
Le tableau noir
Michel David
Le Devoir mardi 6 juin 2006
Hier, à l'Assemblée nationale, Louise Harel a pris prétexte des rumeurs d'élections générales à l'automne pour dresser le «tableau noir» des promesses non tenues du gouvernement Charest.
On le devine, le bilan était accablant dans tous les domaines : fiscalité, santé, économie, etc. Sans parler de la manière libérale de gouverner, caractérisée par la confrontation systématique avec tous les groupes de la société québécoise et une soumission complète au gouvernement Harper.
La leader parlementaire de l'opposition, Diane Lemieux, a enchaîné avec le rappel des initiatives controversées prises au cours des trois dernières années : les subventions aux écoles privées juives, le CHUM, la réforme des CPE, les compressions dans l'aide financière aux étudiants, les défusions municipales, la fermeture du zoo de Québec, les cours d'histoire, la SAQ, le mont Orford, etc.
Tout cela était parfaitement prévisible, direz-vous. Le rôle de l'opposition est précisément de s'opposer et, à l'approche des élections, il faut s'attendre à ce qu'elle noircisse le bilan du gouvernement.
Sans doute, mais ce n'est pas le discours électoral qu'est censé tenir le PQ. Depuis la «saison des idées» et le congrès de l'an dernier, le gouvernement d'une simple province n'intéresse plus le PQ. Il a maintenant un «projet de pays [qui] sera l'enjeu de la prochaine élection».
Or ni durant le débat sur sa motion de censure ni en point de presse, la chef de l'opposition n'a prononcé le mot «souveraineté». Pas une seule fois. Diane Lemieux non plus. L'omission est de taille. Je sais bien qu'on peut marcher tout en mâchant de la gomme, mais plus au PQ. Depuis un an, on ne peut que marcher vers la souveraineté.
Mme Harel avait bien pris soin de situer son intervention dans une perspective préélectorale. Se pourrait-il que, sans renoncer à son option, le PQ envisage maintenant de faire d'abord campagne sur le bilan des libéraux et d'offrir à la population une alternative de «bon gouvernement» ?
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Si les services sociaux sont menacés par le sous-financement qu'impose le carcan fédéral, pourquoi ne pas avoir demandé à François Legault de plaider les avantages financiers de la souveraineté ? Après tout, son étude sur les finances publiques d'un Québec souverain sert d'armature à tout le programme du PQ.
Son collègue de Joliette, Jonathan Valois, porte-parole en matière d'affaires intergouvernementales, ne s'est pas attaqué directement au fédéralisme, mais a plutôt reproché à Jean Charest de ne pas chercher à le renouveler dans le sens des intérêts du Québec, comme ses prédécesseurs ont tenté de le faire. À entendre M. Valois revenir sur le scandale des commandites et Option Canada, c'était à se demander s'il ne s'était pas trompé de campagne. Lui non plus n'a pas parlé de souveraineté.
L'Assemblée nationale est la principale vitrine dont dispose l'opposition, même si André Boisclair n'y est pas. Assez curieusement, ceux qui y parlent le plus souvent de souveraineté sont les libéraux, qui ne manquent aucune occasion de dénoncer l'«obsession» de leurs adversaires.
Hier, c'était au tour du ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, de déplorer l'immobilisme auquel le PQ condamne le Québec en reportant la solution de tous les problèmes au jour où il deviendra souverain. La population est peut-être insatisfaite de la gestion des libéraux, mais serait-ce mieux de ne pas être gouverné du tout ?
Que les élections aient lieu à l'automne ou au printemps 2007, il est trop tard pour que le PQ songe à modifier son programme. De toute manière, l'exercice serait beaucoup trop déchirant. En revanche, durant la prochaine campagne, M. Boisclair sera libre de tenir le discours qu'il voudra. Celui de Mme Harel était nettement plus convaincant que les professions de foi répétées de son chef dans un programme qui lui a été imposé.
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En point de presse, Mme Harel a tout de même eu un peu de mal à expliquer pourquoi le chef d'un gouvernement qui a perdu la confiance de la population, comme elle le soutenait dans sa motion de censure, prendrait le risque de précipiter les élections.
Un gouvernement aussi impopulaire ne préférera-t-il pas attendre de voir si le temps n'arrangera pas les choses ? «C'est une bonne question», a-elle convenu, avant d'ajouter que M. Charest doute peut-être de ses chances d'arriver à des résultats acceptables dans le dossier du déséquilibre fiscal.
Pourtant, le rapport du comité fédéral sur la péréquation, qui a été rendu public hier, serait plutôt de nature à l'encourager. En incluant la moitié des ressources naturelles non renouvelables dans le calcul, comme le recommande le comité, le Québec ferait un gain de 650 millions.
Autre question embêtante : si le gouvernement Charest est à ce point honni, comment expliquer que le PQ ait autant de mal à le distancer ? Serait-ce qu'il y a un problème avec le chef ? Non, non, bien sûr.
Il est vrai que le gouvernement donne présentement l'impression de vouloir régler d'ici à l'ajournement de juin des problèmes qui risqueraient de le hanter durant une campagne électorale à l'automne.
L'imposition du bâillon est devenu si routinière qu'une fin de session sans suspension des règles habituelles de fonctionnement de l'Assemblée nationale est elle-même devenue l'exception. En décembre dernier, on avait profité de la loi spéciale décrétant les conditions de travail des employés de l'État pour imposer du même coup la réforme des services de garde.
Cette fois-ci, le projet de loi autorisant la vente d'une partie du parc du Mont-Orford sera vraisemblablement adopté dans la foulée de la loi spéciale qui fixera la rémunération des médecins spécialistes. André Boisclair pourra ajouter cela au tableau noir.
