Stephen Harper au Mont Orford

Robert Laplante
BULLETIN DU LUNDI 13 mars 2006

Le Québec ne siègera pas à l’Unesco. Les éminences grise du Parti conservateur n’avaient pas pris la peine de vérifier si la chose était compatible avec les règles de l’organisme. Les éminences drabes qui s’activent à faire la promotion du Canada inconditionnel, chez Gesca ou au Parti libéral du Québec ne demandaient pas mieux que d’y croire et ne voyaient donc aucune raison d’aller aux sources. Quant à l’état-major du Bloc, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas davantage impressionné là, qu’il ne l’a fait dans le reste de cette campagne et depuis. Le Québec a pété de la broue tout au long de cette campagne électorale. Mais qu’à cela ne tienne !

Ce n’était pas le temps ni l’occasion d’en faire un coup d’envoi pour lancer l’offensive souverainiste. Ce pouvait donc toujours être le moment de se rafraîchir les mantras canadian. Un vent nouveau souffle donc sur le Qué-Can. Le Premier ministre nous aime! et d’un amour véritable, à part ça. On ne pouvait en avoir meilleure preuve que cette visite à Québec. Ça c’est de l’amour, foi de maple leaf ! Prendre la peine de se déplacer au cœur de la bourgade pour venir dire que le Québec pourra prendre « part à toute future délégation canadienne à l’Unesco » (Le Devoir, 9 mars), il faut le faire. Il faut en avoir du respect et de la considération ! Le Canada va même jusqu’à envisager la possibilité de nous donner une permission occasionnelle d’avoir l’air de ce qu’il veut bien que nous montrions de nous-mêmes.

Décidément, notre Premier sous-ministre avait de quoi bomber le torse, la maison-mère venait lui livrer les clés de l’avenir. C’était bien assez pour se mettre à vendre des morceaux de parc au nom du développement durable. Après tout, on est canadian ou on l’est pas : on dit une chose pour mieux consentir à son contraire. On parle pour tuer le langage et brouiller tous les repères. Il ne se passe rien mais ce rien est significatif. Les miettes deviennent un pactole. La réclamation pour le règlement du déséquilibre devient de plus en plus évanescente, l’important étant «que le Québec en reçoive plus que maintenant». Harper prend son temps mais c’est la preuve que tout s’accélère.

On nous a donc dit que le fédéralisme d’ouverture tourne à plein régime : Jean Charest s’est fait dire d’attendre deux autres rapports et de repasser au printemps. Mais il était content, notre courtier. Harper va envoyer ses chèques aux parents, il n’y aura vraisemblablement pas d’ajustement compensatoire pour l’abandon de l’entente sur les garderies, mais il comprend que cela « provoque des difficultés pour le Québec ». Et c’est bien connu, c’est tout ce que réclame le Québec, un peu d’empathie, de la compréhension et, si possible – mais n’exagérons rien – quelques symboles creux pour mieux se convaincre que ses reculs ne sont pas si graves. Harper lui a promis qu’il attendrait jusqu’au printemps avant de commencer à attendre les résultats d’un long et difficile processus de négociation De quoi fouetter le sang, à notre Premier sous-ministre ! De quoi lui donner toutes les audaces.

Ah ! il a été bien servi par Ottawa, notre conservateur de la nature. On répète même dans les chaumières qu’on l’a vu ce soir-là marcher sur la glace mince du lac Memphrémagog. La rumeur veut que ses conseillers aient dû le retenir de se lancer seul, et de nuit, à l’ascension du Mont-Orford pour aller y enterrer, au sommet, le rapport Coulombe sur le projet de Casino. C’est un endroit propice pour méditer, il y a tant et tant à vendre. Toute cette eau qui coule en vain vers la mer, tous ces paysages usés par des yeux non solvables. Et notre égarement national qui nous a tant fait rêver au-dessus de nos moyens. Si seulement le Québec tout entier pouvait voir de là-haut tout ce que voit la clique du lac...

Il le portera donc sur ses épaules le mandat du ratatinement. Il le portera jusqu’aux pieds de Stephen Harper, jusqu’au comptoir du Mont-de-piété. Le fédéralisme d’ouverture lui a gonflé l’abnégation. Il fera tout le nécessaire pour ajuster les ambitions aux moyens de la province. La solitude des cimes, il connaît, lui, il sait les bienfaits de la raréfaction de l’oxygène.

Que tous les encanteurs se le tiennent pour dit, la province de Québec va tout mettre en œuvre pour faire profit de son environnement. C’est bien connu, le Canada des inconditionnels est une terre propice au sous-développement endurable. Maintenant que la soif de symbole est étanchée, la prochaine visite de Stephen Harper pourra avoir lieu au Mont-Orford, dans un condo loué par le gouvernement provincial dans le cadre d’un PPP. Là, au moins, l’élite sait faire en matière de prospérité.

D’ici là, il faudra faire évoluer les mentalités. Il y aura au cours des prochains mois publication de nombreux et savants sondages commandités par Gesca, une série de reportages sur les tendances porteuses dans l’immobilier haut-de gamme, un rapport de l’Institut économique de Montréal sur le formidable potentiel des projets récréo-touristiques de classe mondiale, et un grand dîner-conférence donné à Magog par Claude Boulay ou quelqu’autre baron de la pub pour vanter les avantages économiques de la sujétion mercenaire. C’est le marché d’abord qui viendra au secours de la province. On peut toujours attendre qu’Ottawa veuille bien nous redonner une partie de nos impôts, mais ce serait irresponsable de ruiner l’avenir des générations futures en refusant de vendre maintenant les biens de famille. Le futur, c’est bien connu, se transige mieux dans le présent.

Harper a beau nous enfoncer dans les marécages, c’est la montagne qu’on nous met en vente. Et le Canada nous fera l’honneur de laisser cours légal à la monnaie de singe, celle avec laquelle on vend des pays pour que des goinfres achètent des parcs, celle avec laquelle on paie les chorales pour se faire donner l’hymne national et les rengaines du progrès.

A ceux-là qui ne l’auraient pas encore compris, l’actualité estrienne et provinciale vient redire que le Québec avance et d’un bon pas. Il fonce même dans son destin avec l’assurance d’un kamikaze. La médiocrité nous gagne. Le gouvernement Charest ne négligera rien pour en faire un horizon indépassable.




Une ère nouvelle?

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 11 mars 2006

À quelques semaines du troisième anniversaire de son élection, le premier ministre Jean Charest ouvrira mardi une nouvelle session de l'Assemblée nationale. Le discours inaugural qu'il prononcera à cette occasion servira de feuille de route à son gouvernement d'ici le prochain scrutin. Le chemin demeurera malgré tout parsemé d'obstacles et la conduite sera difficile.

Proroger une session pour en ouvrir une autre aussitôt est une façon pour un premier ministre de marquer symboliquement une rupture. Une étape a été franchie, nous dira dans ce discours M. Charest, qui fera d'abord le bilan de ses trois premières années au pouvoir pour ensuite définir les priorités des 18 prochains mois.

Pour ce qui est du bilan, le premier ministre soutiendra avoir réalisé le programme en six points qu'il avait arrêté dans le discours inaugural du 4 juin 2003. Pour l'essentiel, il aura raison. C'est le cas en santé, où la situation a suffisamment changé pour qu'on parle de progrès. La révision des structures de l'État, des processus gouvernementaux et des modes d'intervention en économie -- ce qu'on a appelé la «réingénierie» -- est pour sa part enclenchée. En ce qui a trait à l'allégement du fardeau fiscal, M. Charest devra par contre avouer son échec. La cible de 27 % de réduction des impôts qu'il visait est loin d'être atteinte.

Le grand ménage que le premier ministre voulait faire aura en grande partie été la source de l'impopularité persistante de son gouvernement. Toutefois, cette impopularité a aussi pour cause l'esprit de confrontation qui a caractérisé ses rapports avec plusieurs segments de la population. Cet esprit semble faire partie des gènes libéraux, comme l'a montré encore une fois l'annonce de la privatisation d'une partie du parc du Mont-Orford.

Dans ce nouveau message inaugural, le premier ministre insistera sur la volonté de son gouvernement, maintenant qu'il a complété les tâches domestiques qu'il s'était assignées, de s'atteler à la réalisation de projets susceptibles de changer la perception qu'entretiennent les Québécois à son endroit.

En tête de la feuille de route de M. Charest, on trouvera les négociations avec Ottawa sur la question du déséquilibre fiscal, dont le règlement apporterait suffisamment d'oxygène aux finances québécoises pour commencer à réduire à la fois le fardeau fiscal et la dette. Le discours sur le budget fixé au 23 mars pourrait amorcer un mouvement en ce sens, mais il ne pourra pas décréter des réductions significatives avant qu'une entente ne soit conclue. Le climat positif qui prévaut entre Ottawa et Québec depuis l'élection de Stephen Harper pourrait lui permettre d'y arriver avant les prochaines élections.

Mardi, le premier ministre nous parlera aussi de santé avec insistance puisque l'action de son ministre Philippe Couillard est une des rares à être vraiment appréciées des Québécois. Il abordera ensuite ses projets en matière de développement durable, de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de politique énergétique et de financement de l'enseignement universitaire. Ces sujets ont tous pour caractéristique commune, il faut le souligner, de polariser l'opinion publique.

Au cours des prochains mois, les débats sur le rôle du secteur privé en santé et sur les questions environnementales seront particulièrement chauds. En fait, l'ère des affrontements est loin d'être terminée. Il ne suffira pas d'un discours inaugural pour changer le cours des choses. Il faudrait surtout que ce gouvernement arrête de nourrir lui-même la controverse en s'engageant sans cesse sur des terrains où les Québécois ne veulent pas le suivre. Après les écoles privées juives, le CHUM, le projet de déménagement du casino et le mont Orford, il devrait avoir compris que la conduite des affaires publiques serait plus facile s'il recherchait davantage le consensus que la confrontation. Cela reste à voir.

bdescoteaux@ledevoir.ca




Le devoir de philo - Le mensonge, arme de déception massive
Vérité et politique selon Hannah Arendt

Marc Chevrier, Professeur de science politique à l'UQAM
Le Devoir samedi 11 mars 2006

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philo pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi, ainsi qu'à des essayistes, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand penseur enseigné au collégial. Toutes les deux semaines, nous publions Le Devoir de philo d'un professeur. À ses étudiants de l'évaluer...

