L'incendie de l'hôtel du parlement en 1849
J.-J. Bell, M.A
L'Action nationale, juin 1999
Montréal serait sûrement encore aujourd'hui la capitale du Canada si des émeutiers n'avaient pas incendié l'Hôtel du Parlement, en 1849, événement qui déshonora la ville.
Il existe quelques descriptions des événements qui ont conduit à l'incendie de l'Hôtel du Parlement à Montréal en 1849. Le texte qui suit est peu connu. Il a été publié en 1903, à Toronto, dans le Canadian Magazine (vol. XX, n° 6, April 1903, p. 501-507). La traduction est de Marie Auger du Service de la
reconstitution des débats.
La marche du progrès à Montréal a conduit dernièrement à la démolition du marché Sainte-Anne, un des points de repère de la ville. Sa disparition nous rappelle que son emplacement a été le théâtre de l'un des événements les plus passionnants de l'histoire du Canada.
Au moment de l'union du Haut et du Bas-Canada, en 1841,
Kingston, qui avait été la capitale du Haut-Canada, devint le
siège du gouvernement des provinces unies. Trois ans plus tard,
c'est à la ville de Montréal que revint cet honneur. On la
considérait plus appropriée, compte tenu de son importance
commerciale, des moyens de transport de l'époque, à la fois loin
de la frontière, et assez près de la ligne de démarcation qui
séparait les provinces auparavant. Montréal serait sûrement
encore aujourd'hui la capitale du Canada si des émeutiers
n'avaient pas incendié l'Hôtel du Parlement, en 1849, événement
qui déshonora la ville.
La rébellion de 1837-1838 avait causé des pertes matérielles
considérables à un grand nombre de citoyens des deux provinces.
Une demande d'indemnisation fut faite et, en 1845, alors que
lord Cathcart était gouverneur général, sir Allan McNab, un
membre éminent du gouvernement Draper, présenta et déposa en
Chambre un bill pour indemniser ceux qui avaient subi des pertes
dans le Haut-Canada. Le Bas-Canada était exclu parce que les
tories alors au pouvoir, qui s'attribuaient le titre de
«loyalistes», soutenaient que les Canadiens français étaient
tous des rebelles. La demande d'une même compensation de la part
du Bas-Canada devint si pressante qu'on institua une commission
d'enquête. Malgré une réclamation de 250 000 $, la commission
conclut que 100 000 £ compenserait pour les pertes subies. Pour
satisfaire à la demande, le gouvernement Draper (tory) dégagea
10 000 £. Un tollé s'éleva aussitôt dans les deux provinces :
dans le Bas-Canada, parce que l'octroi d'un si petit montant
était ridicule ; dans le Haut-Canada, parce qu'on se proposait
d'indemniser des rebelles.
Pendant cette crise, il y eut un changement de gouvernement en
Angleterre. Lord Cathcart fut rappelé à Londres et lord Elgin
fut envoyé au Canada comme gouverneur général. Peu de temps
après son arrivée, en 1847, des élections générales eurent lieu
; le gouvernement conservateur fut défait et le parti réformiste
prit le pouvoir. L'influence canadienne-française était forte
et, le gouvernement Draper ayant fait une promesse virtuelle
d'agir, le nouveau gouvernement se sentit obligé de faire de
même, d'autant plus que l'Assemblée législative avait envoyé un
message au gouverneur général, lui demandant que des
dispositions soient prises pour indemniser les citoyens du
Bas-Canada pour les pertes subies.
De nombreuses résolutions
établissant les faits furent présentées en Chambre par M. La
Fontaine, le leader francophone [des réformistes et premier
ministre], et un projet de loi inspiré des événements et
intitulé Loi sur l'indemnisation des personnes qui ont subi des
pertes pendant la rébellion de 1837-1838 au Bas-Canada fut
déposé. Il stipulait que ceux qui avaient été reconnus coupables
de trahison ou qui avaient été bannis n'avaient pas droit à
l'indemnité. Cinq commissaires furent nommés pour voir à
l'application de la loi et un montant de 100 000 £ fut mis de
côté pour payer les indemnités.
«Pas un sou aux
rebelles.»
L'opposition fit tout ce qu'elle put pour que le projet de loi
soit rejeté. Son cri de ralliement était : «Pas un sou aux
rebelles.» Ils signalèrent que seuls les «habitants loyaux»
avaient reçu une indemnité, dans le Haut-Canada, tandis que des
personnes déloyales auraient leur part, dans le Bas-Canada, à
moins d'avoir été condamnées ou bannies. L'honorable W. H.
