Le patronat à l'attaque

Jean-Marc Piotte
Le Devoir mercredi 22 février 2006

Maxime Bernier, vice-président de l'Institut économique de Montréal (IEDM) jusqu'à l'automne 2005, a été nommé ministre de l'Industrie dans le gouvernement conservateur de Harper. Michel Kelly-Gagnon, président de l'IEDM de 1999 à nos jours, a été choisi comme président du Conseil du patronat du Québec (CPQ) et sera secondé par Diane Bellemare, nommée vice-présidente à la recherche du Conseil peu après avoir été défaite comme candidate de l'Action démocratique du Québec (ADQ) aux dernières élections.

Ces nominations ne sont pas anodines. L'IDEM, financé annuellement à la hauteur d'un million et demi de dollars par des dirigeants d'entreprises, prêche un credo qui repose sur le postulat manichéen suivant: le marché est le Bien, et l'État, le Mal. Lire un de leurs cahiers de recherche, c'est les lire tous, la même vision binaire structurant chaque exposé. Ghislain Dufour, «père» du CPQ, prend l'allure d'un dirigeant vaguement gauchiste lorsqu'on le compare à un Kelly-Gagnon. Le patronat s'est donc radicalement tassé à droite. Il rêve que Charest et Harper poursuivent les voies tracées par Thatcher et Reagan: casser le mouvement syndical, le mettre à genoux et le rendre inoffensif.

Cela a commencé avec le gouvernement Charest qui, lors de la première année de son mandat, bâillonne l'Assemblée nationale et, avec l'appui de l'ensemble des associations patronales, impose la loi 8 (suppression des accréditations obtenues par les éducatrices en milieu familial), la loi 30 (complète restructuration syndicale des établissements hospitaliers) et la loi 31 (suppression des entraves à la sous-traitance). Le mouvement syndical s'est soulevé avec une rare unanimité contre ces lois et cette mobilisation a culminé dans une manifestation d'une centaine de milliers de personnes lors de la fête du 1er mai 2004, à Montréal. Une grève sociale de 24 heures, votée par la majorité des syndicats de la CSN et de la CSQ, était prévue à l'automne. Mais Henri Massé, président de la FTQ, décida qu'il fallait surseoir à cette grève, alléguant que le mouvement syndical devait la conserver comme menace.

En décembre dernier, encore sous le bâillon, le gouvernement Charest impose ses conditions salariales à l'ensemble des syndiqués des secteurs public et para-public. C'est tout un retournement. En 1970, Marcel Pepin, président de la CSN, avait convaincu les deux autres centrales de faire front commun afin de contraindre le gouvernement à négocier la masse salariale; durant la décennie qui suivit, les syndiqués du secteur public firent de tels gains que leurs rémunérations rejoignirent et dépassèrent celles du secteur privé. Le Conseil du patronat regimbait, s'offusquant que les politiques salariales de l'État employeur défavorisaient injustement l'entreprise privée sur le marché du travail.

En 2005, pour la première fois depuis 1970, les trois centrales syndicales se présentent désunies devant le gouvernement, la CSQ faisant bande à part avec le Syndicat des fonctionnaires et le Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec. La CSQ réussit également le «tour de force» de se mettre à dos des associations d'artistes, dont les membres ont une moyenne de revenus bien inférieure à celle des enseignants, en boycottant les activités parascolaires. Le gouvernement, avec l'appui du patronat très heureux que le marché de l'emploi lui soit de plus en plus favorable, adopte alors une politique salariale qui réduit les revenus réels de ses salariés durant les prochains cinq ans, même s'ils sont déjà moins bien payés que ceux du secteur privé. Le gouvernement espère de plus obtenir l'appui des «payeurs de taxe» lorsqu'il réduira leurs impôts, en essayant de masquer que c'est au détriment de ceux qui oeuvrent publiquement à la santé, à l'éducation...

Les centrales syndicales, dont plusieurs des militants consacrent présentement leurs énergies à vendre des REER, semblent tout à fait amorphes. Elles ont appuyé, ouvertement ou non, le Bloc à Ottawa, rêvant qu'il rapproche l'avènement du Grand Soir de l'Indépendance, même si ce parti demeure incapable d'influer sur les politiques gouvernementales, contrairement à ce qu'a réussi le Nouveau Parti démocratique (NPD) lors du gouvernement précédent. Pour le reste, elles attendent les prochaines élections provinciales, espérant la victoire du Parti québécois (PQ). Mais comment peuvent-elles être assurées qu'un éventuel gouvernement péquiste pencherait en leur faveur et non du côté du patronat disciple de l'IEDM, alors qu'il serait dirigé par André Boisclair qui est un clone du lucide Lucien Bouchard, son charisme en moins? Mais peut-être les dirigeants des centrales croient-ils, comme une Monique Richard ou un Gérald Larose, que le Grand Soir de l'Indépendance - à portée de main, comme chacun sait, depuis 40 ans - ouvrira toutes grandes les portes à un Québec égalitaire, solidaire et écologiste...




Calculs ou résultats ?

Noreau, Pierre-Paul
Le Soleil mercredi 22 février 2006

Éditorial - De quel avenir se préoccupe le plus le gouvernement libéral de Jean Charest, du sien ou de celui de l'ensemble des Québécois ? À quelques semaines d'aborder la quatrième année de son mandat, le parti ministériel affiche une sensibilité politique qui inquiète sur sa priorité. Confronté à des choix difficiles, comme dans le cas de la dette ou du déficit de la SAAQ, les vraies décisions tardent à se matérialiser. Comme s'il ne pouvait être question de prendre le risque de froisser l'humeur des électeurs. Pourtant, c'est de courage politique que le Québec a désespérément besoin par les temps qui courent afin de faire face à des enjeux fondamentaux.

Ainsi, la table avait été parfaitement bien dressée sur la question de la dette du Québec au conseil général du PLQ, en fin de semaine. Conscients de l'insupportable fardeau qui risque de leur tomber sur les épaules si la politique du laisser-faire se poursuit, les jeunes libéraux ont repris avec conviction des doléances maintes fois ressassées.

Non seulement faut-il mettre un terme à l'accroissement de l'endettement qui s'est poursuivi malgré l'arrivée au pouvoir des libéraux, mais il faut commencer à rembourser le dû pour éviter que les jeunes de demain, moins nombreux, ne se saignent à payer pour les excès des dernières années.

