L'Indépendance et la Révolution Tranquille

Louis Bernard
LouisBernard.org jeudi 4 mai 2006

Dans son livre récent intitulé « Il faut achever la Révolution tranquille!», Paul-Émile Roy indique que, depuis 1960, le Québec est entré dans une mutation profonde qui n’est pas terminée et dont l’aboutissement reste encore incertain. À son avis, cette mutation, qui est essentiellement une démarche de libération et une quête d’identité, ne pourra réussir que si elle conduit le Québec à son indépendance. Or, écrit-il, c’est un accomplissement qui est rendu difficile par la nature même de la Révolution tranquille qui a entraîné un rejet du passé et provoqué une crise d’identité collective. D’où il conclut qu’il y a urgence de travailler activement à l’avènement de l’indépendance, en la faisant naître d’abord dans le discours, puis dans les esprits et, enfin dans les faits.

Cette analyse de la conjoncture actuelle du Québec est éclairante et incite à passer à l’action. Il serait dangereux, en effet, de présumer que le seul passage du temps amènera automatiquement la souveraineté du Québec, comme si la Révolution tranquille avait été programmée à l’avance pour y conduire inéluctablement. Le Québec actuel n’est peut-être pas dans un cul-de-sac, mais il est certainement à un carrefour, indécis quant au choix de sa route.

Le Québec est entré dans la post-modernité de façon abrupte, plus par révolution que par évolution. C’était, cependant, une révolution « tranquille », c’est-à-dire qui s’est faite progressivement et dont le sens était ambigu parce que resté non formulé. Sur les plans social, culturel et économique, la transformation a rencontré peu de résistance et s’est accomplie dans une relative unanimité. Mais il en fut différemment sur le plan politique où, d’une part, l’objectif prit plus de temps à se définir et où, d’autre part, la résistance a été vive.

Il est vrai que la Révolution tranquille a toujours eu une dimension politique. Mais son objectif de départ visait plutôt le renouvellement du fédéralisme canadien que la souveraineté du Québec, objectif qui ne vint que plus tard et ne fit jamais l’unanimité. C’est, en effet, largement en raison du refus du Canada de reconnaître le caractère distinct du Québec que de plus en plus de Québécois sont devenus souverainistes – et, pour plusieurs, la formule reste encore : « l’indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l’indépendance ». Cette ambiguïté de départ n’a jamais été éclaircie et elle continue à entretenir le débat. Pour la résoudre, il faudra que les Québécois prennent enfin acte que, à la lumière de l’expérience, la souveraineté est devenue la seule voie pouvant permettre la poursuite et l’achèvement de leur maturation collective.

Il est vrai, comme le souligne Paul-Émile Roy, que la Révolution tranquille a entraîné un rejet du passé. Nous avons, en effet, toujours eu de la difficulté à accepter notre passé comme il était. Avant la Révolution tranquille, ce passé était souvent embelli, sublimé ; après, on a voulu l’écarter, l’oublier. Ce rejet, à mon sens, n’était pas tant un refus de nous-mêmes qu’un refus de continuer à être ce que nous étions devenus. Ce n’est, je crois, que lorsque nous serons devenus fiers de nous voir comme nous sommes, que nous pourrons nous regarder comme nous avons été. Pour le moment, ce qui importe, c’est de décider à quel avenir nous appartenons.

D’être partis vers l’avenir, comme nous l’avons fait au moment de la Révolution tranquille, sans plan de match et sans autre objectif que de faire neuf, peut avoir un air d’insouciance et de légèreté, et peut même se révéler dangereux. Mais cela peut aussi témoigner d’une réelle confiance en soi, d’une conviction qu’en allant au bout de ses possibilités, le Québec s’en trouvera mieux. Tout comme le jeune adulte qui, confiant en lui-même, quitte le foyer familial pour faire sa vie sans trop savoir vraiment ce qui l’attend. Tout dépendra donc de notre capacité à relever de façon responsable les défis qui nous confrontent. Heureusement, en faisant le bilan de l’immense chemin qui a été parcouru en si peu de temps, on peut penser que ça vaut la peine de continuer.

Pour tout peuple en devenir, la question de l’identité nationale est fondamentale. La plupart du temps, cette identité est séculaire, incontestée, voire même vénérée, et c’est elle qui sert d’assise à l’avènement de l’État-nation. Ce n’est pas notre cas. Nous sommes nés Canadiens, dès le moment où nos ancêtres ont voulu se définir par rapport à la France. Puis, après la Conquête et jusqu’à tout récemment, nous nous nommions Canadiens-français, et notre peuple s’étendait « a mari usque ad mare ». Ce n’est que depuis la Révolution tranquille que nous sommes devenus, progressivement, des Québécois et que notre identité s’est définie en fonction du territoire québécois plutôt qu’en fonction de nos origines françaises. C’est, en réalité, très peu de temps pour une transformation aussi radicale, et on peut même se surprendre qu’elle ait été aussi rapide. Il faut avouer d’ailleurs qu’elle ne s’étend pas encore à plusieurs de nos concitoyens, surtout ceux qui ne sont pas de langue française. Cette identité reste donc à parfaire et, paradoxalement, c’est la souveraineté qui viendra conforter cette identité, tout autant que l’inverse.

Très souvent, c’est la domination étrangère qui est le principal déclencheur des mouvements de libération nationale. Chez nous, cette domination était évidente dans les secteurs économiques et culturels, et ce fut là, certainement, un des facteurs à l’origine de la Révolution tranquille. Mais dans le domaine politique, cette domination, quoique aussi réelle, a toujours été moins évidente en raison du régime fédératif du Canada. Par exemple, la plupart des agressions et vexations dont le Québec a été victime au cours des dernières années ont été le fait de Québécois siégeant à Ottawa : comment alors crier à la domination étrangère ? C’était « nous contre nous », ce qui traumatise moins que « nous contre les autres ». Par conséquent, ce qu’il importe de dénoncer, ce ne sont pas tant les injustices que nous a fait subir le système fédéral que les limites importantes qu’il continue à nous imposer.

À l’heure actuelle, le Québec n’est pas libre de ses choix : il ne peut pas s’organiser comme il l’entend et de larges secteurs de responsabilité lui échappent. Il est absent de la scène internationale, où il ne peut presque jamais parler en son nom. Il ne peut changer la forme monarchique et parlementaire de son gouvernement. Il ne peut procéder à une véritable décentralisation des pouvoirs envers ses régions. Il n’a pas autorité sur la nomination des juges des cours supérieures, ni sur le droit criminel, les banques et la monnaie, le transport aérien, maritime et ferroviaire, les pêches, la défense et la sécurité nationale. Ni sur les autochtones, le mariage et le divorce, l’assurance-chômage, les télécommunications, les brevets et le droit d’auteur. Son autorité en matière d’agriculture et d’immigration est subordonnée à celle d’Ottawa, tout comme c’est le cas en matière d’environnement ou de commerce. Et surtout, ses propres compétences ne sont pas à l’abri d’une intervention fédérale par l’utilisation soit de son pouvoir de légiférer pour des raisons d’urgence ou d’intérêt national, soit de son pouvoir illimité de dépenser même dans les domaines qui relèvent exclusivement des provinces, pouvoir qu’il ne se gêne pas d’employer de plus en plus fréquemment en profitant pleinement du déséquilibre fiscal qui l’avantage.

Tout cela pour dire, comme Paul-Émile Roy, qu’il faut d’abord faire l’indépendance dans les esprits avant de pouvoir la faire dans les faits. Et pour la faire dans les esprits, il faut d’abord la faire dans le discours. D’où l’importance primordiale de l’action politique pour promouvoir l’identité québécoise, la fierté de notre histoire et de nos succès, la confiance dans l’énorme potentiel de notre peuple et, sur le plan politique, la nécessité incontournable de l’indépendance pour permettre au Québec d’atteindre son plein développement.

Le Québec est encore loin d’être « maître chez lui ». C’est en prenant conscience des limites importantes qu’impose au Québec son statut actuel de province canadienne que les Québécois comprendront que leur Révolution tranquille reste encore largement inachevée.

Ce texte a été publié en postface du livre de Paul-Émile Roy,
Il faut achever la Révolution tranquille!, Louise Courteau éd., 2006, 107 pp.




Je me souviens... de rien!