Blake, solliciteur général du Haut-Canada et père de l'honorable
Edward Blake, fit un discours enflammé en faveur du projet qui
fut finalement adopté par l'Assemblée législative, le 9 mars,
par 47 voix contre 18 et, six jours plus tard, par le Conseil
législatif, par 20 voix contre 14.
Il y eut une avalanche de pétitions contre le projet de loi,
dans lesquelles on demandait qu'il soit réservé pour approbation
royale ou que le Parlement soit dissout. On savait que le
gouverneur général, lord Elgin, était personnellement contre
cette idée, mais il décida que, comme le projet de loi des
indemnités du Haut-Canada n'avait pas été réservé, il n'y avait
pas de raison pour que celui du Bas-Canada le soit. Des 31
députés du Haut-Canada qui votèrent en troisième lecture, 17
appuyèrent le bill et 14 s'y opposèrent, et des 10 députés
d'origine britannique du Bas-Canada, 6 votèrent pour. Il aurait
été contre les principes d'un gouvernement responsable d'exercer
le droit de réserve à l'égard de ce projet de loi. Donc, lord
Elgin, sur le conseil de ses ministres, se rendit à l'Hôtel du
Parlement et, le 25 avril 1849, sanctionna la loi.
Une rumeur courait qu'il y aurait sûrement du grabuge et les
tribunes se remplirent de curieux. Lorsque le projet de loi fut
sanctionné selon la procédure habituelle, plusieurs personnes
quittèrent la Chambre avec fracas et, quand lord Elgin se
retira, la foule siffla son mécontentement. Le carrosse de lord
Elgin fut littéralement bombardé d'oeufs, de pierres et d'autres
projectiles. Rapidement, des notes circulèrent, convoquant la
tenue d'une assemblée publique, à 8 heures, au Champ-de-Mars.
Les cloches des pompiers sonnèrent et une foule considérable
s'assembla. On prononça des discours passionnés, des résolutions
fermes furent adoptées et, finalement, une clameur s'éleva : «Au
Parlement !» «À Monklands !» (la résidence du gouverneur
général), «À bas lord Elgin !». La foule se dirigea vers l'Hôtel
du Parlement. En chemin, les émeutiers passèrent devant les
bureaux du Pilot, principal porte-parole du gouvernement. Les
vitres furent cassées et on s'apprêtait à mettre le feu, quand
quelqu'un cria que les édifices adjacents appartenaient à des
gens loyaux.
Toutes les archives furent brûlées.
Le Parlement était en session. Les procédures
furent interrompues par une pluie de pierres lancées à travers
les fenêtres. La foule se fraya un chemin à l'intérieur et les
parlementaires durent fuir pour échapper au danger. Les
émeutiers étaient prêts à tout. Le mobilier fut saccagé et un
incroyable désordre s'installa. Un manifestant s'assit sur le
fauteuil de l'Orateur et déclara le Parlement dissout. On
emporta la masse, mais elle fut finalement rapportée à
l'Orateur, à son hôtel. Enfin, à l'aide de torches, on mit le
feu à l'édifice qui fut détruit rapidement avec tout ce qu'il
contenait. Des 20 000 livres que renfermait la bibliothèque,
seulement une centaine purent être sauvés. Toutes les archives
furent brûlées. Un portrait grandeur nature de la reine
Victoria, qui avait coûté 2000 $, put être épargné, mais il fut
passablement endommagé. On l'apporta à l'hôtel Donegana où il
resta plusieurs mois, jusqu'à ce que l'hôtel soit incendié. Mais
on réussit encore une fois à le sauver en enlevant la toile de son cadre. Il fut
restauré et on peut maintenant le voir à la Chambre du Sénat à
Ottawa. L'édifice et son contenu étaient assurés pour une somme
de 12 000 £ que les assureurs refusèrent de payer parce que le
feu était d'origine criminelle.
Le bâtiment détruit était en pierre de chaux de Montréal et
d'une architecture simple, mais agréable, sans ornements à
l'exception d'un portique à chaque extrémité. Il mesurait 340
pieds de long sur 50 pieds de large, la partie centrale excédant
de 4 pieds. Il avait coûté 30 000 £ et avait été prévu pour un
marché public, mais il fut loué pour des bureaux pour 2 500 £
par année jusqu'à ce que le siège du gouvernement quitte
Kingston.
Lorsque les émeutiers quittèrent le Champ-de-Mars, des troupes
furent appelées en renfort, mais arrivèrent trop tard pour
prévenir la destruction des édifices. On s'empara des pompes
pour empêcher qu'elles soient utilisées pour combattre les
flammes.
