
À tête reposée - Josée Legault
L’ANNÉE DE TOUS LES DANGERS
Josée Legault
MIR mercredi 8 février 2006
L’année 2006 sera une année charnière pour les souverainistes. Sans trop dramatiser, on peut dire que ce sera l’année de tous les dangers.
L’élection d’un gouvernement conservateur, avec une percée au Québec, interpelle sérieusement le Bloc et le Parti Québécois.
La politique n’étant pas une science exacte, plus rien de ce que les stratèges de ces deux partis avaient prévu ne peut être tenu pour acquis. Surtout pas la victoire électorale facile vers laquelle le PQ se voyait voguer lentement comme sur un long fleuve tranquille.
Le 23 janvier, le Bloc ne s’est pas effondré. Il a fait élire 51 députés – un bon score en terme de sièges –, mais il a néanmoins perdu 6 % de son vote populaire.
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La prochaine fois
À la prochaine élection fédérale, toute percée supplémentaire du Parti conservateur au Québec se ferait surtout dans la talle dite nationaliste molle, ou autonomiste, c’est-à-dire dans celle du Bloc.
En effet, le vote libéral s’étant à peu près effondré au Québec, toute avancée future des troupes de Stephen Harper ici se ferait nécessairement aux dépens du Bloc.
Cette fois-ci, le Parti conservateur a balayé la région de Québec – avec la Beauce et le Pontiac en bonus. La prochaine fois, si Harper livre le moindrement la marchandise promise aux Québécois, c’est dans la région de Montréal qu’il pourrait percer.
Le 23 janvier dernier, le Bloc a surtout profité du transfert des votes fédéralistes ou nationalistes « mous » du PLC vers les conservateurs. Cela a permis au Bloc de se faufiler et de conquérir même quelques châteaux forts libéraux.
La prochaine fois, c’est dans la talle bloquiste que le PC grugera encore plus. Ce qui pourrait faire perdre des comtés montréalais au Bloc.
Pendant que le Bloc mandate sa vice-présidente pour analyser ce qu’on a appelé « l’énigme de Québec », Stephen Harper bouge ailleurs. Et il le fait assez bien.
Il a recruté Michael Fortier dans son conseil des ministres, un avocat et homme d’affaires conservateur intelligent et des plus branchés. Sa mission sera d’établir des assises solides pour son parti dans la grande région montréalaise.
De toute évidence, Harper se prépare déjà pour la prochaine élection. Il sait fort bien que s’il venait à obtenir un gouvernement majoritaire, c’est au Québec qu’il doit venir chercher les précieux sièges qui pourraient la lui donner.
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Le piège
Bien sûr, Jacques Parizeau peut avoir raison. Il est possible que le Canada anglais se rebelle contre la moindre petite parcelle de pouvoir, ou d’argent, cédée au Québec.
Mais il est aussi possible que Harper manœuvre de manière à ne pas provoquer ce type de rejet. Les quelques controverses entourant certains membres de son conseil des ministres sont appelées à ne durer qu’un temps.
Ici, on sait qu’il travaille étroitement avec Jean Charest depuis bien avant l’élection fédérale… Il n’y a aucune raison pour que cet esprit de coopération ne perdure pas, nonobstant quelques petites guéguerres prévisibles.
En attendant, une chose est certaine : pour les prochains mois, le Bloc est piégé.
Parce qu’il craint la prochaine élection fédérale comme la peste – craignant perdre d’autres sièges au profit des conservateurs – il se condamne lui-même à tenir ce gouvernement minoritaire à bout de bras.
D’où la « collaboration » que ne cessent d’offrir les bloquistes aux conservateurs, ou cette émouvante « chance au coureur » qu’ils répètent sans cesse vouloir laisser à Harper.
Et que dire de la crainte que des bloquistes commencent à se murmurer l’un à l’autre de possiblement voir quelques uns des leurs, craintifs de perdre leur siège la prochaine fois, être tentés de passer du côté conservateur comme l’a fait le très libéral David Emerson?
Une autre motivation qu’ont les bloquistes de soutenir ce gouvernement le plus longtemps possible est celle de tenter de repousser une élection fédérale APRÈS la prochaine élection québécoise.
La raison en est simple : tout recul supplémentaire du Bloc en terme de sièges ou de votes, AVANT l’élection provinciale, ne ferait aucun bien au PQ, son frère politique.
Bref, seul un virage à droite radical et choquant du gouvernement Harper pourrait aider le Bloc à stopper les conservateurs au Québec. Sinon…..
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Il y a de la compétition…
Depuis sa naissance, le Bloc se « vend » auprès de l’électorat en brandissant ses missions : promouvoir la souveraineté et défendre les « intérêts du Québec ».
Pris entre l’arbre souverainiste et l’écorce des sacro-saints « consensus québécois », le Bloc a trop souvent délaissé le premier au profit de l’autre.
Face aux méchants libéraux centralisateurs et corrompus, cela était payant électoralement pour le Bloc. Aucun autre parti fédéral, hormis le Bloc, ne pouvait prétendre mieux défendre les intérêts du Québec. L’évidence en crevait même les yeux des fédéralistes.
Avec le très provincialiste Stephen Harper – et sa cohorte de 5 ministres québécois plutôt compétents et nettement plus civilisés que leurs prédécesseurs libéraux – le Bloc a maintenant de la compétition sérieuse sur le terrain de la défense des intérêts du Québec.
Décidera-t-il alors de se concentrer beaucoup plus sur la partie « souverainiste » de sa mission ?
Jusqu’à maintenant, les sources œuvrant dans les officines du Bloc disent que la « défense des intérêts du Québec » demeure, et demeurera LA mission prioritaire de ce parti.
Si tel est le cas, et que le Bloc s’entête dans cette voie, il pourrait trouver la concurrence des conservateurs de plus en plus musclée.

Le Québec est-il pauvre ? (1)
Yves Séguin
Journal de Montréal 09/02/2006
Certains prétendent que le Québec est pauvre et qu'il est bien chanceux de recevoir une aide financière d'Ottawa, et que s'il a de la difficulté dans ses finances, c'est bien de sa faute.
Mal géré, trop généreux dans ses programmes sociaux, dépensier, endetté, peu productif, bourré de chômeurs, vieillissant, peu dynamique, le Québec serait ainsi, selon eux, en déclin.
Le déséquilibre fiscal, les demandes financières adressées à Ottawa ne seraient que des gestes désespérés d'un Québec paresseux, lâche et incapable d'organiser ses finances. Ainsi, toujours selon l'opinion de ceux-là, le Québec devrait gérer autrement plutôt que de s'en prendre aux surplus d'Ottawa, fruits d'une noble gouverne, pensent-ils.
Évidemment, ils concluent en rappelant que sans les transferts financiers d'Ottawa, le Québec serait déjà mort et, dans ce sens, la souveraineté du Québec ne pourrait être qu'un cercueil.
Ces affirmations que l'on entend de plus en plus ne sont pas fondées et méritent que l'on replace les chiffres à la bonne place.
Ainsi, les études produites par l'Institut de la statistique du Québec, Statistique Canada, Revenu Québec et le Bureau of Economic Analysis des États-Unis permettent de tracer un portait du Québec beaucoup plus intéressant, et qui démontre même une performance remarquable à plusieurs points de vue.
Quatre indices
Chaque année, le World Competitiveness World Book, qui compare la situation d'une cinquantaine de pays, accorde au Québec un rang fort intéressant, même comparé à des puissances économiques comme le Japon.
