23 % d'ici trois ans?

Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

Après avoir accordé une hausse raisonnable de 1,2 % des tarifs d'électricité l'an dernier, la Régie de l'énergie a surpris bien des gens hier en donnant son aval à une nouvelle hausse de 5,3 % à partir du mois prochain. Ce faisant, la Régie accepte l'argumentation d'Hydro-Québec selon laquelle la forte demande d'électricité fera grimper ses coûts d'approvisionnement de 5,3 % cette année et probablement de 12,2 % l'an prochain et de 5,8 % l'année suivante.

Hydro-Québec a maintenant défoncé le plafond de 165 TWh d'électricité dite patrimoniale que la loi l'oblige à vendre à un prix très bas. Elle doit donc désormais vendre les quantités supplémentaires qu'on lui demande et qu'elle achète aux États-Unis ou qui proviennent d'équipements récents, les éoliennes par exemple, beaucoup plus coûteuses à faire fonctionner que les centrales hydroélectriques construites il y a 30 ans.

Rappelons-nous que les tarifs avaient été gelés pendant cinq ans par le gouvernement précédent, un choix politique stupide qui explique largement l'effet de choc de la décision d'hier. C'est d'ailleurs à cause de deux autres décisions tout aussi désolantes du même gouvernement que nous nous dirigeons vers une crise. La première porte sur la construction de nouvelles alumineries; la seconde est la division d'Hydro-Québec en trois filiales indépendantes, ce qui empêche de fixer les tarifs en fonction des résultats du groupe.

À cause du gel des tarifs entre 1999 et 2004, les consommateurs d'électricité profitent toujours de tarifs avantageux comparativement aux consommateurs de mazout ou de gaz. Compte tenu de l'inflation, l'électricité coûte aujourd'hui 11 % de moins qu'il y a sept ans ! Mais geler de nouveau les tarifs en demandant à Québec de renoncer aux profits d'Hydro-Québec équivaudrait à subventionner ceux qui se chauffent à l'électricité avec les impôts des autres. Cela serait inéquitable et inciterait encore plus de gens à choisir l'électricité pour chauffer leur maison alors que cette forme d'énergie nous coûte de plus en plus cher à produire.

En augmentant les tarifs de 5,3 % cette année et peut-être de plus du double l'an prochain, la Régie rejette du même coup la proposition d'Hydro-Québec qui visait à étaler les hausses sur une période de huit ans, à raison de 3 % par année. Cela aurait permis d'éviter le choc tarifaire prévu d'ici 2011, mais au coût de 800 millions supplémentaires en frais d'intérêt qui auraient de toute façon été refilés aux consommateurs. La décision de refuser un tel étalement est rationnelle. Elle prouve de plus que la Régie est indépendante du gouvernement.

Cela étant, une question vient à l'esprit : quel stratagème utilisera le gouvernement Charest d'ici février 2007 pour empêcher Hydro et la Régie de lui jeter une augmentation de 12,2 % dans les pattes à quelques mois des élections ?

j-rsansfacon@ledevoir.com




Mulcair victime de son bilan et de sa pugnacité

Francoeur, Louis-Gilles
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

Thomas Mulcair n'a pas perdu le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) parce qu'il n'avait plus l'appui du milieu environnemental, comme l'ont soufflé à l'unisson les «spinners du bunker» après le remaniement ministériel de lundi. Il a plutôt payé le prix de politiques entérinées par le gouvernement mais qui, à la longue, ont irrité de plus en plus de collègues des ministères à vocation économique et de lobbys bien branchés dans l'entourage du premier ministre Charest.

Un fonctionnaire du Conseil exécutif, le ministère du premier ministre, résumait de façon informelle au Devoir la saga Mulcair des derniers jours avec un oeil critique, voire cynique. En substance, dit-il, le ministre de l'Environnement est d'entrée de jeu le gardien de but environnemental du gouvernement. On veut évidemment que son image soit parfaite parce que l'environnement est un dossier prioritaire dans l'opinion, ce qui exige un ministre fort.

«Mais dans les faits, au fur et à mesure qu'ils s'attaquent à leurs dossiers, ses collègues ou de gros joueurs de l'économie en viennent tour à tour à lui suggérer de laisser passer une ou deux rondelles, poursuit la même source. S'il refuse, il se fait des ennemis mortels.

S'il accepte, on lui reprochera d'être mou. Et si, après avoir indisposé plusieurs collègues par des refus fermes, il refuse de laisser passer une ou deux rondelles même à des amis du premier ministre, son compte est bon. Après 25 ans d'évolution du dossier environnemental, la classe politique, ici à Québec, ne comprend pas encore que le ministre de l'Environnement est un contrôleur, comme le responsable du Trésor ou de la Justice. Pire, on ambitionne même d'en faire une sorte d'aidant pour les promoteurs, ce qui rend la fonction intenable à moins de laisser passer au moins les gros morceaux et d'aspirer à des fonctions supérieures pour importants services rendus.»

Le 31 mai 2003, Thomas Mulcair déclarait au Devoir en début de mandat qu'il se donnait quatre priorités. D'abord, «modifier la direction de l'économie» avec un plan vert devenu le plan de développement durable qu'il voulait annoncer en 2006, un mandat qu'il affirmait tenir de Jean Charest lui-même. Comme avocat, il voulait en priorité appliquer les lois existantes plutôt que de miser sur des réformes législatives. Il s'engageait enfin à doter son ministère de moyens d'action, ce qu'il a voulu faire avec son «Fonds vert», qui détourne des coffres de la province les sommes qu'il veut récupérer des pollueurs au profit de son ministère. Quatrièmement, il voulait doter le Québec d'une politique de gestion «intégrée» des rejets atmosphériques parce que le règlement en place datait de 25 ans...

Thomas Mulcair a élaboré un projet de loi sur le développement durable qui, malgré des faiblesses dénoncées par les écologistes, est toujours jugé radical, lourd et embêtant par plusieurs gestionnaires de l'agriculture, de l'énergie et des forêts.

Pour renforcer l'application de la loi de l'environnement, l'ex-ministre a commencé par recréer un contentieux d'avocats spécialisés au sein de son ministère, qui ont rapidement multiplié les poursuites et engrangé des centaines de condamnations. Enfin, l'été dernier, le ministre a lancé une attaque juridique sans précédent contre des promoteurs immobiliers de Laval, lançant un message aux saccageurs de marais et de milieux humides. Plusieurs maires de grandes villes et d'importants promoteurs ont contacté le cabinet du premier ministre Charest pour se plaindre de l'intransigeance du ministre Mulcair, qui appliquait des lois dont on faisait systématiquement fi en toute impunité depuis plus d'une décennie.

Enfin, il est le quatrième ministre de l'Environnement, voire le cinquième, à tenter de moderniser le règlement sur la pollution atmosphérique. Mais il est le seul à avoir réussi le pari. Ce règlement qui devrait être publié au cours des prochains jours inclura les gaz à effet de serre, ce qui en fait un des premiers règlements provinciaux sur l'atmosphère qui intègre la lutte contre la pollution et la lutte contre les changements climatiques.

Beaucoup d'ennemis

Thomas Mulcair s'est aussi fait beaucoup d'ennemis dans le domaine de l'énergie. Parrain officiel du projet du Suroît, il avait cependant refusé de le défendre sur la place publique en plus de lui décocher plusieurs flèches. Il a aussi mis de gros bâtons dans les roues d'Hydro-Québec et de Gaz Métropolitain en usant de ses pouvoirs discrétionnaires pour déclencher une audience publique sur l'exploration gazière du golfe Saint-Laurent, question d'établir des priorités scientifiques en particulier. Obligé de serrer la vis au thermique s'il veut réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), il attendait de pied ferme les deux ou trois projets de ports méthaniers en attente d'audience. On s'est fortement ému de cette fermeté dans l'industrie du gaz, qui compte une oreille attentive en la personne du chef de cabinet du premier ministre, soit l'ancien vice-président de Gaz Métropolitain, Stéphane Bertrand.

