
LES VACHES MAIGRES
Caroline Moreno
TRIBUNE LIBRE samedi 17 juin 2006
Denys Arcand n’a pu obtenir que sept des neuf millions
qu’exigeait son prochain film.
Téléfilm Canada refuse de financer le film
La Trilogie des dragons de Robert Lepage.
Les festivals prisés par les touristes
et riches en retombées économiques
verront leur financement rectifié à la baisse
afin de favoriser l’émergence et l’épanouissement
de nouveaux événements
qui attireront trois pelés et un tondu.
Le Québec est pauvre.
Pas d’argent pour la culture.
Radio-Canada pourra sacrifier son volet culturel.
Par contre, de l’argent on en a pour financer
la guerre en Afghanistan
l’achat de plusieurs avions militaires
les cours d’anglais aux enfants
malgré le fait qu’un enfant sur deux à Montréal
ne parle pas le français à la maison
malgré le fait que les études démontrent l’inefficacité
de l’enseignement d’une langue seconde au primaire
malgré la pénurie d’enseignants qualifiés.
Le Québec est pauvre.
Il lui faut renoncer à une partie du Mont Orford et
au zoo de Québec.
Par contre, de l’argent on en a pour financer à Montréal
deux méga-hôpitaux
pour rembourser les petits investisseurs floués de Norbourg.
Le Québec est pauvre.
Ses universités accusent d’importants déficits.
Le budget de la fête nationale a été réduit.
Par contre, de l’argent on a pour célébrer
le Canada day
on en aurait eu pour les écoles privées juives.
Le Québec est pauvre.
Le gouvernement ne peut accorder à ses contribuables
les baisses d’impôts promises.
« Cette province, soutenait en 1999 Stéphane Dion,
n’est pas la vache à lait du Canada
non plus que son enfant gâté. »
Hélène Chalifour Sherrer se montrait en 2005 du même avis :
« Contrairement à la croyance populaire,
la province de Québec est une province très pauvre.
Les gens ont l’impression que la province de Québec
est la vache à lait de l’ensemble du Canada.
Ce n’est pas le cas.
La province de Québec a besoin de la péréquation et
de vivre des argents (sic)
de l’Alberta, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique,
faute de quoi, elle n’arriverait pas. »
Le Québec est une vache à lait en poudre.
Le Québec est si pauvre
qu’il ne pourrait que sombrer
sans l’aide du Dieu fédéral.

Som una nació ou le Lac-Meech catalan
Christian Rioux
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
Pour la première fois de l'histoire, un document officiel espagnol parle de la «nation catalane»
Barcelone -- Il n'y a pas de lac Meech en Catalogne, mais on y trouve une montagne qui se nomme Tagamanent. La semaine dernière, l'ancien président Jordi Pujol a escaladé le sommet avec 150 fidèles. C'est là que, découvrant à neuf ans des ruines laissées par la guerre civile, celui qui a dirigé la Catalogne pendant 23 ans aurait eu pour la première fois, dit-on, le sentiment de devoir servir son pays.
Un oui majoritaire dimanche mettra-t-il pour autant un terme à la question catalane? Cela, personne n’y croit. «Si Zapatero [le président espagnol, ci-dessus] pense clore la question nationale en Espagne, il se trompe.»
Le Devoir (photo)
Symbole de la lente marche des Catalans vers l'autonomie, Pujol en a profité pour inviter ses compatriotes à voter oui au référendum de dimanche sur le nouveau statut d'autonomie de cette province du nord de l'Espagne. Face aux indépendantistes qui s'apprêtent à voter non, le leader historique du nationalisme catalan a tenu à préciser que «la ligne droite est rarement le meilleur chemin».
À 24 heures du vote sur ce véritable Lac-Meech catalan, le résultat ne fait guère de doute. Le ton des dernières assemblées qui se sont tenues hier soir à Barcelone illustre la grande confiance des leaders du oui. Selon les sondages réalisés cette semaine, le oui pourrait atteindre les 75 %. Depuis deux semaines, le référendum s'est d'ailleurs transformé en précampagne électorale entre les deux principaux leaders politiques du pays (qui défendent tous deux le oui), le président socialiste Pasqual Maragall et Artur Mas, qui dirige la grande formation nationaliste modérée Convergencia i Unio.
Mais la véritable ampleur de cette victoire dépendra de la participation. En 1979, 59 % des Catalans s'étaient déplacés pour adopter une première réforme constitutionnelle accordant un minimum d'autonomie à la Catalogne après 40 ans de franquisme. Les Catalans étant peu portés sur les urnes, les partisans du oui seront heureux demain si un électeur sur deux se manifeste. De cette participation dépendra notamment la force du gouvernement catalan qui devra s'assurer que Madrid respecte le nouvel accord.
Parmi les abstentionnistes, beaucoup sont en réalité mécontents du compromis issu de neuf mois de négociations avec Madrid. Cette insatisfaction est aussi palpable chez beaucoup de partisans du oui.
Le 13 novembre 2003, au stade olympique de Barcelone, le président espagnol José Luis Zapatero n'avait-il pas pratiquement mis son «siège en jeu», comme Pierre Trudeau avant le référendum québécois de 1980 ? Zapatero s'était alors formellement engagé à «défendre toute réforme du statut de la Catalogne qu'adopterait le Parlement catalan». À cette époque, personne ne misait sur ce jeune candidat de 43 ans.
Or le Parlement de la Catalogne a adopté le 30 septembre 2005, à 120 voix contre 15, une proposition de réforme reconnaissant la nation catalane dans le corps du texte et élargissant considérablement les pouvoirs et les moyens de financement de la province.
«De nombreux aspects de cette proposition étaient évidemment inacceptables pour Madrid», dit l'historien Joan Culla, attablé au restaurant Pitarra, fréquenté par les chefs politiques catalans depuis le franquisme. «Nous avons adopté ce texte à l'unanimité avec le sentiment diffus qu'il faudrait peut-être faire quelques sacrifices, mais sans jamais dire lesquels.»
Voilà comment la reconnaissance de la «nation catalane» s'est retrouvée dans le préambule de l'accord et non plus dans le texte, un peu comme la «société distincte» québécoise avait été reléguée au préambule de l'accord du Lac-Meech. La formulation a d'ailleurs été soigneusement retravaillée afin de dire que «le Parlement de la Catalogne [...] définit de façon largement majoritaire la Catalogne comme une nation».
«À aucun moment l'Espagne ne dit dans cet accord qu'elle reconnaît la Catalogne comme une nation», dit Joan Puigcercós, vice-président de la formation indépendantiste Esquerra Republicana. «Madrid prend simplement acte de ce que dit le Parlement catalan.»
Après de longues hésitations, les indépendantistes catalans ont finalement décidé de voter non à ce référendum. «Rien ne nous oblige aujourd'hui à dire oui à une entente où les gains pour la Catalogne sont si minimes, dit Puigcercós. En 1931, nous n'avions pas le choix de dire non à Madrid puisque nous sortions d'une dictature. En 1979, nous craignions le retour des militaires au pouvoir. Aujourd'hui, nous sommes libres de dire à Madrid de recommencer ses devoirs.»
Les indépendantistes d'Esquerra Republicana aiment dirent en riant que ce référendum est un peu comme le premier référendum québécois et qu'il en faudra encore deux de plus pour parvenir à l'indépendance. C'est oublier que l'indépendance n'a jamais obtenu en Catalogne plus de 8 % d'adhésion. Un récent sondage a même montré que la moitié des partisans d'Esquerra Republicana s'apprêtent à voter oui dimanche.
Anton Vives, qui dirige la fondation Trias Fargas, un think-tank du parti nationaliste Convergencia i Unio, reconnaît que le texte mis aux voix dimanche est décevant si on le compare à ce que demandait le Parlement catalan. «Mais c'est la première fois de l'histoire que les mots "nation catalane" seront inscrits dans un texte officiel espagnol ! Personne ne peut dire que la Catalogne perd quelque chose avec cette entente. Nous faisons même des gains appréciables. Alors empochons-les et, la prochaine fois, nous demanderons plus.»
Pour ce jeune nationaliste cosmopolite, la nouvelle entente n'est qu'une étape dont la durée de vie n'excédera peut-être pas 15 ou 20 ans. Il y a longtemps que les Catalans, qui partagent avec l'Espagne une langue et une culture en partie communes, ont choisi la voie de l'accommodement.
«Ici, ce n'est pas le Québec», dit l'historien Joan Culla, qui a fait son voyage de noces chez nous en 1990. «Je respecte beaucoup la position des indépendantistes catalans et je le serais sans hésitation si je croyais que l'indépendance avait un jour la moindre chance de rallier une majorité de Catalans. Mais depuis deux siècles, le nationalisme catalan est un des seuls nationalismes où on ne trouve à peu près aucune composante indépendantiste. Si ça change, j'en serai !»
Voilà pourquoi Convergencia i Unio, qui pourrait bien reprendre le pouvoir à Barcelone en septembre pour appliquer la nouvelle entente, a toujours misé sur une stratégie qui vise à grignoter progressivement les pouvoirs de Madrid. Anton Vives ne s'en cache pas : «Nous grignoterons tout ce que nous pourrons de l'Espagne. Un jour, toutes les grandes questions économiques et politiques se régleront à Bruxelles. Et tout ce qui concerne la vie des Catalans se discutera à Barcelone. Il ne restera plus grand-chose pour Madrid.»
Après la reconnaissance nationale, l'accord fiscal intervenu entre Madrid et Barcelone reste l'autre grande motivation des nationalistes. «C'est le nerf de la guerre !», dit Vives. L'entente garantit à la Catalogne 50 % des recettes de l'impôt sur le revenu, 50 % des taxes à la consommation et 58 % des taxes spéciales (tabac, essence, etc.). D'ici deux ans, une agence fiscale mixte sera créée. «Non seulement nos revenus augmentent mais nous nous protégeons des décisions éventuelles de Madrid, qui a toujours fait ce qu'il voulait en matière fiscale.» L'entente ne dit cependant pas quelle sera la contribution de la Catalogne à la péréquation. Tout au plus les Catalans ont-ils obtenu que la redistribution (à laquelle ils contribuent plus que leur part, la Catalogne étant la province la plus riche d'Espagne) n'affecte pas le rang qu'occupe la province dans l'échelle des revenus. De toute façon, cette entente sera renégociable dans cinq ans.
«En fait, ce système n'est pas très éloigné de ce qui se pratiquait depuis une dizaine d'années, dit Joan Culla. Mais les Catalans sont d'autant moins prêts à cracher sur cet accord qu'ils craignent un retour au pouvoir à Madrid du Parti populaire, férocement opposé aux régionalismes. À l'époque, José María Aznar avait même refusé à la Catalogne ses propres plaques d'immatriculation. Des milliers de personnes vont voter oui par simple rejet du Parti populaire.»
L'accord qui devrait être adopté dimanche reconnaît aussi pour la première fois les responsabilités de la Catalogne dans l'accueil des immigrants. La Generalitat pourra même émettre certains permis de travail. Si Madrid accepte de transférer la responsabilité des trains régionaux, elle s'est cependant jalousement gardé la propriété des aéroports. Un anachronisme, disent les nationalistes, puisque, dans tous les grands pays, les aéroports ont été régionalisés.
Un oui majoritaire dimanche mettra-t-il pour autant un terme à la question catalane ? Cela, personne n'y croit. «Si Zapatero pense clore la question nationale en Espagne, il se trompe, dit Anton Vives. Nous, on avance avec les Catalans. Quand on gagne quelque chose, on le prend. C'est tout.»
Selon Josep María Muñoz, qui dirige la revue historique L'Avenç, cet accord demeure néanmoins historique. «Les Catalans ont véritablement une identité double, dit-il. Nous nous sentons à la fois très catalans mais aussi très espagnols. Aucun Catalan n'imagine parler une seule langue. D'ailleurs, près de la moitié de notre population est originaire du sud de l'Espagne. Après la chute de Franco, nous nous attendions à un vrai fédéralisme. Or l'Espagne a créé cette chose étrange qu'on pourrait appeler un État décentralisé très unitaire ! Après 25 ans de ce régime, le nouveau statut vient rétablir un peu d'équilibre.»
Les sportifs catalans avaient souhaité que le nouveau statut permette aux sélections catalanes de participer aux compétitions internationales comme le font les équipes de l'Écosse et du Pays de Galles, pourtant membres du Royaume-Uni. Une lecture attentive de l'entente aurait démontré que la question devra être réglée par une négociation politique. Bref, ce n'est pas demain que la Catalogne participera au Mondial de football !
Correspondant du Devoir à Paris

