
La dernière année a été pénible pour Mario Dumont et l'Action démocratique
MARTIN OUELLET
PC 27 décembre 2005
QUEBEC (PC) - Criblée de dettes, aux bas fonds dans les sondages, incapable de se démarquer sur l'échiquier politique, l'Action démocratique du Québec (ADQ) apparaît plus que jamais sur la corde raide, en cette fin d'année 2005.
Commencée lors de la dernière campagne électorale en 2003, la descente aux enfers de l'ADQ s'est poursuivie tout au cours de la dernière année, avec comme humiliation ultime, une spectaculaire débandade électorale à la mi-décembre.
De fait, la candidate de l'ADQ dans la circonscription montréalaise d'Outremont, Raya Mileva, n'a obtenu qu'un famélique deux pour cent des suffrages au scrutin du 12 décembre, se faisant doubler non seulement par l'Union des forces progressistes (UFP) mais aussi par le Parti vert.
Si Outremont n'a jamais vraiment été dans le radar de l'ADQ, la circonscription nationaliste de Verchères, ancien port d'attache de Bernard Landry, représentait un meilleur test pour le parti de Mario Dumont.
Malheureusement pour le député de Rivière-du-Loup, sa candidate Denise Graveline, sur laquelle il fondait beaucoup d'espoir, n'a recueilli qu'un marginal 10 pour cent des suffrages, poussant un peu plus le parti vers la marginalité.
La chute de l'ADQ depuis 2003 a été aussi spectaculaire que sa montée vertigineuse amorcée à l'automne 2002. En quelques mois à peine, Mario Dumont est passé d'aspirant premier ministre à chef d'un tiers parti de plus en plus en marge, à la recherche d'une formule miracle pour convaincre les électeurs de sa pertinence.
Même l'élection de Sylvain Légaré dans la complémentaire de Vanier, à Québec, à l'automne 2004 n'a pu créer l'illusion d'une relance.
De fait, plusieurs analystes ont attribué la victoire du candidat adéquiste au soutien actif que lui ont procuré les animateurs de la puissante station de radio CHOI-FM, pour laquelle Mario Dumont avait cru bon de prendre fait et cause.
L'apport de l'ADQ n'a cependant pas empêché la révocation de la licence d'exploitation de la station, ni le congédiement de son animateur vedette, Jean-François "Jeff" Fillion.
Qui plus est, en dehors du bassin d'auditeurs de CHOI-FM que constituait la circonscription québécoise de Vanier, l'engouement pour l'ADQ est demeuré plus que ténu.
Une nouvelle formule gagnante
En 2005, l'ADQ croyait toutefois avoir trouvé une formule gagnante en se rangeant, plus que jamais, du côté "des victimes" de tout acabit, dans l'espoir d'attirer dans son giron un certain électorat qui juge trop laxiste le système carcéral actuel basé sur la réhabilitation.
En conséquence, Mario Dumont a fait sienne la doctrine selon laquelle les criminels ne sont pas suffisamment punis et les victimes ne sont pas assez entendues.
Suivant le courant dominant de la droite américaine, Mario Dumont a engagé son parti résolument sur la voie de la répression du crime, promettant des peines plus sévères pour les criminels et un droit de regard de leurs "victimes" sur toute possibilité de remise en liberté.
La proposition, qui se démarquait nettement des orientations péquistes et libérales, n'a pas eu l'effet de levier escompté dans les sondages.
Refusant de se laisser démonter, M. Dumont a tenté en vain par la suite de tirer profit de l'émotion suscitée par le film de Paul Arcand, "Les Voleurs d'enfance", en exigeant la tenue d'une commission d'enquête sur la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).
Là encore, la voix du chef de l'ADQ n'a trouvé que peu d'oreilles attentives, une fois passé l'intérêt médiatique et populaire entourant la sortie du film.
A l'automne, Mario Dumont espérait encore porter un grand coup à l'occasion du conseil général de son parti, au cours duquel il devait présenter sa politique de santé basée sur l'apport du secteur privé.
Au lieu de cela, ce sont les problèmes financiers du parti qui ont éclaté au grand jour et occupé l'essentiel de l'espace médiatique.
L'ADQ, qui compte moins de 1000 membres en règle selon le rapport financier annuel du parti soumis au Directeur général des élections (DGE), a une dette accumulée de 1,5 million $ qu'elle peine à rembourser.
Et avec moins de 20 pour cent des intentions de vote dans les sondages, les mécènes ne semblent guère se bousculer au portillon pour regarnir les coffres du parti.
Présent sur la scène politique québécoise depuis une bonne quinzaine d'années, Mario Dumont a par ailleurs jugé opportun en 2005 de faire le bilan de son engagement public dans un ouvrage autobiographique intitulé "Avoir le courage de ses convictions".
M. Dumont y fait état des hauts et des bas, des joies et des peines qui ont émaillé son parcours, de la commission jeunesse du Parti libéral en 1990 à la débâcle électorale du printemps 2003.
À 35 ans, l'homme ne se considère pas encore tout à fait à la croisée des chemins, mais le test ultime approche.
Le destin du jeune chef et son parti se jouera vraisemblablement en 2007, au prochain rendez-vous électoral.

Le Parti québécois a connu une année fort mouvementée en 2005
NORMAN DELISLE
PC 27 décembre 2005
QUEBEC (PC) - En 2005, le Parti québécois s'est doté d'un nouveau chef, de milliers de nouveaux membres et d'un nouveau programme politique. Mais la route reste longue vers la reprise du pouvoir.
Depuis novembre dernier, André Boisclair, riche d'une expérience politique d'une vingtaine d'années malgré son jeune âge - il n'a que 39 ans - a en effet succédé à Bernard Landry à la tête du parti fondé par René Lévesque.
Avec l'appui de 53 pour cent des membres, M. Boisclair est sorti victorieux d'une lutte au leadership qui l'opposait à huit autres candidats, dont les députés Pauline Marois et Richard Legendre. Cette course à la direction s'est déroulée selon les règles du Parti québécois, qui donnent le droit de vote à chacun de ses 130 000 membres.
La course a d'ailleurs permis au PQ de doubler en quelques semaines le nombre de ses membres de 65 000 à 130 000 et de provoquer un engouement par la tenue de sept débats opposant les candidats dans autant de villes du Québec.
La venue de M. Boisclair a été le résultat de la démission subite et inattendue de Bernard Landry le 4 juin.
Pendant le 15e congrès annuel du parti tenu en juin à Québec, le leadership de M. Landry était soumis à un vote de confiance provenant des délégués. Le chef avait fixé à 80 pour cent la barre des appuis qu'il jugeait nécessaires pour qu'il demeure en poste. Il n'a obtenu que 76 pour cent d'appuis. Il a stupéfié les 2000 délégués en annonçant sa démission sur-le-champ, ouvrant ainsi la porte à la venue de M. Boisclair.
Le PQ a néanmoins eu le temps de se doter, lors de ce congrès de juin, d'un nouveau programme qui reformule et rajeunit le projet d'indépendance du Québec que les souverainistes caressent depuis près de 40 ans.
Le Québec souverain que propose le PQ sera "pacifique, inclusif et promoteur du développement durable", stipule le nouveau programme péquiste, dans un effort pour rejoindre les valeurs nouvelles qui caractérise un nombre de plus en plus grand de Québécois.
La démission de M. Landry a enclenché une course à la succession qui a canalisé les forces du parti pendant tout l'été.
Neuf péquistes ont finalement réuni les 1000 signatures requises pour se porter candidat. Du nombre, les plus connus étaient, outre M. Boisclair, la députée de Taillon, Pauline Marois, et celui de Blainville, Richard Legendre. Mme Marois en était à sa deuxième tentative pour prendre la tête du PQ. Elle avait cherché en vain à succéder à René Lévesque à l'été 1985.
Chaque candidat avait la possibilité de recruter des membres qui auraient le droit de vote le jour du scrutin.
Au cours d'une longue campagne qui a duré de la mi-juin jusqu'au 15 novembre, les candidats se sont affrontés dans sept débats tenus dans autant de villes différentes. Malgré le caractère répétitif et parfois terne de ces débats, ils ont fourni une visibilité exceptionnelle au parti.
La victoire de M. Boisclair, qui a obtenu plus que la moitié des voix, autant que tous ses adversaires réunis, a été très nette et a contribué à faciliter le ralliement des candidats défaits au vainqueur.
Deux précédents majeurs ont été créés par cette victoire. D'une part, pour la première fois de l'histoire du Québec, un parti politique sera dirigé par un chef ayant admis publiquement son homosexualité. C'est aussi la première fois qu'un dirigeant politique de ce niveau a admis avoir consommé de la cocaïne lorsqu'il était plus jeune.
M. Boisclair a subi un premier test de popularité lors de deux élections complémentaires tenues le 12 décembre dernier. Dans la circonscription de Verchères, son candidat Stéphane Bergeron a recueilli 70 pour cent des voix, soit la meilleure performance réalisée par un candidat dans l'histoire de ce comté.
Dans Outremont, malgré la victoire du libéral Raymond Bachand, le Parti québécois a recueilli 38 pour cent des voix et a "chauffé" le candidat gouvernemental, réduisant la majorité à moins de 2000 voix pour la première fois de l'histoire.
M. Boisclair a cependant refusé de se porter lui-même candidat dans une troisième circonscription vacante, celle de Sainte-Marie-Saint-Jacques, malgré l'engagement des deux autres principales formations politiques de ne pas lui opposer d'adversaire. Le chef péquiste préfère travailler à l'organisation et à la restructuration du parti avant de faire son entrée à l'Assemblée nationale.
Un des dangers qui guette le Parti québécois vient de sa gauche. Deux formations progressistes de gauche, l'Union des forces progressistes et l'Option citoyenne animée par Françoise David, fusionneront au cours des prochaines semaines et menacent d'enlever au PQ des suffrages qui pourraient lui être essentiels pour défaire les libéraux de Jean Charest au prochain scrutin.
Les prochaines élections générales sont censées se tenir en 2007 et le PQ devra maintenir son avance dans les intentions de vote du public s'il veut devenir le premier parti politique depuis cinquante ans à reprendre le pouvoir après un seul mandat dans l'opposition.

André Boisclair touche 120 000$ par année en attendant...
Tommy Chouinard
La Presse mercredi 4 janvier 2006
Québec - André Boisclair recevra un salaire annuel de 120 000 $ du Parti québécois tant et aussi longtemps qu'il ne siégera pas à l'Assemblée nationale.
Lors d'une réunion qui s'est tenue à la mi-décembre, les membres du conseil exécutif du PQ ont en effet décidé de verser un salaire à leur nouveau chef.
Comme il n'est pas encore élu, André Boisclair ne reçoit aucune rémunération de l'Assemblée nationale.
Jusqu'à ce qu'il devienne député à l'issue d'une élection, André Boisclair touchera donc 2307,70 $ par semaine, provenant des coffres- dégarnis- de son parti. Le PQ traîne une dette évaluée à environ 1 million de dollars. Une partie de cette dette remonte aux élections générales de 2003. Une autre provient du déficit enregistré lors de la tenue du congrès des membres, en juin. Et à elle seule, la course à la direction a coûté environ 600 000 $.
Ce n'est pas la première fois que le parti octroie un salaire à son chef alors que celui-ci ne siège pas à l'Assemblée nationale, insiste-t-on au PQ. Jacques Parizeau avait été payé par le PQ de son accession au poste de chef, en mars 1988, jusqu'à son élection comme député de L'Assomption un an et demi plus tard, lors des élections générales de septembre 1989.
Le Parti libéral avait également puisé dans ses coffres pour rémunérer Jean Charest pendant environ sept mois. M. Charest est devenu chef du PLQ le 30 avril 1998, mais il n'a été élu député qu'à la suite du scrutin du 30 novembre. Il avait eu droit à un salaire annuel de 104 000 $, 16 000 $ de moins que celui accordé aujourd'hui à André Boisclair.
Le chef péquiste touchera un revenu quelque peu inférieur à celui de sa collègue Louise Harel, la chef intérimaire de l'opposition officielle. À titre de députée, Louise Harel reçoit 78 886 $ par année de l'Assemblée nationale. À cette somme s'ajoute l'indemnité versée au chef de l'opposition officielle, c'est-à-dire 59 165 $. Au total, Louise Harel touche donc 138 051 $ sur une base annuelle.
Le PQ risque bien de payer un salaire à son chef pendant plusieurs mois, sinon plus d'une année. Dès son élection à la tête du PQ, à la mi-novembre, André Boisclair a exprimé son intention de demeurer à l'extérieur de l'Assemblée nationale le temps qu'il faudra pour renforcer l'organisation de son parti sur tout le territoire. Il a affirmé qu'il pourrait même attendre jusqu'aux prochaines élections générales, qui doivent avoir lieu au printemps 2007 ou, au plus tard, au printemps 2008, avant de mettre les pieds au parlement. Le chef péquiste a ainsi refusé la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques que Jean Charest lui offrait sur un plateau d'argent.

