course à la direction du Parti québécois être aspirées comme le serait une ligne de coke avec un billet de banque roulé.

Jeunes premiers et premiers de classe
Chantal Hébert
Le Devoir lundi 26 septembre 2005
Les relations politiques ont davantage à voir avec les relations amoureuses qu'il n'y paraît à première vue. À l'image des gens qui s'éprennent toujours du même type d'individus pour ensuite répéter avec eux les mêmes comportements, les peuples ont également des fantasmes à répétition.
Le Canada, par exemple, a été marqué au fer rouge par sa relation avec Pierre Trudeau. Il en a fait le mètre-étalon à l'échelle duquel il continue de mesurer les aspirants au poste de premier ministre. Cela commence par l'obligation d'être bilingue et préférablement enraciné au Québec. La recette a beau ne plus faire des miracles électoraux, elle perdure. Ce sont ces ingrédients qui permettent encore aujourd'hui à Bernard Lord d'être vu comme un des meilleurs espoirs du Parti conservateur fédéral et à Martin Cauchon d'espérer contre toute attente succéder à Paul Martin.
Dans un Canada qui se souvient avec nostalgie de l'érudition de Pierre Trudeau, les études ont la cote. À sa brève époque à la tête de l'Alliance canadienne, Stockwell Day avait fait l'objet de critiques pointues pour ne pas avoir passé beaucoup de temps sur les bancs de l'université. Plusieurs avaient attribué à cette lacune dans son curriculum vitæ ses convictions en matière de créationnisme. Au moment de la parution d'une biographie non autorisée de Jean Chrétien, ce sont ses frasques d'étudiant qui avaient d'abord retenu l'attention. Kim Campbell, à l'inverse, avait séduit l'establishment médiatique canadien avec sa maîtrise de plusieurs langues et ses prestigieux diplômes.
Malgré le discours égalitaire officiel du Canada, ses préférences politiques sont souvent empreintes de snobisme. Issu du milieu ouvrier de Baie-Comeau, Brian Mulroney partait avec quelques longueurs de retard sur les John Turner et Paul Martin, plus identifiés aux élites de Toronto et de Montréal. Jean Chrétien avait bien saisi ce côté inavoué de la personnalité canadienne. En exagérant souvent délibérément les vestiges de ses origines modestes, il a évité d'être perçu comme un parvenu politique. Quant aux Joe Clark, Preston Manning et Stephen Harper, ils ont été handicapés par leurs racines albertaines. Ce n'est pas pour rien que ce dernier insiste régulièrement sur le fait qu'il est né à Toronto.
Aujourd'hui, la majorité des électeurs canadiens n'ont aucun souvenir de la Trudeaumanie, mais cela n'empêche pas les élites canadiennes de rechercher un clone de l'ancien premier ministre libéral. Ces temps-ci, leur quête les porte vers Michael Ignatieff, jusqu'à tout récemment professeur émérite à Harvard et désormais rapatrié au Canada justement, paraît-il, pour réaliser des ambitions politiques. D'autres encore rêvent du jour où le fils aîné de Pierre Trudeau, Justin, prendrait la direction du Parti libéral.
Au Québec, on fait davantage dans les jeunes premiers que dans les premiers de classe. Y a-t-il finalement un parcours politique qui ressemble davantage à celui d'André Boisclair que ceux de Jean Charest et de Mario Dumont? Élus respectivement à 26, 24 et 23 ans, les Charest, Dumont et Boisclair ont tous apporté un minimum de vécu à la vie politique.
Aucun d'entre eux n'était particulièrement obsédé par les études encore que les deux premiers aient obtenu un diplôme universitaire. À leur arrivée en politique, chacun se distinguait par une grande assurance, un don pour la repartie et un talent pour la formule assassine. Aucun ne pourrait pourtant être accusé de pécher par excès d'éloquence. On est loin de René Lévesque, de Lucien Bouchard ou de Jacques Parizeau!
Comme André Boisclair aujourd'hui, messieurs Charest et Dumont ont déjà été la coqueluche du Québec. Dans un cas comme dans l'autre, ces impressions favorables n'ont pas survécu à un vrai baptême du feu. L'histoire va-t-elle encore se répéter? Ce qui est certain, c'est qu'on a vu pour la première fois dans le parcours d'André Boisclair, la semaine dernière, des éléments de la descente aux enfers vécue par ses contemporains libéral et adéquiste.