L'industrie agricole a aussi accumulé de nombreux griefs contre Thomas Mulcair même si, en bon soldat libéral, il avait levé le moratoire sur la production porcine et l'interdit d'augmenter la production dans les zones en surplus de lisier. Le public lui a imputé à juste titre les séquelles locales de la reprise d'une production porcine voulue, en réalité, par le gouvernement dans son ensemble. Mais on le surveillait de près au Conseil exécutif, le ministère du premier ministre, dont le secrétaire général, André Dicaire, est un ancien de la Financière agricole.

Thomas Mulcair a aussi fait des erreurs, dont celle de répondre ou de négocier trop souvent à l'irlandaise, ce qui lui a valu une réputation de ministre pas facile à vivre. Il a commis une deuxième erreur en coupant les vivres au milieu environnemental, ce qui l'a privé d'appuis soutenus, comme en bénéficient les ministres Couillard en santé et Vallière en agriculture, par exemple. Thomas Mulcair n'est pas le seul à avoir tenté de couper les vivres à ces contestataires qui jugent souvent un ministre par rapport à leurs revendications plutôt qu'en fonction de ce qu'un ministre de l'Environnement peut obtenir comme marge de manoeuvre dans un gouvernement donné. Mais il est probablement le premier dont le départ a été justifié par l'entourage du premier ministre par le fait qu'il a perdu l'appui effectivement d'un milieu que le gouvernement voulait neutraliser en raison de son impact potentiel sur son image.

Troisième erreur: Thomas Mulcair voulait intégrer le plan de lutte contre les changements climatiques dans le dossier du développement durable, dont la mécanique législative a retardé l'aboutissement. Une partie importante du milieu environnemental lui a retiré sa confiance en décembre faute d'avoir produit à temps pour la conférence internationale un plan de réduction des émissions québécoises rigoureux et plausible. Sa chicane avec le ministre fédéral Stéphane Dion n'était que la pointe visible du retard de Québec dans le dossier. L'ex-ministre a failli, selon plusieurs dans son ministère, en ne voyant pas la nécessité dès le début de son mandat de lancer la machine à fond dans ce dossier. Il a donc été coincé au fil d'arrivée par l'inertie du ministère des Transports et par les priorités contradictoires des Ressources naturelles, dont l'imminente politique de l'énergie va proposer une pénétration accrue du gaz naturel au Québec. Au bunker, on prévoyait, à juste titre semble-t-il, une opposition ferme de Thomas Mulcair dans ce dossier.

La multiplication de ces divergences, y compris sa volonté de soustraire à la coupe forestière d'importantes surfaces en aires protégées, s'est ajoutée récemment à ses réserves à l'endroit des 950 condos que veut construire dans le parc du Mont-Orford un promoteur immobilier, André L'Espérance, un ami personnel du premier ministre Charest. Même si aucune règle ne l'y obligeait, Thomas Mulcair a pris sur lui de donner un mandat discrétionnaire au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement pour examiner ce projet en 2005, ce qui l'a à tout le moins retardé d'un an mais sans arriver à décourager le promoteur bien branché.




Mulcair's resignation is a loss for us all

EDITORIAL
The Gazette (Montreal) March 1, 2006 Wednesday

From the beginning, it has been hard to fathom Premier Jean Charest's approach to governing. Monday's cabinet shuffle, sadly, did nothing to elucidate that approach.

The loss of Thomas Mulcair from the cabinet is a loss for the anglophone community, for heavily pro-Kyoto Quebecers and, we suspect, for vigorous debate and healthy dissent within cabinet.

In his remarks, Charest hinted that the sustainable-development minister, relegated to the backbenches, was a lone rider, unwilling to abide by the political imperative of compromise. Mulcair is, indeed, fiery and hot-headed, prone to intemperate and even politically incorrect remarks.

He has kept silent, leaving the story incomplete. But he does not appear blameless in this. Loss of face is not irretrievable, and should not have been paramount in his calculations about whether to take a demotion or slam the door. He could have swallowed his pride, smiled tightly, and taken the lesser government-services post. He might have lived to fight another day. He still might, of course, but his door-slamming seems petulant, and does nothing to enhance his credibility.

Still, his highly publicized spats with federal counterpart Stephane Dion, then the environment minister, and the squeeze he put on Quebec farmers should not have been strikes against him. Hardly the shy wallflower type, Mulcair stood his ground and advocated tirelessly and rather noisily what, in his view, was the will of the people.

As far as anyone can tell, Charest's decision to wrest the environment post from Mulcair was due to his bull-in-a-china-shop methods. Optics do count in politics, but they should be trumped by competence and ability, which no one has suggested Mulcair lacks.

The departure of one of only three anglophones in Charest's cabinet leaves a worrisome hole in community representation. Does Charest take the Montreal anglophone vote so much for granted that he considers its strongest activist voice within cabinet expendable? Is he so sure he can count on the community's automatic support that he can erode his already rock-bottom popularity even further?

Other ministers Charest retained haven't exactly covered themselves in glory. Municipal Affairs Minister Nathalie Normandeau and Family, Seniors and Status of Women's Carole Theberge come to mind.

The other two anglophones, Native Affairs Minister Geoff Kelley and Revenue Minister Lawrence Bergman, lack Mulcair's nose for media coverage, but both are competent. And yet, Kelley and other West Island MNAs were able to win only tiny softenings of the blows Charest's government inflicted on demerged municipalities.

It's perfectly understandable for a premier to bring in new blood, and the addition of former pequiste Raymond Bachand is a feather in Charest's cap, as is the elevation of young hotshot Claude Bechard to take over from Mulcair. But depriving his loyal anglophone voters of one-third of their cabinet representation, and the senior third at that, will certainly not make those voters any more loyal.




Un cabinet tranquille

Descôteaux, Bernard
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

ÉDITORIAL - Renforcer l'équipe ministérielle était le mot clé du bref discours qu'a livré le premier ministre Jean Charest en procédant lundi à un «ajustement» de son cabinet. Mais avec le congédiement d'une deuxième forte tête en un an, le chef du gouvernement n'aura atteint cet objectif que bien partiellement.

Personne ne disputera le fait qu'il aurait été temps, à 12 ou 18 mois de la fin du mandat reçu par les libéraux en avril 2003, de porter un grand coup pour renforcer le gouvernement Charest, question de réveiller des ministres assoupis après trois ans aux mêmes fonctions, de renvoyer sur les banquettes arrière les collègues en fin de carrière et d'accorder quelques promotions aux députés les plus prometteurs. La recette est classique. En remaniant en profondeur son équipe maintenant, Jean Charest aurait donné à ses ministres suffisamment de temps pour arriver à la veille du scrutin avec un bouquet de réalisations.

Ce grand coup de barre qu'on attendait n'est donc pas venu, M. Charest préférant jouer de prudence plutôt que d'audace, ce que traduit bien le mot «ajustement» qu'il a choisi pour qualifier les retouches faites au cabinet. Il colmate quelques brèches, dont la plus évidente se trouvait du côté de l'économie.

En faisant entrer Raymond Bachand au conseil des ministres, le premier ministre corrige une erreur grave qu'il avait commise il y a un an en nommant Claude Béchard ministre du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation. Celui-ci n'avait ni la compétence ni la crédibilité nécessaires pour exercer cette fonction, comme l'illustre l'ersatz de stratégie économique qu'il avait rédigé l'automne dernier. L'ancien président du Fonds de solidarité, qui a tout ce qui manquait à M. Béchard, apportera à ce poste une vision du développement économique qui sera salutaire au gouvernement, à la condition qu'on lui donne les moyens de ses ambitions.