La réponse à cette vibrante exhortation a été mi-chair, mi-poisson. Le ministre des Finances, Michel Audet, s'est d'une part engagé à présenter dans son prochain budget un plan pour réduire la dette "de manière graduelle et méthodique". Mais en même temps, son gouvernement continue de se plaindre de n'avoir aucune marge de manoeuvre et, pire, Jean Charest maintient qu'il ne peut renoncer à son engagement de réduire le fardeau fiscal des Québécois, compétitivité oblige.

Bref, il n'y a aucun excédent disponible, l'impôt sera malgré tout allégé et, en même temps, le gouvernement va s'attaquer à la dette. Les libéraux songent sans doute à vendre l'hôtel du Parlement !

Devant une avenue de solution sérieuse comme celle de hausser les tarifs d'électricité pour dégager une marge de manoeuvre, tout en modulant l'application pour protéger les clients plus vulnérables, le chef libéral a candidement plaidé les conséquences politiques d'une telle décision. "Vous avez constaté les réactions à la suite du dégel des tarifs d'Hydro-Québec", a rappelé Jean Charest.

Si les efforts gouvernementaux portaient davantage sur l'obtention de résultats tangibles et adaptés aux vrais défis, et moins sur l'analyse des meilleurs scénarios pour assurer la survie du gouvernement, les électeurs seraient sans doute plus enclins à avoir confiance en leurs élus, même s'ils ne se gêneront jamais pour maugréer.

PPNoreau@lesoleil.com




Centralisation des communications gouvernementales:
Un regrettable virage à 180 degrés

Gingras, Anne-Marie; Pelletier, Réjean - Professeurs de science politique, Université Laval
Le Soleil mercredi 22 février 2006

( À Jean Charest, premier ministre du Québec )

C'est avec étonnement et consternation que nous avons appris votre décision de centraliser les communications gouvernementales au Conseil exécutif. Nous savons que dans l'esprit de plusieurs, le contrôle de la communication politique constitue l'ingrédient par excellence du succès électoral.

Permettez-nous d'apporter des bémols à cette croyance ; la bonne entente avec les employés de l'État, l'amélioration des systèmes sociaux, la transparence de la gestion publique, des indicateurs économiques positifs, la bonne tenue des grandes entreprises, les faiblesses des adversaires et l'obtention de résultats tangibles de la collaboration avec Ottawa constituent, à notre avis, des facteurs qui surpassent la communication politique comme ingrédients du succès politique.

Nous voudrions apporter des éléments de contexte à votre décision d'assujettir 300 agents d'information et 22 directeurs des communications au contrôle direct du Conseil exécutif pour démontrer qu'il s'agit là d'un geste contraire à la rhétorique de votre gouvernement et nuisible à la transparence de l'État.

Votre décision va à l'encontre de "l'esprit d'ouverture et de transparence" de votre gouvernement, tel que défini à l'Assemblée nationale le 5 avril dernier. Ce jour-là, Benoît Pelletier, votre ministre responsable de l'accès à l'information, déposait le projet de loi 86, intitulé Loi modifiant la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels et d'autres dispositions législatives.

Fruit du travail résultant des débats autour du rapport quinquennal de la Commission d'accès à l'information et des audiences en commission parlementaire, le projet de loi no 86 reprenait et améliorait le précédent projet de loi. Un des traits les plus marquants de ce projet concernait le principe de la diffusion systématique de l'information. Le ministre Pelletier déclarait : "L'accès à l'information est une condition essentielle à la vie démocratique.

"De plus en plus, on comprend qu'une diffusion plus active de l'information à l'endroit du citoyen contribue à créer un climat de confiance et favorise la transparence. Par conséquent, elle suscite une participation plus éclairée des citoyens aux débats publics. C'est dans cette voie, celle de la transparence, que s'inscrit le présent gouvernement."

Le ministre expliquait par la suite qu'il proposerait l'adoption d'un règlement qui définirait notamment la liste des documents à diffuser de manière systématique, principalement dans les sites Internet des organismes, et que ces documents deviendraient ainsi accessibles sans qu'il soit nécessaire d'en faire la demande au responsable de l'accès de l'organisme.

Par ailleurs, chaque ministère ou organisme visé serait tenu d'établir un plan de classification des documents en sa possession, et ce plan serait diffusé notamment au moyen de son site Web afin de faciliter le repérage des documents et des renseignements par les citoyens et les citoyennes. Le ministre Pelletier concluait : "En résumé, l'adoption et la mise en oeuvre du principe de diffusion systématique de l'information est un geste important que pose notre gouvernement pour améliorer l'accès à l'information pour tous les citoyens du Québec."

Vous conviendrez avec nous, monsieur le premier ministre, que votre décision d'assujettir le personnel des communications des ministères au Conseil exécutif constitue un spectaculaire virage à 180 degrés au sujet de l'information gouvernementale. Nous croyons bien sincèrement que c'est une erreur.

Le débat public constitue une des caractéristiques fondamentales d'un régime démocratique. Pour que ce débat public ait un sens, il est essentiel qu'un maximum de données, de rapports, d'études et d'évaluations de programme soient rendus publics. L'information de l'appareil d'État doit être transmise aux citoyens, sinon leur jugement, essentiel en démocratie, a peu de valeur.

Dans un texte sur le droit du public à l'information politique comme droit constitutionnel*, le professeur Henri Brun analyse la jurisprudence sur l'accès à l'information et en conclut que le droit du public à l'information politique est de nature constitutionnelle ; cela signifie que des restrictions imposées à ce droit devraient être justifiées par une règle de droit raisonnable dans une société libre et démocratique (article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés et article 9.1 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec).

Nous croyons que comme premier ministre, votre rôle est d'améliorer les flux de communication et de permettre que circulent les données essentielles au débat public. Le ministre Pelletier et tous les intervenants lors des audiences de la dernière commission parlementaire sur l'accès à l'information, tenue à l'automne 2005, s'entendaient sur le fait que des améliorations devaient être apportées rapidement, et de manière impérative, à l'actuel système régissant l'information gouvernementale. Nous espérons donc que vous ferez marche arrière, laisserez le personnel des communications de l'État sous le contrôle administratif de chaque ministère et permettrez que se poursuivent les travaux de l'Assemblée nationale sur le projet de loi 86.

*Henri Brun "Le droit du public à l'information politique : un droit constitutionnel aux ancrages multiples" dans Développements récents en droit d'accès à l'information, volume 233, Cowansville, Les Éditions Yvon Blais, 2005, p. 89-113.