Il n'est pas vraiment question ici des démêlés du favori péquiste avec la cocaïne, encore qu'on imagine mal les Charest et Dumont s'étant jamais poudré le nez au terme d'une longue journée au Parlement fédéral ou à l'Assemblée nationale, ou encore montant sur leurs grands chevaux pour fuir un point de presse au galop.
Dans les faits, l'épisode de la cocaïne risque surtout de constituer pour André Boisclair un événement catalyseur qui modifie l'éclairage sous lequel il est examiné par le public. Le sentiment que le reste du Canada dépêchait M. Charest en mission commandée au Québec, le discours de Toronto et ses lourds silences sur la question nationale de Mario Dumont avaient eu le même effet sur l'image des chefs libéral et adéquiste.
En y regardant de plus près, voilà donc que plusieurs découvrent qu'André Boisclair a parfois un style hautain, que la propension aux formules creuses ou encore aux raccourcis intellectuels que certains lui reprochent est réelle. Voilà aussi que l'étiquette de coquille vide dont voudraient l'affubler ses critiques lui colle un peu plus facilement à la peau. Tout cela doit rappeler bien des choses aux chefs libéral et adéquiste.
Il est trop tôt pour savoir si l'opinion publique québécoise se montrera aussi volage et aussi sévère à l'égard d'André Boisclair qu'elle l'a éventuellement été avec les Charest et Dumont. Mais si le passé est garant de l'avenir, il est peu probable qu'il échappe au sort qui a vu ses contemporains troquer leur piédestal de gendres modèles pour les pieds d'argile d'un beau-frère plus ou moins montrable.
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

La force des nations
Frédéric Bastien
Le Devoir lundi 26 septembre 2005
Pour l'ancien ministre français Jean-Pierre Chevènement, l'intégration européenne supposerait l'effacement des peuples
L'entrevue - Fort d'un engagement qui remonte aux années 60, Jean-Pierre Chevènement a derrière lui une longue carrière politique, un cheminement qui l'a tour à tour porté à plusieurs postes de responsabilité ministérielle, jusqu'à une candidature à la présidence de la République aux élections de 2002. À la tête du Mouvement des citoyens, il a recueilli 5,33 % des votes.
Eurosceptique, il a combattu le traité de Maastricht en 1992, que les Français ont approuvé du bout des lèvres à 51 %. Retournement des choses cette année, ces mêmes Français ont été 54,9 % à rejeter, le 29 mai dernier, le projet de constitution européenne. Pour Jean-Pierre Chevènement, il est clair que ce résultat montre les limites du modèle d'intégration européenne.
«L'intégration européenne supposerait l'effacement des nations, dit-il. Le 29 mai a donné un coup d'arrêt à cette conception. Ce qui est d'actualité, c'est une confédération de nations pouvant impliquer, pour certaines d'entre elles, une mise en commun de compétences. La compétence monétaire, par exemple, impliquerait la mise sur pied d'un gouvernement économique disposant d'expertise en matière monétaire, de politique de change, de taux d'intérêt, de régulation budgétaire, d'harmonisation fiscale et sociale. Mais cette mise en commun des compétences doit être précisément ciblée et leur mise en oeuvre doit faire l'objet d'un contrôle démocratique.»
Voilà pour une Europe dans laquelle l'Allemagne renonce le plus à son indépendance économique au nom de l'idéal communautaire. La France, de son côté, qui possède une plus grande marge de manoeuvre en ce qui a trait à la défense et à la diplomatie, consentirait-elle à partager son siège à l'ONU avec son ennemi d'hier?
Pour l'ancien ministre de la Défense, «il va de soi qu'en matière de politique étrangère ou de défense, c'est la coopération qui s'impose». Mais, car il y en a un, «il ne saurait être question, à mes yeux, que la France accepte que son siège de membre permanent à l'ONU soit partagé avec d'autres. La dissuasion nucléaire ne peut dépendre que du chef de l'État et ne peut donc être que nationale, même si les doctrines d'emploi peuvent varier».
De la part de celui qui est souvent qualifié de «gaulliste de gauche», cette prise de position n'étonne guère, la défense étant une question nationale par excellence dans la doctrine héritée de De Gaulle. Toutefois, pour ce qui est de l'ONU, l'importance de l'Allemagne doit être prise en compte, déclare Jean-Pierre Chevènement, qui rappelle que «la position française est favorable à l'élargissement du Conseil de sécurité à quelques pays, dont l'Allemagne, le Japon, l'Inde et le Brésil, de même qu'un ou deux pays africains. Mais ce n'est pas la position américaine».