Bon soldat, M. Béchard se retrouve au ministère du Développement durable, où on attend de lui qu'il soit, selon le mot de M. Charest, «rassembleur», ce qu'on pourrait traduire par «conciliant». Visiblement, le titulaire précédent de ce ministère, Thomas Mulcair, ne l'était pas. Ceux qui le connaissent savent que cela n'est surtout pas dans sa nature et qu'il avait choisi d'accorder plus d'importance au mot «durable» qu'au mot «développement» dans le nom de son ministère. En bon empêcheur de danser en rond, M. Mulcair retardait le cheminement de plusieurs projets de développement économique, ce qui ne plaisait pas à plusieurs membres du conseil des ministres et au premier ministre lui-même.

On peut croire que M. Charest avait conclu que la présence de M. Mulcair au ministère du Développement durable constituait une autre erreur qu'il lui fallait corriger. Survenant après celui d'Yves Séguin, il y a un an, son congédiement laisse croire que le premier ministre n'aime pas les fortes têtes qui s'opposent, contestent et défendent des points de vue qui ne sont pas majoritaires au sein du conseil des ministres, qu'il veut tranquille. Plutôt que de chercher à canaliser l'énergie et la fougue de collègues un peu trop dérangeants, il préfère les mettre de côté et miser sur des personnes sûres.

Avec ce non-remaniement, le fonctionnement du gouvernement se trouvera renforcé dans la mesure où l'objectif que recherchait M. Charest était de donner plus de cohésion à son équipe. Par contre, à force d'en chasser des personnalités fortes, son conseil des ministres perd en valeur et en dynamisme. Le message qu'il envoie à ceux qui sont ministres ou qui veulent le devenir est qu'il faut être sage et ne pas dévier de la ligne officielle. À moyen et long terme, il affaiblit son gouvernement plus qu'il ne le renforce.

bdescoteaux@ledevoir.ca




Rétablir la confiance

Boisvert, Michèle
La Presse mercredi 1er mars 2006

Éditorial - Le ministre québécois des Finances met actuellement la touche finale à une politique qui renforcera la gouvernance des sociétés d'État. Michel Audet devrait présenter sous peu son projet au Conseil des ministres. Ce n'est pas trop tôt. L'inacceptable cafouillage de la SAQ aura démontré mieux que n'importe quel discours l'urgence d'agir.

Comme nous l'avions déjà souligné dans ces pages, il est grand temps que le gouvernement clarifie le mandat des sociétés dont il est l'actionnaire, en améliore la transparence, augmente leur degré d'imputabilité et surtout mette un terme aux nominations partisanes lorsque vient le temps de former les conseils d'administration. Pour rétablir la confiance des contribuables envers les sociétés d'État, il est essentiel qu'une saine distance soit établie entre elles et le parti au pouvoir.

Une des premières choses que cette politique devra clarifier est le mandat des ces sociétés. Qu'est-ce qu'on attend d'elles? Le meilleur profit possible pour grossir les coffres de l'État, ou le meilleur prix ou service possible pour les consommateurs? Un mandat clair facilite d'autant l'élaboration de la stratégie pour l'atteindre. C'est ce qui a été fait dans le cas de la Caisse de dépôt. Le gouvernement a décrété que la rentabilité allait dorénavant être la mission première de l'institution financière, alors que le développement économique du Québec demeurait en corollaire.

La direction de la Caisse connaît maintenant les critères à partir desquels on va juger sa performance et adopte une stratégie en conséquence. Le même type de clarification devrait être apporté au mandat de la SAQ, de Loto-Québec et d'Hydro-Québec, pour ne nommer que celles-là.

Le gouvernement souhaite d'autre part s'impliquer davantage dans l'élaboration du plan stratégique des sociétés d'État. À notre avis, il va de soi que le ministre responsable approuve ce plan, prenne connaissance des moyens envisagés pour atteindre les cibles de profits et accepte la politique de rémunération des cadres. Ce faisant, le gouvernement devient imputable de ces décisions, au même titre que les dirigeants qui les ont prises.

Une condition s'impose cependant: cette implication accrue ne doit pas se transformer en continuelle ingérence. Une fois le plan approuvé- la stratégie adoptée s'étend d'ordinaire sur une période d'au moins trois ans- le gouvernement devra laisser aux dirigeants des sociétés le soin de la mettre en oeuvre. Pas question d'intervenir en cours de mandat, comme c'est ce qui semble le cas actuellement avec la SAAQ, parce qu'une décision risque d'être nuisible au parti au pouvoir.

Enfin, la réforme proposée n'en serait pas une si elle ne corrigeait pas le processus de nomination des membres du conseil d'administration. Dorénavant, selon la proposition Audet, ce seront les membres du conseil qui, lorsqu'une place sera vacante, présenteront au gouvernement une courte liste de candidats potentiels. Cette façon de procéder limitera les nominations partisanes. Mais, si l'on veut vraiment être en mesure d'aller chercher des candidats de qualité, des gens dont les compétences amélioreront la performance de l'entreprise, il faudra accepter de les payer. À terme, les contribuables y gagneraient certainement au change.




Réactions au départ de Mulcair: Charest ne supporte pas la dissension, croit l'opposition

Lévesque, Kathleen; Dutrisac, Robert
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

Le premier ministre Jean Charest tolère difficilement la présence de fortes têtes au sein de son cabinet. C'est ce que décodent les partis d'opposition du miniremaniement ministériel de lundi, qui a entraîné le départ de Thomas Mulcair.

Tant du côté du Parti québécois (PQ) que de celui de l'Action démocratique du Québec (ADQ), on estime que les changements apportés à la composition du conseil des ministres ne fleurent pas la vivacité mais plutôt l'intrigue et l'improvisation d'un gouvernement contraint par les situations de crise qui se multiplient. «Je vois un gouvernement en panne d'imagination, qui n'ajoute aucune idée neuve», a dit constater hier le chef péquiste, André Boisclair. Ce n'est «certainement pas un remaniement qui était digne de redonner confiance quand un gouvernement est en panne», a affirmé pour sa part le chef de l'ADQ, Mario Dumont.

Pourtant, M. Charest disposait de tout le temps nécessaire pour planifier son remaniement, a fait valoir M. Dumont. «On a un remaniement qui arrive néanmoins dans la plus totale improvisation. Et on a l'impression qu'avec Jean Charest, même les gestes les plus solennels, ceux qui requièrent la plus grande planification, finissent toujours par avoir l'air de quelqu'un qui sort ses meubles pendant un incendie», a-t-il dit.

Le remaniement de lundi devait permettre au nouveau député Raymond Bachand de faire son entrée au cabinet. Or les projecteurs se sont surtout tournés vers le grand absent, soit Thomas Mulcair, qui a été délogé de ses fonctions de ministre de l'Environnement. C'est Claude Béchard, jusque-là ministre du Développement économique, qui prend sa relève. M. Boisclair s'étonne que Jean Charest réussisse ainsi à «transformer en crise» ces changements.

«En dehors de la religion et du bréviaire que plaide M. Charest, il n'y a pas de place dans ce gouvernement pour la discussion. [...] On s'aperçoit que la règle qui prévaut à Québec, c'est la règle du croit ou meurt», a indiqué le chef du PQ.

À Québec, le chef adéquiste a également souligné la propension de Jean Charest à «faire rouler des têtes» à chacun des remaniements auxquels il procède sans pour autant expliquer pourquoi les ministres déchus n'ont pas bien fait leur travail. Avec ce miniremaniement, Jean Charest a d'ailleurs affaibli son gouvernement plutôt que de le renforcer, estime-t-il.

Autres réactions

Du côté du nouveau parti Québec solidaire, on a surtout profité de l'occasion pour exiger que le nouveau ministre de l'Environnement mette en place une véritable politique de développement durable et renonce au prolongement de l'autoroute 25 et aux projets de minicentrales hydroélectriques sur les rivières et les ports méthaniers prévus dans le Bas-Saint-Laurent.