Remarquez, malgré les cris d'indignation, les partis d'opposition ne détestent pas que les gouvernements ferment certains dossiers avant de partir.
mdavid@ledevoir.com

Déjà vu
Josée Boileau
Le Devoir mardi 6 juin 2006
L'arrestation de 17 présumés terroristes frappe l'imagination; ce n'est pourtant pas une première dans ce pays. À voir les médias canadiens s'agiter comme si Ben Laden lui-même venait d'être débusqué, nous rebattant les oreilles de l'état de choc des Canadiens et nous relayant les habituels appels au calme -- alors que les incidents déplacés sont des plus marginaux et que la population, loin d'être surprise, a parfaitement conscience que le terrorisme islamiste est aussi plausible ici que partout ailleurs dans le monde --, il est clair qu'un bref rappel d'un très proche passé s'avère nécessaire.
À l'été 2003, en plein coeur de l'historique panne d'électricité qui a paralysé l'Ontario, la Gendarmerie royale du Canada arrêtait 19 hommes soupçonnés d'être des terroristes. L'affaire était sérieuse, pour ne pas dire épeurante. Parmi ces jeunes Pakistanais, entrés au pays sous de faux prétextes entre janvier 1998 et septembre 2001, on trouvait des étudiants vivant en bande dans des appartements meublés seulement de matelas et d'ordinateurs; un étudiant en pilotage qui s'était entraîné à survoler la centrale nucléaire de Pickering, près de Toronto; deux autres qui avaient déjà été arrêtés alors qu'ils rôdaient autour de ladite centrale sous le prétexte farfelu d'une envie de baignade; d'autres qui s'étaient intéressés de près à la tour du CN. Et tous étaient en contact avec des sources leur donnant accès à une substance radioactive permettant de fabriquer des «bombes sales».
L'enquête, au nom de code Project Thread, avait duré sept mois et fut suivie d'autres arrestations : 23 terroristes potentiels étaient désormais sous les verrous, au grand soulagement de tous, car jamais la sécurité nationale n'avait été autant menacée...
Mais les craintes de bombes sales, qui avaient fait les manchettes, finirent en pétard mouillé. Moins de deux mois plus tard, toutes les accusations relatives à la sécurité étaient tombées : il ne restait plus que de banales histoires d'immigration frauduleuse pour lesquelles la majorité des hommes arrêtés furent renvoyés au Pakistan.
La GRC fut accusée de profilage racial, mais la Commission des plaintes du public contre la GRC vient de conclure -- en mars de cette année, mais très peu de médias en ont parlé -- que ce n'en était pas. On avait simplement une enquête qui n'a pas mené aux conclusions auxquelles on s'attendait. Ces choses-là arrivent, n'est-ce pas...
Que restera-t-il dans deux mois des accusations portées contre les 17 présumés terroristes appréhendés ce week-end ? Les arrestations de masse font toujours leur effet, et l'actualité judiciaire des dernières années nous en a fait voir de très médiatisées -- chez les motards ou auprès de réseaux pédophiles par exemple. Mais il y a bien des étapes entre l'arrestation et la condamnation.
Aujourd'hui, tous les reportages qui livrent des dessous de l'enquête policière, ceux qui décortiquent la personnalité des supposés terroristes, et les témoignages des voisins de leur «camp d'entraînement» dans le nord de l'Ontario (lieu de «camping extrême», rétorquait-on aux curieux) sont fort impressionnants. Les chefs d'accusation le sont tout autant. Mais c'est le processus de justice qui nous dira s'ils sont vrais. S'il est essentiel que les services de sécurité du pays et les autorités prennent au sérieux la menace terroriste, et cette enquête prouve qu'ils font leur travail, il faut aussi accepter que les histoires trop bien ficelées tiennent parfois du roman, comme ce fut le cas à l'été 2003, et que le vrai terroriste peut rester insoupçonné -- comme on l'a vu à Londres l'été dernier. Un message qui devrait d'ailleurs être transmis à nos voisins américains, trop heureux de pouvoir à nouveau s'inquiéter de notre frontière commune...
jboileau@ledevoir.ca

Lettre au premier ministre Jean Charest
Dire non au démantèlement du parc du Mont-Orford
Phyllis Lambert, Centre canadien d'architecture
Le Devoir mardi 6 juin 2006
Monsieur le premier ministre,
Le gouvernement du Québec, par votre entremise, m'a récemment fait l'honneur de m'octroyer l'insigne de Grand officier de l'Ordre national du Québec. Cet hommage, dont je suis reconnaissante, témoigne de la fierté qu'inspirent au peuple québécois les actions entreprises par ceux et celles qui ont marqué le Québec et permis son rayonnement dans l'une ou l'autre des sphères de l'activité humaine. En me conférant cet honneur, le Québec reconnaissait mon apport à l'architecture, au patrimoine bâti et à l'organisation des environnements où cohabitent les membres de la collectivité. D'où mon intérêt marqué pour le dossier du parc national du Mont-Orford.
C'est donc en ma qualité de citoyenne du Québec et de membre de l'Ordre national du Québec que je vous écris pour protester de façon vigoureuse contre la décision du gouvernement d'aller de l'avant avec le projet de loi numéro 23 qui, sous couvert «d'assurer l'agrandissement du parc national du Mont-Orford», vise au premier chef à retourner au domaine privé ce qui aujourd'hui encore fait partie du domaine de l'État.
Lorsque le gouvernement Duplessis a conféré au parc du Mont-Orford le statut de parc national, il lui a reconnu de ce fait une valeur telle qu'elle justifiait de l'inclure dans le patrimoine collectif. Dès cette époque, ce patrimoine comprenait déjà des équipements récréatifs. Aujourd'hui, aucun des motifs avancés par votre ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs visant la rentabilisation de ces équipements n'emporte l'adhésion et ne justifie le démembrement partiel du parc du Mont-Orford.