Le projet de souveraineté du Québec
Sortir de l'impasse en revenant aux idées fondatrices
Gérard Bouchard
Professeur au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Chicoutimi
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
Au cours des années 1960-80, le projet de souveraineté du Québec a inspiré une forte tradition de pensée et de sentiment: des appels qui visaient à éveiller les consciences, à allumer la foi, à stimuler la fierté, la confiance; des argumentations qui allaient au fond des choses et fixaient les concepts, les finalités, les justifications. Tous ces apports ont fait émerger le mouvement, ils l'ont inscrit au coeur de la vie politique du Québec (et du Canada), ils ont alimenté un très grand débat démocratique et ont suscité une ample mobilisation collective qui a fait des vagues bien au-delà de nos frontières, venant tout près de faire basculer le destin du Québec.
Après l'échec du dernier référendum, le mouvement souverainiste est passé progressivement à un autre régime. Depuis quelques années, ses porte-parole se sont faits plus tacticiens, plus techniciens. Ils ont donné la priorité à des questions plus pointues (élection référendaire ou non, norme des 50 %, réforme du mode de scrutin... ). Il en a résulté les débats très spécialisés -- et les controverses -- que l'on sait.
Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ce rappel : je reconnais la nécessité de ces réflexions et ne songe nullement à en diminuer l'apport. Mais on acquiert peu à peu le sentiment que la pensée souverainiste s'est refroidie, que les discussions sur les modalités ou sur la mécanique ont rejeté à l'arrière-plan la réflexion sur le fond.
Le danger, c'est qu'à tant conjecturer sur les façons de harnacher la rivière, les stratèges en viennent à négliger le niveau de l'eau. Or ce niveau, il est trop bas, il ne lève pas et, si rien ne change, il risque de décroître si on ne retrouve pas la part du rêve.
Une réorientation nécessaire
Un changement de cap s'impose; j'en donne trois raisons parmi d'autres.
D'abord, le projet souverainiste est dans une impasse. Il n'arrive pas à franchir nettement le mur des 50 % de l'appui populaire et à s'assurer une majorité politiquement viable. En fait, il semble depuis quelques années se nourrir davantage des déconvenues de ses opposants (dernier avatar : le scandale des commandites) que de son propre dynamisme. Il s'avère aussi que le projet ne parvient pas à susciter des appuis importants dans la communauté internationale.
Deuxièmement, le nationalisme québécois est devenu plus fragile qu'on le croit. On l'a bien vu lors des dernières élections fédérales; il a suffi que Stephen Harper improvise un brin de cour au Québec pour que plusieurs redécouvrent les vertus du «beau risque».
Troisièmement, le Parti québécois, qui était jusqu'ici le véhicule politique du projet, vient de se diviser, avec les conséquences dramatiques qu'on peut entrevoir sur l'issue des prochaines élections. Ajoutons que, de ce point de vue, l'essor de Québec solidaire représente beaucoup plus qu'un échec stratégique; c'est aussi la conscience la plus vive du problème social qui vient de déserter les rangs du PQ.
Un changement, donc. Mais quand on examine tous les scénarios qui ont déjà été rigoureusement analysés, l'impressionnant éventail des questions si finement disséquées et l'énorme documentation qui en est issue, on se demande ce qu'on pourrait bien y ajouter.
En fait, il ne faut rien y ajouter, justement. Car ce qui s'impose, c'est de revenir en arrière, de retourner au fond des choses, aux intentions premières, et de les reformuler à l'heure d'aujourd'hui. Ce qui presse, c'est de rallumer la foi, de remplacer la langue de bois par une vraie parole. Les techniciens, les stratèges pourront continuer à faire leur travail indispensable, mais à leur place : dans les officines plutôt que sous les projecteurs. Les défections qui ont conduit à la naissance de Québec solidaire tout comme les résultats du récent flirt conservateur sont des événements annonciateurs. Il est grand temps de refaire les fondements : c'est le seul moyen de consolider puis d'étendre substantiellement le soutien à la souveraineté.
Trois idées fondatrices
De quels messages, de quels grands idéaux le projet de souveraineté était-il donc porteur à l'origine ? Pour ma part, j'en vois trois.
D'abord, le projet affirmait cette grande et noble idée que le Québec, comme nation francophone d'Amérique, doit présider à sa destinée, en toute maturité et en toute responsabilité, plutôt que d'en confier la gestion à un autre État qui sera toujours dominé par l'ancien colonisateur.
Deuxièmement, on voulait anoblir le statut des francophones québécois en prenant les moyens institutionnels d'un redressement puis d'une affirmation nationale et internationale dans toutes les sphères de la vie collective.
Enfin, il y avait la volonté de refaire l'identité des Canadiens français, de répudier l'héritage du colonialisme, de restaurer la confiance et le respect de soi, en somme de donner aux Québécois «le goût de l'avenir» (comme le dit maintenant l'Institut du Nouveau Monde).
Ces messages d'une grande clarté, empreints de bon sens et de dignité, en prise sur l'histoire et la sagesse des peuples, étaient puissants. Ils ont du reste démontré leur efficacité en faisant faire un grand bout de chemin autant à la société québécoise qu'au projet souverainiste. Or ces idéaux me semblent n'avoir rien perdu de leur actualité. Ils devraient servir de base à tout nouvel argumentaire.
La tâche se présente toutefois différemment. Depuis 10 ou 15 ans, le discours souverainiste a perdu d'importants appuis. Le thème a presque disparu de la littérature et déserté une bonne partie des sciences sociales. À moins de réintégrer ces lieux de pensée et de parole, il devra se donner d'autres canaux, d'autres locuteurs.
Double paradoxe
L'impasse du projet souverainiste apparaît clairement quand on prend en compte la faiblesse actuelle de l'idée fédéraliste. Jamais depuis longtemps l'option canadienne n'a été aussi pauvrement présentée. Après le référendum de 1995, Ottawa s'est replié dans une position défensive, se limitant par divers moyens (souvent peu recommandables, toujours impopulaires) à avilir le souverainisme.
Entre 1960 et 1990, on avait connu les projets d'État binational, de société juste, de fédéralisme coopératif; il y a aussi eu Meech et Charlottetown. Rien de tel aujourd'hui. Malgré tout, l'appui à la souveraineté n'a pas progressé (et l'option fédéraliste est restée très forte).
Autre paradoxe : l'appui populaire au projet semble se nourrir de lui-même. Il survit même si les porte-parole semblent incapables d'en reconstruire le discours. À cet égard, la situation s'est inversée par rapport à celle qui prévalait avant 1960-70 : des intellectuels qui avaient formulé un argumentaire robuste mais n'arrivaient pas à rallier la population.
De la vigilance
Travailler à promouvoir un nouvel argumentaire, c'est d'abord se montrer plus agressif dans la riposte. D'énormes faussetés font leur chemin au gré de l'apathie ambiante. Par exemple, un argument particulièrement spécieux (récemment repris par nul autre que Michael Ignatieff !) veut que la souveraineté soit démodée, l'heure étant aux grands ensembles, à l'universel. Soit. Mais alors, comment expliquer cette course à l'État-nation depuis 1990 alors que près de 40 nouveaux pays sont nés ?
Par ailleurs, connaît-on un seul État qui ait songé à renoncer à son statut ? Au contraire, on assiste partout à une défense jalouse de ses prérogatives. Et chacun sait que les États comptent parmi les principaux acteurs au sein des grands organismes mondiaux. En regard, songeons aux génuflexions auxquelles le gouvernement Charest s'abaisse à l'heure actuelle pour occuper un coin de chaise à l'UNESCO, sans véritable droit de parole. Ici, en somme, les riches prêchent aux pauvres la vertu de la pauvreté.
Une autre objection, non moins étonnante, remet en cause la pertinence de la souveraineté sous prétexte que le Québec ne saurait pas quoi en faire, sinon rééditer le modèle canadien (démocrate, pluraliste, pacifique, égalitariste); dès lors, pourquoi se séparer ? («Pour quoi faire, la souveraineté ?», demande-t-on.) La réponse est pourtant évidente. Presque tous les pays d'Occident se définissent en référence à ces grands idéaux, mais chacun essaie de les concrétiser à sa manière, en accord avec ses traditions, ses institutions. Chacun aussi le fait en assurant la défense de ses intérêts. Ajoutons que, dans le cas du Québec, le nouveau pays serait francophone. Qui voudrait voir là des éléments accessoires ? Pour quoi faire, la souveraineté ? Pour tout faire.
Autre exemple, plus relevé cette fois : cette thèse affirmant que notre société serait si fragmentée culturellement et idéologiquement que le projet souverainiste ne serait plus viable. Dans ce contexte, il ne représenterait qu'un «fragment» parmi bien d'autres projets, orientations ou allégeances.
Encore là, la force de l'objection se nourrit surtout de la faiblesse de la réplique. Car, en fait, l'engagement souverainiste est évidemment compatible avec tous les autres. Plus encore, s'il est bien défini, il est destiné, par nature, à les incorporer en les faisant avancer eux aussi.
Les idées fondatrices
Pour y arriver, il est nécessaire de revenir à l'essentiel. Il faut d'abord se réimprégner de la dignité et de la nécessité pour un peuple de se gouverner lui-même, de ne pas faire écrire son histoire par un autre, en particulier quand on est une minorité culturelle. Ce principe est plus actuel que jamais justement à cause de la mondialisation, où il presse de se donner une voix. Dans le régime politique canadien, le Québec est exclu des grandes décisions, notamment sur le plan international. Cela en fait une société à la fois empêchée et entretenue. Les Québécois souffrent (si on me permet le mot) d'irresponsabilisation collective : ils sont contraints à s'échiner sur des affaires d'intendance, laissant à d'autres la gestion des grands dossiers qui les concernent.
Dira-t-on que le Québec n'a pas les moyens de s'autogouverner ? C'est la conclusion à laquelle une longue dépendance peut conduire. Il est toujours bon de rappeler que, parmi les États membres de l'ONU (près de 200), la moitié ont une population inférieure à celle du Québec, lequel se situerait entre le seizième et le vingtième rang pour le PIB et le niveau de vie et parmi les dix premiers pour quelques secteurs clés de l'économie.
En deuxième lieu, la maîtrise de l'État constitue un levier essentiel du développement collectif. Le Québec a progressé rapidement depuis 1960 parce qu'il a utilisé au maximum les pouvoirs dont il disposait. Et il continue à faire des avancées spectaculaires dans divers domaines même s'il ne contrôle que très partiellement ce levier. Soutenir le contraire, c'est raisonner à l'encontre de toute l'histoire occidentale depuis deux siècles.
Au cours des 150 dernières années, les Québécois ont souvent commis l'erreur de sous-estimer l'importance de l'État et du politique; cet héritage, semble-t-il, n'est pas mort.
Enfin, il faut redonner aux Québécois l'estime de soi et «le goût de l'avenir». Notre société, dit-on, est à la recherche de grands projets; je n'en connais pas de plus vaste, de plus noble et de plus prometteur pour l'ensemble des Québécois. Je n'en connais pas non plus de plus apte à secouer l'espèce de léthargie qui paraît s'être emparée de nous récemment.
Il faudra pour cela redorer le blason de la nation et ressouder l'idéal souverainiste avec les grandes préoccupations des Québécois, membres d'une minorité des Amériques, voisins d'un empire aux humeurs changeantes, petite nation confrontée à la mondialisation, comme toutes les autres petites nations.
Le message à diffuser est clair : la sécession va en quelque sorte rapetisser le cadre politique du Québec, mais elle va énormément grandir les Québécois.

Breaking ranks
It's not easy being a maverick MNA
Josée Legault
The Montreal Gazette 16.6.2006
Politicians should be given more chances to vote their conscience
Pierre Paradis and Jean-Pierre Charbonneau are rebel MNAs with a cause. But because they must toe their party's lines, they raise the eternal question: how to boost the role of MNAs without jeopardizing the cohesion of parties and governments?
This week, Liberal MNA Paradis voted against his government's bill on the partial privatlzation of the Mount Orford park in the Eastern Townships in his riding. He said he did it out of principle because it runs counter to the ecological well-being of the region and this wasn't a confidence vote that could have brought down the government.
Charbonneau, along with two other Parti Québécois MNAs and members of other parties, signed a document asking for the creation of vast forums where Quebecers would decide if they want a referendum on sovereignty, the status quo, more autonomy within Canada or something else.
Charbonneau has been saying for years the PQ won't achieve sovereignty, or anything else, without a coalition with other parties. He's been constant. And he's been getting under the skin of nearly every leader he's had, for that or other ideas.
These were bold moves. Paradis broke ranks on a controversial issue that plagues his government while Charbonneau seems willing to forego the raison d'être of his party.
They knew what they were doing. These guys aren't rookies. Between them, they've racked up 51 years of parliamentary experience. Both are former ministers, Charbonneau was National Assembly speaker and Paradis was house leader and a leadership contender.
This highlights a larger problem: Our party and parliamentary systems are not kind to maverick MNAs. With the party line, the atrophy of the legislative branch and the huge centralization of power in the executive - in both provincial and federal legislatures - elected members are damned if they speak up and damned if they don't.
If they toe the line, they're seen as rubberstamps this era of cynicism toward politicians, MNAs are seen as powerless and get the least respect of all.
But if they speak up and break with the party line, they're called loose cannons or said to be vengeful toward their leaders. Sometimes, they are, but some times they're not.
The naked truth is that an elected member who breaks ranks fast become a pain in the neck for his party, his leader and even for himself. One reason is that MNAs aren't supposed to break ranks outside of the privacy of the caucus meetings.
Another is the scenario that inevitably ensues when one does: The media report this as a sign of internal division, the MNA gets stomped by the caucus and his leader for lack of team spirit, the party whip then comes out saying there was a "frank discussion" between adults, and life goes on as the party acts as one big, happy family in which all agree.
On rare occasions, sanctions are applied. But most leaders hope chastizing the MNA will teach enough of a lesson to avoid recurrence. Expulsion is used only in extreme cases.
But for experienced and independent-minded MNAs such as Paradis and Charbonneau, nothing works in the deterrent department. In a way, that could be a good thing.
For years, MNAs, columnists and political scientists have been asking for ways to strengthen the role of MNAs and strike a balance that wouldn't threaten the overall cohesion of parties.
Banging down the door like Paradis and Charbonneau could be one way, but it's a long shot.
A better way is to do it with courage and imagination through parliament and the parties. The Charest govermnent has promised to do some of that revamping.
We'll see if they'll permit more free votes outside of confidence votes, give MNAs real means to express themselves more freely on issues of interest to them and their constituents, and anything else that can boost their influence, increase their freedom of expression without weakening the core positions of parties and governments or needlessly create a psychodrama.
Although there are a few rotten apples, MNAs have a thankless task, work crazy hours and are underpaid.
The funny thing is that most' MNAs would love to work more, or work in a more constructive and pro-active way without risking public disgrace the minute they have an independent thought.
More free expression for MNAs could also be one way to attract more quality minds to the job, with or without the promise of a minister's limousine.

À qui la faute ?
Pierre-Luc Bégin, René Boulanger, Patrick Bourgeois
Le Québécois vendredi 16 juin 2006
Voilà, c'est fait. L'aboutissement de la saison des grandes manoeuvres est atteint. Dans une entrevue éditoriale qu'il a donnée au quotidien Le Soleil, le chef du Parti Québécois, André Boisclair, a clairement dit qu'il n'était pas un « kamikaze » et qu'il ne tiendrait pas de référendum sur l'indépendance s'il n'a pas l'assurance « raisonnable » de le gagner. La nouvelle dérive du PQ vers la gestion provinciale est désormais aussi concrète et tangible que ce ne fut le cas sous l'égide de Lucien Bouchard et ses horripilantes conditions gagnantes.
Bien que le PQ ait mobilisé ses troupes des mois durant au cours de la Saison des idées, saison devant culminer avec le congrès de juin 2005 où l'on devait coucher sur papier les décisions prises par ces mêmes militants, André Boisclair ne compte pas prendre en considération le programme tel qu'adopté alors. Après le projet de couper dans le financement des écoles privées que les militants péquistes avaient collectivement retenu et intégré au nouveau programme du PQ, c'est maintenant au tour de la formule « tenir un référendum le plus tôt possible dans le prochain mandat d'un gouvernement du Parti Québécois » qui passe au tordeur. Quel respect de l'establishment péquiste cela dénote-t-il pour sa base militante ? Aucun !
Comme on le répète ad nauseam depuis des années maintenant, nous déplorons que les militants du PQ, la grande richesse de ce parti jadis fondé par le grand démocrate René Lévesque, ne servent aujourd'hui plus qu'à récolter des 5 $ devant servir au financement des grandes messes péquistes - les conseils et congrès -, là où les militants sont appelés à « décider » des orientations du PQ et d'en voter leur intégration au programme. Du moment où ce même programme peut être mis à la corbeille en tout temps par des apparatchiks qui ne s'appuient que sur leurs propres analyses pour ce faire, c'est tout le militantisme péquiste qui est condamné à la futilité. C'est inadmissible et révoltant.
Évidemment, on nous répondra que la formule « le plus tôt possible » que nous avons appuyée dernièrement permet le renvoi aux calendes grecques de toute tenue d'un référendum sur l'indépendance. Fort bien. Mais nous avons aussi clairement écrit que nous serions partisans d'une telle formule que tant et aussi longtemps que la direction péquiste démontrerait qu'elle est sur le chemin du pays. Force est malheureusement de constater que ce lien de confiance, suite à la dernière sortie de M. Boisclair, est de plus en plus ténu, voire brisé. Nous ne pouvons donc plus nous contenter d'un programme qu'on peut violer impunément et d'une formule rendue ainsi caduque par des gens qui ne semblent pas pressés d'en finir avec le Canada. Nous exigeons par conséquent du PQ des garanties prouvant qu'il est toujours prêt à se battre pour la libération du peuple québécois.
Et la principale garantie que nous exigeons, c'est que dans la plate-forme électorale du Parti Québécois qui est appelée à être rédigée dans les prochaines semaines (ou mois) l'on devra retrouver un passage explicite qui concernera une campagne musclée de promotion de l'indépendance que le PQ s'engagera à mettre en oeuvre dès après son élection. Le PQ devra préciser très clairement dans cette plate-forme ce qu'il compte faire au cours de cette campagne pour rapprocher le Québec de la liberté, indiquer les montants qu'il compte y investir ainsi que leurs provenances, souligner quelles instances et organisations il entend solliciter et mettre à contribution et nous informer très clairement de l'échéancier qu'il retiendra pour ce faire.
Si nous croyons toujours qu'il serait maladroit, voire même idiot, d'inclure une date précise quant à la tenue du référendum sur l'indépendance dans un programme du PQ ou une plate-forme électorale, il n'en demeure pas moins que nous ne pouvons plus nous contenter de voeux pieux concernant la volonté réelle - ou pas - du PQ de réaliser prochainement l'indépendance. Depuis 10 ans maintenant, à peu près rien n'a été entrepris par le PQ dans le dossier national. Aucune mobilisation. Aucune campagne électorale sur le thème de l'indépendance. Aucune manifestation. Aucune campagne de promotion. Rien, ou presque. Des discours, quelques-uns. Et les études Corbo, mises sur une tablette sans même avoir été lues par les dirigeants péquistes.Et aujourd'hui, pour se dédouaner de ses engagements à l'égard de l'indépendance (et faire fi du programme), la direction du PQ voudrait une fois de plus invoquer (comme sous Lucien Bouchard, celui qui refuse maintenant de dire s'il est souverainiste) la conjoncture politique actuelle :
« La majorité des Québécois ne veut pas de référendum », « Il faut réunir des conditions (gagnantes ou raisonnables, selon le chef) », « Nous pourrions perdre le référendum »,.À cela nous disons non, car si telle est la conjoncture, c'est en bonne partie à cause du laxisme de l'establishment péquiste !
Si le PQ devait rejeter notre proposition et dériver toujours plus vers la gestion provinciale, il est clair qu'il se placerait de lui-même dans une position fort inconfortable. Sans l'espoir de voir le PQ réaliser prochainement l'indépendance, c'est une partie fort importante - et la plus active - de sa base militante qui serait tentée de lui faire faux bond à quelques mois seulement d'une prochaine campagne électorale. Plusieurs militants de gauche pourraient être tentés par le très mollasson Québec-Solidaire dans le dossier national, alors que d'autres pourraient tout simplement rentrer dans leur terre.
Dans un contexte où les appuis du PQ ne cessent de s'égrener, admettons que le départ de bon nombre de militants provoqué par le manque de conviction du PQ dans le dossier national ne serait rien pour remonter le moral des troupes souverainistes en général et rien non plus pour favoriser l'élection du PQ. Il faut par dessus tout éviter qu'une telle chose ne se produise.
Or, il n'y a pas mille solutions pour le PQ afin de rassurer ses militants et démontrer sa bonne foi. En fait, il n'y en a qu'une seule : que le PQ devienne plus indépendantiste qu'il ne l'a jamais été et qu'il s'y engage concrètement et formellement dans sa plate-forme électorale. Les discours ne suffisent plus et la patience des militants a atteint la limite. Là, et seulement là, nous pourrons tous lui redonner la confiance que nous avions jadis placée en lui. Les militants et leur parti auront alors toutes les chances de voir enfin le Québec triompher ! Après tout, les conditions de la victoire ne tomberont pas du ciel !

