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La Confédération
- Le régime "le plus coupable de tous"
En dépit de
l'absence d'une véritable fondation politique, le Québec a-t-il connu
dans son histoire un Rousseau ou un Jefferson, dont les textes
pourraient former nos écoliers et nos intellectuels à la connaissance
de la démocratie?
À bien examiner notre fonds commun, aucun homme politique,
aucun penseur ne semblent pouvoir soutenir la comparaison avec
ces figures illustres. Notre histoire politique ressemble à une grande
bibliothèque vide. Seules garnissent notre bibliothèque politique
des oeuvres venues d'ailleurs, comme si le Québec, absorbé par la
contemplation de ses particularités nationales et de son histoire
locale, était incapable de produire une pensée digne d'accéder à
l'universalité.
La publication récente d'une quarantaine d'interventions publiques
de Louis-Joseph Papineau me permettra de tempérer ce jugement
un peu sévère. S'il y a un moment dans notre histoire où une
véritable fondation politique aurait pu survenir, c'est bien cette
période s'échelonnant de 1833 à 1840, qui vit germer le rêve d'une
république du Canada, échouer une révolution et triompher une
restauration monarchique qui priva en 1840 le Bas-Canada de sa
liberté politique. On connaît l'inspirateur de cette république,
quoiqu'il n'en fût pas le seul, en tant que tribun, chef de parti,
seigneur et exilé. On acclame en Papineau le héros, ou vilipende le
seigneur libéral, cet admirateur des libertés anglaises devenu un
républicain, pour ses contradictions et ses parts d'ombre. Est-il
possible de voir en lui autre chose qu'un mythe? Les lecteurs des
discours de Papineau choisis par Yvan Lamonde et Claude Larin
seront surpris (2). Ils découvriront des discours riches et denses,
élaborant peu à peu une synthèse entre républicanisme et
libéralisme, synthèse d'autant plus originale qu'elle puise à trois
grandes traditions politiques, anglaise, américaine et française.
Papineau n'est certes pas un penseur ou un philosophe tardif des
Lumières. Homme d'action avant tout, l'orateur réagit à la nécessité,
à l'urgence des événements, et son éloquence, parfois
grandiloquente, multiplie il est vrai les prouesses rhétoriques.
Même si les discours de Papineau ne revêtent pas les qualités
littéraires d'essais vifs, médités dans un cabinet, ils renferment une
ampleur, une richesse d'idées qui ne justifient pas la triple agonie
de l'indifférence, de l'oubli, voire du dédain où nos historiens et
intellectuels les ont laissés.
Dans la quarantaine de ces discours, il en est un qui mérite quelque
attention, car à lui seul, il dévoile l'envergure de l'homme et
l'horizon de sa pensée. C'est la conférence que prononça
Louis-Joseph Papineau à l'Institut canadien le 17 décembre 1867,
d'emblée reconnue comme le testament politique du Patriote. Cette
conférence est une énigme dans notre histoire politique (3). Le
propos en est étrange et détonne sur les idées de l'époque. On
imagine l'homme. À 81 ans, il est au crépuscule de sa vie, fatigué. Il
n'a rien publié depuis octobre 1852. Or voilà que l'ancien seigneur
accepte de sortir de sa retraite de Montebello, presque six mois
après la proclamation par la reine Victoria de la loi créant le
Dominion of Canada (4). Que dit le tribun, qui jadis avait galvanisé
tout un peuple?
Dans son entrée en matière, Papineau ne souffle mot du nouveau
régime venu au monde le 1er juillet. Il se comporte comme si la
chose avait été un non-événement. De quoi Papineau entretient-il
son auditoire? De liberté politique, de ces "bribes de liberté
politique conquises durant un passé glorieux, dans des luttes
parlementaires longues, ardues et périlleuses". Ayant rappelé
l'objet des luttes de ceux qui comme lui ont défendu le pays contre
le gouvernement aristocratique de l'Angleterre et contre une
oligarchie locale, faible en nombre, nulle en mérite, Papineau rend
hommage aux doctrines et aux hommes qui ont inspiré son combat.
Il salue la Déclaration d'indépendance de 1776 et la Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen de 1789, tire sa révérence à
Aristote, maître et fondateur de la science du gouvernement, pour
se tourner vers Montesquieu et L'Esprit des lois, qui, à ses yeux,
"font le plus d'honneur aux âges modernes et à la philosophie du
18e siècle".
Cependant, Papineau ne voue pas à l'auteur de L'Esprit des lois
une admiration sans borne. Il reconnaît en Montesquieu un habile
commentateur d'Aristote, non point un génie absolument original.
Aristocrate ayant acheté sa charge de juge, et donc approuvé la
vénalité des charges publiques, Montesquieu contredisait par sa
carrière le républicanisme plus ou moins avoué de son oeuvre.