Francophonie internationale:
Duhaime veut obtenir davantage de Québec et d'Ottawa

Corbeil, Michel
Le Soleil mercredi 22 février 2006

La Francophonie internationale n'est plus un combat "ringard". C'est une "idée plus moderne que jamais". Québec et Ottawa doivent contribuer davantage pour la soutenir. D'autant plus que Québec accueille le Sommet de la Francophonie de 2008.

Ces jours-ci, Clément Duhaime, le numéro deux de l'Organisation internationale de la Francophonie, enfile les réunions avec les ministres et les hauts fonctionnaires de Québec et d'Ottawa pour propager ce message.

En entrevue éditoriale au SOLEIL, le diplomate de carrière - il a notamment été délégué général du Québec à Paris de 1999 à 2005 - se garde de placer un chiffre sur les besoins ou même de prononcer le mot "argent" quand il traite de cette question.

À ses yeux, les fonds sont nettement insuffisants. "La proportion du financement de la France (250 millions $) a toujours été en augmentation depuis des années. La proportion du financement québécois (8,3 millions $) a stagné. Ce n'est pas à la hauteur de ce que cela devrait être, pour parler diplomatiquement." Le Canada, lui, ne verse que 45 millions $.

Pour convaincre ses interlocuteurs, M. Duhaime rappellera qu'il est Québécois. Il soulignera que sa candidature a été soutenue activement par les autorités du Québec, évidemment, mais aussi du Nouveau-Brunswick. Il insistera aussi sur le fait que Québec accueillera le Sommet de 2008, moins de 10 ans après que Moncton l'eut fait.

Le bras droit du secrétaire général de l'Organisation, Abdou Diouf, admet que la grand-messe de Québec ne provoque pas d'enthousiasme pour l'instant. "Je l'ai entendu cette remarque que (ce genre d'événements) c'est juste des embouteillages, comme au Sommet des Amériques."

M. Duhaime soutient qu'il a ses devoirs à faire comme administrateur de l'Organisation. "Quand je veux revoir les programmes, ce n'est pas pour rien. Si je n'arrive pas à donner plus de cohérence et quelques projets forts, comment parler d'une Francophonie populaire ? (...) Il faut qu'on en fasse une grande fête de tous les Québécois, de tous les Canadiens."

Selon lui, il n'y a pas que l'État qui doit contribuer au financement. "Nous n'avons pratiquement pas d'appuis du privé. Ce n'est pas normal", une situation qu'il compte changer là aussi avec le ménage qu'il entend faire.

M. Duhaime concède que la Francophonie internationale a pu apparaître éparpillée à l'occasion. En revanche, "depuis le Sommet de Beyrouth, tenu en 2001, en pays arabe, elle venait de trouver sa raison d'être".

Sur les 53 États et gouvernements et la dizaine de pays d'observateurs, une trentaine donnent au français le statut de langue officielle. "C'est un risque (d'accepter toutes ces adhésions). Mais c'est aussi une sacrée chance d'animer ces gens. La langue française ne recule pas. Tout se passe en français dans nos forums. Il n'y a pas de traduction."

Celui qui est en poste depuis un mois à peine se félicite que désormais ce que défend son Organisation ne semble plus "ringard. Il n'y a pas d'idée plus moderne actuellement. (...) On ne veut pas combattre l'anglais, c'est fini ce temps." v M. Duhaime a commencé sa journée, hier, par une apparition au forum des sous-ministres du gouvernement du Québec. Il s'est entretenu avec le premier ministre, Jean Charest, et des membres de son cabinet. Aujourd'hui, il entreprend une série de réunions à Ottawa, notamment avec Josée Verner, députée conservatrice de Louis-Saint-Laurent et ministre responsable de la Francophonie au gouvernement Harper.

MCorbeil@lesoleil.com




Le "petit machin"

Salvet, Jean-Marc
Le Soleil mercredi 22 février 2006

Éditorial - Dans le contexte des fêtes du 400e, il est logique et souhaitable que le Sommet de la Francophonie se tienne à Québec en 2008. Mais pour que cette perspective soulève un minimum d'enthousiasme, il faudrait que l'Organisation internationale de la Francophonie cesse d'être ce machin informe qu'elle est devenue. Elle doit se refaire une identité, se retrouver une raison d'être.

On ne prend pas toujours conscience de l'ampleur du Sommet de la Francophonie, qui se déroulera dans deux ans dans la capitale. Il réunira une cinquantaine de chefs d'État et de gouvernement. À la clé, problèmes d'embouteillage et périmètre de sécurité infranchissable. De quoi rappeler les pires souvenirs du Sommet des Amériques. À moins que...

N'importe quelle population est prête à accepter les désagréments liés à ce genre de rendez-vous internationaux pour autant qu'elle estime que le jeu en vaut la chandelle. Pas nécessairement et égoïstement pour elle-même, mais au moins pour l'objet du Sommet.

Bref, il faut que cela serve à quelque chose. Or, c'est là que le bât blesse. Plus personne ne sait vraiment aujourd'hui à quoi sert la Francophonie. Et pour cause !

Au fil du temps, l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est devenue une petite ONU - un "petit machin" pour paraphraser le général de Gaulle, qui ne voyait pas trop bien à quoi pouvait servir l'Organisation des nations unies.

La Francophonie s'est trop dispersée. Dans ses missions, mais également au plan géographique. Elle accueille des États qui n'ont pas ou n'ont plus grand-chose de francophone. Pensons à la Bulgarie, au Laos ou à la Pologne.

Oui, cela montre son pouvoir d'attraction, comme l'a soutenu Clément Duhaime, hier, au SOLEIL. L'ancien délégué général du Québec à Paris est devenu le numéro deux de l'OIF en janvier. Mais cette dispersion - car c'en est une - l'oblige aujourd'hui à se réinventer, à repartir sur de nouvelles bases.

Qu'est-ce que la Francophonie ? Un espace pour francophones ? Un outil de coopération internationale ? Un instrument de développement Nord-Sud, comme le souhaitent des États d'Afrique ? Un promoteur de la diversité culturelle ? "Une réponse au choc des civilisations", comme l'a affirmé la semaine dernière une ministre du gouvernement français ?

La Francophonie est devenue un objet politique non identifié. À force de trop vouloir en faire, elle a perdu en efficacité. Et plus personne ne sait ce qu'elle est vraiment.

Pour que le rendez-vous de Québec soit plus qu'une rencontre de chefs d'État et de gouvernement, il faudrait que la Francophonie parvienne à mieux se définir d'ici là. Ce n'est que lorsqu'elle aura retrouvé son inspiration fondatrice que des citoyens pourront de nouveau s'identifier ou croire en elle.

