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La lignePourquoi des gagnants et des perdants ? J'ai toujours vu l'indépendance comme une rivière qui coulerait de source, tranquille, obstinée, allant là où elle doit aller malgré tous les efforts qu'on aura faits pour la détourner.
Pierre Foglia La Presse 29 août 1998 Ce texte a été reproduit sur le site de Cité libre de décembre 1998-janvier 1999
Cinquante pour cent plus un ou 50 % - 1 ou 50 % + 30 000 ou 50 % - 30 000 ne sont pas, à l'évidence, des majorités claires, ne sont pas des majorités du tout. Cinquante pour cent plus un est la ligne que l'on tire - parce qu'il faut bien la tirer quelque part - pour départager les vainqueurs et les perdants d'un scrutin. Moindre mal quand il s'agit de gouverner (on retire la ligne tous les cinq ans), mais aberration quand on s'engage pour l'éternité. On ne peut pas faire un pays quand 49 % des gens qui l'habitent n'en veulent pas. Je vous entends. Si ce n'est pas 50 % + 1, quoi alors ? Cinquante-cinq pour cent plus un, 60 % + 1 ? Où faire passer la ligne qui départagera les gagnants des perdants d'un référendum sur l'indépendance ? Je ne sais pas. Mais permettez : pourquoi des gagnants et des perdants ? J'ai toujours vu l'indépendance comme une rivière qui coulerait de source, tranquille, obstinée, allant là où elle doit aller malgré tous les efforts qu'on aura faits pour la détourner. Souterraine par moments. Puis resurgissant, plus large. Qu'est-ce que c'est que ce machin, cet oued, ce ruisseau à 50 % + 1 ? Qu'est-ce qu'on cherche ? Un raccourci au débat ? Une issue simpliste à une situation extrêmement complexe ? La démocratie est longueur de temps. Complexité. Brouillards. Reculs. La démocratie est le contraire de cette horrible expression que l'on entend parfois des vainqueurs au lendemain des élections : « La démocratie a parlé. » La démocratie a parlé, donc fermez vos gueules, les perdants... C'est un bien petit déplaisir, au lendemain des élections, de se retrouver avec le gouvernement que l'on ne voulait pas. C'est une sacrée claque sur la gueule, au lendemain du référendum, de se retrouver dans le pays qu'on ne veut pas. Je l'ai vécu déjà deux fois, je ne le souhaite à personne. Supposons qu'au prochain référendum, le Oui n'obtienne que 40 % des voix. Entendez-vous M. Dion et ses amis dire, comme en 1995, que c'est fini, que le peuple s'est prononcé ? On passe à autre chose. Quarante pour cent, c'est presque la moitié du Québec. On ne gomme pas la moitié de la réalité d'un pays parce qu'un peu plus de l'autre moitié est d'un autre avis. Le calcul vaut, bien entendu, dans les deux sens. Quarante pour cent de Oui à l'indépendance disent à M. Dion, tout autant que 50 % + 1, que ce pays ne sera jamais le Canada. De la même façon, 40 % de Non à l'indépendance disent à M. Bouchard, tout autant que 50 % + 1, qu'il ne peut pas procéder à une séparation pure et simple.
Il n'y a rien de simple dans ce débat et ce serait le faire avancer beaucoup que d'en admettre la complexité. Mais d'abord le réhabiliter. Ce n'est pas vrai qu'on parle trop de la question nationale dans ce pays, ni qu'elle nous bouche le reste. Ce n'est pas vrai qu'on en parle depuis trop longtemps. C'est le temps que ça prend, c'est tout. Le débat commence à peine à révéler que notre incapacité à choisir n'est pas forcément de la confusion. Que notre indécision n'est pas forcément un manque de courage. Qu'est-ce que je propose ? Rien, comme d'habitude. Comme chroniqueur, je voulais dire que les choses complexes ne le deviennent pas moins parce qu'on fait passer une ligne droite en leur centre en décrétant que + 1 d'un bord ou de l'autre fera la différence. Et comme souverainiste, je voulais dire que je me sentirais mal à l'aise dans un pays à 50 % + 1. Il me semblerait toujours que le + 1, c'est moi. Je ne suis pas souverainiste à ce point-là.
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