Papineau soupçonne le célèbre Bordelais d'avoir "loué avec
exagération la constitution anglaise, sans faire connaître
exactement toute sa pensée". Il ajoute: "Évitant de spécifier le motif
de son admiration, on l'a crue absolue et on l'a fort exagérée,
surtout au Canada." Pour Papineau, la monarchie constitutionnelle
anglaise est le gouvernement de l'aristocratie, et ses vertus sont
moins nombreuses et moins grandes que ne le laisse croire le
tableau idéalisé dépeint par Montesquieu. Ce dernier feignait de
voir en Angleterre des perfections qui n'y étaient pas, pour ne pas
dire toute l'imperfection de la monarchie absolue française.
Il est étonnant que Papineau sorte de son silence de quinze années
pour se mettre à disserter sur Montesquieu, au lieu de commenter
l'avènement d'un nouveau régime politique. Pourquoi donc? Mon
hypothèse est que Papineau, fin lecteur de Montesquieu, sait que le
principal objet de L'Esprit des lois est la liberté politique. Qu'on en
relise les pages célèbres (5). En se réclamant de Montesquieu,
Papineau rappelle à son auditoire que le combat des Patriotes et de
tous ceux qui leur ont succédé en a été un pour la liberté politique,
c'est-à-dire la faculté qu'ont tous les citoyens, sans distinction
nationale, de participer aux affaires publiques et de se gouverner
eux-mêmes. Plus étonnant encore est le ton de ce discours de
décembre 1867, dépouillé de tout grief nationaliste. Papineau ne
reproche pas au gouvernement anglais d'avoir ignoré la spécificité
des Canadiens français et d'avoir tenté de les assimiler. Il accuse
plutôt en lui une aristocratie violant les principes de sa propre
constitution, qui a installé dans une de ses colonies une oligarchie
sans mérite contre les droits du peuple. En somme, Papineau lègue
à son auditoire deux grandes pistes de réflexion. Premièrement, le
principal objet des constitutions est de garantir la liberté politique
conformément au principe de légitimité des temps modernes.
Deuxièmement, elles ne doivent pas flatter ou consacrer la
différence ou le caractère distinct des nationalités au détriment de la
liberté politique.
La référence à Montesquieu arrive comme un écho des débats
politiques inaugurés à la fin du XVIIIe dans la Province of Quebec
pour la conquête de la liberté politique. Montesquieu était apparu
comme l'étalon de mesure du gouvernement légitime, que l'on
invoquait tantôt pour dénoncer les travers de la monarchie
coloniale, tantôt pour louer en elle la transposition parfaite de la
constitution mixte anglaise, qui détache le pouvoir en trois
éléments, le roi, les lords héréditaires et les communes
représentant le peuple, censés s'équilibrer. En 1774, Fleury de
Mesplet distribue dans la colonie l'appel du Congrès américain aux
Canadiens voté à Philadelphie. L'appel les exhorte à prendre avec
le peuple américain fait et cause pour la liberté et cite "l'immortel
Montesquieu" pour les convaincre de l'injustice du gouvernement
colonial, qui confond tous les pouvoirs en la personne du
gouverneur. En 1791, l'éditeur de la Gazette de Québec, Samuel
Neilson, salue la proclamation de l'Acte constitutionnel qui crée le
Bas-Canada et incorpore les lumières de L'Esprit des lois (6).
Montesquieu accompagne Pierre Bédard, fondateur du parti
Canadien, et Étienne Parent, qui revendiquent le "gouvernement
responsable". Tel une ombre, il se profile dans les
quatre-vingt-douze résolutions de l'Assemblée législative du
Bas-Canada, qui, en 1834, détaillent les entorses faites par le
régime à la séparation des pouvoirs. Or, les pères dits "fondateurs"
du Dominion de 1867 ne soufflent mot de Montesquieu dans leurs
débats, lui préférant les lumières anglaises (7). Montesquieu était-il
devenu gênant ou inutile? Papineau répondit que non, la
république libérale du Canada était encore un rêve sans suite, et le
Dominion n'était pas une vraie fondation.
Papineau nous offre également un lecture très perspicace de
Montesquieu. Ce dernier n'a guère la réputation d'être un fervent
républicain. Dans L'Esprit des lois, il décrit différents types de
régimes, la monarchie tempérée, la république, la monarchie à
l'anglaise, sans vraiment prendre parti, en postulant que le bien
politique n'a pas de régime propre. Une monarchie peut être aussi
bonne qu'une république pourvu que ses institutions observent une
certaine modération et division des pouvoirs. C'est d'ailleurs cet
apparent relativisme de Montesquieu, l'équanimité avec laquelle il
accueille chaque régime, qui agaça bon nombre de
révolutionnaires français, dont Mirabeau (8). Dans L'Esprit des
lois, Montesquieu fait autant l'éloge du gouvernement
monarchique à la française que de la vertu républicaine, qu'il définit
comme "l'amour des lois et de la patrie". À elle seule, l'oeuvre
maîtresse du Bordelais ne saurait valider l'opinion de Papineau sur
les penchants républicains de ce dernier.