La politique, aujourd'hui, serait un théâtre burlesque où des politiciens prompts au mensonge rient entre eux de leurs pantalonnades devant un public candide. D'un scandale à l'autre, les citoyens n'en finissent pas de se découvrir bernés par ceux en qui ils ont eu confiance. Le mensonge en politique, au contraire de la croissance en économie, ne connaîtrait ainsi pas de récession.

C'est du moins là un avis communément partagé, où point une amère désillusion devant le politique, que les récentes turpitudes révélées par la commission Gomery ou le mensonge de l'administration Bush au sujet de l'existence d'armes de destruction massive en Irak ont contribué à fortifier.

En 1997, le journaliste André Pratte avait mis toute la classe politique canadienne et québécoise sur la sellette. Son essai Le Syndrome de Pinocchio avait dépeint nos politiciens comme des menteurs invétérés, sur le postulat que le mensonge en politique n'est en aucune manière acceptable au nom du droit fondamental à la vérité. Interpellée, l'Assemblée nationale du Québec adressa quasi unanimement une motion de blâme à l'impertinent essayiste.

La tentation de l'angélisme

Vérité et politique ne font pas bon ménage, il est vrai, mais est-ce une raison de maintenir sans appel la sentence de réprobation si facilement jetée désormais sur la classe politique ? Parmi les penseurs contemporains qui se sont penchés sur cette question difficile, nous comptons Hannah Arendt, figure marquante de la philosophie politique au XXe siècle.

Dans un article publié en allemand en 1964 et intitulé Vérité et politique dans sa traduction française, Arendt nous met tout d'abord en garde contre la tentation de l'angélisme contempteur ou de la simplification devant le phénomène du mensonge en politique. C'est là une position qui en surprendra plusieurs. Mais étudions plus attentivement ce qu'Arendt a à nous dire.

Premièrement, il serait absurde, souligne-t-elle, de prétendre que la vérité doit prévaloir en toutes choses, dût la communauté en périr. L'action politique est ce par quoi nous cherchons «à établir ou à sauvegarder les conditions de la recherche de la vérité». Comme substitut à des moyens plus violents, le mensonge peut s'avérer, à certaines occasions, le moyen le moins dévastateur de préserver les havres de paix nécessaires à la poursuite de la vérité. De plus, comme Chateaubriand l'avait fait dans son Génie du christianisme, Arendt constate qu'aucune des grandes religions, le zoroastrisme excepté, ne catalogue le mensonge parmi les péchés mortels.

Pendant longtemps, les philosophes ne s'occupaient guère des mensonges manipulateurs en politique mais plutôt de la difficile coexistence entre ceux qui consacrent leur vie à la vérité et à la sphère politique. Arendt va même jusqu'à soutenir que les mensonges ont commencé en fait à devenir scandaleux sous l'influence de la morale puritaine, dont l'apparition a coïncidé avec celle de la science qui suppose la confiance en «l'absolue sincérité de tous les savants».

Mais Arendt n'est pas l'apologiste du mensonge en politique, loin s'en faut. Elle fait toutefois valoir que le fait de considérer la politique du point de vue de la vérité, c'est se placer en dehors du politique. Le détenteur d'une vérité est celui qui, après un long dialogue intérieur, arrive à une conclusion qui s'impose par la force du raisonnement. La vérité a un caractère despotique, dit Arendt, qui est à l'opposé de l'action politique pour laquelle tout est opinion, persuasion, consensus.

Lorsqu'ils proclamèrent leurs droits inaliénables, les rédacteurs de la Déclaration américaine d'indépendance de 1776 écrivirent : «Nous tenons ces vérités pour évidentes... » Jefferson savait qu'on n'entre pas en politique avec de grandes vérités sans devoir lui faire des concessions. Rien n'ébranle plus une communauté que l'irruption de porteurs de vérités absolues.

Selon Arendt, il importe d'établir une distinction entre vérité rationnelle et vérité de fait pour saisir l'impact du mensonge. La première, qui se rapporte aux vérités des sciences, de la philosophie et des mathématiques, survit plus aisément aux assauts du politique, qui les conteste rarement, alors que la deuxième, qui touche aux faits historiques et sociaux, est d'un statut plus précaire, sans cesse soumise aux manoeuvres du pouvoir. Si le camouflage ou le silence ne guettent la vérité de fait, c'est le bannissement par l'oubli qui l'emporte à jamais hors du monde.

La vérité de fait

La vérité de fait est politique par nature puisqu'elle naît du consensus, de la concordance des témoignages et affecte diverses personnes. Proclamer la vérité de tel ou tel fait, c'est donc risquer de heurter l'intérêt de quelque individu ou groupe social. La vérité de fait se distingue mal de l'opinion et sa chance de survie auprès de courants hostiles est bien mince, alors que la vérité rationnelle peut toujours s'en remettre au triomphe de la raison ou à la vie exemplaire de celui qui agit en conformité avec sa vérité.

L'argument le plus troublant qu'avance Arendt pour conclure à la permanence du mensonge en politique est qu'il «fait partie des quelques données manifestes et démontrables qui confirment l'existence de la liberté humaine». Le menteur est celui qui estime qu'il n'a pas à déterminer sa conduite ou ses dires sur ce qui est; il affirme, ce faisant, sa volonté de changer la réalité, d'aller au-delà. C'est donc un individu d'action, qui a toujours une avance sur le simple diseur de vérité qui, s'il se lance dans la mêlée, perd les seules qualités pouvant le rendre crédible, soit l'impartialité et l'indépendance.

Deux grands hommes d'État contemporains ont édifié leurs politiques sur des mensonges : de Gaulle et Adenauer. Le premier sur l'idée que la France fut l'une des puissances victorieuses de la Deuxième Guerre mondiale; le deuxième sur celle que le national-socialisme fut le fait d'une minorité en Allemagne. Par le mensonge, l'homme politique tient un pari, qui tourne à la réussite ou à la catastrophe.

Notre époque a plus que jamais à craindre du mensonge politique, croit Arendt, pour la raison que les médias de masse et la propagande gouvernementale et privée ont atteint une capacité de manipulation des faits sans précédent. Jadis, les États pratiquaient le mensonge dans un cadre limité; dans les chancelleries du monde, diplomates et émissaires habillaient les secrets d'État d'habiles tromperies. Au moins ces menteurs professionnels ne perdaient pas de vue la vérité qu'il fallait cacher à l'ennemi.

Le mensonge de masse moderne se pratique au vu de tous, et souvent à l'égard de faits connus de tous. Telle tragédie de l'histoire, tel événement encore récent peut subitement disparaître des registres officiels ou subir une réécriture. Ainsi, «la possibilité de mensonge complet et définitif [...] est le danger qui naît de la manipulation moderne des faits», écrit Arendt. Ce danger s'accroît avec le recours généralisé à l'image dans la propagande de masse.

À l'instar de l'historien américain Daniel Boorstin, qui s'alarmait dès le début des années 60 de l'omniprésence de l'image dans la culture américaine, Arendt voit dans l'image un mécanisme de pensée qui atténue nos facultés critiques. Une image, affirme Arendt, «n'est pas censée flatter la réalité mais offrir d'elle un substitut complet». Elle est transitoire et roule d'autant plus vite que surviennent des faits qui la démentent.

Le principal ressort du mensonge de masse est ce qu'Arendt appelle la tromperie de soi. La propagande n'a prise sur les consciences que si de vastes pans de la population s'y laissent adhérer. La manipulation grossière et délibérée des menteurs d'appareil a donc pour corollaire l'auto-aveuglement des foules. La propagande atteint son effet quand trompeurs et trompés unissent leurs efforts pour défendre la «vérité de l'image» contre ceux qui l'attaquent.

Souvent, remarque Arendt, aux yeux des groupes subjugués par la propagande, les diseurs de vérité de fait ont passé pour plus menaçants que les opposants réels. Que si tel dictateur a expédié des dissidents au fond des mers, ses partisans, ligués contre le péril communiste, étoufferont la voix des familles éplorées. Que si tel président a menti sur le prétexte factuel d'une invasion armée, le journaliste qui met en doute les déclarations présidentielles sera accusé d'être un mauvais patriote... Bref, comme le dit Arendt, «l'art moderne de la tromperie de soi-même est susceptible de transformer un problème extérieur en question intérieure».

Le signe que le mensonge de masse a fait des ravages sérieux est qu'il engendre un cynisme aigu -- «le refus absolu de croire en la vérité d'aucune chose, dit Arendt, si bien établie puisse être cette vérité». La substitution cohérente de mensonges à la vérité de fait endommage jusqu'à la capacité même de croire en la distinction entre le vrai et le faux. Ce cynisme a frappé les régimes totalitaires, les jeunes nations nées dans la propagande, et tout indique que les démocraties, qui jouissent pourtant des libertés de presse et d'opinion, peuvent y succomber à leur tour.

Même si Arendt a principalement en tête le mensonge gouvernemental, elle n'oublie pas que celui-ci a emprunté ses techniques à la publicité commerciale qui diffuse de jolis mensonges dans l'espoir d'imposer un produit à tous. La démocratie peut donc s'endormir sur les propos lénifiants aussi bien du commerce que du politique.

Le mensonge est donc une donnée incontournable de la vie politique. De même qu'il est illusoire de penser que les politiciens vont gouverner d'après les seuls faits, de même est-il indispensable de restreindre la tendance de tout pouvoir à manipuler les faits à son avantage. À cette fin, les régimes libéraux réfrènent les excès du pouvoir par une constitution et des freins et contrepoids qui divisent la puissance publique.

Toutefois, Arendt doute que la limitation constitutionnelle du pouvoir soit un rempart suffisant contre le mensonge politique. Puisque la vérité loge hors du politique, il importe alors de préserver dans la société «l'existence d'hommes et d'institutions» sur lesquels le domaine politique n'a pas de pouvoir pour trancher des questions de vérité. Déjà, au sein même de l'État, le juge établit des faits allégués relativement à des particuliers. Dans les universités, les sciences historiques et les humanités sont les gardiennes et les interprètes de vérités de fait. Au juge et à l'Académie s'ajoute la presse.

Arendt attache une telle importance au travail des journalistes qu'elle estime que si la presse devenait jamais réellement un quatrième pouvoir, «elle devrait être protégée contre le pouvoir du gouvernement et la pression sociale encore plus soigneusement que ne l'est le pouvoir judiciaire».

Les dirigeants ont besoin des médias pour propager leurs mensonges édifiants; nous devons compter sur une presse vraiment indépendante pour rétablir la vérité des faits occultés par les images gouvernementales ou d'entreprise. La concentration actuelle de la presse est un problème dont on n'a pas encore saisi toutes les graves conséquences pour la démocratie.