Le devoir de philo
Rousseau, père spirituel de Québec solidaire
Frédérick Têtu, Professeur au cégep François-Xavier-Garneau
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel : tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi il y a deux mois de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand penseur enseigné au collégial. À ses étudiants de l'évaluer...
Se pourrait-il que le vrai fondateur du parti Québec solidaire (QS) soit non pas Françoise David et compagnie mais bien Jean-Jacques Rousseau ? En effet, la Déclaration de principes de QS recoupe en plusieurs points la pensée de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Ses étiquettes d'écologiste, de gauchiste, de féministe, d'altermondialiste et de démocratie « participative » découlent en grande partie du rousseauisme, la première philosophie à identifier et à chercher à résoudre un des problèmes de la modernité politique : le fait qu'en visant une émancipation totale de l'être humain, cette même modernité risque toutefois, au contraire, de conduire à une existence déshumanisée et malheureuse.
Rousseau et Québec solidaire ont un ennemi commun fondamental et clairement identifié contre lequel ils concentrent leurs attaques. Les dirigeants de QS parlent du « néolibéralisme, cette version moderne du capitalisme ». Selon leur déclaration, celui-ci génère la pauvreté à grande échelle au profit d'une petite minorité de possédants, entraîne la dévastation environnementale, cause des inégalités entre les hommes et les femmes et pose une menace redoutable pour les programmes sociaux dans leur ensemble.
Homme des Lumières et penseur politique, Rousseau était convaincu que la monarchie absolue de son époque était moribonde et que son véritable ennemi idéologique était plutôt le libéralisme classique. Tous les grands penseurs prérévolutionnaires de l'époque voyaient dans le régime économique et politique qui se développait en Angleterre le modèle de l'avenir européen.
Rousseau, le premier, condamna le libéralisme comme la source des maux qui, à ses yeux, dépasseraient tous ceux que la monarchie absolue avait pu causer. Cela fait de lui, en Occident, le fondateur de la gauche. En approfondissant les raisons qui ont poussé Rousseau à poser un diagnostic si extrême, nous pouvons mieux saisir la toile de fond intellectuelle qui se profile derrière un mouvement partisan comme Québec solidaire.
« Les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispense de la preuve ; cependant, l'homme est naturellement bon », affirme Rousseau dans son célèbre Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (Second discours), qu'on pourrait classer parmi les textes fondateurs de Québec solidaire.
Comment l'homme devient-il un loup pour l'homme ? Pour Rousseau, c'est à cause du développement de la société, laquelle produit l'individualisme et l'inégalité. Et plus la société se développe et se complexifie, plus l'individualisme est exacerbé et les inégalités, accentuées.
Pour le dire comme Rousseau : l'amour de soi, normal et sain, a tendance à dégénérer en amour-propre, c'est-à-dire en vanité. Celle-ci, présente dans la plupart des sociétés humaines, entraîne une série d'effets pervers tels que la jalousie, l'hypocrisie, l'ambition et donc la rivalité. Il en résulte une inégalité injuste par nature qui engendre la misère des pauvres, mais aussi l'aliénation des riches qui ne jouissent plus que par le sentiment relatif et superficiel de leur supériorité sur ceux qui souffrent dans leur misère.
La vie sociale prend l'allure, sur le plan plus psychologique que physique, d'une guerre larvée de tous contre tous : « [L]'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète [...]; en un mot, concurrence et rivalité d'une part, de l'autre opposition d'intérêt, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d'autrui », analyse Rousseau dans son Second discours.
Cette critique morale et psychologique de l'individualisme trouve un écho dans la littérature « QSiste ». Les entrepreneurs y sont qualifiés de « prédateurs industriels ou financiers qui ne pensent qu'à leurs profits immédiats », selon la formule de Françoise David dans son livre Bien commun recherché, une option citoyenne (Éditions Écosociété, 2004). On pourrait croire que l'expression de l'individualisme sur le plan économique -- soit le capitalisme -- est un humanisme.
Après tout, dans nos sociétés néolibérales, l'espérance de vie ne cesse de croître ; un filet social sans précédent a été mis en place ; l'égalité entre les hommes et les femmes -- quoi qu'en disent les gens de QS -- a fait des progrès indéniables ; les taux de criminalité décroissent fortement depuis quinze ans en Amérique du Nord ; l'éducation est accessible à tous ; etc. Mais, comme celle de Rousseau, l'approche de Québec solidaire consiste à penser le libéralisme (qu'il soit néo ou classique) non pas à partir de ses succès mais plutôt uniquement à partir de ses excès. La cause est entendue : la société individualiste est mauvaise pour des raisons d'ordre moral.
La quête du profit provoque une lutte de l'homme contre l'homme qui débouche sur le saccage de la nature. Non seulement Rousseau est le premier philosophe écologiste de notre tradition, mais on pourrait l'affubler de l'étiquette de deep ecologist car son souci pour le sort de l'environnement s'enracine dans une préoccupation résolument morale et politique. Avec la création de la propriété privée, raconte-t-il, « l'égalité disparut, [...] le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons ».
Le discours écologiste de Québec solidaire rejoint cette dimension morale : en nous détournant de l'économie productiviste pour nous orienter vers une économie verte, c'est non seulement la nature que nous sauverons mais aussi la qualité de la vie humaine, car « ceci pourrait [...] nous permettre de retrouver une denrée de plus en plus rare : le temps ; le temps d'aimer, de réfléchir, de jouer, de se cultiver, de collaborer, de s'engager socialement et politiquement », selon les poétiques formules de la Déclaration.
Non seulement Rousseau a soumis l'individualisme au crible de sa critique mais il est aussi le premier à avoir critiqué de manière thématique ce que nous baptisons aujourd'hui le « consumérisme ». Selon lui, l'homme devient aliéné par la multiplication des « commodités » qui accompagnent la complexification de la structure sociale.
Tout ces artifices qui augmentent notre confort créent rapidement un effet de dépendance. Nous ne jouissons plus de les posséder mais nous souffrons à l'idée de les perdre. Loin de calmer notre désir, le progrès du bien-être consumériste engendre des appétits insatiables et une quête du « toujours plus ». Nulle surprise, donc, d'entendre Françoise David faire la promotion d'une « décroissance durable » et de la voir publier son livre chez un éditeur qui fait la promotion de la simplicité volontaire. Loin de brimer l'homme, une économie verte et moins productiviste détournerait l'humain des valeurs matérialistes pour le réorienter vers ce qu'on nomme béatement de nos jours « les vraies valeurs ».
Pour contrer l'individualisme consumériste engendré par les progrès de la société, Rousseau propose une solution d'ordre politique, c'est-à-dire sociale : il faut que les institutions politiques favorisent autant que faire se peut le collectivisme : « Mieux l'État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées dans l'esprit des citoyens », affirme-t-il dans Du contrat social. Sur ce point, Québec solidaire est on ne peut plus clair : « Québec solidaire se voue entièrement à la défense et à la promotion du bien commun. En d'autres mots, il fait primer l'intérêt de la collectivité sur l'intérêt d'une minorité possédante. » Ou encore, selon la même Déclaration : « Quel que soit le secteur, notre objectif sera de renforcer le contrôle collectif et les initiatives de la population au sein même des entreprises et par rapport aux décisions économiques qui la concernent. »
Pour donner un sens au primat du collectif sur l'individualiste, Rousseau, tout comme Québec solidaire, entrevoient une société politique axée sur la participation active du citoyen dans les processus d'exercice du pouvoir. « Dans un État vraiment libre, nous dit Rousseau dans Du contrat social, les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l'argent. Loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils paieront pour les remplir eux-mêmes. » On jurerait lire le philosophe genevois lorsqu'on se penche sur la Déclaration et qu'on y trouve ce passage : « L'exercice démocratique doit donc être repensé pour encourager la participation des citoyennes et des citoyens. » À la lire, on se rappelle que la pensée de Françoise David a été forgée dans le creuset des groupes communautaires. (Québec solidaire, tout à sa poursuite du bien commun, devrait d'ailleurs se rebaptiser Québec communautaire.)
David-Khadir : robespierristes ?
L'étiquette de néocommunistes pourrait très bien convenir aux ouailles de Québec solidaire. Car la pensée de Rousseau a eu une forte influence sur les marxistes. Pas autant, toutefois, que sur les jacobins de Saint-Just et Robespierre. On pourrait donc qualifier de néojacobinisme les valeurs promues par QS. Attention, il ne s'agit pas ici d'agiter l'épouvantail d'une possible néoterreur. Notre époque postmoderne, évidemment, est une période soft. Reste que la sympathie admirative de Françoise David et d'Amir Khadir pour des personnages révolutionnaires ou quasi révolutionnaires tels que Fidel Castro, Hugo Chávez et Evo Morales montre que le parallèle n'a rien de gratuit.
Au reste, Rousseau aurait eu des sympathies pour le penchant souverainiste de Québec solidaire car il voyait dans les petites nations des lieux plus propices à la prédominance des intérêts collectifs sur les intérêts purement individuels et des espaces davantage disposés à l'engagement « citoyen ». Par ailleurs, Rousseau n'a pas conçu que ce collectivisme à petite échelle puisse être compatible avec l'internationalisme engagé que souhaite promouvoir Québec solidaire sous le vocable d'altermondialisme. Quant au féminisme, Rousseau, souvent traité de penseur macho, ne peut certes pas être considéré comme un précurseur de QS.
Quoique dans une étude peu connue, intitulée Sur les femmes, on trouve des passages que Françoise David pourrait revendiquer. Par exemple : « Les femmes auraient pu donner de plus grands exemples de grandeur d'âme et d'amour de la vertu et en plus grand nombre que les hommes n'ont jamais fait si notre injustice ne leur eut ravi avec leur liberté touttes [sic] les occasions de les manifester aux yeux du monde. » Notons tout de même que le féminisme de QS semble plutôt procéder d'une analyse marxiste, de « lutte des sexes », que d'un rousseauisme.
Avec leur appel à une oxymorique utopie réalisable, les deux coleaders de QS ont indéniablement quelque chose de sympathique. Ces grands fervents d'éoliennes auraient eu l'heur de plaire à Cervantes. Mais les railler est trop facile. Car, comme descendants intellectuels de Rousseau, ils méritent d'être pris au sérieux. Surtout si l'on se remémore des effets (souvent nocifs) qu'ont eus, depuis quelque 200 ans, les positions et actions des autres nombreux rejetons du célèbre philosophe genevois.
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Ce texte conclut notre série Le Devoir de philo pour cette saison. Merci d'avoir été si nombreux à la suivre et revenez-nous à la rentrée d'automne. Suggestions et commentaires : Antoine Robitaille, arobitaille@ledevoir.com.

Théâtre militaire
Josée Boileau
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
Nous ne sommes pas à la veille de revoir les célèbres publicités de l'armée canadienne, «Si la vie vous intéresse», qui ont été sa marque de commerce pendant des années. Car ce n'est plus la vie de dépassement faite pour de jeunes gens souriants qui attend les recrues, mais la guerre. Et la guerre, n'en déplaise à la jolie réplique d'un film-culte, c'est une raison pour se faire mal! Surtout quand un premier ministre l'instrumentalise.
Le premier ministre Stephen Harper a beau traiter les Canadiens de naïfs à l'égard du terrorisme, en y opposant la lucidité de son gouvernement qui voit la guerre en Afghanistan comme un moyen de contrer cette menace, sa manière d'emprunter les chemins guerriers est dangereuse car elle rompt avec une tradition qui nous est propre. Tradition que M. Harper ne se prive d'ailleurs pas d'utiliser pour amadouer les électeurs, toujours peu convaincus de la pertinence de notre mission afghane.
On ne peut expliquer autrement l'annonce faite par le premier ministre lui-même, à l'ouverture des Communes jeudi, d'un octroi de 15 millions de dollars pour un projet d'irrigation en Afghanistan. C'était sortir le grand jeu pour une initiative aussi modeste (au total, le Canada dépensera 3,5 milliards en Afghanistan d'ici 2009) et aussi ciblée. Le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, a par la suite nié que cette annonce -- une goutte d'eau pour contrer la production de pavot ! -- ait été faite pour minimiser les dures opérations militaires menées actuellement en Afghanistan. Pourquoi alors l'avoir théâtralisée ? En comparaison, le versement d'une aide de 40 millions au Darfour n'avait eu droit, il y a trois semaines, qu'à un bref point de presse de M. Harper. Le Darfour, il est vrai, ne fait pas partie de nos priorités militaires, maintenant alignées sur le Pentagone.
Le premier ministre est très irrité quand on l'accuse de jouer les demi-Bush. Pourtant, ce n'est pas en soi notre présence en sol afghan qui justifie ce reproche, mais plutôt la gestion à l'américaine de celle-ci, comme l'illustraient fort bien, hier, deux textes du Globe and Mail. D'une part, Lloyd Axworthy, ancien ministre libéral des Affaires étrangères, y écrivait que le Canada doit revenir au principe de la «responsabilité de protéger», ce qui implique de s'attarder davantage au sort des civils afghans, en protégeant les écoles par exemple, qu'à pourchasser les talibans dans les montagnes comme le font les Américains.
Or son texte est à mettre en lien avec un article paru à la une du quotidien de Toronto, signé par un journaliste présent à Kandahar. L'attentat mené la veille par les talibans, qui s'en sont pris à un minibus, tuant et blessant une trentaine de civils, a rendu furieux les parents des victimes contre... les soldats canadiens. Parce que la violence se confond encore une fois dans ce pays, comme depuis des décennies, avec la présence de troupes étrangères et parce que les blessés n'ont pas été envoyés à l'hôpital militaire canadien, tout proche et bien équipé, mais à l'hôpital de la ville, vétuste (les Afghans attendent toujours les milliards qu'on leur promet depuis 2001 pour reconstruire leur pays). Hélas pour eux, l'hôpital militaire, a-t-on expliqué, doit garder ses lits pour les soldats qui pourraient être blessés dans la vaste opération «Assaut contre la montagne» présentement en cours. La guerre d'abord, l'aide aux populations locales ensuite, à la manière des États-Unis. Nul étonnement, dès lors, que les Canadiens, et particulièrement les Québécois, restent rétifs envers notre engagement.
En mars dernier, interviewé par Le Devoir, le professeur Charles-Philippe David signalait que, avec ce conflit, le Canada était passé des opérations de paix à des «missions de guerre pour faire la paix». Mais sous le gouvernement conservateur, il semble bien que la paix cède de plus en plus de terrain à la guerre.
Ainsi, techniquement, la mission canadienne a une durée dans le temps : jusqu'en 2009, ont voté, de justesse, les Communes le mois dernier. Dans les faits, et le discours gouvernemental qui a découlé de l'arrestation des 17 présumés terroristes ontariens le confirme, le Canada entend maintenant se tailler une place de choix dans les pays en pointe pour la lutte contre le terrorisme. Et on y arrivera par la voie des armes plutôt que par l'aide à la société civile ou par l'action diplomatique. Mettre fin pour de bon au pouvoir des talibans devient dès lors la véritable mesure de la durée de notre engagement en Afghanistan, comme le disent les responsables militaires en poste là-bas.
On comprendra que, dans ce coin du monde, la force soit nécessaire, mais ne miser que sur celle-ci garantit l'enlisement. Le Canada a pourtant bien plus à offrir pour la pacification du monde; c'est à cette expertise que la guerre, telle que menée par les conservateurs, est en voie de faire le plus mal.
jboileau@ledevoir.ca

