L'anatomie d'un mensonge

Fred A. Reed
Spécialiste du Moyen Orient, auteur notamment de Persian Postcards: Iran after Khomeini et, avec Massoumeh Ebtekar, Takeover in Tehran: the Inside Story of the U.S. Embassy Capture
Le Devoir vendredi 26 mai 2006

Libre opinion: Dans un texte sur les maux de l'Occident paru le 20 mai, le journaliste du Devoir Antoine Robitaille fait état «du projet (aux accents hitlériens) de faire porter un signe distinctif à tous les non-musulmans, projet mis en avant par le régime du président iranien Ahmadinejad».

L'information sur laquelle il a fondé cette affirmation était mensongère. Comme beaucoup de ses collègues, M. Robitaille a été victime -- trop facilement ? -- d'une opération de désinformation de grande envergure et aux séquelles potentiellement désastreuses, surtout pour la paix mais aussi pour le journalisme.

En effet, en quelques heures, on a créé, puis fait avaler une fausse nouvelle. On l'a ensuite insérée dans un contexte déjà surchargé d'accusations non fondées, la faisant répercuter et même accréditer, entre autres, par des hommes politiques canadiens. Voici le fil des événements.

- Le vendredi 19 mai, au surlendemain de la courte victoire conservatrice portant sur l'extension de la mission canadienne en Afghanistan, le National Post, vaisseau amiral du Groupe CanWest, publie un article signé Amir Taheri. Celui-ci affirme, à propos d'une loi adoptée par le Parlement iranien, qu'elle «envisage des codes vestimentaires pour les minorités religieuses, chrétienne, juive et zoroastrienne, qui seront obligées d'adopter des couleurs les rendant publiquement identifiables».

Ahurissant. Mais cette loi, qui entend favoriser l'émergence d'une industrie de la mode islamique en Iran, ne contient aucune disposition de ce type. L'affirmation de M. Taheri est cousue de fil blanc.

- Amir Taheri fut rédacteur en chef du quotidien Kayhan de Téhéran de 1972 à 1979, sous le régime du chah Muhammad Riza Pahlavi. Il est membre du groupe américain Benador Associates, une agence néoconservatrice de placement médias. Parmi les «poulains» de cette agence, on trouve un ancien directeur de la CIA ainsi que Richard Perle, membre influent de la cabale néoconservatrice au pouvoir à Washington, accusé notamment de fraude dans l'affaire Hollinger.

- Le même jour, sous la plume de Chris Wattie, la fausse nouvelle fait la une du National Post. M. Wattie, auparavant connu comme photographe, cite «des Iraniens expatriés» comme source mais non pas le texte de M. Taheri. Il cite par contre, depuis Los Angeles, le doyen du Centre Simon-Wiesenthal, le rabbin Marwin Hier : «Cela rappelle l'Holocauste. L'Iran s'approche de plus en plus de l'idéologie des nazis.»

- À quelques heures d'intervalle, la fausse nouvelle se répand. Le Jerusalem Post la reprend, l'illustrant avec un cliché de l'étoile jaune que l'Allemagne nazie faisait porter aux juifs.

- Étrange coïncidence : tout comme le National Post, le Jerusalem Post fut la propriété de Conrad Black, p.-d.g. déchu du groupe Hollinger, aujourd'hui accusé d'avoir massivement dépouillé les actionnaires. Le groupe CanWest, quant à lui, est détenu par la famille Asper, autrefois bailleur de fonds du Parti libéral du Canada et farouche défenseur de l'État d'Israël.

- Toujours le même jour, le représentant de la communauté juive iranienne au Parlement, Maurice Motammed, interrogé à la sortie du Majlis, dénonce l'information comme étant «une fabrication totale», la qualifiant d'insulte au peuple iranien. Les trois communautés religieuses iraniennes (juifs, chrétiens et zoroastriens), reconnues par le régime comme étant «peuples du Livre», jouissent chacune d'un siège protégé au Parlement.

- Toujours le même matin, à Montréal, le poste de langue anglaise Radio 940 rend compte de témoignages infirmant la nouvelle, mais plus tard ce même matin, l'animateur Beryl Wajsman (dont on se souviendra du témoignage devant la commission Gomery) revient à la charge : la nouvelle est vraie; mieux, cette loi aurait été adoptée il y a deux ans sans qu'on s'en aperçoive !

- Plus tard ce même jour, le National Post publie un autre texte signé Chris Wattie (entre-temps, son texte original a été remplacé par une page blanche sur son site), avouant, citations à l'appui, que l'histoire ne tenait plus.

- Cela n'a pas empêché le premier ministre conservateur Stephen Harper, qui venait d'accueillir en grande pompe son homologue australien John Howard, de renchérir : «L'Iran est tout à fait capable d'adopter une telle loi.» Toutefois, M. Harper n'a pas pu en confirmer l'existence. Que voulait-il dire, au juste ?

- Le samedi 20 mai, le New York Post, fleuron de l'empire de presse du magnat australien Rupert Murdoch, traite l'Iran de «Quatrième Reich» en citant la fausse nouvelle produite, puis infirmée, par le National Post.

- En Israël, Ophir Paz-Pines, membre du comité des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset et ministre sans portefeuille, déclare ceci : «L'étoile jaune constitue un véritable avertissement qui nous oblige à rassembler le monde entier devant les événements qui se déroulent [en Iran].»

Qu'on appelle cela de la désinformation, de l'intoxication des esprits ou de la propagande mensongère, la technique est connue et l'effet est le même : créer, avec la publication d'un faux qui sera ensuite diffusé comme s'il était vrai, un climat propice à la guerre. Voilà la réponse à la question de fond : à qui profite le mensonge ? À ceux qui l'ont lancé, qui l'ont cautionné, qui l'ont répercuté et qui, sans vérification, l'ont traité comme si c'était chose vraie.

Ainsi, le National Post a joué le rôle d'agent provocateur, un certain journalisme qui gobe n'importe quoi avant de vérifier s'est couvert de honte et le premier ministre du Canada apparaît comme étant un receleur de mensonges.

***

Réponse

J'ai en effet été berné comme bien d'autres -- dont les chaînes d'information continue -- par la falsification scandaleuse du National Post de vendredi dernier. M. Reed aurait toutefois dû voir que la phrase qu'il cite est incidente dans mon article et que Le Devoir, dans la même édition, publiait un texte qui remettait en question la validité de cette «information».

Antoine Robitaille




L'exemple monténégrin

Christian Rioux
Le Devoir vendredi 26 mai 2006

Au début des années 90, j'ai eu la chance de visiter la Slovénie peu de temps après son référendum sur l'indépendance. Les habitants de cette ancienne province de l'empire austro-hongrois avaient réalisé leur rêve au bout d'un long cheminement souvent chaotique mais généralement marqué par le pragmatisme. Chez les Slovènes, on n'avait guère entendu ces envolées xénophobes qui ont déchiré l'ancienne Yougoslavie. Le pays récupérait les pouvoirs d'un État indépendant afin de se joindre au plus vite à l'Union européenne. J'avais été frappé par la sérénité de ce petit peuple marchant vers son destin avec dignité. Il n'en a d'ailleurs pas dévié depuis.

Une décennie plus tard, le Monténégro vient d'emprunter la même voie. Contrairement à la Slovénie, ce petit pays de 650 000 habitants est au coeur de l'ancien empire serbe. La situation aurait donc pu être beaucoup plus dramatique. Et pourtant, ce n'a pas été le cas.

Les raisons de cette transition de velours sont nombreuses. Qu'il suffise de mentionner la principale : le rôle irremplaçable de l'Union européenne. Celle-ci a beau être en panne depuis le non français à la Constitution, elle n'en demeure pas moins ce qu'ont souhaité ses fondateurs : un immense facteur de paix. Là où dominait la loi du plus fort, elle impose le droit et la négociation. Or ceux-ci bénéficient généralement aux petites nations plus qu'aux grandes. Ces dernières ont en effet bien d'autres moyens de se faire respecter.

L'exemple monténégrin contient évidemment des leçons pour le Québec. Il nous rappelle d'abord que le rêve national est toujours vivant. Dernier grand idéal qui résiste à la pensée utilitaire et désillusionnée de ce début de siècle, la nation est loin d'être le mythe illusoire que certains décrivent. Elle a parfaitement traversé le XIXe et le XXe siècles. Elle a même trouvé à renaître avec l'effondrement des anciens empires communistes et le réveil de peuples anciens comme les Catalans et les Écossais.

Le vote qui s'est déroulé dimanche dernier confirme aussi le fait que le référendum est devenu le moyen privilégié d'accession à l'indépendance en temps de paix. Contrairement à certaines prétentions, il représente une exigence à peu près incontournable dans les pays démocratiques, sous peine de rejet par la communauté internationale. Les deux référendums québécois ont d'ailleurs joué un rôle déterminant pour imposer cette norme.

Le cas du Monténégro fera-t-il époque ? Probablement. C'est pourquoi les Québécois feraient mieux d'étudier attentivement les conclusions de la Commission de Venise. Cette instance du Conseil de l'Europe s'est prononcée sur les conditions du référendum monténégrin et ses recommandations ne pourront plus être ignorées.

Deux de ces conclusions s'imposent d'emblée. La commission souligne d'abord l'importance de la clarté de la question référendaire. Celle des Monténégrins brille par sa limpidité : «Voulez-vous que le Monténégro soit un État indépendant avec une totale légitimité internationale et légale ?» Cette clarté devrait faire date, y compris au Québec. Comme devrait faire date la nécessité de chercher un consensus à l'Assemblée nationale sur cette question (ce qui n'a pas été le cas en 1980 et 1995). Ici, le Monténégro a de sérieuses leçons à nous donner.

La commission s'intéresse ensuite au seuil minimum requis de participation au vote. Au Monténégro, il a été fixé à 50 % des inscrits. Cette exigence semble parfaitement normale. Elle est même plus élevée dans de nombreuses lois référendaires en Europe. Le Québec ne devrait pas hésiter à s'en inspirer.

Vient enfin la majorité nécessaire. Ici, les experts sont beaucoup plus réservés. Contrairement aux deux questions précédentes, la commission n'en fait pas une question de principe. Elle rappelle que «les normes internationales en vigueur [...] laissent largement place au jugement et aux traditions des différents pays». En fait, «le principal problème» pour les experts n'est pas de fixer une majorité théorique de 50, 55 ou 60 %. Toutes ces majorités peuvent être légitimes, disent-ils. Le problème consiste plutôt à veiller à ce que «le critère de la majorité nécessaire [...] soit accepté au Monténégro», c'est-à-dire là où on vote. Il est intéressant de constater que, de ce point de vue, les deux référendums québécois apparaissent exemplaires puisque la majorité de 50 % plus une voix a toujours fait consensus à l'Assemblée nationale.