Un Québec bancal
Josée Boileau
Le Devoir samedi 31 décembre 2005 et du dimanche 1er janvier 2006
Le gouvernement Charest a été pourfendu pour ses velléités de «réingénierie» de l'État. L'année 2005 a plutôt démontré que son action «structurante» a été beaucoup plus imposante en périphérie de l'appareil étatique. Pour des résultats pas toujours très heureux.eudi, un communiqué nous a rappelé que les grognes que le gouvernement Charest a voulu étouffer avec son bâillon de la mi-décembre resurgiront sous peu. La ministre de la Famille, Carole Théberge, y présentait en effet le groupe de travail chargé de décider du nombre de bureaux coordonnateurs qui chapeauteront sous peu la garde en milieu familial.
La ministre Théberge s'attend à ce que ce groupe de travail bénéficie de «la collaboration de l'ensemble des acteurs du système». Parions plutôt que le goût amer de la fin de session parlementaire ne sera pas oublié quand ce groupe entreprendra ses consultations le 9 janvier. D'autant qu'il le fait à partir de la proposition émise par le ministère, soit la création de 130 bureaux coordonnateurs, ce qui est bien peu par rapport aux 884 centres de la petite enfance qui s'occupent actuellement du milieu familial.
La ministre s'est montrée ouverte à des changements. Mais jusqu'où sera-t-elle prête à aller pour apaiser les craintes de bureaucratisation du réseau ? Probablement jusque-là où il n'y aura que des mécontents, comme plusieurs des gestes «structurants» faits par le gouvernement Charest depuis son arrivée au pouvoir.
Il n'y a plus lieu de craindre la «réingénierie» de l'État. Comme le démontre Daniel Maltais, de l'École nationale d'administration publique, dans L'Annuaire du Québec 2006, celle-ci s'est transformée en une modernisation qui «évoque plutôt une réforme administrative en douce». Néanmoins, le gouvernement Charest s'est lancé dans d'autres réformes structurelles qui laisseront leurs marques pendant longtemps mais qui sont très boiteuses.
Le pénible exercice des défusions municipales, qui trouvera son aboutissement demain avec des villes qui auront retrouvé leur nom mais pas leur autonomie d'antan, en est un bon exemple. Le rêve d'«une île, une ville» est mort; pourtant, chez les «vainqueurs», ça ronchonne toujours, et on s'interroge sur le fonctionnement du nouveau conseil d'agglomération. Appelle-t-on cela du progrès ?
Le contournement de la «société civile» suit par ailleurs son cours. Il n'y a pas que les conférences régionales des élus (CRE) qui, en remplaçant les conseils régionaux de développement, ont évacué, avec bien du mécontentement, la place du communautaire. Le même reproche commence à poindre dans le réseau de la santé et des services sociaux. Les conseils d'administration des établissements perdent peu à peu leur aspect «participatif et communautaire», racontait en novembre dans Le Soleil un médecin qui venait de démissionner du conseil d'administration de son centre de santé. En un an, écrivait-il, «le conseil s'est technocratisé», ses pouvoirs de gestion ayant été «usurpés par la mainmise ministérielle». Il n'y a plus d'autonomie, que des normes centralisatrices à appliquer...
Dans le même esprit, il faudra surveiller le tout nouveau bureau du forestier en chef, créé à la suite du rapport Coulombe et qui sera responsable du calcul de la possibilité forestière. Le bureau a été établi à Roberval, preuve, selon le gouvernement Charest, de sa foi en la décentralisation. Sauf que ses employés établis à Québec sont plus nombreux que ceux du supposé bureau principal de Roberval ! Cela ne durera qu'un temps, s'est défendu le ministre des Ressources naturelles. Mais comme le forestier en chef -- duquel on attend «autonomie et neutralité», selon les mots du rapport Coulombe... -- relève directement du sous-ministre, on peut croire que l'ombre de Québec ne sera jamais bien loin. Est-ce là un autre simulacre de décentralisation ? Un futur exemple de technocratisation ?
Le gouvernement libéral fera encore face à de bien grands enjeux en 2006, et ces histoires de structures n'occuperont pas le devant de la scène. Elles forment néanmoins les rouages du Québec. Il est affligeant que cela grince autant.

L'année 2006 s'annonce très occupée pour le gouvernement de Charest
Jocelyne Richer
PC vendredi 30 décembre 2005
Avant la fin de 2005, le gouvernement de Jean Charest avait choisi de mettre le couvercle sur la marmite de deux dossiers chauds — les négociations du secteur public et la réforme des services de garde — dans l'espoir que 2006 débute du bon pied, dans un climat social plus serein. Sauf que la nouvelle année ne s'annonce pas plus tranquille que la précédente. Au contraire.
En 2006, le gouvernement entre dans sa quatrième année de mandat. Autant dire que le temps commence à manquer pour regagner la confiance des électeurs, avant le déclenchement du prochain scrutin, prévu au printemps 2007.
Plusieurs engagements pris lors de la dernière campagne électorale, puis par le gouvernement, n'ont pas encore été réalisés. Encore là, le temps commence à manquer, si Jean Charest veut se présenter devant les électeurs avec l'assurance de celui qui tient ses promesses.
Toute une série de politiques, lois et mesures sont donc attendues dans les prochains mois.
Dès que la campagne électorale fédérale aura pris fin, le 23 janvier, le gouvernement aura les coudées franches pour entreprendre un des débats les plus potentiellement explosifs de son administration, à savoir quelle place il convient d'accorder au secteur privé dans le système de santé, pour se conformer au jugement Chaoulli de la Cour suprême... sans remettre en question le caractère public du système.
Cet exercice, qui pourrait ressembler à la quadrature du cercle, risque d'être d'autant plus périlleux qu'il devra avoir lieu en un temps record. Le gouvernement n'aura que quatre mois pour déposer un document de consultation, tenir une commission parlementaire élargie et apporter des modifications législatives.
Parallèlement, il faut s'attendre à ce que le premier ministre Charest procède à un remaniement mineur de son cabinet, avant le printemps. Il devrait alors profiter de l'occasion pour faire accéder au cabinet le nouveau député d'Outremont, Raymond Bachand, et lui confier un portefeuille économique.
Parmi les autres changements à venir, il ne faudrait pas se surprendre de voir la ministre de la Famille, Carole Théberge, accéder à d'autres fonctions, tellement sa réforme des services de garde, adoptée grâce au bâillon avant Noël, a pris des airs de véritable chemin de croix.
à ce propos, il faudra voir comment les centres de la petite enfance, mécontents de la réforme, sauront s'adapter, au cours de l'année, aux nouveaux bureaux coordonnateurs qui s'apprêtent à gérer la garde familiale.
Une autre inconnue consiste à savoir si les syndiqués du secteur public vont avaler sans broncher la loi spéciale qui impose leurs salaires et conditions de travail pour six ans. Les centrales préparent une riposte, mais ne peuvent désobéir à la loi sans encourir de lourdes amendes.
D'ici le mois de mars, le gouvernement doit aussi déclencher une élection complémentaire dans Sainte-Marie-Saint-Jacques, une forteresse péquiste. Le premier ministre Charest a offert au nouveau chef péquiste, André Boisclair, de ne pas lui opposer de rival libéral s'il souhaitait entrer dès maintenant à l'Assemblée nationale, mais ce dernier a décliné l'offre.
Parmi les politiques gouvernementales rendues publiques à court terme, mentionnons la stratégie énergétique. On saura enfin quelle place le gouvernement va donner aux mesures d'efficacité énergétique, à l'expansion des énergies douces comme l'éolienne, ainsi qu'à l'exploitation des petites centrales. Surtout, on saura comment Québec entend s'y prendre pour accroître la marge de manoeuvre d'Hydro-Québec, afin que la société d'Etat puisse répondre à la demande sans devoir importer de l'électricité.
S'il est une autre politique très attendue, c'est bien la stratégie sur les changements climatiques, que le ministre du Développement durable, Thomas Mulcair, n'a pu livrer à temps, lors de la récente conférence de l'ONU, en raison d'un différend profond avec son homologue fédéral, Stéphane Dion. On attend aussi sa loi sur le développement durable.
Quant à elle, la ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay, doit rendre publique la nouvelle politique internationale du Québec. Parallèlement, Québec continue à revendiquer auprès d'Ottawa davantage d'autonomie en ce domaine, voulant notamment parler de sa propre voix dans certains forums internationaux.
Jusqu'à maintenant, cependant, Ottawa a réservé à Québec un accueil glacial à ses revendications.
Il faudra voir aussi comment le nouveau gouvernement fédéral répondra aux aspirations du Québec quant à divers sujets: le déséquilibre fiscal, le financement de l'éducation post-secondaire et la révision du système de péréquation, pour ne nommer que ceux-là.
Parmi les autres politiques attendues, figurent une politique jeunesse, une politique de conciliation travail-famille et la réforme du secteur collégial.
Mais s'il y a un dossier qui fera jaser en 2006 et qui risque de donner du fil à retordre au gouvernement, c'est assurément le déménagement éventuel du casino sur le site du bassin Peel, près du centre-ville de Montréal, un projet gigantesque évalué à 1,2 milliard $ et qui soulève déjà la controverse.
D'autres engagements, jusqu'à maintenant laissés plus ou moins en plan, apparaissent sur la liste des choses à faire cette année... ou dans un prochain mandat: éliminer les listes d'attente en santé, procéder à une [réingénierie] de l'Etat et réduire sa taille, de même que diminuer de 5 milliards $ le fardeau fiscal de tous les Québécois, malgré une marge de manoeuvre quasi inexistante.
Bref, pas de répit en 2006 pour le gouvernement Charest, qui devra aussi trouver le temps de préparer son nouveau programme électoral. Et contrairement à 2003, il devra cette fois non seulement dire ce qu'il veut faire, mais aussi défendre ce qu'il a fait ou renoncé à faire.

Un nouveau nationalisme pour le Québec
Jean-Sébastien Ranger. L’auteur étudie au baccalauréat en Science politique à l’UQAM
Cyberpresse jeudi 29 décembre 2005
Les indépendantistes québécois me font de plus en plus penser à une bande d’enfants de 10 ans qui jouent au ballon chasseur dans une cour d’école. Mais au lieu de lancer le ballon sur l’équipe adverse, ce que même les enfants de cet âge sont capables de faire, ils préfèrent s’entre tuer et s’auto flageller.
En effet, le débat entre le nationalisme ethnique (représenté par les « ceintures fléchés » à la Ghislain Lebel) et le nationalisme civique (dominé par les « mous » à la Boisclair) a profondément divisé le mouvement souverainiste et a fait couler beaucoup d’encre. Selon moi, ce débat en est un faux qui plait allègrement à nos adversaires fédéralistes. Je propose donc à tous les citoyens se préoccupant de la question du nationalisme, et plus particulièrement aux souverainistes québécois, une nouvelle conception de la nation développée par Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, dans son ouvrage La nation en question paru en 1999 : le nationalisme sociopolitique.
J’ai pris connaissance personnellement de cette nouvelle thèse lors d’une lecture, dans le cadre d’un de mes cours à l’Université, d’un chapitre de l’ouvrage de Seymour et je fus instantanément séduit par celle-ci. Ce nouveau concept de nationalisme est venu répondre à la fois à mon profond attachement au Québec moderne et pluriel, ainsi qu’en la fierté que j’éprouve pour ma langue et mes racines. Le nationalisme sociopolitique est en quelque sorte une symbiose des meilleurs éléments des nationalismes ethnique et civique.
Pour qu’une population puisse former une nation, au sens sociopolitique du terme, elle doit répondre à un certains nombres de critères. En premier lieu, il doit y avoir, sur un territoire délimité, une majorité nationale, c’est-à-dire une majorité de gens parlant la même langue et partageant une histoire et des traditions communes. Parallèlement à cette majorité nationale, il peut, dans certain cas, coexister une minorité nationale qui historiquement a joué un rôle central dans l’histoire de cette nation. Selon Seymour, les institutions civiques de cette minorité doivent être préservées, mais elles ne doivent pas concurrencer ou menacer les institutions nationales. Ces critères viennent donner un rôle de premier plan à une minorité nationale historique que les tenants de la nation civique ne peuvent accepter. D’un autre côté, Seymour accorde une très grande importance à la volonté collective de la population de faire partie d’une nation. Il n’y a donc pas, chez les tenants de la nation sociopolitique, d’obligation pour un individu d’appartenir à une nation prédéterminée. Une nation est en quelque sorte un plébiscite de tous les jours. Ceci vient mettre fin à des vieux dogmes passéistes véhiculés par les disciples de Lionel Groulx.
Le Québec forme-t-il une nation ? Selon le concept sociopolitique de la nation, oui et ce, parce qu’il y a bien une majorité nationale (les 80% de Québécois francophones) partageant une langue et des traditions commune, une minorité nationale (les 8% d’anglo-québécois) avec ses propres institutions et une volonté collective de s’identifier au Québec (sondage après sondage, les Québécois indiquent qu’ils s’identifient plus au Québec qu’au Canada). Le Québec doit-il devenir un pays souverain ? Seymour vous répondrait qu’il le peut mais qu’il n’est pas automatiquement obliger de le devenir. En effet, une nation sociopolitique peut être englobée par un autre ensemble, si celui-ci reconnaît cette nation et sa différence. Dans le cas canadien, puisque le gouvernement fédéral ne veut pas reconnaître constitutionnellement la nation québécoise et sa capacité à l’autodétermination, le Québec aurait tout intérêt à quitter le Canada.
En conclusion, j’invite les indépendantistes québécois à faire preuve d’unité et de refuser les doubles cadeaux empoisonnés que sont les nationalismes civique et ethnique pour adopter une approche sociopolitique de la nation. Cette approche tient compte, à la fois, des faits sociologiques (majorités nationales, etc.) et des aspirations politiques (volonté collective de faire partie d’une nation). Même si cette théorie ne donne pas un chèque en blanc à la souveraineté, elle est d’une pédagogie exceptionnelle pour un Québec qui se veut à la fois pluriel et fier de ses racines. Alors que les vrais ennemis du Québec sont ceux qui ont poignardé le Québec en 1982 et ceux qui tente d’inculquer la peur et la soumission à la population, le mouvement souverainiste doit cesser de s’entre-déchirer et se tenir debout et plus solide que jamais afin de faire face au combat décisif qui s’annonce pour très bientôt.