JMSalvet@lesoleil.com




Ruling Has Canada Planting Seeds of Private Health Care

CLIFFORD KRAUSS
The New York Times February 20, 2006 Monday

The cracks are still small in Canada's vaunted public health insurance system, but several of its largest provinces are beginning to open the way for private health care eventually to take root around the country.

Last week Quebec proposed to lift a ban on private health insurance for several elective surgical procedures, and announced that it would pay for such surgeries at private clinics when waiting times at public facilities were unreasonable.

The proposal, by Premier Jean Charest, who called for ''a new era for health care in Quebec,'' came in response to a Supreme Court decision last June that struck down a provincial law that banned private medical insurance and ordered the province to initiate a reform program within a year.

The Supreme Court decision ruled that long waits for various medical procedures in the province had violated patients' ''life and personal security, inviolability and freedom,'' and that prohibition of private health insurance was unconstitutional when the public health system did not deliver ''reasonable services.''

The decision applied directly only to Quebec, but it has generated movement for private clinics and private insurance in several provinces where governments hope to forestall similar court decisions.

Coincidentally, last week Premier Gordon Campbell of British Columbia asked in his Throne speech, the equivalent of a state of the province address, ''Does it really matter to patients where or how they obtain their surgical treatment if it is paid for with public funds?''

It was a question that was almost unthinkable for a major politician to ask before last year's Supreme Court decision. Public health care insurance, where citizens go to their doctor or to the hospital for basic services paid for by taxpayers, has long been considered politically sacrosanct in Canada, and even central to the national identity.

Mr. Campbell presented his vision for a new provincial health care system that would resemble those of most of Western Europe, where the government pays for essential treatment delivered in both public and private clinics and hospitals.

Alberta's premier, Ralph Klein, recently expressed a similar goal, and his government is promising legislation to permit doctors to work simultaneously in private and public institutions and allow the building of private hospitals.

Quebec, Canada's second most populous province, after Ontario, has not decided to go that far. Forced by the court to meet a one-year deadline for a plan to change the system, Mr. Charest proposed limited but important changes.

He proposed that private insurance cover knee and hip replacements and cataract surgery. Publicly run hospitals would be allowed to subcontract to private clinics for such procedures when the hospitals were unable to deliver the services within six months. The plan is to be introduced in the provincial Legislature for passage before the summer.

''We're putting the private sector to work for the public,'' Mr. Charest told reporters. ''We're taking a measured step in this direction.''

Mr. Charest and the province's health minister, Philippe Couillard, called for an open debate, and they did not rule out more privatization in the future. Quebec already has about 50 private health clinics, far more than any other province, but doctors would remain forbidden to serve in both the private and public systems under the Charest plan.

Antonia Maioni, a McGill University political scientist who specializes in health care, said Mr. Charest had to be careful about pushing too hard for privatization because he knew unions and other liberals would resist sweeping changes.

''They are trying to stay politically afloat,'' Ms. Maioni said, noting Mr. Charest's low standing in opinion polls only a year or two before the next provincial elections. ''The winds of change are blowing, but they are not knocking everything over.''

Prime Minister Stephen Harper, a Conservative elected last month, did not propose a sweeping overhaul of the system in the recent national campaign. But he did favor guaranteed waiting times for services. As a free-market Conservative, he is thought to favor the Supreme Court decision and will probably try to use it to encourage changes.

The departing Liberal government opposed fundamental changes. But the new health minister, Tony Clement, is a proponent of experimentation and innovations to reduce waiting, modernize equipment and increase the supply of doctors.




Peuple à genoux devant la race supérieure

Michel Brûlé
MIR mercredi 15 février 2006

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Américains et les Anglais n’ont pas cessé de faire la guerre aux quatre coins de la planète tout en faisant la morale à tout le monde. À ce sujet, je vous conseille de lire Le Livre noir des États-Unis de Peter Scowen. Or, la guerre la plus importante et la plus efficace que les Américains ont menée demeure celle de la culture. « With the films come the products » (traduction : Les gens voient des films américains et ils achètent ensuite des produits américains), disait William Hays, président de la M.P.A.A., l’association des plus importants producteurs et distributeurs du cinéma américain.

La liste de best-sellers du New York Times est la plus influente du monde. Dans des petits pays comme la Bulgarie, qui ont soutenu comme des moutons la guerre en Irak, les éditeurs les plus prospères ne publient que des traductions de livres anglophones puisés dans cette liste composée uniquement d’auteurs anglophones. Dans la liste de best-sellers du Times de Londres du 24 septembre 2005, soit en pleine rentrée littéraire, il n’y a pas un seul écrivain non anglophone. Louis de Bernières (écrit sans accent grave sur le E !), l’auteur de Birds Without Wings, est né en Angleterre et écrit en anglais. Qu’en est-il de la liste des best-sellers du Globe and Mail, le soi-disant plus prestigieux journal canadien ? Que des anglophones, encore une fois ! Maintenant, répétez 100 fois sans vous étouffer de rire : « Le Canada est un pays bilingue. » Cela vaut-il la peine de jeter un coup d’œil à la liste de best-sellers d’un quotidien australien ? Évidemment que non !

Regardons du côté de l’Allemagne en scrutant la liste de best-sellers du réputé magazine Der Spiegel. Toujours le 24 septembre 2005, sur les 20 titres que comptent la liste : 6 livres sont germanophones, 2 Français et les autres, anglophones. En France, la liste des 10 meilleurs vendeurs de la FNAC ne comptent que deux anglophones, J. K. Rowling et Paul Auster, les autres étant tous Français. Et au Québec, sur les 30 premiers titres du palmarès Renaud-Bray, on en compte 12 québécois, 10 français, 1 afghan, 1 espagnol, 1 brésilien et 5 anglophones. Et dire que ces tartuffes, journalistes et politiciens, qui nous rabâchent les oreilles en disant que les Québécois sont repliés sur eux-mêmes, sont partout dans nos médias !