S'il y a bien une chose dans l'exemple monténégrin qui ne devrait donc pas inspirer le Québec, c'est bien ce taux de 55 %. Rappelons que cette majorité a été arrachée pour des raisons très conjoncturelles. Selon Janusz Bugaiski, spécialiste américain de l'Europe de l'Est, elle a été établie afin d'écarter le danger d'un boycottage de la part de la minorité serbe. «En imposant la clause des 55 %, l'Union européenne a pris un risque», écrivait la géographe française Amaël Cattaruzza peu avant le scrutin. «Que se passerait-il si le score des indépendantistes se situait entre 50 % et 55 % ?» En réalité, personne n'a jamais répondu à cette question.

Dans l'éventualité d'un tel résultat, Djukanovic a affirmé qu'il n'aurait pas fait de geste unilatéral d'indépendance. Soit, mais il aurait probablement exigé la renégociation des termes de l'union avec la Serbie afin de se distancer encore un peu plus de Belgrade. «Une majorité démocratique [pour la sécession] enlèverait toute légitimité à l'union existante», a-t-il déclaré. Qui pourrait le contredire ? «En dessous de 55 %, la situation serait devenue tout à la fois grotesque et dangereuse», écrit fort justement un éditorialiste français. Où, en effet, l'Union européenne aurait-elle trouvé la légitimité de s'opposer à une majorité de Monténégrins ? On peut supposer qu'en forçant une renégociation avec Belgrade, un résultat de 50 % plus une voix n'aurait fait tout au plus que reporter de quelques années l'accession du Monténégro à l'indépendance.

Évidemment, il sera toujours plus difficile de faire un geste aussi dramatique que l'indépendance avec une majorité faible. Un projet politique porté par 51 % de la population n'aura jamais la force d'un projet porté par 55 % des gens. Cela ne le rend pas pour autant illégitime.

Il s'agit cependant là d'un problème essentiellement politique qui ne se résout pas par une opération mathématique.

crioux@ledevoir.com





Bureau de coordination des services de garde

Est-il sage de renforcer l'isolement des juifs montréalais dans leur bulle ethnique ?

Louis Rousseau
Professeur au département de sciences des religions de l'Université du Québec à Montréal et chercheur principal du GRIMER (Groupe de recherche interdisciplinaire sur le Montréal ethnoreligieux)
Le Devoir vendredi 26 mai 2006

La décision de dernière minute de confier à l'organisme juif Gan unifié la responsabilité d'un bureau de coordination des services de garde basé non sur un critère civique de territorialité mais bien sur un critère ethnique a déjà suscité l'étonnement au vu de son caractère discordant dans la logique administrative et de son arrivée tardive elle-même. Cette décision trahit une commande impromptue faite à une pauvre ministre par le cabinet du premier ministre, débordé par la centralisation des décisions.

Après l'aventure de la subvention aux écoles privées juives et celle de la délégation du recrutement d'immigrés argentins à un organisme juif, ce fait divers bureaucratique oblige cependant à poser encore une fois la question de la fonction des organismes publics dans le processus permanent par lequel se tisse jour après jour un monde commun dans les échanges entre les membres des communautés ethniques, anciennes ou récentes.

Le Québec est une société qui s'est donné à elle-même le visage historique d'une communauté multiethnique ou multiculturelle. Des facteurs de nature symbolique ont abrité la construction d'importantes institutions éducatives, d'aide sociale, de santé, d'économie et de culture qui ont servi à produire et à maintenir de la différence. Le développement séculaire des institutions juives a dû obéir à cette logique déjà développée par le groupe «canadien» catholique et le groupe «britannique» protestant.

Faire mieux que juxtaposer

Depuis une quinzaine d'années, l'arrivée de nouvelles communautés ethnoreligieuses provenant tout particulièrement de l'extérieur du bassin judéo-chrétien a provoqué une réflexion de nature politique rendue nécessaire par les nouveaux défis de la convivialité sociale. Ne devait-on pas faire mieux que juxtaposer des ethnicités multiples ?

Fidèle à sa tradition et rejetant le modèle d'intégration pure et simple destiné à liquider les différences, le Québec a choisi de promouvoir la création continue d'un monde commun par la valorisation des échanges interculturels au moyen et dans le cadre des institutions communes. Le rejet d'un système scolaire basé sur la confessionnalité et le refus de reconnaître des écoles dont le projet est essentiellement religieux (loi 118, 2000) apparaissent à cet égard comme un tournant normatif. L'objection instantanée et populaire faite au financement d'un système scolaire privé ethnoreligieux que semblait valoriser le gouvernement Charest lors de la «crise des écoles privées juives» indique bien que l'opinion a fait son lit à ce sujet.

Alors pourquoi continuer à consolider la bulle à l'intérieur de laquelle les organismes juifs montréalais et leurs membres s'interdisent de participer aux institutions communes (fort discutées dans ce cas, mais là n'est pas la question) ?

Je puis fort bien comprendre le désir de perpétuation et de consolidation du système social ethnoconfessionnel juif par ses membres. Ceux-ci en tirent une légitime fierté et une sécurité identitaire précieuse pour une minorité. J'y vois pour ma part un excès de protection responsable du sentiment de mésadaptation qui force trop de jeunes juifs à quitter le Québec et qui fait de cette importante et précieuse communauté un groupe en déclin, ce qui nous appauvrit tous.

Mais le choix de l'avenir communautaire appartient à ses membres. L'application de la politique de l'interculturalisme appartient par ailleurs à l'État. Celui-ci doit s'imposer sagesse et cohérence et ne pas penser simplement en fonction du client politique amical (Orford) ou électoral (la communauté juive en tant que telle).

A-t-on pensé aux conséquences ?

Le gouvernement doit donc promouvoir l'intégration des garderies fréquentées majoritairement par les enfants juifs au même titre que les autres au sein du réseau territorial permettant de coordonner les services rendus aux enfants des multiples communautés qui constituent l'avenir de la société.

La cohérence politique a de plus valeur d'exemplarité et doit à tout prix être perçue comme équitable. Au nom de quelle raison refusera-t-on demain les demandes analogues issues de la communauté musulmane, déjà plus nombreuse que la communauté juive, ou des communautés bouddhistes ou évangéliques chrétiennes, par exemple ? Y a-t-il quelqu'un, dans les cabinets ministériels de Québec, qui prévoit l'effet de cette décision sur nos concitoyens issus du Maghreb qui seront bien tentés d'interpréter celle-ci comme une autre manifestation de la discrimination habituelle des politiciens canadiens en faveur des juifs, tant sur le plan local que sur le plan international ?

Étrange société que le Québec actuel, où il faut en appeler au soulèvement de l'opinion plutôt qu'au gouvernement pour la poursuite des décisions politiques de longue portée !




Investir à l'étranger

Descôteaux, Bernard
Le Devoir vendredi 26 mai 2006

ÉDITORIAL - Le Québec sera davantage présent sur la scène internationale au cours des prochaines années. Fruit d'une nouvelle politique et d'un plan d'action que vient d'adopter le gouvernement Charest, le réseau des représentations du Québec à l'étranger sera réorganisé et leurs actions mieux ciblées. Éviter l'éparpillement est certes nécessaire, mais il faut constater que les ressources consenties à l'action internationale demeurent malgré tout modestes.

La ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay, expliquait mercredi matin en dévoilant cette nouvelle politique devant le Conseil des relations internationales de Montréal qu'il faut concevoir l'action internationale comme un investissement dont les fruits pourront se faire attendre. Cela devrait aller de soi, sans devoir le dire. En insistant sur cette vérité, elle devait penser à quel point il est difficile de justifier les budgets de son ministère.

La modestie des nouveaux crédits accordés au ministère des Relations internationales à l'occasion du dépôt de cette politique témoigne de la persistance de résistances à investir dans des programmes dont les retombées ne seront pas immédiatement palpables. Ainsi, les 20 millions de dollars additionnels obtenus sur trois ans ne compenseront pas entièrement les compressions de dix millions qu'elle a dû absorber au début du mandat de son gouvernement, qui avait par ailleurs revu à la baisse les interventions à l'étranger d'institutions comme la Société générale de financement et Investissement Québec.

Devant les réticences de son gouvernement à lui accorder des budgets à la hauteur des ambitions de sa nouvelle politique, Mme Gagnon-Tremblay n'a eu d'autre choix que de mieux cibler l'action de son ministère et de forcer une concertation de l'action de l'ensemble des ministères. Sur ce dernier point, la ministre a presque réussi un exploit tant il est rare qu'on réalise de telles planifications horizontales, chacun cherchant plutôt à préserver ses chasses gardées.

Autrement, cette nouvelle politique n'est d'aucune façon révolutionnaire. Elle est en continuité avec les actions menées par les gouvernements précédents et s'inspire de la doctrine Gérin-Lajoie, selon laquelle les compétences constitutionnelles du Québec se prolongent sur la scène internationale. Bien sûr, ce gouvernement, puisqu'il est fédéraliste, est plus enclin à collaborer en certains domaines avec Ottawa, mais la volonté de «renforcer la capacité d'action et d'influence de l'État québécois» est placée en tête de liste des cinq objectifs proposés par Mme Gagnon-Tremblay.

La dernière politique internationale du Québec ayant été rédigée en 1991, il s'imposait de faire un ménage pour tenir compte des nouvelles réalités des relations internationales. Parmi celles-ci, notons l'émergence de nouveaux pôles économiques mondiaux, l'importance prise par les institutions internationales, l'incidence des questions identitaires comme la culture et l'éducation, la place prise par les questions environnementales et le rôle grandissant de la diplomatie civile (ONG, entreprises, universités) dans la représentation des intérêts nationaux. Aujourd'hui, il n'y a plus de geste fait par un État qui n'ait d'incidence internationale.

La nouvelle feuille de route que propose la ministre est claire. Les objectifs et les priorités ainsi que les moyens sont bien établis, mais des choix ont dû être faits. Avec raison, on déploiera autrement le réseau des délégations et des bureaux du Québec à l'étranger. Il faut être présent dans les économies émergentes comme l'Inde et le Brésil. Il faut être actif en Asie. Malheureusement, cela commande de l'être moins dans d'autres régions, comme l'Afrique, ou de ne pas y être directement, comme dans les pays du Maghreb ou du Moyen-Orient. Ces choix ont été dictés pour une large part par des motifs budgétaires. Dans quelques années, on regrettera certainement de ne pas avoir donné aujourd'hui davantage de ressources au ministère des Relations internationales pour investir dans l'avenir.

bdescoteaux@ledevoir.ca




Téhéran proteste auprès d'Ottawa

Buzzetti, Hélène
Le Devoir vendredi 26 mai 2006

Ottawa - C'était faux et le gouvernement canadien a dû s'expliquer. Les juifs, les catholiques et les zoroastriens d'Iran n'auront pas à s'identifier en portant un insigne de couleur sur leurs vêtements, comme le rapportait le National Post vendredi. Le premier ministre Stephen Harper a ravalé ses paroles.