Je présente aujourd'hui quatre indices parmi les plus importants
1. PIB: En 2006, le PIB du Québec est projeté à 2,6 %, soit à peu près le même que celui de l'Ontario. Comparé aux cinquante pays de référence, le Québec est au 21e rang, avec un PIB de 280 milliards de dollars.
2. Emploi: Le taux d'emploi dépasse actuellement les 60 %, soit l'un des plus élevés de l'histoire du Québec. Le taux de chômage, à 8,3 %, est le plus bas depuis 30 ans. Bien que dans d'autres pays la moyenne du chômage soit inférieure, on peut se consoler en comparant la situation du Québec à celle de l'Allemagne, de la France et de l'Espagne. Par ailleurs, si on considère la hausse annuelle des prix à la consommation, qui est de 2,2 %, le Québec est champion, la majorité des autres pays ayant un taux supérieur variant de 2,3 à 129 % !!!
3. Les investissements : Les projets d'investissements privés et publics dans la construction, les machines et l'équipement atteignent 50 milliards de dollars en 2005, un sommet inégalé au Québec. La croissance annuelle est en moyenne de 6,1 %, soit plus qu'en Ontario, où elle est de 5,1 %. En proportion du PIB, les investissements au Québec représentent 18 % en 2005 comparativement à 16,8 % en Ontario.
4. Activité économique : Les exportations augmentent au rythme annuel de 4 %. Les pièces d'équipement et autres produits manufacturés représentent près de 35 % du total exporté, comparativement à 23 % en 1988. D'ailleurs, depuis cette date, les exportations du Québec sont passées de 45 % du PIB à 53 %. Aujourd'hui, l'indice de diversification industrielle place le Québec en tête au Canada avec 135 points, l'Ontario se situant à 125. Comparé aux autres pays, le Québec est au 37e rang.
Comme on le voit, le Québec se classe très bien dans sa performance financière parmi les autres pays. Lundi prochain, je reviens sur le sujet avec d'autres indices d'évaluation.

Les caricatures du prophète musulman - Ce n'est pas une question de liberté d'expression
Jean Pierre Girard, Écrivain
Le Devoir vendredi 10 février 2006
Les sites Internet sont submergés par les commentaires au sujet des caricatures du prophète musulman: ceux qui appuient leur publication (la liberté d'expression) et ceux qui dénoncent (le respect de leur religion). Mais tous réagissent à froid, apparemment sans perspective, et l'arbre de chacun (son intérêt ou ses croyances) cache encore la forêt. Tous les textes des chroniqueurs et des éditorialistes occidentaux (du moins les 200 articles que j'ai pu parcourir sur le sujet depuis dix jours) parlent à peu près essentiellement de la défense de la liberté d'expression.
Or ce qui est très grave dans l'affaire des caricatures, ce qui est véritablement en jeu dans ce «choc des civilisations», est ailleurs. Il s'agit de l'assaut frontal contre la plus grande invention de la modernité (et possiblement l'annonce de la fin de l'ère moderne si l'horrible scénario qui se dessine finit par prendre corps). J'ai nommé l'ironie. «L'humour, l'éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l'homme dans sa profonde incompétence à juger les autres : l'ivresse de la relativité des choses humaines; le plaisir étrange issu de la certitude qu'il n'y a pas de certitude. Mais l'humour, pour rappeler Octavio Paz, est "la grande invention de l'esprit moderne". Il n'est pas là depuis toujours, il n'est pas là pour toujours non plus.» (Milan Kundera, Les Testaments trahis, page 47.)
Relativiser
L'ironie (une forme de légèreté qui n'a rien à voir avec la frivolité) est la capacité de relativiser les choses. L'ironie s'oppose à la lourdeur et souvent au sérieux -- quand ce sérieux est porteur d'assauts latents contre l'humanité. L'ironie, bref, se dresse contre toute certitude et propose un univers de vérités relatives, circonstancielles, plutôt qu'un univers à la Vérité monolithique, incontournable et forcément offensive. (La plus grande qualité d'un écrivain sera d'ailleurs cette ironie, cette relativité qui permet de saisir l'essence d'un personnage, ses buts et ses aspirations, en même temps que les buts et les aspirations contraires d'un autre personnage.)
Sans cette relativité, dans un monde à Vérité unique, si tu ne crois pas comme moi, tu es contre moi. (On pourrait croire que l'ironie s'oppose ainsi à toute religion, mais il n'en est rien : elle s'oppose à tout dogme.)
Charles-Philippe David a déjà écrit que les guerres du XXIe siècle seraient des guerres de fondamentalismes et de terrorismes (des corps, des esprits). Dans cette logique, il faudra aussi admettre (pour mieux réagir et y remédier pacifiquement) que certaines religions sont par essence fondamentalistes, dogmatiques, ou qu'elles entraînent à l'être : «Et quiconque combat dans le sentier d'Allah, tué ou vainqueur, Nous lui donnerons bientôt une énorme récompense.» (Le Saint Coran, sourate 4 - Les femmes -, verset 74.) En termes métaphoriques, nous sommes loin du «tendre l'autre joue» et nous nous rapprochons dangereusement de l'intervention guerrière perçue comme une solution. [...]
Discuter
Malgré ces différences de vues, malgré les textes (quelle que soit la religion), ces innombrables interprétations doivent se discuter, s'amender, s'expliquer. Entre des êtres humains qui verront dans tout dogmatisme, dans tout fondamentalisme, un danger plus grand que les interprétations des Premières Écritures (Bible, Coran et Talmud de Babylone sont ici sur le même pied). Chose certaine, mettre un genou au sol et permettre l'entrée dans notre vie intime des interdictions et de la lourdeur de l'autre (interdictions et lourdeur auxquelles il a, lui, consenti) est un sentier vers l'échafaud de nos libertés intimes -- pas seulement sociales.
Ce qui est en cause aussi, et malheureusement, outre l'ironie perdue peut-être à jamais, c'est assurément ce genou de l'Occident posé au sol devant un intégrisme inhérent à une religion. «Encore aujourd'hui, avoir une pensée pour Rushdie, qui ne dort jamais au même endroit. L'humour n'est pas là pour toujours non plus... L'intégriste ne s'esclaffe jamais. Ou, en tout cas, jamais de cet endroit qu'on appelle l'ironie. L'intégriste ne rit que de ce qui a été décrété drôle.» (Jean Pierre Girard, Le Tremblé du sens, page 71.)
Cette peur du geste, notamment depuis les tours jumelles, cette peur de la parole ou du dessin vient biffer des siècles de lutte pour accéder à la liberté intérieure des êtres. Ce nouveau poids, cette absence de relativité des choses, sont infiniment plus graves qu'un écart momentané à notre liberté d'expression ou que les courbettes de certains journaux qui justifieront leur silence en alléguant ne pas vouloir jeter d'huile sur le feu. Ce recul de la liberté intime (de penser, de questionner, de dire, de rire) pourrait même signer la fin de l'ère moderne, et ce, avec au moins autant de force que l'exploration de l'espace, les manipulations génétiques ou l'avènement de l'informatique.
Notons enfin, avec effroi, que certains (les caricaturistes au premier chef) ont déjà subi des menaces de mort, que des ambassades ont été incendiées, des drapeaux piétinés et brûlés, que des foules de 50 000 ou 100 000 personnes marchent en scandant «Mort à la France !» ou «Mort au Danemark !» en brandissant des pancartes où est écrit : «Exterminons ceux qui insultent notre prophète !»
