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" Lavis " de la Cour SuprêmeTout le monde et son père
Bref, nous sommes encore devant lunique choix possible : la souveraineté ou le déclin. Et il faut choisir vite car le déclin est déjà en marche et il va forcer lallure, surtout si nous continuons dêtre démographiquement sinistrés. À moins dun proche et durable sursaut, nous serons un peuple en sursis.
Jean-Marc Léger
L'Action nationale dÈcembre 1998
Infirmant avec éclat la parole du fabuliste (" Est bien fou du cerveau qui prétend contenter tout le monde et son père "), la Cour Suprême aura apparemment réussi à satisfaire, dans une certaine mesure en tout cas, toutes les parties concernées par " lavis " quelle a rendu le 20 août. Chacun ou presque y a trouvé du grain à moudre.
On pouvait prévoir que nombre de commentateurs et dhommes politiques friands de clichés allaient recourir une fois encore à la métaphore éculée du " jugement à la Salomon ". Célébrée ou au moins saluée par tous les camps, y compris par des cercles qui la vitupéraient hier ou ironisaient à son sujet, la Cour Suprême, qui ne sattendait sans doute pas à de tels coups dencensoir, est en définitive le seul vainqueur de cette gigantesque partie de
poker menteur. Daucuns qui lapplaudissent, peut-être imprudemment, voire lui tressent des couronnes, seront mal placés, demain, pour contester ou dénoncer dautres de ses avis, opinions ou jugements.
Il y a dans cette quasi unanimité quelque chose de factice et de troublant, pour ne pas dire de suspect. Que les premiers ministres du Canada et du Québec, ceux des provinces anglaises, MM. Charest et Duceppe, voire des représentants des " premières nations " trouvent dans cette opinion motifs à satisfaction, y décèlent une caution pour leur thèse ou des arguments à lappui de celle-ci, voilà qui ne manque pas de laisser rêveur.
Jentends bien quil entre dans cette réaction une part doptimisme de commande. Le gouvernement du Québec a promptement et assez habilement rectifié le tir ou a, plutôt, réorienté ses batteries. Puisque lavis ne donnait pas prise à une
dénonciation en règle et ne confortait pas la classique métaphore de la " tour de Pise ", il convenait dy rechercher plutôt des éléments ou des arguments propres à apaiser ou à atténuer les craintes ou les
hésitations de la fraction vulnérable du corps électoral, qui a besoin dêtre rassurée quant aux conséquences économiques et politiques dun " oui " majoritaire. Doù une lecture résolument optimiste de
lavis de la Cour à lintention de lopinion publique. Cela peut sembler de bonne guerre, cela ne va pas sans danger et pourrait se retourner plus tard contre les tenants de cette ligne. En vérité, les deux camps se retrouvent Gros Jean comme devant : les cartes restent quand même pipées en faveur du gouvernement central.
Certains souverainistes soulignent avec insistance le fait que le Cour Suprême reconnaît le caractère divisible du Canada dès lors quelle évoque la nécessité de négociations pour définir, le cas échéant, les modalités de la sécession. Mais cest là une victoire à la Pyrrhus car les conditions mises au déroulement et à
la conclusion de ces éventuelles négociations sont si exigeantes quil est très improbable quelles puissent être réunies dans un délai raisonnable. De surcroît
une lecture attentive de " lavis " fait ressortir que le Québec aussi pourrait être " divisible ", que son territoire nest pas intangible.
Si les diverses parties concernées et principalement les gouvernements de Québec et dOttawa croient trouver dans lavis de la Cour des motifs contradictoires de satisfaction, voire de réconfort, cela tient pour une large part aux lacunes et aux faiblesses du texte, à lambiguïté de plusieurs passages, aux obscurités et aux
silences quon peut y relever. Contrairement à ce quont dit certains commentateurs, ce document ne fera pas date sur le plan proprement juridique mais plutôt dans lordre politique. " Lavis " est plus habile que profond, plus soucieux de prudence et déquilibre que danalyse au fond (en
particulier, la partie relative au droit international est traitée assez
superficiellement et ses conclusions sont éminemment contestables). On a le sentiment que la Cour a eu le souci, même si elle sen défend, de ne pas apparaître comme un instrument du gouvernement central, et dautre part a tenu à éviter de paraître
jeter de lhuile sur le feu. Elle nétait visiblement pas enchantée davoir à répondre à la démarche dOttawa et ne voulait point paraître lui
servir de caution.
Le document comprend trois parties, dont la dernière seule constitue la réponse aux questions du gouvernement du Canada. Dans la première, qui fait près du tiers du texte, la Cour explique pourquoi elle est compétente pour répondre à la demande davis,
rejetant ainsi la position de " lami de la Cour " et de quelques autres intervenants. La deuxième partie représente un rappel historique sommaire des origines de la fédération canadienne. Dans la troisième, la Cour commence par énoncer
longuement les quatre grands principes qui sous-tendent selon elle la constitution du Canada et déterminent lappréciation de la légalité des actes des divers ordres
de Gouvernement : la démocratie, le fédéralisme, le
" constitutionnalisme " et la primauté du droit, le respect des droits des minorités. Il est facile de lire, dans ce rappel, un net avertissement : la règle de la majorité nest que lun des éléments, - certes important,
essentiel qui peuvent fonder la naissance dun nouvel État et justifier le démembrement du Canada.