Arendt a tiré de l'image désormais envahissante des conclusions inquiétantes. Dans la foulée de cette réflexion, nous pouvons constater comment l'ère de l'image s'accompagne de l'obsession du réalisme, aujourd'hui si manifeste à la télévision, dans les arts, à l'école, etc. C'est comme si l'homme démocratique, qui voue un culte à la transparence, avait abandonné tout idéal contraignant, toute référence extérieure à lui, pour se replier sur un monde familier, peuplé de représentations qui collent au plus près sa réalité immédiate.

Ce resserrement des horizons, c'est ce que j'ai appelé le temps de l'homme fini. En 1889, dans un petit essai décapant, l'écrivain Oscar Wilde se désolait du déclin du mensonge dans les arts et la littérature. Le but de l'art, estime Wilde, n'est pas de reproduire notre monde en répliques conformes mais plutôt de l'enchanter par de beaux mensonges riches de nouvelles significations. Notre époque est étrange : le mensonge a gagné en puissance là où il ne faudrait pas et a perdu en envoûtement là où il nous faudrait être trompés.




L'éternel recommencement

Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 11 mars 2006

Avec le discours inaugural de mardi, le gouvernement Charest fonce dans le dernier droit avant l'année électorale

Québec -- À la veille de l'ouverture d'une session parlementaire, le gouvernement Charest nous a habitués à des tentatives de second début, de départ sur de nouvelles bases ou sur un bon pied, d'effacement de l'ardoise -- toutes les expressions y sont passées depuis trois ans. C'est d'autant plus vrai cette année que Jean Charest prononcera son deuxième discours inaugural mardi depuis son accession au pouvoir, tournant la page sur ses engagements passés, tenus ou non. Le chef libéral, tel Sisyphe, est prêt à rouler une fois encore le rocher en haut de la montagne -- tiens, le mont Orford! --, ce rocher qui, tel le taux de satisfaction à son endroit, retombe inlassablement après une embellie. L'éternel recommencement.

Autre recommencement, donc, pour un gouvernement qui a un an pour se requinquer avant que la perspective d'un déclenchement prochain d'élections ne vienne gêner la gestion gouvernementale. L'entourage du premier ministre croit que ce nouveau départ sera le bon, que tout est en place pour que le gouvernement donne sa mesure. D'ici la fin de la session printanière, le gouvernement Charest entend «contrôler l'agenda», fait-on valoir, en multipliant les dévoilements de politiques et les annonces.

Le discours inaugural sera placé sur le thème du «gouvernement responsable qui est capable de prendre des décisions difficiles», thème qui ne brille pas par son originalité mais qui colle bien avec l'approche préconisée par Jean Charest.

Séduit par le discours des lucides, le premier ministre entend s'attaquer à la dette dès le prochain budget que le ministre des Finances, Michel Audet, déposera rapidement, le 23 mars, dans la semaine qui suivra l'ouverture de la nouvelle session.

Certes, le gouvernement n'a pas la marge de manoeuvre financière pour réduire de façon significative la dette de 119 milliards de l'État québécois. Mais il agira, sans doute en présentant un projet de loi établissant un cadre pour le remboursement de la dette publique. On a appris que le gouvernement Charest a décidé de rejeter la formule utilisée par Ottawa. Le gouvernement fédéral constitue chaque année une réserve pour éventualité dont la somme est versée à la dette si elle ne sert pas (ce qui a toujours été le cas). Cette formule ne fonctionne que si les surplus sont au rendez-vous.

À la place, le gouvernement déterminera des sources spécifiques de revenus qui seront réservées au remboursement de la dette, certains revenus en provenance de sociétés d'État, par exemple, ainsi que le produit de la vente d'actifs.

Des incontournables

L'environnement et le développement durable seront au coeur de la présente session, et pas seulement en raison de la controverse entourant la vente d'une partie du parc national du Mont-Orford à des intérêts proches du Parti libéral. Le gouvernement dévoilera la nouvelle politique énergétique du Québec. Attendue depuis un an, cette politique fera une large place au développement de l'énergie éolienne et à l'efficacité énergétique. Elle mettra un bémol sur la construction par l'entreprise privée de minicentrales hydrauliques dont l'apport est jugé marginal.

Au printemps, le gouvernement Charest accouchera aussi de sa politique sur les changements climatiques, qui décrira les mesures qu'il entend prendre pour respecter le protocole de Kyoto. En outre, le projet de loi sur le développement durable, déposé par le ministre démissionnaire Thomas Mulcair, sera présenté de nouveau pour adoption lors de la présente session.

Ce nouveau début pour le gouvernement Charest, qui fonce dans le dernier droit avant l'année électorale, repose aussi sur la «nouvelle ère» qui s'annonce dans les relations entre Québec et Ottawa, selon le terme choisi par le premier ministre québécois. L'Ouest canadien et le Québec partagent la même vision de l'évolution du fédéralisme, fait-on remarquer. Harper et Charest sont sur la même longueur d'onde à cet égard.

C'est vrai pour la perspective générale -- la théorie et les principes --, mais déjà les deux gouvernements divergent sur une question toute pratique et de gros sous : l'entente sur les garderies signée avec le gouvernement de Paul Martin et les 800 millions qui y sont rattachés. Jean Charest est résigné : Stephen Harper ne fera pas d'exception pour le Québec et les familles québécoises recevront directement les 1200 $ par enfant promis par les conservateurs. Pour le reste, rien n'est réglé.

Quoi qu'il en soit, MM. Charest et Harper, figurant côte à côte tout sourire dans les «photo-op», ne jurent que par l'harmonie de leurs rapports, cet état de grâce, feint ou réel, sur lequel ils comptent tous les deux pour faire des gains politiques. Le chef de l'État québécois ne s'attend pas à un règlement du déséquilibre fiscal à court terme mais espère qu'interviendra un accommodement financier qui permettra à tout le monde de sauver la face. Autre élément sur lequel Jean Charest s'appuiera sur quelqu'un d'autre pour remonter la pente même si ça lui fait de l'ombre : Philippe Couillard, l'homme le plus populaire du gouvernement. La «nouvelle ère» de la garantie de l'accès aux soins, dixit Jean Charest, qu'a inaugurée son ministre de la Santé et des Services sociaux en réponse à l'arrêt Chaoulli est considérée comme un coup de maître par l'entourage du premier ministre. Ils ne sont pas les seuls : même la leader parlementaire de l'opposition officielle, Diane Lemieux, trouve que le gouvernement a fait bien du «millage» avec cette annonce de 20 millions.

La santé

On verra beaucoup Philippe Couillard ce printemps. À compter d'avril, dans la foulée de l'arrêt Chaoulli, il présidera la commission parlementaire sur la place du secteur privé dans la santé, un débat qu'il a déjà habilement balisé.

Cette semaine, M. Couillard a présenté son plan d'action pour contrer une pandémie de grippe aviaire, dosant l'alarme et les inflexions rassurantes avec une précision toute... chirurgicale. Un peu comme les attentats du 11 septembre ont favorisé l'impopulaire George Bush en 2001, cette menace de pandémie peut contribuer à redorer le blason du gouvernement Charest en stimulant le besoin de sécurité de la population, sécurité que seul peut lui assurer leur État. Un thème porteur pour un gouvernement «responsable» en panne de reconnaissance.

Les sondages qui montrent la faiblesse des libéraux dans les intentions de vote n'émeuvent guère l'entourage du premier ministre. Historiquement, le PLQ a toujours recueilli 40 % des votes lors des élections, rappelle-t-on. Le Parti québécois est aujourd'hui talonné à sa gauche par Québec solidaire, une nouvelle réalité que même Jean Charest a relevée publiquement, et le parti dirigé par André Boisclair pourrait perdre quelques plumes. Le gouvernement Charest dispose donc de certains atouts pour «amorcer un redressement graduel d'ici les élections», assure-t-on.

C'est sans compter toutefois la propension de ce gouvernement à se mettre les pieds dans les plats. Depuis le début de l'année, les électeurs ont été frappés par l'annonce de hausses de tarifs substantiels -- électricité et assurance automobile. Le gouvernement Charest manque de crédibilité en matière de protection de l'environnement à la suite du départ de Thomas Mulcair, jugé trop «ministre de l'Environnement» par M. Charest et son entourage.

Ce n'est pas tout : le gouvernement Charest s'est lancé dans la privatisation d'une partie du parc national du Mont-Orford, un geste contesté qui pourrait le tracasser jusqu'aux prochaines élections. Le pire, c'est qu'on a demandé à Pierre Reid de défendre cette vente souhaitée par des libéraux notoires. Le ministre déchu semble se spécialiser dans la défense de l'indéfendable. On a vu ce qui est arrivé à la coupe de 103 millions dans les bourses d'étude qu'il était chargé de défendre.




The kirpan decision isn't welcome in Quebec

Lysiane Gagnon
The Globe and Mail 13.3.2006

The Supreme Court of Canada decision allowing Montrealer Gurbaj Singh Multani to attend school with a kirpan (a ceremonial dagger that orthodox Sikhs consider part of their religion) raised a storm in Quebec -- and for good reason. In a country where little old ladies cannot board an airplane with a small pair of manicure scissors, being allowed to bring a dagger into school seems, to say the least, illogical.

Of course, there is little chance that young Multani or other religious Sikhs would use their kirpan as a weapon, but their daggers could be stolen by other students. The Supreme Court, following a lower court's earlier judgment, dealt with the argument about security by micromanaging the issue: The kirpan should be put in an envelope sewn into the student's clothes.

In any case, this is beside the point. Little old ladies' manicure scissors pose no risk either, especially when they are in a cosmetic bag placed in a suitcase that is itself stored in an overhead baggage compartment.

The point is that in Canada, there are laws and regulations preventing the carrying of weapons and possibly offensive objects in airplanes and schools, and these laws should be respected by all.

There is a reasonable limit to the extent that Canada should accommodate religious rights. (Incidentally, most religious Sikhs do not wear, and do not claim the right to wear, a real kirpan and opt for a small symbolic representation of the dagger.)

A degree of common sense should be used by the courts. Otherwise, why not allow fundamentalist Muslims to slit the throat of sheep in the middle of the street, as they ritually do in Muslim countries to celebrate the sacred day of Eid al-Adha? Or should streets be closed to traffic on Shabbat in the districts where the Hasidim are concentrated? Should creationism be taught in public schools to accommodate fundamentalist Christians? I'm not exaggerating. After all, didn't Ontario come within an inch of allowing sharia-based civil courts to deal with family issues? And aren't some Toronto academics seriously talking about the possibility of legalizing polygamy in order to accommodate some religious groups?