Le Parlement se réunit le jour suivant dans l'édifice du marché
Bonsecours. Des députés de l'opposition, dont sir Allan McNab,
jetèrent le blâme davantage sur le gouvernement que sur la
population pour ce qui était arrivé, et un membre déclara que le
projet de loi portant sur les pertes dues à la rébellion
justifiait bien la destruction de l'Hôtel du Parlement.
Incendie de la maison de La Fontaine
Le lendemain de l'incendie, la foule se rassembla à la maison de
l'honorable La Fontaine [premier ministre] et y mit le feu. Les
flammes furent éteintes, mais sa bibliothèque contenant des
livres d'une grande valeur ainsi que le mobilier furent
détruits. Heureusement que les membres de sa famille étaient
absents, parce que la foule était tellement en colère qu'ils
auraient pu être blessés sérieusement. Le 11 mai, sa maison fut
attaquée de nouveau. Les troupes tirèrent une salve et la foule
se retira, un homme ayant été tué.
Il n'y eut aucune poursuite...
Les émeutiers n'avaient pas encore passé leur colère. La ville
était en proie au désordre. Une foule encercla l'Hôtel du
Gouvernement, menaçant de le prendre d'assaut et de tuer lord
Elgin. Une confrontation entre les soldats et la population
était imminente, mais elle fut heureusement évitée grâce à
l'action énergique de M. Gugy, un député, qui réussit à contenir
les émeutiers. Des députés furent attaqués et les maisons de
plusieurs membres du Parlement et de leurs partisans furent
endommagées. On accusa le gouvernement d'être trop indulgent
envers les émeutiers, mais sa tolérance permit de prévenir un
bain de sang et, à part quelques fenêtres brisées, les seuls
dommages à la propriété furent ceux subis par les membres du
Parlement. On fit quelques arrestations pour incendie criminel,
mais il n'y eut aucune poursuite.
Lord Elgin fut attaqué...
Deux jours après l'incendie de l'Hôtel du Parlement, une réunion
des «amis de la paix», comme ils se faisaient appeler, se tint
au Champ-de-Mars. Une adresse fut envoyée à la reine, lui
demandant de rappeler lord Elgin et de rejeter cette loi
odieuse. Par contre, le gouvernement adopta une résolution
approuvant le geste du gouverneur général. En se rendant aux
bureaux du gouvernement pour recevoir cette adresse, lord Elgin
fut attaqué et, à son retour, il fut agressé de nouveau ; son
frère, le colonel Bruce, qui l'accompagnait dans son carrosse,
fut blessé par une pierre. Des députés furent également
attaqués. Les manifestations d'hostilité se poursuivirent
quelque temps et lord Elgin jugea plus prudent de quitter
temporairement la ville.
Des manifestations eurent lieu dans quelques villes du
Haut-Canada, mais, en règle générale, on approuva la ligne de
conduite de lord Elgin qui reçut de nombreuses lettres
d'approbation. L'une d'elles, en provenance de Toronto, portait
la signature de près de la moitié de la population mâle adulte.
La députation qui se rendit à Montréal pour la présenter fut
assaillie quand elle arriva dans la ville.
Lord Elgin offrit sa démission, mais le secrétaire des Colonies
l'assura de l'approbation des autorités de la métropole et du
désir de la reine de le voir rester en fonction, ce à quoi il
consentit.
Le Parlement fut prorogé le 30 mai, mais lord Elgin, ayant été
attaqué et blessé à deux occasions, n'assista pas à la
cérémonie.
La «Ligue
anglo-américaine» vit le jour à Montréal
Le gouvernement mit en vigueur les dispositions de cette loi
controversée. L'agitation se continua et la «Ligue
anglo-américaine» vit le jour à Montréal, avec des ramifications
à Toronto, à Kingston et dans d'autres villes du Haut-Canada.
L'opposition au gouvernement, le protectionnisme, un Conseil
législatif élu et l'union des provinces britanniques d'Amérique
du nord constituaient des points importants de son programme. Il
est intéressant de noter que tous ces changements
constitutionnels ont été progressivement réalisés au fil du
temps. Des éléments discordants empêchaient une action unie de
la part de la Ligue. Une convention fut tenue à Kingston, au
cours de laquelle on proposa de récuser lord Elgin devant la
Chambre des Lords. Sir Allan McNab et l'honorable W. Cayley
furent envoyés en Angleterre pour influencer l'opinion
britannique. Le gouvernement envoya sir Francis Hincks pour
contrecarrer leur action. Des discussions dans les deux chambres
du Parlement britannique aboutirent au maintien de lord Elgin.