David Lemelin (www.davidlemelin.blogspot.com)
TRIBUNE LIBRE jeudi 4 mai 2006

À la demande générale (la mienne), voici enfin le résultat du travail des historiens fédéralistes. Le document est superbe. Vous verrez, vous changerez d’idée…

***

Quelques définitions (les dates sont facultatives, contribuant ainsi à affaiblir vos facultés…)

La conquête
Libération des Canadiens du joug perfide des Français pour leur permettre, enfin, de goûter aux joies de la démocratie et du parlementarisme britannique. Du même souffle, les Canadiens échappent aux griffes maléfiques des Américains, encore des salauds jusqu’à ce jour. Des années de bonheur immense suivent depuis cet événement qui survint un moment donné…

Rébellion des Patriotes
Quelques alcooliques sans éducation et sans le sou s’imaginent pouvoir créer un pays avec ceux qui parlent français. Idée ridicule qui ne vit jamais le jour et qui ne le verra pas non plus… Ces rebelles, qui ne comprennent rien à la liberté et à la démocratie, seront pendus afin de préserver les Canadiens de toute dérive idéologique néfaste…

Acte d’union
Comme son nom l’indique, les Canadiens du Haut et du Bas-Canada vivaient un parfait bonheur, au point où, un jour, ils ont pensé unir leur forces au sein d’un même parlement. Je suis ému là…

Confédération
Non satisfaits du parfait bonheur qui existait déjà, magnanimes, les députés décident de créer, par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (vous n’avez pas à retenir le nom), une Confédération qui regroupe le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Ainsi, le bonheur se répand partout…

Pendaison de Louis Riel
Les Métis voulaient égoïstement conserver les meilleures terres aux abords de la rivière Saskatchewan. Le gouvernement fédéral a donc réglé le tout dans l’harmonie. Contrairement à ce que les séparatistes véhiculent, Louis Riel (vous n’avez pas à retenir ce nom) n’a jamais été pendu. Il est parti parler du bonheur de vivre en tant que Canadien, directement à Dieu le Père. Faut le faire quand même! Quelle dévotion!

Conscription de 1917 (la date alourdie inutilement ce texte… oubliez-la)
La guerre éclate dans ces pays barbares qui n’ont pas la chance de connaître la paix et la fraternité canadienne. Quelques Québécois isolés (la presque totalité, tout au plus… des détails insignifiants dont vous n’avez pas à tenir compte) refusent de servir pour la liberté. Encore aujourd’hui, on rappelle les 4 morts et 70 blessés causés par les tirs à la mitrailleuse lors d’une émeute à Québec. Ces petites natures oublient que le pays s’est ainsi débarrassé de ses seuls éléments perturbateurs. Depuis, le Canada vit dans l’harmonie complète…

La Révolution tranquille
Propagation des idées libérales pour le plus grand bonheur de tous. La liberté est telle qu'on permet l'existence de partis politiques insignifiants comme le Parti québécois (oubliez ce nom dès maintenant). C'est dire à quel point c'est beau, le Canada!

1976
Élection du… Non. Il n’y a rien de particulier à signaler en cette année…

Référendum de 1980
Les Québécois veulent prouver à quel point ils aiment le Canada et joue à un jeu appelé Référendum (comme le gouvernement fédéral, vous n’avez pas à tenir compte de cet événement). La réponse est sans équivoque : tous les Québécois disent aimer le Canada à mort. Quelques myopes et malades mentaux cochent malencontreusement la case du OUI, mais ils sont trop peu nombreux pour qu’on s’y attarde…

Rapatriement unilatéral de la Constitution
La Constitution, une loi britannique, devient loi canadienne. René Lévesque (oubliez ce nom), un alcoolique fini, néglige de signer le document… (un détail, vous n’aurez pas de question là-dessus à l’examen) Depuis, Le Canada est encore plus mieux qu’avant, comme si cela était possible! Je reviens… je dois essuyer mes shorts…

Référendum de 1995
Les Québécois remettent ça. Ils veulent encore dire aux Canadiens à quel point ils les aiment. Encore une fois, ils sont une large majorité à confirmer ce que nous savions tous déjà. Par contre, comme la population est vieillissante, il y a un peu plus de gens distraits et myopes qui ont coché le OUI. Mais personne n’en aurait tenu compte, de toute façon…

Avril 2003
Élection du plus grand Premier ministre de l’histoire du Québec, monsieur Jean Charest (nom à retenir… il vous vaudra 100 points!!!) Le Québec va mieux depuis. Les mêmes quelques distraits myopes manifestent depuis 3 ans chaque semaine, mais faites comme monsieur Charest (10 points encore pour vous!)… ignorez-les. La vaste majorité des gens ( Paul, Lawrence, Pierre et Lucienne) sont bien contents du résultat!

Printemps ou automne 2007, peu importe...
Réélection du gouvernement Charest. Finalement, c’est officiel : tout le monde aime le Canada!

***

Voilà. Allez... mettez une chemise rouge ou blanche, bricolez un castor et chantez, main sur le coeur...

Ô Canada, terre de nos…




Les valises

Caroline Moreno
TRIBUNE LIBRE jeudi 4 mai 2006

En appuyant le budget de Stephen Harper
le Bloc vient de se faire hara-kiri.
Les députés peuvent d’ores et déjà
boucler leurs malles
les conservateurs ont pris le relais québécois.

Rien pour la mise en œuvre de Kyoto
le pactole pour la défense
un budget bushien, en somme,
comme si la lutte aux gaz à effet de serre
ne constituait pas une menace plus réelle,
plus urgente que Ben Laden.
Les bloquistes avaient
d’excellentes raisons, toutes les raisons
de le rejeter.

Le Bloc, en approuvant le budget conservateur
contre la promesse de l’élimination du déséquilibre fiscal
lequel se négociera de même manière que le bois d’œuvre,
donne raison aux Tremblay et Lepage
qui voient dans l’actuelle démarche souverainiste
une simple question d’argent
tout en assurant la formation
d’un prochain gouvernement majoritaire
aux conservateurs.

Il fallait, au risque de déclencher des élections,
s’opposer à ce budget
jouer à fond la carte de la souveraineté du Québec
société distincte, pacifiste et écologiste,
dans un même élan,
préparer la victoire du PQ
la célébrer
déclarer l’indépendance
bâtir un pays.

Les Boquistes ont dérapé.
Ils ont pris le champ.
Les péquistes feront de même.

Ils n’ont rien risqué
nous n’avons rien eu.





Achetez-la, cette montagne

Josée Boileau
Le Devoir jeudi 4 mai 2006

En déposant hier son projet de loi privatisant une partie du parc du Mont-Orford, Claude Béchard, ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, martelait qu'il n'avait pas le choix, que «le statu quo était impossible». C'est faux!, pour reprendre l'incantation du ministre, qu'il assénait hier à toutes les objections. Faux parce que le ministre fait de l'esbroufe, joue sur les mots et ignore délibérément toute autre avenue que la mise en vente.

Le ministre Béchard ne manquait pas de toupet hier en présentant comme une concession le rôle de «chien de garde» qui serait dévolu à un organisme environnemental pour surveiller le futur propriétaire des terrains privatisés du parc du Mont-Orford. «Comment un organisme composé de bénévoles peut-il protéger plus que le gouvernement ?», comme l'a si bien dit la porte-parole de SOS Parc Orford.

L'action citoyenne, en effet, ne fait pas de miracles. Le texte que nous publions aujourd'hui en page Idées sur la bataille du mont Pinacle en témoigne de façon éloquente. Même après des années d'activisme, faire reposer des pratiques de conservation sur des bénévoles reste un défi, pour ne pas dire un pis-aller. Mieux vaut un État qui respecte ses engagements et qui fait appliquer la loi.

Ici, ces deux règles ont été rompues. Le ministre a beau promettre l'acquisition de territoires, retirer là un mont, resserrer l'aire de construction de ses fameux condos, en baliser la hauteur et le style et obliger l'acheteur à investir dans la restauration des milieux naturels, il passe à côté de l'essentiel : il est question d'un parc national, donc inaliénable. Le gouvernement a choisi de l'oublier et de contourner la loi : tout le reste n'est que poudre aux yeux.

On agit pour protéger le parc, se défendait hier M. Béchard. Encore faux ! Auquel cas, le développement à venir aurait été soumis au Bureau d'audiences publiques en environnement. Le gouvernement s'y refuse, prétextant que l'opération a déjà été faite. Toujours faux : le BAPE s'est penché sur un autre projet que celui de la privatisation.

Le ministre jouait encore avec la réalité hier lorsqu'il a été confronté au dévastateur sondage CROP-La Presse qui indique que 64 % des Québécois s'opposent à la vente des terrains. Il a rétorqué, sans rire, que c'est la faute à la question : si on avait dit aux gens qu'on vendait un centre de ski et un club de golf plutôt qu'une partie de la montagne, la réponse aurait été différente ! Quel distinguo ! Précisons donc : c'est faux ! Des pentes de ski, ça se trouve sur une montagne; c'est donc bel et bien une partie de celle-ci qui sera vendue.