De fait, par voie de sondages et de pétitions, la grande majorité des québécois s'oppose au choix de votre gouvernement à ce propos. Près de 20 000 Montréalais et Montréalaises ont marché dans les rues pour protester de cette proposition qui consiste à rien de moins que de céder le bien public à des intérêts privés pour des motifs de rentabilité. Vous devez les écouter. Les 80 % de citoyens du Québec qui s'opposent au démembrement du parc du Mont-Orford ne peuvent pas tous être dans l'erreur.
Récentes leçons
L'histoire récente nous apprend que des intérêts privés ne peuvent pas bouleverser sans vergogne à leur seul profit le bien collectif. Il y a quelques années, à Montréal, un promoteur immobilier avait réussi à convaincre l'Hôtel de Ville que le projet immobilier qu'il voulait réaliser rue McGill College pouvait à lui seul sauver l'activité commerciale de ce secteur de Montréal. Des règlements municipaux ont été chamboulés pour permettre la réalisation de ce projet. Des tronçons de rues devaient être fermés et privatisés. Le projet devait faire écran au Mont-Royal.
Mais la population s'est manifestée contre le projet et, au grand dam du maire de Montréal de l'époque, a dit non d'un bloc. Le projet a été abandonné. La rue McGill College est devenue une artère pleine de vie. Jamais la rue Sainte-Catherine ne s'est aussi bien portée.
Quelques années plus tard, le même phénomène s'est produit lorsqu'est venu le temps de déménager l'Hôtel-Dieu de Montréal à Rivière-des-Prairies. En plein été, la population montréalaise a dit non à ce projet. Le gouvernement l'a écoutée et, avec sagesse, a retiré sa proposition.
Ni dans un cas ni dans l'autre, la collectivité n'a été appauvrie par l'abandon de projets qui demandaient de sacrifier le bien collectif aux intérêts privés.
L'actuel projet de démembrement du parc du Mont-Orford est de la même eau. C'est un mauvais projet. La collectivité n'y gagnera pas au change. Adopter le projet de loi numéro 23 ne fera qu'envoyer le signal que, dorénavant, la voix des intérêts commerciaux locaux et ponctuels peut avoir priorité sur l'intérêt commun. D'autres par la suite trouveront bien d'autres raisons pour entreprendre le démembrement d'autres parcs nationaux du Québec.
Au nom de tous les citoyens et citoyennes du Québec, vous devez vous réapproprier ce dossier et dire non au nom du gouvernement au démantèlement du parc du Mont-Orford.

ROIS ET REINES
Caroline Moreno
TRIBUNE LIBRE mardi 6 juin 2006
Les familles québécoises
comptent peu d’enfants
mais des enfants, semble-t-il,
fort occupés.
S. a neuf ans.
Le samedi, elle suit des cours de piano et de natation.
Le dimanche, des cours de vietnamien, de chant et de danse.
Elle donne des concerts.
Plus tard elle travaillera dans l’industrie pharmaceutique.
Pourquoi donc l’industrie pharmaceutique ?
Parce qu’il y a de l’argent à faire
bien qu’elle ne sache pas au juste
à quoi correspond un emploi dans ce domaine.
Elle dit que son papa, propriétaire d’édifices à appartements,
est riche, qu’il ne lui refuse rien.
Une amie possède quelque chose qui lui fait envie
elle n’a qu’à demander pour obtenir.
S. porte comme il se doit
des vêtements GAP
des boucles d’oreilles
des bracelets
un appareil dentaire
et des chaussures à talons.
Pour son anniversaire,
célébré pour l’occasion au MacDonald’s,
dans sa jolie robe écrue et ses dentelles
elle ressemblait à une mariée.
Elle souriait entourée de ses cadeaux
tandis que papa la photographiait
pour ne pas oublier
et que s’amusaient les invités.
Pour S. et beaucoup d’enfants,
la vie est simple comme bonjour,
la voie toute tracée.
Elle deviendra une jeune fille accomplie,
une femme parfaite.
Et si un jour, elle devait subir un échec ?
rencontrer une difficulté ?
Si elle ne parvenait à se « faire aimer » des autres
comme de ses parents ?
Le travailleur social de la région de Québec, Jean Seaborn,
observe que de plus en plus de jeunes de la rue
proviennent de milieux aisés.
Il attribue ce phénomène au fait que la pression
sur le jeune se fait souvent trop forte :
« La pression dont on parle est en lien entre
réussir dans la vie et réussir sa vie.
La compétition prend beaucoup de place par rapport à la coopération
d’où la confusion pour plusieurs jeunes qui
souhaitent des amitiés mais qui doivent être plus que l’autre. »
Il ajoute que :
« L’aisance ne va pas nécessairement de paire avec
présence et amour. »
Offrir des cours de natation
fera peut-être de son enfant un bon nageur
mais nager avec lui, lui fera aimer l’eau.

Une crise systémique internationale globale
Hugo Saint-Hilaire
TRIBUNE LIBRE mardi 6 juin 2006
Juin 2006 – Entrée dans la phase 2 de la crise de la mondialisation qui conduit à l’effondrement du système : la phase d’accélération.
Leap/E2020, le Laboratoire européen d’Anticipation Politique Europe 2020, a annoncé, le 15 février 2006, le déclenchement d'une crise systémique internationale globale pour la fin du mois de mars 2006. À la mi-mai 2006, Leap/E2020 était en mesure d'annoncer que cette phase initiale de la crise systémique globale est presque terminée et que dès le début juin 2006, la crise va entrer dans sa phase d'accélération.
Au sujet de la crédibilité de cet organisme, il faut savoir que, dès 1988, Leap/E2020 a anticipé la fin du Rideau de Fer ; que dès 2002, a prévu l’enlisement des États-Unis en Irak et surtout l’effondrement durable de la crédibilité internationale américaine ; que dès 2003, a anticipé l’échec des référendums sur la Constitution européenne. La méthodologie d’anticipation des ruptures systémiques de Leap/E2020 étant désormais bien établie, il m’apparaît nécessaire de relayer l’information qui suit à mes concitoyens afin que l’État du Québec puisse, dans la mesure du possible, s’adapter à l’impact de cette crise. Voici donc l’essentiel de cette information.