Revue de presse - Multiculturalisme en question
Manon Cornellier
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
Faut-il blâmer le multiculturalisme pour l'adhésion de certains jeunes Canadiens musulmans à l'islam radical ? La question hante carrément les médias anglophones, en particulier en Ontario. C'est que le multiculturalisme est considéré comme un élément central de l'identité canadienne. Le remettre en question équivaut à ébranler un édifice symbolique fondamental et, bien que le doute soit perceptible, peu de commentateurs sont prêts à le démolir.
Représentatif du point de vue majoritaire, le Toronto Star constate en éditorial que plusieurs Canadiens se demandent si le Canada n'est pas trop tolérant ou trop peu exigeant à l'endroit de ses nouveaux citoyens. Selon le quotidien, cette réaction est excessive. Sept millions d'immigrants sont venus au Canada depuis 40 ans et la très grande majorité d'entre eux ont adopté les valeurs canadiennes. C'est dans ce contexte que les gestes d'une toute petite minorité doivent être jugés, poursuit le Star. Il rappelle que les extrémistes qui invoquent l'islam n'ont pas le monopole de la terreur. À preuve, écrit le Star, l'explosion du vol d'Air India en 1985, les attentats du FLQ dans les années 1960, l'attaque perpétrée contre des diplomates turcs dans les années 1980... Selon le Star, la tolérance et l'inclusion offrent davantage de possibilités de succès que l'inverse. «Les leaders communautaires, religieux et du milieu des affaires doivent défendre avec force les valeurs de démocratie, de liberté de parole, de responsabilité civique, de respect d'autrui. Les écoles doivent renforcer ce message», prescrit toutefois le quotidien, car les quelques individus qui méprisent ces valeurs sont les pires ennemis de leurs communautés.
Personnalité bien connue de la communauté musulmane de Toronto, Tarek Fatah veut bien défendre la notion de multiculturalisme, mais il pense que ce dernier mérite un sérieux examen et une réorientation. Il note, dans le National Post, que certains groupes musulmans utilisent le multiculturalisme comme paravent pour un discours ségrégationniste et que les politiciens, eux, s'en servent pour justifier le financement de groupes ethniques dans le but d'en exercer le contrôle par l'intermédiaire des leaders qu'ils appuient. Selon Fatah, le multiculturalisme n'explique pas le terrorisme, mais il doit être revu pour passer de la promotion de la diversité à celle des valeurs qui unissent les Canadiens. Fini les subventions pour acheter l'allégeance des leaders communautaires. La priorité doit être donnée à l'éducation de tous les Canadiens au sujet des droits humains, «de l'histoire d'un pays où la citoyenneté n'est pas fondée sur l'appartenance à une race ou à une religion et où les lois sont adoptées par le Parlement et non pas inspirées de textes religieux». Selon Fatah, cette transformation est nécessaire pour éviter le piège de la fragmentation.
Ian Robinson, du Calgary Sun, offre sûrement la critique la plus dure du multiculturalisme. Selon lui, le multiculturalisme a des retombées indésirables et, pour l'illustrer, il parle non pas de jeunes musulmans pour une fois, mais de jeunes Canadiens d'origine croate, nés et élevés au Canada. Les amis d'un jeune avec qui il travaillait avaient décidé d'aller se battre en Yougoslavie. À leur retour, brisés par les horreurs qu'ils avaient eux-mêmes commises, ils ont plongé dans l'alcool, alors que leur ami se demandait s'il n'avait pas failli à son devoir en refusant d'aller à la guerre avec eux. Quand sa mère lui a dit que ce n'était pas sa guerre, il lui a répondu que, si elle n'avait pas voulu qu'il ressente un tel attachement à ses racines, elle ne l'aurait pas inscrit à des cours sur sa culture, sa langue et son histoire parsemée de rancunes anciennes. Selon Robinson, le multiculturalisme envoie malheureusement deux messages aux nouveaux arrivants : «Ne changez pas, nous vous aimons comme vous êtes» et «Vous arrivez dans un pays si confus et dégénéré qu'il ne pense pas que sa culture mérite d'être préservée, défendue ou promue. Tout ce que nous avons à vous offrir, c'est du travail».
Difficile position
Ce débat est étroitement associé, dans tous les journaux, aux réflexions sur la présence, en sol canadien, de supporteurs d'un islam radical. Pour le simple citoyen de religion musulmane qui ne cherche qu'à se perdre dans l'anonymat de la foule, les arrestations des dernières semaines viennent donc ajouter à une vie déjà plus compliquée depuis les attentats du 11 septembre 2001. L'écrivaine Anar Ali raconte, dans le National Post, comment, à partir de cette date, elle s'est faite à l'idée d'être fouillée, interrogée et parfois détenue lorsqu'elle voyage à l'étranger. Ce qui la perturbe davantage, c'est le fait qu'à chaque incident on l'interroge sur la question du terrorisme ou de l'extrémisme, non pas pour avoir son opinion de citoyenne, mais celle d'une musulmane. Comme si le fait d'appartenir à cette religion faisait d'elle une experte ou encore la détentrice d'un savoir qui échapperait aux non-musulmans. «Je n'ai aucune idée de ce qui motive un terroriste [...]. Les terroristes et les islamistes radicaux vivent dans un autre espace que moi, psychologiquement et culturellement, même s'ils ont été élevés au Canada, comme moi. Pour mieux comprendre ces jeunes hommes et les raisons de leur recours à la violence, il serait plus sensé de poser la question à un skinhead, à un membre de l'IRA, à un Tigre tamoul ou à un Weatherman. Si vous me posez la question, je devrai conjecturer, comme la plupart des gens, à partir des estrades.»
Salim Mansur, du Toronto Sun, prend au contraire ses coreligionnaires de front. Il reconnaît l'existence d'un sentiment d'isolement et d'incompréhension au sein de sa communauté depuis l'arrestation des 17 jeunes Torontois, mais il demande : à qui la faute ? Selon lui, les musulmans ont hérité d'une culture du déni qui les mène trop souvent à refuser la responsabilité pour le malaise à l'origine de la triste situation économique, politique et sociale de la majorité des pays arabo-musulmans. «Les rapports sur les pays arabes sont un triste catalogue de tyrannies bien implantées, d'économies en panne, de richesse dilapidée, d'oppression des femmes, de persécution des minorités et de violence endémique.» Il déplore que beaucoup de musulmans aient tendance à blâmer les autres pour leurs malheurs, offrant ainsi un terreau fertile aux terroristes. «Nous avons fait de l'hypocrisie un art et nous nous sommes emmêlés nous-mêmes dans un enchevêtrement de mensonges qui nous aveuglent du monde réel autour de nous», poursuit Mansur avec dureté. Le chroniqueur compare l'infime minorité d'extrémistes au sein de la communauté musulmane à ces quelques gouttes de citron qui font tourner le lait, mais encore trop de musulmans refusent de les confronter. Il déplore aussi cette incapacité à voir que le refus de séparer religion et politique permet à cette dernière de dominer l'islam et d'en faire «un paravent pour le tribalisme et le nationalisme». Mansur conclut par une tirade sans merci. «Nous, musulmans, sommes à l'origine de notre propre misère et nous ne sommes pas incompris par les autres qui voient dans notre conduite une menace à leur paix.»
mcornellier@ledevoir.com

La manière Charest
Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
C'est devenu la coutume de terminer les sessions par un bâillon pour remettre la pendule à zéro
Québec -- Y aurait-il une manière Charest? Une manière de mettre fin aux sessions parlementaires par un bâillon contenant à la fois un projet de loi controversé et une loi spéciale? En décembre, c'étaient le projet de loi 124 sur les Centres de la petite enfance et la loi spéciale visant les employés de l'État. À la fin de la présente session, ce fut le projet de loi sur la privatisation partielle du Parc national du Mont-Orford et la loi spéciale pour imposer la rémunération des médecins spécialistes.
Il y aurait aussi cette manière Charest qui serait plutôt une tare : cette manie du gouvernement libéral d'occulter ses bons coups par des gaffes touchant des enjeux secondaires : écoles juives, coupes dans les bourses aux étudiants, réorganisation administrative du réseau des CPE qui a tourné en affrontement et maintenant le mont Orford.
Le cas du mont Orford est patent. C'est un dossier que le cabinet du premier ministre considérait comme strictement local, une minuscule affaire qui se réglerait en moins de deux, malgré les avertissements du ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Thomas Mulcair, qu'on a tôt fait d'écarter. Après tout, deux députés de la région, Monique Gagnon-Tremblay et Pierre Reid, étaient d'accord pour que la montagne soit vendue à des intérêts privés. Ils devaient savoir de quoi ils parlaient. L'avis du renégat Pierre Paradis, député dans le comté voisin de Brome-Missisquoi, n'a pas pesé dans la balance.
Le gouvernement Charest croyait avoir l'appui du milieu, dont la chambre de commerce locale et la municipalité de Magog. Il fut bien embêté quand cet appui s'est volatilisé. Il le fut davantage quand ce petit enjeu régional est devenu un drame national, alors que plus de 10 000 personnes ont manifesté dans les rues de Montréal contre la vente d'une partie d'un parc national afin que des intérêts privés, liés aux libéraux, y construisent des condos.
Invité à expliquer, dans une entrevue donnée à RDI cette semaine, les causes de l'impopularité qui lui colle à la peau, Jean Charest a soutenu que son gouvernement avait parfois manqué «de pédagogie», qu'il avait mal expliqué certaines de ses décisions. Ce n'était pas que ces décisions étaient mauvaises tant sur le fond que sur le plan politique.
Occuper le terrain
Le cas du mont Orford est un cas de figure. En début d'année, les sondages internes du gouvernement montraient que la loi spéciale imposée aux employés de l'État en décembre ne lui avait pas fait de tort dans l'opinion publique. Le cabinet du premier ministre avait décidé que le gouvernement devait occuper le terrain, «contrôler l'agenda politique», tout au long de la session, d'abord avec un discours inaugural, puis avec un budget assez inventif, puis avec une série d'annonces à saveur écologique.
Le budget Audet s'attaquait à la dette en annonçant la création du Fonds des générations, une mesure qui ciblait les jeunes et qui a plu à la population. L'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité le projet de la loi sur le développement durable que Thomas Mulcair avait déposé la session précédente. Puis, le ministre Pierre Corbeil a présenté la politique énergétique du Québec, conçue au cabinet de M. Charest et basée sur l'énergie renouvelable. Cette semaine, coup sur coup, le gouvernement a dévoilé son plan d'action sur les changements climatiques, qui a poussé les groupes écologistes à se confondre en louanges -- du jamais vu ! --, et sa politique du transport collectif.
Mais voilà qu'un projet de condos construits dans un parc national vient complètement brouiller l'image de gouvernement vert que Jean Charest tente de bâtir. Le mont Orford est justement une affaire qui fait appel à la conscience écologique de la population, de plus en plus chatouilleuse, doit-on convenir. Sur le plan de la communication politique, la privatisation partielle d'un parc national entre en collision frontale avec le plan vert du gouvernement.
Tout cela fut précédé par le destitution de Thomas Mulcair. On a remplacé un ministre de l'Environnement qui se tenait debout par le ministre du Développement économique, Claude Béchard. Le loup dans la bergerie. Une semaine après sa nomination, Claude Béchard a allumé la mèche du mont Orford, avec les suites qu'on connaît.
On ne sait si c'est Jean Charest lui-même qui a eu l'idée saugrenue de régler le cas du mont Orford en même temps que son gouvernement lançait son offensive verte. On ne peut pas dire qu'il s'agit là de la stratégie du siècle. L'affaire du mont Orford servira sans doute de cas-type un jour dans les classes de science politique.
Journalistes et chroniqueurs politiques ont l'impression de se répéter quand ils écrivent sur le gouvernement Charest. C'est un gouvernement qui a transformé en cliché le plus plat l'expression «effacer l'ardoise». Il manifeste une forte tendance à retomber dans les mêmes ornières, à faire en sorte qu'à force d'incohérence seuls ses mauvais coups restent en mémoire.
Des élections ?
À la fin de la session, avec l'imposition d'une loi spéciale visant les médecins spécialistes alors qu'ils n'exerçaient aucun moyen de pression, le gouvernement a tenté une fois encore de mettre tous les dossiers controversés derrière lui. L'opposition est tentée d'interpréter cet empressement comme un signe que Jean Charest déclenchera des élections générales à l'automne. Mais encore faut-il que les sondages internes puissent montrer ne serait-ce qu'un semblant d'embellie, ce qui n'est pas le cas.
L'équipe de Jean Charest peaufine un plan de match qui mène le gouvernement jusqu'au prochain budget Audet. Après la protection de l'environnement et les énergies renouvelables, le gouvernement s'intéressera cet l'automne aux régions et à la ruralité, des thèmes sur lesquels les libéraux comptent pour renforcer leur base électorale qui, pour l'heure, apparaît bien mince à l'extérieur de Montréal. Le règlement du déséquilibre fiscal, dont Jean Charest ne doute pas et qui fera l'objet d'une conférence fédérale-provinciale à l'automne, pourrait permettre aussi au gouvernement de préparer un budget électoral.
Dans l'entourage du premier ministre, on table sur la faiblesse que ne manquera pas de montrer le chef du Parti québécois, André Boisclair, croit-on, une fois entré à l'Assemblée nationale. Des élections partielles dans la circonscription de Pointe-aux-Trembles, dans laquelle M. Boisclair se présentera, et dans l'autre comté vacant, Taillon, auront vraisemblablement lieu en août. On croit que le Jean Charest des beaux jours, le bagarreur, le campaigner, terrassera un chef péquiste empêtré dans ses contradictions et sa langue de bois. L'opposition péquiste pense au contraire qu'André Boisclair ne peut que gagner des points en siégeant à l'Assemblée nationale. Un beau match en perspective cet automne.

Le plan
Michel David
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
À l'ajournement des travaux de l'Assemblée nationale pour la période des Fêtes, le 20 décembre 2004, le premier ministre Jean Charest avait déclaré qu'il n'avait «pas de plan de remaniement ministériel» pour le début de 2005. Le 18 février suivant, il procédait à un remaniement majeur, marqué par l'expulsion du ministre des Finances, Yves Séguin, et l'arrivée de six nouveaux visages.
Nouvelles assurances qu'il n'avait «pas de plan de remaniement» les 8 et 18 février 2006. Le 28 du même mois, Thomas Mulcair était éjecté encore plus brutalement du conseil des ministres que son collègue Séguin, à qui on avait au moins eu la délicatesse d'offrir la Justice.
Bref, quand M. Charest assure qu'il n'a «pas de plan pour des élections à l'automne», comme il l'a déclaré deux fois plutôt qu'une jeudi soir à l'émission La Part des choses, il serait nettement prématuré de conclure que c'est exclu.
Bien entendu, le premier ministre ne ment pas. Voyons, qui pourrait penser une chose pareille ? Il n'a pas de plan, voilà tout. C'est précisément là le problème depuis trois ans, direz-vous.
On a fait dire abusivement à l'attaché de presse de M. Charest, Hugo D'Amours, qu'il n'y aurait pas non plus d'élections partielles estivales dans Taillon et Pointe-aux-Trembles. En réalité, il n'a exclu que la date du 17 juillet, que désignait la rumeur. En pleines vacances de la construction, la manoeuvre aurait été un peu trop évidente, mais on n'attendra certainement pas en septembre, alors que tout le monde sera revenu de vacances pour écouter ce qu'André Boisclair pourrait avoir à dire. Vous pouvez parier qu'il sera député de Pointe-aux-Trembles avant la fête du Travail.
***
Il était inquiétant d'entendre le premier ministre dire que son gouvernement désire poursuivre «toutes les bonnes choses» dont il nous a gratifiés au cours des derniers mois. Faisait-il allusion à la vente du mont Orford, aux augmentations de tarifs de la SAAQ ou encore à la fermeture du zoo de Québec ?
Sérieusement, M. Charest exagère peut-être un peu en parlant de la «session formidable» qui s'est terminée cette semaine à l'Assemblée nationale, mais c'est sans aucun doute la meilleure que son gouvernement ait connue depuis son arrivée au pouvoir.
C'est le budget de Michel Audet qui a changé le climat. Après un remaniement qui avait fait mauvaise impression et un discours inaugural sans ligne directrice claire, le gouvernement semblait parti pour une autre année de misère, malgré les belles perspectives ouvertes par l'arrivée des conservateurs à Ottawa.
Superbe coup de marketing politique, la création du Fonds des générations a presque fait oublier que depuis trois ans, le gouvernement a systématiquement manqué à sa promesse de diminuer les impôts.
Il y a indéniablement eu de «bonnes choses» par la suite : l'entente sur l'UNESCO, le pacte fiscal avec les municipalités, le contrat à Bombardier... Mais il y a surtout eu la vente du mont Orford, qui a occulté tout le reste.
On a toujours pensé que M. Charest avait commis une erreur de jeunesse en téléphonant à un juge quand il était ministre de la Jeunesse et du Sport dans le cabinet Mulroney. On se rend compte aujourd'hui que ce manque de jugement n'avait rien à voir avec son inexpérience. Cette lacune semble permanente chez lui.
Au cours des derniers jours, on a assisté à une pluie de nouvelles politiques totalement inhabituelle à cette période de l'année. Il n'y a peut-être pas de plan d'élections générales à l'automne, mais il semble bien qu'il y en ait un pour vérifier si la chose serait possible.
Les prochains sondages indiqueront dans quelle mesure le gouvernement aura réussi à ébranler le mur d'insatisfaction qui se dresse devant lui. Si une fenêtre s'ouvre, M. Charest sera sûrement tenté. Sinon, il faudra renoncer définitivement à l'automne.
***
Le scénario idéal consisterait sans doute à attendre que la correction du déséquilibre fiscal fasse pleuvoir les milliards qui permettraient à Michel Audet d'annoncer enfin les baisses d'impôt promises, mais Stephen Harper commence à dire que le déséquilibre n'est peut-être pas aussi grave qu'on le croyait. Certes, il n'est pas pour se déguiser en père Noël alors que les négociations commencent à peine, mais il reste que ce ne sera peut-être pas le pactole.
Maintenant que M. Harper a promis un scrutin à date fixe, M. Charest ne peut plus tenir pour acquis qu'il suffit de laisser les souverainistes s'épuiser dans une campagne fédérale hâtive pour ensuite leur rentrer dedans. Cela peut encore se produire, mais les sondages ne garantissent pas une majorité aux conservateurs alors que le PLC n'a même pas de chef.
Jusqu'à présent, les libéraux ont toujours pensé qu'André Boisclair était leur meilleur atout. Comment les en blâmer alors que le PQ ne cesse de dégringoler dans les sondages depuis qu'il a été élu chef ?
Ils devraient observer attentivement son comportement depuis le dernier conseil national de son parti. Il semble en être sorti transformé. Dans l'entrevue qu'il a lui aussi accordée à Radio-Canada cette semaine, M. Boisclair paraissait beaucoup plus sûr de lui. Presque trop.
Hier, Le Soleil titrait en première page avec une phrase, clairement destinée à faire la manchette, qu'il avait lancée la veille au cours d'une rencontre avec l'équipe éditoriale : «Je ne suis pas un kamikaze». Autrement dit, peu importe ce que dit le programme du PQ, il ne déclenchera pas un référendum s'il ne croit pas être en mesure de le gagner.
Il n'aurait jamais pris le risque de jouer les Lucien Bouchard s'il n'avait pas mesuré à Saint-Hyacinthe la marge de manoeuvre que les militants péquistes sont disposés à lui accorder. L'ancien PQ n'aurait pas toléré qu'on tripote aussi allégrement les dispositions du programme en ce qui concerne l'école privée. Toute l'improvisation dans laquelle baignait le conseil national aurait été vivement dénoncée. Le nouveau PQ ne semble plus vouloir s'enfarger dans les fleurs du tapis.
Libéré de l'obligation de surveiller ses arrières, M. Boisclair pourrait se révéler un adversaire redoutable à l'Assemblée nationale si on avait l'imprudence de l'y laisser entrer. Peut-être M. Charest devrait-il commencer à préparer un plan.
mdavid@ledevoir.com