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain a eu une réaction plutôt favorable aux ajustements du gouvernement Charest. L'arrivée de M. Bachand au ministère stratégique du Développement économique réjouit la Chambre, qui souligne «l'expérience et le savoir-faire» de l'homme. M. Bachand et la nomination de M. Béchard à l'Environnement «laissent entrevoir de belles perspectives pour la région métropolitaine», estime-t-on.




Le gouvernement Charest remonte

Lessard, Denis
La Presse mercredi 1er mars 2006

Québec - Pour la première fois en plus de deux ans, le gouvernement Charest a clairement amélioré sa cote auprès de l'électorat. Le taux d'insatisfaction a baissé de 10 % en février, le plus important mouvement en un mois depuis la chute dans le vide de décembre 2003.

Dans son plus récent sondage réalisé pour La Presse du 16 au 25 février, la maison CROP constate aussi que le Parti québécois perd des appuis au profit des tiers partis, en particulier dans l'île de Montréal. Ce coup de sonde coïncidait, il faut le rappeler, avec la fondation de Québec solidaire.

De plus, CROP constate désormais avec certitude ce qu'il avait déjà perçu, mais à partir de données trop partielles, en janvier: l'arrivée des conservateurs à Ottawa a donné de l'oxygène au gouvernement Charest. " Maintenant, c'est clair et significatif ", observe Claude Gauthier, de CROP, sur la base de l'enquête menée auprès de 1000 personnes, avec une marge d'erreur de trois points de pourcentage.

Avec le départ des libéraux à Ottawa et la disparition de la controverse des commandites dans les bulletins d'information, le gouvernement libéral à Québec reprend du poil de la bête. La proportion de gens " insatisfaits " du gouvernement Charest est passée de 66 % en janvier à 56 % en février. La proportion des " satisfaits " est passée de 29 % à 39 %. " C'est leur meilleur score depuis novembre 2003 ", observe M. Gauthier. L'arrivée d'un nouveau régime conservateur à Ottawa a évacué le climat d'affrontement des derniers mois entre le fédéral et Québec; " cela a comme donné une nouvelle crédibilité au gouvernement Charest ", résume M. Gauthier.

Le sondage était terminé avant que le remaniement de lundi ne soit annoncé. Mais CROP était sur le terrain durant toute la tourmente de la Société des alcools, les ratés des dossiers du CHUM, du Casino, la controverse au sujet de l'utilisation laxiste des avions par les ministres.

Quand on scrute les intentions de vote, le Parti québécois serait encore clairement gagnant si des élections avaient eu lieu cette semaine, mais on ne parle plus de " balayage " maintenant, car la montée des partis de gauche, des appuis normalement acquis au PQ, pourrait permettre à des libéraux de l'emporter.

Une fois répartis les 18 % d'indécis selon l'allégeance sur la question référendaire, CROP observe que le PQ perd 6 %, passant de 46 % à 40 % depuis janvier. Il faut retourner fin 2004-début 2005, quand Bernard Landry en arrachait avec son parti, pour retrouver un tel score pour le PQ.

Les libéraux ne recueillent qu'une partie de ces appuis; ils montent de trois points à 32 %. L'ADQ marque le pas, mais ce sont les tiers partis, les " autres " dans le questionnaire de CROP, qui montent rapidement. Ces tiers partis comptaient pour 5 % des intentions de vote en décembre, et ils sont passés à 9 % en janvier. Ils atteignent désormais 13 %, une croissance qui incitera bientôt les sondeurs à identifier nommément Québec solidaire et le Parti vert dans les interviews. " Et cela leur donnera probablement plus de voix: un nom comme Québec solidaire, c'est pas mal gagnant ", prédit M. Gauthier.

Cette montée sur la gauche du PQ est une mauvaise nouvelle pour André Boisclair. Ces électeurs sont assez nettement souverainistes, constate-t-on, en scrutant leur réponse à la question référendaire. À la question du référendum de 1995 sur la souveraineté-partenariat, CROP observe que le NON l'aurait emporté à 57 % contre 43 %, après répartition des 8 % d'indécis.

Ceux qui appuient les tiers partis " sont plus souverainistes et moins fédéralistes que la moyenne "; ils se prononcent à 47 % pour la souveraineté, 7 % de plus que l'ensemble de Québécois. Ils sont fédéralistes à 47 %, moins que l'ensemble des répondants qui révèlent leur préférence (52 %).

Quand on isole les répondants francophones, les partis " autres " gagnent cinq points, à 14 % des intentions de vote, mais le PQ perd 9 % et tombe à 48 %. Les libéraux gagnent quatre points, à 22 %, et l'ADQ piétine à 16 %.

Avec des échantillons plus restreints, dont la marge d'erreur augmente, CROP constate que le PQ perd 9 % dans l'île de Montréal, où les tiers partis gagnent sept points, atteignant 16 %. Les libéraux, eux, grimpent de deux points, à 34 %, tandis que l'ADQ piétine à 11 %.

Le tableau n'a guère changé en région: le PQ est en avance mais perd quatre points, à 47 %; les libéraux montent de trois points, à 24 %; les adéquistes ne bougent pas et les tiers partis montent d'un point, à 13 %. Dans la région de Québec, les " autres " prennent 5 %, les libéraux montent de 2 % et le PQ perd six points.




Choc électrique

Turcotte, Claude; Dutrisac, Robert
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

La Régie autorise une hausse de tarifs de 5,3 % à partir du 1er avril, la première d'une série

La Régie de l'énergie a décidé d'une augmentation moyenne de 5,3 % des tarifs d'électricité au Québec le 1er avril prochain. Cela représente une hausse tarifaire moyenne de 4,95 $ par mois pour la clientèle domestique et de 8,31 $ pour une maison unifamiliale chauffée à l'électricité. La Régie a complètement écarté la suggestion d'un étalement des coûts qui, à son avis, fausserait le signal de prix puisque 75 % de l'augmentation tarifaire demandée est liée à l'acquisition sur les marchés d'électricité postpatrimoniale, dont le prix peut être trois fois plus élevé que celui du bloc patrimonial.

Or, en faisant sauter l'option de l'étalement, la Régie devra bientôt envisager des demandes de hausses de tarifs de 12,2 % en 2007 et de 5,8 % et moins de 2008 à 2011, lesquelles seront suivies de baisses entre 2012 et 2014. Ces prévisions tarifaires jusqu'en 2014 sont celles du distributeur, qui en avait fait part à la Régie en soumettant une proposition d'étalement pour éviter «un choc tarifaire». Le distributeur suggérait une augmentation de tarifs de 3 % par année pendant huit ans, avec une accumulation de 868 millions en frais d'intérêt qui allaient être payés par les abonnés d'Hydro-Québec.

Cette perspective d'importantes augmentations des tarifs d'électricité pour les prochaines années prend inévitablement une dimension politique dangereusement explosive pour le gouvernement Charest, qui cherche en ce moment à se donner un élan électoral et à hausser sa cote de popularité. Mais il n'entend pas user de son pouvoir de directive à l'endroit de la Régie de l'énergie pour infléchir la décision réglementaire. Le ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Pierre Corbeil, s'est même porté à la défense de cette hausse tarifaire qui, selon lui, devrait inciter les consommateurs d'électricité à faire des économies d'énergie. «Le signal de prix est le meilleur outil pour encourager le consommateur à l'efficacité et à l'économie d'énergie», a-t-il déclaré au cours d'un point de presse tenu à l'issue du conseil des ministres.

Pour le ministre, il ne s'agit aucunement d'un choc tarifaire, une notion «subjective», estime-t-il. Le consommateur moyen qui chauffe sa maison à l'électricité ne devra débourser que 27 ¢ de plus par jour alors que l'augmentation pour celui qui se chauffe autrement se limitera à 16 ¢ par jour, a-t-il fait valoir.

Le véritable responsable de cette hausse tarifaire, c'est le gouvernement précédent, a soutenu M. Corbeil. Le gouvernement péquiste a pris des «décisions irresponsables» en décrétant le gel des tarifs et en arrêtant le développement du potentiel hydroélectrique de 1994 à 2001.