« Une crise systémique globale se développe selon un processus complexe qu'on peut découper en quatre phases qui peuvent se chevaucher:
1- une première phase dite de déclenchement qui voit soudain toute une série de facteurs, jusqu'alors disjoints, converger et se mettre à interagir et qui reste essentiellement perceptible pour les observateurs attentifs et les acteurs principaux;
2- une deuxième phase dite d'accélération qui est caractérisée par la prise de conscience brutale par la grande majorité des acteurs et observateurs que la crise est bien là car elle commence à affecter un nombre rapidement croissant de composante du système;
3- une troisième phase dite d'impact qui est constituée par la transformation radicale du système lui-même (implosion et/ou explosion) sous l'effet des facteurs cumulés, et qui affecte simultanément l'intégralité du système;
4- et enfin, une quatrième phase dite de décantation qui voit se dégager les caractéristiques du nouveau système issu de la crise.
Courant juin 2006, le monde va entrer dans la phase d'accélération de la crise. Dans le système global hérité de l'après Seconde Guerre Mondiale et transformé par la chute du Rideau de Fer, que ce soit dans le domaine financier, économique, monétaire ou stratégique, l'essentiel repose sur la confiance accordée par tous à un acteur central (les États-Unis) et aux différentes composantes de sa puissance. Le passage de la phase 1 à la phase 2 marque l'effondrement de cette confiance domaine après domaine.
Cette accélération, qui devrait s'étendre sur 3 à 6 mois (donc possiblement jusqu’à la fin du mois de décembre 2006), aura notamment sept conséquences concrètes essentielles: 1- l'effondrement accéléré du dollar; 2- une crise socio-politique interne aux États-Unis; 3- un conflit militaire Iran/USA/Israël; 4- une inflation mondiale accrue; 5- la rupture du processus de globalisation commerciale et économique; 6- l'émergence accélérée de nouveaux blocs régionaux/continentaux; 7- un rééquilibrage de la valeur relative des actifs mondiaux.
Le passage à la phase 3 (dite d'impact) du processus de crise systémique globale interviendra lorsqu'au moins quatre des facteurs précités seront avérés. »

Having a unifying language is a secret of America's success
Charles Krauthammer
The Times 6 June 2006
In Plain English: Let's Make It Official; Having a unifying language is a secret of America's success. Why mess with it?
Growing up (as I did) in the province of Québec, you learn not just the joys but also the perils of bilingualism. A separate national identity, revolving entirely around "Francophonie," became a raging issue that led to social unrest, terrorism, threats of separation and a referendum that came within a hair's breadth of breaking up Canada.
Canada, of course, had no choice about bilingualism. It is a country created of two nations at its birth, and has ever since been trying to cope with that inherently divisive fact. The U.S., by contrast blessed with a single common language for two centuries, seems blithely and gratuitously to be ready to import bilingualism with all its attendant divisiveness and antagonisms.
One of the major reasons for America's great success as the world's first "universal nation," for its astonishing and unmatched capacity for assimilating immigrants, has been that an automatic part of acculturation was the acquisition of English. And yet during the great immigration debate now raging in Congress, the people's representatives cannot make up their minds whether the current dominance of English should be declared a national asset, worthy of enshrinement in law.
The Senate could not bring itself to declare English the country's "official language." The best it could do was pass an amendment to the immigration bill tepidly declaring English the "national language." Yet even that was too much for Senate Democratic leader Harry Reid, who called that resolution "racist."
Less hyperbolic opponents point out that granting special official status to English is simply unnecessary: America has been accepting foreign-language-speaking immigrants forever--Brooklyn is so polyglot it is a veritable Babel--and yet we've done just fine. What's the great worry about Spanish?
The worry is this. Polyglot is fine. When immigrants, like those in Brooklyn, are members of a myriad of linguistic communities, each tiny and discrete, there is no threat to the common culture. No immigrant presumes to make the demand that the state grant special status to his language. He may speak it in the street and proudly teach it to his children, but he knows that his future and certainly theirs lie inevitably in learning English as the gateway to American life. But all of that changes when you have an enormous, linguistically monoclonal immigration as we do today from Latin America. Then you get not Brooklyn's successful Babel but Canada's restive Québec. Monoclonal immigration is new for the U.S., and it changes things radically. If at the turn of the 20th century, Ellis Island had greeted teeming masses speaking not 50 languages but just, say, German, America might not have enjoyed the same success at assimilation and national unity that it has.
Today's monoclonal linguistic culture is far from hypothetical. Growing rapidly through immigration, it creates large communities--in some places already majorities--so overwhelmingly Spanish speaking that, in time, they may quite naturally demand the rights and official recognition for Spanish that French has in French-speaking Québec.
That would not be the end of the world--Canada is a decent place--but the beginning of a new one for the U.S., a world far more complicated and fraught with division. History has blessed us with all the freedom and advantages of multiculturalism. But it has also blessed us, because of the accident of our origins, with a linguistic unity that brings a critically needed cohesion to a nation as diverse, multiracial and multiethnic as America. Why gratuitously throw away that priceless asset? How mindless to call the desire to retain it "racist."
I speak three languages. My late father spoke nine. When he became a naturalized American in midcentury, it never occurred to him to demand of his new and beneficent land that whenever its government had business with him--tax forms, court proceedings, ballot boxes--that it should be required to communicate in French, his best language, rather than English, his last and relatively weakest.
English is the U.S.'s national and common language. But that may change over time unless we change our assimilation norms. Making English the official language is the first step toward establishing those norms. "Official" means the language of the government and its institutions. "Official" makes clear our expectations of acculturation. "Official" means that every citizen, upon entering America's most sacred political space, the voting booth, should minimally be able to identify the words President and Vice President and county commissioner and judge. The immigrant, of course, has the right to speak whatever he wants. But he must understand that when he comes to the U.S., swears allegiance and accepts its bounty, he undertakes to join its civic culture. In English.