La puissance états-unienne
Pour celui qui a fondé, avec l'écrivain Max Gallo, le Mouvement des citoyens, le rejet de l'Europe supranationale, qui aurait une politique étrangère commune, ne constitue pas un renoncement devant la puissance américaine, même si les États européens ne peuvent, seuls, rivaliser avec cette dernière.
«Une politique étrangère commune ne se décrète pas. Le projet de constitution européenne prévoyait de faire de l'OTAN l'instance de mise en oeuvre de la défense commune pour les principaux pays membres de l'Union européenne. On comprend que l'administration américaine ne se réjouisse pas vraiment du rejet du projet de constitution. Ce rejet sauvegarde l'indépendance de la France et l'idée même d'une Europe indépendante dans l'avenir.
«L'Europe ne peut rivaliser avec l'hyperpuissance américaine sur le plan militaire. Elle ne le peut pas et, d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable. L'ambition de l'Europe ne peut tendre qu'à devenir une grande puissance pacifique dans un monde multipolaire. Ni rivalité ni soutien automatique à l'hyperpuissance, mais une contribution raisonnée au dialogue des cultures et des nations et à la paix dans le monde.»
Quant au fait que la majorité des pays de l'Union européenne ait soutenu Washington en Irak, Chevènement parle d'«inféodation», une situation qui l'amène à souhaiter «une politique étrangère à géométrie variable, comme cela a été fait dans la crise irakienne (Paris, Berlin, Moscou, puis Madrid)».
La campagne présidentielle
Outre la crise du Moyen-Orient, il y a la campagne présidentielle de 2007 qui se profile à grands pas. À gauche comme à droite, les candidats potentiels s'activent. L'ancien premier ministre Laurent Fabius le fait au sein du Parti socialiste, et il s'est opposé au projet de constitution européenne. Un tel geste est-il suffisant pour rallier celui qui a été son ministre?
«Laurent Fabius a défendu une position favorable au "non" à l'intérieur du Parti socialiste. Il ne pouvait pas se contredire pendant la campagne. D'ailleurs, il est resté relativement discret. J'observe que ses propositions, notamment sur le gouvernement économique de la zone euro, se rapprochent des miennes. S'il sait développer un projet qui ne soit pas seulement "à gauche" mais qui réponde à l'intérêt de la République, Laurent Fabius pourra prétendre au soutien des républicains. S'il tel n'était pas le cas, il faudrait aviser.
«Pour ce qui me concerne, je n'ai pas encore pris de décision, mais je constate que, sur la plupart des sujets où, dans le passé, j'ai pris position à contre-courant - guerre d'Irak, statut particulier de la Corse, Europe fédérale -, les faits ont tranché... Des deux guerres du Golfe a résulté une profonde déstabilisation du Moyen-Orient. Par ailleurs, le processus de Matignon a tourné court: les Corses ont réaffirmé leur attachement à l'unité de la République. Enfin, le peuple français a refusé, le 29 mai, un projet de constitution européenne d'inspiration fédéraliste et a réaffirmé son attachement à une France souveraine.»
Québec, Canada, Europe
Jean-Pierre Chevènement fait partie de ces personnalités politiques françaises qui connaissent bien le Québec. Il s'y est intéressé dès les années 70. Encore une fois, il fait la comparaison entre la situation canadienne et celle de l'Europe.
«S'agissant du Canada, la situation qui y prévaut n'est pas celle de l'Europe. Il y a deux nations fondatrices, dont l'une est devenue dominante tandis que l'autre était dominée. Est-il possible d'aller vers une sorte de confédération poussée impliquant de larges dévolutions de compétences? C'est au peuple québécois de le dire. Je ne pense pas que le concept de fédération d'États-nations, en lui-même très confus, puisse être de quelque utilité pour faire avancer la question du Québec au Canada.»
Chevènement ne criera donc pas «Vive le Québec libre!» mais il ne peut s'empêcher de donner un conseil aux Québécois: «La confiance dans la force des nations sans lesquelles on ne peut rien faire, car elles sont la source de la légitimité et le cadre du débat démocratique.»
Collaboration spéciale

Négligence collective
Brigitte Breton
Le Soleil lundi 26 septembre 2005
Éditorial - Nos hôpitaux sont si vétustes qu'ils peuvent rendre malades, nos routes sont une succession de nids-de-poule et de rapiéçages, et à 40 ans, nos écoles affichent de plus en plus les affres du temps. Notre insouciance et notre négligence collective nous rattrapent. Payons maintenant.