L'ambassadeur canadien en poste à Téhéran, Gordon Venner, a été convoqué dimanche par le ministre des Affaires étrangères iranien pour expliquer la manchette du quotidien torontois ainsi que les propos du premier ministre Stephen Harper. M. Harper avait déclaré vendredi que «cela dépasse l'entendement qu'il y ait sur cette planète un régime capable d'un geste qui rappelle l'Allemagne nazie. Si c'est vrai, ce n'est pas seulement déplorable, c'est inquiétant».

Le premier ministre avait même invité la communauté internationale à «bien réfléchir à la nature d'un régime capable d'envisager de telles choses». Il avait pris la peine de parler au conditionnel, mais il avait aussi affirmé que, «malheureusement, nous en avons déjà assez vu de la part de ce gouvernement pour suggérer qu'il est très capable de tels actes». Le gouvernement iranien nie l'Holocauste et cultive ouvertement la haine des États-Unis.

Le National Post rapportait vendredi que l'Iran avait adopté une loi obligeant les non-musulmans à s'identifier en portant un bout de tissu de couleur, rouge pour les catholiques, bleu pour les zoroastriens et jaune pour les juifs, ce qui n'était pas sans rappeler l'étoile jaune obligatoire pour les juifs en Allemagne nazie. Le lendemain, le quotidien torontois publiait un autre article dans lequel l'ambassade iranienne à Ottawa niait ces informations. Hier, le rédacteur en chef du journal, Douglas Kelly, a signé un long rectificatif faisant l'exégèse de cette bourde journalistique.

Le ministère des Affaires étrangères a refusé de fournir des détails sur la teneur de la conversation entre l'ambassadeur canadien et les autorités iraniennes. M. Harper aurait pour sa part commenté la chose lors d'un discours à London, mais ses propos n'étaient disponibles nulle part et son attaché de presse, Dimitri Soudas, a refusé de les transmettre au Devoir.

Les autorités iraniennes ont traité d'«irréfléchis» les propos de M. Harper et condamné le Canada, affirmant qu'il serait «sur la mauvaise voie». Le porte-parole de l'ambassade iranienne à Ottawa, Hormoz Ghahremani, a en outre répété le démenti. «Cette loi s'adresse aux musulmans vivant en Iran, a-t-il protesté. Ce n'est pas du tout conçu pour les minorités. C'est un code vestimentaire pour les musulmans.»

L'Iran ne rigole pas avec les journalistes. Mardi, Téhéran a mis la clé dans la porte d'un quotidien et détenu son rédacteur ainsi que son caricaturiste pour avoir publié une caricature dépeignant une des minorités religieuses du pays en blattes.




La vision de la capitale

Face-à-face Boisclair, André; Charest, Jean
Le Soleil vendredi 26 mai 2006

DU SAVOIR À LA RICHESSE

André Boisclair
Chef du Parti québécois


(Extraits de son allocution devant la Chambre de commerce des entrepreneurs de Québec)

(...) Je veux vous dire essentiellement que je partage avec vous l'idée d'une vision d'une capitale nationale qui est forte, attirante, stimulante pour sa jeunesse (...) ,qui rayonne dans le monde.

(...) Québec n'est pas aussi riche qu'elle pourrait et qu'elle devrait l'être et, malgré la bonne performance des dernières années, il reste une côte à monter. (...)

Le tourisme

(...) Le tourisme (est) la deuxième activité économique en importance dans la région, après l'administration publique. (...) Il va donc de soi qu'il faut appuyer sans réserve le développement de l'industrie touristique dans la région.

(...) Les Fêtes du 400e doivent contribuer à rendre tous les Québécois fiers de leur capitale nationale (...). Ces fêtes doivent être rassembleuses et emballantes. (...)

La culture

(...) Un gouvernement du PQ n'hésiterait d'ailleurs pas à appuyer de tels projets, comme l'agrandissement du Musée national des beaux-arts du Québec et le soutien financier de l'Orchestre symphonique, car il est impensable que Québec ne dispose pas d'installations culturelles dignes de son statut de capitale nationale. Un gouvernement du PQ n'hésitera pas à faire des efforts particuliers pour appuyer (...) l'industrie cinématographique. (...)

La résidence du premier ministre

(...) Une capitale nationale, c'est aussi le lieu de résidence de son chef de gouvernement. Il va de soi que, si je suis élu premier ministre, sans hésitation, j'établirai ma résidence à Québec. (...)

L'administration publique

(...) Avec le vieillissement des effectifs et les changements démographiques, le renouvellement de la fonction publique est plus que jamais un défi auquel nous devons faire face. (...) Il va falloir faire preuve de plus de souplesse dans nos conditions d'embauche et aussi trouver une façon d'intégrer davantage de membres des communautés culturelles (...).

Le réaménagement de l'aéroport

(...) Il faut toutefois prendre ce projet de réaménagement dans un contexte plus large, et y voir l'occasion de créer un nouveau pôle de développement autour des installations de l'aéroport. (...) Cela m'apparaît une occasion idéale pour mettre sur pied un autre parc industriel, axé sur la technologie (...).

L'éducation et la recherche

(...) La maîtrise de plusieurs langues est un atout pour les travailleurs et les entreprises. Il faut encourager les jeunes de la région de la Capitale-Nationale à bien parler leur français bien sûr mais aussi à apprendre l'anglais, l'espagnol et, pourquoi pas, le mandarin ! (...)

Pour ce qui est des dépenses en R et D, la capitale nationale compte pour 10,4 % du total québécois, alors que sa population représente 8,8 % du Québec. Ce chiffre reflète toutefois la grande quantité de R et D effectuée dans les universités et par les gouvernements et cache une performance plutôt décevante de la part des entreprises de la région. (...)

Se donner les moyens

Pour que le Québec performe, il faut que nos universités forment des professionnels de qualité, peu importe leur domaine. Puis, il faut que nos entrepreneurs bénéficient de conditions favorables au démarrage d'entreprises, des conditions qui leur permettent de transformer leurs idées en entreprises. Enfin, il faut que ces entreprises bénéficient des meilleurs outils fiscaux et d'un environnement d'investissement compétitif.

Personnellement, je ne crois pas que la création d'emplois doive uniquement reposer sur l'initiative privée. L'État doit, avec mesure et intelligence, venir appuyer l'entreprise. (...)

VILLE DE L'INNOVATION

Jean Charest
Premier ministre du Québec


(Extraits de son allocution devant les leaders économiques de Québec Chaudière-Appalaches)

(...) Les chiffres démontrent que la capitale nationale va bien. (...)Elle est sur une lancée. (...)

Siège du gouvernement

(...) D'abord, je veux réaffirmer que Québec est le siège du gouvernement et le demeurera. (...) Les rencontres politiques de haut niveau se tiennent à Québec. (...) Bien sûr, il y a eu et il y aura des exceptions. Mais la règle demeure : le gouvernement du Québec gouverne à partir de Québec. (...)

Soutien au développement économique

(...) Dans la région, c'est 850 millions $ en investissements dans des projets majeurs depuis 2003 - dans différents hôpitaux de Québec ; dans les résidences pour personnes âgées Saint-Charles et Saint-Sacrement, dans les pavillons Vandry et Kruger de l'Université Laval, dans les rénovations du Centre des congrès. Ce sont (aussi) des travaux routiers d'une importance sans précédent, dont le prolongement de l'autoroute du Vallon. (...)

Québec est la ville qui a le plus important nombre de chercheurs per capita au Canada. Québec, c'est la ville de l'innovation. C'est ça l'image de marque de Québec. C'est ça le positionnement qu'elle doit se donner en Amérique du Nord.

Nous avons déjà reconnu l'importance de la recherche, par exemple :

en renouvelant le financement de l'INO (Institut national d'optique) pour les trois prochaines années (...) ;

nous avons réorganisé les leviers de développement économique. Nous avons notamment créé les Fonds d'intervention économique régional, les FIER, pour favoriser le démarrage de nouvelles entreprises dans les deux grandes régions (...).

nous appuyons la démarche ACCORD, qui permet l'établissement des créneaux d'excellence. Une démarche stratégique de première importance en vue du positionnement international de Québec. (...)

400e de Québec

(...) Nous avons débloqué 110 millions $ pour cette occasion. (...)

Pour les citoyens, ce sera l'occasion de renouer avec le fleuve, de redécouvrir une rivière Saint-Charles dépolluée (...). Ce sont de nouvelles infrastructures qui vont durer plusieurs décennies. (...)

Projets futurs

(...) Il y a d'abord le projet de développement du Massif de Petite-Rivière-Saint-François. Un projet qui a l'appui du milieu et qui a aussi celui de notre gouvernement. Les négociations avancent.

Puis, il y a l'agrandissement du Centre de foires. (...) Une autre question qui touche autant Québec que Lévis, et à laquelle nous voulons nous attaquer, c'est le transport en commun, son financement. C'est une priorité pour tous. Nous lancerons notre politique de transport en commun d'ici l'été (...).

Puis le dossier du PEPS de demain. Dans le dernier budget, nous avons créé un fonds dédié au développement des infrastructures sportives. Je dis aujourd'hui à l'Université Laval que c'est le temps de présenter un projet en bonne et due forme.

Hôtel-Dieu

(...) Il y a également un autre dossier fort important et imposant, un projet d'environ 200 millions $, celui de la rénovation de l'Hôtel-Dieu. L'Agence de santé et de services sociaux de la capitale en a fait sa priorité, et les gens de l'Hôtel-Dieu déposeront leur plan fonctionnel et technique à l'automne. (...)




Le tabouret en attendant le fauteuil

Vastel, Michel
L'Actualité no. Vol: 31 No: 10, 15 juin 2006

Promesse électorale oblige, Stephen Harper a fait une petite place au Québec au sein de la délégation permanente du Canada à l'Unesco. Les choses n'en resteront pas là...

Le 5 mai dernier, Stephen Harper et Jean Charest ont signé un "Accord relatif à l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco)". C'était la concrétisation d'une promesse électorale. Le chef conservateur avait alors évoqué une entente "selon le modèle du Sommet de la francophonie". La promesse était spectaculaire. Sa réalisation, impraticable. Mais sa portée dépendra de l'audace du gouvernement du Québec.

Les revendications du Québec pour participer aux débats internationaux ont commencé il y a 40 ans, après que la France et le Québec - sans demander la permission d'Ottawa! - eurent signé une entente de coopération sur l'éducation. Le fédéral protesta, mais le 17 avril 1965, le ministre québécois de l'Éducation, Paul Gérin-Lajoie, mit les points sur les "i" devant le corps consulaire de Montréal: "Dans une fédération comme le Canada, il est maintenant nécessaire que les [provinces] qui le désirent participent activement et personnellement à l'élaboration des conventions internationales qui les intéressent directement." La "doctrine Gérin-Lajoie" était née.

Le Québec obtint un premier siège à l'Agence de coopération culturelle et technique, en 1971. Les États francophones voulaient, eux aussi, avoir leur sommet de chefs d'État et de gouvernement, une sorte de Commonwealth des pays francophones. L'idée n'aboutissait jamais, parce que la France et le Canada ne s'entendaient pas sur le statut du Québec.