N'empêche, il faut vendre, assurent en choeur les députés libéraux -- sauf Thomas Mulcair qui, lui, a bien lu l'humeur des foules. Et ça presse, puisque le locataire actuel, Mont-Orford inc., remettra sous peu les clés du centre de ski et du club de golf au gouvernement en échange de 8, 10, 12, 15 ou 20 millions de dollars (la facture ne cessant de grimper à mesure que M. Béchard en parle). Il faut donc couper court à ce fardeau financier.

Revoyons ici cette célèbre phrase de la ministre Monique Gagnon-Tremblay : «Qu'ils l'achètent, la montagne !» De fait, pourquoi le gouvernement «n'achèterait-il» pas la montagne ? Qu'il les verse, ces millions réclamés : ce ne serait pas cher payé pour un mont qui fait partie de notre paysage réel, culturel et symbolique depuis si longtemps. Et qu'il confie la gestion du parc à la SEPAQ, la Société des établissements de plein air du Québec. Le ministre dit non. «Nous persistons à croire que ce n'est pas la priorité des Québécois que le gouvernement verse entre huit et dix millions pour indemniser le gestionnaire privé», affirmait-il le mois dernier à La Tribune de Sherbrooke. C'est faux. Que les libéraux osent donc nous poser la question.




Mont Orford - Échos du mont Pinacle

Maurice Gill, Président, fiducie foncière Mont-Pinacle
Nathalie Berger, Vice-présidente, fiducie foncière Mont-Pinacle
Danielle Dansereau, Cofondatrice et ex-présidente, fiducie foncière Mont-Pinacle
Le Devoir jeudi 4 mai 2006

Lettre à Jean Charest, premier ministre du Québec Vous souvenez-vous de la bataille du mont Pinacle? Il y a plus de 15 ans, nous avons été interpellés, indignés et mobilisés par la menace qui a plané sur ce petit massif de Frelighsburg, dans les Cantons-de-l'Est. Tout comme aujourd'hui à Orford, le projet d'un promoteur privé -- dans un premier temps: centre de ski, terrain de golf et 350 résidences -- risquait de modifier à jamais le joyau de notre région, dernière montagne encore relativement sauvage à proximité de Montréal.

Nous avons l'impression, dans le débat actuel au mont Orford, de revivre les affres de cette saga. Sans être identiques, les enjeux sont comparables. On dirait que l'histoire se répète : profonde division de la population locale inquiète de sa survie économique, recours aux interventions politiques pour retirer, sur le mont Pinacle, plus de 1000 hectares de la protection de la Loi sur le territoire agricole, consultations, audiences publiques, études d'impacts environnementaux, alerte dans la presse locale, régionale et nationale.

Dans notre cas particulier, nous avons aussi vécu la modification du projet du promoteur, deux référendums municipaux, un plan d'urbanisme et de nouveaux règlements, d'importantes poursuites judiciaires contre des individus, des élus municipaux et la municipalité de Frelighsburg, intentées et perdues par le promoteur, dont la toute dernière s'est rendue jusqu'en Cour suprême.

En octobre 2004, celle-ci a finalement exonéré les élus municipaux de tout blâme, affirmant que la protection de l'environnement est un objectif légitime pour une collectivité.

La conservation, c'est l'avenir !

À travers tout ça, la solution la plus rassembleuse et la plus positive a été la création en 1991 d'une fiducie foncière afin de commencer à prendre nous-mêmes en main la protection de nos espaces sauvages. Au moyen de l'acquisition de terrains et la négociation d'ententes (servitudes) de conservation à perpétuité avec des propriétaires privés, nous tentons, avec nos moyens limités de bénévoles, de relever le défi suivant : et si la conservation pouvait s'avérer une solution rentable à long terme pour l'avenir de notre région ? Si la voie écologique pouvait être génératrice d'emplois, moteur de notre économie locale ?

Nous en sommes encore à nos débuts, et ce défi est de taille car il oppose à nos vieux réflexes de «propriétaires privés» de nouvelles pratiques de gestion de territoires ciblés comme faisant partie d'un patrimoine collectif. Il s'agit de redéfinir nos rapports avec notre environnement, de proposer de nouveaux modèles de jouissance du territoire, de faire preuve d'imagination et de détermination.

Construire des condos n'est pas la seule solution aux problèmes de développement. L'écotourisme est une tendance lourde des années futures, tendance révélée par les plus récentes études de l'Organisation mondiale du tourisme.

C'est donc à titre de membres de la Fiducie foncière Mont-Pinacle que nous sommes si inquiets de votre projet de vendre une partie du parc du Mont-Orford comprenant son sommet. C'est là que votre action risque d'avoir un impact direct et important sur notre travail de conservation : en invalidant les ententes conclues lors de la création du parc du Mont-Orford avec les propriétaires privés qui ont fait don de leurs terres, vous minez l'idée selon laquelle il est possible de conserver des terres à perpétuité.

On peut aussi s'interroger sur la durabilité du statut de réserve naturelle privée qui peut être octroyé à perpétuité à un propriétaire en vertu de l'actuelle Loi sur la conservation du patrimoine naturel, administrée par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs.

Quel message envoie-t-on ?

Il est déjà difficile de convaincre des propriétaires privés de faire confiance à un modeste organisme de conservation comme le nôtre. Quel message envoyez-vous en ce moment à toute la population en voulant modifier la Loi des parcs, qui stipule à son article 5 que «[...] le terrain faisant partie d'un parc ne peut pas faire l'objet de vente ou d'échange» ?

À la suite d'une résolution adoptée à l'unanimité par les membres de la Fiducie foncière Mont-Pinacle en assemblée générale le 23 avril dernier, nous joignons notre voix à toutes celles qui s'opposent à la vente d'une partie du parc du Mont-Orford à des intérêts privés, appuyons la demande de moratoire exprimée par le groupe d'anciens directeurs de parcs nationaux du Québec et demandons à votre gouvernement de rechercher d'autres solutions aux problèmes de rentabilité du centre de ski et du terrain de golf actuellement sous bail, comme le proposait déjà le BAPE dans son rapport d'audience publique de mars 2005.

Nous désirons en terminant vous rappeler les mots de Frédéric Back, le cinéaste oscarisé de L'homme qui plantait des arbres, qui a été avec l'écologiste Pierre Dansereau un des plus ardents défenseurs de l'intégrité du mont Pinacle au début des années 90 : «Votre bonheur ne s'arrête pas à la porte de votre jardin, il dépend de sources plus lointaines et de la qualité de vie dispensée par les montagnes. [...] Les montagnes doivent rester les refuges des sources de vie, des forêts, du mystère, de la découverte et de la liberté.»




Pendant ce temps... à Trois-Rivières

Denis Lessard
La Presse jeudi 4 mai 2006

C'est la fin de semaine prochaine à Trois-Rivières, dans le cadre d'un conseil général «vert», que les libéraux devraient, selon les stratèges du gouvernement Charest, donner leur bénédiction au projet de vente d'une partie du parc du Mont-Orford.

Le ministre Claude Béchard doit faire une présentation, sans débat, demain soir. En fin de journée, samedi, après avoir débattu d'une résolution cadre sur le changement climatique et le développement durable, les militants auront moins d'une heure pour aborder les résolutions politiques dont celle de la circonscription de Saint-Laurent- celle du vice-premier ministre Jacques Dupuis- touchant la mondialisation.

Une résolution, la quatrième, parrainée par la commission politique régionale de l'Estrie, est susceptible de soulever un débat musclé sur le mont Orford, pour peu que les militants aient le temps de l'aborder.

On y propose aux militants «d'appuyer le gouvernement» dans sa décision «d'adopter un projet de loi qui prévoit la vente des terrains en encadrant les activités du centre de ski et du club de golf par des standards environnementaux beaucoup plus stricts qu'actuellement, afin de protéger la biodiversité dans ces aires».

En septembre 2003, le même conseil général a adopté une résolution diamétralement opposée, demandant au gouvernement Charest «une modification de la Loi sur les parcs, afin qu'elle interdise clairement, sans ambiguïté toute possibilité d'abolir un parc, de le réduire et d'échanger des terrains faisant partie d'un parc, et ce à perpétuité, pour le bénéficie des générations actuelles et futures».

«C'était un conseil général où la permanence manquait de résolutions... On nous a demandé d'en produire, il fallait combler le vide, ce qu'on a fait» expliquait hier avec ironie Jean-Guy Dépôt, parrain du texte de 2003. Près de trois ans plus tard, ce membre de la commission politique du PLQ est, avec son fils, l'un des plus ardents opposants au projet de privatisation d'Orford.




MONT ORFORD - Québec fonce

Denis Lessard
La Presse jeudi 4 mai 2006

Québec va de l'avant avec son projet de vente d'une partie du parc du Mont-Orford, malgré les secousses politiques et la grogne populaire que le plan suscite.