There should be a rational way of balancing individual religious rights with the mainstream values of a secular society whose main pillar is the separation of church and state. There should be a middle way between, for instance, the overly rigid French model, that forbids students to wear hijabs, kippahs or prominent crucifixes in public schools, and the Canadian model, which is at the opposite end of the spectrum. As it is taking form through a series of Charter decisions, it is about to become a case of multiculturalism gone mad.

Here's a proposal for what kind of head dress should be allowed in public schools. Why not make a distinction between students, who represent nobody but themselves, and teachers, who represent the moral authority of the state and act as role models?

Students should be allowed, as indeed they are in North America and most anglophone countries, to wear whatever religious symbols they want, unless it goes against decency or security regulations. The same shouldn't go, though, for public school teachers, policemen, RCMP officers, judges, Crown prosecutors and so on. People fulfilling these roles are representatives of the state and should not only be clearly neutral, but they should also appear to be. In this sense, a student should be allowed to wear a Sikh turban, but an RCMP officer should not, because the neutrality of the state and its institutions is the best way to guarantee to every citizen freedom of thought and religion.

Quebeckers might be especially sensitive to this issue, because they have experienced for many generations the oppressive power of religion.

Because of their past -- and also because they are closer to France -- they embrace the concept of a secular state more vividly than other Canadians, and this is why they are unable to swallow the Supreme Court decision about the kirpan.

lgagnon@lapresse.ca




Le carcan

Denise Bombardier
Le Devoir samedi 11 mars 2006

Et si le Canada était en train de se faire encarcaner par la Charte des droits de la personne? Et si les juges, de ce fait, avaient perdu toute capacité de créativité juridique? Et si cette charte était devenue l'excuse de l'impuissance politique et une des explications de la dérive du sens commun?

Prenons les exemples récents. Comment un couteau, perçu comme tel par n'importe quel être humain sensible et raisonnable, peut-il devenir, à travers le prisme de la Charte, un signe sacré dès lors qu'on l'enrubanne ou qu'on le glisse dans son fourreau au point d'en accepter l'usage par certains alors qu'on l'interdit formellement à tous les autres ? Pourquoi un casque de sécurité qu'on a imposé à tous les travailleurs sur un chantier au nom de la protection de l'intégrité physique peut-il être contesté par certains à cause d'une règle religieuse, le turban devenant de facto un paratonnerre ? Si on voulait être de mauvaise foi, et soyons-le sans remords, on peut supposer que les mêmes sikhs seraient les premiers à poursuivre l'employeur si d'aventure un objet leur tombait sur la tête et leur fracturait le crâne.

On sait désormais, à la suite du jugement de la Cour suprême sur les clubs échangistes, que la légalisation de la prostitution est la prochaine victoire du Canada en marche vers le progrès tel que défini par le droit. La Charte, ce grand catéchisme qui a remplacé le petit sous les applaudissements et les cris de soulagement d'une génération stone de son individualisme dont le gourou s'appelait Pierre Elliott Trudeau, cette charte est érigée en un mur sur lequel se frappent les tenants du bon sens, c'est-à-dire ceux qui croient que la liberté des uns est forcément restreinte par celle des autres et qui sont convaincus que l'addition des desiderata individuels ne transforme pas la somme en mieux-vivre collectif.

On se rappellera que la philosophie dont s'inspire la création de cette charte qui semble moins nous rassembler que nous diviser, cette philosophie incarnée par le flamboyant Pierre Elliott Trudeau, reposait sur la protection exclusive des droits individuels. L'ancien premier ministre, on le sait, se méfiait du nationalisme et des valeurs qu'il charrie. Aux revendications collectives du Québec, il préférait les gains des individus québécois. Il croyait à la liberté individuelle, ce qui ne l'a pas empêché de flirter avec les totalitarismes à la chinoise ou à la cubaine car il avait lui aussi succombé au snobisme de la gauche occidentale en son temps.

***

L'effet pervers de la Charte a été cumulatif, mais qui pourra contester que nous avons instauré un gouvernement par les juges dont un certain nombre, disons-le, sont loin d'être à l'aise avec ce rôle qu'on leur fait jouer ? Les juges ne sont pas redevables aux citoyens comme le sont les politiciens. Cela les protège des pressions et assure leur indépendance. Mais les juges ne sont pas imperméables aux courants sociaux, aux lobbys et à la rectitude politique ambiante. On en veut pour preuve que le ministre de la Justice ne nomme pas les mêmes candidats suggérés par le Barreau. Selon le parti au pouvoir, les choix diffèrent. Bien sûr, Stephen Harper a cette fois-ci choisi parmi la liste proposée par ses prédécesseurs libéraux, mais on peut s'attendre à de futures candidatures plus conservatrices, dans le sens philosophique du terme. Ajoutons aussi qu'une grande proportion des avocats québécois sont de facto écartés des tribunaux de nomination fédérale, en particulier la Cour d'appel et la Cour suprême, à cause de leur engagement souverainiste.

Le juge en chef de la Cour d'appel du Québec, Michel Robert, avocat brillant, ancien président du Parti libéral du Canada dans une vie passée, s'est publiquement interrogé l'an dernier sur l'incompatibilité d'allégeance au Canada des candidats à la magistrature ouvertement souverainistes. Bref, les orientations idéologiques peuvent jouer un rôle dans l'exercice du jugement. Dans le monde juridique, la Charte suscite de nombreuses critiques mais celles-ci demeurent la plupart du temps discrètes, voire muettes. La Charte est un carcan pour plusieurs qui estiment que les effets pervers représentent un danger pour notre culture démocratique.

***

Cette charte n'a certainement pas été instaurée dans le but de scléroser les juges dans l'exercice de leur fonction. Mais en pratique, ils n'y échappent pas. On a le sentiment qu'ils raisonnent à l'intérieur d'un corridor si étroit qu'il exclut le sens commun et que se retrouvent devant les tribunaux des revendications dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles dépassent l'entendement. À cet égard, il n'est pas fantaisiste de croire qu'un jour prochain, des tenants du mariage polygame se présenteront devant la cour pour une reconnaissance de celui-ci en vertu du droit à cette pratique entre adultes consentants. Hier, on aurait cru à une blague. Demain, des honorables chercheront dans la Charte des arguments en sa faveur.

denbombardier@videotron.ca




Essais québécois: Achever la Révolution tranquille

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 11 mars 2006

La Révolution tranquille, écrit Paul-Émile Roy, a été «avant tout une Révolution nationale». Il s'agissait d'une «démarche d'affirmation» visant à en finir avec deux siècles d'oppression nationale. Elle était donc plus que nécessaire. Le problème, c'est qu'elle n'a pas vraiment abouti, laissant le Québec, quarante-cinq ans plus tard, en proie à un certain désarroi et guetté par l'insignifiance.

Telle est la thèse, rebattue mais néanmoins valable, développée par Paul-Émile Roy dans Il faut achever la Révolution tranquille !. Comment expliquer, se demande-t-il, le relatif échec de ce salutaire élan ? Essentiellement par un peu de psychologie collective basée sur l'histoire. La Conquête, écrit Roy, fut un drame parce qu'elle a privé les Québécois de la maîtrise de leur destinée, entraînant ainsi un sentiment d'aliénation.

En 1960, dans un sursaut identitaire on ne peut plus sain, ces derniers décident de se reprendre en main, mais cette volonté d'affirmation tourne court parce qu'elle est minée de l'intérieur par l'aliénation issue de la Conquête et de ses suites. Pour parler comme Gérard Bouchard, on pourrait résumer en disant que, selon Roy, la Révolution tranquille est habitée par un désir de pensée radicale entravé par des relents de pensée équivoque.

Deux causes principales, selon Roy, expliquent cet échec : le détournement de ce mouvement d'affirmation nationale par les fédéralistes (Trudeau, Pelletier, Lesage et Bourassa) et le sentiment d'insécurité des Québécois, attribuable à deux siècles d'aliénation, qui a permis ce détournement.

Aussi, on veut s'affirmer, mais avec un pied sur le frein, puisque le refus de nous-mêmes continue de nous habiter. On finit donc par fonder notre affirmation sur un refus de tout ce qui l'a précédée, la coupant ainsi, paradoxalement, du passé qui la justifie.

Pour Roy, cette attitude de «refus global» et de mépris à l'égard de notre histoire, particulièrement en ce qui a trait au rôle de l'Église, contient en elle les germes d'une révolution avortée. Il aurait plutôt fallu, selon lui, accepter pleinement la valeur de notre expérience historique, reconnaître l'oppression nationale dont elle a été victime et souhaiter en finir avec la seconde pour enfin renouer avec toutes les potentialités de la première. Pour cela, il n'existe qu'une voie possible : celle de la souveraineté.

«Nous sommes enfermés, écrit Roy, dans un dilemme oppressant. Quand nous aurons fait l'indépendance, nous trouverons la confiance en nous-mêmes. Mais nous avons besoin de confiance en nous-mêmes pour faire l'indépendance. Comment sortir de l'impasse ?» Il répond : en cessant de banaliser l'oppression nationale à laquelle est soumis le peuple québécois et en imposant par le discours l'urgente nécessité de l'indépendance.

S'il contient de belles pages sur le besoin pressant de rétablir notre rapport à l'histoire pour redonner un sens au mouvement souverainiste, l'essai de Paul-Émile Roy, dont la couverture est très laide, ne brille pas toujours par son raffinement argumentatif. Ses références au postmodernisme qui affligerait le Québec actuel sont d'une légèreté théorique inacceptable. Quand on veut manier des concepts complexes, on doit le faire avec plus de rigueur pour ne pas dire n'importe quoi. Aussi, le ton trop souvent chagrin de cet essai le rapproche d'une rhétorique de l'échec surannée, peu susceptible de fournir au mouvement souverainiste actuel l'énergie renouvelée dont il a besoin pour se relancer, notamment dans les rangs de la jeune génération.

Protéger le français

De l'idéologie de la survivance qu'elle tentait de dépasser dans un mouvement d'affirmation, la Révolution tranquille a particulièrement retenu la nécessité d'assurer le fait français au Québec afin de permettre la poursuite de notre expérience nationale. La loi 101, en ce sens, constitue une sorte de couronnement linguistique de ce désir d'être «maîtres chez nous».