Brian Mulroney et François Mitterrand vont régler la question. Et c'est Robert Bourassa qui en tirera parti au premier Sommet, à Versailles, en 1986. Il avait en effet été convenu que le Québec participerait aux réunions portant sur la langue et la culture, mais qu'il s'abstiendrait de prendre la parole sur les questions de politique étrangère. Bourassa, sans en informer Ottawa, prit tout le monde par surprise avec "un nouveau plan Marshall" qui permettrait le transfert des surplus alimentaires accumulés par les pays riches aux pays du tiers-monde qui en avaient besoin.

"C'était calculé!" m'expliqua alors l'astucieux Bourassa. "C'est le seul sommet international où on joue un rôle distinct, où on a une place distincte, et donc où il faut que le Québec s'affirme: le précédent est créé, maintenant."

Vingt ans plus tard, le Québec fait une autre percée sur la scène internationale. Mais cette fois, il s'agit d'une instance des Nations unies au sein de laquelle le Québec n'a aucun statut. Qui plus est, l'Unesco traite de l'éducation - qui est une compétence provinciale -, mais aussi de science et de culture, qui relèvent d'une compétence partagée entre Ottawa et les provinces. Par exemple, le 16 mai dernier, l'Unesco a effectué les premiers tests du système d'alerte aux tsunamis dans le Pacifique qu'elle a mis au point: on voit mal au nom de quelle compétence le Québec aurait participé à cette entreprise!

Faute de pouvoir être le 192e membre de l'Unesco, le Québec se contentera pour l'instant d'y nommer un représentant, avec accréditation diplomatique au sein de la délégation canadienne. Cela lui permettra d'être informé, de faire connaître son opinion, éventuellement d'influencer, mais pas de s'adresser à la Conférence générale.

Une fois le pied dans la place, cependant, toutes les audaces sont permises. Elles sont même prévues dans l'accord Harper-Charest. On y dit que les deux gouvernements vont "explorer des façons innovatrices et des mécanismes possibles par lesquels [l'Unesco] pourrait mieux tirer profit des États fédérés"...

Or, il existe déjà six "membres associés" de l'Unesco, généralement de petits protectorats qui ont acquis une certaine forme d'autonomie, comme Macao, les Antilles néerlandaises et les îles Caïmans. La charte de l'Unesco les définit comme "des territoires qui n'assument pas eux-mêmes la responsabilité de la conduite de leurs relations extérieures". C'est une définition qui pourrait s'appliquer au Québec: il suffirait que le Canada propose sa candidature et que celle-ci soit acceptée par "les deux tiers des membres présents et votants".

Ce ne sera pas la fin des revendications du Québec pour autant: l'Organisation mondiale de la santé et le Bureau international du travail, à Genève, traitent eux aussi de questions de compétence provinciale. Le Québec y revendiquera certainement un statut officiel un jour! Stephen Harper y a-t-il pensé?

Suivez régulièrement le blogue de Michel Vastel dans le site de L'actualité (www.lactualite.com).




Orford : la fin des mythes

Auger, Michel C.
Le Droit vendredi 26 mai 2006

La commission parlementaire est l'une des belles inventions de la démocratie québécoise. Parce que si un gouvernement essaie d'en "passer une vite" aux citoyens, elle permettra de voir clair dans ses intentions. Ce fut le cas, il y a quelques mois, pour le CHUM. Aujourd'hui, c'est Orford.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le projet de privatisation d'une partie du Parc national du Mont-Orford ne sort pas renforcé de ces audiences. Bien au contraire, la plupart des mythes que le gouvernement Charest avait tenté de créer pour justifier son projet auront volé en éclats.

Le premier de ces mythes - le mythe fondateur, en quelque sorte - c'est qu'il y avait un large consensus dans les Cantons-de-l'Est en faveur du projet du gouvernement. Ce qui n'aurait dû être qu'un simple "dossier de comté" aurait viré en crise nationale uniquement à cause de l'intervention de gens de l'extérieur de la région et de militants opposés à toute forme de développement. Des écolos du Plateau ou des amis des petits oiseaux, qui ne peuvent comprendre la réalité d'une région qui souffre économiquement. Les gens de l'Estrie, eux, comprenaient et appuyaient le gouvernement.

C'est ce que répétaient constamment le premier ministre Jean Charest et la ministre Monique Gagnon-Tremblay en brandissant très haut leur titre de député de la région, bien connectés sur le pouls de leurs commettants.

Or, ce que les audiences publiques ont démontré, c'est qu'il n'y a pas, aujourd'hui - et il n'y a jamais eu - de consensus régional autour de l'idée de vendre une partie de la montagne à un promoteur privé pour qu'il y érige des condos.

En fait, un consensus régional est en train d'émerger mais il rejette le projet du gouvernement. Il appuie plutôt l'idée de la municipalité régionale de Memphrémagog qui veut un projet récréotouristique à Orford, avec un hôtel plutôt que des condos et sans sortir la montagne du Parc national qui porte son nom.

Ce projet n'est pas celui d'écologistes verdoyants, mais de gens qui s'occupent de développement économique au niveau local. C'est l'organisme Tourisme Cantons-de-l'Est qui a le mieux résumé leur position : "La vente du domaine skiable pour atteindre les objectifs visés n'a jamais été revendiquée ni discutée en région, a soulevé une désapprobation généralisée tant dans les Cantons-de-l'Est qu'au Québec et fragilise plutôt qu'elle n'avantage, la solution que l'on souhaite mettre de l'avant."

Le même organisme a aussi dégonflé le second mythe de la position gouvernementale, qui consiste à prétendre qu'il faut vendre un bout de Parc national à un promoteur privé, pour mieux le réhabiliter : "le fait de "refiler" la réhabilitation des milieux dégradés au promoteur privé envoie le message que dorénavant, la protection et la réhabilitation des milieux naturels sont des réalités mieux desservies sur un terrain privé que dans un Parc national en plus de créer une obligation financière disproportionnée au nouveau promoteur".

Si le Mont Orford s'est dégradé, comment prétendre que seul le secteur privé peut régénérer le milieu naturel et que cela est incompatible avec une vocation de Parc national ? À l'inverse, obliger un promoteur privé à le faire à ses frais aurait pour effet de miner la rentabilité de tout projet immobilier.

Troisième mythe : celui de l'agrandissement du Parc. Même si le projet de loi 23 s'intitule Loi permettant d'assurer l'agrandissement du parc national du Mont-Orford, il est devenu évident au cours des audiences publiques que l'agrandissement du parc est un projet bâclé à la dernière minute qui ne visait qu'à faire avaler l'idée de privatiser la montagne.

Le but réel du gouvernement n'a jamais été de doubler la superficie du parc et sa priorité n'est aucunement d'assurer la protection de ces terrains, comme en fait foi ce "jardinage" - qui ressemble un peu trop à une coupe à blanc - que continue impunément une compagnie forestière sur ses terres, avant qu'elles ne soient incluses dans le Parc.

Mais surtout, le ministre Claude Béchard n'a jamais été capable de démontrer pourquoi il fallait privatiser une partie du Mont Orford pour doubler la superficie du Parc national. La réalité, c'est qu'il n'y a aucun rapport entre les deux opérations et qu'on pouvait facilement faire l'une sans l'autre.

À la fin de l'exercice, c'est donc M. Béchard qui se retrouve isolé sans avoir réussi à faire la preuve que sa loi spéciale était incontournable. C'est la beauté des commissions parlementaires : elles nous ramènent toujours à l'essentiel. Dans le cas d'Orford, c'est la vente d'un bien public au profit d'un promoteur privé. C'est la vente d'un Parc national qui appartient tous les Québécois à une minorité de privilégiés et de propriétaires de condos.

mcauger@ledroit.com




Nouvelle stratégie énergétique ou développement insoutenable?

Amir Khadir : Porte-parole de Québec solidaire
Françoise David : Porte-parole de Québec solidaire
Le Devoir vendredi 26 mai 2006

Récemment, le gouvernement de Jean Charest rendait publique sa stratégie énergétique pour les dix prochaines années. Malgré un emballage laissant croire à des propositions s'inscrivant dans une logique de développement durable, ce document suscite plusieurs commentaires critiques.

Le premier objectif affiché consiste à vouloir renforcer la sécurité énergétique du Québec. D'accord. Mais on peut réaliser cela de plusieurs façons. Celle qui nous semble la plus efficace et la plus stimulante consisterait à proposer des mesures visant à modifier profondément nos modes de production et de consommation. Être moins énergivore, c'est être moins dépendant des diverses sources d'approvisionnement en énergie. Or le deuxième objectif de cette stratégie énonce qu'il faut «utiliser davantage l'énergie comme levier de développement économique». Conséquemment, on propose en priorité d'accroître l'offre énergétique plutôt que de réduire la demande. C'est malheureusement cet objectif qui constitue la véritable trame de fond de toute cette stratégie.

Ainsi, on met l'accent sur un développement rapide de diverses sources d'énergie, propres et beaucoup moins propres. On privilégie la construction de grands barrages à coups de milliards et souvent en territoire autochtone. On ouvre davantage la porte aux petites centrales. On encourage les forages dans l'estuaire du Saint-Laurent pour accroître notre production d'hydrocarbures et on espère la venue de ports méthaniers sur le fleuve, malgré l'opposition des populations, pour augmenter nos importations de gaz.

Pour reverdir la pilule, on nous parle d'éolien. Mais on limite arbitrairement à seulement 10 % sa proportion dans la consommation d'énergie aux heures de pointe! Pour les dix prochaines années, l'éolien ne produira que 500 MW additionnels, soit neuf fois moins que l'énergie en provenance des grands barrages. Alors que plusieurs pays industrialisés développent l'énergie solaire, marémotrice et houlomotrice, notre gouvernement est presque muet sur ces avenues.

Toujours plus

On voit difficilement dans tout cela un virage vers une façon plus viable de développer notre société. Comme avant, on semble penser qu'il faut toujours plus, toujours plus gros, sans réfléchir aux conséquences environnementales, particulièrement les changements climatiques.

Il faut plus d'électricité pour continuer de construire des maisons de 300 mètres carrés avec plus de portes de garage que d'enfants à l'intérieur. Il faut plus de pétrole pour faire vivre les Wal-Mart qui s'accumulent autour des autoroutes qu'on construit un peu partout. Il nous faut mettre en danger le fleuve Saint-Laurent pour importer massivement du gaz venu de lointains pays. Il nous faut sacrifier la Rupert aujourd'hui, la Romaine demain, pour nourrir la «bête nord-américaine». Pour le gouvernement, c'est cela, utiliser l'énergie comme levier de développement!

Ce type de développement nous apparaît insoutenable. Supposons qu'on applique intégralement la stratégie proposée jusqu'en 2015. On sera toujours de gros consommateurs, nos voisins aussi (on aura sacrifié nos plus belles rivières pour leur permettre de continuer à se développer de la même façon).