Le réveil est brutal. Nous réalisons de plus en plus les effets de notre manque de prévoyance et la lourde facture qui en découle. Nous ne pouvons plus jouer à l'autruche. Nous sommes aujourd'hui confrontés à une réalité que nous ne pouvons plus ignorer.
Vendredi, LE SOLEIL faisait état de la situation à l'Hôtel-Dieu de Québec. L'Agence de la santé et des services sociaux de la capitale nationale évalue qu'il faudrait 173 millions $ pour rénover l'établissement dont la salle d'urgence, les unités de soins critiques, le bloc opératoire et la majorité des unités de soins généraux ont mal vieilli. Les patients ne seraient pas en danger, assure l'Agence. Elle reconnaît cependant que le manque d'espace peut avoir des impacts importants sur la sécurité des personnes, la prévention des infections, la rapidité d'intervention en cas d'urgence, l'efficience des services, la dignité des personnes et la qualité de vie au travail. Bref, rien pour rassurer.
En août, LE SOLEIL s'est penché sur l'état des bâtiments scolaires. Le tableau dressé est là aussi sombre. Environ un milliard de dollars serait nécessaire pour rafraîchir, changer la plomberie, réparer les toitures, remplacer les portes et les fenêtres, et améliorer la ventilation des écoles construites dans les années 60.
Même si la sécurité et le confort des écoliers et du personnel ne seraient pas menacés par la vétusté des établissements, il faut néanmoins agir. Selon les experts, un bâtiment de 40 ans mal entretenu coûtera plus cher à rénover qu'une construction neuve.
Il en est de même pour les routes. Une étude ontarienne indiquait il y a quelques années que l'entretien préventif d'un kilomètre d'autoroute coûte 1000 $, sa réfection 80 000 $ et sa reconstruction complète après 15 ans, 250 000 $. Les coûts sont certainement plus élevés aujourd'hui, mais le principe est le même. Il s'applique également à nos systèmes d'aqueduc et d'égouts qui, dans bien des municipalités, ont été négligés.
Pourquoi un tel laisser-aller ? Parce que l'entretien et la rénovation des infrastructures, bien qu'essentiels, ne sont pas très visibles et très vendeurs. Les élus scolaires aiment mieux inaugurer un laboratoire informatique que d'annoncer qu'ils consacreront des milliers de dollars au fenestrage de leurs écoles. Le député et le directeur d'hôpital préfèrent l'acquisition d'un appareil médical de pointe à l'amélioration du système de ventilation qui pourrait pourtant limiter les cas de contamination. Un premier ministre est aussi plus populaire s'il donne son aval au prolongement d'une autoroute que s'il privilégie l'entretien du réseau déjà existant.
La population incite les dirigeants à agir de la sorte. Elle est prompte à dénoncer les investissements dans le béton et la peinture lorsque les services aux élèves sont déficients, qu'un nouveau médicament "miracle" et coûteux est offert, ou que les listes d'attente s'allongent.
Le gouvernement de Jean Charest tente de corriger nos travers. Dans son budget, Michel Audet a décidé d'investir un milliard de dollars de plus sur trois ans pour restaurer la qualité de nos équipements publics. Cette orientation, pas très glamour mais responsable, doit être maintenue. Quand approchera l'échéancier électoral, il faudra résister à la tentation d'annoncer maints projets de construction si des fonds ne sont pas disponibles pour entretenir et rénover ce que nous avons déjà.
BBreton@lesoleil.com

Alouette, la dernière aluminerie québécoise?
Claude Turcotte
Le Devoir samedi 24 septembre 2005
Les célébrations de l'inauguration de la phase II de l'aluminerie Alouette qui ont lieu tout au long de la semaine à Sept-Îles se termineront demain soir par un feu d'artifice, le dernier peut-être pour l'industrie de l'aluminium présente au Québec depuis une centaine d'années. Pour un certain temps du moins, l'arrivée de nouvelles alumineries semble vraiment improbable.
Pour la cérémonie d'inauguration proprement dite mardi dernier, il y avait à Sept-Îles des centaines d'invités, certains venus «des quatre coins du monde», comme le soulignait le premier ministre Jean Charest en prenant la peine d'ajouter que «la naissance d'un géant, ça n'arrive pas très souvent». Et pourtant, les gens de l'industrie ont bien remarqué que ni Thierry Vandal, président d'Hydro-Québec, ni André Boulanger, président d'Hydro-Québec Distribution, n'étaient présents à cet événement, bien que Alouette devienne le deuxième plus important client de cette société d'État. Cette absence est interprétée comme une confirmation d'un message souvent répété qu'Hydro-Québec ne veut plus accorder de contrats pour ses gros clients énergivores au tarif L de 3,8 ¢ le kWh.