Non à un nouveau modèle fédératif
Paul Martin entend vanter le Canada pour amadouer les nationalistes mous
Hélène Buzzetti
Le Devoir mercredi 4 janvier 2006
Ottawa - Si l'appui à la souveraineté au Québec est en constante hausse depuis 1995, c'est avant tout parce que les troupes fédéralistes ne parlent pas assez des avantages de faire partie du Canada, croit le premier ministre Paul Martin. Le chef libéral en campagne compte donc mener d'ici le 23 janvier une vaste entreprise de promotion du pays pour affronter son rival bloquiste, mais pas question de proposer un modèle fédératif modifié pour satisfaire les nationalistes ambivalents.
Au cours d'une entrevue accordée au Devoir lundi, Paul Martin a donné un avant-goût des arguments qu'il fera valoir au Québec pendant la seconde moitié de la campagne électorale. Des arguments à saveur référendaire, parce que la joute est, selon lui, référendaire.
Invité à interpréter les raisons de la hausse de l'option séparatiste dans la province, le premier ministre offre cette réponse: «On n'a pas parlé assez des raisons positives sur ce qu'on peut faire ensemble.» Jamais il ne mentionne une quelconque insatisfaction profonde qui pourrait animer les Québécois. Selon lui, la montée souverainiste s'explique d'abord par la faiblesse de la pédagogie fédéraliste.
Comme pour donner l'exemple, Paul Martin s'enflamme en parlant de l'accession de la Chine et de l'Inde au rang de nouvelles puissances et de la réorganisation économique mondiale qui s'ensuit. «La capacité du Québec de prendre avantage des économies d'échelle de la Chine et de l'Inde, c'est en faisant partie du Canada qui débouche sur l'Inde. La Colombie-Britannique, c'est un port du Québec! Les industries pétrolières de l'Ouest et de Terre-Neuve, c'est des ressources du Québec!» Selon le chef libéral, «ce qu'il faut faire, c'est expliquer clairement ces changements [qui s'opèrent] à l'extérieur de nos frontières».
M. Martin insiste sur le fait que son discours se veut positif. «Je n'ai pas l'intention d'entrer dans des arguments négatifs. Je n'ai aucune intention d'embarquer dans des arguments de peur. Pas du tout». Pourtant, le message principal (qu'il a répété à tous les autres médias ayant obtenu une entrevue ce jour-là et qu'il répétera en campagne pour confronter le chef bloquiste Gilles Duceppe), c'est que la souveraineté entraînera de l'instabilité politique nuisible pour l'économie.
«Je propose la stabilité politique. M. Duceppe offre de l'instabilité politique. C'est ça, un référendum. Un référendum, c'est la division des familles, ça crée une instabilité politique partout au Canada et certainement au Québec.» Selon M. Martin, la bonne performance économique du Canada s'explique non seulement par l'assainissement des finances publiques dans les années 1990, mais aussi par l'apaisement politique ayant suivi le référendum de 1995. «C'est à M. Duceppe d'expliquer comment on peut continuer d'avoir la prospérité que nous avons dans une période d'instabilité politique.»
Pareil à Jean Chrétien?
Lorsqu'on lui fait remarquer que son approche face au Québec ne diffère pas beaucoup de celle de son prédécesseur Jean Chrétien, M. Martin se fâche. «C'est pas juste et vous le savez très bien. Je n'ai pas l'intention de passer du temps à argumenter [à savoir si] je suis comme lui ou pas comme lui.» En quoi est-il différent alors? Piqué, il réplique: «Dès le début, j'ai endossé Meech, j'ai appuyé les revendications du Québec. J'ai tout mis en place depuis que je suis devenu premier ministre pour que ça fonctionne. Et lorsqu'on regarde tout ce qu'on a fait avec le Québec, ça fonctionne bien.»
À plusieurs reprises, Le Devoir a demandé à M. Martin s'il avait dans ses cartons une idée pour revoir le fonctionnement du fédéralisme et ainsi peut-être apaiser les ardeurs sécessionnistes québécoises. Chaque fois, il s'est contenté de revenir sur cette idée de stabilité et du besoin de parler des bienfaits du Canada. Il cite l'entente asymétrique sur la santé signée en 2004, l'entente sur la péréquation ou encore l'entente sur les garderies. «Remarquez que le fédéralisme fonctionne.»
Lorsque la promesse du chef conservateur Stephen Harper de régler le déséquilibre fiscal et d'encadrer le pouvoir de dépenser d'Ottawa lui a été soumise à titre d'exemple, M. Martin a esquivé la question. «Avec les dépenses qu'est en train de faire Stephen Harper, il n'y aura pas de déséquilibre fiscal, ça je peux vous l'assurer. Le gouvernement fédéral va être en déficit.»
Stephen Harper s'est engagé un peu avant Noël à mettre un terme à ce qu'il appelle un fédéralisme «dominateur» et «paternaliste» en limitant le pouvoir «exorbitant» de dépenser d'Ottawa dans les champs de compétences des provinces. Fait intéressant à noter, un sondage Ipsos-Reid, réalisé pour le réseau CanWest Global ce week-end, démontre que les électeurs bloquistes sont ceux dont l'opinion au sujet de Stephen Harper s'est le plus améliorée depuis cette annonce remarquée. Leur perception s'est améliorée de 17 % en une semaine. Il ne s'agit pas d'intentions de votes pour autant, celles-ci stagnant à environ 12 % au Québec.

Le Monde diplomatique scrute les commandites
Giroux, Raymond
Le Soleil mercredi 4 janvier 2006
Décidément, la presse internationale n'est pas tendre pour les libéraux fédéraux. Après l'Economist qui écorchait vif le premier ministre, Paul Martin, le mois dernier, voici que le tout aussi prestigieux Monde diplomatique consacre une page complète au scandale des commandites.
Le numéro de janvier, tout juste mis en vente en kiosques, intitule son enquête L'argent d'Ottawa contre les souverainistes. En surtitre, une question, révélatrice : "Épuisement du modèle fédéral au Canada ?"
Pour l'image du Canada à l'étranger, il faudra repasser ! Se faire "varloper" par un hebdo britannique classé plutôt à droite, puis par un mensuel français carrément de gauche, tous deux dotés d'une audience internationale exceptionnelle, voilà qui frappe dru sur l'ego.
Si l'Economist a franchi l'an dernier le seuil du million de ventes, le Diplo, de son côté, tire en moyenne à 300 000 exemplaires, sans compter ses éditions étrangères, 28 en tout, qui y ajoutent 1,2 million de lecteurs supplémentaires.
Il faut additionner à cette imposante distribution le nombre de lecteurs inconnus de ses 22 éditions disponibles dans Internet. Vérification faite, et heureusement pour la réputation des libéraux, le numéro de janvier n'est pas encore traduit dans ces sites.
Le journaliste Philippe Descamps, qui signe l'article, soutient que "les partisans du système fédéral n'ont pas hésité à recourir à des moyens illégaux pour combattre l'aspiration de larges secteurs de la société québécoise à la souveraineté".
Ses sources sont impeccables. Descamps fonde son interprétation sur les rapports de la vérificatrice générale, Sheila Fraser, et du juge John Gomery sur le scandale des commandites.
Les audiences publiques de la Commission Gomery ont été l'occasion d'une "longue descente aux enfers pour le Parti libéral du Canada et pour sa section québécoise, dont les procédés de financement occulte apparaissent au grand jour", écrit-il.
Puis le journaliste raconte comment fonctionnait ce "dispositif bien huilé". S'il n'apprend rien aux lecteurs québécois qui ont suivi le dossier, le reportage démontre que le modèle canadien n'a rien d'exemplaire. Descamps accepte cependant la thèse selon laquelle Paul Martin n'a rien eu à voir avec le scandale.
Au déshonneur des fédéralistes, le journaliste rappelle en outre comment Ottawa a violé la loi référendaire en dépensant des millions de dollars dans le cadre de sa stratégie pour l'unité nationale.
Parmi les manoeuvres douteuses, l'auteur cible notamment les 4,8 millions $ d'Option Canada, le fameux love-in de Montréal et les 40 000 immigrants naturalisés à toute vitesse à la veille du référendum de 1995.
Et pendant ce temps, le Canada n'a toujours pas ratifié la Convention des Nations unies contre la corruption. Si les membres du G8 se sont engagés en ce sens, lors du sommet de Gleneagles, en juillet 2005, seule la France a tenu parole.
Et d'où vient ce reproche ? De nulle autre que de la part de Huguette Labelle, l'ancienne haut fonctionnaire fédérale qui préside maintenant le conseil d'administration de Transparency International.
Cet organisme non gouvernemental a ses quartiers généraux à Berlin et évalue l'intégrité politique de chaque pays à partir des perceptions des milieux d'affaires et d'analystes autant nationaux qu'internationaux.
Le dernier bulletin d'information de T.I., en juin, contenait un article dont le titre donnait le ton sur la situation au Canada : "Un scandale de corruption entraîne presque la chute du gouvernement" . Ce qui a été évité de justesse en mai s'est concrétisé en novembre.
Sur le fond de la question, le Canada est tombé du 6e au 12e rang dans ce baromètre de l'intégrité publique, entre 1998 et 2004. Il n'y a pas de quoi s'en vanter.
RGiroux@lesoleil.com

La grande séduction
Pratte, André
La Presse mercredi 4 janvier 2006
Éditorial - Le chef conservateur, Stephen Harper, a piqué la curiosité de plusieurs Québécois au cours des dernières semaines en faisant la promotion de ce qu'il appelle le " fédéralisme d'ouverture ". Il reste à savoir si les engagements énoncés à cet égard sont sincères et réfléchis ou s'il s'agit seulement de belles paroles destinées à séduire les Québécois le temps de la campagne électorale.
Vu du Québec, le règlement du problème du déséquilibre fiscal est l'élément principal du programme du Parti conservateur. Dans son discours du 19 décembre dernier, à Québec, M. Harper a parlé d'" éliminer le déséquilibre fiscal ", mais il n'a donné aucune indication de la manière dont il compte s'y prendre ni des ressources qu'il compte y consacrer. Il n'en a pas dit beaucoup plus dans sa lettre au Conseil de la fédération. Et étrangement, cette question ne figure pas explicitement parmi les cinq priorités qu'il a énoncées lundi.
Il est important que les conservateurs précisent leur pensée sur cette question. En effet, dans l'état actuel des choses, leur plate-forme électorale recèle des engagements en apparence contradictoires. Ainsi, M. Harper a promis de réduire le taux de la TPS de 7 % à 5 %, ce qui à terme réduira les revenus du gouvernement fédéral de 11 milliards. Il a aussi promis de verser 11 milliards sur cinq ans aux parents. Combien d'argent restera-t-il pour augmenter les transferts aux provinces, sous une forme ou sous une autre? À moins qu'une fois devenu premier ministre, Stephen Harper se contente de suggérer à ses homologues provinciaux de récupérer l'espace fiscal lissé libre par la baisse de la TPS, ce qui serait à notre avis la meilleure voie à suivre du point de vue de l'imputabilité des gouvernements.
Les intentions des conservateurs en matière de garderies soulèvent un problème de taille. Le PC ne veut rien savoir du programme national lancé par les libéraux de Paul Martin, préférant verser l'argent prévu à cette fin directement aux familles. Cette orientation se défend mais qu'arrivera-t-il aux 270 millions par an que doit recevoir le gouvernement du Québec en vertu de l'entente sur les services de garde conclue avec Ottawa cet automne? Réduire les transferts destinés au Québec serait une étrange manière d'amorcer le règlement du déséquilibre fiscal...
Les Québécois accueilleront avec satisfaction l'intention exprimée par M. Harper de mettre un terme au " fédéralisme dominateur et paternaliste " des libéraux, de même qu'à sa volonté de " respecter les compétences fédérales et provinciales telles que définies dans la Constitution ". Mais par quels gestes concrets cela se traduira-t-il? Dans son discours de Québec, le chef conservateur a parlé d'" encadrer le pouvoir fédéral de dépenser ". Comme ce pouvoir découle de l'interprétation qu'ont faite Ottawa et les tribunaux du texte de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, il est difficile de concevoir comment M. Harper pourrait l'" encadrer " sans passer par la voie d'un amendement constitutionnel.
Que M. Harper se fasse le champion d'un meilleur équilibre entre le gouvernement fédéral et les provinces n'étonnera pas ceux qui ont suivi sa carrière. Sa reconnaissance " des responsabilités culturelles et institutionnelles spéciales du gouvernement du Québec " sont plus surprenantes, venant de la bouche de celui qui s'est fait connaître par son opposition farouche à l'accord du lac Meech. De même son ouverture à une présence accrue du Québec sur la scène internationale et son intérêt pour " intégrer le Québec dans la famille constitutionnelle ", des positions qui semblent en contradiction avec les idées que le chef conservateur a longtemps défendues.
Stephen Harper a trois semaines pour convaincre les Québécois que ses déclarations récentes sont le fruit d'une évolution réelle et profonde de sa pensée. Qu'il ne fait pas que répéter les formules pondues par ses conseillers québécois sans être vraiment déterminé à procéder aux ajustements qui sont souhaitables dans la conduite des relations fédérales-provinciales.
apratte@lapresse.ca