Quelle sera la stratégie en 2015? D'autres barrages, d'autres forages, d'autres ports, d'autres centrales nucléaires?

Tarifs discriminatoires

On nous fait miroiter les revenus tirés de l'exportation. Pourtant, rien dans cette stratégie ne démontre la rentabilité de nouveaux investissements massifs dans l'hydroélectricité pour des fins d'exportation. En réalité, le coût de chaque nouveau kilowatt à produire est fort proche des tarifs actuels sur le marché de l'exportation. C'est une situation fort différente de l'Alberta, où le coût de revient de chaque baril est largement en dessous des prix du marché mondial. Il serait donc plus avantageux de se donner un objectif national de réduction de 10 % de notre consommation actuelle d'électricité de façon à rendre disponible à l'exportation cette portion produite à faible coût. Bon pour l'économie, le social et l'environnement.

Le gouvernement propose aussi des tarifs progressifs en fonction des volumes consommés et l'installation de compteurs «intelligents». Pour faire montre d'intelligence, il nous apparaîtrait opportun de rendre moins discriminatoire la grille tarifaire actuelle. Par exemple, nous devrions questionner lourdement les privilèges accordés aux grosses entreprises industrielles, qui sont les plus grandes consommatrices d'électricité et celles qui la paient le moins cher. Nous nous demandons aussi comment les compteurs «intelligents» feront la différence entre la consommation d'électricité forcée de locataires d'un logement mal isolé et celle de ceux qui ont une entrée de garage chauffée...

Au Québec, le transport représente 40 % de notre production de gaz à effet de serre. Pourtant, les propositions visant à réduire ce pourcentage élevé demeurent très vagues.

Devant les nombreux projets autoroutiers mis en avant par le gouvernement Charest, qui coûtent très cher, il est permis de s'interroger sur sa volonté d'aider la population à se libérer de sa dépendance à l'automobile. Moins d'argent pour des autoroutes ou des grands barrages et plus d'investissements dans des transports collectifs, et ce, dans toutes les régions, voilà qui aurait un effet indéniable sur la santé publique des populations et sur l'environnement.

L'autre développement possible

Ce gouvernement n'est pas vert et la population s'en rend bien compte. La liste de ses bévues est longue: vente de la montagne d'Orford, loi pour empêcher les propriétaires des terrains riverains de pistes de motoneige d'utiliser leur droit à des recours juridiques, levée du moratoire sur l'agrandissement des mégaporcheries, coupes dans le financement des groupes écologistes et, maintenant, une stratégie énergétique dont le coeur est encore le développement de mégaprojets sans questionnement sur leurs impacts environnementaux ou sur la santé publique.

Le Québec a tous les atouts pour devenir un leader mondial du développement durable. Pour cela, nous devons en priorité mettre l'accent sur l'efficacité énergétique et la réduction de nos besoins en énergie. Il y aurait tant à faire, par exemple, en matière d'efficacité énergétique des bâtiments. Un programme national de rénovations créerait de l'emploi dans toutes les régions et entraînerait des économie de milliards de dollars, selon les termes mêmes de la stratégie. Des normes très sévères doivent être adoptées pour la construction de maisons neuves et de tous les bâtiments publics. L'étalement urbain doit être contrôlé et il faut privilégier la construction sur les terrains vacants des villes avant d'empiéter sur nos meilleures terres agricoles.

À Québec solidaire, nous croyons que le Québec est aujourd'hui mûr pour un pacte social où l'État prendrait résolument le virage vers les énergies vertes. Par exemple, la production éolienne peut jouer un rôle central et structurant pour le Québec des 50 prochaines années. Cela nécessite une planification judicieuse (peut-être un Éole-Québec?) et la mobilisation la plus large possible de l'ensemble des secteurs de notre société.

Ces deux conditions de réussite ne sont pas au rendez-vous à l'heure actuelle. On assiste plutôt à une improvisation intégrale dans l'implantation d'une industrie privée de l'éolienne sur de grands pans du territoire québécois.

Nous sommes par ailleurs fort préoccupés par la réduction annoncée du rôle du BAPE dans l'évaluation des futurs projets énergétiques. La population pourrait discuter du sort des petits poissons en audience publique, mais la justification énergétique et économique des projets serait dorénavant réservée à la Régie de l'énergie. La Loi sur le développement durable met pourtant en avant l'intégration de l'environnement, du social et de l'économique... Autre contradiction entre les beaux mots et la réalité? [...]




Péréquation - implosion à venir…

François-Pierre Gauvin
TRIBUNE LIBRE vendredi 26 mai 2006

Le Rest of Canada a depuis toujours accusé le Québec d’être à la source de tous les maux. À en croire les médias canadiens, le Québec serait accroché aux tétines de la fédération ce qui encouragerait notre paresse et notre appétit vorace en programmes sociaux coûteux (programmes que nous ne pourrions nous offrir sans leur générosité!).

Cette vision a longtemps été entretenue par les leaders fédéralistes pour qui les Québécois et les Québécoises sont nés pour un p’tit pain et qui doivent leur « confort » au ROC. Comme l’a si bien dit l’ex-ministre libérale Hélène Chalifour Sherrer, les Québécois devraient réaliser qu'ils vivent dans « une province très pauvre [qui] a besoin de la péréquation et de vivre des argents (sic) de l'Alberta, de l'Ontario et de la Colombie-Britannique ». On ne mord donc pas la main qui nous nourrit...

Mais voilà que la « générosité » du Canada a atteint ses limites. La main ne veut plus nourrir. L’Alberta et l’Ontario refusent désormais de partager leurs richesses et exigent de revoir à la baisse leur contribution au programme de péréquation. Dans le cas de l’Alberta, Ralph Klein menace même de se retirer d'une éventuelle entente fédérale sur une nouvelle formule de calcul de la péréquation si les revenus gaziers et pétroliers n'en sont pas exclus. Ils en ont assez de payer pour les autres provinces plus pauvres… et surtout de payer pour le Québec!

Voilà que la rhétorique fédéraliste du « Québec-vivant-grâce-à-la-générosité-du-Canada » risque de s’écrouler. Le ROC menace de couper les « vivres » au Québec et aux provinces moins fortunées, particulièrement celles des Maritimes. L’Alberta flirte de plus en plus avec l’idée de l’indépendance. L’Ontario refuse de payer les factures de toutes les provinces et soutient qu’elle donne davantage à la fédération qu’elle n’en reçoit. Les Maritimes se sentent plus que jamais livrées à elles-mêmes et méprisées par le ROC. L’Alberta et l’Ontario risquent donc de mettre la hache dans le seul programme qui assure une certaine unité à leur pays, le programme de péréquation. Le Canada présente tous les symptômes d’une implosion à venir…

Cela dit, le Québec ne doit pas attendre que les événements se précipitent. Les Québécois et les Québécoises doivent faire face à l’Histoire. Un choix s’impose : dépendance ou indépendance.

Nous pouvons demeurer une simple province absolument dépendante des « bonnes grâces », de la « générosité » et des humeurs changeantes d’un pays qui ne partage pas notre langue, notre culture, notre histoire et nos valeurs. Nous pouvons demeurer dans une fédération qui nous méprise.

Toutefois, nous pouvons choisir une autre voie, celle de l’indépendance. Nous pouvons choisir de contrôler tous les pouvoirs nécessaires à notre développement économique, social et culturel. Nous pouvons devenir un pays. Nous devons devenir un pays.

Le Québec n’est pas à la source de tous les maux canadiens. Le Québec n’est pas né pour un p’tit pain. Le Québec doit cesser de croire ces leaders fédéralistes et colonisés qui se complaisent dans le misérabilisme et se goinfrent lors de soirées pots-de-vin & fromages. L’indépendance est la seule avenue qui peut assurer l’avenir de notre peuple. Ne laissons pas notre avenir entre les mains des autres.




La petitesse leur va si bien!

Simon Girard
TRIBUNE LIBRE vendredi 26 mai 2006

J'ai regardé, hier matin, l'émission des deux fédéralistes notoires de TQS, Richard Desmarais et Stéphane Gendron (comment se fait-il que Gesca ou Radio-Cadenas ne leur font pas d’offres d’emploi? À moins que ce ne soit qu’une question de temps…), et mon sang était presque au bord de l'ébullition par la teneur des propos anti-Québec qui s'y sont tenus.

Le débat de l'émission portait sur la suggestion d'André Boisclair d'implanter une résidence officielle pour le premier ministre du Québec dans la capitale, une idée ridicule, selon les deux inconditionnels du Canada. Desmarais prétextait que les grandes décisions politiques et économiques se prennent à Montréal et, à l'entendre, qu'il faudrait y déménager la capitale. Et les 400 ans de présence de la capitale nationale dans la première ville française des Amériques, ça ne compte pas? L’argument économique pèse-t-il plus lourd que l’argument historique?

Washington est plus petite que New-York et pourtant, c’est Washington qui est la capitale des USA. Et que dire du "gros village" d'Ottawa; les Canadians trouvent-ils que c'est trop petit pour être la capitale de leur pays, que Toronto ferait mieux l'affaire parce que l’Argent est là? Ça n'a pas rapport avec la taille; Québec est notre capitale depuis les débuts et elle doit le rester, que ça plaise ou non aux « montréaleux » à la Desmarais.

Et l’éternel argument des « vrais enjeux » a encore ressurgi, comme si la question d’une résidence officielle n’était pas un « vrai enjeu », comme si c’était une fantaisie de « séparatisses » qui veulent jouer au chef d’État. Comme si notre statut de conquis était coulé dans le béton pour l’éternité. Quand il n’est pas question de santé, d’éducation ou de ponts couverts à quatre voies, ce n’est pas un « vrai enjeu ». On nous parle de santé à tous les jours à nous en rendre malades! On nous bombarde d’images de salles d’urgence ad nauseam, comme si on était des imbéciles. Est-il permis de parler d’autre chose de temps en temps?

On ne s’attardera pas sur les simples d’esprit qui appelaient pour emboîter le pas des deux fédéraleux de service : « On n’a pas à payer pour une résidence officielle du premier ministre! » Et la gouverneuse générale, vous n’êtes pas tannés de payer pour son budget, astronomique en comparaison de l’inutilité de la fonction? Incroyable d’être bête comme ses pieds à ce point-là! J’aime ben mieux payer pour une résidence officielle du chef du gouvernement de mon pays que pour une potiche haïtienne qui se prend pour une mère Térésa, avec son cinéaste de mari, qui s’est fait teindre les cheveux pour masquer son grand âge! C’est pas drôle de vieillir, hein M. Doublefond?

Et leur « gros village », cette expression dédaigneuse envers notre capitale, ils peuvent se le fourrer dans le cul! (...)