Devant cet échec, la Ligue se souleva et proposa l'annexion aux
États-Unis. Un manifeste fut signé par plusieurs personnalités
montréalaises importantes, incluant des noms comme John Redpath,
John Molson, William Molson, D. L. Macpherson, L. H. Holton,
John Ross, Q.C., E.G. Penny, Thos. Workman, Wm. Workman, John
Frothingham, John Torrance, J.G. Mackenzie, Benjamin Holmes,
John Leeming, Theodore Hart, Theodore Lyman, Peter Redpath,
Stanley Bagg et plusieurs autres. Certains d'entre eux
attendirent 10 ou 12 ans avant de se déclarer
«constitutionnalistes», en opposition avec les «Patriotes» de
1837-1838.
Entre-temps, l'arrestation de plusieurs émeutiers dans le but de
les traîner devant les tribunaux souleva de nouveaux troubles et
la maison de La Fontaine fut attaquée de nouveau. Lord Elgin se
dirigea vers l'ouest et il y eut quelques manifestations
d'hostilité à Toronto. Une tentative pour brûler son effigie à
Québec échoua et on tint plutôt une assemblée monstre pour
approuver sa conduite.
Bien qu'en général le parti tory ait été contre la ligne de
conduite adoptée par le gouverneur Elgin, tous n'endossaient pas
cette position. En effet, dans une missive qu'il envoya à lord
Grey, secrétaire des colonies, en date du 30 avril 1849,
décrivant les émeutes et les autres événements, Elgin déclare
que John Wilson, un membre influent du parti tory dans le
Haut-Canada, et A. T.Galt, un autre membre de ce parti (qui
devint subséquemment une figure dominante dans les affaires
canadiennes et qui avait été élu quelques jours auparavant dans
une circonscription largement anglophone du Bas-Canada),
approuvaient sa conduite. Il y a aussi des preuves qui montrent
que certains de ceux qui participèrent à l'agitation qui se
termina par l'incendie de l'Hôtel du Parlement et par le
mouvement d'annexion se classent eux-mêmes parmi les
réformistes. Sir Allan McNab, le chef du parti tory, considérait
qu'un gouvernement guidé par les principes britanniques ne
convenait pas pour le Canada.
Le Parlement ne siégea plus jamais à Montréal.
Parlant de cet événement malheureux, McMullen, dans son histoire
du Canada, fait remarquer que les émeutiers à Paris respectent
les édifices publics et les oeuvres d'art, alors qu'à Montréal
ils n'épargnaient rien. La valeur des propriétés détruites cette
nuit-là était supérieure au montant total des indemnités versées
en vertu de la loi d'indemnisation. Ce geste gratuit a coûté
cher à la ville. Le Parlement ne siégea plus jamais à Montréal.
Aucun siège du gouvernement n'y fut établi en permanence et,
pendant un certain temps, la Chambre siégea en alternance à
Toronto et à Québec tous les quatre ans. Ce système itinérant,
qui nécessitait le déménagement de tous les fonctionnaires, des
archives, de la bibliothèque et de tout l'attirail
gouvernemental, et qui causait une longue interruption des
travaux, ne pouvait plus continuer. Après quelques années, des
démarches furent entreprises pour désigner une capitale
permanente. Le Parlement ne put arriver à un accord et la
question fut finalement soumise à Sa Majesté la reine Victoria,
qui choisit Ottawa. On tenta de casser la décision de la reine,
mais le gouvernement de l'époque l'accepta avec loyauté. Des
édifices fonctionnels furent construits et le siège du
gouvernement déménagea à Ottawa en 1866.
* Publié dans Bulletin de la Bibliothèque de l'Assemblée
nationale, vol. 28, numéros 1-2, avril 1999.
Le marché Sainte-Anne, où siégeait le Parlement à Montréal.
Source : The Montreal Daily Star - Carnival number,
janvier-février 1887.
Lord Elgin
Source : DENT, John Charles, The Last Forty Years: Canada since
the Union of 1841, Vol. II
Louis-Hippolyte La Fontaine
Source : DENT, John Charles, The Last Forty Years: Canada since
the Union of 1841, Vol. I
La salle de l'Assemblée législative, dans l'édifice du marché
Sainte-Anne, à Montréal, vers 1848.
Source : James Duncan, Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa
L'incendie de l'Hôtel du Parlement (marché Sainte-Anne) à
Montréal, le 25 avril 1849.
Source : The illustrated London News, May 19, 1849, p.313
Les ruines du marché Sainte-Anne, à Montréal, au lendemain de
l'émeute.
Source : The Montreal Daily Star - Carnival number,
janvier-février 1887.
Sir Allan Napier McNab
Source : Archives nationales du Canada, C-117075
(...)
L'Action nationale,juin 1999.

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