Notons surtout que la lourdeur, l'incapacité à relativiser l'expérience humaine, continue de faire des victimes, et que tout prétexte sera bon désormais.


Manifestation à Montréal contre la publication des caricatures du prophète Mahomet
Les imams craignent un dérapage
Clairandrée Cauchy
Le Devoir vendredi 10 février 2006
Les mosquées ouvriront plutôt leurs portes aux autres communautés
Une coalition représentant la majorité des mosquées et des centres islamiques de la région de Montréal recommande aux musulmans québécois de s'abstenir de manifester demain devant le consulat du Danemark. Les leaders religieux sont plutôt en faveur d'une journée portes ouvertes afin de sensibiliser la population et d'expliquer les réactions à la publication des caricatures du prophète Mahomet dans un journal danois.
Saïd Jaziri, imam de la mosquée al-Qods, a en effet invité les fidèles à manifester demain devant le consulat du Danemark, au centre-ville de Montréal. «La sagesse collective de la communauté musulmane conclut qu'une manifestation n'est pas un moyen approprié», a déclaré Salam Elmenyawi, du Comité musulman de coordination pour la justice (CMCJ), qui n'en condamne pas moins la publication des caricatures du prophète Mahomet. M. Elmenyawi tentait encore hier de convaincre son collègue de la mosquée al-Qods de renoncer à l'idée de se faire entendre dans la rue.
Alors que des manifestations ont tourné au vinaigre dans le monde arabe, des ambassades danoises ayant été la cible d'attentats, les leaders religieux montréalais préfèrent miser sur des «actions positives, constructives», en organisant une conférence publique et en ouvrant les mosquées au grand public. «Il faut être très prudent car il y a un risque de dérapage. C'est la raison pour laquelle on a pris une décision de ne pas y participer», a dit un des porte-parole de la communauté musulmane, Bachar Elsolh, ajoutant que la consigne sera donnée dans les mosquées aujourd'hui même lors de la prière du vendredi.
N'en déplaise aux autres imams, le fondateur de la mosquée al-Qods, Saïd Jaziri, n'a pas l'intention de renoncer à organiser sa manifestation. «On entend ces discours [sur la sécurité et les risques de dérapages] dans les pays qui vivent en dictature. [...]. Nous allons prouver qu'on peut manifester dans le calme et dire non à l'insulte contre les religions. Nous allons prouver aux gens que les musulmans ne sont pas des sauvages. Le mot d'ordre, c'est le calme», a expliqué M. Jaziri hier.
Les organisateurs de la manifestation devaient néanmoins se rencontrer en soirée pour discuter du trajet, des mesures de sécurité et de l'état de l'opinion publique. «S'il y a le moindre risque de dérapage, on l'annule», a ajouté M. Jaziri, prenant cependant soin de préciser que des personnes infiltrées dans la manifestation peuvent toujours la perturber.
«Diffamation»
Si le CMCJ désapprouve l'idée d'une manifestation, il partage cependant le point de vue de M. Jaziri au sujet de la «campagne de dénigrement du prophète Mahomet et de la foi musulmane». «Il ne fait aucun doute que la diffusion de caricatures injurieuses à l'endroit du prophète de l'islam n'est en aucun cas l'expression d'une liberté mais plutôt une occasion inacceptable de diffamer le représentant de la religion musulmane», affirment les leaders religieux dans leur déclaration commune.
Ils appellent du même souffle les membres de la communauté musulmane internationale «au calme et à la clairvoyance dans leurs réactions à ce grave problème», condamnant les manifestations violentes.
Ils invitent les gouvernements québécois et canadien à renforcer la législation pour considérer comme un «crime racial» «toute manifestation ou déclaration islamophobe». Le CMCJ reconnaît toutefois que la décision de publier ou non lesdites caricatures relève de l'application du code d'éthique des journalistes et non de la législation. La coalition a par ailleurs salué la façon dont les médias québécois se sont comportés en s'abstenant de diffuser largement les publicités, contrairement à leurs homologues européens.
Les mosquées tiendront donc des journées portes ouvertes et organiseront des séances d'information au sujet du prophète Mahomet au cours des deux prochaines fins de semaine.
La ministre des Communautés culturelles du Québec, Lise Thériault, a applaudi à l'initiative du comité d'ouvrir ses portes aux non-musulmans. Quant à un éventuel renforcement des législations pour prévenir des comportements islamophobes, la ministre dit avoir «entendu l'appel». «Cela mérite de pousser plus loin la réflexion», a-t-elle affirmé, condamnant par ailleurs les actes de vandalisme perpétrés contre deux centres islamiques de Laval mercredi.
Mme Thériault a reconnu que la tenue d'une manifestation peut sembler «inquiétante» de prime abord, soulignant toutefois que les «manifestations se déroulent généralement dans le calme au Québec». Elle a cependant rappelé que lors de manifestations contre le gouvernement Charest, il est arrivé que des «anarchistes» se mêlent aux «pacifistes».

Vivre et laisser vivre
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir samedi 11 février 2006
Plus le temps passe, plus il devient évident que, si la douzaine d'illustrations du prophète Mahomet parue en septembre dernier dans un journal danois a blessé des millions de musulmans à travers le monde, elle a surtout servi de prétexte à un déferlement de violence et de haine qui n'avait rien de spontané. Le moment est venu pour la société civile de réaffirmer son droit inaliénable à la libre expression et son désir de paix.
Depuis deux semaines, un grand nombre de journaux et de magazines européens parmi les plus sérieux ont repris à leur compte les douze dessins publiés par le quotidien danois Jyllands-Posten, que ce soit en guise de défense de la liberté de presse ou simplement à titre de complément d'information pour leurs lecteurs. En Amérique du Nord, la presque totalité des journaux se sont abstenus pour ne pas choquer les membres de la communauté musulmane ou pour ne pas fournir de munitions à ceux qui attendaient l'occasion pour exprimer leur haine de la culture occidentale. Les quelques rares médias, comme Radio-Canada, TVA, Le Journal de Montréal ou Le Devoir, qui ont choisi de présenter avec plus ou moins de clarté un ou quelques-uns des dessins mis en cause l'ont fait dans le respect le plus strict des règles de la déontologie journalistique. Dans aucun cas il n'y a eu volonté de choquer ou de provoquer les membres de la communauté musulmane.
Malgré cela, à écouter certains imams pourtant modérés, cette attitude faite de respect et de retenue ne suffirait pas. Selon eux, la liberté d'expression dont se réclament la société civile et la presse doit s'arrêter là où commence le droit religieux. Dieu ne peut pas faire l'objet de sarcasmes ou de caricatures et, dans le cas du prophète Mahomet, pas même d'une représentation visuelle. Ceux qui brisent ce tabou blasphèment et méritent non seulement la punition de Dieu mais, pour certains plus radicaux, celle des hommes.
Dans la déclaration publique faite jeudi dernier pour exprimer son désaccord avec la manifestation qui doit avoir lieu cet après-midi, le Comité musulman de coordination pour la justice, qui regroupe un grand nombre de mosquées et d'organismes communautaires, en appelait à l'adoption d'une loi «réduisant au crime racial toute manifestation ou déclaration islamophobe». Or les chartes québécoise et canadienne des droits et libertés interdisent déjà la discrimination pour motifs religieux, alors que le Code criminel proscrit l'incitation à la haine.