Au nom de l'opposition officielle, Rita Dionne-Marsolais a réclamé l'intervention immédiate de M. Corbeil. «Le ministre a le pouvoir de demander à Hydro-Québec de ne pas appliquer cette hausse totalement déraisonnable, et je lui demande de s'en servir pour éviter un choc tarifaire d'une telle envergure. Récemment, on apprenait que les investissements des entreprises québécoises étaient en recul. Dans ce contexte fragile, cette nouvelle augmentation de tarifs d'électricité peut provoquer la fermeture de certaines entreprises», a-t-elle déclaré avant d'ajouter qu'Hydro-Québec devait s'expliquer devant les parlementaires.

Pour le chef de l'Action démocratique, Mario Dumont, le gouvernement se réfugie derrière des «paravents», comme la Régie de l'énergie, pour hausser divers tarifs affectant la classe moyenne. «Je n'accepte pas ça. Les élus politiques sont là pour prendre des décisions», a-t-il dit. Alors que Jean Charest répète que les Québécois sont les plus taxés en Amérique du Nord, Hydro-Québec a haussé ses tarifs de 11 % en trois ans, a souligné M. Dumont. Ce transfert du fardeau vers des tarifs plus élevés devrait être neutre et s'accompagner d'une baisse équivalente des impôts. Le chef adéquiste estime qu'il est «impardonnable» que le Québec, auparavant un grand exportateur d'électricité, soit devenu un importateur de cette forme d'énergie en raison de «mauvaises décisions et de manque de courage».

Opposition unanime dans le camp des consommateurs

À l'extérieur de l'arène politique, la décision annoncée hier, exactement un mois avant son entrée en vigueur, a suscité une opposition unanime des organisations de défense des consommateurs. Option Consommateurs a souligné qu'il s'agit de la quatrième augmentation depuis janvier 2004, une hausse de 10,9 % en près de 28 mois. L'Union des consommateurs a réitéré que les profits annuels de plus de deux milliards de dollars constituent déjà un rendement plus qu'acceptable pour Hydro-Québec et accuse le gouvernement de «se cacher derrière la Régie pour faire passer des hausses tarifaires injustifiées». La Coalition des associations de consommateurs a fait valoir qu'en demandant des taux de rendement comparables à ceux des entreprises privées, la société d'État contredit son mandat principal, qui consiste à fournir l'énergie aux Québécois au meilleur coût possible. Seul le porte-parole de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante s'est réjoui de cette augmentation des tarifs, invoquant le fait que le Québec a déjà suffisamment de dettes.

Thierry Vandal, président d'Hydro-Québec, et sa division de distribution se sont évidemment montrés satisfaits de la décision de la Régie, qui permettra de rendre les clients plus conscients du coût réel de l'électricité qu'ils consomment et qui pourra les inciter à des comportements favorisant les économies d'énergie. L'objectif d'économies d'énergie a été porté à 4,1 milliards de kWh à l'horizon 2010. C'est pourtant Hydro-Québec Distribution qui, en décembre 2005, avait proposé à la Régie l'étalement des hausses de tarifs.

Hier, la Régie de l'énergie a expliqué pourquoi elle ne retenait pas cette solution. Elle a avancé que la notion de choc tarifaire est relative et subjective et qu'elle dépend du contexte et des catégories de gens. Compte tenu du gel des tarifs entre 1999 et 2003, elle pense que les consommateurs sont plus sensibles aux hausses des prix de l'électricité qu'à celles d'autres formes d'énergie. «Si on compare l'augmentation demandée par le distributeur à celle des prix de l'essence, du mazout et du gaz naturel, une hausse de 5,3 % pour 2006 ne peut être considérée comme un choc tarifaire», soutient la Régie, faisant valoir l'argument selon lequel la hausse tarifaire sera inférieure à 5,3 % pour les deux tiers de la clientèle domestique.

La Régie donne son aval à cette augmentation moyenne de 5,3 % en tenant compte du fait que la demande du distributeur s'inscrit dans un contexte de forte fluctuation des coûts de l'énergie, ce qui pourrait donner un prix moyen de 11 ¢ le kWh pour l'énergie postpatrimoniale. Pour faire face à la demande en 2006, le distributeur prévoit acheter pour plus de 700 millions d'énergie postpatrimoniale à un coût trois fois plus élevé que le coût moyen de 2,79 ¢ le kWh pour l'électricité patrimoniale. On s'attend en outre à une forte hausse des coûts de transport de l'électricité en 2007.

Pour 2006, la Régie autorise des investissements totaux de 696 millions et fixe un taux de rendement de 7,75 %. Le distributeur vise des revenus de dix milliards, en hausse de 463 millions par rapport à l'exercice précédent, ce qui explique sa demande de hausse de tarifs de 5,3 %. Les achats d'électricité par le distributeur passent de 4,56 milliards en 2004 à 5,19 milliards en 2006. Cette augmentation est principalement attribuable aux achats pospatrimoniaux de 707,1 millions alors qu'ils étaient inexistants en 2004. Plus des trois quarts de la croissance du coût de service entre 2005 et 2006 sont attribuables aux coûts de l'électricité postpatrimoniale, mentionne la Régie dans sa décision.




Hydro's rate increase makes sense

EDITORIAL
The Gazette (Montreal) March 1, 2006 Wednesday

With just one month's notice, Quebecers face an electric-power-rate increase of 5.3 per cent, effective April 1. The increase, authorized yesterday by the Regie de l'energie, is the fourth in 27 months.

It will cost the average residential user perhaps $5 a month, says the distribution arm of Hydro-Quebec; other estimates ranged up to $12 a month for a detached bungalow.

It never rains but it pours for Jean Charest's government. Only bitter laughter remains of his tax-cut promises, a top Liberal just had to quit the Societe des Alcools du Quebec, the happy news of Raymond Bachand's elevation to cabinet turned into the bad news of Tom Mulcair's departure, and now this.

Resources Minister Pierre Corbeil, defending the rate increase decision to reporters yesterday had the wary look of a man worried about rotten eggs flying out of the crowd. That's great pity, because he could have been selling this decision on its merits, which are considerable. He and his premier also could have been softening people up for this kind of a decision over the last few weeks. Instead, they displayed the Charest government's usual bumbling lack of foresight.

The fact is despite recent hikes, electric power is a bargain in Quebec, and will still be a bargain after April Fool's Day. So it should be; geography gave us big rivers. At a time when pretty well all other forms of energy have risen sharply in cost, our electricity remains cheap.

And what's cheap is easily wasted. A taste of the ruthless efficiency of market pricing will, with this price increase, reduce waste of electric power before it reduces necessary use. Remember, every kilowatt-hour not wasted is ultimately one kilowatt-hour Quebec can sell outside this province. That brings revenue at higher prices, and it also reduces continent-wide demand for power from the polluting coal burned elsewhere.

There are other good things about this decision, too. The energy board confirmed a December ruling against a hare-brained Hydro-Quebec scheme to phase in a rate increase but charge consumers interest on the deferred part of the increase. And then this increase comes at a time when big industrial users - aluminum smelters - are starting the process of negotiating new long-term contracts; higher consumer power rates should mean industrial rates will have to go up briskly, too. Also, the increase didn't kick in until after the winter heating season.

The additional $463 million that will flow to Hydro-Quebec this year because of this decision can flow through to the government, Hydro-Quebec's owner, to help pay for our ever-expanding social programs.

Or it can be used, finally, to help build more dams and transmission lines. Total continental demand for electricity is not falling; we'll be able to sell all we can produce. And as long as Quebecers want big government, we've got to pay for it somehow.