On peut considérer quau total lavis de la Cour Suprême laisse le problème entier. Sil est vrai quelle affirme la nécessité de négociations
dans lhypothèse dun référendum où le " oui " laurait emporté, à partir dune question claire et avec une majorité claire
(qualité quelle se garde de préciser), elle dessine un scénario qui promet pratiquement à léchec de telles négociations. Le nombre des partenaires et
lampleur de lordre du jour sont tels quon peut douter que laccord puisse se faire même sur les préalables : lieu, calendrier, méthode de travail, statut des divers participants. La Cour prévoit dailleurs (on peut même penser quelle lestime probable) la possibilité que les pourparlers aboutissent à une impasse. Alors pourrait être ouverte au Québec la voie de la proclamation unilatérale de souveraineté
sous réserve quil ait accepté de souscrire aux
quatre principes fondamentaux énoncés plus haut et quil ait négocié " de bonne foi ".
Or, comme le bon sens selon Descartes, la bonne foi est la chose du monde la mieux partagée. Cest là un critère parfaitement illusoire. De plus, la Cour ne dit rien sur la durée des négociations, laissant aux " acteurs politiques "
cette pomme de discorde supplémentaire. Là aussi, la Cour devine quun accord sera pratiquement impossible.
En vérité, la Cour a renvoyé lessentiel, cest-à-dire la mise en uvre concrète du processus aux " acteurs politiques ". Mais en même temps, et par là même, elle fait monter les enchères et rend plus difficile pour le Québec lorganisation et le déroulement de futurs référendums dune part et, de lautre, rend quasi impossible pour le Canada et pour le Québec louverture et la réussite de négociations sérieuses dans un laps de temps
raisonnable (ce qui veut dire, selon moi, deux ans au maximum, du moins quant aux questions essentielles).
Ainsi, le Québec risque de se trouver redoutablement affaibli et deux fois perdant au lendemain de " lavis " de la Cour Suprême. Dun côté, on ne sait quels sont les acteurs politiques auxquels la Cour fait allusion pour déterminer
les critères dune question claire et dune majorité claire. Il est douteux quelle ait pensé seulement au Gouvernement du Québec, à lAssemblée nationale, aux partis politiques québécois.. Aussi, peut-on prévoir une offensive
puissante dOttawa pour être associé à la définition de la question et à la détermination de la majorité claire. En cas de refus du Québec, Ottawa et le reste du
pays pourraient décider de ne pas considérer comme légalement contraignant un " oui " même massif des Québécois et refuser denvisager louverture de négociations.
Par ailleurs, dans lhypothèse de négociations, le Québec ferait face non seulement au Gouvernement central mais à toutes les Provinces, aux deux " territoires " et à une ou des organisations représentant les Premières nations. Bien du plaisir, lorsquil sagira de définir ne serait-ce
que le processus, les modalités, le calendrier des négociations. Et que dire de la durée des négociations sur le contenu, si jamais on arrive jusque là. Enfin, nous sommes dûment avertis : ne rêvons pas au maintien de lintégrité du
territoire du Québec. On y raillera, avec allégresse, de vastes régions pour les Amérindiens, de riches " réserves " pour les anglophones et assimilés. Montréal même risquerait déchapper au Québec (ne sera-t-elle pas
majoritairement anglophone dici peu?)
En vérité, une lecture attentive de cet " avis " de la C.S. et de tous ses non-dits, ses présupposés, révèle que le Québec risque dêtre
doublement piégé et, au bout du compte, de se retrouver ligoté, garrotté. Il nest quune voie de salut, si tant est quil ne soit pas trop tard : un référendum avec un " oui " massif chez les francophones (et, dans
lensemble, un peu plus que les " 50% plus une voix "), sous le regard dobservateurs étrangers comme garants de la sincérité du scrutin; la proclamation de la souveraineté du Québec et la recherche immédiate de la reconnaissance par un certain nombre de pays étrangers; proposition au Canada anglais de
louverture de négociations dégal à égal. Voie difficile, certes, voie incertaine mais la seule qui, en définitive, soit réaliste et la seule compatible avec la dignité du Québec.
On pourrait envisager, il est vrai, une autre démarche mais elle supposerait le renoncement à lobjectif de la souveraineté. Ce serait celle de la re-fondation du Canada, avec un véritable statut particulier pour le Québec (au minimum le contenu de lancien rapport Allaire). Cela impliquerait lengagement solennel préalable du Canada anglais. Mais le demi-siècle passé, pour ne pas remonter plus loin, indique que cela serait plus malaisément réalisable encore que la proclamation unilatérale de lindépendance.
Bref, nous sommes encore devant lunique choix possible : la souveraineté ou
le déclin. Et il faut choisir vite car le déclin est déjà en marche et il va forcer
lallure, surtout si nous continuons dêtre démographiquement sinistrés. À
moins dun proche et durable sursaut, nous serons un peuple en sursis.

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