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Au Canada, tout citoyen a le droit de croire en un dieu de son choix, le droit de critiquer celui du voisin ou d'affirmer tout haut que le sien est le seul vrai Dieu. Tout citoyen a même le droit de crier haut et fort que l'existence de Dieu est une énorme fumisterie inventée par des hommes pour tromper d'autres hommes.
Il va donc de soi que chacun a le droit d'exprimer ce qu'il pense, comme il le pense, que ce soit verbalement, par écrit, par le dessin, la caricature ou autrement.
Aussi choquant et inutile qu'il soit, le blasphème n'est donc pas un crime et celui qui en serait accusé en fonction des principes édictés par l'une ou l'autre des nombreuses religions pratiquées au pays pourrait invoquer ce droit inaliénable en la liberté d'expression. Cela n'est pas propre à la culture canadienne : déjà, au XVIIIe siècle, Voltaire écrivait : «Je ne suis pas d'accord avec vos idées, monsieur, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer.»
Cela dit, reconnaissons d'emblée que la vie commune, le civisme et la tolérance suggèrent d'user de ce droit avec jugement, dans le respect de la réputation et de l'intégrité d'autrui. Après tout, ce n'est pas de l'insulte que naissent l'amitié et la paix. Mais passer outre à cette évidence, comme n'hésitent pas à le faire certains magazines satiriques par exemple, ne conduit pas à la prison. Une telle liberté peut déplaire, elle n'en est pas moins fondamentale.
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Tout au cours des manifestations qui ont eu lieu depuis deux semaines, on a entendu des individus se réclamant d'Allah et de Mahomet crier : «Les infidèles doivent mourir !» ou «Massacrez ceux qui insultent l'islam !». Ajoutés au saccage des ambassades du Danemark à l'étranger, ces appels à la haine adressés aux autorités politiques danoises font craindre le pire quant aux relations à venir entre la diaspora musulmane et sa terre d'accueil en pays occidental. D'ailleurs, même si les patrons de presse du pays ne l'avoueront pas, cette peur a aussi joué dans la décision de ne pas publier les dessins danois.
Après New York, Madrid et Londres, le Canada ne peut plus prendre à la légère l'hypothèse qui veut que des groupes terroristes aient déjà pignon sur rue au pays. C'est pourquoi cette majorité de musulmans qui croit au rêve d'élever ses enfants en paix au Canada doit se montrer vigilante devant le risque d'une montée de l'extrémisme dans ses rangs.
Au Danemark, petit pays pacifique semblable au Canada, le seul responsable de l'affaire des caricatures était la direction de ce journal conservateur qui n'a pas su retenir un geste de provocation inutile. On a tort de demander aux autorités politiques des pays où la liberté d'expression est un droit fondamental d'intervenir pour brimer cette liberté. Tous y perdraient, en commençant par les minorités religieuses.
Cette affaire de caricatures n'aurait pas tourné à la foire d'empoigne mondiale si certains imams locaux s'étaient abstenus de promouvoir leur cause auprès de dirigeants politiques du Proche-Orient à l'aide d'autres dessins, beaucoup plus violents que ceux qui ont été publiés. Connaissant les tensions qui opposent des pays comme l'Arabie Saoudite, l'Iran et la Syrie à l'Europe, on comprend que la révolte organisée en haut lieu ait dégénéré, aux dépens du peuple danois, mais aussi de sa communauté musulmane.
Le Canada, comme la plupart des pays développés, est un État de droit qui adopte ses lois selon la volonté librement exprimée de ses citoyens et non pas en fonction d'un code religieux. Grâce à cela et malgré ses faiblesses, notre démocratie est de celles qui protègent le mieux les droits religieux des individus, y compris ceux des minorités qui peuvent, comme ce sera le cas aujourd'hui, manifester librement leur insatisfaction.
Souhaitons de tout coeur que la manifestation qui aura lieu cet après-midi se déroule dans l'ordre et, surtout, qu'elle ne nuise pas aux démarches de rapprochement et de dialogue entreprises par les représentants de la majorité pacifique et sympathique de nos concitoyens de religion musulmane.
j-rsansfacon@ledevoir.com

Pourquoi la violence devant une provocation futile? - L'ignorance de l'islam et de la liberté
Soheib Bencheikh, Ancien mufti de Marseille, aujourd'hui délégué de la Mosquée de Paris et directeur de l'Institut supérieur des sciences islamiques
Le Devoir samedi 11 février 2006
À la suite de la publication des caricatures touchant à la personne du Prophète, pour des raisons probablement malintentionnées, la réaction de certains musulmans se situe au-delà du surréalisme. Des régimes «musulmans» et certaines organisations «islamiques» vont jusqu'à l'exigence pathétique d'excuses solennelles des chefs de gouvernement des pays où les caricatures ont été publiées. En France, l'événement a pris des proportions «élyséesques».
Cette revendication insolite de mémoire d'Arabe nous pose beaucoup d'interrogations. Ces musulmans ignorent-ils l'enseignement coranique qui nous incite à transcender les polémiques ? N'ont-ils pas dans le coeur ce verset : «Et lorsqu'ils [les croyants] sont apostrophés par les ignorants, ils disent : paix» ?
Quand bien même l'intention à l'origine de ces dessins viserait volontairement à s'attaquer au sacré des musulmans et à heurter gratuitement leur sensibilité, le Coran nous a également montré la façon dont il convient de réagir : «Repousse le mal par le bien, tu verras avec qui tu as une inimitié, comme un ardent allié.» Ne savent-ils pas que le Prophète lui-même a subi les affres et les injures les plus humiliantes ? Lorsque les polythéistes de son époque l'ont qualifié de fabulateur et d'imposteur, il ne leur a pas tordu le cou mais leur a répondu : «Dieu sera juge entre nous le jour de la rétribution.»
Ces musulmans ignorent-ils que l'islam, qui a traduit et étudié les philosophies les plus athées et qui a argumenté contre les idéologies les plus redoutables, destructrices et semeuses de doutes, ne peut pas trembler aujourd'hui devant un dessin caricatural et de mauvais goût ?
Une religion sûre d'elle-même, convaincue de sa solidité, ne peut fuir les critiques et les mises en cause. Comment alors ces musulmans veulent-ils que les bases de l'islam vacillent aujourd'hui devant une futile provocation ?
Sur la liberté d'expression
Quant à l'autre ignorance, elle est plus grave encore. Ces musulmans ignorent-ils que la liberté d'expression la plus totale est un édifice commun à toutes les pensées, construit pour toutes les convictions, même les plus contradictoires et les plus inassimilables ? Tout un chacun a droit de cité, qu'il soit beau ou laid, fou ou sage, provocant ou responsable.
Faut-il rappeler que, grâce à cette même liberté d'expression, l'islam lui-même peut élever la voix à tout moment dans les pays démocratiques ? Qui empêche un musulman, en France ou ailleurs en Europe, de proposer ses valeurs ? Qui entrave un croyant qui veut publier ses convictions ? N'est-il pas autorisé à tous les citoyens, y compris les musulmans, de critiquer tout projet ou de promouvoir toute action ?
En effet, au moment où l'islam n'a pas bonne presse en Occident, c'est grâce à cette même liberté d'expression que nous, musulmans, pouvons nous défendre pleinement.