Le Parti communiste du Canada et le droit à l'autodétermination: Une reconnaissance tardive

Robert Comeau; Joël Bisaillon
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

Quel ne fut pas notre étonnement de lire sous la plume d'Antonio Artuso, dans un article publié par Le Devoir sous la rubrique «Libre opinion» du mardi 13 février et intitulé «Une lutte à continuer», le passage suivant en ce qui concerne le Parti communiste du Canada: «Depuis sa fondation (1921), le PCC reconnaît le Québec en tant que nation et revendique le droit du Québec à l'autodétermination jusque et y compris la séparation.» Cette information est fausse. Regardons de plus près cette question pour y apporter une rectification.

En effet, le PCC a été fondé en 1921. Cependant, ce n'est qu'en 1929 que ce parti commence à s'intéresser sérieusement au recrutement des francophones du Québec. Même si les dirigeants affirment que les Canadiens français forment les masses les plus exploitées au Canada et souhaitent qu'ils forment le tiers de ses effectifs, cet objectif ne sera jamais atteint.

Durant les années de la Grande Dépression de la décennie 1930, dans les journaux du PCC, des articles nient même l'existence d'une nation canadienne-française. Un des auteurs s'appuie sur les critères de Staline définissant une nation (histoire, langue, territoire, vie économique, formation psychique) pour rejeter l'affirmation selon laquelle les Canadiens français forment une nation. Celui qui nie l'existence d'une nation canadienne-française est Fred Rose, un des principaux organisateurs du parti au Québec; il sera le seul député communiste élu au Parlement canadien pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Par ailleurs, le Parti communiste, dans son mémoire présenté en 1938 à la Commission royale d'enquête sur les relations fédérales-provinciales (commission Rowell-Sirois) créée en 1937, préconise une centralisation accrue des pouvoirs du gouvernement fédéral et exige son intervention dans les champs de compétence des provinces. On est très loin du droit à l'autodétermination du Québec. Le PCC préconise même que toute législation à caractère social relève du gouvernement central sans reconnaissance du partage des responsabilités attribuées aux deux ordres de gouvernement.

L'importance de Stanley Ryerson

Toutefois, dès le milieu de la décennie 1930, un intellectuel au sein du PCC démontre une grande sensibilité à l'égard de la situation des Canadiens français: Stanley Bréhaut Ryerson. Il est considéré par le parti comme le spécialiste de la question nationale canadienne-française. En 1943, il publie un ouvrage, French Canada - A Study in Canadian Democracy, dans lequel il reconnaît le statut de nation au Canada français. C'est une première pour un membre du PCC.

En 1946, dans un article publié dans une revue communiste, Ryerson va même jusqu'à reconnaître le droit à l'autodétermination au Canada français, y compris le droit à la sécession.

Cependant, la direction du parti n'emboîte pas le pas à sa suite et ne reconnaît pas ce droit. Ryerson et d'autres militants communistes québécois feront des pressions à l'intérieur du parti pour que ce droit soit reconnu dans ses publications officielles.

En 1947, une crise éclate au sein de la section québécoise du PCC. Un groupe de communistes du Québec, dont les principaux leaders sont Henri Gagnon et Emery Samuel, sont expulsés du PCC pour cause de «déviation nationaliste» et pour avoir exprimé leur désaccord avec la politique du Parti communiste appuyant la bourgeoisie canadienne contre l'impérialisme américain. Ils sont aussi expulsés pour s'être opposés à la subordination du parti, au Québec, à la direction de Toronto et pour avoir accusé le PCC de négliger de reconnaître l'oppression du Québec et son droit à l'autodétermination. Cette scission mettait au jour des divergences au sujet, entre autres, des positions à adopter envers la question nationale au Québec et les relations fédérales-provinciales.

Lors de cette scission, Ryerson défendait la position du comité central contre Henri Gagnon, qui accusait la direction du parti de fermer les yeux sur le problème national lui-même et de ne pas reconnaître les droits politiques des Canadiens français, dont le principal est le droit à l'autodétermination nationale. La crise de 1947 entraînera la défection d'un grand nombre de Canadiens français du parti au Québec.

Finalement, ce ne sera qu'en 1952 que le droit à l'autodétermination du Québec, y compris le droit à la sécession, sera explicitement reconnu dans un programme officiel du parti, soit cinq ans après l'éclatement de la section québécoise du Parti ouvrier progressiste, nouveau nom donné au PCC.

Par conséquent, cette reconnaissance advient plus de 30 ans après la fondation du PCC et environ une dizaine d'années après qu'un de ses membres dirigeants, l'«intellectuel du parti» Stanley Bréhaut Ryerson, eut reconnu le statut de nation au Canada français.

À la fin des années 60, Ryerson quittera le parti: pour justifier son départ, parmi ses raisons évoquées, il y a justement cette non-reconnaissance de la question nationale du Québec. C'est ce qui expliquera l'appui qu'a donné Ryerson au Parti québécois au moment même où les groupes marxistes-léninistes reprenaient la position léniniste sur la question nationale.

Au sujet de la position de Lénine sur la question nationale, on doit ajouter que le droit à la sécession qui y est prévu est purement théorique: on donne souvent l'exemple du divorce qu'il faut éviter. Pour cela, on reconnaît d'un côté un droit théorique au divorce en répétant bien cependant qu'il faut tout faire pour en empêcher l'application. C'est ce qui explique qu'il aura fallu l'éclatement de l'URSS, au début des années 90, et des fédérations communistes yougoslave et tchécoslovaque pour que de nouveaux États nationaux puissent parler en leur nom dans le concert des nations.

Robert Comeau : Professeur associé à la chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec

Joël Bisaillon : Candidat à la maîtrise en histoire à l'Université du Québec à Montréal




Don't graft elections onto the existing Senate

Editorial
The Globe and Mail Wednesday, March 1, 2006

Prime Minister Stephen Harper's mind has returned to the election of senators. The pledge was in his party's platform, but slipped his mind after the Conservatives won power. That enabled him to arrange the appointment, officially announced on Monday, of the unelected Michael Fortier to the Senate. Mr. Harper evidently felt it crucial to appoint the co-chair of his 2003 Conservative leadership campaign and of the last election campaign to represent Montreal's interests in cabinet, since there were only 10 new, elected Conservative MPs in Quebec who might have filled that role.

Having got that off his chest, the Prime Minister remembered his campaign promise. According to Alberta Premier Ralph Klein, Mr. Harper told the premiers and territorial leaders last Friday that he would discuss the possibility of appointing people to the Senate who had been elected in their respective provinces. "He's going to proceed with senatorial elections this fall," Mr. Klein said, adding that Mr. Harper didn't indicate how those elections would be held and that Senate reform itself -- the kind that involves reopening the Constitution -- "has been left on the table."

Mr. Harper should leave senatorial elections on the table, too. Whatever problems they might hope to redress, they would create significant problems of their own.

The trouble with the Senate is that it is an unelected body with, on paper, the power to thwart the will of the elected House of Commons. The senators have the constitutional authority to veto any legislation, including budget bills. They can't initiate money bills themselves, and they can't veto constitutional amendments (beyond a six-month delay), but otherwise they have the constitutional authority to veto all Commons legislation, including budget bills.

They have seldom done so, because they rightly feel constrained by their unelected status -- not to mention an appointment process of prime-ministerial fiat consistently tainted by patronage and cronyism. But there have been memorable clashes between the two Houses. In 1991, a Senate tie effectively killed a Commons abortion bill. And in 1988, the Liberal-dominated Senate informed Conservative prime minister Brian Mulroney that it would not approve any law authorizing Canada-U.S. free trade unless the government won a new mandate in an election. (The Conservatives handily won a second majority.)

If senators were elected, they might feel less constrained. And if the Commons and the Senate were dominated by different, warring parties, the predictable result would be legislative gridlock. Since Canada's system of responsible government places the cabinet and the prime minister in the Commons, that would be untenable. That is one reason why previous steps toward Senate reform have offered election with one hand and taken back power with the other. The ill-fated Charlottetown constitutional accord, proposed and defeated in 1992, would have given each province six elected senators and allowed them to veto Commons bills on natural resources or the French language and culture, but would otherwise have required a joint sitting of the Commons and Senate if the Senate rejected a Commons bill.