Or le visage du Québec, en 40 ans, a beaucoup changé, de même que les mentalités. Si elle continue de faire à peu près consensus, la nécessité de protéger le français ne peut plus, donc, se poser dans les mêmes termes. Dans un ouvrage collectif intitulé Le Français, langue de la diversité québécoise, le sociologue Jacques Beauchemin résume l'enjeu actuel : «Comment est-il possible de défendre une politique linguistique dans le contexte des sociétés libérales qui font des droits de la personne leur horizon éthique en même temps que le principe ultime d'interprétation du droit, ainsi qu'en témoigne l'importance grandissante que prennent les chartes des droits et les cours de justice chargées de les faire respecter ?»

Quelle est, en d'autres termes, la légitimité d'une politique linguistique conçue pour protéger les droits de la majorité dans un contexte de pluralisme et d'ouverture aux autres ? Selon Beauchemin, «il est possible de faire valoir des revendications visant la protection de traits identitaires en montrant en quoi ces derniers sont essentiels à la poursuite d'un parcours historique particulier, en même temps que leur affirmation est compatible avec les idéaux démocratiques qui sont, eux aussi, parties intégrantes du patrimoine collectif».

Pour Pagé et Georgeault, cette nécessaire conciliation entre une politique linguistique qui assure le statut du français au Québec et le respect des idéaux démocratiques interdit l'approche assimilationniste. Les deux directeurs de cet ouvrage rejettent aussi, toutefois, le modèle purement civique qui prône l'utilisation du français comme langue d'usage public seulement. Ils plaident plutôt en faveur du «modèle intégrationniste» que Pagé résume ainsi : «Fonctionnellement, le français selon cette conception est la langue commune de tous les membres de la société, mais, à la différence de ce que suppose la conception civique, parler français implique une identification à une société francophone nord-américaine faite de l'apport de diverses cultures à travers l'histoire et poursuivant sur cette lancée.»

Savantes, souvent jargonneuses mais néanmoins pertinentes, les réflexions contenues dans Le Français, langue de la diversité québécoise proposent, pour la plupart, une gageure à la société québécoise que le philosophe Jocelyn Maclure résume bien : «Le respect et l'accommodement à la diversité s'avéreront, à terme, plus bénéfiques à la cause du français au Québec que l'appel à la conformité et à l'assimilation.» Reste à déterminer le cadre national et constitutionnel idéal pour réaliser ce beau projet.

louiscornellier@parroinfo.net

Il faut achever la Révolution tranquille !
Paul-Émile Roy
Préface de Jean-Marc Léger et postface de Louis Bernard
Louise Courteau
Saint-Zénon, 2006, 108 pages

Le français langue de la diversité québécoise
Sous la direction de Pierre Georgeault et Michel Pagé
Québec Amérique
Montréal, 2006, 352 pages




Philosophie - Un autre islam

Georges Leroux
Le Devoir samedi 11 mars 2006

L'Islam et la raison
Le combat des idées - Malek Chebel - Perrin - Paris, 2005, 238 pages

La crise des caricatures afflige tous ceux que la représentation stéréotypée d'un Islam violent ne cesse d'offenser, pas seulement les musulmans eux-mêmes. Le spectacle de la puérilité politique, autant chez ceux qui agitent le stéréotype que chez ceux qui acceptent de devenir la proie des fanatiques, est consternant. Il l'est d'autant plus, comme plusieurs l'ont rappelé, qu'il a servi de prétexte à la bonne conscience des intellectuels pour réactiver le spectre du choc des civilisations et l'incompatibilité de l'Islam et de la raison démocratique. Ce clivage commode sert beaucoup de monde dans le moment, mais il ne correspond ni à l'histoire ni à la pensée de l'Islam. Dans un livre qui présente toute la tradition de la rationalité dans l'histoire de l'Islam, Malek Chebel propose un parcours qui peut servir d'antidote à l'hystérie actuelle.

Malek Chebel poursuit depuis vingt ans le projet d'une anthropologie générale du monde arabe et de l'Islam. Ses études sur l'imaginaire, le corps et la culture convergent toutes vers un même but : raccorder l'Islam contemporain, tenté par des dérives fondamentalistes et facilement captif d'une rhétorique de l'humiliation, à sa profonde tradition de rationalité. Son livre le plus exigeant (Le Sujet en Islam, Le Seuil, 2002), marqué par la psychanalyse, témoignait d'une inquiétude grandissante quant à la possibilité de réussir ce raccord, et cela explique sans doute que son plus récent essai soit d'abord tourné vers les modèles inspirants du passé. La tradition donne en effet plusieurs raisons de penser que le combat des idées constitue une valeur essentielle et que l'Islam, autant comme religion que comme culture partagée par des sociétés très différentes, y compris celles de l'immigration, n'est aucunement fermé a priori à la critique rationnelle.

Un vaste spectre

Savants profanes, théologiens critiques, philosophes rigoureux ont marqué l'histoire de cet Islam de la raison. Prenant à rebours le stéréotype de la soumission et de l'archaïsme autoritaire, Chebel nous les présente en suivant les grandes périodes de la culture islamique. Des mu'tazilites aux penseurs soufis, c'est le vaste spectre de l'effort critique qui se déploie ici, dans une culture tendue entre la foi et la raison. Amené à observer que les périodes de débat sont souvent suivies de fortes résistances à l'innovation, Chebel rejoint certains des constats inquiets de Bernard Lewis ou d'autres islamologues. Mais le fil qu'il tire est un fil d'espoir : chaque chapitre montre en effet que le rigorisme des origines a laissé la place à une liberté de penser incomparable, souvent inconnue dans l'Occident de la même époque. C'est le cas du formidable XIe siècle, qui succède aux avancées antérieures des mu'tazilites du VIIIe siècle, les premiers à avoir fait appel à la raison et à revendiquer une position de neutralité politique. Ces pionniers de la tolérance méritent qu'on les étudie autant que les philosophes des Lumières arabes, al-Ghazali, Averroès et bien d'autres avant eux, comme al-Farabi et al-Kindi. Le chapitre que Chebel consacre à l'esprit de Cordoue permet d'aller plus loin en mettant en relief l'ouverture et la convivialité d'une société curieuse de l'autre : durant les sept siècles du règne arabo-andalou, les contacts entre les traditions favorisent le débat et la croissance de tous les savoirs. «En hommage à Cordoue, écrit-il, on se prend à rêver d'une véritable fraternité entre les trois grandes religions du Livre... »

Tradition soufie

La persistance de la tradition soufie apporte un autre témoignage capable d'inspirer : pas seulement en raison de ses engagements populaires et caritatifs, mais aussi à cause de sa revendication intrinsèque de liberté dans l'expérience spirituelle. Chebel y voit un humanisme qui n'a pas épuisé sa fécondité pour notre époque, et il a raison. Dans les derniers chapitres de son essai, il va plus loin : il pose les enjeux du renouveau exigé aujourd'hui dans une situation politiquement crispée. S'appuyant sur la pensée de plusieurs intellectuels musulmans de la période moderne, il critique, à l'instar de Fehti Benslama dans un manifeste important, le refus de la critique au nom de la sacralité. Comme lui, il en appelle à de nouvelles Lumières, fondées précisément sur la tradition de rationalité qui les rend possibles. Son intérêt pour des traditions minoritaires, comme l'ismaëlisme, dessine pour l'Occident la possibilité d'un islam spirituel.

Écrit avec fougue et vivacité, cet essai revendique d'abord un riche héritage et veut le proposer pour le présent. Bien informé, il présente un index détaillé des écrivains et penseurs qui ont joué un rôle dans cette tradition, et pour cela seulement ce livre constitue déjà un petit trésor. Une chronologie et une bibliographie solide complètent l'ensemble et en font presque une introduction à la pensée hétérodoxe dans la tradition islamique.

Collaborateur du Devoir

Voir aussi : Déclaration d'insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, de Fehti Benslama, Flammarion, Paris, 2005, 98 pages (avec un site Internet : www.manifeste.org).




DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX: Ottawa et Québec devant l'ONU

Beauchemin, Malorie
La Presse lundi 13 mars 2006

En mai prochain, les gouvernements canadien et québécois se présenteront devant un comité d'experts de l'ONU afin de rendre compte de l'état des droits économiques, sociaux et culturels au pays.

Armée de son Rapport social, rendu public hier, une coalition d'intervenants sociaux et communautaires du Québec les attendra de pied ferme à Genève, pour démontrer que tout ne va pas pour le mieux dans le " plus meilleur pays au monde ".

" Sur le terrain, nous avons constaté que les choix gouvernementaux des dernières années se sont traduits par des violations des droits des citoyens et par une détérioration des conditions de vie et de travail, a expliqué hier en conférence de presse la présidente de la Ligue des droits et libertés, Nicole Filion. Ce constat a été confirmé par des données gouvernementales, dont nous faisons état dans notre Rapport social. "

Profitant de la rentrée parlementaire, les intervenants ont voulu interpeller les députés et ministres du gouvernement du Québec. Ils enverront d'ailleurs à chacun d'entre eux le rapport, qui décrit l'appauvrissement des Québécois et des Canadiens et dénonce le désengagement de l'État.

Réduction de la part du PIB consacrée aux dépenses publiques, stagnation du salaire minimum par rapport à l'augmentation du coût de la vie, réduction des prestations annuelles moyennes d'assistance sociale, hausse effrénée des prix du logement, augmentation de la fréquentation des banques alimentaires, la situation observée par les nombreux groupes sociaux, communautaires et syndicaux n'a rien de réjouissant. " En 2001, 14,4 % des Canadiens et 17,2 % des Québécois vivaient sous le seuil de la pauvreté, alors que le gouvernement enregistrait un surplus budgétaire de 17,1 milliards ", dit le rapport.

Des comptes à rendre

Or, le Canada a ratifié en 1976 le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) de l'ONU, et le Québec y a adhéré. Les deux ordres de gouvernement se sont alors engagés à " agir de façon à respecter les droits économiques, sociaux et culturels, à les protéger et à les promouvoir ".

Sporadiquement, les experts de l'ONU convient les signataires à leur rendre des comptes. Le dernier exercice remonte à 1998 pour le Canada et le Québec.

Le comité d'experts du PIDESC, en prévision d'une rencontre avec les autorités canadiennes et québécoises au mois de mai, a envoyé aux gouvernements une liste de questions auxquelles ils devront répondre. Les experts chargés de faire appliquer le PIDESC écouteront les réponses des autorités, ainsi que les réactions d'intervenants communautaires du pays, avant de rendre un rapport sur l'état des droits au Canada.