Les épouvantails sont fatigués
Vincent Marissal
La Presse mercredi 04 janvier 2006
Excusez le jeu de mots un peu facile, mais le moins que l'on puisse dire, c'est que l'atterrissage de Marc Garneau dans le merveilleux monde politique est plutôt difficile.
Non parce que l'ex-astronaute regrette avoir quitté son poste à l'Agence spatiale canadienne pour se présenter sous la bannière libérale dans Vaudreuil-Soulanges, mais il prend conscience avec émotion qu'il est plus prestigieux de porter le drapeau canadien dans une navette de la NASA que dans les villages francophones du Québec.
En fait, M. Garneau constate la même chose que plusieurs de ses collègues depuis l'éclosion du scandale des commandites: il est bien difficile de «vendre» le Canada aux Québécois. Même pour un héros de l'espace, qui a la feuille d'érable tatouée sur le coeur, au point où il avoue sans détour qu'il ne pourrait supporter de vivre dans un Québec indépendant.
«Je quitterais le Québec, c'est certain, a-t-il lancé hier matin au cours d'un entretien dans un café du Vieux-Montréal. Pourquoi je resterais? J'en serais incapable, je me suis battu contre l'indépendance toute ma vie. Je suis canadien, j'ai servi mon pays dans la marine, puis dans l'aérospatiale.»
Chose certaine, on ne pourra jamais douter de l'attachement de Marc Garneau pour le Canada. Ni de sa candeur. Même Jean Chrétien, qui ne pourra jamais être soupçonné de quelque sympathie envers le mouvement souverainiste, a déjà dit qu'il continuerait d'habiter sa grande maison de Lac-des-Piles si le Québec devenait indépendant.
Mais Marc Garneau fait partie de ces fédéralistes québécois convaincus que l'accession du Québec à la souveraineté serait une catastrophe pour les Québécois. «Ils le regretteraient amèrement après quelques années seulement», dit le candidat libéral. Notez le «Ils», puisque lui ne veut pas être de l'aventure.
Pour un fédéraliste convaincu comme Marc Garneau, le moment est mal choisi pour entreprendre une carrière politique au Québec. Surtout qu'il a la mission difficile de reconquérir une circonscription perdue aux élections de 2004. Toujours considérée comme une forteresse libérale, notamment à cause de ses 25% d'anglophones et d'allophones, Vaudreuil-Soulanges a élu la bloquiste Melli Faille il y a 18 mois.
Le candidat-vedette trouve évidemment difficile de se faire traiter de voleur dans ses tournées électorales (après tout, il n'a rien, strictement rien, à voir avec le scandale des commandites), mais il dit être capable d'en prendre. Ce qu'il trouve le plus frustrant, c'est ce sentiment d'impuissance à partager sa passion pour le Canada. Là encore, M. Garneau constate ce que bien de ses collègues ont constaté depuis des années: sur le terrain des symboles et des émotions, les souverainistes sont durs à battre.
«J'ai l'impression que je n'arrive pas à vendre ma vision du Canada, alors que les souverainistes peuvent dire n'importe quoi, se désole M. Garneau. Quand Gilles Duceppe, par exemple, dit que son parti a voté dans 82% des occasions avec le gouvernement libéral parce que c'était dans l'intérêt du Québec, on oublie de dire que c'est parce que dans 82% des occasions, c'est le gouvernement libéral qui a proposé ce qui était bon pour le Québec.»
Mais au message positif - «le gouvernement libéral propose ce qui est bon pour le Québec» - s'ajoute le pendant négatif: le spectre du référendum et des marasmes post-souveraineté.
«Je ne peux pas parler du Canada et de la valeur du fédéralisme sans parler aussi des dangers et des conséquences de la souveraineté», explique Marc Garneau.
Le problème de M. Garneau, c'est que les «dangers» de la souveraineté inquiètent beaucoup moins les Québécois qu'auparavant. Cela ne veut pas dire qu'ils voteront majoritairement Oui au prochain référendum, mais ils se sont habitués, tranquillement, à vivre avec l'idée de la souveraineté.
Bref, l'épouvantail de la «séparation» est fatigué. Mais ça, les libéraux fédéraux, à commencer par leur chef qui ne cesse de parler d'une élection référendaire, ne l'ont pas encore tout à fait compris. Voilà qui explique en grande partie les problèmes de Marc Garneau dans Vaudreuil-Soulanges. Et des libéraux un peu partout au Québec.
Reste à voir si les électeurs ontariens, qui détiennent encore la clé des prochaines élections, s'émouvront, eux, des périls référendaires. Paul Martin mise encore là-dessus: convaincre les Canadiens que seul son parti peut maintenir l'unité nationale. Et certainement pas, en tout cas, un gouvernement minoritaire conservateur n'ayant aucune base au Québec et devant céder la balance du pouvoir aux «séparatistes» du Bloc québécois.
Cet argument peut encore résonner, mais celui voulant que Stephen Harper soit une dangereuse créature de droite ne semble pas vouloir prendre cette fois. Voilà un autre épouvantail fatigué dans l'arsenal électoral libéral.
Mais Paul Martin essaye encore de taper sur ce clou. Sentant le souffle chaud de son adversaire conservateur, M. Martin a affirmé lundi que Stephen Harper, s'il prend le pouvoir, nommera dans son cabinet d'ex-membres du gouvernement de Mike Harris, encore plus à droite que l'ancien premier ministre ontarien. Tiens, Mike Harris... Il y avait longtemps que l'on n'avait entendu ce nom. Les libéraux doivent vraiment sentir que ça chauffe.
L'usure du pouvoir finira peut-être par rattraper les libéraux, ce qui serait normal, après tout, après plus de 12 ans au pouvoir. Ce qui n'est pas normal, c'est que les électeurs n'aient pas de solution de rechange valable sous la main pendant si longtemps. Stephen Harper, avec une très bonne campagne, leur aura donné à ce jour l'impression que, pour la première fois, cette solution existe peut-être. Mais ne tenez pas les libéraux pour battus. Ces gens-là sont comme des chats, ils retombent presque toujours sur leurs pattes.
Ils nous réservent apparemment des surprises dans les prochains jours, surtout après les derniers débats, la semaine prochaine, au moment de la présentation de leur programme électoral. Et ce, même si Paul Martin a dit lui-même avant les Fêtes qu'il n'avait pas besoin de faire des promesses parce que son excellent bilan suffit pour mener campagne.

Sterile debate on national unity
CAROL GOAR
The Toronto Star Jan. 4, 2006
The high-water mark of the first half of the Liberal election campaign, according to most pundits, was Paul Martin's stirring defence of federalism in the Dec. 16 leaders' debate.
"I am a Quebecer and you are not going to take my country from me with some trick, with some ambiguous question," he told Bloc Québécois leader Gilles Duceppe. "This is my country and my children were born and raised in Quebec.
"You're not going to win, Mr. Duceppe, let me tell you that."
It was an affecting declaration.
But it was also a sign of how threadbare Canada's national unity debate has become.
The fact is, Martin's love of Quebec is unrequited. He may regard the province as his home, but most francophones don't regard as him as their champion, spokesman or saviour. There is no certainty — except in his own mind — that he could defeat Quebec's resurgent separatists.
Moreover, the Liberals are repeating a pattern they've followed for more than 30 years — with disappointing results. Despite choosing three of their last four leaders from Quebec (the exception was John Turner, who promptly lost the prime ministership to a Quebecer, Brian Mulroney), they have failed to quell the threat of national breakup.
Perhaps there is no better formula. But the current one has been costly in ways that are seldom acknowledged, let alone publicly discussed.
All of the Quebecers who have led the nation since the 1970s have become pariahs in their home province.
Pierre Trudeau, chosen for his intellectual prowess and avant-garde image, was ultimately disowned by Quebecers as an out-of-touch elitist.
Mulroney, chosen for his ability to bridge the country's two solitudes, was spurned after two abortive attempts to rewrite the Constitution to accommodate Quebec's aspirations.
Jean Chrétien, chosen for his connection to ordinary Quebecers, came to be seen as an embarrassing throwback to a bygone era.
And Martin, initially embraced as a man who recognized Quebec's potential in the global economy, is now regarded with contempt in his adopted home.
While Quebecers turned on each of these "favourite sons," voters in other regions of the country — the West in particular — chafed as their priorities fell by the wayside.
While the Liberals accused their opponents of cozying up to the separatists, non-Quebecers watched helplessly. Anyone who dared suggest a shift in the Ottawa-Quebec axis of national politics was denounced as misguided or unpatriotic.
It is so even today.
New Brunswick Premier Bernard Lord was widely condemned last month when he said: " I do not accept the proposition of the Liberals that only they can keep this country together. They are responsible for the divisions that are taking place in the country."
Granted, Lord had both partisan and parochial motives. He is a Conservative and he would benefit from Stephen Harper's decentralist approach.
But Quebec Premier Jean Charest, a Liberal, also found favour with Harper's plan to offer the provinces more autonomy and a greater share of tax revenues.
For the most part, Harper has steered clear of discussing a third referendum on Quebec's secession, calling it a "phony" campaign issue designed to deflect attention from the Liberal sponsorship scandal.
In one ill-advised foray, he went further, alleging that Martin wants to see the Parti Québécois elected so he can engage in a high-stakes showdown with the separatists.
That outburst raised legitimate questions about Harper's political maturity. His weak Quebec organization would also be a worry, should he become prime minister.
But his provenance does not make Harper — or another bilingual westerner, Ontarian or Maritimer — unfit to handle the national unity file.
Both of Canada's major political parties have tried to break Quebec's 38-year stranglehold on the country's top office. Under the Conservatives, Joe Clark, an Albertan, was prime minister for nine months. The Liberals chose Turner, who ran in Vancouver, to carry their banner. He lasted three months. And Kim Campbell, a Conservative British Columbian, governed for five months.
But power quickly reverted to a Quebecer after these brief interruptions.
It is not healthy for one province to exercise such dominance. And the state of Confederation reflects it. The West feels shut out of national decision-making. The Maritimes feel neglected. Ontario, once the linchpin of the federation, feels shortchanged by Ottawa. And despite all this, Quebecers are not convinced that their future lies within Canada.
It may strike an emotional chord when Martin says: "Fighting separatists and fighting for national unity is part of my DNA."
But the debate can't end there.

NOMINATION DU NOUVEAU DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL DU QUÉBEC À PARIS
Licari, délégué du Québec à Paris
Marcel Proulx, député, Hull-Aylmer
Le Droit mercredi 4 janvier 2006
Wilfrid-Guy Licari est un Québécois qui oeuvre au sein de la diplomatie internationale depuis 38 ans. Ce diplomate canadien de haute réputation a représenté notre pays sur la scène internationale avec respect et dignité.
D'ailleurs, Lucien Bouchard, ex-ministre fédéral et ancien premier ministre péquiste a approuvé cette nomination et a salué les compétences et l'excellence du travail de M. Licari. Il a particulièrement souligné la précieuse coopération de l'ambassadeur canadien avec le gouvernement du Québec. Lui-même ex-ambassadeur du Canada à Paris de 1985 à 1988, M. Bouchard connaît bien le milieu diplomatique et est à même de juger de la pertinence de la nomination de M. Licari.
Que dire des déclarations de l'opposition péquiste qui affirme à grands cris que M. Licari ne peut défendre les intérêts du Québec parce qu'il a été au service du Canada à titre d'ambassadeur. Et M. Bouchard, n'a-t-il pas été aussi ambassadeur du Canada ?
MM. Bernard Landry et Michaud nous annoncent que nous sommes encore les victimes du méchant Canada. Et Louise Beaudoin, ex-ministre péquiste qui commente avec agressivité et animosité la nomination de M. Licari. Madame Beaudoin parle d'affront, de politique du cadenas diplomatique imposé au Québec, de combat sans fin... et j'en passe.
Il ne faut surtout pas demander à Mme Beaudoin d'approuver cette nomination. Le Canada n'est pas son pays... et pour la coopération ou l'association on repassera... La politique de la cage à homard de Jacques Parizeau lui paraît probablement plus acceptable.
MM. Gilles Duceppe et André Boisclair, les deux chefs de ces camps d'anti-fédéralistes à outrance, sous la prétention de protéger les intérêts du Québec contre le vilain gouvernement canadien, se déclarent insultés dans leur fondement québécois, de la nomination d'un diplomate canadien. Je suis inquiet, très inquiet de votre étroitesse et de cette intolérance hautaine que vous affichez envers ceux qui diffèrent d'opinion sur vos politiques indépendantistes.
Je suis inquiet, très inquiet pour tous les fonctionnaires fédéraux particulièrement ceux de mon comté. Votre comportement présent est le reflet de ce que serait l'avenir dans un Québec indépendant. Cahoteux, incertain et directif. Et surtout ne m'accusez pas de vouloir faire peur. Soyons moins émotifs et plus réalistes.
M. Duceppe, dans un Québec souverain les fonctionnaires fédéraux devront-ils démontrer leur rejet du Canada, afin de conserver leurs droits, dont celui au travail ? Seront-ils exclus et punis pour avoir servi et travaillé pour le gouvernement canadien, l'ennemi, un fait que vous reprochez, si haut et si fort, à Wilfrid-Guy Licari ?

Bouchard prend le parti de Licari
Robitaille, Antoine
Le Devoir vendredi 23 décembre 2005
Dans une rare sortie publique, l'ex-premier ministre péquiste considère qu'il s'agit d'une nomination parfaitement justifiable
Québec - L'ancien premier ministre Lucien Bouchard, sortant hier de sa réserve habituelle, a défendu avec ferveur, lors d'un entretien au Devoir, la nomination de Wilfrid-Guy Licari au poste de délégué général du Québec à Paris. Quant à ce dernier, bien qu'il soit encore ambassadeur du Canada à Tunis jusqu'en février, il a contredit hier les propos du ministre Pierre Pettigrew, qui, au mois d'août, avait proclamé «périmée» la doctrine Gérin-Lajoie, qui fonde la personnalité internationale du Québec.
Comme nous le rapportions hier, l'annonce de la nomination à Paris, par Jean Charest, de M. Licari avait provoqué des critiques de la part, non seulement du camp péquiste, mais aussi d'anciens délégués généraux du Québec, qui préparaient mercredi une lettre ouverte pour protester contre cette nomination. L'ancienne ministre des Relations internationales de Lucien Bouchard, Louise Beaudoin, a d'ailleurs publié dans nos pages, hier, un texte dans lequel elle affirmait que Jean Charest était «en voie de faire de la diplomatie québécoise une succursale de l'appareil fédéral».
Défense passionnée
Lucien Bouchard, se disant «étonné de ces critiques acerbes», s'est lancé hier dans une défense passionnée du personnage Licari et du choix du premier ministre Charest. «En tout respect pour ce qu'en pense Louise [Beaudoin], moi, je crois que c'est une bonne nomination et parfaitement justifiable.»
M. Bouchard décrit M. Licari comme «un Québécois francophone qui nous a fait honneur partout dans le monde pendant une trentaine d'années, qui est un des meilleurs diplomates de la machine fédérale, qui a toujours respecté nos institutions et qui met tout ça au service du Québec. Pourquoi s'énerve-t-on comme ça? Je me le demande!», a-t-il dit.
Selon M. Bouchard, «contrairement à d'autres qu'on ne nommera pas, [M. Licari] a toujours entretenu des rapports de coopération, de courtoisie et de respect avec ses vis-à-vis du gouvernement du Québec».
L'ancien premier ministre, qui a été ambassadeur du Canada à Paris de 1985 à 1988, affirme avoir pu «constater personnellement» l'ouverture au Québec de M. Licari lors de la préparation du sommet francophone de Québec en 1987. À cette époque, Wilfrid Licari était ambassadeur du Canada au Maroc. M. Bouchard se rappelle notamment «l'excellent travail» effectué par M. Licari pour préparer une réunion dans les pays arabes en préparation au sommet de Québec.
Aussi, en février 2001, alors que M. Licari était ambassadeur au Vatican, Lucien Bouchard avait d'ailleurs pu rencontrer le pape dans un de ses derniers déplacements en tant que premier ministre. «Contrairement à d'autres ambassadeurs canadiens qui respectaient à la lettre l'ordre de mission fédérale de ne pas laisser des chefs de gouvernement québécois rencontrer seuls des chefs d'État étranger», M. Licari avait laissé M. Bouchard seul avec le souverain pontife.
M. Bouchard rejette tous les arguments des pourfendeurs de la nomination de M. Licari. D'abord, «être formé à Ottawa, ce n'est pas nécessairement un défaut», car on y reçoit un héritage diplomatique riche d'un pays souverain, fait valoir M. Bouchard. «Est-ce que ça voudrait dire que tous les fonctionnaires francophones fédéraux qui viennent à Québec doivent être exclus de notre service public?», demande-t-il, en rappelant que plusieurs sous-ministres québécois, notamment aux Finances, ont été formés à Ottawa. M. Bouchard se rappelle avoir travaillé à Paris «avec des diplomates, des fonctionnaires fédéraux qui étaient des Québécois et qui feraient de magnifiques délégués généraux partout». Or, selon la «nouvelle doctrine inventée pour le cas Licari», ils en seraient évincés.
Le fait que M. Licari vienne «de l'extérieur du bassin québécois» des Relations internationales doit être considéré comme «un enrichissement», affirme M. Bouchard, surtout que M. Licari a un réseau unique dans la Francophonie. Une telle nomination exogène, à l'occasion, peut apporter de nouvelles idées, de nouveaux réseaux, fait-il valoir.
L'avantage des amis
«Pourquoi un tel tollé?, se demande M. Bouchard. Licari ne mérite pas ça.» Cette affaire lui rappelle ce qui s'est produit lors de sa propre nomination, à Paris, dans les années 80: «Tous les journaux m'étaient tombés dessus [...] me décrivant comme le "buddy" de Mulroney. Ils ont dû tous s'excuser après!»
Ainsi, ceux qui disent que la nomination de M. Licari est mauvaise parce qu'il est un «ami de M. Charest» sont malavisés, poursuit M. Bouchard. «Ce n'est pas un défaut, d'être l'ami d'un premier ministre. Malheureusement, un premier ministre, ça peut avoir des amis qui sont très compétents», lance-t-il avec ironie. D'autant plus qu'un ami du premier ministre a avec ce dernier un «lien de confiance privilégié». Ici encore, M. Bouchard fait un parallèle avec son expérience, rappelant qu'à son arrivée à Paris, l'amitié de M. Mulroney était son «unique atout». «J'étais un avocat de Chicoutimi. Un "petit avocat rural", comme on a pris soin de me le rappeler à l'époque. Or les Français, lorsqu'ils m'ont vu arriver, se sont dit: il a sûrement la confiance du premier ministre canadien.» Grâce à cela, M. Bouchard raconte qu'il avait ses «entrées partout parce qu'ils savaient qu'en me parlant, ils parlaient au premier ministre».
Jean Charest «impeccable»
En somme, M. Bouchard considère que «Jean Charest a été impeccable dans ce dossier». De plus, le premier ministre libéral «a eu un respect exemplaire vis-à-vis de l'institution qu'est la délégation du Québec à Paris, parce qu'il a maintenu en poste pendant plus de deux ans celui que j'y avais nommé: Clément Duhaime. Qui, à ce que je sache, n'est pas d'allégeance fédéraliste».
D'ailleurs, joint hier, M. Duhaime s'est montré étonné du tollé de cette petite «affaire Licari» et a tenu à dire que «la nomination à Paris d'un véritable professionnel de la diplomatie est certainement préférable à celle d'un ancien politicien qui n'y connaît rien», comme cela est souvent arrivé dans le passé.
Le principal intéressé
Quant à Wilfrid Licari, il s'est dit «désappointé», hier, de la réaction de ses prédécesseurs. «Mais de toute façon, en démocratie, il n'y a jamais d'unanimité», a-t-il dit, philosophe, avant d'ajouter: «Les gens qui contestent, je veux tout de suite les associer à mon mandat. Dans ma liste de ceux que je vais voir lorsque je ferai ma tournée préparatoire, j'ai inscrit les anciens délégués du Québec en priorité car, pour la plupart, je les connais, je les estime, et j'ai apprécié ce qu'ils ont fait. Je m'inscrirai en continuation de leur oeuvre.»
À propos de la doctrine Gérin-Lajoie, M. Licari affirme qu'elle n'est nullement périmée comme l'a soutenu le ministre Pierre Pettigrew en août dernier: «Elle circule dans mes veines», lance-t-il poétiquement. Selon lui, c'est un «principe de base qui reste très valable pour le Québec» mais, à son sens, «il y a encore beaucoup à faire pour marquer encore plus la présence du Québec sur le plan international».
M. Licari raconte que certains de ses collègues ambassadeurs «se posent des questions» à propos de sa nomination à la plus haute fonction diplomatique québécoise, à Paris. Mais ceux-là comprennent aussi qu'il «cheminait dans cette direction» depuis longtemps: «Ils l'ont vu dans plusieurs dossiers, ou circonstances, où lorsque le Québec était sur un plateau de balance, j'appuyais sur le plateau qui pouvait donner raison à l'intérêt spécifique du Québec ou à l'objectif du Québec.»
Né à Tunis, M. Licari est arrivé au Québec à l'âge de 11 ans en 1958. À 21 ans, il commençait sa carrière fédérale. Lorsqu'il entrera en fonction à la délégation générale de Paris fin février, il aura pris sa retraite du ministère des Affaires étrangères du Canada, après 37 ans de services.