Mon étonnement est grand lorsque j'observe dans la «rue arabe» une flambée collective hystérique de nature à confirmer la peur et le rejet de l'islam. Or cette effervescence pathologique est couverte, curieusement, par toute une mobilisation diplomatique, inédite dans l'histoire des pays musulmans, pour faire pression sur des chefs d'État et de gouvernement afin d'obtenir leurs excuses et leur mea-culpa. Pourtant, ces mêmes gouvernants et ces mêmes chefs d'État n'ont jamais été un jour à l'abri de la satire la plus blessante et de la caricature la plus caustique.
Lorsque certains États arabes boycottent par des mesures diplomatiques et économiques le Danemark, pays paisible et pacifique, que penser de leur docilité envers les États-Unis, auxquels ils sont malheureusement livrés, poings liés ?
Quant au soutien du rabbinat et de l'Église en France, il ne peut que susciter les remerciements vifs et sincères des musulmans pour cette solidarité affichée. Mais on aimerait l'avoir aussi pour les hommes et les femmes, musulmans de Palestine, d'Irak, de Tchétchénie et d'ailleurs, privés de leurs droits fondamentaux et victimes d'atteintes à leur dignité.
Deux droits à juxtaposer
Le vrai débat est ailleurs. Il s'agit en réalité de la juxtaposition de deux droits absolus : le droit d'avoir des convictions religieuses complètement respectées, ni fustigées ni stigmatisées, et le droit de s'exprimer librement et à tout moment, notamment pour commenter ou critiquer des projets sociaux concrets ou des actions politiques palpables.
Quant à la conviction intime ou métaphysique des gens, je ne sais pas si elle est du ressort de la liberté d'expression. Le respect du sacré, notamment celui de l'autre, est une valeur qui s'impose de plus en plus dans un monde où toutes les convictions circulent et se côtoient. L'Occident, à cause d'une sécularisation qui dure depuis plus d'un siècle, a peut-être perdu la référence à la transcendance sur laquelle on assoit éthique et principes, mais cette carence se comble avec le dialogue et les débats de société : «Et discute avec eux de la meilleure façon» (Le Coran). L'islam en Occident, qui n'a aucune séquelle de l'anticléricalisme, peut même devenir le pionnier de ce débat.
Moi-même qui ne suis pas chrétien suis tout le temps choqué lorsque je vois la croix du Christ ou les habits religieux catholiques mêlés indécemment à des scènes érotiques ou bestiales. Ce genre de «liberté d'expression» est sarcasme gratuit et n'a rien à proposer. Réfléchissons !

Biographie - Pierre Godin est passé à côté du vrai René Lévesque
Louise Beaudoin, Ancienne ministre des Relations internationales du Québec
Le Devoir samedi 11 février 2006
Je viens de terminer, pendant un récent séjour en Argentine, la lecture du quatrième tome de la biographie de René Lévesque par Pierre Godin. Ce dernier tome couvre la période 1980-87. En refermant le livre, j'ai éprouvé un malaise dont je voudrais tenter d'exprimer ici, le plus clairement possible, les raisons.
Il y a une absence systématique de références directes aux témoignages recueillis chez les acteurs de l'époque. Plutôt que d'identifier clairement ses sources au fur et à mesure de leur utilisation, Pierre Godin place pêle-mêle, à la fin de chaque chapitre, la liste des témoignages et documents dont il s'est servi, ce qui rend impossible pour le lecteur de savoir précisément d'où viennent les informations et impressions retenues.
Il s'appuie aussi souvent sur une seule source orale pour se livrer à des affirmations étonnantes, mettant en cause d'autres acteurs auprès desquels il n'a pas pris la peine de valider l'information ou dont le point de vue aura été ignoré. Il nous fait ainsi assister à une succession de scènes et de dialogues fictifs, comme si, à la limite, l'auteur utilisait le vrai pour créer du faux !
Erreurs et fausses interprétations
Dans le troisième tome, René Lévesque habite sur la rue d'Auteuil à Québec et, dans le quatrième, sur la rue Sainte-Ursule. La vérité se trouve dans le troisième tome.
Quiconque a vécu de près la campagne référendaire de 1980 peut témoigner que, contrairement à ce qu'affirme Godin (page 26), René Lévesque a été à la hauteur, qu'il n'était ni «épuisé» ni «brouillon comme jamais». De la même façon, à l'été 1980 (page 62), les péquistes étaient dirigés par un chef qui avait le goût du Québec alors que Godin prétend que Lévesque n'avait plus envie de se battre.
En ce qui concerne les relations internationales, Godin démontre parfaitement que, malgré ce qu'en disent certains, le ministère des Affaires étrangères canadiennes a été, pendant cette période et jusqu'à aujourd'hui d'ailleurs (avec un bref intermède sous Brian Mulroney), cette machine à écraser le Québec que tous ceux qui ont oeuvré dans ce secteur connaissent trop bien. M. Lévesque exécrait la plupart des ambassadeurs du Canada et ne se gênait pas pour le leur faire savoir directement (pages 310 et 311). C'était son côté délinquant et impertinent dont nous avons tous été témoins à un moment ou à un autre.
Cependant, là comme ailleurs dans le livre de Pierre Godin, des erreurs se glissent. Ainsi (page 309), il situe en décembre 1983 un voyage en France de René Lévesque qui a en fait eu lieu en avril 1984. Contrairement à ce qu'il écrit, d'une part, les vins n'étaient pas trop capiteux à Matignon et, d'autre part, l'échange musclé avec le premier ministre Pierre Mauroy, s'il porta bien sur le fait que le président Mitterrand aurait dû venir au Québec avant de se rendre au Liban, ne se déroula pas comme il le prétend. Il manque à cette relation de l'événement un élément essentiel pour bien le comprendre.
Curieusement, à l'inverse, Godin passe sous silence la visite de M. Lévesque en France en juin 1983, pendant laquelle il convainquit le président Mitterrand d'attendre -- encore une fois --, avant de convoquer un Sommet de la Francophonie, que le Québec s'entende avec Ottawa, et ce, alors que Pierre Trudeau avait officiellement annoncé le mois précédent que, la France laissant tomber le Québec, le Sommet aurait lieu sans lui. En 1983, René Lévesque a donc personnellement sauvé la mise même si, au printemps 1985, j'ai craint que M. Lévesque n'accepte l'inacceptable en signant un texte qui ne laissait pas suffisamment d'espace politique au Québec en Francophonie.
Je pourrais continuer encore longtemps en énumérant les mauvaises interprétations et les défaillances chronologiques, mais je me contenterai d'évoquer une dernière affirmation pour le moins contestable. Tous ceux qui ont fréquenté René Lévesque durant la dernière partie de sa vie ne peuvent souscrire au jugement de Godin (page 492) selon lequel, en quittant la politique, il est entré «dans la période la plus noire de sa vie». Je crois au contraire qu'il a alors fait la paix avec lui-même et qu'il est redevenu l'homme attentif aux autres, intéressé par les événements, curieux intellectuellement, que nous aimions tant.
Les femmes
Mais c'est en parlant des quelques membres féminins de l'entourage de René Lévesque que Godin a franchement suscité mon indignation. Je les connais toutes personnellement, particulièrement Martine Tremblay, qui a été sous-ministre au ministère de la Culture et des Communications (1995-98) et aux Relations internationales (1998-2002).
Passons sur son méprisant «Titine et les filles arrivent». Je n'ai jamais entendu personne appeler Martine Tremblay de cette façon; elle n'a jamais été une groupie éperdue d'admiration, une directrice de cabinet trop inconditionnelle, comme il le prétend. Je le sais parce que, à l'époque, j'étais déléguée générale du Québec à Paris et que je communiquais avec elle quotidiennement. Ensuite, pendant sept ans, nous avons travaillé ensemble très étroitement.