Considering the tortured complications of that Charlottetown bid, it's hard to blame Mr. Harper for shivering at the thought of reopening the Constitution for full Senate reform. But a piecemeal attempt to introduce elected senators is no answer. For a start, elections imply democracy, which implies a chance to throw the bums out if the electors wish. But the Constitution says senators may keep their jobs until 75, a line that would apply even to those "elected" in their provinces.

There have been proposals to change that. Jean Charest, when he led the federal Progressive Conservatives a decade ago, invited the provinces to nominate potential senators and talked of limiting a senator's term to 10 years. But again, that would require amending the Constitution, and such an amendment would require the approval of the Commons and seven provinces with at least 50 per cent of the country's population. Without that change, the whole notion of "electing" senators is hollow. They couldn't be democratically defeated unless they agreed to voluntarily resign after a set number of years. It all smacks of a Rube Goldberg machine of jury-rigged parts and duct-taped annexes.

Giving the legitimacy of election to senators, and risking a showdown between the two Houses, would ignore another fundamental fact. The Commons is elected on the principle of representation by population, even if that principle has been imperfectly applied and, in the case of Prince Edward Island, all but abandoned. The Senate is a regional body, with senators appointed on the basis of provinces or regions. That's a good thing; it is important that the regions have a strong voice in Ottawa. But it should not be a decisive voice at the expense of the bedrock principle of one person, one vote.

Mr. Harper shouldn't agree to an end run around the Constitution. If the Senate is to be reformed, let it be reformed in all its particulars. Grafting a makeshift electoral arrangement onto the side of the Red Chamber is a recipe for grief.




Parenteau est-il sur la pente du crime?

Jacques Keable
Le Devoir mercredi 1er mars 2006

Libre opinion: Au moins, que ça se sache: à quelques mois d'intervalle, à partir des mêmes critères, le même ombudsman de la Société Radio-Canada (SRC), Renaud Gilbert, défend puis condamne François Parenteau, supputant même au passage l'hypothèse voulant que l'humoriste ait pu inciter à la violence et au crime... Il faut le faire! Les censeurs et les ennemis de la liberté d'expression ne sont pas tous des islamistes!

Dans un premier temps (rapport 2004-05 sur le site Internet de Radio-Canada), l'ombudsman Renaud Gilbert envoie paître un plaignant mécontent de la satire que Parenteau fait du sombre dossier des commandites. Il écrit : «La chronique est un genre qui permet à son auteur l'expression d'une pensée personnelle, et il faut situer les propos de M. Parenteau en contexte, soit celui d'une programmation riche et variée.»

M. Gilbert sort ensuite les violoncelles : «Dans une société démocratique, la liberté de presse et la liberté de création sont des valeurs qui priment sur la qualité ou le bon goût des oeuvres qui en découlent. La loi entérine ce principe.» Et vlan. Le plaignant n'a plus qu'à aller se rhabiller. Bravo !

Changement de cap

Quelques mois plus tard, toutefois, la direction vire capot. Elle estime désormais que Parenteau se fait trop éditorialiste et pamphlétaire et, à la mi-décembre dernier, elle le sacre dehors. Quelques centaines d'auditeurs réagissent aussitôt et réclament que les... trois ou quatre minutes hebdomadaires de Parenteau leur soient rendues, tant à eux qu'à lui, et réclament de l'ombudsman qu'il se penche sur cette décision radicale des patrons. Ce qu'il fait subito presto et à la vitesse grand V.

Un record de célérité, semble-t-il, puisque, dès le 6 février, il rend -- discrètement -- son verdict : la direction, écrit-il, a raison. Il n'y a ici aucune censure et, de toute manière, la SRC a parfaitement le droit de sacrer Parenteau à la porte. Plainte rejetée.

Tiens donc ! Comment donc peut-il avoir lui aussi viré capot si vite ? Suivez le guide.

D'abord, toutes voiles dehors, l'ombudsman vogue sur la mer des grands principes, ce dont Radio-Canada dispose opportunément à la pochetée : équilibre, diversité, équité, objectivité, etc.

Il passe ensuite à l'attaque frontale : après tout, écrit l'ombudsman Gilbert, l'antenne n'appartient quand même pas à l'humoriste. Il écrit ceci : «M. Parenteau a pu s'exprimer régulièrement sur les ondes de Radio-Canada pendant huit ans : c'est un privilège dont il a joui et dont bien peu de francophones ont joui. Il faut souhaiter que la direction, dans le respect des critères de diversité et d'équilibre, fasse partager ce privilège au plus grand nombre : citoyens, expert, humoristes.»

Ouf ! Petit conseil en passant : si j'étais Jacques Languirand, Francine Grimaldi, Richard Garneau, Bernard Derome ou quelques autres, tous des francophones qui comptent un peu plus de... huit ans au micro, je me tiendrais le grain fin.

On ne rit plus

Ce curieux argument étant formulé, un gros chat méchant sort du sac. Terrifiant. Sournois. Sérieux comme un pape (il n'est pas humoriste, lui), l'ombudsman avance une hypothèse stupéfiante et effrayante : Parenteau se serait peut-être laissé aller, un jour, sur les ondes publiques, à de l'«incitation à la violence», voire à un «encouragement à commettre un acte criminel». Hein ?

On se pince pour être bien sûr d'être éveillé et d'avoir bien lu. On relit : c'est bel et bien ce qui est écrit. Il y a ici des odeurs d'al-Qaïda dont Parenteau serait, qui sait, une cellule dormante. Oh la la, on ne rit plus !

Alors ? Comment ne pas voir qu'on nage ici en pleine déraison et que cet ombudsman écrit décidément n'importe quoi ? Tout pour justifier le plus banal et le plus mesquin des arbitraires et pour cautionner la direction frileuse de la SRC qui, d'un côté, tolère sans mot dire, sur ses ondes télévisées, de grossières insanités mais n'a pas, d'un autre côté, le courage élémentaire, primaire, de supporter trois petites minutes par semaine de satire politique à la radio.

Par ce jugement, l'ombudsman, en suivant religieusement les ornières creusées par la direction de la SRC, discrédite sa fonction. En jouant des sophismes les plus fumeux, il en arrive à justifier la censure au nom de la liberté d'expression dont il faut bien constater que, par les temps qui courent, les sépulcres blanchis sont aux barricades. Y compris sur les ondes de la SRC.

La vérité est toute simple et désolante : Parenteau esquissait une vision du monde qui déplaisait aux bonzes de la SRC et peut-être à d'autres ailleurs. On l'a banni des ondes. Un point, c'est tout, ne cherchons pas plus loin. Et, ce qui est peut-être plus décourageant, aucune colonne du temple n'en a tremblé. «C'est ça qui est ça !» Au suivant !




Une révolution s'impose

Patrick Bourgeois
Le Québécois mercredi 1er mars 2006

Le contexte médiatique dans lequel nous pataugeons depuis des lustres au Québec nous permet que trop rarement d'être mis en contact avec des analyses politiques à même de nous faire vraiment réfléchir sur notre propre destin national. Plus souvent qu'autrement, c'est toujours la même poutine que les Québécois se font servir. Toujours ce même discours lénifiant sur les vertus provincialistes d'un Québec toujours plus petit en devenir. Heureusement qu'existe Internet, car grâce à ce nouvel outil de communication, il est possible de contourner un tant soit peu le carcan censeur que nous imposent tous ces médias aux vocations fédéralistes. C'est d'ailleurs grâce à ce canal si certains d'entre nous ont eu la chance de découvrir, dans leur boîte courriel, le dernier bulletin du lundi du directeur de L'Action nationale et intitulé Une capsule de médiocrité.