Une des questions posées par l'ONU au Canada en prévision de la rencontre était: " Étant donné le rythme soutenu de la croissance économique et du développement du Canada, veuillez indiquer, le cas échéant, les facteurs et difficultés qui empêchent le Canada de s'acquitter de ses obligations en vertu du PIDESC. "

Groupes communautaires et groupes sociaux, syndicats, Ligue des droits et libertés, Fédération des femmes, groupes d'aide aux logements et autres se posent aujourd'hui la même question.

Encadré(s) :

RAPPORT SOCIAL: FAITS SAILLANTS

  • De 1994 à 2005, la part du PIB consacrée aux dépenses publiques a chuté de 14,9% à 11,6% au Canada et de 22,3% à 17,6% au Québec, alors que le Canada connaissait une de ses périodes les plus prospères.
  • En 2001, le revenu moyen après impôt des 20% de la population les plus pauvres a atteint 11 675 $, largement en dessous du seuil de faible revenu canadien de 16 600 $.
  • En janvier 2004, le gouvernement québécois refuse d'accorder la pleine indexation des chèques d'aide sociale à plus de 250000 ménages considérés comme aptes au travail. La prestation moyenne annuelle est passée de 8177 $ à 6843 $ pour une personne seule, entre 1994 et 2000.
  • Entre 2000 et 2004, le loyer moyen d'un logement de deux chambres a augmenté de 21,9% à Gatineau, de 16,7% à Montréal et de 15,1 % à Québec.
  • Au Québec, entre 2003 et 2004, la fréquentation des banques alimentaires a augmenté de 10%. Plus de 39% des bénéficiaires des banques alimentaires sont des enfants.





  • Un parcours hors du commun: Clément Duhaime dirige 350 fonctionnaires et gère un budget de 150 millions

    Gagnon, Josiane
    Le Nouvelliste (Trois-Rivières) lundi 13 mars 2006

    Trois-Rivières - Originaire du secteur Cap-de-la-Madeleine, Clément Duhaime a eu droit à un parcours hors du commun pour un "fils d'ouvrier". Admis au Séminaire Saint-Joseph à Trois-Rivières grâce à une bourse accordée par les religieux, il a poursuivi ses études à Paris, entre autres, où il a obtenu des diplômes en politique, en psychologie, en philosophie et en théologie.

    Très actif au sein des organismes de coopération internationale, il a monté les échelons un à un. Dès 1980, il a travaillé auprès de plusieurs instances de la Francophonie à Paris, à Bruxelles ainsi qu'à Dakar, au Sénégal. Puis, en 2000, il a a été nommé délégué général du Québec en France.

    Enfin, en janvier dernier, le diplomate de carrière a accédé à la fonction d'administrateur de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'équivalent de l'ONU des pays francophones. "Pour un Québécois et un Canadien, obtenir ce poste-là, qui est quand même le numéro deux de la Francophonie mondiale, c'est assez extraordinaire", admet-il.

    Le défi est de taille pour le Madelinois d'origine: celui-ci dirige 350 fonctionnaires de 40 nationalités différentes et gère un budget de 150 millions de dollars.

    Lors de sa première visite officielle au pays dans le cadre de ses fonctions, à la fin février, M. Duhaime a demandé aux gouvernements canadiens et québécois d'augmenter leur participation financière pour soutenir la réforme entreprise par son organisation. À côté des 250 millions $ offerts par la France, les 8,3 millions $ du Québec et les 45 millions $ du Canada représentent bien peu, souligne-t-il.

    D'autant plus qu'en 2008, Québec accueillera le Sommet de la Francophonie. "C'est la seule organisation internationale où le gouvernement du Québec est membre", mentionne M. Duhaime. À cette occasion, 53 chefs d'États et de gouvernements membres de l'OIF et dix observateurs se réuniront dans la Vieille Capitale.

    Des projets menés par l'OIF

    Les projets de l'OIF pour faire rayonner la langue française un peu partout sur la planète sont multiples. "TV5 est une de nos réalisations. Des centaines de millions de personnes dans le monde regardent chaque jour TV5 et voient le Québec. Que je sois à Paris ou au Japon, le matin, je peux regarder le téléjournal de Radio-Canada ainsi que Télé-Québec", mentionne-t-il.

    Par ailleurs, l'expertise québécoise a été mise à profit un peu partout dans la Francophonie. "Nous avons installé 60 radios rurales en Afrique et en Asie, et le modèle est venu des radios communautaires québécoises. De plus, nous tentons d'appliquer le modèle de la SODEC dans certains pays d'Afrique comme le Sénégal, le Togo et le Burkina Faso, ainsi qu'en Europe centrale."

    josiane.gagnon@lenouvelliste.qc.ca




    Pelletier chauffe le poêle!

    Pelchat, Martin
    L'Actualité, n° Vol: 31 No: 5 - 1 avril 2006

    La place du Québec dans la fédération, la réforme du mode de scrutin: tout cela semblait figé dans la glace des idéologies. Mais voilà que le ministre Benoît Pelletier annonce le dégel. Printemps de débâcle en vue ou petit redoux sans conséquence?

    Son curriculum vitæ de 35 pages dresse une liste "non exhaustive" de ses nombreuses allocutions et de ses diverses réalisations, mentionne que son nom apparaît dans le Who's Who, fait le décompte méticuleux de chacune des quelque 200 entrevues qu'il a données à la radio et à la télé avant son entrée en politique. Faut-il s'étonner que Benoît Pelletier, ministre québécois responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, de la Francophonie canadienne, de l'Accord sur le commerce extérieur, de la Réforme des institutions démocratiques, de l'Accès à l'information et de la région de l'Outaouais, craigne d'être dépeint "comme un prétentieux"?

    L'homme que le premier ministre Jean Charest a choisi pour négocier avec le reste du Canada, celui qui aura plus que son mot à dire dans le débat sur le déséquilibre fiscal, n'en rêve pas moins d'ajouter un autre fleuron à son volumineux CV: la réforme du mode de scrutin au Québec.

    Benoît Pelletier vient de parcourir les villes de la province avec la Commission spéciale sur la Loi électorale, qu'il a créée - "une des plus importantes commissions parlementaires de l'histoire du Québec", selon lui. Il espère présenter, d'ici deux ans, un projet de loi qui remplacerait, entre autres, le mode actuel de scrutin uninominal à un tour par un mode de scrutin proportionnel mixte à compensation régionale, "qui permettrait aux électeurs de considérer que leur vote compte vraiment", affirmait-il récemment. En vertu de ce système, les Québécois voteraient deux fois le jour de l'élection: le premier bulletin servirait à élire les députés de 77 circonscriptions, et le second, à répartir 50 sièges régionaux entre les différents partis. Un électeur pourrait ainsi appuyer indépendamment le candidat local et le parti provincial de son choix.

    Ce poids qu'il veut donner à la voix de chaque citoyen au sein de la province, Benoît Pelletier entend bien aussi le garantir à la province au sein de la Confédération. La base du fédéralisme, se plaît à rappeler le constitutionnaliste de 46 ans, est l'autonomie de ses composantes.

    Il a fait achopper, en novembre 2005, une entente de 328 millions de dollars sur le protocole de Kyoto, aujourd'hui en veilleuse (on ne sait pas ce qu'en feront les conservateurs), parce qu'elle accordait au fédéral un droit de veto sur les projets québécois. Six mois plus tôt, il avait aussi mis le feu aux poudres lors de l'annonce du transfert aux municipalités d'une partie de la taxe sur l'essence, en rappelant au fédéral que les villes relèvent des provinces et que l'accord en question ne réglait pas le déséquilibre fiscal. À tel point que l'ancien ministre fédéral des Transports, Jean Lapierre, l'avait alors accusé d'être "plus péquiste que les péquistes" et de constituer un "noeud" entre Québec et Ottawa.

    "Je suis là pour défendre les compétences du Québec", réplique Benoît Pelletier quand on lui remémore l'incident. "Ça ne m'a pas empêché de contribuer au dénouement de bien des dossiers. L'entente sur la santé avec le fédéralisme asymétrique, c'est moi qui l'ai négociée à Ottawa. Tout comme les diverses ententes sur la taxe d'accise, les services de garde, les congés parentaux, les infrastructures..."

    Certains libéraux trouvent néanmoins qu'il fait du zèle. Robert Middlemiss, ex-ministre sous Robert Bourassa et ancien député de Pontiac, confie à L'actualité que lui et plusieurs de ses collègues du caucus de l'Outaouais ont parfois réagi "un peu comme Jean Lapierre" - et même avec inquiétude - aux positions de Pelletier. "Dans l'Outaouais, on est d'abord canadiens. Sans dire que c'est un séparatiste, Pelletier est certainement plus nationaliste que la plupart des gens de l'Outaouais."

    Benoît Pelletier explique que le principe premier de sa philosophie, c'est le droit des Québécois de choisir leur avenir. "Je suis là pour rendre le fédéralisme plus intéressant, dit-il. Mais je ne le fais pas au détriment de l'autre option en présence, parce qu'il est important que les Québécois aient un choix. Je n'ai jamais senti que leur adhésion au Canada devait être inconditionnelle."

    Le constitutionnaliste et député péquiste Daniel Turp, qui a été le critique de Benoît Pelletier dans l'opposition, estime que c'est un des rares fédéralistes authentiques. "Il sait ce que doit être le fédéralisme. Je pense que c'est un homme qui, au lendemain d'un Oui, va se rallier."

    Stéphane Dion, quant à lui, ne croit pas que Benoît Pelletier soit un cryptopéquiste. "Je sais reconnaître un séparatiste quand j'en vois un, dit-il. Je pense qu'il a le Canada dans le corps. Mais les provinces doivent avoir à leur tête un gouvernement fédéral fort, et je ne sais pas si Benoît a cette vision. Ce n'est pas une contradiction, c'est une nécessité." Et Pelletier doit se résigner, poursuit Stéphane Dion, à ce que le Canada ne parle que d'une seule voix à l'étranger.

    Benoît Pelletier, de toute évidence, ne l'entend pas de cette oreille. "Dans l'Union européenne, dit-il, on accroît la place des régions pour permettre à la Catalogne ou à la Bavière de jouer un rôle. Et on dirait non au Québec? Ça n'a aucun sens!"

    Aussi pilote-t-il les pourparlers sur la place du Québec au sein des grands forums internationaux comme l'Unesco, carrefour onusien des discussions sur la diversité culturelle. "C'est l'enjeu principal de ma carrière politique!" déclare-t-il. Il a la conviction qu'à l'ère de la mondialisation les grands débats passent par l'international et que le Québec ne peut en être absent. "À l'époque, quand je parlais d'accorder une voix au Québec à l'Unesco, je passais pour un rêveur, un "pelleteux" de nuages, dit-il. Maintenant, ça semble possible."

