Entre Québécois



Graham Fraser
Le Devoir 2.12.99



Pendant que Jean Chrétien et ses ministres discutent de la formule qu'ils veulent adopter pour définir les conditions de négociation du gouvernement fédéral après un référendum au Québec, plusieurs parlent allégrement comme si M. Chrétien répondait à des exigences du reste du Canada en préparant son intervention. C'est une vision manichéenne de la politique fédérale qui présume qu'un premier ministre fédéral québécois n'est qu'une marionnette des anglophones qui ne veulent rien de plus que remettre le Québec à sa place.

On peut critiquer la nécessité de cette intervention ou en remettre l'utilité en question; on peut se demander si elle relève d'un excès de logique ou d'une volonté d'un premier ministre en deuxième mandat de laisser un héritage politique au pays. Mais plaire aux anglophones? C'est la dernière préoccupation qui puisse l'expliquer.

La réaction du reste du pays au retour du dossier référendaire est celle d'une personne qui a assisté à un accident de la circulation: une certaine stupéfaction. La réaction du caucus libéral de l'Ontario était on ne peut plus claire: s'il vous plaît, n'ouvrez pas cette boîte de Pandore!

Conflit québécois

Parfois, au Québec, on a tendance à présumer, malgré l'évidence, qu'un premier ministre fédéral ne peut pas continuer d'être Québécois. Mais cette confrontation, aux yeux de ceux qui vivent hors Québec, est un conflit profondément québécois. Ce n'est pas le seul; notre histoire récente est pleine de conflits qu'on peut à peine imaginer sans un premier ministre qui vient du Québec. C'est un des effets sur le pays d'avoir eu des prerniers ministres fédéraux québécois pendant 30 des 31 dernières années. On peut relever quatre politiques fondamentales et transformatrices qui auraient été très différentes, ou qui n'auraient pas existé, si le premier ministre fédéral à l'époque de leur mise en oeuvre respective n'avait pas été un Québécois: le bilinguisme, le rôle de l'Etat, la Constitution de 1982 et l'Accord de libre-échange.

La Cominission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme avait été créée par Lester Pearson, le dernier premier ministre unilingue du Canada. C'était une période où les politiciens du Canada hors Québec se dirigeaient vers la reconnaissance de la différence québécoise; M. Pearson parlait du Québec comme d'une nation à l'intérieur d'une nation; le Parti progressiste-conservateur appuyait le principe des «deux nations», tout comme le Parti néo-démocrate.

Mais peu après la publication du premier tome du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, M. Pearson a démissionné et M. Laurendeau est mort. Si Robert Winters, homme d'affaires et ancien ministre plutôt conservateur, avait remporté le leadership du Parti libéral en 1968 contre Pierre Trudeau, l'histoire aurait été assez différente. M. Winters aurait eu de la difficulté à battre Robert Stanfield, chef conservateur, mais même s'il avait gagné, les idées de ces deux hommes de la Nouvelle-Écosse, assez conservateurs tous les deux, auraient été profondément différentes de celles de M. Trudeau.

Un gouvernement Winters ou Stanfield aurait probablement accepté l'idée du Québec comme société distincte; idée que M. Laurendeau avait prônée dans les fameuses «pages bleues» du rapport Laurendeau-Dunton. Mais M. Trudeau est devenu premier ministre.

Comme chacun sait, M. Trudeau ne voulait rien savoir de l'idée du Québec comme société distincte; il avait rompu avec ses amis sur la question nationale. Mais sur l'idée du rôle de l'Etat dans l'économie, il n'y avait pas de rupture. M. Trudeau apportait à Ottawa la conception québécoise qu'il ayait de l'Etat et de son rôle, ce qui est à la fois devenu un Etat musclé à Ottawa et le modèle québécois.

Examinons maintenant la Constitution et la Charte des droits et libertés. L'idée d'une charte est tout à fait étrangère aux traditions du parlementarisme britannique mais constitue une partie intégrante de la tradition du Code civil. Pendant les années 60 et 70, les premiers ministres anglophones du Canada observaient, comme des spectateurs à un match de tennis, un débat intense sur la nécessité ou non d'une charte fédérale des droits. En effet, le débat sur le rapatriement de la Constitution et son amendement avec une charte des droits était en grande partie un débat entre deux groupes d'avocats civilistes du Québec.

C'est une des ironies de l'histoire que cette charte ait été applaudie par.des éléments du Canada anglais au cours des années qui en ont suivi l'introduction. Mais il est presque impossible d'imaginer un politicien de l'extérieur du Québec qui se serait battu pour introduire la charte. En effet, huit des dix provinces étaient contre, et M. Trudeau n'a réussi son coup qu'en mettant de l'eau dans son vin avec une disposition dérogatoire, ou clause nonobstant - et, aussi, en forçant les premiers ministres des autres provinces à choisir entre deux Québécois. Est-ce qu'ils étaient prêts à faire campagne dans un référendum, avec René Lévesque, contre Pierre Trudeau et une charte des droits? Poser la question, c'est y répondre.

Finalement, le Québec a joué un rôle clé dans l'imposition du traité de libre-échange au reste du pays. Sans le consensus au Québec, le gouvernement fédéral de Brian Mulroney n'aurait jamais réussi à le faire accepter.

Encore une fois, on voit un conflit s'amorcer entre Ottawa et Québec. Mais personne ne doit se leurrer. C'est une bataille entre Québécois.