L'environnement sera mieux protégé au mont Orford, a soutenu, en conférence de presse, le ministre du Développement durable, Claude Béchard.

Il s'est exprimé ainsi après avoir déposé le projet de loi 23, qui ouvre la voie à la vente de 579 hectares du parc provincial et à la construction de 800 appartements.

Son prédécesseur, Thomas Mulcair, a ostensiblement refusé d'appuyer le projet de loi à l'Assemblée nationale.

«Je ne pouvais pas appuyer ce projet, c'est clair», s'est contenté d'expliquer par la suite M. Mulcair, resté cloué à son siège pendant que ses collègues libéraux se levaient pour voter en faveur du dépôt du projet de loi. Il n'est pas allé jusqu'à voter contre, comme les péquistes et les adéquistes, compte tenu des conséquences. «Je veux continuer à servir comme député... libéral», a-t-il dit.

L'ex-ministre prévoit des échanges musclés en fin de semaine à Trois-Rivières, où le PLQ tiendra son conseil général.

Pour calmer le jeu hier, au lendemain d'un sondage CROP publié par La Presse qui démontre que 64 % des Québécois désapprouvent la vente d'une partie du parc pour y construire des condominiums, le ministre Béchard a annoncé plusieurs dispositions destinées à rassurer les environnementalistes.

Dans le secteur où se trouvent les pentes de ski, «la montagne est dans un piètre état», a souligné le ministre, ajoutant que les acheteurs auront davantage de contraintes que les actuels locataires pour préserver l'intégrité du site naturel.

Ainsi, l'acquéreur sera tenu d'investir 1 million par année, pendant cinq ans, pour la préservation de l'environnement sur le terrain privatisé. Une société à but non lucratif sera créée pour devenir le chien de garde des zones de «servitudes» établies pour créer un tampon entre le parc et le secteur construit.

Le projet de loi parle de «distraction de certaines terres» plutôt que de vente. Comme prévu, on y annonce l'acquisition de terres avoisinantes pour doubler la superficie du parc. M. Béchard prédit que Québec obtiendra environ 15 millions de cette transaction, qui devrait survenir l'automne prochain - l'appel d'offres sera lancé cet été après l'adoption du projet de loi, attendue en juin.

«Bien du crémage»

«Ils mettent bien du crémage sur un gâteau pourri», a résumé Pierre Rodier, élu maire d'Orford il y a quelques mois, avec la protection de l'intégrité du parc comme principal engagement. «Si c'est mieux protégé une fois vendu, qu'ils vendent donc tout le parc !» a-t-il ironisé.

Dans son projet de loi, Québec a décidé de «cristalliser» le schéma d'aménagement adopté en 2004 par l'administration précédente d'Orford, afin de mettre le projet privé à l'abri d'éventuels changements de zonage, coupant l'herbe sous le pied à la municipalité.

Estomaqué par la décision du gouvernement d'aller de l'avant avec un projet appuyé par moins d'un électeur sur cinq - 18 % selon le sondage CROP -, Robert Benoît, ancien député libéral d'Orford et ex-président du PLQ, prédit que la cote du gouvernement, déjà bien amochée, chutera encore à cause de cette controverse. «Le gouvernement du Québec semble dirigé par des maniacodépressifs, des pyromanes qui foncent avec un projet que tout le Québec désapprouve, a lancé cet autre adversaire de la privatisation. Ici, en Estrie. Les militants libéraux ne reconnaissent plus leur parti. Et je peux vous dire que Pierre Reid (le député libéral d'Orford) est cuit aux prochaines élections.»

M. Benoît était convaincu, jusqu'à la dernière minute, que le projet de loi ne serait pas déposé. À la suite de plusieurs échanges mardi avec le chef de cabinet de Jean Charest, Stéphane Bertrand, il était certain que Québec se donnerait «plusieurs mois de réflexion» avant de mettre en vente une partie de la montagne. Il ne comptait pas aller à Trois-Rivières ce week-end, mais il pourrait bien se raviser, confiait-il hier. Tout est pourtant en place pour que les militants bénissent le projet en fin de semaine, déplore-t-il. «D'abord, une présentation sans questions de M. Béchard. Puis, on va honorer la présidente de l'association d'Orford, ce qu'on demandait depuis des années. Pierre Reid va faire un petit discours pour l'honorer. Toute cette mise en scène est d'un cynisme dépassé dans nos démocraties.»

De son côté, l'ancien ministre Thomas Mulcair se promettait hier d'intervenir au cours de la fin de semaine au conseil général du PLQ, si la résolution d'appui au projet, déjà prévue pour samedi après-midi, est débattue. «Je vais me faire un plaisir d'aller au micro pour expliquer mon opposition», a indiqué M. Mulcair.

Dans les coulisses, on a appris aussi que Jean-Guy Dépôt, membre de la commission politique du PLQ et adversaire du projet, prépare une résolution d'urgence pour convaincre les militants de contrecarrer le projet. En septembre 2003, les militants libéraux réunis dans une instance identique avaient voté une résolution demandant à Québec de s'engager à ce qu'aucune parcelle d'un parc public ne puisse être vendue.

«Sourd à l'opinion publique»

Du côté de l'opposition, le député péquiste de Verchères a souligné sa «déception devant un gouvernement qui reste sourd à l'opinion publique». «Avec un projet qui fait l'unanimité contre lui, le gouvernement va de l'avant, déclare Stéphane Bergeron, critique péquiste dans ce dossier. Il n'a jamais cherché un projet plus consensuel.».

Pour sa part, Janvier Grondin, de l'ADQ, a relevé que rien dans le projet de loi ne pourrait réconcilier la population avec le gouvernement. «M. Béchard n'avait pas même fait imprimer ses nouvelles cartes professionnelles que Québec annonçait le projet en grande pompe. Les gens du milieu sont à pied d'oeuvre pour faire reculer le gouvernement», observe-t-il. Pour l'ADQ, le gouvernement devrait confier le projet à la Conférence régionale des élus de l'Estrie, seule susceptible de trouver un consensus régional. «Les libéraux ont morpionné le dossier. Qu'ils laissent le milieu en arriver à un consensus», dit l'ancien maire Grondin.




Loyalty's issue for Charest

Don MacPherson
The Gazette (Montreal) May 4, 2006 Thursday

In what looks like a growing leadership crisis in Quebec's Liberal Party, Premier Jean Charest apparently intends to subject his party to a public loyalty test on the weekend.

Delegates to the Liberal general council, the party's highest policy-making body between conventions, would be forced to choose sides between their unpopular leader and public opinion, which is overwhelmingly opposed to the government's Mount Orford project.

Instead of ducking a debate that could expose a split within the membership over the project, Charest appears to be inviting it.

Yesterday, two days before the meeting opens, and in the face of new poll results showing Liberal voters evenly divided on the project, Charest's government introduced proposed legislation allowing the project to go ahead.

The bill would allow the government to bail out the operator of a ski area and golf course in Mont Orford provincial park by selling the mountain to him so he can build condos at its base.

In a National Assembly vote on the introduction of the legislation, former environment minister Thomas Mulcair formally abstained. Mulcair's opposition to the sale of Mount Orford is one reason Charest sacked him from the cabinet in March. (The other Liberal MNA who has publicly criticized the deal, Pierre Paradis, missed the vote.)

The assembly vote was forced by the Parti Quebecois opposition, with the obvious intention of embarrassing the government. But it is Charest who apparently intends to force a party vote during the weekend.

Among policy resolutions submitted in advance of the council is one expressing full support for the project, a pre-emptive strike by the leadership against dissident Liberals.

Party members from the Mount Orford area have indicated they might present a last-minute, emergency resolution opposing the project.

Debate on resolutions will be Saturday afternoon, after a Friday evening "presentation" on the project by Sustainable Development Minister Claude Bechard.

The resolution in favour of the sale ostensibly originated in the party's grassroots at an obscure regional policy committee for the Eastern Townships, which includes Orford (as well as Charest's riding of Sherbrooke).

But the resolution never would have seen the light of day, let alone been placed fourth in order of presentation, if the leadership not not wanted it debated and voted upon. Some Liberals see the hand of Monique Gagnon-Tremblay, the minister with political responsibility for the Eastern Townships and a close ally of Charest, behind the resolution.

The resolution would force the Liberal council to reverse a position it took in September 2003, when it came out against the sale of parkland and in particular that of Mount Orford.

But going against themselves is less likely to bother Liberals than going against public opinion. Yesterday, La Presse published results of a CROP survey conducted April 20-30, in which 64 per cent of Quebecers opposed the Orford project and only 18 per cent approved of it. Even among Liberal voters, only 40 per cent supported the project, while 37 per cent were against it.