Le Texas canadien
Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
Banff -- Si ce n'était des unifoliés qui flottent partout, j'aurais l'impression d'être quelque part dans le Midwest américain. La nourriture est américaine, la culture populaire aussi. Les vêtements et les véhicules sont texans. La prospérité s'affiche outrageusement, les maisons sont hors de prix. Le pétrole provoque un tel boum de construction que Calgary souffre d'une pénurie de briques, de bois, d'acier et... de toilettes portatives. Dimanche, des fondamentalistes religieux ont troublé le calme de la très modeste parade de la Gay Pride à Calgary. Lundi, le conseil municipal de la capitale canadienne du pétrole étudiait un règlement qui permettrait aux policiers d'arrêter les fumeurs qui fréquentent la Plaza olympique. Selon un conseiller municipal, il y a beaucoup de vendeurs de drogue dans ce lieu public et, toujours selon lui, les dealers sont presque tous des fumeurs de cigarettes ordinaires.
Ici, on est obsédé par la sécurité et le crime. Les agences de sécurité font des affaires d'or et les quelques Noirs qui habitent la région se plaignent de harcèlement et de discrimination.
Au cours du week-end dernier s'est déroulé dans cette ville qui ne finit pas de croître un colloque qu'on trouverait surréaliste ici, auquel participaient des politiciens locaux et américains, des militants religieux et pro-vie ainsi que des dignitaires religieux. Le thème du colloque ? L'établissement nécessaire d'un partenariat moral entre les Églises et les gouvernements. Plusieurs participants ont souligné qu'avec l'élection de Stephen Harper, le Canada était sur la bonne voie d'établir un tel partenariat. L'événement a été amplement couvert par les médias locaux. Il faut dire que l'Alberta est, avec la Colombie-Britannique, la seule province du pays où la pratique religieuse n'a pas subi de déclin significatif.
C'est tout cela qu'il faut garder à l'esprit pour comprendre les motivations profondes du gouvernement conservateur. Car l'Alberta, ce curieux mélange de baroudeurs pétroliers, de ranchers prospères et de convictions religieuses qui veulent se concrétiser en programme politique, constitue l'âme et l'épine dorsale du Parti conservateur. On ne peut pas comprendre ce parti et le Canada qu'il souhaite sans comprendre l'histoire politique et la mentalité de l'Alberta car même les ministres qui ne viennent pas de cette province sont presque tous des Albertains dans l'âme.
Ce n'est qu'en 1947 que le pétrole a ouvert la voie de la prospérité à la province. Auparavant, c'était une province relativement pauvre et essentiellement rurale. Très rapidement s'y sont installés des communautés religieuses évangélistes et fondamentalistes comme les mennonites et les baptistes. Le ministre de la Justice actuel, Vic Toews, est le fils d'un pasteur mennonite.
En 1933, le directeur du Calgary Prophetic Institute, le révérend William Aberhart, qui pratique le métier d'évangéliste radiophonique et qu'on a surnommé Bible Bill, devient chef d'un nouveau parti, le Crédit social, et est nommé premier ministre. Le Crédit social est un mélange fumeux de théories économiques et de principes religieux. Le premier gouvernement créditiste va même jusqu'à instaurer la censure des journaux afin de mieux assurer la bonne morale de la société. Le premier ministre, quant à lui, continue ses émissions religieuses tout au long de son mandat. Il s'adjoint un jeune homme, Ernest Manning, père de Preston, fondateur du Parti réformiste, dont Stephen Harper a été un des principaux conseillers. Toujours pasteur radiophonique, Ernest Manning devient premier ministre en 1943 et le demeurera jusqu'en 1971. Le parti est ensuite défait et se dilue dans le Parti conservateur albertain, au pouvoir depuis lors. Si les conservateurs ont abandonné les théories économiques du Crédit social, ils conservent cette croyance fondamentale en ce que George W. Bush appelle les «valeurs familiales» et à un principe qui veut que les croyances religieuses et la politique soient intrinsèquement liées. Le Parti conservateur, qui n'est que le Parti réformiste «revampé», croit encore à ce principe.
La deuxième composante de la mentalité albertaine est essentiellement américaine et renforce un mode de vie et une conception de la société qui prennent leurs racines dans le métier de cow-boy. En 1947, une filiale à part entière de la compagnie pétrolière Imperial Oil, de Houston, au Texas, découvre le champ pétrolier de Leduc. C'est le début de la prospérité albertaine mais aussi celui de l'américanisation de cette société. À l'époque, l'industrie pétrolière canadienne est essentiellement américaine et texane. Après Imperial Oil, Texaco et Shell USA envoient leurs géologues, leurs travailleurs et leurs administrateurs au Canada. Ils importent avec eux une vision du monde, une croyance religieuse dans les vertus de l'entreprise privée et de l'économie de marché ainsi que dans l'absolue liberté de l'individu.
La conjonction de ces deux mentalités, la religieuse et la pétrolière, produit une conception de la société que je qualifierais de texane, et ce n'est pas sans raison que Stephen Harper s'entend aussi bien avec George W. Bush. Ils sont tous deux des enfants de la même culture. Dans ce type de société, la profondeur des convictions religieuses fondamentalistes ou conservatrices pervertit la vision du monde des hommes politiques. Ils appliquent la certitude de leur foi à une vision manichéenne de la société et du monde. La mentalité pétrolière, pour sa part, produit des hommes politiques qui croient que le profit même injuste et exagéré est un droit divin et que la planète est une sorte de citron qu'on peut presser impunément. Voilà pourquoi, durant ces cinq jours, je me suis constamment demandé si j'étais au Canada ou aux États-Unis.

Essais - L'Occident et l'Islam depuis quatorze siècles
Robert Comeau
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juin 2006
Le livre de Richard W. Bulliet nous permet de comprendre les causes profondes du retour de l'Islam en tant que force politique et de lutter contre les entreprises de « révision de l'histoire »
Titre VO : La civilisation islamo-chrétienne - Son passé, son avenir
Description : Richard W. Bulliet, Traduit de l'américain par Paul Chemla, Flammarion, Paris, 2006, 237 pages
Professeur d'histoire à l'université Columbia et spécialiste de l'Islam, Richard W. Bulliet réagit à la thèse du «choc des civilisations» -- en réalité des religions -- de Samuel Huntington, mais aussi aux chercheurs américains qui, depuis Bernard Lewis, n'ont retenu que la dimension conflictuelle des rapports entre l'Occident et le monde musulman. Destiné au grand public, cet ouvrage veut montrer qu'en dépit de l'hostilité qui les a souvent opposés, l'Islam et l'Occident ont des racines et une histoire communes. Nous n'avons pas ici un récit historique continu; il s'agit plutôt de quatre articles rédigés entre 1970 et 1994, qui chacun à sa façon tente de corriger notre vision de l'Islam.
Dans un premier chapitre, Bulliet démontre l'existence d'une civilisation islamo-chrétienne, comme il existe une civilisation judéo-chrétienne. Ce socle historique commun ne se limite pas à la tradition des Écritures. Bien que la cohabitation entre musulmans et chrétiens fut limitée en Europe occidentale, ces sociétés, voisines géographiquement, ont suivi des trajectoires parallèles incompréhensibles l'une sans l'autre.
Bulliet s'intéresse notamment à l'apport des penseurs musulmans au fonds de la pensée scientifique et philosophique du Moyen Âge tardif, auquel les juifs et les chrétiens d'Europe ont ensuite puisé. En dépit des périodes de guerre, les marchands européens n'ont jamais cessé de commercer avec les musulmans sur les rives de la Méditerranée. Il nous rappelle que «trente-quatre des pays européens d'aujourd'hui ont été à un moment ou un autre totalement ou partiellement gouvernés par des musulmans pour un siècle ou davantage» et «vivaient paisiblement au quotidien».
Bulliet réagit aussi contre «ce grand récit historique ancré dans quatorze siècles de peur et de polémique hérité d'une construction chrétienne de l'histoire» en nous présentant une évolution comparée de la Chrétienté occidentale et de l'Islam. Il décrit ainsi, entre la conquête de l'Espagne en 711 et 1500, des traditions au parcours relativement semblable : si les autorités musulmanes ont toléré le christianisme, le judaïsme et le zoroastrisme, sans accorder cependant la pleine égalité religieuse, la Chrétienté latine, de son côté, expulsera ses minorités juive et musulmane, avant de se déchirer plus tard entre catholiques et protestants. Musulmans et chrétiens manifestaient cependant la même intolérance à l'égard du polythéisme.
Dans sa comparaison, Bulliet souligne la symétrie parfaite concernant la croissance rapide des «spécialistes du religieux» : la popularité du monachisme en Europe a lieu en même temps que la montée des oulémas, porteurs du savoir religieux. Et les universités chrétiennes commencent à s'organiser au XIe siècle, en même temps que les collèges religieux islamiques (madrasas); les deux préparent à un rôle actif des spécialistes du religieux. Chacun s'attache à une langue religieuse unique : le latin en Europe, l'arabe en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. L'Islam a cependant rejeté une structure ecclésiastique hiérarchisée.
Dans son analyse comparée des rapports de la religion au pouvoir, Bulliet note que «l'Église catholique a fait front avec plus d'audace que les oulémas, mais ces derniers ont été plus efficaces pour protéger à long terme leur rôle d'interprètes de la loi».
Pendant la période des croisades, entre 1095 et 1250, l'Europe, et particulièrement l'Europe du Sud, s'est transformée au contact d'apports musulmans dans maints domaines. Il rappelle entre autres, en philosophie, les commentaires sur Aristote; en théologie, l'averroïsme; ainsi que les chiffres arabes, la poudre à canon, les techniques chirurgicales, le luth, les chansons des troubadours, les contes, la production en verre, le papier, la gravure sur bois, et en cuisine les pâtes et le sucre.
Renversement
Après 1500, sur le plan économique, le rapport des forces s'en renversé au profit des chrétiens. Alors que les dynastes musulmans s'efforçaient de recréer un vaste empire continental eurasiatique, les Européens optaient pour l'empire maritime, développaient le commerce et s'enrichissaient. Sur le plan religieux, de 1500 à 1900, l'Islam prend une avance décisive en multipliant les conversions en Asie du Sud, en Inde et en Afrique.
Dans un autre chapitre, Bulliet tente d'expliquer pourquoi la civilisation musulmane n'a pas atteint le niveau de civilisation fixé par l'Occident : l'Europe colonise, depuis la conquête de l'Algérie en 1830 jusqu'à l'attribution de mandats aux grandes puissances occidentales décidée par la Société des nations en 1920. «Loin de gagner le respect des Européens, toutes les régions du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, sauf la Turquie, sont tombées sous la coupe de leur impérialisme.»
Devant les dictatures «laïques», les lettrés religieux ont toujours pris la tête de mouvements de résistance à la domination étrangère, alors que les mouvements d'européanisation finissaient toujours par des dictatures. Bulliet explique la tendance de la population à accepter les chefs religieux : l'association de la religion à la justice donne du poids à ces mouvements qui s'opposent à la pénétration étrangère. Il décrit un islam pluraliste et progressiste où les fous d'Allah sont marginaux.
Le professeur Bulliet montre enfin comment, depuis 1945, les chercheurs américains ont été inattentifs à l'Islam et ont erré en postulant que la modernité occidentale était le seul avenir souhaitable.
Observateur attentif de la place de l'islam dans la vie publique des musulmans, ce sage historien chevronné nous permet de comprendre les causes profondes de ce retour de l'Islam en tant que force politique et de lutter contre les entreprises de «révision de l'histoire» conduites par des intellectuels comme Samuel Huntington, dont les thèses servent de support idéologique aux interventions américaines dans le monde arabe.
Collaborateur du Devoir

SANS FOOT
Caroline Moreno
TRIBUNE LIBRE lundi 19 juin 2006
C’est le Mondial de soccer,
un événement célébré aux quatre ans,
et ça prend le câble pour voir les matchs !
Près de chez moi, dans la Petite Italie,
c’est la fièvre
des drapeaux, des décapotables, des chaînes en or,
des Gino et des Gina.
Lors de la finale de la dernière coupe,
qui opposait l’équipe de France à celle de l’Italie,
les tenanciers de bar et de café triaient la clientèle sur le volet.
Les Italiens, qui prenaient pour les Italiens,
avaient accès à l’écran géant, les autres se voyaient décerner
un carton rouge.
Les résidants du quartier, les habitués,
les Gagnon, les Tremblay,
pouvaient toujours
traverser le viaduc pour aller chez les Grecs
s’ils voulaient suivre le ballon.
La partie n’était pas terminée
que déjà les Italiens klaxonnaient leur victoire.
Ils ont perdu le match
par la peau des dents.
Bien fait.
Le bon Dieu les a punis.
Mes voisins avaient la mine basse.
Qu’ils soient ici depuis quarante ans
ou qu’ils soient nés ici
ils ont la fibre italienne sensible.
Les vieux parlent leur langue
les jeunes, pour la plupart, utilisent l’anglais.
Ils sont Italiens
Canadiens lors d’élections
jamais Québécois.
Ils ne leur viendraient pas à l’esprit
de brandir un drapeau québécois
ou d’encourager Jacques Villeneuve
lors du prochain Grand Prix
qui se déroulera en même temps
que les « grandioses » festivités de la Saint-Jean.
Ils ont leur équipe de soccer.
Ils ont les Ferrari.
Ils ont leurs vins.
L’indépendance du Québec, pour mes voisins Italiens,
constitue davantage un problème
qu’une solution à nos problèmes.
Ils ne veulent pas en entendre parler.
Ils ne veulent pas comprendre
que les Québécois auraient peut-être
eux aussi envie
d’avoir leur maillot bleu et blanc
sur un terrain de foot,
une patinoire, un vélo,
du haut d’un plongeon.
Qui peut le comprendre ?