Quant au « gros village » anglais de Westmount, c’est un égout à ciel ouvert, une soue à cochons, un dépotoir, un trou à rats, une enclave ethnique, un foyer d’ennemis du peuple québécois, un obstacle à notre indépendance. On s’en était débarrassé avec les fusions mais l’homme de main des Rhodésiens a accédé à leur vœu de se séparer de Montréal, de se replier sur eux-mêmes, de faire le premier pas vers la partition du Québec.

Pour ce qui est d’une résidence officielle pour le premier ministre, c'est sûr que je suis d'accord. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? "Parce qu'on est une PROVINCE!", selon le maire du "petit" village d'Huntindgon, en prononçant bien comme il faut pour qu’on comprenne. « Province » comme dans l’Antiquité, c’est-à-dire un territoire conquis et placé sous l’autorité de Rome. C’est beau comme statut politique, n’est-ce pas M. Gendron?

Quand on aspire à autre chose qu’un rôle de figurant au sein des délégations canadian, faut pas s’étonner d’entendre des raisonnements aussi débiles. Les fédéralistes sont conditionnés depuis des générations à penser « provincial », ils ont une mentalité d’asservis, de colonisés habitués à licher les pieds du maître et ils écrasent du pied « tout ce qui peut donner de l’altitude aux aspirations de notre peuple » (dixit Robert Laplante, 17 avril 2006). Pour eux, une résidence officielle pour le premier ministre, ça fait « président de la République », quelque chose qui ne « fitte » pas avec leur vision « provinciale ». Leur statut d’inféodation, ils y tiennent mordicus pour tirer profit de la dépendance.




Perdre son âme

Michel David
Le Devoir samedi 27 et dimanche 28 mai 2006

Que sert à l'homme de conquérir l'univers s'il en vient à perdre son âme, n'est-ce pas? Le gouvernement Charest peut bien investir Washington et s'employer à sauver Kyoto, la vente d'une partie du parc du Mont-Orford, peu importe les modalités, demeurera tout aussi impardonnable.

Si besoin était, les audiences en commission parlementaire ont renforcé l'impression d'une incompréhension totale de la notion même de bien public. Il y a déjà un bon moment que plus personne ne doute de l'impudence avec laquelle le ministre de l'Environnement, Claude Béchard, peut défendre l'indéfendable. Le plus troublant est que le bureau du premier ministre ait passé et maintenu, malgré une réprobation devenue quasi unanime, une commande aussi contraire à l'intérêt politique du gouvernement qu'à celui de la société québécoise.

Que retiendra la population de ce qui s'est dit à Québec cette semaine ? Contrairement à la prémisse du projet de vente, on a entendu que le centre de ski pouvait être rentable sans qu'on y ajoute les centaines de condos qui feront gagner des dizaines de millions aux amis de M. Charest. De toute manière, le promoteur André L'Espérance ne tient pas à acheter la montagne; ce qui l'intéresse, ce sont les condos.

Quoi encore ? Le lac de la famille Bombardier échappera à l'expropriation. Entre-temps, les coupes de bois se poursuivent sur les terrains mis en réserve, malgré l'assurance contraire que le ministre avait donnée. N'en jetez plus, la cour est pleine !

Pour la première fois jeudi, M. Béchard s'est rendu compte qu'il lui fallait au moins donner l'impression d'être ouvert à la discussion, se découvrant un soudain intérêt pour le projet récréotouristique proposé par la MRC Memphrémagog, qu'il avait catégoriquement écarté deux jours plus tôt.

Malgré les amendements qu'il a promis d'apporter à son projet de loi, il feint toujours d'ignorer le fond de la question. Peu importe la superficie dont le parc sera finalement amputé, rien ne saurait justifier de céder la moindre parcelle de la montagne à un promoteur immobilier désireux de construire des condos.

À ceux qui lui demandent à tout le moins de surseoir à l'adoption du projet de loi, M. Béchard a rétorqué hier : «Pas question qu'on reprenne la même crise l'an prochain.» Autrement dit, puisque le gouvernement n'en démordra pas, il vaut mieux régler la question dès maintenant plutôt que de traîner ce boulet jusqu'aux élections.

***

Après cela, qui se souciera de la nouvelle politique dévoilée par la ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay, qui ne manque pourtant pas d'intérêt ? Le renforcement de la présence québécoise à Washington constituerait même une avancée spectaculaire.

Dans son livre intitulé Le Québec, otage de ses alliés, l'ancienne représentante du Québec dans la capitale américaine sous le gouvernement péquiste, Anne Legaré, a fait le récit presque rocambolesque de son séjour là-bas et des tactiques d'Ottawa pour s'assurer que Washington demeure sa chasse gardée. Elle n'était même pas autorisée à y résider officiellement.

Les activités du Québec à Washington ont toujours été limitées à la promotion du tourisme. Si le gouvernement Harper consent à ce qu'elles s'étendent aux relations avec les États américains de la région, les grandes institutions de financement internationales et l'OEA, le précédent sera de taille.

Il est vrai qu'en acceptant que le prolongement international des compétences constitutionnelles du Québec s'inscrive dans un «nouveau partenariat avec le Canada», le gouvernement Charest reconnaît que la doctrine Gérin-Lajoie a ses limites.

Contrairement à ce que préconisait le rapport Pelletier, le document de Mme Gagnon-Tremblay ne prévoit nulle part que, «dans certains cas, le Québec pourra faire entendre sa voix distincte, à part entière», au sein des organismes internationaux. Le principe de l'intégration à la délégation canadienne, qui exclut de facto que le Québec puisse exprimer une position différente de celle d'Ottawa, est accepté comme la règle universelle.

Il va de soi que cette politique ne peut pas répondre aux aspirations d'un souverainiste, mais le porte-parole péquiste Sylvain Simard était particulièrement mal placé pour faire la leçon aux libéraux.

C'est au moment où lui-même occupait le poste de Mme Gagnon-Tremblay que le gouvernement Bouchard avait décapité le ministère, mettant littéralement la clé dans la porte de plusieurs bureaux : Hong Kong, Bogotá, Caracas... Plus d'une centaine de personnes avaient été mises à pied. Avec toute la suavité dont il est capable, M. Simard avait trouvé le moyen de se réjouir de ce «redéploiement de nos ressources à l'étranger».

***

S'il était moins empêtré dans l'affaire du mont Orford, le gouvernement Charest pourrait aussi tirer un plus grand profit de son positionnement dans le débat sur l'application du protocole de Kyoto.

Cette fois-ci, personne ne peut l'accuser de s'écraser devant Ottawa. Pour la forme, l'opposition a présenté une motion de blâme à l'Assemblée nationale, mais elle a eu le bon goût de se contenter d'une invitation au respect des engagements internationaux pris par le Canada.

Contrairement au gouvernement Charest, que personne ne peut suspecter d'intentions malveillantes à l'endroit du gouvernement Harper ou du fédéralisme canadien, un gouvernement péquiste aurait été très mal placé pour tenter de constituer un front commun des provinces.

Certes, l'influence que le Québec peut exercer sur Ottawa dans ce dossier demeure très relative, mais M. Charest pourrait légitimement plaider qu'elle est supérieure à celle qu'aurait un Québec souverain. De toute manière, il assure que le Québec atteindra ses propres objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, peu importe ce qui se passera dans le reste du pays.

Évidemment, cela suppose que le gouvernement Harper acceptera de verser au Québec les 328 millions que Paul Martin lui avait promis pour financer son plan de lutte contre les GES. Si Ottawa tourne le dos à Kyoto, pourquoi verser autant d'argent aux provinces ? Finalement, le gouvernement Charest compte peut-être sur une petite chicane avec Ottawa pour faire oublier le mont Orford !

mdavid@ledevoir.com




Élection référendaire ou référendum
- Pourquoi on ne peut pas faire naître un pays par une élection

Denis Monière
Professeur au département de science politique de l'Université de Montréal
Le Devoir samedi 27 et dimanche 28 mai 2006

Depuis quelques jours, Le Devoir a relancé le débat sur les modalités d'accession à la souveraineté en publiant des textes de Marc Brière (11 mai), de Claude Bariteau (17 mai) et de Patrice Boileau (18 mai).

Bien que les thèses de ces auteurs soient aux antipodes, leurs positions respectives intériorisent la pensée de l'adversaire canadien. Leur raisonnement se fonde sur l'efficacité de la Loi sur la clarté adoptée par le gouvernement canadien. Il est tout de même paradoxal que des indépendantistes construisent leur pensée stratégique en fonction de la position de leur adversaire.

Ainsi, Marc Brière et compagnie acceptent allégrement, sans analyse critique, la position de Stéphane Dion sur la majorité qualifiée. Pour leur part, Claude Bariteau et Patrice Boileau nous expliquent qu'en vertu de cette même loi, le référendum est devenu une voie sans issue et qu'il faut procéder au changement de statut politique par l'élection, étant entendu que les partis souverainistes concluront un pacte.

Il est tout aussi paradoxal de constater l'harmonie des points de vue entre le ministre Benoît Pelletier et André Boisclair sur la validité d'un référendum qui aurait obtenu une majorité de 50 % plus une voix.

Pour notre part, nous estimons que la thèse de la majorité qualifiée est antidémocratique parce qu'elle nie le principe de l'égalité des électeurs en donnant plus d'influence aux partisans du statu quo qu'à ceux du changement de statut politique. Elle crée deux catégories de citoyens et deux échelles de valeur des idées politiques. Elle institue l'injustice en règle de gouvernement. Elle instaure une logique de violence politique parce qu'elle soumet la volonté de la majorité à celle de la minorité.

Dans tous les cas de figure, les conséquences de son application seront plus néfastes que le respect du principe de la majorité absolue.

Le fait que des politiciens canadiens en manque d'arguments rationnels s'en servent pour impressionner l'opinion publique et maximiser les obstacles au changement peut se comprendre, mais que des souverainistes soient victimes de cette manipulation des règles du jeu démocratique laisse songeur sur le degré de conscience politique.

Miser sur l'élection ?

Les arguments des partisans de l'élection comme mode d'accession à la souveraineté procèdent de la même soumission à l'ordre politique canadien. Ils jouent le jeu des fanatiques canadiens en postulant que le référendum nous conduira à une impasse puisque Ottawa dictera les règles du jeu et en faisant comme si le Québec ne pouvait pas poser un geste de rupture en refusant de se soumettre à la logique canadienne.

Pour déjouer les malveillances canadiennes, ils nous incitent donc à changer de stratégie et à abandonner la procédure référendaire en privilégiant le processus électoral qui réduirait l'impact des ingérences fédérales dans une éventuelle campagne électorale québécoise.

Hormis les contraintes imposées par la Loi sur la clarté, les principaux arguments avancés par les partisans de l'élection référendaire sont les suivants. L'élection dans le système parlementaire est un mécanisme reconnu et légitime d'expression de la volonté populaire. Comme le peuple est souverain, il n'y a rien qu'une majorité parlementaire ne puisse décider.