Djihadistes et ontariens
Roy, Mario
La Presse mardi, 6 juin 2006
Éditorial - Parce qu'il y a eu Londres, on n'aura pas été surpris d'apprendre que les 17 personnes arrêtées en Ontario sont des résidants et citoyens canadiens, apparemment moyens et de classe moyenne. Pas étonné de savoir que ces suspects de terrorisme n'auraient fréquenté ni les camps d'entraînement de l'Afghanistan, ni les madrasas du Pakistan, ni les mosquées de " Londonistan ", ni les Frères musulmans d'Égypte...
La vie n'est pas un film d'espionnage.
Si les soupçons se confirment, en effet, on aura tout simplement compris que le terrorisme habillé d'islamisme peut sévir ici sans entretenir de lien direct avec les ben Laden et autres al-Zawahiri perdus dans les zones tribales du Moyen-Orient. Et sans, non plus, compter sur d'autres appuis que celui d'un corpus idéologique, nihiliste et anti-occidental à l'ancienne, servi à la moderne par la mondialisation des idées.
Les musulmans du Canada, atterrés par l'affaire (et victimes, à Toronto, de quelques excités qui ont stupidement cassé des carreaux), ont largement raison de dire: ce n'est pas la faute de l'islam.
Ce n'est pas non plus la faute de la misère, comme continuent, malgré l'évidence, à le répéter les belles âmes- tel le chef bloquiste Gilles Duceppe, qui a courageusement dénoncé " l'extrême pauvreté, l'absence de démocratie et la dictature ".
Dans la vraie vie, la terreur de type idéologique s'attaque précisément aux régimes libéraux, cherche à blesser les sociétés démocratiques et est une activité de " riches ".
Les pirates du 11 septembre 2001 étaient occidentalisés, instruits et à l'aise. Ce sont les Saoudiens éduqués qui, à hauteur de 95 % chez les 25 à 41 ans, soutiennent Al-Qaeda. Bien qu'un tiers des Palestiniens soient pauvres, ils ne sont que 13 % à l'être chez ceux qui se transforment en kamikazes. L'Afrique noire, miséreuse, ne forme pas de terroristes... précisément parce qu'elle n'a pas encore accédé au niveau de ressources matérielles et d'échanges idéologiques qui lui permettrait d'en produire.
" Les radicaux actuels (...) sont plus proches dans l'esprit et dans les actes de la Contre-réforme de la post-Renaissance en Europe que de tout aspect traditionnel de l'histoire musulmane ", observe Scott Atran, directeur de recherche au CNRS à Paris. Il ajoute que tous les groupes terroristes " ont des infrastructures de soutien en Europe et en Amérique du Nord ".
L'Occident n'a pas de mémoire. Sinon, il se souviendrait qu'il a lui-même inventé, en Europe, cette sorte de terreur qui n'a d'autre fin qu'elle-même. Ce fait avéré, qui devrait être au centre de la réflexion mais ne l'est pas, constitue ce que le regretté Jean-François Revel appelait une " connaissance inutile ".
Oui, il faut soulager la pauvreté dans le monde, mieux intégrer les immigrants imprégnés d'une autre culture et combattre le racisme ainsi que l'exclusion. Mais ça a peu à voir avec le terrorisme. Ses racines- les fameuses root causes- s'arrachent par la conviction affichée de la pertinence de nos valeurs. Et ses fruits- attentats et autres massacres- par la police, tout simplement.
La vie n'est pas davantage une comédie romantique qu'un drame d'espionnage.

Fête nationale : Harper n’est pas le bienvenu !
L'aut'courriel n° 190, 6 juin 2006
Stephen Harper est vraiment gonflé de s’inviter au Québec pour la Fête nationale du 24 juin. Lorsqu’il dirigeait la National Citizen’s Coalition, un groupe de pression de droite au Canada anglais, Stephen Harper contestait activement la Loi 101. Il a organisé des levées de fonds pour soutenir la cause des parents francophones du Québec qui voulaient pouvoir envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Il a également appuyé les démarches de l’avocat d’Alliance Quebec, Brent Tyler, pour contester la politique québécoise sur l’affichage qui exige la prédominance du français.
Stephen Harper ne reconnaît pas la nation québécoise et encore moins son droit à l’autodétermination. Il était contre les Accords du Lac Meech et de Charlottetown à cause du statut particulier reconnu au Québec en vertu du concept de «société distincte ».
Lors du référendum de 1995, il s’est opposé à toute reconnaissance d’une éventuelle victoire du Oui. Au lendemain du référendum, le 20 octobre 1996, il a déposé le projet de loi C-341 intitulé «Loi déterminant les conditions auxquelles un référendum sur la séparation du Québec et du Canada doit satisfaire pour être considéré comme l’expression véritable de la volonté de la population du Québec. »
L’article premier du projet de loi stipulait que le gouvernement du Canada ne reconnaît aucune valeur à un référendum «si la question est ambiguë ou obscure» ou si elle permet une déclaration unilatérale d’indépendance. Le projet de loi prévoyait aussi la tenue d’un référendum fédéral le même jour que le référendum québécois avec un bulletin de vote comprenant deux questions, dont la deuxième pose carrément la question de la partition du territoire québécois :
a) le Québec devrait-il se séparer du Canada et devenir un pays indépendant sans lien juridique spécial avec le Canada - OUI ou NON.
b) Si le Québec se sépare du Canada, ma municipalité devrait-elle se séparer du Québec et continuer de faire partie du Canada - OUI ou NON.
Le projet de loi stipulait également qu’après avoir franchi toutes ces embûches, la séparation du Québec, pour être effective, devait encore recevoir le consentement de toutes les provinces et de l’ensemble de la population canadienne lors d’un référendum canadien.