Grosso modo, Robert Laplante - puisque c'est de lui dont il est question - soutient dans ce texte que les Québécois « ne se voient plus aller », qu'ils ont perdu le contact avec le réel -leur réel- à force d'assister à la retransmission médiatique des comportements serviles des laquais qui gèrent depuis 2003 leur État québécois, cet État que René Lévesque disait être le plus grand parmi nous. Pour étayer ses dires, Robert Laplante affirme qu'il est carrément surréaliste de voir que ce en quoi la classe politique du Québec investit ses énergies depuis quelque temps, c'est le casino à la Pointe Saint-Charles et la transformation de l'aérogare de Mirabel en « gadget high tech », laissant par le fait même les choses sérieuses au Canada.Pour lui, cette actualité construite par des médias aux mains des ennemis du Québec libre ont fini par imposer aux Québécois « les catégories de la pensée du ratatinement, par instiller les thèmes de la résignation jusque dans les manières de se rapetisser l'avenir. Le futur de notre peuple se jouerait donc quelque part entre les projets de Casino et les plages artificielles ».

Le pire, et Robert Laplante a pleinement raison de le souligner, c'est que les indépendantistes n'agissent pas autrement que la majorité de leurs compatriotes. Eux non plus « ne se voient pas aller ». Eux aussi pensent en provincialistes. Pas pour rien que le directeur de L'Action nationale soutienne que le premier geste à poser pour libérer le Québec consistera à cesser de s'imaginer dans les catégories de l'Autre pour se penser en fonction des « exigences du pays réel ». Une révolution s'impose donc dans les façons de s'imaginer en tant qu'humains libres de choisir leur propre destin. Mais une révolution s'impose aussi - mais surtout - dans la stratégie que le mouvement indépendantiste met de l'avant pour combattre ce régime néocolonial canadien. Pour qu'il soit vraiment efficace, ce mouvement devra accepter de faire preuve de courage en retirant les oeillères qui lui permettent, de façon schizophrène, de voir la vie en rose en niant la dureté de la guerre qu'il doit âprement mener s'il aspire un jour à la victoire. À l'instar du Québec-province, la peur a déconnecté le mouvement indépendantiste de sa propre réalité, le confinant par le fait même aux chicanes de compétences, au lieu de le voir s'investir dans la lutte pour la liberté, celle-là seule qui devrait compter à ses yeux.

Et il urge que le mouvement indépendantiste fasse les constats qui s'imposent. Premièrement, il faut qu'il comprenne enfin qu'il exploite mal, voire pas du tout, ses deux principaux atouts. Tout d'abord, le mouvement indépendantiste québécois a l'immense avantage de contrôler le pouvoir provincial à intervalles réguliers. Normalement, il passe environ huit ans au pouvoir et huit ans dans l'opposition. Rares sont les mouvements de libération nationale de par le monde qui ont cette chance. Mais cette chance implique d'en profiter au maximum. Il ne sert en effet à rien au mouvement indépendantiste de remporter des élections si ce n'est que pour mieux jouer au Canada que ses ennemis fédéralistes qui sévissent sur la scène provinciale. Une fois à la tête de l'État québécois, un gouvernement indépendantiste doit se comporter en gouvernement indépendantiste. Ce qui veut dire qu'il doit utiliser les ressources qu'il contrôle alors pour mousser et renforcer son option. N'agir qu'en fonction de la victoire indépendantiste et non pas électorale, voilà l'attitude qui doit animer l'aile parlementaire du mouvement indépendantiste. Cela peut se faire en utilisant certes les fonds publics pour promouvoir le projet indépendantiste auprès des Québécois, en implantant une pléthore d'acteurs indépendantistes dans la structure d'État, ou en se penchant sur la francisation des immigrants, mais cela doit surtout se faire en s'assurant de bien pourvoir le mouvement indépendantiste en argent neuf. Car l'argent est le nerf de la guerre pourrait-on dire si on ne craint pas de sombrer ainsi dans le cliché. Il est par conséquent inconcevable que ce soit Jean Chrétien qui, le premier, ait eu l'idée d'imposer une loi sur le financement des partis politiques, donnant ainsi indirectement un coup de pouce inespéré au Bloc Québécois qui a ainsi vu ses coffres renfloués comme par enchantement. Comment se fait-il que le Parti Québécois, alors qu'il était au pouvoir, n'ait pas agi de façon à assurer pleinement sa santé financière, et celle du mouvement dont il est le véhicule politique, pour les années à venir? À cause de cette négligence, le PQ se retrouve aujourd'hui à traîner une dette de près de 1 000 000$, ce qui le laisse exsangue en prévision des élections qui approchent à grands pas. C'est carrément inacceptable !

Pour combler ce trou dans les finances du parti, les caciques péquistes, eux qui semblent condamnés à ne jamais faire preuve d'imagination lorsque vient le temps de trouver des solutions, recouront à la même stratégie combien éprouvée. Ils se rabattront encore une fois sur la base militante du mouvement indépendantiste qui devra de ce fait vendre des cartes de membre à 5$ pour redresser les finances du PQ. Ce faisant, le PQ se tirera encore une fois dans le pied, car sa base militante, son second atout, est sa plus grande richesse. Beaucoup plus profitable serait donc de lui confier des missions liées à l'action politique au lieu de monopoliser toutes ses énergies dans des opérations aliénantes de financement, opérations qui auraient été à peu près inutiles d'organiser si un gouvernement péquiste avait un tant soit peu réfléchit à l'avenir du mouvement indépendantiste en lui assurant une sécurité financière développée à même les ressources de l'État québécois. La victoire du mouvement indépendantiste passera par sa base militante, mais pour qu'il en soit ainsi, on doit lui permettre d'agir là où elle est véritablement efficace, c'est-à-dire sur le terrain.

L'État québécois est la clé de voûte de toute l'entreprise indépendantiste au Québec. C'est lui qui aurait dû procurer une sécurité financière au mouvement indépendantiste, de façon à libérer les énergies des militants. Et c'est lui aussi qui aurait dû être utilisé par les indépendantistes pour libérer la parole au Québec en s'attaquant pleinement au problème de la concentration de la presse, phénomène qui est tout à l'avantage du camp fédéraliste. À cause de l'incurie de ceux qui ont décidé de la stratégie que le mouvement indépendantiste se devait d'adopter au cours des dernières années, les indépendantistes se retrouvent aujourd'hui dans une bien fâcheuse position. Leur premier atout, l'État québécois, est entre les mains de ses ennemis libéraux, pour encore un an ou deux si tout va bien, et pour au moins 6 ou 7 si ça va mal. Les finances du mouvement sont à sec, ce qui rend à toutes fins pratiques tout travail de terrain digne de ce nom impossible à organiser, handicapant d'autant les possibilités de son second atout qui est sa base militante. Et les médias sont aujourd'hui comme hier sous le contrôle sans partage des fédéralistes.

Au lieu de percevoir la présente conjoncture telle qu'elle est, trop nombreux sont les indépendantistes, tout coupés de la réalité qu'ils sont comme l'a bien expliqué Robert Laplante dans son texte, qui se créent un monde imaginaire marqué par de fausses joies provoquées par des sondages qui laissent présager, sous l'effet de temporaires soubresauts politiques comme le scandale des commandites, que le 50 % +1 est un objectif atteignable pour eux. Ils ne se rendent ainsi pas compte que sans les outils appropriés, ils ne parviendront jamais à transformer ces sondages en résultats concrets. Leur schizophrénie leur permet d'envisager la victoire dans un contexte où elle est pratiquement impossible.

Si la présente situation est noire pour le mouvement indépendantiste, elle n'est pas pour autant désespérée. Car, tout ce qu'il faut, et reprenant ainsi les mots de Robert Laplante, c'est d'adapter notre stratégie « aux exigences du pays réel ». Le jour où nous adopterons cette attitude indépendantiste, en éliminant tout relent de provincialisme dans notre discours, nos ennemis trembleront parce qu'ils sauront alors que l'important mouvement indépendantiste est enfin déterminé à tout faire pour gagner. Le doux parfum de la victoire chatouillera alors nos narines. Combien ce sera agréable!