Rejection of the Orford resolution would amount to a vote of non-confidence in Charest. But he is counting on the traditional loyalty of Liberals to their leaders, at least while their party is in power. His apparent eagerness to have the party vote on the project is a sign that he expects to isolate and crush the dissidents, even at the risk of leaving a malaise among Liberals.

Yesterday, the Orford legislation was discussed in the weekly meeting of the caucus of Liberal MNAs. Dissident MNAs Mulcair and Paradis were both absent. And whatever misgivings other Liberal MNAs had after reading the poll results that morning, they apparently kept them to themselves.

dmacpher@ thegazette.canwest.com




Le dollar et Ottawa

Bérubé, Gérard
Le Devoir jeudi 4 mai 2006

Le contraste est toujours frappant. Le déséquilibre est la première chose qui saute aux yeux lorsqu'on compare les documents budgétaires d'Ottawa et ceux de Québec, tellement le premier nage dans l'argent et le second gratte les fonds de tiroir pour essayer d'équilibrer ses finances. Un autre constat est devenu criant mardi, soit celui de la sensibilité des deux ordres de gouvernement à la conjoncture économique. Sur ce dernier point, n'en déplaise à Raymond Bachand, la forte envolée du dollar canadien pourrait faire mal aux finances publiques québécoises.

On le sait, l'argent est à Ottawa alors que les dépenses incompressibles et la réponse aux besoins de première ligne sont à Québec. À ce contraste frappant s'ajoute une conjoncture économique des plus favorables au gouvernement fédéral, allant en s'atrophiant du côté québécois. Et tant la vigueur du dollar canadien que l'obstination de la Banque du Canada à poursuivre son resserrement monétaire en réaction à la surchauffe dans l'Ouest ne sauront arranger les choses. Pendant ce temps, au cabinet du ministre québécois du Développement économique...

Pourtant très au fait de l'influence du dollar canadien sur les entreprises et l'économie québécoises pour avoir présidé le Fonds de solidarité des travailleurs FTQ, Raymond Bachand a surpris mardi. Le ministre du Développement n'a eu que de bons mots pour cette poussée du dollar canadien au-dessus des 90 ¢US, à un niveau jamais vu en 28 ans. «La force du dollar est une occasion exceptionnelle pour acheter les équipements nécessaires qui vont permettre à nos entreprises de se moderniser et de gagner dans le contexte de mondialisation», a-t-il déclaré devant l'Assemblée nationale. Ce qui n'est pas faux, à long terme, selon la théorie économique basée sur les gains de productivité. Or, dans les faits, ces investissements se font toujours attendre.

Dans son budget de mardi, le ministre des Finances, James Flaherty, a consacré de larges chapitres à l'impact de l'écart de prévision sur les finances publiques fédérales. Une croissance du PIB nominal de 6,1 % en 2005 (contre un taux de 5,3 % prévu lors de la Mise à jour économique de novembre 2005) et de 6 % en 2006 (contre un taux estimé de 5,2 %) vient ajouter 22 milliards au PIB nominal en deux ans. Pour le gouvernement fédéral, cela se traduit par des revenus budgétaires supérieurs aux prévisions de 4,2 milliards en 2005-06, de 5,2 milliards en 2006-07 et de 5,5 milliards en 2007-08.

Les finances fédérales sont fortement sensibles à l'évolution de l'impôt sur le revenu des particuliers et à des programmes de transfert aux particuliers comme l'assurance-emploi. Ce faisant, Ottawa continue d'encaisser les dividendes de l'actuelle période d'expansion économique. Vu sous cet angle, «d'avril 2005 à février 2006, les rentrées de l'impôt sur le revenu des particuliers ont enregistré une croissance supérieure à celle prévue, près de deux fois plus rapide que celle du revenu des particuliers», a ajouté le ministre. En tablant désormais sur une augmentation de 6 % des revenus provenant des particuliers en 2006-07, de 5,7 % l'année suivante, les excédents budgétaires additionnels par rapport à la mise à jour de novembre dernier devraient être de l'ordre de 2,6 milliards en 2005-06 pour poursuivre leur ascension au cours des deux années suivantes et atteindre les 3,3 milliards en 2007-08, «sous l'effet combiné du niveau plus élevé des revenus des particuliers et du rendement fiscal supérieur».

Au Québec, on retient généralement que chaque point de pourcentage de PIB équivaut à des revenus de 600 millions. On reconnaît également que cette économie, à forte prédominance de PME et tournée vers les exportations, est très sensible à l'évolution des taux d'intérêt et à celle du dollar canadien. Deux variables qui jouent présentement en défaveur de l'économie québécoise et qui pourraient retrancher entre 0,6 et 0,8 point à la prévision du taux de croissance du PIB québécois retenue pour 2006 et 2007.

Quant à la théorie des gains de productivité de M. Bachand... Statistique Canada soulignait en février dernier que les bénéfices d'exploitation de l'ensemble des entreprises canadiennes avaient augmenté au cours des trois derniers mois de 2005 pour un cinquième trimestre consécutif. À l'opposé, ceux des entreprises manufacturières poursuivaient leur glissade pour un sixième trimestre consécutif. «Chez les fabricants, la vigueur du dollar canadien a eu un effet négatif sur les ventes à l'exportation et sur la montée des coûts de facteur de production», avait souligné l'agence fédérale. Se sont ajoutés le prix élevé de l'énergie et l'instabilité de la demande. Et Statistique Canada de rappeler que, dans le secteur manufacturier, «l'emploi a également régressé à la suite des efforts de réduction des coûts».

Rien pour stimuler l'investissement. D'ailleurs, une autre enquête de Statistique Canada faisait ressortir que la hausse anticipée de l'investissement dans le secteur manufacturier en 2006 est «peu prononcée», de l'ordre de 3,4 % (contre 8,2 % pour l'ensemble des investissements privés et publics - à l'exception du logement). Un taux qui, selon l'économiste Marc Pinsonneault, de la Financière Banque Nationale, ne permet pas d'envisager l'obtention de gains de productivité.

Et dire que la parité avec le dollar américain ne serait pas si lointaine.




Charest ne peut s'arrêter de sourire

Corbeil, Michel
Le Soleil jeudi 4 mai 2006

Jean Charest est ravi : le budget fédéral coupe l'herbe sous le pied des souverainistes en promettant de régler en partie les problèmes de finances du Québec. Il n'y a que son ministre de l'Environnement, Claude Béchard, qui s'inquiète ouvertement de ce que lui réserve le gouvernement conservateur de Stephen Harper.

En point de presse hier matin, le premier ministre Charest s'est réjoui d'un énoncé budgétaire qui affaiblit et divise, selon lui, le camp indépendantiste. En promettant de s'attaquer au déséquilibre fiscal, qui favorise Ottawa au détriment des provinces, c'est le Parti québécois qui se retrouve "assez embêté", a-t-il analysé.

"Ils ont fait du déséquilibre fiscal une espèce de synonyme de souveraineté. Si le dossier se règle, bien là... Michel Tremblay et Robert Lepage auront eu raison" de s'interroger sur leur foi souverainiste, a poursuivi M. Charest.

Il n'a pas manqué de mettre en opposition Gilles Duceppe et André Boisclair. Le premier, chef du Bloc québécois à Ottawa, a applaudi ce qu'il considère comme "une avancée importante" devant le déséquilibre fiscal. Le second, leader du PQ, estime que ce ne sont que des "grenailles".

"M. Duceppe a eu une réaction intéressante, a soulevé le premier ministre. Encore une fois, je remarque que M. Boisclair est plutôt absent", a-t-il poursuivi, en faisant allusion au fait que le péquiste n'a pas encore brigué les suffrages pour revenir à l'Assemblée nationale. "Nous verrons, à la période de questions, quel chef choisira Louise Harel", a-t-il ironisé au sujet de celle qui mène le PQ en Chambre.

Jean Charest a refusé de s'alarmer de l'absence de précisions sur les sommes qu'Ottawa entend verser aux provinces, entre autres pour l'éducation. Le seul fait qu'un calendrier soit établi sur le déséquilibre fiscal lui apparaît comme un pas "majeur". En outre, l'approche de Stephen Harper est "enraciné dans la division des pouvoirs que permet la Constitution".

Le ministre Claude Béchard s'est montré bien moins enthousiaste. Le budget Harper semble laisser le plan canadien sur les changements climatiques sans le sou. "Au niveau de l'environnement, on a toutes les raisons d'être déçu et inquiet. Une rencontre avec Rona Ambrose (titulaire de l'Environnement à Ottawa) est plus urgente que jamais" pour discuter de la lutte contre les gaz à effet de serre et de la reconnaissance des efforts faits au Québec.

mcorbeil@lesoleil.com




Zizanie chez les souverainistes

Morissette, Nathaëlle
La Presse jeudi 4 mai 2006

Ottawa - Le premier budget du gouvernement Harper sème la zizanie dans les rangs souverainistes.