Pour sa part, à l'occasion de cette fête septilienne, le premier ministre s'est plutôt adonné à une sorte de valse hésitation, insistant d'une part sur le peu d'énergie disponible pour de nouveaux grands projets, mais ouvert d'autre part à reprendre des discussions avec Alcoa qui aurait bien voulu obtenir lui aussi, tout comme Alouette, un bloc de 500 MW pour agrandir son aluminerie de Baie-Comeau. Il semble que les négociations aient achoppées sur une clause d'indexation du tarif L qu'Alcoa n'acceptait pas, parce que ses installations de Baie-Comeau sont plus anciennes et davantage énergivores, alors que l'aluminerie d'Alouette, beaucoup plus moderne est moins énervigore et donc moins affectée par une clause d'indexation, laquelle contient du reste un maximum de 2 % par année.
Faudrait-il en déduire que le signal d'ouverture lancé par M. Charest signifierait que cette clause d'indexation serait devenue négociable? Quoi qu'il en soit, le premier ministre a généralement une réponse automatique chaque fois qu'on lui pose une question concernant les tarifs. «C'est une bonne question pour la Régie de l'énergie».
La transformation
Par ailleurs, dans les commentaires qu'il a faits à l'occasion de son passage à Sept-Îles, le premier ministre a particulièrement insisté sur une condition qui est désormais incontournable pour tout nouveau projet d'aluminerie, à savoir des retombées sous forme d'emplois créés par des entreprises de deuxième et de troisième transformation de l'aluminium, en particulier dans les régions concernées où seraient érigées ces nouvelles alumineries.
Alouette et son actionnaire principal, Alcan avec une participation de 40 %, se sont engagés à créer dans un délai de 10 ans (à partir de 2002) 1010 emplois dans la transformation, soit 160 sur la Côte-Nord, environ 300 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et le reste, ailleurs au Québec. À défaut de remplir cet engagement, il y aura une pénalité de 100 000 $ par emploi non créé. «Nous allons suivre cela de très près», a promis M. Charest.
Pour l'instant, on en est encore aux étapes préliminaires pour remplir cet engagement. Joe Lombard, président et chef de la direction d'Alouette a candidement avoué qu'il avait eu peu de temps à accorder à cette préoccupation et que sa priorité avait été de compléter les travaux de la phase II. Yvon D'Anjou, un ancien cadre d'Alcan, qui est maintenant président du conseil d'Alouette, a reconnu que cet engagement ne sera pas facile à remplir.
Ghislain Lévesque, maire de Sept-Îles, se montre particulièrement intéressé à atteindre cet objectif de 160 emplois nouveaux dans la transformation de l'aluminium sur la Côte-Nord. La municipalité s'intéresse déjà à un certain nombre de petits dossiers portant notamment sur une fonderie, sur la fabrication d'équipements et de petites embarcations. En plus, il se pourrait que la Société de la vallée de l'aluminium du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui a pour mission la production et la transformation de l'aluminium s'étende jusque sur la Côte-Nord. «Nos économies sont très liées et ensemble nos régions comptent pour au moins 75 % de l'aluminium produit au Canada», souligne, M. Lévesque.
Pour sa part, l'industrie est d'accord avec cette condition d'exiger des retombées, affirme Christian Van Houtte, président de l'Association de l'aluminium du Canada (AAC). Il rappelle qu'après les grands chantiers de la Baie-James, il y avait d'importants surplus d'énergie et aucune exigence de transformation n'était imposée aux alumineries. Il souligne aussi que pendant très longtemps, aussi bien en amont qu'en aval, Alcan a toujours créé des emplois en plus de ceux venant avec ses alumineries.
En revanche, M. Van Houtte en a long à dire sur le peu d'intérêt ici pour l'utilisation de l'aluminium. Par exemple, en Allemagne et en Grande-Bretagne, on a construit des stades en aluminium dont un de 90 000 sièges, alors qu'à Montréal, la Régie des installations olympiques a refusé un toit en aluminium que lui proposait le Groupe Roche. À part la Place Ville-Marie et la maison Alcan, l'aluminium est absent des édifices. Il y a, en Amérique du Nord, 225 000 viaducs à refaire. Au Québec, on fait encore des viaducs en béton et en acier, ce qui est long à construire, alors qu'aux États-Unis, on installe un viaduc en aluminium en une nuit.