    "Maintenant", c'est-à-dire depuis l'élection de Stephen Harper à Ottawa. Le chef conservateur a en effet promis "un nouveau fédéralisme, qui reconnaîtra l'autonomie des provinces et les responsabilités spéciales du gouvernement du Québec", avec, à la clé, une offre que même Jacques Parizeau juge "extraordinaire": un statut de gouvernement participant à l'Unesco. Benoît Pelletier n'en espérait pas tant: le Québec n'avait réclamé qu'une voix. "Je n'ai pas collaboré à la rédaction du programme des conservateurs, assure-t-il, mais j'ai rencontré M. Harper à deux reprises avant la campagne. Je pense pouvoir dire que j'ai eu de l'influence sur tout ça."

    Néanmoins, il est loin d'être acquis que le règlement de l'Unesco permette à Stephen Harper d'honorer sa promesse. Et puis, comment le premier ministre à la tête d'un gouvernement minoritaire composera-t-il avec l'opposition du reste du Canada, traditionnellement réfractaire à tout statut particulier pour le Québec? "Je ne le sais pas encore, avoue Benoît Pelletier. Je continue de croire qu'on a là une merveilleuse occasion de faire avancer le Québec à l'intérieur du Canada."

    La passion de Benoît Pelletier pour la Constitution date de l'époque où il était encore jeune avocat. En 1990, furieux de voir Pierre Trudeau faire avorter l'accord du lac Meech, il décide de se consacrer pleinement à sa carrière de constitutionnaliste pour mieux prendre part au débat. Il quitte le ministère fédéral de la Justice, où il travaillait depuis sept ans, et rejoint l'Université d'Ottawa, où il sera professeur titulaire à temps plein et doyen adjoint. "Benoît est considéré comme l'un des très bons constitutionnalistes du pays", fait remarquer Gérald Beaudoin. Cet ex-sénateur, ancien doyen de la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa, en sait quelque chose: il a dirigé la première des deux thèses de doctorat que Pelletier a soutenues en France - l'une à la Sorbonne, en 1996, l'autre à Aix-Marseille, en 2000. "Il est toujours en congé de l'université, d'ailleurs. S'il le veut, il peut revenir."

    Mais le débat constitutionnel n'a pas fait qu'orienter la carrière de Benoît Pelletier: il lui a aussi fait attraper le virus de la caméra. En 1992, l'universitaire est en effet recruté par le coloré animateur Jean-Luc Mongrain pour décortiquer l'accord de Charlottetown. "À TVA, les patrons avaient dit: "Ça ne marchera pas", se souvient Pelletier. Ce fut tout le contraire: on récoltait des cotes d'écoute de 900 000!"

    En 1998, à son retour d'une année sabbatique en France avec sa famille, le voilà replongé dans le bain médiatique: il est appelé à commenter, à la télévision, le renvoi de la Cour suprême sur la sécession du Québec. "Vraisemblablement, quelqu'un m'a remarqué, parce que j'ai reçu peu après un appel du cabinet de Jean Charest", laisse tomber Benoît Pelletier.

    John Parisella, ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, a une autre version des faits: "Je faisais partie du comité chargé de recruter des candidats de prestige pour le Parti libéral. Benoît Pelletier, que j'avais croisé dans un colloque, m'a appelé et m'a dit: "J'aimerais t'informer que ça m'intéresserait."" Parisella le recommandera au comité, en soulignant qu'il est "télégénique".

    Pelletier et Charest ne s'étaient encore jamais rencontrés, et les circonstances de l'entrevue n'ont rien eu d'exceptionnel. "C'était dans une pièce étroite de l'Assemblée nationale, anonyme, extrêmement austère, se rappelle Pelletier. Jean Charest ne savait pas tout à fait qui j'étais et il me proposait de faire partie de son équipe."

    Bien que flatté d'être considéré comme un candidat potentiel, l'universitaire revient chez lui déchiré. "Entrer en politique, ça voulait dire mettre fin à ma démarche objective, prendre des risques, alors que ma carrière était très bien lancée..." Son épouse, Danièle Goulet, pour qui il a eu le coup de foudre, un jour, en l'entendant discuter d'Henri Bourassa, l'encourage. "Elle a toujours su que je me lancerais en politique."

    Son frère et ses trois soeurs, avec qui il a grandi dans le quartier ouvrier de Limoilou, dans la Basse-Ville de Québec, s'y attendaient aussi. Ils avaient encore le souvenir de ce gamin pas ordinaire qui, à 10 ans, suivait les rebondissements de la crise d'Octobre, donnait des conférences à la salle paroissiale et clamait qu'il serait un jour premier ministre.

    Benoît Pelletier, il faut le dire, a été initié très jeune à la politique. Son père, Jean-Paul, s'était présenté sur la scène municipale de Québec, en 1969, aux côtés du maire Gilles Lamontagne et avait été élu échevin. Il traînait son fils aux congrès du Progrès civique. "Mon père était très fort intellectuellement et un bon orateur, se rappelle le fils. J'ai toujours associé la politique à des choses très positives."

    En 1976, alors que le Québec étudiant s'enflamme pour le PQ avec l'élection de René Lévesque, l'adolescent ose le rouge au collège privé: il épingle sur le mur de sa chambre une affiche de Robert Bourassa. À la même époque, il presse en vain son père d'être candidat à la succession de Lamontagne à la mairie de Québec. Mais avec la mort de Jean-Paul Pelletier d'un cancer du poumon, l'année suivante, son fils prendra conscience qu'il avait accordé trop d'importance à la politique. "Ce n'était pas tout à fait sain. De plus, mon étiquette libérale m'attirait une certaine hostilité au moment même où j'avais envie de sortir avec des filles, d'avoir une vie sociale plus enjouée... J'ai senti le besoin de rééquilibrer ma vie et j'ai décidé de préserver dorénavant mon objectivité."

    Benoît Pelletier entre donc en droit à l'Université Laval. Après le barreau, en 1983, il ira vivre en Outaouais afin de faire une maîtrise en droit constitutionnel. Et il demeurera fidèle à sa résolution: "Pendant 20 ans, de 1978 à 1998, je n'ai été membre d'aucun parti, je n'ai eu aucun contact avec le politique." Il ne signera sa carte du PLQ que le jour de l'annonce de sa candidature.

    Mais l'entrée en scène de ce candidat-vedette ne se fait pas sans heurts. Pour lui offrir la circonscription de Chapleau, on a dû écarter la députée Claire Vaive. Les partisans de celle qui avait été la première femme élue pour le PLQ dans l'Outaouais sont furieux. Benoît Pelletier remportera son siège malgré tout.

    L'élection de 1998 réserve cependant une bien mauvaise surprise au nouvel élu, malgré sa victoire personnelle: le Parti libéral est battu. "La défaite a été pour moi une grande déception, confie-t-il. Je n'avais pas quitté l'université pour les bancs de l'opposition." Le choc est aussi financier pour ce père de trois jeunes enfants, qui voit ses revenus baisser presque de moitié en entrant à l'Assemblée nationale. Mais le plus dur reste à faire: ses classes politiques.

    Tout d'abord, il est mal à l'aise avec les incontournables campagnes de financement, et le bureau du chef doit le prendre un temps sous son aile. Ensuite, il a du mal à se départir de son ton professoral: le rapport de 165 pages qu'il rédige après avoir présidé le Comité sur l'avenir constitutionnel du Québec tient plus de la thèse que d'un véritable document politique. Enfin, il exprime ses opinions dans les médias comme s'il était encore commentateur télé: il se déclare sympathique aux fusions municipales - ce qui met en rogne son caucus de l'Outaouais, qui était contre. Benoît Pelletier "a le droit d'avoir des opinions, mais il doit respecter la position du parti", dit son collègue libéral Robert Middlemiss.

    "C'est un homme politique de qualité, mais il a un léger défaut, celui de vouloir être à tout prix sur la place publique", lance Ronald Poupart, ex-conseiller de Jean Charest et de Robert Bourassa.

    "Il y a des ministres qui ont l'avantage de bien s'exprimer, et ceux qui les critiquent sont souvent des gens qui ont de la difficulté à faire passer leur message", objecte l'ex-ministre Yves Séguin, dont le départ du gouvernement Charest, il y a un an, n'avait été regretté publiquement que par un seul collègue: Benoît Pelletier. "Que celui-ci ne soit pas vu comme un politicien "habile", est-ce que ça ne lui donne pas une certaine authenticité, une certaine fraîcheur? Il se démarque de ces professionnels de la politique qui servent le système, le parti et leur avenir avant de servir l'intérêt collectif."

    John Parisella n'hésite pas non plus à prendre sa défense. "J'en ai connu, des "mange-micros", dit-il. M. Pelletier n'est pas de ceux-là. Il ne cherche que la visibilité qu'il mérite. Après tout, nous vivons dans un régime non pas présidentiel, mais parlementaire: nos ministres sont des élus, il est important qu'ils se fassent voir!"

    En août 2002, cependant, Benoît Pelletier se serait bien passé de l'attention médiatique qu'il reçoit lorsqu'il se perd dans le parc de la Gatineau, au cours d'une promenade, et passe la nuit à la merci de l'orage. "Je ne suis pas un gars de la nature, explique-t-il. Je n'avais pas les réflexes pour prendre de bonnes décisions. J'ai pensé mourir!" Quand des secouristes le trouvent, le lendemain, sa première préoccupation est de faire prévenir son épouse, enceinte de leur quatrième enfant. Sa seconde est de s'épargner une humiliation: "Est-ce que c'est public?" s'inquiète-t-il.

    Il faut dire que Benoît Pelletier maintient une frontière étanche entre vie publique et vie privée. Il se fait un devoir de ne jamais parler politique en privé, et dit trouver "un exutoire extraordinaire" dans la routine de la vie qu'il mène à Gatineau et dans des tâches aussi quotidiennes que conduire ses enfants à leurs activités parascolaires.

    Il assure qu'il n'y a plus en lui aucune trace de son ambition d'enfance d'être un jour premier ministre. "Si je n'avais pas décroché à l'adolescence, je serais peut-être devenu une bête politique. Mais le fait d'avoir eu des centres d'intérêt variés m'a amené à comprendre qu'on peut s'épanouir dans d'autres domaines. Je ne quitterai pas la politique demain, mais je finirai sans doute par retourner à la vie universitaire pendant un certain temps, ne serait-ce que pour recharger mes batteries intellectuelles et retrouver ma liberté de penseur."