Plusieurs membres de la direction du Bloc québécois sont en furie contre le chef péquiste, André Boisclair, qui a fait fi de la stratégie élaborée par les deux partis au cours des dernières semaines en pestant contre le budget du ministre des Finances, James Flaherty, a appris La Presse.

Les déclarations faites mardi par les deux chefs souverainistes, M. Boisclair et Gilles Duceppe, semblent démontrer que leurs partis n'étaient visiblement pas sur la même longueur d'onde concernant leur appréciation du budget. Pourtant, selon les informations obtenues par La Presse, les deux hommes auraient discuté à plusieurs reprises au cours des dernières semaines pour établir une stratégie commune à ce sujet. M. Duceppe informait alors le chef péquiste sur la teneur des rencontres qu'il avait avec le premier ministre Harper.

À la dernière minute, des membres influents du Parti québécois auraient convaincu M. Boisclair de changer son fusil d'épaule. Le député François Legault serait à l'origine de cette volte-face du chef péquiste. Il était d'ailleurs en sa compagnie lors du point de presse du PQ mardi.

" On a travaillé les réactions ensemble, André Boisclair et moi ", a admis M. Legault. Il n'a toutefois pas voulu dire s'il était responsable de cette volte-face du chef péquiste. " Ce sont des discussions que nous avons eues a l'interne ", s'est-il contenté de répondre.

Ainsi, moins de 20 minutes après que le ministre Flaherty eut déposé à la Chambre des communes, mardi, les intentions budgétaires de son gouvernement, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, les accueillait en des termes forts élogieux.

Selon lui, le budget des conservateurs représente " une avancée importante en vue de l'élimination du déséquilibre fiscal ". " Parmi les éléments très positifs, il y a cet engagement ferme de régler le déséquilibre fiscal en 2007, a affirmé mardi M. Duceppe, à la sortie des Communes. Le milliard de dollars prévu pour l'éducation postsecondaire, les 800 millions pour le logement social, de même que l'aide de 1,5 milliard pour les agriculteurs sont aussi de bonnes nouvelles ", a-t-il poursuivi. M. Duceppe a même assuré que son parti avait l'intention de voter en faveur de ce budget.

De son côté, à Québec, le chef du Parti québécois n'a pas hésité à cracher sur le budget. " Il n'y a pas de quoi se réjouir, a-t-il déclaré. Il n'y a rien de neuf pour le Québec. "

Il a même qualifié de " grenailles " les hausses de la péréquation et le financement de l'éducation postsecondaire, alors que le Bloc québécois confirmait dans un communiqué de presse qu'il était " heureux de constater que ce budget propose 1 milliard supplémentaire pour l'éducation postsecondaire ".

Après avoir fait part des différentes déclarations des deux chefs au porte-parole de M. Boisclair, Joël Simard-Ménard, celui-ci s'est contenté de dire: " C'est la position du Bloc et la position du PQ. "

Est-ce que cette sortie du chef péquiste a embarrassé le Bloc québécois? " Je pense que c'est au Bloc qu'il faut poser la question ", a répondu M. Simard-Ménard.

Interrogé à ce sujet hier, le chef bloquiste a nié toute mésentente entre les deux partis. Il s'est d'ailleurs entretenu avec le leader péquiste hier matin. " Il y a une question de vocabulaire dans ça ", a expliqué M. Duceppe.

Mais, à la suite du dépôt du budget, lui et M. Boisclair en sont venus aux mêmes conclusions et c'est ce qui importe, estime-t-il. " J'ai repris mot à mot ce que M. Boisclair a déclaré: C'est un budget de transition. Il faudra attendre le prochain budget pour savoir ce qu'Ottawa veut faire. Le fardeau de la preuve appartient encore au gouvernement fédéral. Je suis entièrement d'accord avec ça ", a déclaré M. Duceppe.

Il a toutefois esquivé les questions concernant les propos de M. Boisclair sur le déséquilibre fiscal. Par ailleurs, le chef bloquiste a également été peu bavard sur les résultats du sondage CROP publié dans La Presse mardi où son parti récolte 31 % des appuis au Québec alors que les conservateurs en recueillent 34 %.

" Je ne veux pas commenter les sondages. Les sondages arrivent quand une élection se produit ", a-t-il déclaré.

De son côté, le PQ a lui aussi perdu des appuis même s'il demeure en avance sur le Parti libéral du Québec. Selon le sondage CROP publié hier dans La Presse, le PQ obtient 36 % des voix et le PLQ, 29 %, alors qu'à la fin de mars, les troupes d'André Boisclair en obtenaient 39 % et les libéraux, 31 %.

Harper en remet

Aux Communes hier, le premier ministre Harper en a profité pour tourner le fer dans la plaie des troupes souverainistes en se targuant d'avoir l'appui du Bloc dans le dossier du déséquilibre fiscal.

" J'accueille les idées du Bloc québécois non seulement quant à un programme pour les travailleurs âgés, mais quant au déséquilibre fiscal. J'invite le Bloc à me les soumettre. Je suis heureux d'avoir l'appui du Bloc pour ajouter à nos efforts visant à améliorer la fédération canadienne ", a-t-il lancé, sourire aux lèvres, à l'intention de Gilles Duceppe.

Pendant ce temps, l'ancien ministre libéral Stéphane Dion, également candidat dans la course à la direction du PLC, a déclaré sans ambages que le premier ministre déclencherait la prochaine crise de l'unité nationale en tentant de régler le déséquilibre fiscal.

" À mon avis, on pellette de la neige vers l'avant, a lancé M. Dion. Les problèmes s'en viennent. Ou alors il y a un déséquilibre fiscal et les chiffres (des conservateurs) ne sont pas les bons, ou il n'y a pas de déséquilibre fiscal. "




Harper and Charest are running away with the PQ's ball

Josee Legault
The Gazette (Montreal) May 4, 2006 Thursday

Staking sovereignty on fiscal imbalance was a major mistake for party

You gotta wonder if someone in Andre Boisclair's entourage will have the guts to tell him the truth: the Parti Quebecois is in trouble.

Though this week's CROP-La Presse poll hit Premier Jean Charest with a 67-per-cent dissatisfaction rate, Boisclair also saw support for his party go down from 50 per cent to 36 per cent since he became leader. As for the Bloc Quebecois, it's now in a virtual tie with the Tories among francophones.

But here's the kicker. In his first budget, Prime Minister Stephen Harper planted a ticking time bomb that could blow up in the face of both the PQ and the Bloc: a clear commitment to remedy the fiscal imbalance in time for early 2007.

If Harper succeeds, chances are an election will follow. Should his popularity in Quebec increase, he could get a majority government, and the Bloc would be dealt a major blow that would further weaken the PQ.

The next logical step would be an election in Quebec. Charest could use the cash fallout from the newly restored fiscal balance as proof that Harper's open federalism coupled with Charest's collaboration is a safer bet than a referendum with the PQ.

Should all that happen, the PQ would have only itself to blame. It chose to make the fiscal imbalance its main political football. But it's Harper and Charest who are now ready to score the final touchdown.

Many think it was Bernard Landry who started this saga. In fact, it was Lucien Bouchard. When he resigned in January, 2001, he spoke of the urgency to "shake off the indifference to the strangulation created by the fiscal imbalance between the two levels of government."

As premier, Landry obeyed and created the Seguin Commission. It, in turn, gave Landry his main mantra: "Quebec is losing $50 million a week with the fiscal imbalance." It soon turned into the government's obsession, to the point where it considered having a referendum on this issue, not sovereignty.

This obsession was a big mistake. It turned what was a basic issue of governance into its new argument for sovereignty. In fact, the PQ took a federalist issue, which concerns all premiers because it's about the sharing of revenues within a federation, and infused it with a powerful symbolic charge by presenting it as dramatic enough to warrant secession.

And it did it in a very confusing way. Although it used the fiscal imbalance to sell sovereignty, the Seguin Commission's report had a federalist perspective. Its title was For a New Division of Canada's Financial Resources.

In other words, the PQ government argued that separation was the only remedy while its own commission suggested ways to fix the imbalance within the federal system. Its report became the blueprint for improving federalism through greater fiscal justice.

With such a contradictory message, it's no wonder Charest and Harper are now running away with the PQ's football.

As playwright Michel Tremblay noted two weeks ago, while financial stakes are important for sovereignty, the PQ's obsession over fiscal imbalance turned what should be an existential project into a money issue. Worst of all is that no one at PQ headquarters figured out that the moment someone in Ottawa would solve the darned thing, it would lose it's own, new, main political plank.

