Paris-Québec
Des relations plus que particulières
CHRISTIAN RIOUX
Le Devoir, 21.11.99
RELATIONS PARTICULIÈRES
Frédéric Bastien
Le Boréal
Montréal, 1999, 358 pages
En 1995, dans l'éventualité d'un OUI au référendum, la France aurait-elle reconnu sans attendre le Québec comme pays indépendant? Telle est la question qui titille le lecteur tout au long du livre que consacre Frédéric Bastien à lhistoire des relations France Québec depuis de Gaulle. Question plutôt mal posée puisqu'on ne peut reconnaître qu'un pays qui a proclamé son indépendance et non pas un pays qui prévoit de le faire ou le ferait au terme d'un processus de négociation.
Heureusement, cette question ne résume pas, loin de là, l'ouvrage fort bien documenté que consacre Frédéric Bastien au triangle Québec-Paris-Ottawa depuis le fameux cri du général du haut d'un certain balcon.
Et c'est peut-être justement en lisant tout le livre, et non pas seulement le chapitre qui concerne les événements de 1995, qu'on peut espérer un début de réponse. En remontant au début des années 60, alors qu'un groupe de jeunes politiques français pressentent l'éveil du Québec, Frédéric Bastien montre comment le cri gaulliste n'a pas été un feu de paille. Il fut au contraire le point de départ d'une politique ancrée dans les institutions et les hommes depuis trois décennies.
Depuis 1967, et sans interruption, la France mène à légard du Québec une politique qu'on ne pourrait imaginer à légard d'aucune autre province ou région d'un grand pays industrialisé. Non seulement accorde-t-elle sa priorité aux relations directes avec Québec plutôt qu'avec Ottawa, mais elle adopte une politique d'ouverture à l'égard des aspirations autonomistes québécoises - qu'elles soient souverainistes ou fédéralistes -, au risque de déplaire à Ottawa. Des visites de ministres dans les années 60 à l'invitation récente de la ministre Agnès Maltais à un forum informel sur la culture, Paris a généralement défendu le droit du Québec de s'exprimer à l'étranger sur les questions de sa compétence.
Cela n'en fait pas un bastion retranché de l'indépendantisme, mais un lieu où les revendications autonomistes de René Lévesque, de Jacques Parizeau, de Daniel Johnson (père) et de Robert Bourassa ont toujours trouvé un accueil chaleureux. Ceux qui connaissent le caractère empesé des ambassades, où les révolutions se mesurent au nombre de gardes républicains et à la longueur du tapis, savent que cette exception est sur le plan diplomatique, une hérésie.
Le mérite du livre de Bastien est de montrer que cette politique a même été reprise, avec des nuances, par des présidents qui n'avaient aucune syrnpathie naturelle pour le Québec. Ce fut le cas de François Mitterrand et de Valéry Giscard d'Estaing. La stratégie française de 1'«accompagnement» n'a guère varié, que les dirigeants français aient eu des atomes plus ou moins crochus avec Ottawa ou Québec. On n'a donc pas à s'étonner qu'elle ait survécu jusqu'en 1995.
Comment expliquer ce phénomène? Les raisons sont nombreuses. Disons d'abord qu'en termes purement comptables, la France a tout intérêt à jouer le jeu de la division. Au delà des guerres diplomatiques parfois tenaces, la division Québec-Canada a surtout des avantages vue de Paris. Elle fait de la France un partenaire iniportant pour le Canada et force ce dernier à lui faire la cour. Bastien cite un dirigeant français qui dit que, sans le Québec, le Canada aurait en France le poids de lAustralie. D'ailleurs, lorsque Québec et Ottawa s'entendent comme larrons en foire dans la Francophonie, cela ne peut généralement se faire qu'au détriment de la France. Comme lors de l'élection de Jean-Louis Roy à la direction de lACCT.
Mais la raison essentielle ne tient pas aux manigances diplomatiques et aux personnalités. C'est le capital de sympathie que possède le Québec en France et qui n'existe nulle part ailleurs. Ce capital déborde largement les milieux politiques ou diplomatiques. Lorsque le président français prend position à l'égard de la Tchétchénie, il n'a devant lui que quelques militants d'organisations humanitaires et une poignée d'éditorialistes - ce qui ne l'empêche pas de recevoir le représentant tchétchène et de provoquer les protestations russes, contrairement à ce qu'affirmait Stéphane Dion la semaine dernière dans Le Soleil de Québec.
Lopinion maîtresse
Si l'Elysée et Matignon adoptent une position controversée sur une question comme la reconnaissance du Québec, ils s'exposent à l'opinion publique tout entière. Non seulement des éditorialistes influents pourraient faire couler l'encre, mais le moindre petit maire de Rhône-Alpes dont la ville est jumelée à Sainte-Agathe ou Arvida pourrait monter au créneau. Il pourrait avoir à répondre aux milliers de membres de l'Association France-Québec et devoir fournir ensuite des explications en Chambre ou à des ministres influents dont les sympathies québécoises sont connues. Sans oublier les cinéastes et les écrivains qui sont plus souvent à Montréal qu'à Lille.