Au contraire, Martine Tremblay -- M. Parizeau peut en témoigner autant que moi -- possède cette rare qualité, une qualité essentielle chez un directeur de cabinet ou un sous-ministre, de donner l'heure juste. La parole d'un directeur de cabinet ou d'un sous-ministre doit être parole d'évangile, et on doit pouvoir s'y fier totalement. La sienne l'était.
Pierre Godin décrit (pages 328 à 335) de façon caricaturale le cabinet du premier ministre, et sa description contient beaucoup de faussetés. Contrairement à ce qu'il dit, Claude Mallette ne fait plus partie de l'inner circle depuis la fin de 1980; Alexandre Stefanescu est un «homme» de Michel Carpentier et non de Martine Tremblay; etc. Tout à son invraisemblable démonstration, Godin gomme complètement la présence au cabinet de plusieurs conseillers masculins influents tels le directeur des communications, Robert Mackay, dont le nom n'est mentionné qu'une seule fois, dans le cadre d'une partie de cartes dans un avion, et le constitutionnaliste Jean K. Samson, dont le nom n'est jamais évoqué.
La thèse
Que la défaite référendaire de 1980 ait marqué le début d'une longue descente aux enfers, personnelle et politique, de René Lévesque, j'en conviens. Mais ce n'est que de la fin de 1984 jusqu'à sa démission, en 1985, qu'il a été littéralement «brisé». Ni avant ni après, contrairement à ce que prétend Pierre Godin.
Or la totalité du dernier tome de sa biographie est construite autour de cette vision préétablie d'un René Lévesque «affaibli», «désabusé», «lessivé», «aigri», «désenchanté» dès 1980, entretenant l'impression d'une sorte d'incapacité permanente de l'homme à assumer ses responsabilités et à gérer les crises.
S'attribuant sans doute le mérite d'avoir érigé, dans les trois premiers tomes, un monument au personnage, Pierre Godin se sera ultimement arrogé le droit de le déboulonner et de déterminer le moment et les conditions de la mise à mort. Mais n'est-il pas passé ainsi à côté du vrai René Lévesque ?

Relations internationales - Le modèle belge pourrait inspirer Québec et Ottawa
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 11 février 2006
Le Québec ne veut pas du statut «d'État membre associé» à l'UNESCO, a fait savoir la ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay. La formule optimale pour la participation du Québec aux forums internationaux pourrait plutôt s'inspirer du fédéralisme belge, a appris Le Devoir.
«État membre associé» : c'était pourtant là une des formules envisagées pour que le gouvernement Harper honore sa promesse «d'inviter le gouvernement du Québec à jouer un rôle à l'UNESCO selon des modalités analogues à sa participation à la Francophonie». À la Francophonie, le Québec, grâce à un compromis historique, a obtenu depuis longtemps -- tout comme le Nouveau-Brunswick -- de jouer un rôle de «gouvernement participant». Mais à l'UNESCO, le statut «d'État membre associé» signifierait au contraire que le Québec «renonce à la conduite de ses relations internationales», a précisé hier l'attachée de presse de Mme Gagnon-Tremblay, Valéry Langlois. En effet, les membres associés, bien qu'ils aient un droit de parole, ne votent pas. D'ailleurs, toutes les entités qui ont obtenu ce statut sont des territoires du type protectorat comme les Antilles néerlandaises, Aruba, les îles Caïmans, les îles Vierges britanniques, Macao et Tokélaou (une île britannique en Océanie).
Modèle belge
Alors, quel statut pourrait à la fois respecter la promesse conservatrice et les revendications que le Québec a présentées en octobre ? Le modèle belge ? «Ça pourrait ressembler à ça», a laissé tomber Mme Langlois hier lors d'un entretien avec Le Devoir. On se souvient qu'en octobre 2004, le chef conservateur Stephen Harper, dans un discours prononcé à Québec devant ses militants, avait vanté le fédéralisme belge (ce qui lui avait valu de virulentes critiques au Canada anglais). Dans le même discours, M. Harper avait déclaré : «Il y a un rôle historique pour les provinces dans des affaires internationales, surtout quand ces affaires sont dans les compétences des provinces.»
En Belgique, ce sont les communautés qui contrôlent leurs relations internationales lorsqu'il est question de leurs compétences. Ce sont elles qui, après discussions, nomment un porte-parole qui prendra position aux instances internationales au nom de la Belgique. À certaines instances, si les communautés belges ne s'entendent pas, elles doivent même pratiquer une «abstention constructive»; la Belgique n'exprime alors pas de position mais n'empêche pas les négociations de se poursuivre. L'Union européenne fonctionne parfois de façon analogue : à l'UNESCO, par exemple, elle parle d'une seule voix, après que ses composantes se sont entendues entre elles.
À quoi cela pourrait-il ressembler dans un contexte canadien ? Peut-être à ce qui se produit dans le domaine de l'éducation, indique Stéphane Paquin, professeur associé à l'UQAM, spécialisé dans les relations internationales des entités non souveraines. Déjà, en cette matière, ce sont les provinces qui, au sein du Conseil des ministres de l'Éducation du Canada (CMEC), se concertent, désignent un porte-parole et «représentent à l'étranger les intérêts des provinces et des territoires en matière d'éducation». Ce mécanisme s'impose puisque le fédéral n'a pas de ministre de l'Éducation. Évidemment, dans une telle formule, le Québec ne parle pas de sa propre voix, fait remarquer M. Paquin. Selon lui, le Québec devrait réclamer le droit de signer de vrais traités dans ses champs de compétence.

Les charges de la caricature, d'hier à aujourd'hui
Jean-François Nadeau
Le Devoir samedi 11 février 2006
Manifestations, émeutes, incendies et mises à sac d'ambassades étrangères: l'affaire des caricatures de Mahomet prend des proportions étonnantes, presque inimaginables. Inimaginables parce que l'Occident, même s'il est encore pénétré de valeurs religieuses, n'est plus à même de concevoir la vie humaine seulement dans l'écrin du sacré. Or la caricature moderne, par la liberté qu'elle commande, est elle-même un pur produit historique de l'affranchissement du sacré. C'est d'ailleurs dans le cadre de luttes idéologiques que la caricature s'est peu à peu imposée au cours des deux derniers siècles, jusqu'à prendre l'importance qu'on lui reconnaît aujourd'hui.
La caricature illustre d'abord et avant tout un nouveau rapport qui s'est établi entre les individus et la société : chacun est libre, dans les limites de la loi, de critiquer ou de commenter le point de vue d'autrui, même sur le mode iconoclaste.
Le mot «caricature» lui-même, dérivé de caricare, renvoie évidemment à l'idée d'une charge, d'un excès, d'une outrance doublée d'une ironie qui, idéalement, se veut lucide. Depuis 200 ans, la caricature a accompagné les révolutions, quand elle ne les a pas suscitées.
Bien qu'elle remonte à la nuit des temps, la caricature telle que nous la connaissons aujourd'hui est d'origine italienne. C'est entre le XVe et le XVIIe siècle que les règles de base de la caricature se fixent. Parmi les pionniers du genre, on trouve entre autres les frères Carrache ainsi que Léonard de Vinci, c'est-à-dire des peintres qui, d'une part, explorent la critique sociale par les excès du dessin en même temps qu'ils imposent, d'autre part et paradoxalement, les règles du portrait classique, pour la plus grande gloire de la peinture italienne. Mais la caricature n'est alors tout au plus qu'un divertissement d'atelier, sauf peut-être dans l'Allemagne du XVIe siècle, déchirée par la Réforme et les révoltes paysannes : là, le dessin satirique explose.