Tout le monde sait que La Presse est fédéraliste et que la commission Gomery n’a pas ébranlé un seul de ses éditorialistes. Et ces gens-là continuent à dénigrer les nationalistes qu’ils appellent « les purs et durs ». Mais qui sont les vrais purs et durs ? Si la commission Gomery n’a pas suscité chez eux la moindre petite remise en question, j’ose parler de fanatisme. La Presse n’est pas seulement fédéraliste, elle est aussi pro-Commonwealth, pro-États-Unis. Je me souviens d’une manchette au sujet du joueur de tennis Tim Henman intitulée « L’espoir britannique ». Il faudrait être fiers de faire partie du Commonwealth ! Et, bien évidemment, il faudrait adorer les États-Unis, le plus grand allié de l’Angleterre. Il faudrait prendre parti pour Lance Armstrong, que le journal français L’Équipe a accusé de dopage, par « nationalisme nord-américain », comme l’a si piteusement affirmé Ron Fournier. En d’autres termes, c’est un tricheur, mais on va l’appuyer aveuglément parce qu’il vient du même continent que nous. Pour penser comme ça, il faut avoir eu un beau zéro en histoire ! On a perdu la bataille des Plaines d’Abraham et il faudrait se mettre à aduler ceux qui nous ont fait subir la défaite !

On le voit ci-dessus : les anglophones ne s’intéressent qu’à la culture anglophone. Il est facile de traduire un livre, mais les anglophones ne lisent pas de traductions. Faudrait-il que j’écrive des livres en anglais pour que les anglophones m’aiment ? Ça ressemble à « parle anglais ou meurs », ne trouvez-vous pas ?

Selon la logique fédéraliste, si je suis fédéraliste, pro-Commonwealth et pro-États-Unis, je suis ouvert sur le monde. Si je suis nationaliste, je suis replié sur moi-même. Pourtant, je suis bel et bien nationaliste et, pour moi, ça veut dire que j’aime le Québec et sa culture et que je m’intéresse à toutes les autres cultures, y compris celle des anglophones. Il est intéressant de s’ouvrir aux autres cultures, mais il est important de soutenir la nôtre. Une étude réalisée par Alexandrine Foulon des Éditions HMH révèle que les journalistes québécois accordent un maigre 45,75 % de leurs articles et reportages à la littérature d’ici comparativement à 54,25 % à la littérature étrangère. Les pauvres aliénés culturels, qui rêvent d’être des Français de France ou des anglophones, ont leur tribune à Radio-Canada et à La Presse.




Comprendre enfin la rue musulmane

Gérard Latulippe, Ministre dans le gouvernement libéral de 1985 à 1989, ancien délégué général du Québec à Mexico et à Bruxelles, spécialiste en coopération internationale.
Le Devoir mercredi 22 février 2006

Il ne fait aucun doute que la réaction de la communauté musulmane à la publication des caricatures de Mahomet a fait l'objet d'une manipulation organisée par des groupes islamistes extrémistes et des régimes autoritaires au profit d'un agenda politique qui n'a rien à voir avec la religion. Il n'en reste pas moins que tous les musulmans, du plus modéré au plus radical, ont été indignés par la publication de ces caricatures.

Pourquoi le médecin de Rabat, le chauffeur de taxi d'Amman et l'imam d'une mosquée du Caire ont-ils la même réaction épidermique devant ce qu'ils ressentent comme un mépris de leurs valeurs religieuses ? Pourquoi la rue musulmane a-t-elle exprimé unanimement une telle fureur ?

Plusieurs Québécois se souviennent encore des années d'avant la Révolution tranquille. La religion dominait nos vies, nos comportements et même notre gouvernement. Il était socialement inconcevable de ne pas aller à la messe le dimanche, à la confesse une fois par semaine ou de manger de la viande le vendredi. Je me souviens d'avoir acheté d'innombrables autocollants de «petits Chinois» que l'on plaçait dans nos cahiers d'école pour permettre aux missionnaires de convertir la Chine. On croyait qu'ils allaient tous aller en enfer. On nous avait convaincus que hors de l'Église pas de salut.

Ceux qui se souviennent de la pensée unique, des tabous et du poids de la religion dans nos vies peuvent commencer à comprendre la rue musulmane.

Le Coran organise et ordonne la vie des musulmans depuis leur naissance. Quand on vit en terre musulmane, on ne peut pas imaginer boire un verre d'eau à la terrasse d'un café un jour de Ramadan. C'est même passible de prison. Le bon musulman ne boit pas d'alcool, ne mange pas de porc et fait sa prière cinq fois pas jour face à La Mecque. Il est interdit de dessiner l'image du prophète Mahomet. On ne trouve d'ailleurs aucune oeuvre d'art illustrant l'image du prophète dans les mosquées. Les règles du Coran sont des dogmes qui doivent être respectés par tous car la pratique religieuse de l'un est l'affaire de tous. La dissidence sociale, lorsqu'elle existe, s'exerce en silence ou en secret.

Pas de Révolution tranquille à l'horizon

Au Québec, la jeunesse des années 60, fortement majoritaire, a réalisé la Révolution tranquille. En terre musulmane, il n'y a pas de Révolution tranquille à l'horizon. Au Québec, les signataires du Refus global en furent les précurseurs. Dans les pays musulmans, Salman Rushdie fait toujours l'objet d'opprobre et de rejet.

L'esprit critique, lorsqu'il existe, est un courant minoritaire et marginal. Un sondage récemment réalisé par le journal L'Économiste, au Maroc, révélait que les jeunes se considèrent d'abord comme musulmans avant d'être Marocains. Il est probable que ce sentiment d'appartenance se retrouve dans l'ensemble du monde islamique. Que se passe-t-il donc en terre musulmane ?

Les jeunes qui forment la majorité de la population des pays musulmans souffrent du chômage et d'un désoeuvrement hors du commun. Le désespoir constitue leur pain quotidien. Ils quittent en masse la campagne pour la ville pour accroître la multitude des sans-emploi à la terrasse des cafés. Beaucoup d'entre eux sont prêts à risquer leur vie pour quitter leur pays.

Ils sont en quête d'identité et l'islam leur en présente une sur un plateau d'argent. La religion musulmane leur donne une règle de vie commune, des interdits, des obligations, jusqu'à un code vestimentaire. Au-delà de la spiritualité, c'est une forte identité qui se forge au sein de leur communauté et qui s'affirme à la face du monde. On pourrait en quelque sorte dire qu'ici, c'est «l'habit qui fait le moine».

L'opinion publique, y compris chez les jeunes, est fortement influencée par les télés arabes comme al-Jazira et al-Arabya, plus souvent qu'à l'école, à la maison ou au moyen d'un débat pluriel. Une culture d'autocritique prend difficilement naissance dans des pays qui ont vécu sous des régimes dictatoriaux où le contrôle social se faisait, et dans certains cas se fait encore, quartier par quartier, rue par rue, par les tentacules des ministères de l'Intérieur, véritable État dans l'État. Les vents du conservatisme social se propagent donc comme une traînée de poudre. Ce conservatisme devient préoccupant quand 44 % des jeunes sondés par le journal L'Économiste affirment qu'al-Qaïda n'est pas une organisation terroriste.