Résultat: les dirigeants politiques français, de gauche comme de droite, ont tout à gagner dans l'opinion publique en se posant en défenseurs de la cause québécoise. Ce qui n'a jamais été le cas pour la cause canadienne, dont l'image reste vague en France.
Contrairement à une idée généralement reçue au Québec, les dirigeants politiques français connaissent souvent bien les tenants et les aboutissants de la question québécoise. Et ils en manient autrement mieux les subtilités qu'on peut généralement le faire à Washington, à Londres ou à Vancouver.
Revenons donc à la question du début. Paris aurait-il emboîté le pas au «grand jeu» de Jacques Parizeau? Il aurait à tout le moins été la seule capitale au monde à faire un geste de reconnaissance des faits. Serait-on allé jusque là où Parizeau et Philippe Seguin voulaient aller? Pas sûr! Mais on aurait très certainement respecté et soutenu les souhaits et les décisions d'une instance comme lAssemblée nationale, par exemple.
A Paris, l'option du silence n'a jamais été envisagée. Le débat était plutôt entre la reconnaissance immédiate, défendue par les proches de Chirac (dont Philippe Seguin), et un processus plus lent qui serait passé par l'Union européenne, défendu par Michel Rocard. La surenchère à laquelle se sont livrés en 1995 Edouard Balladur et Jacques Chirac, en pleine campagne présidentielle, est révélatrice du fait que la question québécoise dépassait les arcanes diplomatiques et que personne n'était prêt à assumer le rôle de celui qui dit non au Québec.
Que Jacques Chirac revienne aujourd'hui sur ses propos de CNN «aknowledge» au lieu de «recognize»), qui s'en étonnerait? Le président - qui n'a pas de sympathies particulières pour le PQ mais en avait pour Robert Bourassa - sait lire les sondages. Accompagner, c'est cela aussi. Les Français ne seront jamais plus catholiques que le pape... mais ils ne seront jamais protestants!
La singularité française
En fait, on découvre dans le livre de Bastien que le principal boulet que tire la diplomatie canadienne à Paris est l'intransigeance. Les Français sont chaque fois séduits par 1es propositions d'associations économique et politique des souverainistes. Mais ils ont été maintes fois rebutés par lintransigeance d'Ottawa, de Trudeau à Chrétien. Le seul politicien canadien à avoir suscité une réelle sympathie à Paris est Brian Mulroney, qui était justement un maître du compromis.
La France a beau avoir pris le tournant européen, sa politique étrangère reste autonome, comme l'ont confirmé les tristes événements de Yougoslavie. Et elle ne dédaignera jamais avoir au nord de la frontière américaine des alliés, souverainistes ou pas, capables d'obliger lAmérique à regarder vers l'Europe.
Il faut ajouter à cela ce qu'on pourrait appeler l'exception française en matière de politique étrangère. Ce n'est un secret pour personne que la France se targue depuis de Gaulle de jouer un rôle dans le monde qui n'est pas celui d'un béni-oui-oui. Il y a là une part de faconde et de mythe, bien sûr. Mais le Québec est l'occasion parfaite de l'entretenir à peu de frais. La longue tradition du référendum rend aussi les Français parfaitement insensibles à tous les arguments qui voudraient que la majorité d'une victoire ne soit pas de 50 % plus un.
Bastien montre comment le soutien des gaullistes à l'autonomie québécoise est indéfectible. Mais il ne se demande pas si celui-ci est aussi solide dans les secteurs plus jeunes du pouvoir. Si l'on découvre avec surprise que le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a des sympathies québécoises, le livre reste étonnamment muet sur Lionel Jospin.
Le Québec a jusqu'à maintenant été plutôt bien servi par la gérontocratie française et la vieille garde gaulliste... aujourd'hui en pleine déconfiture. C'est sur elle essentiellement que s'est appuyé le «grand jeu» de Jacques Parizeau, qui avait dépêché Yves Michaud à Paris. Mais il n'est pas sûr que les mêmes affinités québécoises existent aujourd'hui parmi la jeune garde, de droite comme de gauche, dont l'ascension est en France plus lente qu'ailleurs.
Ajoutons que les cercles politiques français ont découvert en 1995 que la question québecoise n'est pas éphémère, ce quils pouvaient encore ignorer en 1980. Ils savent aujourd'hui que l'indépendance n'est pas au coin de la rue, mais que cette question, en dépit des hauts et des bas des sondages, nest pas près de disparaître et sera longtemps au coeur de la vie politique canadienne, donc des relations France-Québec.


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