    Le constitutionnaliste, en fin de compte, n'a pas été tout à fait éclipsé par le politicien. Il caresse même l'idée que, dans un second mandat, le Parti libéral du Québec reprendra la réflexion sur la Constitution, taboue depuis Meech et Charlottetown. Ce serait, pour Benoît Pelletier, une belle revanche sur Pierre Trudeau.

    "Il est sain, dans une société, qu'on pense à l'évolution de la Constitution, dit-il, ne serait-ce que pour l'adapter à une réalité qui évolue constamment. La Constitution est censée être un contrat. Il est important que chaque partie constituante s'y reconnaisse. Il ne faut pas donner raison à Trudeau, qui disait qu'elle était scellée pour 100 ans."




    La foi éternelle

    Roy, Mario
    La Presse jeudi 9 mars 2006

    Nous publions aujourd'hui le premier de trois éditoriaux sur le siècle et la religion.

    Décidément, le XXIe siècle est religieux. Depuis cinq ans, tout tourne autour de la foi, autant sur la scène internationale qu'au niveau local. Ainsi, au Québec, vient de se conclure la saga du kirpan, après celles de l'érouv juif et de l'aménagement de lieux de prière pour les musulmans. Les prêtres catholiques brassent les dogmes de leur Église. La justice canadienne se débat toujours avec l'attentat contre un avion d'Air India (23 juin 1985, 330 morts), le pire massacre de l'histoire du pays, en rapport avec lequel un sikh orthodoxe a été condamné.

    Ailleurs dans le monde, la renaissance de la religion est plus patente encore.

    Aux États-Unis, le 11 septembre 2001 aura essentiellement été l'irruption de l'intégrisme religieux au coeur de New York et Washington. On y assiste aussi à une lutte surréaliste entre darwinisme et créationnisme, ainsi qu'à la résurgence des revendications à base de foi religieuse, notamment dirigées contre le droit à l'avortement.

    En Europe, l'affaire des caricatures de Mahomet, ainsi que les attentats de Madrid, Londres et Amsterdam, ou l'affaire du foulard islamique en France, ou la découverte d'un Londonistan... tout cela témoigne de la difficulté qu'il y a à intégrer des immigrants dont la loyauté première va à un dieu, cette entité extraterritoriale, belliqueuse et vengeresse.

    En Orient, on voit les mouvements religieux intégristes triompher en politique (en Palestine ou en Égypte), alimenter des guerres civiles (chiites contre sunnites en Irak, guérilla talibane en Afghanistan) et provoquer des tueries de masse.

    Tout cela est carrément stupéfiant.

    Car, si on veut être lucide, on voit ceci: de la caverne au bungalow, après 10 000 ans de supposée marche en avant de la civilisation, la religion tue, divise, oppresse, vampirise et interdit encore.

    Forcément, il doit y avoir une raison.

    Écartons pour l'instant la composante politique et/ou nationaliste agissant dans plusieurs de ces événements. Elle est à la fois une cause et un effet du pouvoir de la religion. Et se signale surtout par sa tendance à pousser la foi aux extrêmes.

    À ce moment, la première question est: la bête humaine peut-elle vivre sans religion? Ou celle-ci est-elle un mécanisme de défense de l'espèce littéralement imprimé dans nos gènes?

    Plusieurs études scientifiques ont exploré cette possibilité.

    Des neurobiologistes ont supputé l'idée que le cerveau est structuré pour que l'homme adhère à l'idée du divin. Ils ont identifié la " molécule de la foi ", la sérotonine, un neurotransmetteur qui altère la perception et peut induire une transe mystique.

    L'angle anthropologique est plus intéressant encore. Car, chez l'animal se transformant en humain, la notion de surnaturel est née à peu près en même temps que la conscience. En particulier celle, traumatisante, de la mort. Et à peu près en même temps que la connaissance, laquelle s'avère par définition insuffisante. Donc angoissante, elle aussi. Cela étant, il était peut-être indispensable pour la survie et la perpétuation de l'espèce- unique " éternité " biologiquement programmée dans les organismes vivants- que celle-ci se fabrique des dieux.

    Or, l'angoisse existentielle générée par la conscience de la mort et par les limites de la connaissance, auxquelles s'ajoutent des nécessités sociales que nous verrons, existeront toujours. De sorte que, si cette vision est juste, lutter contre l'emprise de la religion sera toujours inutile.

    Le militantisme athée est voué à l'échec.

    Il faudra trouver autre chose.




    La foi sociale

    Roy, Mario
    La Presse vendredi 10 mars 2006

    Depuis qu'il existe, l'homme est un animal social. Tôt dans son histoire, il a édifié des structures communautaires complexes, devenues depuis longtemps indispensables à sa survie et à sa reproduction : depuis lors, l'homme seul est un homme mort. Si, comme on l'a vu, la foi religieuse semble un mécanisme de défense individuelle, elle est davantage encore une nécessité pour la survie et la pérennité de la société.

    Ainsi, par ses dogmes et ses rituels, la religion offre...

  • Une codification du comportement socialement sécuritaire. Par exemple,, les règles alimentaires de nature religieuse, du jeune à l'interdiction du porc en passant par le vendredi « maigre », avaient un but pratique - en ces cas : hygiénique.

  • Une incitation à la reproduction. La répression maniaque de la sexualité ludique (et, par extension, celle des autres plaisirs, vus comme contre-productifs) est une composante essentielle de toutes les religions.

  • Une protection du pouvoir. En particulier celui des mâles, phénomène incarné dans sa version extrême par les talibans afghans, mais qui existe toujours dans les autres confessions, y compris catholique.

  • Un système d'émulation visant le progrès social et politique. Dans une société, le citoyen le plus croyant, éventuellement prêt à sacrifier sa vie, est consacré saint, ou sage, - ou martyre - nul besoin d'exemple...

  • Un signe d'appartenance, identifiant qui est « avec nous », mais aussi qui est « contre nous ». Ainsi, la circoncision a notamment été vue à l'origine comme une marque indélébile d'adhésion à une identité collective.

  • Un outil de valorisation. Le Peuple vénérant le « vrai » dieu est « élu », supérieur. D'où l'affichage, parfois ostentatoire de ce statut, notamment par le vêtement, ce qui est souvent amèrement décodé par les « non-élus » implicitement désignés comme inférieurs.

    ***

    Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le rôle social de la religion n'est pas moins grand aujourd'hui qu'hier.

    Il se manifeste avec vigueur dans quelques sociétés riches et puissantes : les Américains réinventent un «évangélisme » allouant de l'aide pratique, livrant un cadre moral et administrant une forme de thérapie sociale. Ce rôle se manifeste avec plus de vigueur encore dans les sociétés pauvres et faibles : les Palestiniens votent pour le Hamas, surtout vu comme un « mouvement-providence » dispensant : éducation, soins de santé, secours direct, encadrement communautaire.

    Cela dit, on observera que les sociétés qui s'en tirent le mieux, c'est-à-dire pacifiques, laïques, à l'aise avec la foi vécue en privé, possèdent des caractéristiques communes. Ainsi, la prospérité, la distribution relativement équitable de la richesse, l'espace de liberté donné à l'individu ainsi qu'un contrat social clair constituent les remparts les plus efficaces contre l'irruption de la déraison religieuse. Ces sociétés sont peu nombreuses. Et, nous le verrons, elles sont vulnérables.

    De sorte que la résistance à la pression de l'irrationnel est, plus que jamais, un devoir moral, un droit citoyen et une entreprise humanitaire.




    La foi moderne

    Roy, Mario
    La Presse samedi 11 mars 2006

    Aujourd'hui, le phénomène de la foi se distingue surtout de deux façons. La première est la violence meurtrière que la religion utilise parfois pour s'imposer- version extrême d'un prosélytisme partout très vigoureux. La deuxième s'incarne dans la tendance des mythes religieux à se transcrire dans l'espace laïque.

    D'abord, aucune religion n'est par essence pacifique, ou violente. Cependant, toutes possèdent la certitude de leur supériorité, prévoient l'exclusion de l'" autre " et travaillent à étendre leur pouvoir. De sorte que toutes peuvent demeurer inoffensives... ou se transformer en corps expéditionnaires.

    Ces mécanismes sont inscrits dans la nature même de la foi. Laquelle, on l'a vu, découle des contingences humaines, biologiques et sociales.

    Cela est si vrai que, lorsque la variante religieuse de la foi est politiquement réprimée (comme en ex-URSS) ou massivement rejetée (comme au Québec), la foi se laïcise. Ainsi, on peut parier sans risques que toutes les idéologies séculières fondées sur le cycle mythique " paradis-péché-sacrifice-rédemption-paradis ", issu de l'univers religieux, reposent principalement sur la foi.

    La planète en a connu plusieurs.

    Aujourd'hui, la plus vigoureuse est probablement la deep ecology, l'écologisme radical. Sa doctrine s'articule autour d'un Éden préindustriel où la déesse nature était vénérée et auquel l'homme doit revenir, après des décennies de débauche polluante, en rachetant ses fautes par le renoncement aux plaisirs de la prospérité!

    Il faut donc vivre avec la foi. Et avec les religions. Parce qu'elles existent et existeront. Parce que les services matériels, politiques et surtout psychologiques qu'elles rendent n'ont pas toujours, pour tous, de succédanés accessibles et efficaces. Il s'agit donc pour l'heure de baliser un terrain d'exercice et d'empêcher les excès.

    Pour ce faire, un mode d'emploi judicieux édicterait probablement la nécessité de:

  • pratiquer une tolérance totale à l'endroit de la foi vécue dans la sphère privée, y compris dans ses variantes les plus excentriques;

  • établir un contrat social clair stipulant que l'espace public est neutre et que, en cas de doute et/ou de circonstances particulières, ce sont les rituels et symboles religieux qui doivent être sacrifiés;

  • s'assurer que l'école publique dispense, en matière de morale et de connaissance des religions, un enseignement dénué de propagande;

  • lutter contre toute initiative religieuse visant l'obtention de pouvoirs judiciaires ou quasi-judiciaires- voir l'épisode du tribunal islamique ontarien ou les revendications en faveur de lois sur le blasphème;

  • contrer, par l'information, l'influence des lobbies religieux auprès des pouvoirs éxécutif, législatif et médiatique- le cas de la vampirisation de l'administration américaine pouvant servir de contre-exemple.

    Une dernière chose, enfin, qui est la plus évidente: il faut pratiquer une politique de tolérance zéro vis-à-vis les expressions violentes de la foi. Parce que, toujours et partout, la vie humaine doit avoir préséance sur l'humeur des dieux.