En ce qui concerne la disponibilité d'énergie pour construire de nouvelles alumineries, l'AAC s'est montrée plutôt discrète jusqu'à maintenant, mais «là on trouve ça moins drôle», avoue M. Van Houtte, qui conteste «la théorie» selon laquelle il serait plus rentable pour le Québec qu'Hydro exporte davantage d'électricité à prix élevé plutôt que d'en vendre aux alumineries au tarif L. L'AAC a expliqué sa position sur cette question dans un mémoire présenté à la Régie de l'énergie le printemps dernier.
Entre autres arguments, il y a celui du rôle des alumineries dans l'économie de certaines régions. Pour citer le cas d'Alouette, dans une ville d'environ 30 000 habitants, les retombées sont considérables, soit 217 millions pendant la construction et, à partir de 2006, une masse salariale de 80 millions, des achats locaux de 70 millions et des retombées de 288 millions dans la région; au total 2360 emplois directs et indirects.
Or, fait valoir l'AAC, en exportant l'énergie, il n'en restera pas ou peu pour cet appui aux régions. «Paradoxalement, les régions se vident. Les industries de la pêche et de la forêt sont en régression, Murdochville a fermé, Magnola aussi, et le meuble et le textile. Il n'y a qu'un secteur qui est prêt à faire des choses dans les régions et il se fait limiter. Il y a trois milliards en projets que l'industrie de l'aluminium pourrait réaliser», s'exclame le président de l'AAC. Il y a l'agrandissement d'Alcoa à Baie-Comeau (un milliard) et de son autre aluminerie à Deschambault (1,5 milliard). Il pourrait y avoir éventuellement des ajouts de lignes aux usines d'Alma et de Bécancour.
Pendant qu'on ne fait rien ici, pour toutes sortes de raisons environnementales et autres, poursuit M. Van Houtte, les alumineries poussent ailleurs sur notre planète. Alcan est partenaire d'un groupe qui installe une centrale de gaz naturel de 800 MW pour produire 500 000 tonnes d'aluminium par année à Oman. Au Bahreïn, on ouvrira l'an prochain une aluminerie d'une capacité de 1,2 million de tonnes. À défaut de pouvoir grandir ici, Alcoa et Alcan vont faire de la prospection en Chine. «Tout ce qu'on ne fait pas ici ne reviendra jamais», conclut le porte-parole de l'industrie.

Pettigrew réitère ses attaques contre le Bloc et le PQ
Philippe Mercure
La Presse lundi 26 septembre 2005
Le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, a accusé hier les indépendantistes de ne pas se soucier des minorités culturelles, tout en réitérant sa comparaison entre Gilles Duceppe et Maurice Duplessis.
M. Pettigrew a profité de l'assemblée générale de l'association libérale de sa circonscription de Papineau pour prononcer un discours enflammé devant les nombreux membres des minorités visibles présents hier.
" Ce qu'ils veulent, ce sont vos votes! Ils ne veulent pas de vos contributions ou de vos idées ", leur a-t-il lancé, parlant du Bloc québécois et du PQ.
Aux dernières élections, le ministre Pettigrew avait gagné par moins de 500 voix devant le Bloc québécois. Dans une circonscription comptant 49 % d'allophones, le Bloc lui opposera maintenant Vivian Barbot, Haïtienne d'origine et ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec. Hier, le ministre a clamé que le Parti libéral était le seul à incarner le multiculturalisme.
S'adressant à ses " amis de la communauté haïtienne ", M. Pettigrew a louangé la future gouverneure générale, Michaëlle Jean. Il a dénoncé l'attitude de Gilles Duceppe, qui a invité les membres de son parti à boycotter la prestation de serment de Mme Jean demain.
Loin de s'excuser d'avoir comparé le chef du Bloc à celui de l'Union nationale lors d'un discours précédent, M. Pettigrew s'est amusé à en rajouter. Réitérant que Gilles Duceppe et Maurice Duplessis avaient " systématiquement, tout au long de leur carrière, nourri la méfiance des Québécois envers Ottawa et ses voisins ", il a avoué avec ironie que les deux hommes n'étaient pas " de la même trempe ".
" Maurice Duplessis aimait le pouvoir, Maurice Duplessis aimait gouverner, Maurice Duplessis aimait prendre des décisions, aimait prendre action. Gilles Duceppe a peur du pouvoir. Gilles Duceppe a préféré rester dans l'opposition à Ottawa quand on lui a donné la chance d'aller diriger le Parti québécois, en avant dans les sondages ", a martelé M. Pettigrew sous un tonnerre d'applaudissements.