Plusieurs des dispositions du projet de loi de Stephen Harper seront reprises par la Cour suprême dans son arrêt sur la sécession du Québec, de même que dans la Loi sur la Clarté. Pour cela, nous pouvons dire que Stephen Harper est le véritable père de la Loi sur la Clarté.
Aujourd’hui, Stephen Harper cherche à redéfinir l’identité canadienne autour de la politique étrangère, de la Défense et des Forces armées avec la mission en Afghanistan. Aussi, il n’est pas étonnant qu’il ait choisi de réunir son cabinet dans la Citadelle de Québec.
Ces informations sont tirées du livre LE VRAI VISAGE DE STEPHEN HARPER par Pierre Dubuc, publié aux Éditions Trois-Pistoles.
Vous êtes invités au lancement qui aura lieu à Québec et à Montréal aux dates suivantes :
Mercredi, 14 juin
5 à 7
Pub Le St-Alexandre
1087, rue Saint-Jean
Vieux-Québec
Jeudi, 15 juin
5 à 7
Maison Ludger-Duvernay
82, rue Sherbrooke Ouest
Montréal

Bon! J'attends la brigade de la GRC ...
Francis Déry, Montréal
TRIBUNE LIBRE mardi 6 juin 2006
Si j'ai bien compris les nouvelles, le SCRS a intercepté des échanges sur Internet où les ados arrêtés évoquaient un assaut de la Tour de la Paix et la capture de Stephen Harper et sa décapitation. Je peux comprendre que Stephen Harper puisse susciter une rage chez les jeunes canadiens d'origine du Moyen-Orient. La décapitation fait partie de leur univers mental, tout comme les duels et les combats à la mitraillette ont alimenté nos rêves d'enfance.
Si l'on me demande quel fantasme je pourrais avoir sur Stephen Harper, je répondrais d'abord que je n'ai pas grands choses à lui reprocher jusqu'à maintenant en comparant à Jean Chrétien et Cie.
Il y a peut être de gros péchés envers l'environnement et l'entraînement vers la guerre aux côtés de Bush. Pour bâtir un fantasme, il faut voir l'image qu'il projecte : Une face d'ado attardé, qui a trop bouffé de McDo et qui a dû souffrir d'acné. Son sédentarisme lui cause de l'embonpoint. Il devrait troquer son SUV pour une bicyclette. Supporteur des pétrolières, il a porté l'habit des cow-boys pour flatter l'électorat des Plaines. Mais, il a paru prêt pour un défilé de la Fierté Gai. Pour bâtir mon fantasme, je l'imagine dans son habit de cowboy, penché sur son SUV et lui plaçant le nozzle d'une pompe à essence dans l'arrière-train et l'alimentant ainsi. Son ventre se mettrait à gonfler jusqu'à péter les boutons de chemise.
Bon! J'attends la brigade de la GRC qui va me cueillir un de ces matins.
Plus sérieusement, toute cette aventure de terroristes qui veulent attenter à la vie d'un premier ministre canadien trop proche des Américains me fait penser à un "remake" de la mini-série "H2O" de Charles Binamé, où le complot relié aux eaux douces ne fut qu'un prétexte machiné pour provoquer une plus grande intégration de l'Amérique du Nord anglo-saxonne. Mais ce doit être le fantasme de Stephen Harper de ressembler au gars de la série "Due South".

Le Printemps de l’Amérique française
Dave Anctil (Recension)
L'Action nationale, avril-mai 2006
Louis-Georges Harvey, Le Printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Québec, Boréal, 2005.
Nous ne saurions trop insister en débutant sur l’importance et la qualité de cette étude historiographique. Le travail que Louis-Georges Harvey réuni dans cette somme unique dépasse largement l’étude du mouvement patriote pour embrasser la question du sens que nous voudrions accorder à l’histoire politique du peuple québécois. C’est pourquoi la lecture que nous proposons ici du livre Le Printemps de l’Amérique française tentera non seulement de convaincre le lecteur de la qualité du travail historiographique avec laquelle nous avons affaire, mais aussi des profondes vérités qui lui donnent toute sa portée politique.
Il serait en effet inutile de reconstituer tout l’appareil d’argumentations et d’analyses déployé par Harvey pour élaborer son interprétation du premier « moment républicain1 » au Québec dans la première moitié du XIXe siècle. Pour se convaincre de la contribution scientifique en présence, le lecteur n’aura d’autre choix que de lire l’ouvrage pour se rendre lui-même à l’évidence. Nous tenterons plutôt d’inscrire cet ouvrage dans l’espace de débats intellectuels et politiques qui anime notre société et son avenir politique. Pour un tel sujet qui sied si bien à une revue comme L’Action nationale, l’intervention de Harvey constitue une contribution dont il faut admirer la qualité intellectuelle. Il s’agit pour l’auteur de remettre au jour les intentions véritables des acteurs et des idées politiques qui animèrent le Québec avant le grenouillage et la « petite loterie » (Kelly) de 1867, intentions mais aussi typologies discursives que notre historiographie aura eu tendance à mépriser ou à reformuler au gré des positionnements idéologiques et partisans. Mais laissons l’auteur parler de lui-même lorsqu’il choisit les mots justes pour qualifier son propre projet :
[l’oubli de cette histoire] doit beaucoup à un colonialisme intellectuel qui a fait croire que la domination politique n’a pas été mauvaise en elle-même, qu’elle a permis au petit peuple canadien-français de tirer son épingle du jeu dans l’imposant et hostile continent nord-américain. Pourtant, les conséquences de l’impérialisme sur l’évolution d’une société dominée, même si elles peuvent varier d’un contexte à un autre, ne sont jamais globalement positives. […] (p. 9)
Il ne convient plus, en effet, de parler ouvertement dans les cercles universitaires de domination impérialiste subie par nos ancêtres et de la continuité du système colonial à travers les institutions du Canada moderne. La construction du Canada moderne, œuvre titanesque de normalisation du réel, concernerait autre chose. Des historiens lourdement subventionnés comme Jocelyn Létourneau et les nombreuses fabrications historio-ludiques commandées par Patrimoine Canada pratiquent un immense travail de transmutation du langage et des catégories politiques qui nous permettraient aujourd’hui de dire concrètement notre réalité nationale.