Irlandais ou Catalans?
Venne, Michel
Le Devoir lundi, 19 juin 2006
Les habitants d'une région de l'Espagne, la Catalogne, votaient hier sur un nouveau statut politique qui leur est accordé par Madrid à la suite de longues négociations. Les Catalans seront reconnus comme formant une nation à l'intérieur de l'État espagnol. Les pouvoirs du gouvernement catalan seront légèrement accrus, et la part des impôts perçus par cette région autonome sera augmentée. La langue catalane sera mieux protégée.
Les Québécois, pour leur part, célébreront, cette semaine, leur «Fête nationale», celle du Québec, et ce, même si ni la Constitution ni l'État canadiens ne reconnaissent le Québec comme une nation. Les pouvoirs provinciaux du Québec sont plus étendus que ceux de la Catalogne en Espagne. Le modèle d'aménagement linguistique dont rêvent les Catalans est notre «loi 101».
Il est tentant de comparer la Catalogne avec le Québec, comme d'ailleurs l'on compare souvent le Québec à d'autres nations sans État comme l'Écosse. Ces comparaisons sont utiles, mais elles sont insuffisantes lorsque l'on cherche à étudier l'ensemble de nos options.
En 1999, j'avais piloté une série d'articles parue dans Le Devoir sur le thème: Penser la nation québécoise. Une douzaine de nos meilleurs intellectuels avaient participé à l'exercice. À cette occasion, j'avais reçu un courrier abondant. Certaines lettres avaient attiré mon attention plus que d'autres. L'une d'elles, signée par James Leavy, qui m'écrivait de Paris, avait piqué ma curiosité et je l'ai conservée. Selon lui, la question nationale québécoise se posait ainsi: Les Québécois, demandait-il, sont-ils Irlandais ou Catalans?
L'Irlande est un petit pays comparable au Québec par sa population, qui a obtenu l'indépendance (la Grande-Bretagne lui accordait le statut de dominion) en 1922, à la suite d'un conflit armé, et est devenue une république à part entière en 1949. Au départ, la majorité irlandaise n'était pas indépendantiste. Il a fallu le soulèvement de Pâques 1916, organisé par une minorité républicaine et séparatiste, et la répression brutale de cette insurrection, pour faire basculer l'opinion du côté de l'indépendance.
À la différence des Irlandais, convertis au séparatisme, les Catalans ont essayé, tout au long du XXe siècle, de poursuivre un projet autonomiste sans se séparer de l'ensemble espagnol. La Catalogne est aujourd'hui une région autonome au sein de l'Espagne. Le projet catalan avait pourtant lui aussi été durement réprimé, sans toutefois que cela suscite de ferveur séparatiste comme en Irlande. La langue catalane a été interdite sous Franco.
Le projet irlandais était un projet républicain, alimenté par diverses sources: l'autonomisme des colons anglo-irlandais qui voulaient s'affranchir de la tutelle de Londres, le romantisme centré sur la renaissance gaélique, le mouvement d'émancipation des catholiques traités comme des citoyens de seconde zone.
À l'opposé, le nationalisme catalan est centré sur un objectif culturel et linguistique, mais n'est pas doublé de l'aspiration à l'autonomie politique complète. Le mouvement indépendantiste catalan recueillerait moins de 10 % d'appui dans la région.
En l'absence d'un État catalan souverain, l'appartenance à ce peuple est purement volontaire et sans conséquences juridiques. L'importante minorité non catalane vivant en Catalogne, issue de l'immigration notamment du sud de l'Espagne, ne se sent guère concernée par le projet catalan, observe James Leavy. Elle apprend la langue catalane sans grand enthousiasme, tout en insistant sur le droit d'utiliser la langue espagnole dans la vie publique. Il n'existe pas de citoyenneté catalane à laquelle pourraient adhérer l'ensemble des habitants de ce territoire.
En revanche, à cause de l'existence d'un État souverain en république d'Irlande, l'appartenance au peuple irlandais est automatique pour tous ceux qui ont ou qui acquièrent la citoyenneté irlandaise parce que celle-ci entraîne des conséquences juridiques immédiates. C'est la citoyenneté qui confère des droits politiques, protège les droits fondamentaux et crée l'identité politique par la démocratie.
Dans leur quête nationale, les Québécois sont-ils plus catalans qu'irlandais? Voulons-nous seulement sauver une langue? Ou souhaitons-nous créer, dans ce coin d'Amérique, une citoyenneté nouvelle? Sauver une langue ou être maîtres chez nous?
Le combat linguistique québécois est déjà largement gagné. Si le nationalisme québécois était uniquement culturel et linguistique, la question nationale serait réglée. Nous avons déjà plus de pouvoirs au Canada que les Catalans en auront en Espagne.
Alors pourquoi la moitié des Québécois veut-elle faire du Québec un pays? Et pourquoi un autre groupe de 20 % de la population souhaite-t-il voir le Québec obtenir une plus grande autonomie au sein de la fédération?
En 1991, après le refus par le Canada anglais de reconnaître le Québec comme une société distincte en rejetant l'Accord du lac Meech, Robert Bourassa avait créé la commission Bélanger-Campeau, formée de personnalités provenant d'horizons politiques divers et qui, après des mois d'audiences publiques, s'était brisée sur des divergences quant aux solutions, mais s'était entendue sur un diagnostic: «Les attentes de la population sont élevées: elle veut voir le Québec récupérer des compétences dans tous les secteurs, qu'ils soient du domaine économique, social ou culturel.»
Au fond, nous sommes un peu catalans et beaucoup irlandais. Comme les Catalans, nous voulons sauver notre langue et notre culture. Surtout, nous sommes capables de patience. Mais nous voulons aussi, comme les Irlandais, être maîtres chez nous.
Notre conscience nationale reste forte parce que nous avons, collectivement, et dans un contexte de pluralisme des origines, suffisamment débattu et réfléchi sur nous-mêmes pour acquérir la conscience de former une communauté politique enracinée dans une histoire et une culture.
Cette conscience nous aide à faire face avec une certaine sérénité à la mondialisation. En cette veille de Fête nationale, c'est l'acquis que je nous souhaite de célébrer.
michel.venne@inm.qc.ca

Le geste de Paradis
Audy, Valère
La Voix de l'Est lundi, 19 juin 2006
Éditorial - Le député libéral de Brome-Missisquoi n'a pas respecté la ligne de parti lors du vote de l'Assemblée nationale sur la privatisation partielle du mont Orford. En s'objectant, Pierre Paradis a défié son chef Jean Charest et le whip du parti. Si les uns sont fiers, dont ses électeurs qui relèvent son courage, d'autres s'interrogent. L'opposition, qui a combattu le projet, ne pouvait faire autrement que de l'applaudir.
Personne n'ignore que MM. Paradis et Charest ne sont pas les meilleurs amis du monde. À travers ses propos et son comportement, le député de Brome-Missisquoi le laisse parfois savoir, à tout le moins deviner. Vieux routier libéral et ancien ministre que le premier ministre a décidé d'ignorer lors de la formation et ensuite du remaniement de son cabinet, le député a une crotte sur le coeur. Mais son geste, quoique d'aucuns puissent en penser, n'en est probablement pas un de vengeance.
La circonscription de Pierre Paradis s'étend jusqu'à Orford et plusieurs de ceux qui s'objectent à la vente d'une partie de la montagne sont ses électeurs, même des libéraux. Et puis, il n'y a pas que les gens vivant aux alentours d'Orford qui s'opposent à cette vente. Il y en a de plus loin, voire du coeur de sa circonscription. Pas surprenant que ça les intéresse puisqu'il y a d'autres montagnes dans son comté de même que des écologistes qui les surveillent toutes.
Ce qu'a fait Pierre Paradis correspond au rôle qui lui est dévolu, celui de respecter la volonté populaire perçue, de se comporter en représentant et porte-parole de ses électeurs. En se collant à la ligne de parti pour voter avec le gouvernement, il aurait alors laissé tomber et trompé ses électeurs. Or, ce n'est pas pour servir le parti qu'un député est élu, mais pour servir ses électeurs à travers l'instrument que constitue le parti. Autrement, il ne serait qu'un délégué du chef, alors pourquoi tenir des élections?
Cela n'exclut pas la nécessité, en certaines circonstances, de respecter la ligne de parti. Il serait par exemple inacceptable qu'un libéral soutienne des positions souverainistes ou qu'un souverainiste endosse les orientations fédéralistes. Autant croire que l'auteur en question ne serait pas dans le bon parti. De même, on ne peut imaginer qu'un député, lors d'un vote serré, fasse tomber son gouvernement pour un seul élément du programme.
Dans le dossier d'Orford, le gouvernement Charest n'était pas en danger et l'affaire n'est pas d'ordre constitutionnel. Ce qui est en cause, c'est une vision du développement qui divise la population, même les libéraux. Et peut-être aussi certains de leurs adversaires. Parce que ce n'est pas tout le monde, même chez les adversaires, qui croit que c'est le rôle de l'État de posséder et/ou de gérer des centres de ski et clubs de golf.
Bref, M. Paradis a agi tel qu'il se devait de le faire. Ce qui agace son chef, son whip et certains libéraux. En même temps que ça fait le bonheur des opposants au projet et des adversaires politiques.
Mais plutôt que de le féliciter ou de l'haïr, selon qu'on est de l'opposition ou du parti au pouvoir, pourquoi n'aurait-on pas le courage d'en faire autant, de représenter ses électeurs au lieu de se comporter en délégué du pouvoir? La ligne de parti fait trop souvent de plusieurs de nos députés, à Québec comme à Ottawa, des troupeaux de moutons.
vaudy@lavoixdelest.qc.ca

Se tirer dans le pied
Gagné, Pierre-Paul
La Presse lundi, 19 juin 2006
Les rumeurs (provenant surtout des milieux péquistes) voulant qu'on assiste à des élections générales précipitées dès l'automne au Québec se font de plus en plus persistantes.
Or, lors des élections partielles dans Sainte-Marie/Saint-Jacques, en avril dernier, on a pu voir que la scène politique compte maintenant un acteur de plus avec l'arrivée de Québec solidaire, et que ce parti peut espérer remporter rapidement un certain succès, du moins dans la grande région de Montréal. En effet, Manon Massé, la candidate de QS, n'a-t-elle pas récolté quelque 22 % des votes dès les premiers pas électoraux de son parti?
Mais les nouveaux partis éprouvent toujours beaucoup de difficulté à sortir de la marginalité, et ce ne sont pas les récentes déclarations d'Amir Khadir, un des deux porte-parole du parti, au sujet du 11 septembre 2001 qui en augmenteront la crédibilité.
Non seulement les théories farfelues de M. Khadir ont-elles été rejetées par la très grande majorité de nos lecteurs, mais elles ont incité plusieurs de ceux-ci, manifestement des sympathisants de QS, à demander à l'autre porte-parole du parti, Françoise David, de se débarrasser de ce " canard boiteux ".
" Mme David s'est plus ou moins dissociée des propos gênants de son compagnon d'armes, mais le mal est fait. Comment un chef de parti politique peut-il tenir des propos aussi fanatiques. Mme David aurait intérêt à réviser ses fréquentations afin de conserver sa crédibilité et celle de son parti. " (Agathe Corriveau)
" En faisant de la politique populiste avec un ensemble de faits très inquiétants pour la sécurité de tous, Khadir me rappelle ce que Jean-François Revel écrivait dans L'obsession anti-américaine en 2002: " L'idéologie est une machine à rejeter les faits... lorsque ceux-ci risqueraient de la contraindre à se modifier. Elle sert aussi à les inventer quand ces inventions lui sont nécessaires pour persévérer dans l'erreur. " (Jean-Guy Laurendeau)
" Je ne suis pas surpris que QS s'oppose aux projets de développement hydroélectrique. Imaginez on risque de faire de l'argent comme de " vils capitalistes "! Comment voulez-vous que l'on prenne ces gens au sérieux, surtout après avoir entendu Amir Khadir nous expliquer ses thèses farfelues? Avec Québec Solidaire, c'est un aller simple pour Back to the future. " (Gilles Morissette)
" Je crois que Françoise David n'a pas le choix. Après des propos aussi irresponsables d'Amir Khadir, elle doit le mettre à la porte. De toute façon, sa carrière politique vient de se terminer, à mon avis. " (Michel Lavigne)
Déjà terminée la carrière politique d'Amir Khadir? L'avenir nous le dira. Mais en attendant, ce qui est sûr, c'est que l'été va se montrer le bout du nez dans deux jours et qu'il est déjà temps de dresser un rapide bilan des six premiers mois de l'année.
Ce qui frappe, c'est que l'actualité, vue à travers notre Boîte aux lettres, a été en bonne partie dominée par des débats touchant d'une façon ou d'une autre des groupes ethniques, ainsi que leurs croyances religieuses, au Canada ou ailleurs. Voyons voir: suites au jugement de la Cour suprême sur le port du kirpan dans les écoles (978 courriels); décision de la Commission québécoise des droits de la personne sur les lieux de prière à l'ÉTS (452 courriels); et réactions de nos lecteurs au débat international provoqué par la publication de caricatures représentant Mahomet: 435 courriels.
Signe des temps? Peut-être. Surtout si on considère ces autres sujets plus ou moins reliés qui ont également beaucoup retenu l'attention de nos lecteurs: démantèlement d'une cellule terroriste islamiste à Toronto (321 courriels); exécution du chef terroriste Al-Zarqaoui à Bagdad (125 courriels); bien-fondé (ou non) de la présence militaire canadienne en Afghanistan (280 courriels); et " affaire " Khadir (100 courriels).
On n'aurait pas vu cela à l'époque où nos principales préoccupations portaient sur la qualité des eaux de baignade ou sur le virage à droite au feu rouge. Mais consolons-nous, les premiers mois de 2006 auront malgré tout suscité quelques bons vieux débats à saveur plus locale comme le déplacement du casino et la privatisation partielle du mont Orford.
Heureusement qu'il y a encore ce type de débats pour nous rattacher à des réalités plus typiquement de chez nous...
Sur ce, bonnes vacances.