Décision surprise de la future gouverneure générale Michaëlle Jean:
"Je renonce à ma citoyenneté française"
Toupin, Gilles; Bellavance, Joël-Denis
La Presse lundi 26 septembre 2005
Ottawa - Quarante-huit heures avant son installation, la gouverneure générale désignée, Michaëlle Jean, renonce à sa citoyenneté française.
Pour faire taire ses détracteurs, Mme Jean a annoncé cette décision surprise dans un bref communiqué de presse hier.
" En raison des responsabilités liées à la fonction de gouverneur général du Canada et de commandant en chef des Forces canadiennes, j'ai décidé de renoncer à la nationalité française que j'ai acquise en 2004 pour des raisons familiales ", a affirmé Mme Jean.
" La France a accédé à ma demande par décret le 23 septembre 2005. "
La Presse avait révélé en août que Mme Jean possédait la double citoyenneté en raison de son mariage avec le cinéaste français Jean-Daniel Lafond. Cette révélation avait suscité un certain nombre d'interrogations. Des commentateurs du Canada anglais avaient alors jugé impensable que le chef d'État du Canada soit en même temps citoyen de la République française.
Ce geste de Mme Jean, qui deviendra officiellement chef de l'État demain matin, vise donc à éliminer les doutes qui pouvaient subsister quant à sa ferveur patriotique.
Ils affirmaient que la loyauté envers le Canada ne pouvait être partagée de la sorte.
En outre, d'autres ont laissé entendre que Mme Jean pouvait se faire retirer sa citoyenneté française en acceptant un poste aussi important que celui de gouverneure générale.
Selon un article du Code civil français datant du XIXe siècle, le gouvernement français peut en effet révoquer la citoyenneté de toute personne qui accepte un poste dans une armée ou une fonction publique étrangère.
Mais les autorités françaises avaient affirmé qu'elles ne s'opposeraient en aucune façon à ce qu'une personne détenant la nationalité française occupe un poste d'une telle importance dans un pays étranger.
Ferveur patriotique
Ce geste de Mme Jean, qui deviendra officiellement chef de l'État demain matin, vise donc à éliminer les doutes qui pouvaient subsister quant à sa ferveur patriotique.
Quelques jours après l'annonce de sa nomination, des souverainistes avaient affirmé qu'elle et son mari appuyaient le mouvement indépendantiste. Ils avaient notamment révélé que le futur couple vice-royal avait entretenu des liens avec d'anciens membres du FLQ.
Ces révélations avaient mis le bureau du premier ministre dans l'embarras et provoqué des remous dans le reste du pays. Des premiers ministres provinciaux, l'Albertain Ralph Klein en tête, avaient réclamé que Mme Jean fasse une profession de foi fédéraliste avant d'accéder à son poste. Après quelques jours, Mme Jean a publié une déclaration dans laquelle elle affirmait son attachement à l'unité du pays. Elle indiquait aussi qu'elle et son mari n'avaient jamais adhéré à " l'idéologie souverainiste ".
Le bureau du premier ministre Martin n'a pas voulu commenter ce nouveau rebondissement hier. Mais d'autres libéraux n'ont pas caché leur joie. " Je suis heureux qu'elle ait choisi le Canada ", a déclaré à La Presse le sénateur Jim Munson, ancien directeur des communications de l'ex-premier ministre Jean Chrétien.
Lorsque Mme Jean deviendra demain le 27e gouverneur général du Canada, elle sera la première personne de race noire et la troisième femme à occuper ce poste. À l'âge de 48 ans, elle sera également la plus jeune, après Ed Schreyer, à accéder à la plus haute fonction au pays.
Cérémonies de quatre heures
L'installation de Michaëlle Jean au Sénat sera l'occasion de cérémonies d'une durée d'au moins quatre heures. De nombreux invités de marque y seront, et quelque 800 personnes assisteront à la réception qui suivra les cérémonies au centre-ville d'Ottawa.
Des employés en lock-out de CBC-Radio-Canada pourraient toutefois venir perturber le déroulement de la journée à l'extérieur du parlement. Ils menacent d'organiser une manifestation si la société d'État diffuse la cérémonie. Mme Jean a laissé entendre qu'elle ne franchirait pas les piquets de grève. Pour l'heure, la société d'État n'a pas l'intention de diffuser l'événement.
