Un héros de roman


Saint-Castin, baron français, chef amérindien et coureur des bois

Jean Chartier
Le Devoir, 20.11.99




Saint-Castin, baron français, chef améridien
1652-1707
Atlantica,Septentrion
Québec, 1999, 260 pages


Marjolaine Saint-Pierre a mené des recherches approfondies dans le Béarn et en Nouvelle-Angleterre pour retracer la véritable histoire d'une grande figure épique de l'Acadie au XVIIe siècle: Jean-Vincent d'Abbadie de Saint-Castin.

Dix ans après le roman qu'Alain Cazaux lui avait consacré, elle a puisé à des sources inédites pour écrire cette biographie qui reconsidère les faits d'armes de Saint-Castin à partir de son extraordinaire domaine, établi au milieu des Abénakis, près du fort Pentagoët puis à l'Habitation, au fond de la baie de Pentagoët après la destruction du fort, véritable fief situé dans le sud de l'Acadie du XVIIe siècle, aujourd'hui devenu la Nouvelle-Angleterre. Pour bon nombre de gens, Saint-Castin demeure une figure héroïque, comme en témoigne encore aujourd'hui un village de l'État du Maine, Castine, situé non loin de l'Habitation et qui porte son nom.

D'Abbadie de Saint-Castin est né a Escout, près de Pau. Ce fut également le lieu de sa mort après un retour au pays pour récupérer ses biens et son château, en vue d'en faire profiter ses fils métis. Mais Saint-Castin dut alors livrer une interminable bataille avec son beau-frère, avant de mourir assassiné, dans son Béarn natal, après un séjour de trente ans en Acadie.

Un tel destin mérite qu'on s'y arrête.

A treize ans, l'adolescent avait quitté le port de La Rochelle pour la Nouvelle-France, le 6 mai 1665, avec le marquis Henri de Chastelard de Salières et huit compagnies de son régiment. C'est ainsi quil débarque à Percé, le 30 juin, sept semaines plus tard, après une terrible traversée.

Il fait partie des 1200 hommes du régiment de Carignan-Salières venu défendre les 3200 habitants de la Nouvelle-France. Le jeune Saint-Castin fait alors partie d'une expédition punitive menée contre les Iroquois en plein hiver.

Fraîchement débarqué, il doit franchir les montagnes enneigées de la Nouvelle-Angleterre pour attaquer des campements de Mohawks à Corlar, devenu Schenectady, au sud du lac Champlain. A l'automne, le jeune enseigne de régiment doit retourner dans la vallée de la Mohawk. Dur apprentissage pour celui qui venait tout juste d'intégrer les rangs de l'armée.

Un noble coureur des bois

En 1670, à dix-huit ans, après avoir contourné l'île du Mont Désert, Saint-Castin se trouve en Acadie avec le capitaine Jacques de Chambly et le lieutenant Pierre Joybert, seigneur de Soulanges, pour reconquérir le territoire que devait protéger le petit fort délabré de Pentagoët. A cette époque, la frontière de l’Acadie se situait plus au sud, le long la rivière Kennebec. On lui confia la garde du petit fort et son immense arrière-pays.

Saint-Castin cherche une voie de terre pour relier les rivières Pentagoët, Kennebec et Chaudière. Il apprend à devenir un coureur des bois endurci, dont la tâche principale est d'apprivoiser les Abénakis. Le jeune chef des Français choisit alors pour compagne la fille du chef indien. De cette union naîtront deux enfants. Dès lors, son alliance avec les Abenakis devient indestructible, avec le résultat qu'il était craint comme la peste par les Anglais, et cela, jusqu'à Plymouth.

Un chef redoutable

Saint-Castin tient tête aux marchands de Boston et aux pêcheurs de Salem des environs. En 1666, la Nouvelle-Amsterdam étant devenue anglaise, on l'appelle Yorktown, puis la Nouvelle-York. Mais «le capitaine des Sauvages» fondait le pays plus au nord, autour du commerce des fourrures.

Marjolaine Saint-Pierre explique que 160 Indiens vivaient dans les 32 wigwams établis en permanence autour de l'Habitation. Avec sa douzaine de soldats, Saint-Castin était redouté sur toute la côte du Massachusetts. Louis XIV n'en revenait tout simplement pas de ce terrible mousquetaire.

Le capitaine des Sauvages vécut plusieurs années avec Pidianske, la fille de Madockawando, «le plus important des chefs indiens entre la rivière Saint-Jean et la rivière Kennebec». Puis, en 1677, alors âgé de 25 ans, il s'éprit de sa soeur, Mechilde, qu'il épousa et dont il eut six enfants. En raison de son influence, il devint «le Français le plus haï des Anglo-Américains de la fin du XVIIe siècle», écrit l'auteur.

De 1689 à 1698, la guerre menée par Saint-Castin sema la terreur. En 1692, c'est à cause de lui que le puritain Increase Mather s'en prit aux sorcières de Salem, soucieux de conjurer le mauvais sort. En effet, ses guerriers indiens «apparaissaient soudainement, de nulle part, frappaient, puis disparaissaient aussitôt», raconte l'auteur.

Majolaine Saint-Pierre cite au passage Francis Jennings qui publia The Ambiguous Iroquois Empire (New York, 1984). Celui-ci écrivait notabiment: «Les Français étaient les premiers Européens à s'installer dans les régions transappalachiennes. La Grande-Bretagne ne pouvait donc pas les revendiquer selon le "droit de la découverte". La Grande-Bretagne ne pouvait pas réclamer le "droit par possession". La seule option qui lui restait, dans l'arsenal diplomatique de l'époque, c'était le "droit par la conquête". Si les Iroquois avaient soumis les tribus [...], la Grande-Bretagne pouvait alors réclamer le droit de conquête des Iroquois puisque, selon elle, la dépendance iroquoise signifiait que tout ce qui appartenait aux Iroquois appartenait aussi à la Grande-Bretagne.»

Le 28 avril 1690, William Phips, l'amiral improvisé, né près de la riviève Kennebec, jeta l'ancre à l'île des Monts-Déserts, face à Pentagoët, avec une frégate, deux sloops, quatre navires et 700 hommes pour piller l’habitation de Saint-Castin. Puis, il se rendit à Port-Royal où il fit flotter l'Union Jack.

On aura compris que la vie de Saint-Castin est passionnante. C'est l'un des mérites des éditions du Septentrion de dénicher des perles de notre histoire. On se prend à souhaiter une suite avec une biographie de l'une des figures de la résistance en Acadie au XVIIe siècle, tel le sieur de Boishébert, ce capitaine qui, entre 1754 et 1759, surgissait des bois avec des Micmacs, des Abénakis et des Acadiens pour faire le coup de feu contre les établissements anglais.