Au fond, nous dit Harvey, si le mythe de l’impérialisme britannique bienveillant explique que l’histoire politique du Québec nous apparaisse comme un long hiver tranquille, [c’est qu’] il a aussi occulté les nombreux printemps que furent les manifestations successives de l’anticolonialisme québécois.» (p. 10)
En nous coupant de ce passé – qui a néanmoins survécu à travers la culture, la mémoire et le travail d’intellectuels consciencieux –, on aura restreint considérablement l’accès à notre propre expérience historique, à cet élan vital qui, à l’image du vaste mouvement de libération des peuples colonisés engagé depuis la fin du XVIIIe siècle, devrait en appeler à notre libération nationale. On aura ici bien lu : il est effectivement question de téléologie historique. Tel était le mouvement de l’histoire que les Patriotes voyait à l’œuvre autour d’eux : l’Amérique ne serait bientôt plus jamais un refuge pour les régimes monarchiques, coloniaux et impériaux, mais deviendrait graduellement une terre de liberté2.
Le sophisme qui consiste à dévaluer l’importance du discours patriote se manifeste de diverses façons. On pourra par exemple l’identifier, au sein d’une historiographie plus conservatrice, à un mouvement révolutionnaire et rebelle, c’est donc dire utopique et voué à l’échec. On laissera entendre – en caricaturant à peine – qu’ils ont bien eu ce qu’ils méritaient ces petits Jacobins crottés de terre! Harvey répond à cette vieille critique : « une lecture du discours patriote qui l’abordait dans la seule perspective d’expliquer la “défaite” de 1837-1838, en cherchant à trouver ses faiblesses plutôt que le sens et les structures de sa dialectique ne pouvait que la dénaturer. » (p. 196) Les références conceptuelles néoclassiques, la reprise des typologies humanistes et civiques des révolutionnaires, la critique des conditions matérielles de la domination coloniale, voilà autant de topoï abandonnés par la lecture libérale et apologiste. Lire l’histoire à rebours n’équivaut-il pas aussi à légitimer continuellement la reconduite du statu quo ?
À l’inverse, on a eu beau jeu de présenter le patriotisme bas-canadien comme un mouvement réformiste qui, malgré ses « erreurs politiques », serait l’origine d’une première manifestation d’un « libéralisme » bien à nous, nous octroyant dès lors ce précieux certificat de rectitude politique qui témoignerait de notre ancrage dans la modernité (malgré, of course, le nationalisme ethnique et l’antisémitisme qui accompagneraient notre « trop naziste3 » Gemeinschaft)4. À l’exception de Séguin et de ses héritiers, les édifications varieront donc, mais les conclusions éluderont toujours les mêmes ingrédients essentiels de la synthèse : la répression armée, la planification de la domination culturelle, politique et économique des Québécois, puis le néocolonialisme des institutions canadiennes qui suivra la défaite patriote jusqu’à nous. Bref, le procès des institutions coloniales du Bas-Canada disparaît du portrait moderniste dominant. Car dans les cieux académiques logent toujours quelque savant pédagogue chargé de nous réconcilier paisiblement avec nos paradoxes…
Harvey, lui, n’est pas prophète. En fait, il n’est même pas paradoxal. Il se contente d’être historien en appréciant les témoignages textuels du passé pour essayer de reconstituer avec cohérence les réseaux de débats politiques qui ont donné sens et contours aux événements que nous connaissons bien. En examinant sur le papier ces réseaux intellectuels et les stratégies de discours des Patriotes, Harvey en oublie même de reconduire le sempiternel débat sur l’objectivité historique; il nous offre tout de même un accès très documenté sur l’expérience politique vécue et les enjeux globaux de cette période cruciale de notre histoire. Ce n’est pas rien. Il en ressort une toute autre histoire que celle des frileuses reconstructions susmentionnées : dans le livre de Harvey, les aspirations des citoyens bas-canadiens et le langage qu’ils employaient pour les exprimer politiquement cessent d’être absorbés par un impératif de normalisation de notre évolution politique. Quelle fraîcheur!
On l’aura dès lors compris, pratiquer le révisionnisme républicain équivaut nécessairement à éloigner l’histoire des mythologies doctrinales qui servent aux historiens à lire le passé pour réaliser la confortable apologie du présent. La lecture d’un Yvan Lamonde5 se donne en effet comme « un métarécit à propos du libéralisme construit sur une épistémologie du progrès, métarécit selon lequel l’appropriation de l’idéologie libérale marquerait l’entrée plus ou moins précoce de la nation dans la modernité. » (p. 27) Ce faisant, l’interprétation moderniste évacue l’héritage long et prégnant du républicanisme qui offrait une « lecture historique et sociologique du pouvoir », capable de justifier des mouvements de libération politique (p. 29). Les Italiens, les Suisses, les Anglais, les Français, les Hollandais puis les Américains ont largement fait appel aux anciens lexiques de la liberté politique, mais, soutient l’historiographie libérale, les Bas-Canadiens auraient résisté aux idées d’indépendance et de participation du corps civique. En montrant l’influence profonde de la politique et des institutions américaines sur les débats patriotes, et en particulier sur les 92 Résolutions adoptées par l’Assemblée en 1834, Harvey démonte la supercherie : les livres et les brochures républicaines circulaient depuis des années et étaient récupérés dans les analyses; les idéaux de liberté, d’égalité et de bonnes mœurs recevaient une large approbation malgré la répression et la censure; des liens politiques étaient entretenus au-delà des frontières coloniales; etc.