Les tenants de cette thèse s'appuient sur le précédent du cas canadien. Si le Québec est entré dans le Canada par la voie électorale, pourquoi ne pourrait-il pas en sortir de la même façon ? Ils rappellent aussi que le rapatriement unilatéral de la Constitution et le changement constitutionnel qui en est sorti ont été adoptés par les parlementaires et que, finalement, le peuple canadien n'a pas été consulté au sujet des grandes décisions qui ont déterminé la construction de la nation canadienne. Dans le modèle de Westminster, c'est le Parlement qui est l'autorité suprême.

Des objections

Si cette argumentation respecte la théorie de la représentation et est en apparence conforme aux exigences de la démocratie parlementaire, elle soulève plusieurs objections sur le plan pratique car elle fait abstraction de la dynamique politique et des exigences de la légitimité.

- Première objection

La dynamique du choix électoral n'est pas adéquate pour faire naître un pays parce que le choix d'un pays n'est pas comparable au choix d'un parti de gouvernement et parce que le processus électoral est par définition diviseur dans la mesure où la pluralité des courants d'opinion cherche à s'exprimer dans l'arène électorale. La société québécoise, comme toutes les sociétés libérales, contient une grande diversité d'intérêts qui veulent être représentés dans les prises de décisions collectives. On peut ainsi avoir plusieurs partis qui ont des idéologies différentes mais qui sont favorables à la souveraineté.

Ce fractionnement des forces souverainistes et la concurrence qu'ils se livreront, que ce soit avec le mode de scrutin actuel ou un autre mode de scrutin, réduiraient les possibilités de faire élire une majorité de députés souverainistes.

Pour répondre à cette objection, on a fait valoir la possibilité de former une coalition de partis souverainistes qui signeraient un pacte les engageant à proclamer la souveraineté advenant l'élection d'une majorité de députés. Cette idée de pacte est irréaliste et peu compatible avec la logique des partis, surtout lorsqu'ils sont en concurrence pour attirer le même électorat. L'objectif de la souveraineté ne fera pas disparaître comme par enchantement les luttes pour le contrôle du pouvoir et de ses prébendes.

De plus, il est loin d'être certain que les électeurs eux-mêmes accepteraient de voter pour un parti qui préconise l'élection référendaire, tout simplement parce que le référendum est entré dans les moeurs. Les Québécois ayant expérimenté à trois reprises cette procédure, ils se méfieront d'un parti qui voudrait en changer et tout régler par l'élection. Comme la distinction entre choix de gouvernement et choix de pays est bien ancrée dans l'opinion publique, en adoptant le scénario de l'élection référendaire, les souverainistes se condamneraient à être éternellement dans l'opposition.

- Deuxième objection

Dans les sociétés modernes, l'élection est un processus complexe, d'une part parce que les partis en concurrence offrent une grande diversité de propositions de politiques et d'autre part parce que les électeurs votent non seulement pour un programme mais aussi pour des personnes qui exerceront le pouvoir. Il en résulte une large part d'indétermination dans la signification du choix des citoyens.

On ne peut jamais dire exactement sur quoi les électeurs se sont prononcés parce que le vote répond à une multitude de critères et à une grande diversité d'intérêts, ce qui justifie une certaine marge de manoeuvre accordée aux dirigeants qui n'ont pas un mandat impératif et ne sont pas obligés de faire tout ce qu'ils ont dit qu'ils feraient.

En vertu de cette même logique, on accepte qu'un parti puisse exercer le pouvoir même s'il n'obtient qu'une majorité relative des votes parce qu'on sait que ce gouvernement, s'il veut être réélu, devra gouverner en fonction de la majorité et que ses choix seront discutés et contrôlés par le pouvoir législatif où l'opposition pourra faire entendre sa voix.

L'élection n'est pas un quitte ou double. Il y a donc une part d'indétermination intrinsèque dans la logique du choix électoral, et celle-ci est acceptée parce qu'elle est temporaire et réversible, c'est-à-dire que l'électeur est appelé périodiquement à revoir ou à ajuster son choix. Cette logique ne pourrait évidemment pas s'appliquer si l'élection décidait de l'avenir politique du Québec.

- Troisième objection

L'élection d'une majorité de députés souverainistes ne créerait pas les conditions favorables à la naissance d'un nouvel État souverain parce que cette majorité pourrait être élue avec le soutien d'une minorité d'électeurs.

On ne peut pas construire un pays en ayant le soutien d'une minorité de citoyens parce qu'il y aurait alors une majorité qui s'y opposerait et qui pourrait prendre tous les moyens pour faire échouer l'entreprise : manifestations, désobéissance civile, appel à l'armée canadienne et à la communauté internationale. L'État du Québec n'aurait pas les moyens de faire respecter son autorité sur le territoire et perdrait dès lors toute crédibilité sur la scène internationale. Le Québec serait ingouvernable.

Mais cet argument de réalisme politique n'est pas le plus déterminant pour rejeter l'idée de l'élection d'un gouvernement souverainiste comme mode d'accession à l'indépendance.

- Quatrième objection

Il y a une objection plus fondamentale : faire l'indépendance par l'élection d'une majorité de députés signifierait qu'on pourrait éventuellement défaire l'indépendance par l'élection d'une majorité de députés non souverainistes à une élection ultérieure.

Cette approche de l'élection référendaire n'offre pas la durabilité nécessaire pour l'établissement d'un nouveau pays. Elle n'a pas de caractère décisif : en effet, ce qu'une élection peut faire, une autre élection pourrait le défaire.

La force d'un référendum

Dans le cas d'un référendum qui porte sur le choix d'un pays, la décision revêt un caractère de permanence car la culture démocratique incite le citoyen à accepter une décision qui obtient le soutien de la majorité des électeurs. Aussi, plus le soutien est majoritaire, plus la contestation est anémiée.

Avec un référendum gagné, le gouvernement pourrait légitimement procéder à la transformation du statut politique et créer les nouvelles institutions du Québec souverain. Les élections qui suivraient ne pourraient pas remettre en cause le statut politique du nouveau pays car les opposants auraient reconnu le verdict référendaire et accepté de fonctionner dans le nouveau cadre institutionnel, d'autant plus que le nouvel État aurait eu le temps de se faire reconnaître par d'autres États et de s'intégrer à la communauté internationale.

Les opposants pourraient certes à leur tour proposer de tenir un autre référendum, mais à moins d'une situation catastrophique, ils n'auraient pas la crédibilité suffisante pour prendre le pouvoir puisqu'ils seraient responsables d'entretenir l'instabilité politique.

Avec un référendum, il est beaucoup plus difficile, voire impossible, de revenir en arrière parce que le choix a été fait en connaissance de cause, porte explicitement et exclusivement sur le statut politique et permet de rallier la majorité la plus large possible de citoyens, le destin collectif ayant priorité sur les intérêts partisans et particuliers.

Le vote référendaire permet un ralliement sur un enjeu global dont l'interprétation ne prête pas à confusion. Il garantit à la fois la légalité et la légitimité du choix, ce qui n'est évidemment pas le cas de l'élection. Sa forte légitimité découle du fait qu'il permet à chaque individu de se prononcer et d'avoir un poids égal aux autres dans le choix du pays, ce qui n'est pas le cas dans une élection, où le poids des votes varie selon les circonscriptions : un député peut être élu avec 35 à 40 % des votes alors qu'un autre aura obtenu 55 % des voix.

Ayant participé directement au choix du pays, celui qui perd ne peut pas remettre en cause le choix collectif. Pour cette raison, le référendum offre de meilleures garanties de succès dans la construction du nouvel État, qui pourra plus facilement se faire reconnaître par la communauté internationale et enrayer ainsi les velléités de déstabilisation.

La stratégie de l'élection référendaire non seulement n'améliorerait pas les chances de faire élire un parti souverainiste ou une coalition souverainiste mais accroîtrait les risques de faire échouer la naissance d'un nouvel État souverain puisque sa légitimité serait problématique.




Le «modèle» revu

Mathieu Laberge
L'auteur est professeur au collège Gérald-Godin et détenteur d'une maîtrise en économie internationale de l'Université de Nottingham.
La Presse samedi 27 mai 2006

«Insipidité navrante des discours», «cynisme et démagogie», «négligence du mérite et de la compétition» au profit de la «médiocrité et de l'insouciance», «crise de la gouvernance»...

Les expressions ont abondé au cours des dix derniers mois de cette chronique pour décrire le malaise profond qu'éprouvent les citoyens face au processus politique. Critiqué par les uns, louangé par les autres, le modèle québécois semble dorénavant incapable de traduire la volonté des citoyens en actions concrètes.

Craintifs de voir leurs valeurs bafouées, les Québécois transforment désormais le moindre enjeu en [ choix de société ]. Ce faisant, ils perdent de vue la finalité d'un projet et s'enlisent plutôt dans des débats stériles sur les façons de le matérialiser. Ainsi, le projet du CHUM s'est embourbé dans une polémique sur son lieu de construction et le développement d'un complexe immobilier dans Saint-Henri a risqué d'achopper sur les locaux à réserver aux groupes sociaux. Comme s'il était plus important de digresser sur l'emplacement d'un hôpital et les bureaux des groupes communautaires que de soigner des malades et loger des familles démunies!

Effervescence politique

Dans un livre à paraître prochainement, l'économiste Marcel Boyer, titulaire de la Chaire Bell Canada de l'Université de Montréal et fellow du CIRANO et du C.D. Howe Institute, présente sa solution à l'immobilisme du modèle social-démocrate actuel. Son modèle de social-démocratie concurrentielle, dont les principes ont été fixés dans un rapport sur la performance économique du Québec en janvier dernier, s'articule autour de la nécessité de laisser au gouvernement la responsabilité de déterminer les besoins prioritaires en biens et services publics ainsi que de recourir aux mécanismes de la concurrence pour satisfaire ceux-ci.

En soi, la publication d'un livre sur la «social-démocratie concurrentielle» est un événement. Il y a à peine quelques mois, il aurait été impensable de questionner aussi ouvertement les dogmes dans lesquels la société québécoise se conforte depuis longtemps. En 1998, Jean Charest n'a-t-il pas dû reculer précipitamment après avoir osé prétendre que le modèle québécois vieillissait mal? De plus en plus de personnalités du monde politique, universitaire et artistique s'élèvent pour réclamer du changement sur le fond plutôt que dans la forme. Il était temps! La multiplication des groupes de réflexion et des essais à teneur politique sont autant de témoignages de l'effervescence qui entoure la mutation politique que vit présentement le Québec.

Faire tomber les mythes

Le rôle de ces «empêcheurs de tourner en rond» est précisément de faire oeuvre de pédagogie pour expliquer en quoi il est possible d'aspirer à mieux et ainsi déboulonner les carcans idéologiques dans lesquels s'enferment les Québécois. Le réflexe opposant constamment le secteur privé au secteur public en niant toute autre forme d'alternative est de ceux-là. On oublie trop souvent qu'un des plus grands succès financier du Québec, le Mouvement Desjardins, est né d'une coopérative qui s'est taillée une place enviable à l'échelle Nord-Américaine. On néglige également le grand nombre de CPE, de logements locatifs et de librairies collégiales et universitaires qui sont gérés par des coopératives de service. Bref, on omet de mentionner que, dans bien des cas, des organisations, ni gouvernementales, ni privées, ont décidé de jouer le jeu de la concurrence et ont remporté leur pari au point de supplanter les firmes privées.