Parallèlement à l'écriture de ses oeuvres, Montesquieu consigna
dans des carnets de notes et des mémentos toutes les observations
qui pouvaient lui servir pour ses différents ouvrages. Ces cahiers,
publiés pour la première fois à Bordeaux en 1899, sous le titre
Pensées et fragments inédits de Montesquieu, montrent l'auteur
sous un autre jour. Ses opinions politiques y paraissent plus
tranchées. Sans aller jusqu'à la condamner, il multiplie dans ses
Pensées des phrases peu flatteuses sur la monarchie. En voici
quelques exemples (9):
233. Pour prouver que les moeurs conviennent mieux à la bonne
république qu'à la bonne monarchie: c'est que, dans les bonnes
républiques, on dit: Nous, et, dans les bonnes monarchies, on dit:
Moi.
234. Dans les monarchies, les choses qui sont en commun sont
regardées comme les choses d'autrui, et dans les républiques, elles
sont regardées comme les choses de chacun.
1800. Dans une monarchie bien réglée, les sujets sont comme des
poissons dans un grand filet: ils se croient libres, et pourtant ils sont
pris.
Il vaut la peine de citer le dernier paragraphe de la pensée no 232:
Il faut, pour former un état monarchique, une noblesse riche, qui ait
de l'autorité et des privilèges sur un peuple pauvre: le luxe, la
dépense, dans la noblesse; la misère, dans le peuple. Dans une
république, où les conditions sont égales, chacun partage ou peut
partager les richesses communes; chacun, ayant une honnête
subsistance, jouit du fonds des biens de la nation et cherche à le
grossir.
Sur la constitution d'Angleterre, dont L'esprit des lois vanta les
vertus, Montesquieu prononce cette sentence (no 238): Quelle est
donc la constitution d'Angleterre? C'est une monarchie mêlée [...]
L'Angleterre, comme on a vu, incline plus vers la monarchie. Rome,
où le peuple décidait et discutait les affaires, inclina vers la
démocratie. À la pensée no 1883, Montesquieu décrit la corruption
qui gouverne la vie électorale des bourgs et comtés d'Angleterre et
qui atteint le parlement de Westminster. Bref, dans ses Pensées,
Montesquieu semble moins en faveur de la monarchie à l'anglaise
que de la république. Mais c'est là une simple inclination, car même
dans ses Pensées, Montesquieu se défend bien de louer un
régime ou un prince. En parlant de son ouvrage majeur, il dit: "Ce
livre n'étant fait pour aucun État, aucun État ne peut s'en plaindre."
(no 193). Il ajoute: "De tous les gouvernements que j'ai vus, je ne
me préviens pour aucun, pas même pour celui que j'aime le plus,
parce que j'ai le bonheur d'y vivre." (no. 201) La république de
Montesquieu n'est point celle dont rêvera Rousseau dans le
Contrat social, c'est-à-dire le modèle antique de la république
spartiate, fruste et égalitaire. C'est une république fondée sur le
gouvernement modéré et la vertu politique, une république libérale
ouverte au commerce, lequel dissémine les lumières et adoucit les
moeurs. Cette république là est celle-là même dont Papineau
espérera l'avènement au Bas-Canada.
Il y tout lieu de croire que Papineau ne connaissait pas les
Pensées de Montesquieu. Par quels détours et quelles
suppositions Papineau put-il soupçonner en ce dernier un
républicain déguisé? Il y a là un beau sujet de recherche, qu'il
faudra approfondir un jour.
J'ai fait cette digression sur le testament politique de Louis-Joseph
Papineau pour finalement arriver à mon propos central: le
provincialisme. Qu'un peuple, en particulier ses élites, ait pu
reléguer dans l'ombre, et pendant si longtemps, des textes de
l'envergure et de la valeur de ceux qu'a laissés Papineau, mérite
des explications. Voici ma thèse. Au Canada français, puis au
Québec, liberté politique et reconnaissance identitaire ne sont pas
toujours allées de concert. Elles se sont souvent opposées, voire
ignorées, et les élites politiques québécoises ont souvent préféré la
deuxième au détriment de la première. Et cette attitude, ce réflexe
qui consiste à transiger sur la liberté politique pour recevoir en
échange la reconnaissance de son existence nationale par le
Conquérant ou le régime fédéral, doit recevoir un nom: le
provincialisme.
Marc Chevrier: "Le provincialisme, ou l'indolence politique" (extrait)
Index - Marc Chevrier


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