La critique patriote s’est notamment mobilisée, comme le feront les révolutionnaires américains, à condamner le manque de contrôle et l’arbitraire de l’exécutif colonial, en qualifiant la forme du régime pour ce qu’elle était dans la tradition classique : une tyrannie (pp. 60-65). L’aristocratie ministérielle coloniale est bien une aristocratie dont les membres sont désignés pour le seul intérêt de la métropole, puis pour le leur propre; elle s’oppose au gouvernement des meilleurs élu par le peuple qui caractérise l’idéal du républicanisme depuis les Grecs et les Romains. Le repli bas-canadiens, la méfiance à l’égard des institutions coloniales et du commerce répondaient à la nécessité même de l’analyse républicaine : l’on devait résister à la corruption des mœurs paysans puis cultiver les vertus nécessaires à la fondation durable de la liberté politique (pp. 69-79).
L’aristocratie de sang ou d’argent n’étant pas « naturelle aux forêts », comme les Patriotes le savaient fort bien, il s’agissait pour eux de résister aux effets corrupteurs du système colonial qui avait tendance à reculer un peu partout dans le monde, au grand dam des métropoles impérialistes. Il s’agit de l’enjeu géopolitique constitutif du mouvement patriote et de son lexique de l’autonomie. Les États-Unis avaient donné au monde entier, par l’entremise de leurs artifices institutionnels novateurs, « le potentiel et le destin politique » des nouvelles républiques issues des empires coloniaux (p. 95). Lorsque Papineau évoquera (dans le sillage de la doctrine Monroe) le « destin démocratique des peuples américains », il ne s’agissait pour lui ni de faire de l’idéologie ni d’en appeler, par des vœux pieux, à quelque utopie égalitaire en contradiction avec son respect pour les institutions britanniques, mais bien d’axer un discours libérateur dans une analyse longuement éprouvée et reconnue en Amérique :
Si Papineau continuait de faire l’éloge théorique des institutions politiques anglaises, qui, pour lui, représentaient surtout une référence historique aux origines du gouvernement libre, les affrontements politiques des années 1820 en firent un apôtre du républicanisme, et surtout de sa variante américaine. (p. 103)
En effet, le respect pour les institutions politiques anglaises fut une constante de la théorie politique moderne depuis au moins Montesquieu; on ne peut en déduire un attachement de l’homme pour le régime colonial !
Sur le plan moral aussi, la référence à la corruption engendrée par une économie du luxe et du matérialisme est bien restituée par Harvey, qui montre l’efficacité déployée par la rhétorique humaniste-civique dans les débats opposant les autorités coloniales et les réformistes bas-canadiens. En effet, comme le remarque l’auteur, si « le projet économique des Patriotes est connu, sa dimension politique, celle de préserver les bases vertueuses de la société bas-canadienne, l’est moins. » (p. 139) Il démontre aussi que ces analyses n’étaient pas dénuées de pragmatisme pour mettre à jour la réalité de la domination :
Le contrôle que la législature, et donc le peuple, exerçait sur les finances publiques et sur l’Exécutif attira toutefois l’attention des analystes canadiens et suscita des comparaisons peu favorables à l’administration coloniale. Les documents politiques étasuniens, notamment les rapports financiers des États, faisaient régulièrement foi de la meilleure gestion des gouvernements républicains. (p. 118)
Pour une historiographie qui choisira d’emblée d’ignorer la place et le sérieux des idées politiques chez ceux qui perdront beaucoup dans les événements qui conduisirent aux Révoltes puis à la Confédération, ces idiomes apparaîtront incohérents et de peu d’importance. Pour Harvey, au contraire, le patriotisme bas-canadien représente « la naissance de la première expression cohérente du républicanisme québécois. » (p. 134)
Républicanisme québécois… L’expression fut ici tellement proscrite qu’elle devient vite gênante, encore aujourd’hui. Ses échos sémantiques font peur : volontarisme, liberté, égalité, fraternité, tumultes, participation, révolution… Pourtant, l’importance des idées républicaines dans notre histoire témoigne d’une formidable pensée politique naissante au Bas-Canada, dont le discours patriote offrait, « par son réalisme et son orientation continentale », un « projet de société pluraliste ancrée dans des définitions bien républicaines de la citoyenneté. » (p. 185) Il n’est pas aisé de sortir l’histoire de l’hégémonie idéologique du libéralisme. Louis-Georges Harvey, par cette remarquable étude, nous offre une assise des plus solides pour continuer ce travail indispensable qui consiste à démonter une historiographie apologétique de la construction nationale du Canada. En redonnant toute sa complexité historique au républicanisme québécois, il dessine également les contours de son universalité.
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1 Je fais ici écho à une autre étude brillante, française celle-là, réalisée récemment par Jean-Fabien Spitz : Le moment républicain en France, Paris, Gallimard, 2005.
2 Une étude charnière dans la réévaluation de l’histoire des Patriotes est bien entendu celle de Allan Greer : Habitants et Patriotes. La Rébellion de 1837 dans les campagnes du Bas-Canada, Boréal, 1997 (trad. par C. Teasdale de l’éd. originale de 1993, chez University of Toronto Press).
3 L’usage du qualificatif, qui commence à entrer dans l’usage, a été récemment proposé par un célèbre herméneute des catégorèmes politiques québécois : le lieutenant Jean Lapierre.
4 Yvan Lamonde représente la tendance la moins malhonnête de cette tradition interprétative, même s’il dissolve consciemment, comme le montre Harvey à la suite de Stéphane Kelly et de Marc Chevrier, les idées républicaines patriotes dans le libéralisme. (Voir surtout, de Kelly, La petite Loterie. Comment la Couronne a obtenu la collaboration du Canada Français, Boréal, 1997, et Les Fins du Canada selon Macdonald, Laurier, Mackenzie King et Trudeau, Boréal, 2001).
5 Voir sa par ailleurs remarquable Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896, Fides, 2000.