Blessure profonde

On n'a pas idée de la profondeur de la blessure faite à l'âme musulmane par le conflit israélo-palestinien. Le mot injustice n'est pas assez fort pour qualifier la perception que l'Occident a toujours favorisé Israël dans ce conflit. D'une façon subliminale, le monde musulman assimile l'Occident à la chrétienté comme s'il s'agissait d'un facteur additionnel dans la balance.

En bref, l'islam est devenu la flamme et la voix du ressentiment de la rue musulmane. L'Occident en est devenu le bouc émissaire par l'instrumentalisation des extrémistes de tout acabit et certains pouvoirs despotes.

Par-delà l'affaire des caricatures, des enjeux politiques se dessinent derrière cet embrasement. En Occident, les communautés musulmanes se présentent souvent comme étant victimes d'un système qui les empêche de pratiquer leur religion selon les règles du Coran. En Allemagne, un sondage récent révélait, par exemple, que 21 % des musulmans vivant dans le pays estimaient que la Constitution allemande n'était pas compatible avec le Coran. Il existe un danger réel que les États autoritaires ou les mouvements extrémistes utilisent ce repli identitaire et ce ressentiment collectif pour déstabiliser nos pays. Le risque est évidemment plus fort en Europe, où vivent 18 millions de musulmans, qu'en Amérique.

Voilà une raison majeure pour ne rien céder lorsqu'il s'agit des libertés qu'il nous a fallu des générations à conquérir au prix de luttes politiques et même de guerres.




Le retour du bâton

Damien Miloch, Montréal
Le Devoir mercredi 22 février 2006

Phénomène religieux, historique, social, politique et surtout médiatique à l'échelle planétaire, la vague de réactions violentes liée à la publication des caricatures du journal danois Jyllands-Posten suscite la polémique. Partout, on utilise le verbe pour convaincre, se confronter, condamner ou parfois s'excuser, là où le crayon a apparemment blessé. Le verbe est donc là, aiguisé comme un fusain, mais parfois aussi précis qu'une balle perdue quand il s'agit de comprendre et déchiffrer.

Jamais ou presque on n'a proscrit ou détruit les images saintes dans l'Europe chrétienne. Pourtant, aux portes de celle-ci, en 752, l'empereur Constantin V convoquait à Byzance les évêques orientaux pour expliquer sa farouche opposition à toute forme d'art religieux qui représente les saints, le Christ ou la Vierge. L'empereur déclarait que ces représentations donnaient à ces derniers une apparence humaine sans réussir à montrer leur gloire divine. Elles trahissaient en quelque sorte leurs modèles. Cette controverse a duré plus d'un siècle. Difficile d'imaginer cela lorsque le Divin orne l'intérieur de toutes les églises chrétiennes, ici... Choc des cultures, des civilisations ou plutôt incompréhension religieuse et ignorance historique ?

Le bâton qui revient

«L'Histoire est un mensonge que personne ne conteste», disait Napoléon Bonaparte. Que retiendra-t-on encore des ces événements ? Oui, ces caricatures ont été instrumentalisées par des régimes arabes musulmans extrémistes. Du pain béni tombé du ciel pour propager la réislamisation de leur pays. Mais les racines étaient déjà bien présentes. Pourquoi les Occidentaux s'étonnent-ils de cette poussée de fièvre islamiste ? C'est en partie eux qui l'ont fait naître.

En Afghanistan, les Américains ont appuyé les talibans et leur fondamentalisme pour lutter contre le communisme. Des islamistes qui ont ensuite pris la route de l'Algérie notamment, pour former une force politique. En Palestine, Israël a d'abord aidé le Hamas pour s'opposer à Yasser Arafat et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). En Égypte, les Anglais et Français ont soutenu les Frères musulmans contre Nasser.

Au nationalisme arabe laïque, l'Occident a souvent répondu par le soutien à l'islamisation et voit désormais revenir le bâton.

Cet islamisme, observant le nationalisme arabe fondre, devient alors l'unique alternative politique. Il n'y a qu'à constater. La plupart des élections vraiment démocratiques dans les pays musulmans se sont soldées par une victoire d'un parti islamique (le FIS en Algérie, le Hamas en Palestine ou l'ultra conservateur Mahmoud Ahmadinejad en Iran).

Ce qui peut paraître pathétique, c'est que des gouvernements «laïques» (Liban ou Syrie) en mal de reconnaissance tentent de récupérer et d'amplifier ce mouvement d'indignation pour retrouver un certain soutien populaire. Ils profitent de la vitesse de l'information, des images par satellite, d'Internet et des journalistes pour faire valoir leur parole. Le droit de s'exprimer, d'afficher sa colère, de montrer leur point de vue par rapport à ce qu'ils considèrent comme une insulte. Ils profitent, d'une certaine manière, de la liberté d'expression qu'ils combattent à travers leur extrémisme. [...]




Profanation ou propagande haineuse?

Jean-Claude Hébert, Avocat
Le Devoir mercredi 22 février 2006

Verrons-nous prochainement nos juges se dépatouiller avec les caricatures de Mahomet? Dans un contexte de surchauffe des esprits, la publication récente de certaines d'entre elles par un magazine de Calgary (le Western Standard) pourrait bien prendre un virage judiciaire.

Au Canada, le droit à la liberté de religion englobe le droit de croire ce que l'on veut en matière de religion, le droit de professer ouvertement nos croyances religieuses et le droit de les manifester par leur enseignement et leur propagation, par la pratique religieuse et par le culte. À cet égard, l'accomplissement de rites religieux représente un aspect fondamental de la pratique religieuse.

Par ailleurs, la liberté d'expression repose sur la conviction que la libre circulation des idées et des images est la meilleure voie vers la vérité, l'épanouissement personnel et la coexistence pacifique dans une société hétérogène composée de gens dont les croyances divergent et s'opposent. Non absolue, la liberté d'expression peut être limitée par le législateur dans certaines formes d'expression. Cette limitation peut être justifiée par la prévention de la haine, pour protéger les membres vulnérables de la société.

Dans le contexte actuel, un éditeur de journal ou un diffuseur télévisuel qui s'aventure à publier les caricatures de Mahomet risque peu. Certes, le Code sanctionne le libelle blasphématoire. Cependant, la loi permet l'expression, de bonne foi et dans un langage convenable, d'une opinion sur un sujet religieux.

