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Le cardinal Jean-Claude Turcotte au Devoir «C'est au peuple de décider et non pas à la Cour suprême»PIERRE O'NEILL
LeDevoir 29 décembre 1997
Au cours de l'entrevue qu'il accordait au Devoir vendredi dernier, l'archevêque de Montréal a accepté de préciser sa pensée sur le sujet: «La Cour suprême dira ce qu'elle voudra. Même si elle dit qu'on n'a pas le droit de le faire, si le peuple décide de le faire, c'est le peuple qui est souverain. Je suis un démocrate. S'ils veulent s'amuser à se brancher là-dessus en Cour suprême, ils peuvent bien le faire, mais si la majorité le décide, je ne vois pas comment un ordre de la Cour suprême pourrait empêcher le peuple de le faire. C'est au peuple de décider et non pas à la Cour suprême de nous dire si on a, ou pas, le droit de décider.» D'ailleurs, les objections du cardinal Turcotte ne se limitent pas à la portée du jugement que rendra le tribunal. Il lui paraît évident que la Cour suprême aurait dû s'abstenir, aurait dû refuser de se prononcer sur la légalité d'une éventuelle accession unilatérale du Québec au statut d'État souverain. À son avis, elle aurait ainsi sauvé de l'argent et du temps qui auraient pu être consacrés à l'étude de dossiers plus urgents. «Moi, je pense que c'est une perte de temps.» Cet enchevêtrement des compétences du politique et du judiciaire agace le cardinal, qui y voit un accroc au principe de la séparation des pouvoirs. «Le rôle essentiel des tribunaux en société doit s'exercer en dehors de la gouverne politique. C'est parfois tentant pour le politique de passer la patate chaude au tribunal, comme ça peut-être aussi la tentation du tribunal de se prendre pour plus qu'il n'est en réalité. Ce n'est pas lui qui fait la politique. Il ne devrait qu'appliquer les lois que les politiciens ont été chargés de faire.» Sur le fond de la question, demeurer dans la fédération ou accéder à la souveraineté, l'archevêque de Montréal entend observer le devoir de réserve auquel le convie sa fonction. Des écrits, des sermons et des conférences qu'il a commis dans le passé, des prises de position qu'il a signées conjointement avec les évêques du Québec, de cet entretien sans interdits qui a duré plus d'une heure, rien n'a permis de détecter avec certitude ses préférences constitutionnelles. Il reconnaît que le sujet est «touchy», non seulement parce que l'Église d'aujourd'hui évite de participer au débat politique mais aussi et surtout parce que les catholiques anglophones sont eux aussi très nombreux au sein du diocèse de Montréal et peut-être pratiquants plus fervents que les catholiques francophones. «Les évêques ont compris que l'influence politique, il faut faire bien attention à cela. Une chose que leurs prédécesseurs n'avaient pas comprise.» Néanmoins, celui dont on a dit qu'il est un «évêque postmoderne» ne se fait pas prier pour donner son opinion sur l'accessoire, sur les considérations temporelles du contentieux politico-constitutionnel. Il convient que la mince victoire du NON au référendum de 1995 n'a absolument rien réglé. Il n'hésite pas un instant à reconnaître que les Québécois sont distincts, qu'ils forment «un peuple ou une nation», mais il refuse de se laisser entraîner dans ce qu'il considère être une querelle de sémantique. «Tant qu'on ne reconnaîtra pas cela, on ne trouvera pas de solutions faciles.» Il lui semble donc essentiel de poursuivre la réflexion jusqu'à ce que le Québec négocie une nouvelle entente avec le Canada anglais. «Il n'y a pas de vérité éternelle là-dedans, on peut être autant fédéraliste que souverainiste, au nom de l'Évangile.» Dans l'optique du cardinal Turcotte, l'essentiel, c'est que le débat se poursuive dans le climat de sérénité qui l'a caractérisé depuis le tout début. Aussi admet-il être parfois agacé par un certain discours de langue de bois, par les voix menaçantes qui s'élèvent du Canada anglais, prévenant les Québécois que s'ils persistent et signent l'accession du Québec à l'indépendance, ça jouera dur et ils le paieront cher. «Ils peuvent bien japper tant qu'ils voudront, ils ne changeront pas le cours du Saint-Laurent.» Encore combien de temps faudra-t-il poursuivre cette réflexion sur l'avenir politique du Québec? Encore pour au moins 25 ans, répond le cardinal, qui réfute les prétentions des ténors fédéralistes sur les effets nocifs de l'instabilité politico-économique qu'entraînerait une impasse constitutionnelle prolongée. «Depuis 1860, réplique-t-il, il y a eu des moments difficiles, des moments de crise, mais on a quand même réussi à bâtir un pays qui fait l'envie des autres pays du monde. Dans l'instabilité actuelle, on a quand même une certaine continuité qui permet d'exister.» Verra-t-on jamais ce jour où les Québécois prendront une décision irréversible en faveur de la souveraineté ou d'une nouvelle entente Canada-Québec au sein de la fédération? Conscient qu'il s'agit là d'un terrain miné, l'archevêque de Montréal préfère ne pas s'amuser à prédire l'avenir. «Est-ce qu'on va se séparer? Je n'en sais rien. Je ne suis pas devin. Je pense qu'il va falloir s'habituer à vivre dans la concertation.»
Demain, Le Devoir publiera de cette entrevue une deuxième tranche qui portera
essentiellement sur le leadership politique, l'appauvrissement, les compressions
budgétaires, l'objectif du déficit zéro, la façon dont la presse assume son rôle, les
rapports entre l'État et l'Église.
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