Mr. Ignatieff is Canadian enough for me
LYSIANE GAGNON
The Globe and Mail June 19, 2006 Monday
Michael Ignatieff, the front-runner in the federal Liberal leadership race, is not without flaws. But one criticism raised against him is distinctly unfair: the fact that the largest part of his career was outside Canada would somehow disqualify him from vying for the top job in the land.
"Living through the crises and challenges of a place and dealing with people and prejudices of that place," writes Globe columnist Jeffrey Simpson, "teach an individual in ways that a more intellectual understanding cannot."
I beg to differ. One could become a good prime minister without having witnessed, day after day, the debilitating saga of the Meech Lake and Charlottetown constitutional accords. When the Canadian elites were engulfed in this boring crisis, Mr. Ignatieff was producing public affairs programs for the BBC. He was living and writing in London, an intellectually challenging metropolis and major international crossroads. Would he have gained more insight on politics and human beings if his life had revolved around Ottawa's Convention Centre, Parliament Hill and the bar of the Westin Hotel?
Mr. Ignatieff later moved on to Harvard. He missed Kim Campbell's ups and downs and the dirty squabbles between the Chrétien and the Martin clans. But whatever he did miss would have been greatly counterbalanced by the rich experiences he gained abroad.
Why the fuss? Mr. Ignatieff actually spent his formative years in Toronto, where his family has been rooted for two generations and where he received his undergraduate degree in history. It's more than Joe Volpe, another contender for the Liberal leadership, can say. Mr. Volpe was born in Italy; one could say that he missed out on crucial Canadian experiences since he has no childhood memories of Canada. And what about Ujjal Dosanjh, the Liberal MP and former B.C. premier who came to Canada at 21? If Canadian politicians were to be judged according to their degree of "Canadianness," first-generation immigrants would be automatically excluded.
In a country as diverse and vast as Canada, applying strict "Canadianness" criteria would disqualify those who are not acquainted with the Toronto-Ottawa axis that forms the hub of federal politics. Even Pierre Trudeau was seen as vaguely alien in Toronto's Liberal political and business circles. He didn't like baseball; he didn't laugh at the same jokes; he didn't have the same lifestyle.
Because they come from a distinct culture, French-speaking Quebeckers miss a great deal of what, for an English-speaking Central Canadian, would be considered quintessentially Canadian. So would those who never lived outside British Columbia or Newfoundland, two provinces that are relatively remote from the Canadian mainstream. The cultural gap would be greater for aboriginals raised in the North.
If one adheres to a stereotyped view of what a political leader's previous experiences should be, then even age could be a problem. Parti Québécois Leader André Boisclair was born in 1966. He has no memory of the 1970 October crisis and he was only 14 when the 1980 referendum on sovereignty was held. Yet, it didn't occur to anyone that his lack of personal knowledge of the recent history of the sovereigntist movement would be a political handicap.
Much has been said about the fact that, in some of his speeches in the United States, Mr. Ignatieff indirectly referred to himself as an American, as if it were damning evidence that he had betrayed his Canadian soul. I would rather think that, when he was speaking about world affairs and terrorism, he identified with the Americans in the sense that he shared their fundamental values and the same worries about threats posed by radical Islam. Rhetorically speaking, isn't it easier to use "we" when one is calling for a specific attitude. The "you" may sound paternalistic.
In any case, if someone loves Canada enough to want to renounce the gratifying life of an intellectual for the hassles of political life, that is enough for me.
lgagnon@lapresse.ca

Un exemple pour le Canada, selon Jean-Pierre Charbonneau
Normandin, Pierre-André
Le Soleil lundi, 19 juin 2006
Si la Catalogne s'est inspirée du Québec pour son référendum sur son autonomie, le Canada aurait avantage à prendre exemple sur l'Espagne, selon le député péquiste Jean-Pierre Charbonneau. La reconnaissance de la nation catalane marque un pas en avant pour ce peuple, pas que refuse de faire le reste du Canada, déplore le souverainiste.
"C'est un peu ironique de voir (le premier ministre) M. Harper venir fêter la Fête nationale à Québec alors qu'il n'a jamais été capable de reconnaître la nation québécoise", a lancé M. Charbonneau en entrevue téléphonique au Soleil.
"Les Espagnols ont donné une leçon aux Canadiens. Mais ça ne veut pas dire qu'on doit se rabattre sur un statut particulier", tempère le député de Borduas. D'ailleurs, plusieurs Catalans ont voté non, estimant que la proposition d'autonomie n'allait pas assez loin, selon M. Charbonneau.
Aux yeux de ce dernier, le référendum catalan a davantage rapproché l'État du nord-est espagnol de la situation politique actuelle du Québec. La reconnaissance de sa nationalité en plus. "Il faut voir où était la Catalogne. C'est davantage comme si les Acadiens essayaient de se faire reconnaître comme nation."
Jean-Pierre Charbonneau voit donc dans le référendum un pas inspirant pour les Québécois, mais un pas dangereux à franchir. "Il ne faut pas oublier qu'en devenant une nation distincte, les gens acceptent d'une certaine façon de renoncer à leur indépendance."
Le référendum catalan s'inscrit dans une tendance européenne de reconnaissance des nationalités, selon le député Charbonneau. La Grande-Bretagne a récemment accordé une plus grande autonomie à l'Écosse, à l'instar de la Belgique avec ses Wallons.
La Catalogne et le Québec ont renforcé leurs liens lors du dernier mandat du Parti québécois. L'actuel gouvernement québécois a toutefois maintenu ces relations. Le ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, s'est rendu en novembre 2004 à Barcelone pour y vanter le fédéralisme asymétrique du Canada.
Le coeur à la Fête
Dans la communauté catalane au Québec, c'était la fête hier. Même si Vanessa Casanovas n'a pu voter en raison d'un imbroglio administratif, la Montréalaise d'origine catalane a organisé avec une dizaine de compatriotes un barbecue pour célébrer la victoire du Oui.
"(L'Espagne) se dirige vers un modèle plus canadien. (La Catalogne) y gagne beaucoup, surtout du côté fiscal. Et pour la première fois, l'Espagne s'ouvre à l'idée que la Catalogne est une nation", s'est réjoui la jeune femme.
Selon elle, la victoire au référendum est un pas de plus vers l'indépendance. "C'est positif en général, mais ce que je trouve problématique, c'est qu'il se crée un fossé dans la société catalane. La façon dont le processus a été mené, les gauches nationalistes sont divisées", analyse Vanessa Casanovas.
panormandin@lesoleil.com

The future of federalism
Don Butler, The Ottawa Citizen
Ottawa Citizen June 19, 2006 Monday
Realign the government, academic says: Roger Gibbins, voice of western Canada and Conference Board of Canada scholar, says the time for a new national policy has arrived, writes Don Butler.
Roger Gibbins doesn't look like Sir John A. Macdonald. Not even if you squint.
Canada's first prime minister was a shaggy-haired Scotsman from Kingston with such affection for the bottle that newspapers delicately referred to his "attacks" whenever he delivered speeches three sheets to the wind.
Mr. Gibbins is a mild-mannered Calgary academic with a pleasant, plump face. A fringe of close-cropped hair clings tenaciously to an otherwise bald pate. And if anything intoxicates him, it's the arcane world of public policy and intergovernmental relations.
Yet Mr. Gibbins is treading purposefully in Macdonald's footsteps, calling for a new national policy in a provocative essay written in his capacity as one of the Conference Board of Canada's newly minted scholars in residence.
"It sounds very immodest to say so," he concedes, "but I think the spirit is very similar. There really was a nation-building emphasis from Macdonald, nation-building in a very concrete way, and I think that's what I'm looking for."
Macdonald's 1879 National Policy famously helped make Canada. It was built around three main ingredients: tariff protection for Canadian industries, increased immigration to settle the West, and a transcontinental railway to tie the budding nation together.
It was the right policy for the times, says Mr. Gibbins, president and CEO of the Canada West Foundation, a Calgary-based public policy research group.
"Quite literally, building a common economic space was the overriding preoccupation of the new national government," he observes in his essay, to be published by the Conference Board later this summer. "This was the strategy we adopted to ward off the threat of American manifest destiny."
But in recent decades, globalization and trade agreements such as NAFTA effectively eroded state boundaries and curtailed the ability of national governments to deploy traditional economic tools such as tariffs and regulatory measures.
"The result," says Mr. Gibbins, "was to make the federal government somewhat less relevant in the eyes of Canadians."
At the same time, Canadians have become preoccupied with a whole array of social issues, including day care, the environment and -- primus inter pares -- health care. Voters have come to expect all governments to act on these priorities.
"So the federal government tended to migrate from areas where it was losing relevancy to areas of growing relevancy, such as health care," says Mr. Gibbins.
The result has been a jurisdictional free-for-all. And in the process, the federal government has taken on more than it can handle.
"Governments that try to do everything run into problems," he notes, citing the Martin government as a cautionary example. Along the way, he says, the government of Canada has neglected a core responsibility -- "the protection and promotion of the common economic space shared by citizens from sea to sea to sea."
As a result, the Canadian federal state is now "poorly aligned" to deal with an increasingly globalized world, Mr. Gibbins contends.
"Canadians are less prepared than they could be to confront the challenges and reap the opportunities of globalization."
The new national policy he proposes would correct this misalignment by refocusing the federal government on one of its original missions -- strengthening and expanding Canada's economic capacity.
That shift would be accompanied by a strategic retreat from areas of "social space" that Mr. Gibbins sees as intrinsically local in nature -- including, most contentiously, health care. Finally, he advocates shifting the focus of federal funding to people and away from places.
"My concern is not immediately that the federal government is doing things that it shouldn't be doing," Mr. Gibbins explains. "My concern is that it's not doing the things it should be doing.
"And part of the reason is that it's trying to occupy such an incredibly broad policy space that it has lost any kind of strategic focus."
That a Calgarian, of all people, is proposing a new national policy is passing strange. Programs that include the word "national" have seldom been popular in western Canada, after all. Western farmers viewed the original National Policy's protectionism as working at their expense for the benefit of eastern Canadian manufacturers. As for Pierre Trudeau's National Energy Program, well, the less said the better.
Mr. Gibbins acknowledges the incongruity. However, just as only Richard Nixon could go to China in 1972, he suggests, "perhaps only a western Canadian can argue the case for a new national policy.
"We need focus and boldness, and we need a new national policy. The alternative is to sit on the curb, waving our flag as the global parade passes by."
***
The boldest element of Mr. Gibbins' proposed national policy is a realignment of responsibility for health care and post-secondary education. Through its transfer payments to the provinces, the federal government is now involved in both, most notably health care.
But since most people obtain medical care close to where they live, health care is inherently local, or at most provincial, in character, Mr. Gibbins says. "Therefore, the logic of federalism suggests that health care is a matter for provincial governments."
Hence health care delivery -- its standards, forms of delivery and funding levels -- should be primarily a matter of local preference. That would also allow more innovation in methods of health care delivery, an added benefit.
Post-secondary education is a different matter. College and university graduates are highly mobile. And the skills they possess are fundamental to national economic success. "Here, then, the logic of federalism suggests greater federal responsibility for post-secondary education."
That logic underpins the new arrangement Mr. Gibbins proposes. The federal government should sharply reduce its funding for health care, he argues, and ramp up its support of post-secondary education. Provincial governments should be prepared to accept less federal money for health care in exchange for increased educational funding. The whole bargain, he says, should be revenue-neutral, with no net increase or decrease in federal funding, at least initially.
This does not imply the formation of a federal department of post-secondary education, creating cookie-cutter institutions across the country, he emphasizes. Rather, the federal government should fund students, without trying to direct the educational choices they make.
Whatever its merits, the proposal is politically fraught. If the federal government steps back from funding health care, it would be hard pressed to insist on national standards, as it now does through the Canada Health Act.
That doesn't worry Mr. Gibbins, though.
"We put far too much emphasis on the role that national standards play in knitting us together," he maintains. "If we want to ensure that all Canadian citizens have roughly comparable levels of health care, the policy instrument of choice should be the equalization formula."
Besides, he argues, "if you don't wrap some constraints around the federal government, you fall into this trap of trying to do everything and therefore not doing anything particularly well."
On the environment, says Mr. Gibbins, "the federal government should stick to its knitting" -- oceans, national parks, clean air, cross-border rivers and climate change. "Neither local communities nor provincial governments need a paternalistic federal government looking over their shoulders to make sure that environmental interests are protected. Those days have gone, if they ever existed."
Mr. Gibbins also dismisses child care as an appropriate area for federal involvement. The Harper government's plan to provide $100 a month to parents of preschoolers is, he says, consistent with the more classical view of federalism he advocates. "That is, you provide resources to individuals, but you're indifferent as to how individuals actually use those resources."
Mr. Gibbins' notion that funding should go to people rather than places also implies a diminished role for regional economic development agencies. "Certainly their role as dispensers of federal largess should be rolled back."
Nor does he see a wider federal role in shaping the so-called urban agenda. "It is by no means clear that there is any federal role or added value in urban planning, or in the design of urban transportation systems, in the choice between an overpass here or a new bus there. Cities will compete by building on their strengths and not by responding to planning directives from the federal bureaucracy."
Though some suggest that giving provinces unfettered control in social policy areas poses huge risks, that's based on an outmoded and paternalistic view of the two levels of government, Mr. Gibbins says.
"We assume that when individuals vote provincially they are inclined to support parties that would gut the public health care system and pillage the environment, and that it is only when we vote federally that we care about such things as environmental protection. In other words, we assume we need our federal super-ego to save us from our provincial id."
Psychiatrists have long since abandoned this paradigm, he notes. "Perhaps commentators on Canadian federalism should do the same."
***
Where, then, apart from post-secondary education, should the federal government direct its policy attention? One key area is transportation. "There is room for a literally more constructive federal role in building the transportation infrastructure and corridors that connect the Canadian economy to continental and global markets," Mr. Gibbins contends.
While some recent federal governments have shown signs of re-engaging in this area, "we have a long way to go if we are to move beyond piecemeal infrastructure projects to an integrated national transportation strategy."
Even a promised $591-million investment in new port facilities on the West Coast will now be spread over eight years rather than the original five. "Here we risk a pervasive Canadian disease -- doing the right thing on too small a scale to have any significant impact," says Mr. Gibbins.
There's also a "clear, essential and continuing role" for the federal government in recruiting, settling and training new Canadians, he says. But federal officials should be indifferent to where they live.
"To be blunt, if recent immigrants leave Quebec for better economic opportunities out West, their federal funding should also move. To shape national immigration policies and funding to fit the geopolitics of a past era is a recipe for failure in the 21st century."
Similarly, argues Mr. Gibbins, "coming to terms with the rights, needs and aspirations of aboriginal peoples is an inescapable and important responsibility of the federal government."
It's also, he says, essential for future economic health. "Canada can ill-afford to have a significant portion of its population, and the most rapidly growing component, less than fully integrated into the national economy."
Once again, though, federal policy should aim to produce skilled individuals capable of competing anywhere in the national economy. The preservation of aboriginal communities per se "should not be a priority for the federal government."
When it comes to Canada's economic interests abroad, says Mr. Gibbins, our relationship with the United States towers above all else. That relationship includes recognition of the security issues that have preoccupied Americans since 9/11, he says.
"Although it is all right to reject American security concerns at a dinner party over a nice glass of wine, this cannot be done in the harsh daylight of economic realities. And of course, border security is an inherent responsibility of the federal government."
Mr. Gibbins also sees a federal role in promoting innovation and technology, something tackled by recent Liberal governments.
"Perhaps the only real issue is whether we are doing enough," he says, "whether we are strolling while others are running."
Last but hardly least, despite the ghosts it conjures up in western Canada, Mr. Gibbins thinks the federal government has a crucial role to play in orchestrating and calibrating a national energy strategy.
"We are becoming an energy player on the global stage. That's going to increase. It would be very strange not to have some kind of national policy recognition of the potential that's there."
The West has less to fear than it once did from federal involvement in such a strategy, he argues, in part because NAFTA acts as a kind of insurance policy against a renewal of the approach taken by the much-despised National Energy Program.
In 1980, the federal government imposed an export tax that effectively set two prices for the West's energy resources: one for Canadians and a higher one for Americans. But under the terms of NAFTA, that's not permitted.
"Washington would come to the aid of Alberta if there was any threat of a new NEP," Mr. Gibbins says.
The idea of a federally directed energy strategy, he thinks, is politically salable in the West. "I wouldn't want to overstate it," he says, "but I think there's a willingness to at least begin that conversation."
***
The question is, though, are Canadian politicians, and the voters who elect them, willing to buy into the sort of realignment that Mr. Gibbins is proposing? There are more than a few obstacles.
One is that economic issues aren't as sexy politically as the social issues that voters care most passionately about. In part, says Mr. Gibbins, that's because some of those policies, such as the government of Jean Chretien's "productivity agenda," are difficult to get a handle on.
"I was always a bit confused by the productivity agenda," he admits. "I kind of understood it, but I wasn't sure what it meant in terms of what governments might or might not be doing. Sometimes it seemed to mean lower taxes, and not much beyond that."
That's one reason why Mr. Gibbins seized on the notion of a new national policy. "What you need is a kind of framework idea to convince Canadians of what's being talked about, and knit those things together." The productivity agenda didn't do that. "The language didn't work, and politics is, in many ways, about language."
Another obstacle is that voters may view a federal government that retreats from social space as less relevant. Political parties have to make a positive argument, he says, to convince voters they're charting a course that will build the capacity Canadians need to compete globally.
"That's why I ended up gravitating back to the language of a new national policy. If you don't put a wrapping around it, then it's seen as simply gutting the federal government" -- something, he notes, the Harper government is especially vulnerable to.
The new federal role he proposes in post-secondary education is part of that wrapping. "It's almost the new bargain I would want to propose."
Yet even that is problematic, he concedes, because his argument rests mostly on the mobility of the English-speaking labour force.
"This whole mobility argument is less compelling in Quebec. So once you go too far down the road, you begin to run up against the need to recognize the distinct characteristics of Quebec society." However, he adds, "I don't think that's beyond us."
Others might object that his proposed national policy would result in a more decentralized Canada, Mr. Gibbins acknowledges, adding: "I'm neither sure nor overly concerned.
"It would mean a more heterogeneous Canada, and quite likely a more internally competitive Canada. It would lead to greater public policy innovation and experimentation across provinces, municipalities and aboriginal communities."
And while the federal government might do less, it would have greater autonomy within its own field of action, he argues. "Focus would come at the expense of breadth, but greater focus need not erode relevancy.
"I'm not trying to go back to a classical division of powers and watertight compartments," Mr. Gibbins contends.
"But I am trying to suggest that it makes sense for the government of Canada to have a set of priorities for what it handles and try to create some policy space for itself by pulling back from areas it has become involved in."
The country won't fall apart if federalism doesn't become better aligned, he says, though failure to do so will affect our standard of living.
"I would say in five years, we're not going to be as prosperous and well off as we could have been. And that's a shame."
This summer, Citizen writers are examining the concepts discussed by the Conference Board of Canada's CIBC scholars-in-residence, and their implications for the future of our country.
This is the second in the series.
Next week: Soaring expectations in Quebec