Une nomination irréprochable pour la délégation générale du Québec à Paris
Monique Gagnon-Tremblay : Ministre des Relations internationales et ministre responsable de la Francophonie
Le Devoir samedi 24 décembre 2005
Dans sa lettre ouverte au journal Le Devoir, édition du 22 décembre dernier, Mme Louise Beaudoin remet en question la nomination de M. Wilfrid-Guy Licari à la Délégation générale du Québec à Paris.
Permettez-moi d'expliquer ici les raisons qui ont motivé ce choix.
Diplomate de haut niveau, M. Licari en tant qu'ambassadeur canadien a, au cours de sa carrière, principalement travaillé pour la clientèle québécoise. Depuis ses toutes premières affectations dont celle de premier secrétaire et consul à Alger pendant deux ans ou à Paris, alors qu'il était chargé des dossiers de la Francophonie internationale et de la coopération pendant quatre ans, il a oeuvré à en assurer le rayonnement et la promotion des intérêts. Il y a de cela 30 ans.
Il a ensuite occupé le poste de directeur de l'Afrique francophone et du Maghreb jusqu'en 1984. À ce titre, il a joué un rôle de premier plan dans l'élaboration des politiques africaines et d'aide au développement sous l'égide de l'ACDI.
Il a occupé quatre postes d'ambassadeur. Le premier au Maroc, où il a été associé à l'organisation des premiers Jeux de la Francophonie à Casablanca. Le second au Sénégal, le troisième au Saint-Siège et enfin, le quatrième en Tunisie. M. Licari a en outre bâti au cours de sa carrière un important réseau de contacts qui ne pourront qu'être un atout précieux pour le Québec.
Étonnante contestation
Il est franchement étonnant que Mme Beaudoin pense à contester la nomination d'une personne de cette envergure, alors qu'elle sait pertinemment que seules la compétence et l'expertise peuvent susciter la confiance absolue du premier ministre et le guider dans son choix d'un représentant à Paris, le plus haut poste de la diplomatie québécoise. Rappelons d'ailleurs que ce même poste a été ouvert par le gouvernement libéral de Jean Lesage. Le nouveau délégué général aura entre autres pour mandat de défendre les intérêts économiques et culturels du Québec et non pas sa souveraineté, comme sans doute le souhaiterait Mme Beaudoin. Force est de conclure que, dès lors, elle considérera toute nomination de notre gouvernement suspecte et qu'aucune d'entre elles ne rencontrera son assentiment.
Ses propos sont en outre inutilement injurieux à l'égard des Québécois oeuvrant au sein de la fonction publique du Canada. Ils sont inacceptables car ils sous-entendent que les Québécois qui travaillent pour le gouvernement fédéral ne sont pas de vrais Québécois. Il n'est pas nécessaire d'être souverainiste pour bien défendre les intérêts du Québec. André Boisclair devrait se dissocier des propos de cette ancienne ministre de sa formation politique.
Dois-je rappeler à l'ex-députée de Chambly que plusieurs ministres péquistes ont été nommés dans le réseau des délégations québécoises. Nous avons respecté leurs choix d'alors, à son tour de respecter les nôtres. Le rayonnement et la place du Québec à l'étranger, à Paris comme ailleurs, n'est pas l'apanage exclusif des souverainistes ni du Parti Québécois.

Charest tente de calmer le jeu
Robitaille, Antoine
Le Devoir samedi 24 décembre 2005
Pettigrew défend la nomination de Licari à Paris; Landry et Michaud la dénoncent
Afin de calmer le jeu, le premier ministre Jean Charest a décidé d'intervenir hier au sujet de la nomination controversée de son ami Wilfrid-Guy Licari comme délégué général du Québec à Paris. En vain, semble-t-il, car cette nomination a continué d'alimenter le débat, suscitant des réactions de Pierre Pettigrew, Bernard Landry et Yves Michaud, entre autres.
«J'espère que la polémique va cesser», a dit au Devoir M. Charest, qui a refusé net ce que le chef du Parti québécois, André Boisclair, lui a réclamé jeudi sur les ondes de Radio-Canada, soit «de réviser sa décision».
«Ce n'est pas dans l'intérêt de la délégation [générale du Québec à Paris] que la polémique continue», a fait valoir le premier ministre. Il s'est du reste montré enchanté de l'intervention-surprise de l'ancien premier ministre Lucien Bouchard, sorti de sa réserve jeudi pour défendre la nomination de M. Licari à Paris.
Selon M. Charest, M. Bouchard a raison de souligner que M. Licari «a toujours été très respectueux des compétences québécoises [...] dans tout ce qu'il a entrepris; il fut un de ceux qui ont toujours été des alliés indéfectibles du Québec». Aussi, le parallèle que M. Bouchard a dressé entre le tollé qui avait suivi sa nomination et celui qu'a suscité celle de M. Licari est à ses yeux très juste: «Quand Lucien avait été nommé [à Paris], on lui avait reproché les mêmes choses qu'on reproche aujourd'hui à Wilfrid Licari, notamment le fait d'être un ami du chef du gouvernement, alors que Lucien, comme ambassadeur du Canada à Paris, a fait un excellent travail.»
M. Charest a insisté pour dire que M. Licari est «d'abord nommé pour ses compétences» et que cette nomination est «en droite ligne avec» ce qu'il veut «au niveau des affaires internationales», soit élargir la présence du Québec à l'étranger. Compte tenu de l'amitié entre les deux hommes, M. Licari «aura un canal privilégié» entre eux, a-t-il confirmé. «Mais ce ne sera pas pour autant un canal de détournement du ministère et des autres canaux», a nuancé M. Charest. Au fond, a-t-il fait valoir, «l'amitié n'est pas un substitut pour la compétence, et je n'aurais jamais osé nommer à ce poste une personne si je n'avais pas l'intime conviction qu'il en possédait».
Irrité par le caractère acerbe des critiques péquistes, M. Charest a insisté sur le fait qu'il a maintenu en poste Clément Duhaime jusqu'au mois dernier alors que celui-ci avait été nommé en 2000 à Paris par Lucien Bouchard. «J'ai toujours eu le plus grand respect pour Clément. Il est resté en poste après mon arrivée au pouvoir parce que c'est un professionnel» alors que tout le monde sait qu'il «n'est pas d'allégeance fédéraliste». Jean Charest a précisé ceci: «Je l'ai défendu avec beaucoup d'énergie à l'Organisation internationale de la francophonie [OIF] parce que c'est un pro, parce que c'est quelqu'un qui nous fait honneur.»
Selon M. Charest, savoir mettre de côté la partisanerie, comme M. Bouchard l'a fait jeudi et comme il l'a lui-même fait en maintenant M. Duhaime en poste, est essentiel à la valorisation des institutions: «Autant il est vrai qu'un premier ministre fédéraliste peut garder en poste une personne qui n'est pas d'allégeance fédéraliste parce que c'est un pro, autant l'inverse doit pouvoir être vrai aussi. Sinon, on diminue nos institutions.»
M. Charest a par ailleurs soutenu qu'il savait que M. Licari adhérait à la doctrine Gérin-Lajoie, combattue par le fédéral mais qui fonde la personnalité étrangère du Québec. «Il a été ambassadeur dans plusieurs pays francophones et au Vatican, où le Québec était au centre des échanges», a aussi fait valoir le premier ministre: «Il connaît très bien le Québec.»
De plus, il estime qu'à l'approche d'échéances importantes, notamment en 2008 (le 400e anniversaire de Québec ainsi que le 49e Congrès eucharistique international et le Sommet de la Francophonie, qui auront tous deux lieu dans la Vieille Capitale), M. Licari pourra être d'un apport crucial. Celui-ci a été ambassadeur au Vatican. Et il a été ambassadeur au Sénégal, où il s'est lié d'amitié avec Abou Diouf, aujourd'hui secrétaire général de l'OIF. Ce sont des réseaux qui pourront être mis à profit.
Pettigrew applaudit
Quant au ministre des Affaires étrangères du Canada, Pierre Pettigrew, rejoint hier en pleine campagne électorale fédérale, il n'a eu que de bons mots pour M. Licari, dont il sera le patron jusqu'à la fin de février (M. Licari est en poste à Tunis). Il a salué cette nomination, y voyant une façon «d'enrichir la diplomatie québécoise». «Je connais Wilfrid depuis une trentaine d'années et je crois qu'il va faire un excellent délégué du Québec.» Au dire de M. Pettigrew, les critiques des anciens délégués et des péquistes à l'endroit de M. Licari montrent que «ces gens-là se choquent aussitôt que les choses sortent des chemins traditionnels».
M. Pettigrew a poursuivi: «Je trouve très bien que la diplomatie québécoise s'ouvre à un individu qui a une très large expérience, qui vient lui-même de l'étranger, qui s'est intégré au Québec. Voilà le genre de citoyen qu'on aime mettre au service du Québec. C'est très bien», a dit le ministre.
M. Pettigrew s'est dit nullement choqué par le fait que M. Licari l'a contredit jeudi, dans son entrevue au Devoir, au sujet de la doctrine Gérin-Lajoie, qu'il avait déclarée «périmée» au mois d'août. Il a prétendu avoir été mal cité à l'époque: «M. Licari a seulement contredit ce qu'on m'avait fait dire dans un point de presse.» Pourtant, les propos du ministre à l'époque ne faisaient aucun doute. Mais il a insisté: «Ce que j'ai dit [...], et c'est la seule chose qu'on avait retenue de ma position, c'est que je ne voyais pas la doctrine Gérin-Lajoie comme base de négociation sur autre chose que des ententes administratives, ce pour quoi elle avait été écrite en 1965.»
Transfuge et transfusion
Dans le camp péquiste, on ne désarmait pas hier. Un autre ex-premier ministre, Bernard Landry, a confirmé au Devoir qu'il préparait une réponse écrite à celui à qui il avait succédé, Lucien Bouchard, avec qui il dit «différer respectueusement d'opinion» au sujet de la nomination de M. Licari. Selon lui, l'ambassadeur a beau dire que la doctrine Gérin-Lajoie «coule dans ses veines», cela signifie «qu'il doit avoir eu des transfusions très récemment!», a-t-il raillé. M. Landry a insisté pour dire qu'il n'attaque pas l'homme, qui a été très courtois lorsqu'il l'a rencontré à l'étranger lorsqu'il était aux affaires. Il reste que M. Licari a eu à nier pendant plus de 30 ans que le Québec forme une nation. «Il a aussi eu à défendre devant les étrangers l'abjecte Loi sur la clarté», a déclaré M. Landry.
Michaud et l'olibrius
Ancien délégué du Québec à Paris, Yves Michaud allait dans le même sens hier. Se rappelant avoir rencontré M. Licari à plusieurs reprises, il a dit estimer que ce dernier «a toujours fonctionné selon le bréviaire des diplomates canadiens à l'étranger, qui ont tout fait et feront tout pour minimiser la personnalité internationale du Québec». Quant à la défense passionnée qu'en a faite Lucien Bouchard, M. Michaud a soutenu qu'elle est logique puisque, lorsqu'il a été ambassadeur à Paris, «il a tout fait [...] pour nous marginaliser et affaiblir la délégation du Québec en France». Aussi, dans les semaines qui ont suivi son arrivée au pouvoir à Québec, M. Bouchard «a démantelé presque la moitié du réseau des bureaux et délégations du Québec à l'étranger. Et Sylvain Simard [alors ministre des Relations internationales], cet olibrius, a avalé la couleuvre. Un vrai ministre aurait démissionné». En somme, a dit M. Michaud, «dans la position où est M. Bouchard actuellement, il eût mieux valu qu'il se tût».