Immanquablement, cette nouvelle façon d'aborder les questions économiques et sociales viendra confronter la méfiance viscérale des Québécois envers la compétition. Et c'est tant mieux! Car disons les choses comme elle sont : si les industries québécoises sont si performantes qu'on le claironne, pourquoi avoir peur de les laisser se frotter aux géants internationaux? L'entente de gré à gré pour confier la construction des wagons du métro de Montréal à Bombardier est le dernier exemple en lice de décision publique douteuse dictée par cette insécurité déraisonnable.

À n'en pas douter, l'oeuvre de Marcel Boyer, et les autres initiatives semblables qui la suivront certainement, remettront en question la conception actuelle qu'on se fait du modèle québécois. Force est également d'admettre qu'elles s'inscrivent dans un contexte plus large d'évolution politique vers l'acceptation d'une pluralité de points de vue au sein de la société. Et ça, c'est de très bon augure pour la qualité des débats publics! Le Québec ne peut qu'en sortir gagnant.

Des réactions? Commentez et participez au débat : http://mathieulaberge.blogspot.com




French-moi !

Caroline Moreno
TRIBUNE LIBRE samedi 27 mai 2006

Moi, quand les Anglais parleront le français,
j’apprendrai l'anglais
Le Coup de poing
Louis Caron

French-moi
prends goût à ma langue
dans ta bouche

French-moi
tu me diras que tu m’aimes !

L’objectif du MMF
Mouvement Montréal Français
est de redonner à Montréal
ses accents français.
« Nous voulons briser le silence
sur la question linguistique. »

Au Québec, les politiciens
tiennent leur langue
en attendent le moment où
les poules perceront leurs premières dents
pour suggérer du bout des lèvres
que peut-être le français
mais ne soyons pas alarmistes
connaît un léger recule.

Au Québec, on ne parle pas de la langue
mais des mariages gais
de l’orientation sexuelle du chef du PQ
du suicide assisté
des accommodements religieux des uns, ceux des autres
des bajoues de Jean Charest, de Philippe Couillard
de la bedaine bien ronde du bonhomme conservateur
de la pluie,
du dernier vidéo-clip de Caroline Néron
des bouchons de circulation
des invasions de domicile,
de l’indépendance aussi, parfois.

Parler du français qui fout le camp à Montréal
pour s’en aller en banlieue
ou pour mourir
c’est s’exposer à des accusations
de fanatisme, de défaitisme, de paranoïa,
de la part des Anglais, des immigrants
et surtout, des Québécois pour lesquels
seules « les vieilles tuques »
se cramponnent au français.
Faisons comme si tout allait pour le mieux.
Ça aide à le croire.

En ce siècle de mondialisation
il faut penser Big
mondialiser au quotidien
en commandant son poulet tandoori in english
en achetant un jean made in Indonesia, in Bengladesh, in China,
en faisant son arrêt-stop
en prenant l’ascenseur : we’re going up
en patientant au téléphone : to continue in english say english
en payant avec des dollars Canadian Tire sa fontaine Watergarden en pierre antique
en s’adressant in english aux membres des communautés culturelles
à l’exemple du maire de GO Montreal
et du Bloc québécois qui prend soin de remercier,
dans une lettre bilingue, ses donateurs.
Le Québec se mondialise
c’est-à-dire qu’il s’anglicise.
Le défi du MMF
sera d’en faire la preuve
et de revitaliser le français à un point tel
que même les Québécois
seront fiers de le parler.

Au Québec, c’est en français que ça se passe !
French-moi !
C’est tellement bon !




Pacte référendaire - Démocratie ou Oligarchie

Jean-Luc Gouin
TRIBUNE LIBRE samedi 27 mai 2006

Re : Courte missive à l'attention de l'assemblée qui disputera publiquement de cette Question ce samedi 27 mai, à Montréal

Contrairement aux puissants esprits de la propagande à la façon de La Presse of MountTreal, j'incline à croire que la démocratie oligarchique manière André Pratte et Alain Dubuc (ces gens-là n'en sont plus à un sophisme près dans leur immense panier déjà empli à ras bord) n'épuise pas exactement la conception que s'en font la plupart des femmes et des hommes civilisés, ou en tout cas inspirés, de tous horizons.*

Cela étant précisé, si je puis dire, j'estime d'entrée de jeu que l'idée d'une Élection décisionnelle est tout à fait recevable en vertu des paramètres généralement (ou universellement) acceptés en cette matière. Suffit au préalable de se montrer clair dans les enjeux et le discours.**

Par ailleurs, et dans le prolongement immédiat de la naissance toute récente du Mouvement Montréal Français (MMF), j'ose espérer que les participants à cette rencontre profiteront de l'occasion, toute ponctuelle sinon inespérée, pour souligner avec force cette aberration nationale (digne d'une colonie d'une autre époque) selon laquelle il semblerait excessif que la métropole du Québec puisse se vivre (ou demeurer ? ou devenir ? ou redevenir...?) - par distinction de toutes les grandes cités d'Amérique du Nord, d'Atlanta à Vancouver, de Toronto à San Francisco, massivement ou exclusivement unilingues anglaises - dans la langue officielle de l'État où elle est sise. Et ce, pleinement, librement, et sans fil à la patte d'aucune sorte.

They hold (own) all around America, but it's not enough yet ! Et la tyrannie a tôt fait - par le discours (mais non seulement), que d'ailleurs elle monopolise outrageusement dans notre presse, largement simoniesque au surplus - de tourner en xénophobie, en étroitesse d'esprit dans le meilleur des cas, ce qui tient de la résistance et du respect élémentaire de soi propres à tout être investi d'un minimum de dignité.

Jean-Luc Gouin,
Capitale nationale, ce 26 mai 2006

cc : Conglomérat de presse Gesca (lettres@cyberpresse.ca, edito@lapresse.ca, opinion@lesoleil.com)

* Les couleuvres ont certes long corps, mais parfois également longue vie : http://www.vigile.net/pol/101jlg/webster.html

** Et en quoi consistent donc ces paramètres ? Rappelons-le pour la xième fois au souvenir et pour la gouverne des « lucides » (vocable issu du latin lux ou lucis, puis luce - lumière - qui un jour s'est incarné sous la forme étymologiquement imparable, il faut bien le dire, d'un Lucien): l'application de la règle de la majorité citoyenne absolue, soit 50%+1. Toute autre avenue - toute autre avenue - confine de facto à la dictature de la minorité sur l'ensemble de la collectivité concernée. Cela posé, bien que ce soit là vérité de M. de La Palisse (présentée quelquefois comme vérité nouvelle par nos amis de la rue Saint-Jacques, soudain entichés par les fumets qui pour l'heure exhalent des chaumières du Monténégro), il n'est pas dit qu'il ne soit pas politiquement souhaitable - on passe ici du politique (en l'occurrence, sous l'angle du droit international) à la politique (la mécanique de son application) - que tout «excédent» se greffant à ce résultat décisif, et donc décisionnel (et par définition inaliénable sans s'aliéner soi-même), est le bienvenu.




Beau, bon, pas cher...

J. Jacques Samson
Journal de Québec samedi 27 mai 2006

Jean Charest s'en tire mieux dans les relations internationales depuis trois ans que dans la gestion des affaires domestiques.

Sa ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay, lui a fourni cette semaine un autre bon tremplin politique avec la publication de la nouvelle politique internationale du Québec.

Alors que le Parti québécois fait toujours beaucoup d'esbroufe sur les relations internationales du Québec parce qu'il y cherche une reconnaissance anticipée de l'État du Québec, les libéraux ont adopté une attitude plus pragmatique au fil des trente dernières années. Par ailleurs, si Lucien Bouchard a coupé quatorze bureaux du Québec à l'étranger en 1998 à l'intérieur des coupures budgétaires, historiquement, ce sont les libéraux qui ont fait le plus de développement depuis la Révolution tranquille et débroussaillé de nouveaux marchés.

La politique de Mme Gagnon-Tremblay reformule d'abord sur le plan politique la doctrine Gérin-Lajoie voulant que «ce qui relève des compétences du Québec chez nous est de compétence québécoise partout». Dans la même veine, la ministre s'enorgueillit aussi des gains du gouvernement Charest sur la place du Québec dans la représentation du Canada auprès de l'Unesco et elle rappelle les liens privilégiés du Québec avec la France, qui servent d'assise à nos relations internationales.

Mais ces choses étant établies, Mme Gagnon-Tremblay a surtout tracé un plan de développement commercial. L'économie québécoise repose sur nos exportations et son principal marché est évidemment les États-Unis. La ministre propose donc d'abord un renforcement de notre présence aux USA. En Europe, elle s'aligne aussi sur les balances commerciales pour cibler l'Allemagne et l'Italie. L'Asie est devenue un terrain de concurrence mondiale; le Québec y connaît déjà certains succès, des efforts additionnels seront faits en Chine. Le Québec ouvrira aussi un bureau en Inde. Le Brésil et le Mexique ont également été identifiés pour cibles.

Une bonne politique de relations internationales est d'abord et avant tout un pan important de la politique économique du Québec.

La politique de Mme Gagnon-Tremblay fait par ailleurs appel à l'intégration des démarches des villes et des régions sur la scène internationale. Tous les paliers de l'administration publique se targuent maintenant de faire dans l'international et on assiste à de nombreux dédoublements, toujours payés par contre par les mêmes contribuables, et à beaucoup d'amateurisme.

Sa stratégie inclut enfin une nouvelle dimension, la sécurité du continent nord-américain. La fluidité de la frontière Québec - États-Unis suppose une contribution active du Québec au périmètre de sécurité de l'Amérique du Nord. Sur ce plan, la lutte au terrorisme figure en tête de liste aux États-Unis, mais des contrôles étanches de l'immigration sont aussi exigés. Le gouvernement du Québec devait se montrer conscient de ses responsabilités et prouver qu'il les assumera, pour conforter son principal partenaire commercial.

La mise à jour de la politique de relations internationales compte donc plusieurs dimensions et nécessite à la fois une intégration verticale des efforts, c'est-à-dire des gouvernements, des villes, des organismes économiques, et horizontale, en rejoignant tous les ministères à l'intérieur du gouvernement du Québec. Lorsque la principale critique de l'opposition péquiste se résume à déplorer le peu de place fait à l'Afrique francophone, en dépit d'un volet sur l'aide internationale, c'est que la ministre des Relations internationales a fait du très bon travail.

La mise en application de la politique ne demandera enfin que 20 millions de dollars additionnels répartis sur trois ans. Quand on parle de relations internationales, il s'agit de pinottes. Bref, un plan de travail beau, bon, pas cher.