Le départ de Clarkson
De son côté, la gouverneure générale sortante, Mme Adrienne Clarkson, aura innové jusqu'à la toute fin de son mandat puisqu'elle assistera à la prestation de serment de Mme Jean.
Habituellement, le gouverneur général sortant quitte Rideau Hall la veille des cérémonies pour rentrer chez lui. Son drapeau est alors hissé devant sa résidence privée jusqu'à ce que le nouveau gouverneur général entre en fonction.
Mme Clarkson sera donc au Sénat demain parmi tous les invités d'honneur. C'est au moment où le juge John C. Major, de la Cour suprême, fera son entrée dans la Chambre haute qu'elle cessera d'être gouverneure générale. Le juge Major agira alors en tant que gouverneur général suppléant, le temps d'assermenter Mme Jean.
Certains observateurs ont décrié ce geste, affirmant que Mme Clarkson cherchait à attirer l'attention des médias jusqu'au dernier moment. Mais son porte-parole, Randy Mylyk, a affirmé à La Presse qu'elle n'agissait pas ainsi pour embêter les responsables du protocole mais bien pour signifier " une continuité " dans la fonction de gouverneur général.
Mme Clarkson et son mari, John Ralston Saul, quitteront le Sénat immédiatement après l'installation de Mme Jean.
Ils iront ensuite à pied récupérer leur voiture neuve, une Toyota Avalon, garée au marché d'Ottawa, puis, ils rentreront discrètement chez eux, à Toronto.

For Jean, a hard act to follow
National Post Monday, September 26, 2005
When then-prime minister Jean Chretien announced the Queen had approved Adrienne Clarkson's appointment as Governor-General and Commander-in-Chief of Canada, Mme. Clarkson was quickly typecast. Two events last week, a Farewell Parade by the Canadian Forces, and the presentation of the first Governor-General's Northern Medal, demonstrate the degree to which her term of office was at odds from what her critics imagined.
It is a tribute to Mme Clarkson's generous vision of her country that her greatest legacy as Queen's representative is found in areas than so go against type.
Few would have predicted that she would earn the deep respect of the Canadian Forces for the tremendous empathy she brought to the service of ordinary soldiers and the sacrifice of their families. Yet there, on Wednesday, was Chief of Defence Staff General Rick Hillier telling the nation that it was no accident that the Canadian Forces emerged from "a decade of darkness" during Mme Clarkson's term as Commander-in-Chief.
And few would have also believed that Mme. Clarkson, a woman who was regarded by some to be representative of central Canada's cultural elite, would follow the example of two of her great predecessors, Lord Tweedsmuir and Vincent Massey, by making her love for the Canadian North into a national mission. At Rideau Hall Thursday, Mme. Clarkson said she was already smitten by the North before her installation, and that she is among those who "firmly say that you cannot really know Canada unless you understand the North."
Mme. Clarkson came up against fierce criticism for her spending habits over the scale and cost of her vice-regal circumpolar tour arrangements in 2003. The criticism was in part justified, but the viciousness with which the message was delivered was entirely out of proportion to the problem. Those who had the means to rein the Governor-General in, and indeed had a responsibility to provide advice on such matters -- namely the federal Cabinet -- failed in their duty, and then failed again by sacrificing Mme. Clarkson to the wolves. It was shabby treatment and it has unfairly hurt her reputation with Canadians.
Certainly there were mistakes, and regrets -- the increase in the scale of the vice-regal household, the erroneous assumption of the style "head of state" and the failure to more fully embrace Canada's Crown -- but Mme. Clarkson has honoured the office she has held for the past six years, she reinvigorated an institution rich in tradition and national symbolism and she has fulfilled the trust of Canadians. Her appointment proved to be an inspired choice.
Her successor, Michaelle Jean, would do well to follow Mme. Clarkson's example and find ways to defy efforts to typecast her. Indeed, her remarks on the government's policy of multiculturalism, made before her appointment was announced, suggest Ms. Jean may be just so inclined. Ms. Jean argued that there is a "proposition of ghettoization" associated with multiculturalism, since it encourages people to stay in their "own separate enclosures." Asked Ms. Jean: "Citizenship means living together ... But does 'multiculturalism' really propose us living together?"
It is a politically charged question she could never ask during her term as viceroy, but Ms. Jean can provide her own answer by the priorities she chooses over the next five years. She need not be seen as the multiculti governor-general, as critics have cast her. She can instead, in the way Mme. Clarkson has, deliver a subtle but eloquent message on citizenship and belonging.