À l'origine, le blasphème consistait à tenir sur le christianisme des propos irrévérencieux susceptibles d'outrager les croyants et de provoquer une violation de la paix. Depuis longtemps, cette interdiction reste lettre morte.

Pourrait-il s'agir de propagande haineuse ? La loi exige que l'accusé ait volontairement fomenté la haine contre un groupe différencié par la religion. Même si, initialement, les dessinateurs des caricatures litigieuses avaient été animés d'une intention malicieuse, la publication d'un élément d'une crise internationale ne vise sûrement pas à fomenter la haine contre les musulmans. Encore là, s'il devait y avoir poursuite, l'accusé pourrait se défendre en faisant valoir qu'il a, de bonne foi, exprimé une opinion sur un sujet religieux. Enfin, il existe un filtre politique : tout dénonciateur doit obtenir le consentement du procureur général.

L'exemple turc

Imaginons le pire des scénarios : sous prétexte d'éclairer ses lecteurs, un éditeur de journal souffle la braise de l'hostilité religieuse. Il publie certaines caricatures de Mahomet et tient des propos haineux contre les musulmans. Interpellée, la justice ne pourrait esquiver ses responsabilités. Un débat animé pourrait s'ensuivre.

Une affaire jugée en Turquie révèle le tournis des juges appelés à trancher entre la liberté d'expression et les attaques injurieuses contre la religion. Résidant à Paris, un éditeur fut condamné à l'amende par un tribunal turc à la suite de la publication d'un roman soulevant des questions philosophiques et théologiques. Le passage suivant fut toutefois considéré comme une attaque injurieuse contre le prophète de l'islam : «Mohammed n'interdisait pas le rapport sexuel avec une personne morte ou un animal vivant.»

Saisie du dossier, la Cour européenne des droits de l'homme rejeta le pourvoi de l'éditeur (par une seule voix de majorité). Rappelant que la liberté d'expression protège les informations et les idées qui «heurtent, choquent ou inquiètent», l'opinion majoritaire ajouta que «l'exercice de cette liberté comporte toutefois des devoirs et des responsabilités». À propos des croyances religieuses, de poursuivre les juges majoritaires, il existe «l'obligation d'éviter des expressions qui sont gratuitement offensantes pour autrui et profanatrices». En l'espèce, la Turquie était justifiée de «sanctionner des attaques injurieuses contre des objets de vénération religieuse».

Pour l'opinion dissidente, il ne fallait pas «isoler quelques phrases, à coup sûr injurieuses et regrettables, pour condamner tout un livre et sanctionner pénalement son éditeur». La Convention européenne des droits s'applique aux sociétés démocratiques. Or, «une société démocratique n'est pas une société théocratique». La légèreté de la peine importe peu. Au final, l'opinion dissidente dénonce sans ménagement le conformisme et la pensée unique révélant «une conception frileuse et timorée de la liberté de la presse».

La peur et le bâillon

Une condamnation pénale comporte un chilling effect, propre à dissuader la publication de livres ou d'informations qui ne sont pas religieusement corrects. Le risque d'autocensure menace insidieusement la liberté d'information. Chaque fois qu'il applique le bâillon, l'éditeur ou le diffuseur oblige les citoyens à faire un acte de foi. L'appel à la censure et la pratique de l'autocensure sont une apostasie à la liberté d'expression.

Cette grande liberté protège autant le bénéficiaire d'information que le communicateur. Autrement dit, la liberté d'expression ne vise pas uniquement la libre circulation du message, elle permet aussi d'accéder à l'information existante. En pratiquant l'autocensure, les communicateurs présument de l'ineptie des citoyens. Du coup, ils encouragent la posture guerrière du président Bush.

En effet, qu'est-ce qui alimente le plus l'insécurité publique ? L'éphémère accès de bile noire des islamistes, provoqué par l'affaire des caricatures, ou le profond ressentiment des musulmans devant la torture pratiquée par les Américains sur leurs coreligionnaires... au nom de la démocratie ?




L’identité québécoise jusqu’en Allemagne – Ingo Kolboom, un ami du Québec

Louis Bouchard
MIR 15 février 2006

Il est facile d’oublier que le Québec n’a pas toujours bonne presse à l’étranger. Après le référendum de 1995, une série d’articles dans de prestigieux journaux allemands avaient accusé le Québec d’être une société antisémite qui, en plus, cherchait à se débarrasser de ses concitoyens anglophones par des moyens rappelant les méthodes d’épuration ethnique utilisées en Bosnie…

On savait le monde anglo-saxon peu sympathique à la différence québécoise. Mais en Allemagne, hormis les quelques spécialistes de la question canadienne, la grande presse germanophone ne fait pas exception et reprend régulièrement les arguments (ou les clichés) que l’on retrouve dans The Gazette ou dans le National Post.

Quelles sont les institutions et les personnes qui essaient d’expliquer le Québec aux Allemands ? Le gouvernement du Québec maintient un petit bureau à Munich (la délégation possède aussi une petite antenne culturelle à Berlin), qui fait ce qu’elle peut avec un personnel limité. Il existe aussi en Allemagne six centres de recherches spécialisés sur le Québec, mais qui sont généralement cantonnés dans des facultés universitaires. L’un de ceux qui écrivent le plus sur le Québec et qui ont réussi à créer le plus de liens se nomme Ingo Kolboom.

Portrait d’un chercheur parti à notre découverte

Le Québec comme objet d’études : cela peut quelques fois nous surprendre, mais à l’extérieur de nos frontières, c’est parfois nécessaire, ne serait-ce que pour former des journalistes qui puissent écrire intelligemment sur le Québec. Le professeur Ingo Kolboom enseigne depuis 1994 à la faculté des lettres de l’Université technique de Dresde (en Saxe). Il est né dans un petit village du Schleswig-Holstein (au nord de l’Allemagne) en 1947. Son premier contact avec la France remonte à un échange scolaire effectué au début des années 1960, dans le cadre des premiers efforts de rapprochement franco-allemands visant à la réconciliation des deux peuples. On se disait que si la jeunesse des deux pays apprenait à mieux se connaître, on éviterait ainsi les guerres.

C’est lors de son séjour en France qu’il a développé un amour pour ce pays et sa langue, qu’il maîtrise aujourd’hui admirablement. Il a fait son service militaire en tant qu’officier de la Bundeswehr (l’armée fédérale), puis a poursuivi des études universitaires plus approfondies sur la France (son doctorat portait sur le Front populaire des années 30). Il a ensuite enseigné aux universités de Berlin et de Hambourg avant de se joindre en 1983 à l’institut de recherche de la Société allemande de politique étrangère de Bonn, où il a été engagé à titre de spécialiste des relations franco-allemandes. Pendant plus de 10 ans, ses recherches historiques, politiques et culturelles se sont limitées presque exclusivement aux rapports qu’entretiennent ces deux pays.