En France, au siècle de Louis XVI, la caricature s'enracine pour de bon. À la Révolution française, son usage se répand très rapidement. Elle devient sans conteste une arme dangereuse dans une société bouleversée. La caricature est alors utilisée de part et d'autre, tant par les révolutionnaires que par leurs opposants. À partir de 1789, le dessin à charge -- tout comme la chanson politique -- est partie prenante de tous les combats idéologiques. Boyer de Nîmes, un royaliste passionné par l'usage de la caricature, est une des premières victimes célèbres de ce type de dessin : il est condamné à mort après la publication de son ouvrage consacré à l'histoire du dessin satirique...
Devant les craintes que soulèvent la satire et l'humour intégrés au dessin à charge, les maîtres de la société développent partout des moyens juridiques et moraux pour tenter de le museler. La France et l'Angleterre, faut-il le rappeler, comptent très vite sur l'adoption de nouvelles lois afin de faire taire les caricaturistes. Le code Napoléon et la loi sur le libelle permettent la répression du travail de bien des dessinateurs.
Dans Le Charivari, célèbre journal de caricatures fondé en 1832 par Charles Philipon, on publie notamment un dessin de Louis-Philippe qui, dans une suite de vignettes, finit par être représenté sous la forme d'une grosse poire. Les autorités publiques se déchaînent. Le procès, la prison, l'amende : tout y passe. Le Charivari, où dessine entre autres le grand Honoré Daumier, est aussi une victime célèbre des outrances juridiques du régime de Napoléon III contre la presse.
Il faudra attendre les lois sur la liberté de la presse pour assurer une relative sécurité aux dessinateurs. Bien des caricaturistes ont reçu menaces et coups pour avoir exploité, même un peu benoîtement, la liberté de leur art. Ici, Hector Berthelot, fondateur en 1877 du Canard de Montréal, se fit physiquement malmener tout simplement parce qu'il avait forcé la mesure des pieds de Charles Thibault, un sombre échevin lié au non moins sombre Parti conservateur.
Avant la Deuxième Guerre mondiale, en Amérique comme en Europe, les coups de main menés contre des journaux sont monnaie courante. Dans toutes ces entreprises, les caricaturistes sont souvent des cibles privilégiées.
Une langue universelle
La caricature soulève les passions européennes depuis ses origines. Et il en va de même au Nouveau Monde.
En 1759, en rade de Québec, le brigadier Townsend, un des pionniers de la caricature en Angleterre, se moque de son supérieur, le général James Wolfe, grâce à ses dessins. Ses caricatures à l'encre noire, rehaussées à l'aquarelle, sont aujourd'hui conservées au Musée McCord à Montréal. Elles montrent un général Wolfe malingre dans des poses ridicules et affectées. Les légendes, souvent rédigées en français, raillent cet homme qui est pourtant un conquérant de l'Amérique française sur le point d'être célébré dans tout l'Empire britannique, notamment grâce à une célèbre représentation épique du peintre Benjamin West. C'est dire qu'au moment même où Wolfe triomphe, ses soldats ou, du moins, ses officiers se moquent de lui au point de risquer d'être accusés d'insubordination et de subir les foudres mortelles de la justice militaire.
Plus au sud, à Philadelphie, Benjamin Franklin incite pour sa part les colonies américaines à la révolution grâce à une caricature célèbre : un serpent sectionné qui représente les colonies rebelles. La vignette du dessin, «Join, or Die», devient vite une des représentations les plus connues de la volonté républicaine en Amérique. La ville de Philadelphie propose d'ailleurs ce printemps une exposition d'envergure consacrée à Franklin, dans laquelle le célèbre dessin est mis à l'honneur en tant que pièce maîtresse pour expliquer la naissance des États-Unis.
Au Québec, les membres du FLQ utilisèrent, comme signe distinctif de leurs communiqués, une caricature d'Henri Julien : un vieux patriote de 1837-38 coiffé d'une tuque et armé de sa pétoire à poudre noire.
Parce que le dessin est universel, la caricature a les moyens de dépasser le seul cadre d'expériences régionales étroites. Son impact dans le cadre d'événements exemplaires de grands enjeux humains est incontestable. Que la caricature serve aujourd'hui à exprimer des angoisses et des passions liées aux religions n'a pas de quoi surprendre. Après tout, on a même déjà mené des guerres pour des motifs idéologiques résumés et diffusés par des dessins !
Pensons à cette anecdote que narre Stendhal dans La Chartreuse de Parme au sujet du peintre et caricaturiste Antoine-Jean Gros (1771-1835). Dans les bonnes grâces de la belle Joséphine, on sait que Gros se voit confier par Napoléon la tâche de créer une structure d'accaparement des trésors culturels de l'Italie. Or l'action de Gros ne se limite pas à cela. Stendhal raconte en effet qu'en 1796, alors que les Français croient bêtement que Napoléon avance en Italie l'épée dans une main et les droits de l'homme dans l'autre, Gros est chargé de dessiner le supposé tyran des Italiens afin de précipiter sa chute au profit du général français. Le «despote» italien est représenté transpercé par une baïonnette française. Et, de son ventre, les Italiens voient couler du blé plutôt que du sang ! Le peuple italien, qui, selon les mots de Stendhal, ne «s'amusait pas depuis cent ans», se soulève d'instinct à la vue de la caricature, imprimée à plusieurs milliers d'exemplaires pour fins de propagande.
Les nazis ont eux aussi largement eu recours à la caricature à des fins de matraquage médiatique. Les caricatures de Juifs furent à l'honneur dans nombre de publications, à commencer par le tristement célèbre Stürmer. Aujourd'hui encore, malgré l'Holocauste, plusieurs publications du monde arabe reprennent sous forme de caricatures les pires clichés antisémites mis à l'honneur par la presse fasciste. Cette semaine, Hamsh Ahri, un important quotidien de Téhéran, a même lancé un concours de dessins sur la Shoah. Selon un responsable du quotidien, cité par l'AFP, il s'agit de voir, grâce à ce concours, si la tolérance occidentale à la liberté de la presse est aussi grande qu'elle le prétend.
Les débordements idéologiques les plus sordides, relayés par des caricatures, ne semblent pas être à la veille de disparaître. On se souviendra du magazine hutu Kangura, qui laissait présager le pire par ses dessins haineux à la veille du génocide rwandais que l'on sait.
En fait, l'utilisation de caricatures dans un dessein politique instrumental a été mise à contribution dans toutes les guerres et toutes les crises politiques. Un des exemples les plus célèbres demeure à ce jour l'affaire Dreyfus. Dans cette invraisemblable histoire où la France se divise en deux, les forces en présence s'affrontent en partie grâce aux dessins de chacun des groupes. Caran d'Ache, un des antidreyfusards les plus hostiles, n'en demeure pas moins un dessinateur de génie même si ses dessins antisémites sont outranciers.
Le sentiment populaire
La caricature est-elle toujours un révélateur du sentiment populaire, comme on l'a longtemps cru ? Champfleury, historien pionnier de la caricature, considère le premier que cet art est un «cri des citoyens». En 1855, à l'âge d'or de la caricature, Baudelaire lui-même voyait tout ce que pourrait nous enseigner une étude où seraient étroitement tissés les liens entre vie sociale et caricature. Au Québec, Aristide Filiatreault, rageusement condamné par l'Église catholique pour la publication de ses remarquables Ruines cléricales, écrit lui aussi à peu près la même chose. Il ajoute que la caricature «représente la foule» et qu'«elle fut l'arme des anciens comme elle fut celle des révolutions».