Wilfrid-Guy Licari nommé délégué du Québec à Paris
Lucien Bouchard appuie la décision
PC
Le Quotidien samedi 24 décembre 2005
Montréal - premier ministre Lucien Bouchard appuie la nomination d'un ambassadeur canadien au poste de délégué général du Québec à Paris, contredisant d'ex-titulaires qui contestaient la décision, indique Le Devoir dans son édition de vendredi.
Sortant de sa réserve habituelle, M. Bouchard, s'est "étonné de ces critiques acerbes", et il a défendu Wilfrid-Guy Licari, qui a été choisi par le premier ministre Jean Charest.
M. Bouchard a affirmé que M. Licari a fait honneur au Québec partout dans le monde pendant une trentaine d'années, alors qu'il était dans la diplomatie fédérale.
L'ancien premier ministre, qui a été ambassadeur du Canada à Paris de 1985 à 1988, affirme avoir pu "constater personnellement" l'ouverture au Québec de M. Licari lors de la préparation du sommet francophone de Québec en 1987.
"(Il) est un des meilleurs diplomates de la machine fédérale, qui a toujours respecté nos institutions et qui met tout ça au service du Québec, a-t-il dit. Pourquoi s'énerve-t-on comme ça? Je me le demande!"
M. Bouchard considère que "Jean Charest a été impeccable dans ce dossier".
Jeudi, Le Devoir rapportait que l'annonce de la nomination de M. Licari à Paris provoquait des critiques de la part d'anciens délégués généraux du Québec, qui préparaient une lettre ouverte pour protester contre cette nomination.
L'ancienne ministre des Relations internationales de Lucien Bouchard, Louise Beaudoin, a d'ailleurs publié dans les pages du quotidien, jeudi, un texte dans lequel elle affirmait que Jean Charest était "en voie de faire de la diplomatie québécoise une succursale de l'appareil fédéral".
"En tout respect pour ce qu'en pense Louise (Beaudoin), moi, je crois que c'est une bonne nomination et parfaitement justifiable."
Quant à M. Licari, qui demeure ambassadeur du Canada à Tunis jusqu'en février, il a contredit jeudi les propos du ministre des Affaires étrangères Pierre Pettigrew qui, au mois d'août, avait proclamé "périmée" la doctrine Gérin-Lajoie, le cadre des interventions internationales du Québec.
Selon lui, c'est un "principe de base qui reste très valable pour le Québec" mais, à son sens, "il y a encore beaucoup à faire pour marquer encore plus la présence du Québec sur le plan international".

Bouchard crafts new role as elder statesman
IRWIN BLOCK, The Gazette
The Gazette December 24, 2005 Saturday
Ex-premier is speaking out, but return to active politics appears unlikely
He has vowed to stay out of politics, but he can't.
For a second time in three months, Lucien Bouchard, the former Parti Quebecois premier, has spoken out on hot policy issues.
What's he up to?
There is no evidence to indicate that Bouchard, a lawyer for Davies Ward Phillips & Vineberg LLP, is paving the way for a formal return to electioneering.
But seasoned observers say he is carving out a role as elder statesman as he challenges some of the orthodoxies of the so-called Quebec model.
In October, Bouchard's name headed a list of 12 who endorsed the "clear-eyed vision for Quebec" manifesto, calling for a radical shift in policy to attack Quebec's staggering public debt and end the university tuition-fee freeze.
This week, Bouchard came to the defence of Premier Jean Charest in his appointment of career diplomat Wilfrid-Guy Licari as Quebec's delegate-general in Paris.
Bouchard threw his enthusiastic support behind Charest's choice of Licari, whom Bouchard knew while he was Canadian ambassador to France and Licari was ambassador to Morocco.
The Paris posting is seen as Quebec's most important, the equivalent to Canada of the ambassador to Washington, and nationalists have denounced the choice of Licari.
Former PQ minister Louise Beaudoin claimed in a strident op-ed piece in Le Devoir that Licari's appointment means turning Quebec's diplomatic service into "a branch plant of the federal apparatus."
Bouchard hit back in an interview published yesterday, in which he praised Licari as "a francophone Quebecer who did us proud throughout the world for 30 odd years ... one of the best diplomats in the federal machine."
"Why are some getting so upset?" he asked, slamming "the new doctrine invented for the Licari case" that would exclude experienced federal public servants from accepting work for Quebec City.
Louis Massicotte, a Universite de Montreal political scientist, said Bouchard's statements will not endear him to PQ hard-liners, who always suspected his motives.
"Mr. Bouchard, who did work in Ottawa, feels quite ill at ease toward the sectarianism that has taken hold of some people," Massicotte observed.
But as to whether Bouchard is eyeing a return to active politics or moving in another political direction, Massicotte said, "there are probably only half a dozen people who know what is really happening and ... these people do not talk openly."
John Parisella, a prominent Liberal and president of BCP advertising agency, said he does not believe Bouchard is planning a return to active politics, but wants to "move away as much as possible from the polemic of the national question."
Bouchard has the potential to fill an elder statesman role, similar to that played by the late Claude Ryan, the newspaper publisher and Liberal leader.
"Mr. Bouchard is carving a role that seems to go above the partisan divide," Parisella said, adding such a move is desirable.
In spite of several "flip-flops" in Bouchard's career, Parisella praised him as "a very dedicated person."
"Nobody can deny his passion, his love of Quebec. He's going to fill a vacuum that Quebecers are looking for," Parisella said.
iblock@thegazette.canwest.com

Un collabo à Paris?
Pratte, André
La Presse mercredi 28 décembre 2005
Éditoriaux - Des ténors souverainistes font campagne depuis quelques jours contre la nomination d'un diplomate canadien, Wilfrid-Guy Licari, comme délégué général du Québec à Paris. Cette charge injustifiée est révélatrice de l'attitude mesquine, soupçonneuse et intolérante que manifestent trop souvent les souverainistes envers ceux qui ne partagent pas leur idéal.
Wilfrid-Guy Licari est diplomate de carrière. Il a été ambassadeur du Canada successivement au Maroc, au Sénégal, au Vatican et en Tunisie. Mêlé depuis des lunes aux affaires de la francophonie, ayant étudié et travaillé à Paris, il est tout à fait qualifié pour représenter le Québec en France. Que lui reprochent ses critiques? Le chef du Parti québécois, André Boisclair, parle de " copinage ", faisant référence au fait que M. Licari est un ami du premier ministre, Jean Charest. Or chacun sait qu'en diplomatie, celui qui peut se targuer d'avoir l'oreille du chef de gouvernement n'en est que plus crédible auprès de ses interlocuteurs étrangers. M. Boisclair ne se rappelle-t-il pas que René Lévesque avait nommé à ce même poste son grand ami Yves Michaud? Copinage?
Deuxième objet de mécontentement: on soutient que le gouvernement aurait dû nommer une personne oeuvrant déjà au sein de la " diplomatie québécoise ", plutôt que quelqu'un venant du fédéral. Il y aurait là une sorte d'affront. On nous permettra de douter que, malgré tous les mérites des fonctionnaires du ministère des Relations internationales, on puisse y trouver une personne dont la feuille de route est aussi impressionnante que celle de M. Licari. De toute façon, encore là, le Parti québécois n'a pas de leçon à donner à M. Charest. Quel signal envoyait aux diplomates du Québec la nomination de l'ex-politicien (fédéral!) Marcel Masse à Paris (par Jacques Parizeau, en 1995)? Et celle à Londres de l'avocat péquiste Daniel Audet, ancien chef de cabinet de Bernard Landry, aujourd'hui proche d'André Boisclair?
Enfin et surtout, on affirme que Wilfrid-Guy Licari ne défendra pas les intérêts du Québec à Paris parce qu'il a travaillé pendant des années au sein de la diplomatie fédérale, et à ce titre " a toujours fonctionné selon le bréviaire des diplomates canadiens à l'étranger, qui ont tout fait et feront tout pour minimiser la personnalité internationale du Québec " (dixit M. Michaud). Personne n'a appuyé ce soupçon sur quelque exemple concret où M. Licari aurait brimé le Québec. Lucien Bouchard, lui, se fonde sur des faits pour soutenir la nomination de M. Licari. Selon M. Bouchard, le prochain délégué général du Québec à Paris a " toujours entretenu des rapports de coopération, de courtoisie et de respect avec ses vis-à-vis du gouvernement du Québec. "
La sortie de M. Bouchard n'a pas rassuré ceux qui dénoncent la nomination de M. Licari. Dans leur esprit binaire, on ne peut tout simplement pas servir les intérêts des Québécois en travaillant au gouvernement fédéral, qu'ils considèrent comme un gouvernement ennemi. M. Licari est considéré comme un collabo, un participant aux prétendus crimes commis contre le Québec par le gouvernement du Canada. Voilà qui promet pour les milliers de fonctionnaires fédéraux que le Parti québécois s'engage à rapatrier dans l'éventualité de l'accession du Québec à l'indépendance.

Le PQ juge que le diplomate canadien est mal placé pour défendre les intérêts du Québec
Mercure, Philippe
La Presse mercredi 28 décembre 2005
La nomination de Wilfrid-Guy Licari au poste de délégué général du Québec à Paris soulève l'indignation au Parti québécois.
L'opposition officielle affirme que M. Licari, qui travaille actuellement " sous les ordres de Pierre Pettigrew ", est particulièrement mal placé pour défendre les intérêts du Québec sur la scène internationale.
" Il me semble que la contradiction est claire, a expliqué hier à La Presse Daniel Turp, député de Mercier. M. Licari a été au service de cette institution qu'est le gouvernement du Canada et au ministère des Affaires étrangères pendant 37 ans. Trente-sept ans pendant lesquels la doctrine Gérin-Lajoie a été contestée, et beaucoup par le ministre sous lequel il va travailler jusqu'en février (Pierre Pettigrew). "
La doctrine Gérin-Lajoie, qui prône un statut particulier pour le Québec sur la scène internationale, avait déclenché un débat entre le ministre québécois des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, et son homologue canadien aux Affaires internationales, Pierre Pettigrew. Ce dernier avait affirmé que le Canada devait parler " d'une voix cohérente, d'une voix forte, d'une voix qui bien sûr soit coordonnée et harmonisée à Ottawa ".
" Quand on veut et quand on revendique de l'autonomie, on choisit des personnes qui ont été dans une position pour la réclamer et la défendre. M. Licari a fait tout le contraire depuis qu'il est aux Affaires étrangères, parce qu'il avait des ordres et des instructions de le faire en tant que membre du service extérieur du Canada ", dit M. Turp, qui est porte-parole de l'opposition officielle en matière de relations internationales.
Le chef du Parti québécois, André Boisclair, a invité jeudi dernier sur les ondes de Radio-Canada le premier ministre Jean Charest à " réviser sa décision ". M. Licari est actuellement ambassadeur du Canada en Tunisie et n'occupera ses nouvelles fonctions qu'à partir du 21 février prochain.
Une " bonne prise "
Du côté du cabinet de Jean Charest, on a maintenu hier que Wilfrid-Guy Licari était le meilleur candidat pour remplir le poste. " Je dirais même que pour le gouvernement du Québec, c'est une bonne prise dans la mesure où on va chercher, dans la représentation diplomatique canadienne, quelqu'un de grand talent ", a dit hier à La Presse le porte-parole du premier ministre, Hugo d'Amours.
" On ne peut pas classer tous ceux qui ont travaillé dans la fonction publique fédérale dans une catégorie de gens qui ne sont pas capables de défendre les intérêts du Québec, a ajouté M. D'Amours. M. Licari a principalement travaillé dans des pays francophones, que ce soit dans le Maghreb où ailleurs, et il a donc principalement fait affaire avec le Québec lorsqu'il était ambassadeur. "
M. D'Amours a souligné que M. Charest comptait sur le soutien de l'ancien premier ministre Lucien Bouchard dans cette nomination. L'ancien premier ministre Bernard Landry et l'ancien délégué du Québec à Paris, Yves Michaud, ont quant à eux dénoncé ce choix.
QUI EST WILFRID-GUY LICARI?
Né à Montréal, Wilfrid-Guy Licari est présenté comme un diplomate de carrière, spécialiste des questions européennes, africaines, du monde arabe, de la francophonie et de l'aide au développement.
Il a entre autres représenté le Canada au Maroc, au Sénégal et auprès du Saint-Siège. Il est actuellement ambassadeur du Canada en Tunisie.