Yesterday, Charest put it in a nutshell: "It's the awkward choice of the separatists, who put all their eggs in that basket and made their option into some accounting game. Frankly, they're just gonna have to give a better answer to Quebecers on why they want to separate. I think Boisclair will have to give better answers. If he shows up."

Sure, Charest looks in trouble now. But this could change in the next few months. Given Harper's growing popularity here, the big, bad Bloc has turned into a declawed and neutered opposition that will purr its way into not provoking an election for fear of losing more seats to the Tories.

Though poll numbers are still bad for Charest, his luck could turn before the next election. In fact, the stars don't look too bad for him: a docile Bloc, no more fiscal imbalance by 2007, extra billions coming for public services and perhaps lower taxes, a possible Harper majority, fewer Bloc MPs, Quebec Solidaire poised to take votes away from the PQ, and Boisclair's continued disappointing performance.

All this points in one direction: The fiscal imbalance chickens created by the PQ are now about to come home to roost. But it's more than likely that the electoral golden egg will be laid in the nest of federalists, not sovereignists.




Le Canada d'abord

Coulon, Jocelyn
La Presse jeudi 4 mai 2006

La défense nationale et la sécurité reçoivent donc la part du lion de ce budget, même si certains lobbies militaires espéraient plus

Le dévoilement des dépenses fédérales est un exercice en deux temps: il y a d'abord le discours sur le budget, puis, la publication du plan de dépenses pour chaque ministère. Mardi soir, nous avons eu droit à la première étape, celle, très politique, où le ministre des Finances nous parle des grands axes budgétaires du gouvernement. Ainsi, il a confirmé les promesses conservatrices en matière de Défense nationale, de sécurité de l'Amérique du Nord et d'aide au développement. La publication des plans des dépenses par ministère dans quelques semaines viendra préciser les véritables engagements et orientations de la politique militaire et internationale du gouvernement.

En attendant, il n'est pas difficile de décoder les grandes lignes du budget fédéral à partir des textes et données publiés mardi. Elles peuvent se résumer sous la bannière " Le Canada d'abord ", titre chapeautant déjà le nouveau plan de défense du gouvernement conservateur, mais qui pourrait facilement recouvrir l'ensemble de l'action canadienne en matière militaire et internationale. En effet, si les nouvelles ressources annoncées mardi afin de renforcer la Défense nationale, la sécurité aux frontières et l'aide au développement s'inscrivent dans une démarche amorcée par le précédent gouvernement libéral, l'équipe Harper accentue notre repli sur l'Amérique du Nord.

On peut comprendre: les accointances idéologiques avec l'administration républicaine à Washington, la continentalisation croissante de nos activités économiques et militaires avec les États-Unis et le Mexique et la nécessité d'assurer un plus grand contrôle aux frontières terrestres, maritimes et aériennes forcent le gouvernement conservateur à emprunter cette direction. D'où l'accent mis dans le budget sur le financement de programmes essentiellement destinés à l'hémisphère occidental.

Ainsi, le Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité, dont les principales mesures visent à armer une partie du personnel douanier, à améliorer la sécurité aux frontières, à assurer la fluidité des échanges entre les deux pays et à contrôler l'identification des voyageurs, recevra 500 millions de dollars au cours des deux prochaines années. La lutte au terrorisme sera aussi renforcée par le recrutement de nouveaux agents de la GRC, et ce, au coût de 160 millions. Le programme de préparation à une pandémie, lui, sera doté de 460 millions sur deux ans, un milliard sur cinq ans. Enfin, la Défense nationale recevra 1,2 milliard sur deux ans et 5,4 milliards sur cinq ans, des ressources essentiellement destinées à renforcer le dispositif militaire dans certaines régions du pays, dont le Grand Nord, et dans le cadre d'un nouvel accord NORAD étendu aux aspects maritimes.

Aide au développement

La défense nationale et la sécurité reçoivent donc la part du lion de ce budget, même si certains lobbies militaires espéraient plus. Le gouvernement a eu raison de ne pas être plus généreux pour l'instant, car tout indique que son plan risque de frapper un mur. En effet, celui-ci prévoit le recrutement de 13 000 militaires réguliers et 10 000 réservistes au cours des cinq prochaines années. Or, la campagne actuelle de recrutement arrive tout juste à combler les départs. Et les attentats-suicides contre les soldats canadiens en Afghanistan pourraient refroidir l'ardeur d'éventuels candidats à la profession des armes, comme la tendance le montre aux États-Unis, où l'armée américaine peine à recruter. Enfin le système d'entraînement des Forces canadiennes connaît de sérieux dysfonctionnements. Il est inutile d'augmenter trop rapidement le budget militaire afin d'acheter du matériel ou de construire des bases si aucune main-d'oeuvre ne viendra les faire fonctionner.

La forteresse nord-américaine se met donc lentement en place. Pourtant, la sécurité du Canada relève aussi d'événements se déroulant ailleurs dans le monde, particulièrement dans les pays pauvres. À lire ce budget, rien n'indique que nous aurons plus d'influence sur la scène internationale dans cinq ans qu'aujourd'hui. Le recrutement de nouveaux militaires, s'il fonctionne selon le plan prévu, ne fera sentir ses effets que dans quelques années, retardant encore plus notre capacité à déployer du personnel dans les missions de paix. Quant à l'aide au développement, elle n'est visiblement pas une priorité. Certes, celle-ci va doubler d'ici 2010-2011 par rapport à 2001, mais, malgré cela, elle ne représentera que 0,4 % de notre PNB, loin derrière le 0,7 % du PNB demandé par l'ONU et présentement respecté, sinon dépassé, par les pays scandinaves et les Pays-Bas.

Voilà pour les grandes lignes. Attendons maintenant la publication du plan de dépenses de chaque ministère, habituellement étalé sur cinq ans, pour voir où loge sérieusement le gouvernement. Ainsi, lorsque nous connaîtrons le plan de dépenses de la Défense nationale, il sera possible de déterminer à quel moment le gouvernement remplira sa promesse d'assurer la souveraineté canadienne dans l'Arctique par l'achat de trois brise-glaces, la construction d'un port en eaux profondes et l'installation d'un système de radars. Plus l'engagement de ressources financières se sera loin dans le temps, plus les réalités du moment pourraient avoir raison de certains programmes. Il en ira de même pour l'aide au développement, régulièrement sabrée lorsque le gouvernement cherche à éviter un déficit ou à parer un mauvais coup.

L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix. Il est aussi professeur invité au GERSI et au CERIUM de l'Université de Montréal.




Le "paternalisme mou" de Harper

Tasha Kheiriddin, vice-présidente exécutive de l'Institut économique de Montréal
Le Soleil jeudi 4 mai 2006

Opinions - Le budget a été déposé et le verdict est maintenant connu : les baisses d'impôt joueront un rôle central dans l'action du nouveau gouvernement Harper. Les réductions annoncées de l'impôt sur le revenu sont encore plus importantes que prévu. En plus de la réduction promise de 1 % de la TPS, le ministre Flaherty a dévoilé d'autres mesures, dont l'augmentation du montant personnel de base à 10 000 $ en 2009, et l'ajout d'un "crédit canadien pour emploi" similaire à celui qui existe déjà au Québec, qui fera économiser quelques centaines de dollars aux travailleurs.

Les entreprises pourront aussi bénéficier d'une réduction du fardeau fiscal, avec l'élimination plus tôt que prévu de la taxe sur le capital, l'élimination de la surtaxe des sociétés et la réduction du taux général d'imposition, qui passera de 21 % à 19 % en 2010.

Le seul point négatif sur ce plan est l'augmentation du taux d'imposition personnel le plus bas de 15 % à 15,5 %, qui reprend la moitié de la réduction annoncée par le précédent gouvernement.

Si l'on regarde plus loin que les chiffres, on observe par ailleurs une tendance intéressante. Bien que les dépenses soient toujours à la hausse, le budget laisse entrevoir un État moins gros. Cela ne se fait pas uniquement au moyen de réductions d'impôt, mais aussi par l'entremise d'avantages fiscaux qui incitent les citoyens à choisir certains types de comportement plutôt que d'autres.

Ce budget encourage plusieurs choix bénéfiques autant pour les individus que pour la société, tout en abaissant le coût de l'intervention gouvernementale : le crédit d'impôt pour le transport en commun, celui pour les activités sportives des jeunes, la déduction fiscale sur les manuels scolaires, etc. Sans augmenter les dépenses, toutes ces mesures permettent d'atteindre graduellement les résultats voulus par le gouvernement ; elles permettent de réduire la taille de l'État sans avoir à couper nulle part.

