Un nouvel espoir dans un Canada transformé

Charest peut renouveler la politique au Québec

Le futur chef libéral propose un changement de mentalités devenu essentiel à la survie de notre pays et à son essor

Guy Bertrand
Juriste, l'auteur est président du mouvement Citoyens de la nation (CDN)

LeDevoir 29 avril 1998




Le Canada est l'héritage de tous les Québécois. Les Canadiens français, avec d'autres, ont fondé le Canada et l'ont fait évoluer jusqu'à ce qu'il devienne l'une des nations les plus développées et où il fait le mieux vivre. Toutefois, le pays ne s'est pas uniquement développé: il s'est transformé.

Le Canada transformé

Économiquement, nous sommes passés d'une économie introvertie, soutenue essentiellement par l'extraction de matières premières, à une économie extravertie, capable de rivaliser avec les pays les plus industrialisés sur tous les marchés du monde.

Juridiquement et politiquement, nous avons dessiné une forme de fédéralisme qui pourrait servir de modèle pour l'ensemble des pays étendus sur d'immenses territoires comme celui du Canada, et dont la population appartient à plusieurs peuples, groupes ou ethnies qui sont à des stades différents de développement économique et culturel. La Constitution canadienne a su incorporer les grands principes et valeurs qui font de tous les Canadiens des humains capables de vivre ensemble en harmonie. Ce sont les principes d'égalité, de liberté, de démocratie et le principe du fédéralisme.

Nous avons aussi collectivement élaboré un nouveau style de citoyenneté, par laquelle le citoyen n'est plus le «sujet» de l'Etat, mais le premier souverain, le dépositaire de droits inaliénables et le bénéficiaire des politiques de nos gouvernements. Alors que par le passé, et dans la plupart des vieilles démocraties, l'Etat était le seul souverain et se croyait justifié de contraindre le citoyen pour des buts politiques, il doit aujourd'hui partager sa souveraineté avec les citoyens et les tribunaux et respecter leurs décisions.

Le Canada s'est aussi transformé culturellement et sociologiquement. Le peuple canadien ne se reconnaît pas dans une langue, une religion ou une origine ethnique. Non, le peuple canadien est «purement» civique, et ses traditions sont en perpétuelle métamorphose. L'étoffe sociologique du Canada se tisse sous l'impulsion libre de chaque individu et l'on ne sait quel sera le motif qui animera la tapisserie canadienne de demain.

Bref, on ne peut plus invoquer le mythe des peuples fondateurs au Canada ou des revendications dites «traditionnelles», soit pour briser le pays, soit pour demander un statut particulier, d'autant plus que le Canada a appuyé son autorité, dès l'origine, sur la notion de citoyen et non sur celle de peuple. On ne peut plus promouvoir la politique de la confrontation et du couteau sous la gorge. Il faut apprendre à vivre ensemble, puisque ce n'est qu'ensemble que nous sommes ce que nous sommes. Et surtout, il faut apprendre à respecter le citoyen, le vrai souverain de l'Etat canadien, qui, peu importe ses conceptions personnelles sur la vie en société, réclame un Canada qui marche.

Répondre au nationalisme obtus

Plutôt que de se décrire année après année comme la victime du Canada et le pauvre mouton noir de la fédération, et de s'infliger des mortifications paranoïaques au nom de la défense de la nation. Plutôt que de refuser tout ce qui est canadien et, par tous les moyens, de réaliser une séparation de facto du Québec en attendant une séparation juridique et complète. Plutôt que de continuer à exploiter le nationalisme qui finit par causer des effets pervers au Québec sur les plans politique, économique et social, il faut sortir de l'ère de la division et de la séparation pour entrer dans le monde de l'union des citoyens, des peuples et des cultures, par-delà les frontières. Il faut entrer dans l'ère de l'internationalisme canadien.

En effet, notre pays incarne un microcosme du monde, où toutes les nationalités sont représentées et apprennent à vivre ensemble. Leur cohabitation pacifique repose nécessairement sur une conception civique du peuple canadien, qui se décrit par les idéaux de tolérance et de justice qu'elle véhicule. Ainsi, le contenu objectif de notre nationalité consiste en fait en un amalgame de valeurs sociales, comme l'égalité et la liberté, qui sont celles de la démocratie, et aussi, des valeurs humaines d'entraide et de partage, qui réunissent ce qu'Alexis de Tocqueville appelait «les habitudes du coeur», sans lesquelles aucune société civilisée ne saurait subsister.

Changer les mentalités

L'évolution de la communauté canadienne appellera «naturellement» des changements constitutionnels. On ne change pas la société par la loi. Jean-Jacques Rousseau attendait la venue d'un législateur qui, à l'aide de «bonnes» lois, rendrait les hommes «bons». Il voyait dans l'établissement d'un système juridique «parfait» la réponse à l'imperfection de l'humain. Il semble que tous ceux qui cherchent à régler les problèmes culturels de la communauté canadienne par la Constitution souffrent de la même illusion que Rousseau.

En effet, les lois ne sont pas la source de la moralité d'une société, mais son expression. Dans un contexte démocratique, elles reflètent plutôt l'éthique et l'esprit de justice du groupe qui se les donne. Aussi, tout l'attirail constitutionnel, politique, administratif et légal de l'Etat repose essentiellement sur la conscience des citoyens, leur développement éthique et leur conception de l'homme et de la société. Si bien que le travail déjà réalisé dans le but de créer une société toujours plus respectueuse de la dignité humaine et des droits fondamentaux restera toujours à refaire: il ne suffit pas de disposer une fois pour toutes des tables de la loi pour voir une telle société subsister.

Les politiciens ont donc un travail plus pédagogique que législatif à réaliser pour préserver les fondements de la société et lui permettre d'évoluer. C'est ce travail que nous voulons continuer à faire au Québec comme au Canada pour réaliser dans les faits nos idéaux de justice et de partage dans une société multiculturelle à l'image de la diversité humaine. Le Canada est un lieu privilégié pour réaliser la mondialisation de l'humanité et l'abolition des frontières entre les humains.

L'espoir «Jean Charest»

Jean Charest, issu d'une région du Québec où anglophones et francophones se sont côtoyés pacifiquement depuis des siècles et ont uni leurs efforts pour créer la société canadienne qui fleurit aujourd'hui, anime l'espoir de toute une jeunesse qui, bien que méfiante à l'égard du Canada sous la pression du discours démagogue des nationalistes, partage en réalité les idéaux canadiens et voudrait que nous puissions vivre ensemble en harmonie dans notre pays comme dans le monde.

Aussi, j'espère que Jean Charest apportera un nouveau discours au Québec et une nouvelle façon de pratiquer la politique et fera la promotion non pas d'un changement de structures au Canada, mais d'un changement de mentalités devenu essentiel à la survie de notre pays et à son essor. En effet, Jean Charest bénéficie d'un espace de liberté qu'aucun chef de parti n'a jamais eu au Québec, puisqu'il n'a pas eu besoin de charmer les stratèges du Parti libéral ou de se plier à leurs demandes pour accéder au leadership du parti. Il se prévaut aussi d'une marge de manoeuvre politique, et idéologique énorme, et d'un véritable pouvoir démocratique, puisque c'est la population qui lui demande de dédier ses qualités au service de ses concitoyens.

Jean Charest serait donc en mesure de pratiquer la politique d'une manière inédite et de s'armer du discours de la conciliation, de traduire la volonté démocratique des Canadiens du Québec qui voudraient que le Canada soit aussi bien leur investissement que leur héritage, et de fonder son action sur la sincérité et la transparence pour le plus grand bien de tous les démocrates.