La carte internationale de Jean Charest, du bluff?
Robert Comeau, Titulaire de la chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, Université du Québec à Montréal
Jean Décary, Chercheur associé à la chaire Hector-Fabre et auteur de l'ouvrage Dans l'oeil du sphinx - Claude Morin et les relations internationales du Québec (VLB, 2005)
Le Devoir samedi 31 décembre 2005 et du dimanche 1er janvier 2006
Le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, affirme qu'il accordera, s'il est élu, plus de latitude au Québec dans la gouverne de ses affaires extérieures. Il promet également de résoudre le déséquilibre fiscal et de procéder à une décentralisation des pouvoirs vers les provinces.
Cette récente sortie publique, assortie de déclarations sur une éventuelle réouverture du débat constitutionnel, rappelle à bien des égards l'attitude bienveillante qu'avait eue son prédécesseur, Brian Mulroney, à l'endroit du Québec. C'était bien sûr à une autre époque, où les mots «honneur et enthousiasme» pouvaient encore être évoqués sans faire resurgir leurs contraires. Quoi qu'il en soit, cette idée de laisser le Québec s'exprimer sur la scène internationale a plu d'emblée au premier ministre du Québec, Jean Charest, lui-même un ancien membre du Parti conservateur.
Le gouvernement Charest semble vouloir faire de la présence internationale du Québec une de ses priorités depuis que la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Line Beauchamp, a participé aux pourparlers de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles à la Conférence générale de l'UNESCO de l'automne dernier.
Rien ne laissait présager en début de mandat un intérêt marqué du gouvernement pour la dimension internationale. En fait, la nomination de Monique Gagnon-Tremblay au poste de ministre des Relations internationales du Québec (MRI) avait été interprétée par plusieurs observateurs comme un geste de désintéressement de la part du premier ministre Charest. Disons simplement que le qualificatif de pasionaria n'est pas accolé de facto au titre de ministre des Relations internationales.
Il est assez ironique de voir aujourd'hui le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie canadienne, Benoît Pelletier, occuper le haut du pavé sur les questions internationales comme s'il n'y avait personne à la tête du MRI. Cette situation est d'autant plus ironique qu'elle nous rappelle que Claude Morin, lui-même ancien titulaire des «Affinter» (Affaires internationales), avait mis en garde son patron de l'époque, René Lévesque, contre une éventuelle scission du mandat de son ministère. Cette division, avait-il laissé entendre, risquerait de laisser très peu de substance au nouveau ministère des Relations internationales.
Si la ministre actuelle ne lui donne pas raison en théorie, son rôle effacé le confirme dans la pratique, et ce, d'autant plus que le mandat du ministère québécois du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation s'est beaucoup élargi sur le plan international ces dernières années sans consultation apparente avec le MRI.
Quant à la politique d'«affaires internationales» de la titulaire du MRI évoquée en mai dernier, qui devait notamment assurer plus de cohérence, elle est toujours en gestation...
Bref, malgré un changement dans le discours du premier ministre québécois, les gestes concrets de développement en matière internationale sont encore attendus.
Une nomination qui ajoute à la confusion
La récente nomination au poste de délégué général du Québec à Paris d'un ancien ambassadeur canadien et ami proche de Jean Charest, Wilfrid-Guy Licari, bien que d'une grande compétence, n'atténue en rien cette impression de confusion et de contradiction entre le discours et les gestes du gouvernement.
Il faut néanmoins saluer les efforts louables du ministre Benoît Pelletier, qui fait figure de caution nationaliste au sein du conseil des ministres mais dont on a pu constater les limites de l'influence. À part ses tentatives pour rejoindre un électorat composé de fédéralistes nationalistes, on peut à juste titre s'interroger sur les véritables intentions du gouvernement libéral lorsqu'il joue à fond la carte internationale.
En réalité, la proposition intéressée de Stephen Harper ne fait que donner un soutien moral aux libéraux québécois, qui ont décidé de faire de la question internationale leur faire-valoir nationaliste, tout en leur fournissant une bonne occasion de rembarrer les libéraux de Paul Martin.
Mais nous ne sommes plus à l'heure du «beau risque» : ces promesses n'ont aucune chance d'être mises en application pour la simple raison que les Canadiens anglais sont toujours aussi réfractaires au bien-fondé d'une paradiplomatie du Québec. La main tendue de Harper au Québec a plutôt été interprétée dans les médias du ROC (rest of Canada) comme un signe de faiblesse.
De toute façon, il serait bien étonnant que des électeurs québécois sacrifient leurs acquis sociaux pour se convertir à l'évangile conservateur sur la base de la vague promesse d'une présence accrue à l'étranger et d'une réouverture du dossier constitutionnel.
Que les Québécois optent ou non pour la souveraineté dans un avenir rapproché, les progrès réalisés -- ou les précédents, pour reprendre les propos du ministre fédéral des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew -- pour reconnaître le rôle international du Québec ne pourront être que salutaires dans la nouvelle réalité de nos sociétés mondialisées. Cette seule perspective pourrait à elle seule motiver le gouvernement Charest à traduire dans la pratique toutes ses bonnes intentions. La question de la reconnaissance identitaire revêt toujours une place de taille dans les fondements du nationalisme québécois.


Dénonciation de la nomination de Wilfrid-Guy Licari
Une évaluation fausse et réductrice des relations avec Paris
Benoît Bouchard, Ambassadeur en France de 1993 à 1996
Le Devoir samedi 31 décembre 2005 et du dimanche 1er janvier 2006
La «partisanerie» est, semble-t-il, un élément indispensable à toute formation politique. Pendant mes années comme membre du gouvernement du Canada, je l'ai acceptée comme un mal nécessaire. J'ai «réalisé» cependant que certaines personnes sont incapables d'en faire abstraction, au point de perdre le sens de la mesure et de devenir incapables de toute objectivité dans l'évaluation qu'elles font des décisions prises par des adversaires politiques.
Dans sa dernière missive publiée le 22 décembre dans Le Devoir sur la nomination de Wilfrid-Guy Licari à la délégation générale du Québec à Paris, Louise Beaudoin confirme jusqu'à quel point cette «partisanerie» peut empêcher tout jugement éclairé sur une nomination qui, somme toute, est parfaitement justifiée.
Depuis toutes ces années qu'elle milite pour l'indépendance du Québec, sa pensée et son action politique autant au Québec qu'à l'étranger n'ont jamais fait dans les nuances et j'ai toujours respecté cette transparence. Mais cette fois-ci, son analyse non seulement tombe dans le manichéisme, mais propose une évaluation fausse et réductrice de ces fameuses relations triangulaires entre Paris, Québec et Ottawa.
Des relations de qualité
Au départ M. Licari est un diplomate de carrière qui est plus que «courtois». Il est un Québécois de choix et sa longue carrière à l'étranger, son expérience et surtout son approche nuancée des relations internationales garantissent un passage en douceur de la diplomatie canadienne à la direction de la délégation québécoise. Si la relation amicale qu'il entretient avec le premier ministre Jean Charest était un handicap, tous ceux que Mme Beaudoin a fait nommer à Paris ou ailleurs quand elle avait l'autorité pour le faire n'auraient pas été davantage qualifiés.
Je suis particulièrement incrédule quand Louise Beaudoin affirme que «tous les précédents ambassadeurs ont eu pour mandat de combattre systématiquement quelque action internationale québécoise que ce soit». Tout observateur bien informé sait que le gouvernement Mulroney, à qui j'ai appartenu, a multiplié les collaborations avec le gouvernement du Québec, particulièrement en lui assurant une place spécifique parmi les pays francophones. L'ambassadeur Lucien Bouchard a été particulièrement actif sur ce dossier.
Pendant mon séjour à Paris, j'ai moi-même provoqué des gestes de collaboration avec la délégation du Québec. Nos différents services se sont souvent associés dans des actions communes, en tourisme, en promotion économique, en échanges culturels, etc. J'ai toujours considéré pertinent que les autorités françaises rencontrent les représentants politiques québécois, autant libéraux que péquistes.
J'étais ambassadeur en France lors du référendum de 1995. J'ai fait tous les efforts nécessaires pour éviter les disputes inutiles parce que j'ai toujours été très embarrassé par ces chicanes québéco-québécoises à Paris. Grâce au professionnalisme de Claude Roquet, délégué du Québec, nous avons pu traverser ces longs mois sans qu'il y ait des confrontations. Nous avons même présenté en même temps à un auditoire parisien, avec tous les détails nécessaires, les deux options sur lesquelles les Québécois devaient se prononcer.
À mon départ de Paris en 1996, j'ai apprécié le témoignage de plusieurs membres de la délégation québécoise sur la qualité des relations qu'entretenaient à l'époque l'ambassade et la délégation.
Combat idéologique
Évidemment je peux affirmer que jamais je n'ai reçu, sous quelque forme que ce soit, de directive émanant du bureau du premier ministre Jean Chrétien ou du ministre des Affaires étrangères qui aurait exigé de ma part toute action visant à limiter le rôle du Québec en France. Si certains officiers du ministère ont exprimé à l'occasion des inquiétudes à ce sujet, j'ai toujours considéré que j'avais moi seul la responsabilité d'assurer d'abord une relation aussi harmonieuse que possible avec nos compatriotes de la rue Pergolese.
Je suis également convaincu que les ex-ambassadeurs Claude Charland, Lucien Bouchard et Raymond Chrétien et l'ambassadeur actuel Claude Laverdure ont travaillé dans la même perspective.
Il m'a semblé évident, à la lecture de la lettre de Mme Beaudoin, qu'il y aura toujours à Québec et à Ottawa des personnes qui utilisent toutes les occasions possibles pour faire de la présence du Québec à l'étranger un combat idéologique qui va bien au-delà des relations Québec-Canada. Quand Mme Beaudoin accuse M. Licari de ne pas «avoir récusé le petit catéchisme de Loyd Axworthy», elle fait preuve de la même intransigeance idéologique que Pierre Pettigrew quand il affirme que la doctrine Gérin-Lajoie est dépassée.
En terminant, je pense que M. Licari sera un excellent délégué général et qu'il sera en mesure d'assurer une collaboration soutenue avec l'ambassade du Canada en France; d'autant plus que nos chicanes constitutionnelles ne se régleront pas à Paris.
La France est une grande puissance et ne s'émeut guère de tous les soubresauts de politique intérieure qui affectent les 160 pays et plus qui y sont représentés. Elle a bien sûr une affection particulière pour le Québec, mais en autant que cette amitié ne nuise pas à ses intérêts; et ces intérêts passent autant par Québec que par Ottawa. Surtout, elle préfère ne pas avoir à arbitrer des disputes qui ne la concernent pas.

Le Québec perd du terrain
Marcel Boyer
La Presse mercredi 4 janvier 2006
La situation économique relative du Québec, si elle devait continuer sur la même pente, laisse entrevoir des crises de plus en plus sérieuses
Malgré la présence de secteurs en plein développement qui souvent font la une des journaux, forment la trame des discours et constituent la manne de nos dirigeants politiques, la performance économique globale du Québec traîne dangereusement derrière celle du reste du Canada (ROC) et des États-Unis et ce, depuis plus de deux décennies. De plus, la situation de sous-performance relative du Québec ne s'améliore pas mais a plutôt tendance à se détériorer comme le montrent entre autres la création d'emplois, qui est relativement anémique depuis 25 ans et davantage encore depuis le début des années quatre-vingt-dix, le taux d'activité, qui est relativement faible, et le taux de chômage qui est relativement élevé et sous-estimé.
Les principaux indicateurs de la santé et de la performance économique d'une société montrent que, relativement à ses principaux partenaires socio-économiques, le Québec perd du terrain à un rythme alarmant! L'évolution relativement favorable du PIB par habitant (maintien de la position relative dans un processus d'appauvrissement continuel) masque une réalité complexe qui doit nous interpeller. Le Québec perd sa population, en particulier ses jeunes qui n'y trouvent plus suffisamment les défis et opportunités qui seraient susceptibles de l'emballer. Les Québécois se reproduisent trop peu, peut-être par crainte d'un avenir trop difficile, trop incertain et trop exigeant, et le Québec n'est pas, relativement à ses principaux concurrents, une terre d'immigration suffisamment accueillante, socialement et économiquement (administrativement?) pour compenser le faible taux de renouvellement interne de la population.
La situation économique relative du Québec, si elle devait continuer sur le même gradient que celui observé depuis près de 25 ans, laisse entrevoir des crises de plus en plus sérieuses: entre autres, la dégradation relative des services de santé et des services sociaux;
- la baisse de la qualité relative de l'éducation à tous les niveaux, tant ceux de la formation scientifique et professionnelle que celui de la formation continue;
- le dépérissement relatif ou le développement plus lent des infrastructures (routes, eau potable et eaux usées, télécommunications, inforoute);
- la dégradation de l'environnement;
- le dépérissement relatif des industries culturelles (musique, danse, théâtre, musées, festivals);
- la baisse de la qualité relative des activités récréatives de toutes sortes (baisse de qualité, voire disparition, des équipes de sport professionnel de haut niveau).
(...)
La sous-performance économique du Québec me semble résulter essentiellement de trois causes principales, plus flagrantes en termes relatifs qu'en termes absolus:
- un manque généralisé d'incitations à l'adaptation, à la performance, à l'innovation;
- le vieillissement des mécanismes publics de coordination et d'affectation des ressources;
- la manipulation opaque et pernicieuse des prix comme mécanismes privilégiés de subventions aux groupes d'intérêt organisés.
Bref, elle résulte de la sous-performance de ses institutions, organisations et entreprises privées et publiques à assurer l'affectation, l'utilisation et le développement efficaces des ressources: les bonnes ressources aux bons endroits aux bons moments pour la production des bons produits et services;
- à motiver les individus;
- à se prendre en charge;
- à intensifier leurs contributions à l'économie et au mieux-être de la société;
- à accroître continuellement leur productivité.
Ainsi, le taux d'emploi (et le taux d'activité) relativement faible dans tous les groupes d'âge, au Québec par rapport au ROC et aux États-Unis, et les pertes de croissance et de richesse qui en découlent, en bonne partie des trois facteurs suivants. D'abord, le discours politique ambiant de mise à la retraite à 50-55 ans peut finir par donner l'impression que la meilleure façon de contribuer au bien-être de ses concitoyens est de cesser de travailler. De toute évidence, c'est là une énorme fausseté que trop de nos dirigeants continuent à répéter et à véhiculer en s'imaginant régler un problème global de sous-emploi chronique en empêchant les gens de travailler! Le syndrome de la retraite à 50-55 ans est un symptôme important parmi d'autres de l'appauvrissement relatif du Québec.
Le fait que le taux d'emploi des hommes de 55-64 ans ait chuté de 22 points de pourcentage entre 1976 et 1996-99 pour atteindre en 2004 un niveau de 56,1 % (par rapport à 64,1 % au ROC et 66,0 % aux États-Unis) représente une perte considérable de main-d'oeuvre expérimentée et de compétences dont on ne se préoccupe pas suffisamment. Le cliché, particulièrement populaire auprès de la classe politique, qui veut que les retraites hâtives et prématurées créent des ouvertures pour les jeunes, n'a aucun fondement analytique. Les retraites hâtives et prématurées, en privant l'économie d'une main-d'oeuvre importante, compétente et expérimentée, nuisent à la capacité concurrentielle du Québec et ont par conséquent un effet dévastateur sur sa capacité de créer des emplois de qualité supérieure, en particulier pour les jeunes. Encore faut-il offrir aux travailleurs déplacés des moyens efficaces et incitatifs susceptibles de leur permettre de maintenir et améliorer leur capital de connaissances et de compétences et se repositionner rapidement lorsque des chocs surviennent dans leur environnement.
Ensuite, il apparaît clairement que nos entreprises privées et publiques sont incapables de créer des emplois au rythme nécessaire. Cela peut être dû entre autres facteurs aux freins à l'innovation technologique mais surtout organisationnelle et à la difficulté de pouvoir contester les réseaux établis de fournisseurs, en particulier dans le secteur public. Enfin, ce faible taux d'emploi résulte d'un calcul avantages-coûts rationnel qui amène trop de Québécois à conclure qu'il est préférable et plus payant de ne pas travailler.
Marcel Boyer
L'auteur est titulaire de la chaire Bell Canada en économie industrielle au département de sciences économiques de l'Université de Montréal. En 2001 il publiait une étude remarquée sur le retard économique du Québec. Le texte que nous présentons aujourd'hui et demain est tiré d'une mise à jour de cette étude qui sera publiée prochainement par le centre CIRANO.