Après la France : le Québec, l’Acadie et la francophonie en Amérique

Le premier voyage d’Ingo Kolboom en sol québécois remonte à octobre 1990 dans le cadre d’une conférence tenue au Château Frontenac de Québec sur l’Allemagne. Et ce fut le coup de foudre. À son retour, il s’est mis à lire tout ce qui lui tombait sous la main à propos de « ces francophones d’Amérique ». Puis, il effectua un séjour prolongé en tant que professeur invité à l’Université de Montréal. C’est lors de ce semestre en 1992/93 qu’il a effectué un premier voyage en Acadie, autre sujet d’émerveillement pour lui.

Depuis, Ingo Kolboom a consacré plusieurs articles et publié de nombreux livres en allemand et en français sur le Québec. Il dirige d’ailleurs une collection spécifiquement sur le Québec. Sa dernière parution, qui fait plus de mille pages, est un ouvrage consacré à l’Acadie (Akadien: ein französischer Traum in Amerika - Vier Jahrhunderte Geschichte und Literatur der Akadier ; L’Acadie : un rêve français en Amérique – Quatre siècles d’histoire et de littérature acadienne, publié chez Synchron Verlag à Heidelberg, 2005).

Au cours des dernières années, il a noué de nombreuses relations avec le monde universitaire, médiatique et culturel du Québec. Également professeur associé à l’Université de Montréal, il a été durant cinq ans le président de l’Association internationale des études québécoises (AIÉQ) qui regroupe plus de 2000 chercheurs étrangers ayant le Québec pour objet d’étude. Mais son legs le plus durable sera probablement ses nombreux étudiants allemands qu’il forme et qu’il envoie régulièrement chez nous pour des séjours dans nos universités et cégeps. Ces derniers sont appelés à devenir les meilleurs ambassadeurs qui soient. Ce « messager du Québec », comme le surnomme Michel Venne dans un article du Devoir (13 septembre 2004), vient de recevoir un doctorat honoris causa de l’UQÀM et d’être nommé chevalier de l’Ordre national du Québec. Une belle récolte après seulement dix ans !

Pour plus d’information :

Ingo Kolboom a publié aux Presses de l’Université de Montréal en 2001 un livre intitulé Pièces d’identité. Signet d’une décennie allemande 1989-2000. Son site Web se retrouve à l’adresse www.frankophonie.de.




Sorry, Westerners, but it's wooing Quebec time for the PM

JEFFREY SIMPSON
Globe and Mail Wednesday's 22.2.2006

Sorry, Albertans and other Western Canadians. We/you now have a Prime Minister from Alberta who might stick around for a while but whose political antenna will be especially turned toward Quebec.

Oh no! we/you will shout. Not another PM like that. Can't we have something different?

Actually, no. Stephen Harper, of course, will govern with all of Canada in mind, as all prime ministers try to do, but Quebec will be uppermost in his calculations.

Mr. Harper's overarching objective is to make the Conservative government a majority. He needs at least 30 more seats. He can't get many, or maybe any, more west of Ontario. He could win additional ones in Ontario, although plenty of Ontario seats are almost impregnable fortresses for the Liberals and NDP. And there aren't that many available seats in Atlantic Canada.

That leaves Quebec, where the Conservatives rather stunningly won 10 seats. Tripling that number would catapult Mr. Harper toward what he needs for that majority.

There's another reason for Mr. Harper's Quebec attention. In the spring or fall of 2007, a provincial election will be held featuring the federalist Liberals and the secessionist Bloc Québécois.

Obviously, Mr. Harper and most Canadians want the Liberals to win. That will mean Mr. Harper's being nice to Premier Jean Charest and yielding to certain Quebec demands so the Premier can hold them triumphantly aloft before and during the 2007 campaign. This won't be the first time in recent decades that Ottawa will feel compelled to assist a federalist government in Quebec doing battle against the secessionists.

The wooing of Quebec has already started. Yesterday, Mr. Harper was praising Mr. Charest's announcement last week on private health-care delivery, saying it should inspire the whole country.

Before meeting with any other premier, Mr. Harper greeted Mr. Charest at 24 Sussex to talk about how to accommodate Quebec's existing child-care deal with Ottawa within the new government's plans for a different child-care program than the one by the Liberals.

Mr. Harper has already acquiesced to Quebec's demand for a seat at UNESCO in Paris. And he has pledged a solution to what is called the “fiscal imbalance.”

Here's the trickiest of the files involving Quebec, so tricky that Mr. Harper's pronouncements on the subject have been uniformly vague. Part of the reason is the nature of the promise. What is the fiscal imbalance? Quebec and other provinces insist they have too little revenue for their responsibilities.

Assuming this argument is right — and it's a highly dubious assumption — how to solve the problem? Transferring tax points wouldn't actually help Quebec. Transferring billions of dollars to all provinces would please all provinces, including Quebec, but Ottawa won't have that kind of money available for at least several years — not with the Conservatives' tax cuts and spending plans.

So what can be done to help Mr. Charest with this “fiscal imbalance” problem/invention in time for his election in 2007? Mr. Harper has to figure that one out, and that's likely one reason for his studied vagueness.

Mr. Harper's party made a late breakthrough in Quebec, which was good news for federalism after a long, dry spell.

As André Pratte reminds us in his just-published book, Aux pays des merveilles, federalism is an excellent system of government that has served Quebec well — except that there are very few people arguing the case for federalism in Quebec any more. At almost every level of Quebec society, secessionist voices are more prominent than federalist ones. Mr. Pratte is among Quebec's most articulate and sensible federalists, as readers of his newspaper, La Presse, appreciate. But there aren't many like him.

Mr. Pratte's slim volume debunks many secessionist myths about Canada, but federalists post-Gomery are so discredited and/or silent that his seems a lonely voice.

Like Mr. Charest, Mr. Pratte would like asymmetrical arrangements for Quebec within Canada and progress toward resolving this “fiscal imbalance.” These, he argues, would be federalism's best advertisements in Quebec.

Mr. Harper is going to try to deliver both, and he must do so within Mr. Charest's timetable and so assist his own party's fortunes.

Sorry, Albertans and other Western Canadians, those are your Prime Minister's most important political imperatives.

jsimpson@globeandmail.ca