Mais il se peut fort bien, après tout, que la caricature représente moins une foule que les intérêts de ceux qui font carrière à force de la manipuler. La caricature peut aussi être un engrenage d'une machine de haine et de mort utilisée par ceux qui souhaitent d'abord et avant tout défendre des systèmes métaphysiques fermés et exclusifs.
Le poids du privilège
Un caricaturiste occupe une place privilégiée dans une salle de rédaction. Il bénéficie, tant par l'espace qu'il occupe que par le caractère singulier de son travail, d'un statut de vedette. Ainsi les passions que son travail peut déchaîner sont-elles à la mesure du succès considérable que connaît son art. Mais qui aurait pu imaginer, dans l'histoire du médium, que quelques dessins, assez pauvres de surcroît, déclencheraient la crise internationale que l'on sait ?
Soulever pareilles foules de croyants seulement grâce à des dessins est impensable. D'autant plus lorsque ces caricatures ont été publiées plus de quatre mois auparavant, dans un pays lointain qui ne représente aucune menace pour qui que ce soit. Le poids qu'on fait porter à ces caricatures devient ici franchement suspect. Pour que des dessins produisent des effets semblables, des effets uniques à ce jour dans l'histoire du dessin d'humour, il aurait au moins fallu au préalable qu'ils aient connu une formidable diffusion. Or qui diable dans le monde connaissait cet obscur journal conservateur danois qu'on veut faire croire à l'origine de cette crise internationale ?
Au-delà de l'effet bien réel que peuvent produire des dessins aux sujets délicats, la caricature, dans toute cette affaire, sert surtout de révélateur à des sentiments politiques corrosifs préexistants.
Le premier et principal réflexe de la presse internationale a été d'aborder cette crise sous l'angle de sa liberté. Plusieurs questions se posent bien sûr dans cette optique. L'espace critique accordé au dessin d'humour dans le cadre des législations occidentales peut-il souffrir d'être limité davantage ? Quel avenir pour la caricature à l'ère du conformisme moral de plomb, exigé aussi bien par Rome, Washington, Téhéran ou Damas ? Faudra-t-il désormais n'aborder, pour la plus grande joie d'esprits frileux, que ce qui sera autorisé par le mouvant consensus moral des uns plutôt que par la loi civile de tous ? Ces enjeux, importants il est vrai, sont néanmoins beaucoup plus limités que toute la question de l'affrontement du sacré et du laïc qui se pose à travers cette affaire et dont la caricature, au XXIe siècle, ne pourrait bien être qu'une des victimes.

Autour du scandale
Denise Bombardier
Le Devoir samedi 11 février 2006
Allons d'abord au dictionnaire: «Le scandale est un état fâcheux, une indignation, produits dans l'opinion publique par un fait ou un acte estimé contraire à la morale, aux usages. Dans le sens religieux, le scandale est une parole ou un acte répréhensibles qui sont pour autrui une occasion de péché ou de dommage spirituel.»
À la lumière de cette définition, nous sommes scandalisés à longueur d'année car notre morale et nos usages n'en finissent plus d'être bafoués. Entre les commandites, les cols bleus de Montréal, la vulgarité teigneuse de certains humoristes, l'éloge de l'immoralité, de la culture trash, de l'obscénité et de la grossièreté langagière, la perpétuelle exploitation des faibles, l'impunité de trop d'exploiteurs financiers et la moquerie systématique des convictions religieuses, il est impossible de ne pas être scandalisé. En ce sens, et sans sous-estimer la manipulation des foules musulmanes à travers la planète, on peut comprendre que ceux qui se réclament de l'islam soient offensés. Il y a des décennies que l'Église d'ici souffre en silence du discours iconoclaste québécois.
Le problème n'est pas de tenter de prouver qu'il n'y a pas matière à scandale puisqu'elle existe bel et bien. Le problème réside ailleurs. Dans les sociétés occidentales guidées par un certain nombre de principes, la liberté d'expression a préséance sur le malaise des uns et des autres, heurtés dans leurs croyances, leurs sensibilités, leur spiritualité. Les gestes des criminels répugnent à ceux qui agissent moralement et dans le respect des lois. Les agresseurs d'enfants, par exemple, nous scandalisent. Mais ce sentiment violent ne dicte pas notre conduite. Instinctivement, plusieurs les souhaiteraient morts, mais le respect sacré que nous avons pour la vie humaine et qui explique notre refus de la peine de mort met un frein à notre vengeance.
L'Occident n'acceptera jamais que les religions aient préséance sur l'État de droit. Le «rendons à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César» est le fondement de la séparation de l'Église et de l'État telle qu'appliquée de nos jours. En ce sens, nous sommes tous astreints à respecter les valeurs laïques qui se retrouvent inscrites dans les chartes des droits et libertés. Les catholiques pratiquants, respectueux de la doctrine de l'Église, doivent certainement vivre dans le déchirement la légalisation de l'avortement. Mais à l'exception des fondamentalistes prêts à assassiner les médecins et à emprisonner les femmes qui avortent, la majorité s'incline devant la loi qui les heurte à titre personnel.
***
Nous ne défendons pas que la liberté religieuse, nous défendons aussi la liberté de ne pas être religieux et même d'être antireligieux. Tous les catholiques pratiquants ne sont pas des amateurs de la désacralisation si perceptible pratiquée au Québec. Ils ne rient pas tous aux insultes sous couvert d'humour contre Jésus, le pape, les saints, les dogmes. Loin de là. Ils sont nombreux, ceux qui sont scandalisés de ce qu'ils entendent chaque jour dans les médias. Ils ont parfois le sentiment de tolérer l'intolérable. Aucun prophète n'est épargné, aucun Dieu n'échappe à l'injure. Aucune conviction n'est pas éclaboussée. On le regrette, on s'en attriste, mais violer la liberté d'expression serait infiniment plus dommageable.
Mahomet n'est pas sacré pour les non-musulmans. C'est un prophète parmi d'autres. La décence commanderait le respect de tous les prophètes, de toutes les religions, mais le respect ne s'impose pas au moyen de lois répressives. Nos sociétés occidentales semblent atteintes de sinistrose. Elles se laissent facilement séduire par les chantres de tous les morts. La violence attire au moins autant qu'elle nous répugne. La marginalité fascine, la pensée faisandée captive, ce qui explique en partie que la désacralisation soit devenue une position esthétique. Tous les esprits religieux et tous les honnêtes gens chers à Montaigne et à Pascal vivent dans des indignations successives. Ce monde les scandalise, mais ils estiment que l'usage de la censure les déshonorerait.
Ceux qui, au nom de l'islam, espèrent imposer la répression morale et religieuse chez nous se trompent de planète. La grande majorité des musulmans qui ont choisi de vivre parmi nous apprécient cette liberté inconnue dans leur pays d'origine. Enfin, cette semaine, quelques-uns sont apparus à la télévision pour parler de modération, de prudence. Cela demande du courage et nous console des têtes brûlées qui diffusent leurs appels au meurtre et à la haine des chiens d'impies que nous serions. Voilà de quoi nous scandaliser nous-mêmes.
denbombardier@videotron.ca