L'exemple de l'enseignement religieux
Quand un sondage en cache un autre
Roger Girard, Chercheur en éducation
Le Devoir lundi 19 juin 2006
Il y a un an, le Québec vivait une période d'effervescence au sujet de la reconduction de la disposition dérogatoire permettant un enseignement religieux confessionnel sans risque de poursuite en vertu des Chartes des droits. Le débat sur «la place de la religion à l'école» reprenait de plus belle avec à peu près les mêmes protagonistes que cinq ans plus tôt. Les 31 mai, 1er et 2 juin 2005, la commission parlementaire de l'éducation avait reçu en audience une quinzaine d'organismes invités: fort de l'appui empressé de l'opposition, le projet de loi 95 allait être adopté par l'assemblée nationale dès le 15 juin 2005.
Dans de tels débats, éminemment politiques, le recours à l'opinion publique joue un rôle déterminant. C'est ainsi que, le 22 février 2005, Le Devoir faisait état d'un sondage sous le titre «Les trois quarts des Québécois veulent une école laïque». Réalisé par Léger et Marketing à la demande de la Coalition pour la déconfessionnalisation du système scolaire, ce sondage allait s'avérer d'une influence majeure dans les discussions qui ont précédé l'adoption du projet de loi 95 (le rapport de recherche est accessible à : http ://deconfessionnalisation.qc.net).
La présentation et l'analyse des résultats confortaient évidemment les positions du mandataire, mais le portrait alors dépeint ne manquait pas de soulever quelques interrogations : l'auteur a réagi dès ce moment avec un commentaire, sur le site du Devoir, sur «les aléas d'un sondage commandité».
Cependant, la lecture récente d'un autre sondage réalisé en même temps par la même firme, et sur un échantillonnage équivalent, allait raviver les doutes sur l'interprétation que la Coalition avait propagée avec enthousiasme.
En effet, l'Association des études canadiennes (AEC) avait demandé elle aussi un sondage sur «L'opinion des Québécois à l'égard de l'enseignement religieux» (cf. http ://www.acs-aec.ca/Polls/Quebecois.pdf). Pour des raisons qui demeurent à préciser, ces données sont passées inaperçues : le seul article de journal retracé abordant le sujet titrait «Most Quebecers favour religion in school», (The Gazette, 17 février 2005) quelques jours avant la sortie de l'autre sondage qui allait prendre toute la place.
Comment expliquer une telle divergence entre les deux sondages, donnant lieu à des titres plutôt contradictoires ? L'analyse des résultats peut-elle permettre de préciser quelle serait au juste l'opinion de la population sur les sujets d'enquête ?
Les questions posées
Rappelons d'abord la question n° 2 posée par la Coalition qui a permis de conclure que «trois quarts des Québécois veulent une école laïque» : «En ce qui concerne l'enseignement de la religion à l'école publique, pour vous personnellement, quelle est parmi les trois formules suivantes, celle qui vous paraît la plus souhaitable ?» (n= 1004)
Les réponses furent les suivantes :
«...l'école devrait continuer à offrir seulement un enseignement religieux catholique et un enseignement religieux protestant» : 22 %
«..l'école devrait donner un enseignement culturel sur les différentes religions du monde, en tenant compte des traditions qui ont marqué le Québec» : 59 %
«...l'école ne devrait pas du tout donner d'éducation sur les religions» : 17 %
«Ne sait pas / Refus» : 1 %
Pour sa part, l'AEC n'a posé qu'une question. Celle-ci aborde néanmoins plusieurs aspects absents de l'autre sondage.
Il faut se rappeler que le sujet du jour à ce moment sur la scène québécoise concernait le financement des écoles juives : c'est sans doute ce qui a motivé l'organisme universitaire à réaliser un sondage sur cette problématique, une pratique courante dans son programme de recherche.
Voici la question précise et les résultats obtenus :
«Lequel des scénarios suivants décrit le mieux votre vision du système scolaire québécois ?» (n= 1000)
«Des écoles publiques de langue française et anglaise qui offrent le choix entre l'enseignement religieux catholique, l'enseignement religieux protestant ou l'enseignement moral aux élèves, avec des écoles religieuses financées en bonne partie par le gouvernement» : 24 %
«Des écoles publiques de langue française et anglaise qui offrent le choix aux élèves entre l'enseignement religieux catholique, protestant ou de toute autre religion ou l'enseignement moral, avec des écoles religieuses financées en bonne partie par le gouvernement» : 32 %
«Aucun enseignement religieux dans les écoles publiques et des écoles religieuses financées en bonne partie par le gouvernement» : 11 %
«Aucun financement public pour l'enseignement religieux dans les écoles publiques ou privées» : 29 %
«Ne sait pas/Refus» : 4 %
Comparaison possible
D'aucuns pourraient penser que ces deux sondages, avec leurs questions si différentes, explorent deux sphères d'opinion totalement distinctes et autonomes et ne pourraient aucunement être mis en parallèle. Pourtant, il est évident que les deux traitent de l'enseignement relatif à la religion, ou de l'enseignement religieux scolaire au sens large... Au-delà de leurs caractéristiques particulières, qu'il s'agit de décanter, les questions touchent chacune à leur façon des préoccupations communes sur la réalité scolaire, telles que portées par la population du Québec, et décrites selon une méthodologie standardisée et rigoureusement appliquée par une firme reconnue.
En présumant la cohérence des réponses qui résultent des deux sondages, il est possible d'arriver à une comparaison plausible des résultats (voir le tableau Hypothèse de concordance des réponses ci-contre).
Dans notre comparaison, nous procédons comme si c'étaient les mêmes personnes qui avaient répondu aux deux sondages. Une telle démarche se fonde sur le postulat de leur égale garantie de représentativité et de fiabilité. Nous tenterons de relier ce qu'un répondant dans un sondage aurait logiquement choisi comme réponse dans le second, en essayant d'expliquer la source possible des distorsions qui apparaissent par rapport aux deux séries de résultats statistiques.
Sans mésestimer les autres facteurs, nous considérerons les contradictions apparentes comme susceptibles d'être clarifiées à partir de la compréhension que les répondants ont eue des questions posées.
Éclaircir les concepts
Pour les deux réponses qui désignent le statu quo de la situation de 2005, la cohérence est des plus évidentes, l'écart de 2 % demeurant peu significatif. Il en est de même pour le petit nombre ayant manifesté le «refus de répondre» ou ayant dit «ne pas savoir» : les énoncés plus longs et plus complexes de la questions de l'AEC ayant pu entraîner un peu plus d'incompréhension ou de refus.
Les autres réponses demandent toutefois un effort d'analyse pour dégager les valeurs correspondantes.
Comment imaginer que, dans un cas, 59 % de la population choisissent «un enseignement culturel» excluant les enseignements religieux confessionnels alors que dans le second cas, un maximum de 40 % se prononceraient contre l'enseignement religieux (confessionnel) au public : ce 40 % regroupant les 29 % qui optent pour «aucun financement public pour l'enseignement religieux» et les 11 % pour «aucun enseignement religieux » au public. Que se passe-t-il alors pour les 19 % de différence ? Et encore, ce regroupement pose problème puisque ceux du sondage de l'AEC qui ont répondu «aucun enseignement religieux» s'inscriraient davantage dans les 17 % du sondage de la Coalition préférant «aucune éducation sur les religions».
La solution réside dans la remise en cause du sens univoque de l'expression «enseignement culturel sur les religions» que l'interprétation convenue maintient alors que les répondants n'ont pas nécessairement saisi cet enseignement comme totalement «laïque» ou comme vraiment étranger ou distinct de l'enseignement religieux en vigueur.
Par ailleurs, le sondage de l'AEC prête également flan à une certaine ambiguïté, particulièrement avec l'expression «aucun financement public de l'enseignement religieux», qui a pu prendre deux significations différentes. Certains répondants ont pu penser qu'il s'appliquait à toute forme d'enseignement religieux, y compris celui de type culturel, rejoignant ainsi le choix «aucune éducation sur les religions» de l'autre sondage. Saisissant l'expression «enseignement religieux» dans le sens d'enseignement religieux confessionnel plutôt que dans le sens absolu, certains se rapprocheraient alors davantage du choix «enseignement culturel sur les religions» du sondage de la Coalition.
Les 29 % à avoir sélectionné ce scénario devraient donc se répartir dans deux choix de réponse du sondage de la Coalition : pour assurer l'équivalence, notre tableau fixe à 6 % ceux qui auraient pris l'expression dans le sens absolu, qui s'ajoutent ainsi aux 11 % contre l'enseignement religieux -- ce qui rejoint les 17 % qui optent pour «aucune éducation sur les religions» de l'autre sondage.
Ces rapprochements s'avèrent d'autant plus vraisemblables que le sondage de la Coalition ne présentait que «l'enseignement culturel» comme alternative pour ceux qui désirent maintenir un enseignement religieux mais en apportant des changements de contenu ou d'organisation.
Que retenir de cet exercice ?
Sur le plan des orientations de l'enseignement religieux, il serait important de ne pas tenir pour acquis l'adhésion majoritaire et éclairée de la population sur la base des sondages jusqu'ici utilisés. S'il n'est pas opportun de revenir au statu quo, il convient de s'assurer que le nouveau programme réponde effectivement aux attentes de la population et particulièrement des parents.
Et ces derniers ne peuvent se prononcer uniquement sur une étiquette, il faut raffiner le questionnement en les sondant davantage sur la teneur éducative des programmes envisagés.
Sur le plan de la qualité des débats sociaux, la référence argumentaire à des données statistiques d'opinion demeure toujours équivoque. Si l'on a cru nécessaire d'invoquer l'appui majoritaire pour proposer un tel changement, l'absence de cet appui change la donne et nécessite sans doute des nuances, à tout le moins dans la compréhension et la mise en oeuvre des nouvelles orientations.
Sur le plan d'une lecture sociale d'ensemble, considérons la place que prennent dorénavant les statistiques et tout ce qui est chiffré dans «la construction sociale de la réalité». Les résultats des sondages prennent valeur d'argument d'autorité qui émane d'une machinerie scientifique sophistiquée : comment demeurer critique devant l'amalgame de données empiriques et d'interprétations unilatérales qui sont le plus souvent véhiculés et utilisés à partir de sondages ? La démocratie reposant sur la qualité de l'information et sur la transparence, il convient d'être minutieux devant toutes les formes d'allégation sur la réalité sociale, surtout lorsqu'elles se donnent un halo scientifique.
Comme l'affirment de nombreux sociologues, les sondages sont tout autant un moule qu'un reflet de l'opinion publique. Le cas ici analysé en constitue une illustration très significative.

Ne pariez pas sur un scrutin à l'automne
Denis Lessard
La Presse 17 juin 2006
Québec - À l'été 1998, Jean Charest venait à peine de prendre les commandes du Parti libéral du Québec (PLQ). Il était persuadé que Lucien Bouchard déclencherait des élections générales dès l'automne, uniquement pour prendre de court son nouvel adversaire. Ce qui arriva...
Près de 10 ans plus tard, devenu premier ministre, Jean Charest sera-t-il tenté d'adopter cette stratégie?
Songe-t-il à déclencher des élections générales avant même qu'André Boisclair puisse faire son entrée comme chef de l'opposition à l'Assemblée nationale?
En cette fin de session parlementaire, des conseillers de Jean Charest rappelaient hier encore qu'avec la fournée des politiques du printemps, les promesses faites par le PLQ aux élections de 2003 étaient pour l'essentiel remplies.
Revue du Code du travail, gouvernement en ligne, congés parentaux, décloisonnement dans le réseau de la santé: autant de chapitres du plan 2003 sur lesquels le gouvernement Charest a bougé. Plus récemment, le gouvernement libéral a ajouté la reconnaissance du Québec à l'UNESCO, ainsi que les politiques sur l'énergie, les transports en commun et les gaz à effet de serre. Des parties importantes des engagements du PLQ sont donc rentrées en gare au cours des dernières semaines, et Jean Charest a sciemment décidé de fermer le Parlement juste avant que ne tombent les gigantesques hausses de tarifs de la Société d'assurance automobile (SAAQ).
Tous les ministres avaient reçu ce printemps le mandat de vider leurs tiroirs avant de partir en vacances. Monique Jérôme-Forget va régler le dossier de l'équité salariale, et les négociations avec les policiers, les médecins omnipraticiens et spécialistes sont déjà derrière elle, avec ou sans entente. En Santé comme en Éducation, les grandes manoeuvres sont terminées.
En ce qui concerne la stratégie économique, la firme Moody's a donné cette semaine une bénédiction dont le gouvernement Charest avait grandement besoin. Les baisses d'impôts promises ne sont pas au rendez-vous, mais les experts américains ont bien aimé l'imposition des salaires aux employés de la fonction publique, en décembre dernier, et la mise en place d'un plan concret - le Fonds des générations - pour freiner la dette.
La voie est donc libre si M. Charest est tenté par des élections générales à l'automne - une décision qui ne sera toutefois prise officiellement qu'à la fin août ou au début septembre.
Mais déjà, quand on y regarde de plus près, bien des indices portent à croire que M. Charest attendra plutôt 2007. À quelques reprises, il a laissé entendre que les négociations qui s'amorceront sur le déséquilibre fiscal entre les provinces et Ottawa "dureront un an". L'échéancier fédéral pointe d'ailleurs vers le prochain budget aux Communes, soit le printemps 2007. Chez les mandarins à Québec, on comprend déjà que le gouvernement Charest voudra lui aussi attendre le dépôt d'un autre budget, plus électoraliste, avant de sauter à l'eau.
Du côté péquiste, on estime avoir fait un carton à l'Assemblée nationale. Le gouvernement a été réduit à invoquer l'urgence pour régler des dossiers controversés comme la vente de terrains du parc du Mont-Orford, la suspension des droits des citoyens qui vivent près des pistes de motoneige et la "mise au pas" de l'industrie des courses de chevaux. À elle seule, la controverse autour du parc du Mont-Orford aura occulté la plupart des annonces gouvernementales, un verdict que partagent même certains libéraux.
Mais pour mobiliser les troupes, les péquistes ont aussi intérêt à nourrir les rumeurs d'élections dès l'automne - l'imminence du scrutin est un puissant aiguillon pour le financement et l'organisation. Toutefois, en dépit du niveau constant d'insatisfaction à l'endroit du gouvernement, bien des péquistes affirment, en privé, que le pouvoir est loin de leur être acquis. Personne n'a encore testé dans les sondages la volonté de changement des Québécois, mais ceux-ci aiment bien donner deux mandats aux gouvernements qu'ils élisent.
En outre, face à la descente constante du Parti québécois (PQ) dans les intentions de vote, des doutes se sont installés quant aux capacités de rassembleur d'André Boisclair. L'imposition d'une candidate dans la circonscription de Taillon n'a rien amélioré.
Par ailleurs, Jean Charest aurait tout intérêt à lancer l'appel aux urnes avant Stephen Harper. Une victoire des bleus à Ottawa pourrait en effet inciter les Québécois à voter péquiste pour faire contrepoids. Au contraire, si M. Harper perd des plumes aux prochaines élections, son allié objectif, Jean Charest, en subira sans doute les conséquences.
Pourtant, on trouve bien des apparatchiks du PLQ pour parier qu'ils ne seront pas en campagne électorale à l'automne. Un petit sondage informel auprès de plusieurs élus libéraux montre aussi que la plupart seront bien loin de leur circonscription pendant l'été - un autre signe que les élections ne sont pas sur l'écran radar.
Même s'il estime avoir désormais réalisé la plupart de ses engagements de 2003, Jean Charest sait que la population ne lui donnerait pas, actuellement, la note de passage. L'insatisfaction record est une tendance lourde incrustée depuis plus de deux ans, et même un éventuel début d'embellie au début de l'automne sera considéré avec une immense circonspection.
L'écart avec le PQ s'est certes considérablement réduit - il est maintenant de moins de 10 points de pourcentage -, mais les libéraux restent prudents. La montée rapide de Québec Solidaire pèse lourd dans cette défection des électeurs envers le PQ, apparue au cours des derniers mois.
Or, à la faveur d'une campagne, l'électorat se polarise, et les tiers partis risquent de piquer subitement du nez. Bernard Landry l'a appris à ses dépens en 2003. Il pensait pouvoir se faufiler entre les libéraux et l'ADQ, mais s'est retrouvé coincé dès que les Québécois ont tourné le dos au parti de Mario Dumont. Jean Charest sait qu'il ne peut miser sur une lutte à trois. Ainsi, il attendra.