Les conservateurs utilisent donc la politique fiscale pour atteindre leurs objectifs sociaux. Plutôt que de créer de nouveaux programmes gouvernementaux prêchant les vertus de l'exercice physique, du transport en commun et de l'éducation, ils utilisent le régime fiscal pour inciter les citoyens à adopter leur vision. L'expression "paternalisme mou" (soft paternalism) est peut-être celle qui décrit le mieux cette approche. Le magazine britannique The Economist a récemment consacré un long article à cette tendance. Plutôt que d'imposer leurs choix, les gouvernements tendent de plus en plus à inciter leurs citoyens à faire des choix jugés bénéfiques. Au lieu d'avoir un État-providence autoritaire, une main quasi invisible indique les "bons" choix aux citoyens.

Il est certain que des baisses d'impôt moins ciblées, comme par exemple le maintien du taux minimal d'imposition sur le revenu à 15 %, auraient offert plus de choix aux citoyens. Mais dans la mesure où les gouvernements insistent pour transformer la société, il est certainement mieux de laisser les citoyens choisir la carotte des crédits d'impôt plutôt que de se faire imposer le bâton des programmes obligatoires et des taxes punitives. Avec ses baisses d'impôt pour les individus et les entreprises, ce budget est un pas dans la bonne direction et offre des avantages économiques réels aux Québécois et aux autres Canadiens.




L'attitude du Canada et du Québec dénoncée

Moalla, Taïeb
Le Soleil jeudi 4 mai 2006

Pour Georges Lebel, avocat et professeur de droit international à l'UQAM, il s'agit d'une "question morale que le droit international n'a pas réglée encore". Cela dit, l'universitaire déplore que "la SAQ [soit] complice d'un État qui viole la légalité internationale, ne respecte pas les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU ni les engagements de la Cour internationale de justice".

M. Lebel ne mâche pas non plus ses mots quand il s'agit d'évoquer le comportement des deux paliers de gouvernement. "On ne peut qu'appeler à la cohérence politique. Si le Canada ne reconnaît pas la légalité de l'occupation du Golan et des territoires palestiniens, il devrait agir en conséquence. [Quant au Québec], il se trouve complice d'une violation du droit humanitaire, en contribuant à l'écoulement des produits agricoles résultant de la confiscation", s'insurge-t-il.

Informé par Le Soleil, le consul général d'Israël pour le Québec et les Maritimes, Marc Attali, ne décolère pas. "Toute tentative de boycott est honteuse. Ce groupe tente de délégitimer l'État d'Israël. Leur but serait-il de défendre le régime syrien, alors même que les Syriens soutiennent le terrorisme du Hezbollah et de l'Iran ?" demande-t-il.

Interrogé sur la valeur de l'argument du droit international invoqué par la CJPP, le diplomate mentionne que "l'annexion du Golan faisait suite à une agression syrienne. Depuis, nous avons transformé un terrain rempli de mines et de canons en une région agricole qui produit, entre autres, du bon vin", tranche-t-il.

La CJPP appelle à un rassemblement de protestation, samedi, devant le magasin de la SAQ du 395, Jean-Talon Ouest, à Montréal.




Du vin « colonial » à la SAQ

Moalla, Taïeb
Le Soleil mercredi 03 mai 2006

La SAQ dispose actuellement de 258 bouteilles de Cabernet Yarden, 758 de Merlot Yarden et 42 de Chardonnay Golan. Dans la grande région de Québec, seule la succursale de Lévis offre le Merlot, dont elle possède une douzaine de bouteilles.

La Société des alcools du Québec (SAQ) est au centre d’une nouvelle polémique. Un regroupement d’organismes lui reproche de vendre des vins israéliens provenant de territoires syriens occupés. La réponse de la SAQ tient en une seule phrase : nous faisons du commerce, pas de la politique.

Trois des 16 articles israéliens vendus par la SAQ émanent du Golan syrien. Il s’agit du cabernet sauvignon, du merlot Yarden et du chardonnay Golan. Tous sont produits par la Golan Heights Winery (GHW), une entreprise basée à Katzrin, la principale colonie juive du Golan. Fondée en 1983, la GHW participe à hauteur de 38 % du total des exportations israéliennes de vin.

Dans une lettre envoyée le 13 mars à la SAQ, la Coalition pour la justice et la paix en Palestine (CJPP) réclame le retrait immédiat des vins du Golan. Cette coalition rassemble une vingtaine d’organisations dont la CSN, la CSQ, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) et la Fédération des femmes du Québec.

La réponse de la SAQ, datée du 3 avril, est signée par Alain Brunet, vice-président par intérim (achats et mise en marché), qui réplique que « la mission de la SAQ est purement commerciale. [La société d’État] ne peut intervenir dans des situations politiques ». Tout en spécifiant que « l’autorité concernée dans ce dossier est le gouvernement du Canada », M. Brunet insiste sur le fait que la SAQ n’offre que quelques vins du Golan « parmi les 7000 produits disponibles et ils ne se trouvent que dans une douzaine de succursales ».




La grande alliance

Lise Payette
Journal de Montréal 4 mai 2006

Elle est tellement évidente qu'elle crève les yeux. Et en la regardant se déployer c'est la fameuse phrase de Winston Churchill qui me revient en mémoire: POLITIC MAKES STRANGE BEDFELLOWS. La preuve, c'est que Stephen Harper vient de faire le lit et Jean Charest va se coucher dedans.

La politique met dans le même lit des gens qui le souhaitent ou qui en ont besoin. C'est le cas des conservateurs d'Ottawa et des libéraux du Québec. L'accouplement ne se fera pas sans doigté, mais Stephen Harper paraît assez doué pour faire la roue devant sa dulcinée dont il a un urgent besoin s'il veut se maintenir au pouvoir pendant un certain temps. Il affiche même sa préférence pour le Québec au grand jour, quitte à devoir calmer assez rapidement les colères de l'Ontario qui n'a pas l'habitude de jouer les deuxièmes violons ou la jalousie de l'Ouest qui se voyait déjà comme favorite du maître d'Ottawa.

L'exercice budgétaire de mardi démontre bien que les conservateurs ont les deux mains dans le fonds inépuisable de l'UNITÉ CANADIENNE : le budget. Il paraît évident qu'ils n'ont pas l'intention de gaspiller l'argent des contribuables dans des scandales des commandites ou autres sociétés secrètes pour convaincre les Québécois d'aimer le Canada. Ils vont plutôt pratiquer ce qu'ils prêchent : la transparence. Ils vont donner au Québec la seule chose que cette province est prête à accepter pour coucher dans le lit fédéral: de l'argent.

Des bonbons pour tout le monde

Le premier budget a servi à distribuer de petits bonbons à tout le monde. Rien de significatif qui changerait profondément le fonctionnement de la société. Des grenailles, mais en quantité suffisante pour faire pas mal de gens plutôt satisfaits. Qu'on ait perdu en route l'argent des garderies, l'engagement envers Kyoto, les subventions annoncées au Conseil des Arts, qu'il n'y ait aucune vue d'ensemble quant à l'avenir du transport en commun, à l'éclatement du système de santé et au manque de ressources en éducation, qu'importe.

On promet de régler le déséquilibre fiscal. Ce n'est pas rien. Et aussi tôt que l'automne prochain. Stephen Harper a pris bien soin de ne pas réduire les impôts afin de garder l'argent nécessaire pour mener à bien cette entreprise qui viserait à faire taire le Québec pour un bon bout de temps. Il doit agir vite car il ne sait pas combien de temps Jean Charest sera en poste. Je le soupçonne même de préparer la relève de Charest, au cas où ce dernier deviendrait surtout un poids mort. Il garde un oeil sur Mario Dumont qui n'hésiterait pas à revenir chez les libéraux s'il le fallait. Il n'aurait qu'à dire qu'il regrette ses erreurs de jeunesse et il prendrait la place de Charest dans le lit de Harper.

Qu'en pense Gilles Duceppe?

Pour le moment, Gilles Duceppe se repositionne. Il sait que le mouvement souverainiste au Québec a souvent les allures d'une maison construite sur des sables mouvants et que son comportement doit représenter une véritable énigme pour les observateurs de l'extérieur avec ses hésitations, ses peurs et ses doutes qui caractérisent un peuple bafoué et manipulé pendant des siècles. Dans les circonstances, il n'a rien dans les mains pour déclencher une élection. Il doit redéfinir son rôle et ses stratégies.

La grande alliance se fait sous nos yeux. Pour que le grand plan réussisse, Harper doit d'abord se maintenir au pouvoir. Puis il doit aider les libéraux à rester au pouvoir à Québec jusqu'à ce qu'il ait reconstruit le Parti conservateur québécois et qu'il décide de mettre les libéraux au repos. Il doit garder Mario Dumont en relève et il doit neutraliser Gilles Duceppe. Tout ça sans créer de friction avec l'Ontario ou l'Ouest. Toute une commande!