Élections 2006
Les questions internationales ont suscité beaucoup d'attention
Michaud, Nelson - Professeur agrégé, École nationale d'administration publique
Le Soleil samedi 24 décembre 2005
Nous arrivons à la mi-temps de la campagne électorale et un premier constat s'impose. Alors que tous les ingrédients étaient là pour nous laisser croire à une course qui serait marquée au coin des préoccupations intérieures, force est de constater que le peu de passions dont nous avons été témoins a davantage été dû aux questions internationales.
Il est vrai qu'un certain nombre d'élections fédérales au Canada ont porté sur des thèmes internationaux, en économie (réciprocité et libre-échange en 1911 et 1988), ou en sécurité (défense et rôle militaire du Canada en 1911, 1917, 1940 et 1963). Cette année toutefois, l'électorat avait tout pour s'intéresser à la saine gestion des finances publiques, aux moyens acceptables pour conserver l'intérêt du Québec envers le Canada, à l'ouverture aux soins de santé offerts par le secteur privé ou à la répartition des surplus budgétaires fédéraux et au déséquilibre fiscal.
Pourtant, ces sujets laissent la population apathique. Par contre, les relations canado-américaines, la place du Québec à l'international et la souveraineté du Canada arctique ont suscité leur part d'attention. Comment expliquer ce paradoxe ?
Le Canada dans le monde
Il serait utopique de chercher réponse dans la place que le Canada occupe dans le monde. Puissance moyenne, le Canada est plutôt en déclin à la suite des 10 années de négligence impardonnable, fruit de l'incurie en matières internationales du gouvernement Chrétien. Ce glissement progressif s'est effectué sans qu'il n'y ait trop de protestation, si ce n'est celle des spécialistes qui diagnostiquaient l'affaiblissement progressif et sonnaient l'alarme quant aux conséquences que cela pouvait apporter. Encore aujourd'hui, peu de personnes s'en émeuvent. Ce n'est donc pas de ce côté que se trouve l'explication.
Une piste qui pourrait davantage nous amener vers une réponse, débute avec l'énoncé de politique internationale du Canada publié en avril 2005. Les gouvernements Chrétien et Martin ont longtemps tergiversé avant de rendre publique une nouvelle politique étrangère qui ne justifie même pas l'intérêt de l'électeur. Éclipsé le jour même de sa publication par l'élection d'un nouveau Souverain Pontife, mis en veilleuse pendant la campagne par un ministre, Pierre Pettigrew, qui ne peut se laisser distraire des efforts à consacrer à sa propre réélection, l'énoncé a été sévèrement jugé. Kim Nossal, de l'Université Queen's, résume bien ce qu'il en est : "Ces idéaux ne sont rien de plus que de belles paroles rassurantes pondues par des rédacteurs de discours expérimentés à l'intention d'un homme politique (Martin) qui semble constamment à l'affût de flatteries et de congratulations lui étant destinées." Malgré l'importance de redéfinir la place du Canada dans un monde bouleversé, ce n'est pas à partir de ce document qu'on trouvera de quoi faire campagne.
En fait, de tout temps, ce qui a fait vibrer l'électorat, c'est lorsque l'on tente de déterminer la nature de la contribution canadienne au monde. Ce fut le cas par rapport à l'Angleterre (1911, 1917, 1940) ou aux États-Unis (1911, 1963, 1988). Ça l'est encore aujourd'hui.
Les États-Unis
La relation canado-américaine fascine toujours. Face au voisin géant, comment se situer ? À cet égard, l'élément le plus frappant de la campagne a assurément été l'algarade diplomatique survenue entre Paul Martin et l'ambassadeur Wilkins. Sans doute divertissant pour la galerie, assurément profitable pour Paul Martin au point de vue des intentions de vote, l'incident a toutefois de quoi inquiéter.
Tout d'abord, il marque un tournant important dans l'attitude du premier ministre qui avait voulu se démarquer de son prédécesseur en plaçant les États-Unis au coeur de ses préoccupations internationales. Il a établi un secrétariat des relations canado-américaines au sein du Conseil privé, il a instauré un comité du Cabinet chargé de ces questions et l'énoncé d'avril clame haut et fort la nord-américanité du Canada. Malgré ces initiatives, la campagne électorale laisse présager le retour d'une distance malsaine entre Ottawa et Washington.
Cette distance se traduit aussi par le fait que c'est justement l'ambassadeur américain qui interpelle le premier ministre, publiquement et plus d'une fois, de surcroît. Il se peut que le président Bush n'ait pas apprécié la salve que lui a offerte Martin. Si la relation entre les deux capitales et les deux hommes était à la mesure de l'importance que revêt objectivement la relation canado-américaine, un simple coup de fil de la Maison-Blanche au 24 Sussex aurait suffi pour mettre les pendules à l'heure. Le dernier exemple où un président américain a pris de tels détours pour éviter de parler directement au premier ministre canadien, remonte aux jours de la relation orageuse entre Kennedy et Diefenbaker.
De son côté, Stephen Harper a aussi pris certaines distances, mais vis-à-vis des ambitions extraterritoriales des États-Unis. Sa sortie de jeudi concernant l'importance de préserver la souveraineté canadienne dans l'Arctique s'inscrit dans la lignée de la politique étrangère conservatrice de Clark et Mulroney. Même s'il s'agit d'une prise de position franchement dissociée des volontés à peine voilées de Washington, il s'y trouvera peu de personnes pour s'en étonner.
Le Québec
C'est aussi Stephen Harper qui a ouvert la porte à un rôle international pour le Québec, porte que Paul Martin s'est vite empressé de refermer, un comportement diamétralement opposé à celui qu'il avait affiché en mai 2004. Il n'est pas étonnant que le gouvernement Charest ait accueilli favorablement la position du chef conservateur, puisque les propos qu'il a tenus concordent avec les demandes effectuées par les ministres Gagnon-Tremblay et Pelletier.
Certains pourraient accuser Harper d'avoir concocté un message strictement à l'usage du Québec. Or, tel n'est pas le cas : Harper y est allé, jeudi, d'un éditorial d'opinion dans le Globe & Mail, l'autoproclamé "journal national" du Canada anglophone, dans lequel il réitère et explicite la position avancée lundi. Il y mentionne même que la place du Québec à l'UNESCO devrait être semblable à celle occupée au sein de la Francophonie, ce qui va en fait au-delà des revendications actuelles du Québec.
Ce dossier interpelle autant les gens au Québec que ceux du Canada hors Québec, parce que c'est justement la nature de la contribution canadienne dont il est question : doit-elle être unitaire ou être plurielle, à l'image de la fédération ?
Bilan et perspective
Le spécialiste des relations internationales s'est-il fait un cadeau à la veille de Noël en traitant de son sujet de prédilection ? La question m'a traversé l'esprit ! Toutefois, il demeure qu'objectivement, les questions internationales ont suscité plus d'intérêt que toute autre depuis la fin de novembre. Il restera à voir si, dans les bunkers électoraux, les stratèges y trouveront un filon à exploiter pour attirer vers eux un électorat par ailleurs blasé. Une fois la tourtière et le plum pudding digérés, nous verrons ce qu'ils nous réservent.


Entretiens Jacques Cartier
Diversité culturelle : au-delà de la convention
Rioux, Christian - Correspondant du Devoir à Paris
Le Devoir samedi 24 décembre 2005
En adoptant une convention sur la diversité culturelle, l'UNESCO a-t-elle ouvert une boîte de Pandore ?
Qui sait? La diversité culturelle est peut-être un dangereux virus. En tout cas, ceux qui en ont formulé l'idée, il y a quelques années à peine, n'en reviennent pas de la rapidité avec laquelle cette idée pourtant simple a conquis les esprits au point de donner naissance en quelques années à une convention internationale adoptée en octobre dernier par une majorité écrasante des membres de l'UNESCO.
«Cette victoire n'était que la première marche, explique le comédien Pierre Curzi, coprésident de la Coalition canadienne pour la diversité culturelle. Tout à coup le débat s'ouvre et l'on aborde des questions entièrement nouvelles.»
Pèlerin de la diversité culturelle, Pierre Curzi souhaite que la convention soit ratifiée par au moins 30 pays d'ici le mois de juin 2007. Pour ne pas perdre de temps, il compte notamment sur la Francophonie et ses 49 États membres. Ce court délai permettrait de tenir la première conférence des pays signataires dans deux ans à peine, soit lors de la 34e Conférence générale de l'UNESCO. Sinon, il faudra attendre deux ans de plus. Bien sûr, Curzi souhaite que la convention soit ratifiée par beaucoup plus de pays. Déjà, les Américains ont fait savoir qu'ils ne resteront pas les bras croisés. En octobre, Kristin Silverberg, haut responsable du département d'État américain, y allait d'une mise en garde en affirmant que les États-Unis pourraient «tenter d'empêcher» les États de ratifier la convention.
Parmi les pays adhérents, estime Curzi, il importe d'obtenir une représentation géographique significative, comprenant par exemple plusieurs pays arabes et plusieurs pays d'Asie, où les partisans de la convention sont encore peu nombreux. Il serait utile aussi que les pays du Commonwealth s'intéressent à cette convention, ce qui permettrait de rejoindre les pays de l'Afrique anglophone qui sont demeurés pour l'instant à l'écart du débat.
Ensuite, il faudra faire pression sur la conférence des adhérents pour que celle-ci mette en branle un processus encore plus large d'adhésion à la convention. La conférence devra se doter d'un comité intergouvernemental qui veillera à ce que les ententes commerciales bilatérales ne viennent pas annuler les bénéfices de la convention. «On a fait naître des espoirs partout dans le monde. Il faut maintenant y répondre», dit Curzi.
Les espoirs sont d'autant plus grands que cette convention ne permet pas seulement aux pays de protéger leur production nationale, explique le juriste Ivan Bernier. «S'ils ont le droit de défendre leur culture par rapport à l'étranger, les pays doivent aussi s'assurer que l'équilibre et la diversité sont préservés à l'intérieur même de leurs frontières.»
Une question délicate
Ce faisant, la convention ouvre un débat entièrement nouveau sur une question très délicate. Selon Ivan Bernier, «on peut s'attendre à ce qu'il y ait des contestations. Certains pays voudront s'assurer que les mesures protectionnistes correspondent à cet esprit». Ainsi, la convention ne devrait pas permettre d'empêcher, par exemple, tous les films américains de pénétrer en Iran. On pourra même l'invoquer pour défendre les droits d'une culture minoritaire à l'intérieur des pays signataires.
Déjà, certains ont commencé à le faire. «Les pays arabes sont riches d'une grande diversité, mais ils ne respectent pas cette diversité culturelle», dit Leila Rezk. La directrice de l'organisation libanaise Dialogue XXI rappelle que les cultures des minorités kurdes, berbères, syriaques, araméennes, arméniennes, coptes, juives, palestiniennes, etc., sont souvent ouvertement bafouées dans ces pays. En Syrie, par exemple, les 300 000 Kurdes ne parviennent même pas à obtenir des documents officiels de citoyenneté. Après les Kurdes en Irak, les Berbères viennent à peine d'obtenir la reconnaissance de leur langue au Maroc.
Cela n'a pas empêché les pays arabes de voter le texte de la convention. «Mais leur adhésion à ce texte est à mon sens biaisé, dit Leila Rezk. D'abord parce que cette convention n'est pas suffisamment contraignante pour obliger les États signataires à en respecter les clauses, pas plus qu'ils ne respectent d'ailleurs les autres conventions, notamment celles sur les droits de l'homme. Puis, parce que le concept de diversité est souvent utilisé comme un mode de revendication en faveur du respect des expressions culturelles arabes sur les marchés internationaux et, surtout, comme un système d'affirmation de la voix arabe sur la scène internationale.»
Pays en développement
Les experts estiment que la convention pourrait à tout le moins permettre de se faire une meilleure idée de l'état de la création culturelle qui prévaut dans les pays adhérents. Ceux-ci doivent en effet informer l'UNESCO des mesures prises dans ce domaine.
Il sera par ailleurs difficile de mobiliser les pays en développement si la conférence des pays signataires ne crée pas le fonds international pour la diversité culturelle mentionné dans l'accord. «Si la mise en oeuvre de la convention intègre l'aide au développement, cela donnera plus de poids aux pays du Sud», explique Hélène Ruiz-Fabri, professeure à la Sorbonne. Or, l'Organisation mondiale du commerce (OMC), dit-elle, est de plus en plus obligée de tenir compte de l'opinion de ces pays. En cas de conflit entre la convention et l'OMC, celle-ci ne pourra pas ignorer l'opinion des pays en développement.
Mais cette convention demeurera théorique si les pays ne prennent pas la responsabilité de renforcer leurs propres politiques culturelles, dit Pierre Curzi. Selon lui, il faut dès maintenant aider les pays qui n'en ont pas à se donner de véritables politiques favorisant les créateurs. Dans les pays d'Amérique du Sud par exemple, il faudra tenir compte tant des minorités ethniques que des peuples aborigènes. Enfin, il faudra envisager les défis que pose à la culture la dématérialisation des oeuvres qui permet leur diffusion à l'infini sur Internet. Bref, les pères de cette convention ont semé les germes d'un débat qui ne fait que commencer.
